

Comité invisible : la « traumatisation stratégique »
BONNES FEUILLES. Gouverner, désormais, c’est traumatiser et soigner. Dans son « Manuel de survie », son nouveau texte depuis 9 ans, qui sort ces jours-ci, le Comité Invisible avance que le pouvoir ne se contente plus de déclarer la crise : il produit le choc, puis propose la résilience comme remède. Une « traumatisation stratégique » qui fabrique des sujets sidérés mais entreprenants, adaptés au néolibéralisme, et dont l’impuissance devient la principale ressource de gouvernement.
Extraits publiés avec l’accord de ses auteurs. « Manuel de survie », Comité invisible, La Fabrique, 2026.
La traumatisation stratégique inaugure l’empire de la résilience
La centralité du trauma n’a pas échappé aux gouvernants, ceux-ci en étant les grands dispensateurs. Au train où vont les bombardements, les éborgnements et les mises au ban, il est tentant de penser que gouverner, désormais, c’est traumatiser. Mais ce serait faux. Ce serait simpliste. Gouverner, désormais, c’est traumatiser et soigner. Insécuriser et rassurer. Rendre malade et proposer le remède. Déclarer la crise – la déclencher, au besoin – et prétendre la gérer. Pile, je gagne ; face, tu perds. Rien n’illustre mieux cette surprenante logique que ce fameux « Manuel de survie » du gouvernement français, renommé un temps « Tous résilients » et que chaque foyer français n’a finalement jamais reçu. On le trouve à présent sous le titre « Tous responsables », sur un obscur site gouvernemental. Si l’histoire du « kit de survie » avec les six bouteilles d’eau et le double des clefs a bien fait rire dans les open spaces, la rhétorique mise en œuvre mérite que l’on s’y arrête.
« Chaque jour, vous êtes témoins d’un monde en crise. Accélération des évènements climatiques extrêmes, pandémies, guerres en Europe et au Proche-Orient, tensions commerciales, crise énergétique, etc. Notre société doit s’adapter pour être plus forte. Chaque citoyenne et chaque citoyen est acteur de sa sécurité et de celle de la Nation. La résilience désigne notre volonté et notre capacité communes à résister aux conséquences d’une agression ou d’une catastrophe majeure, à poursuivre notre vie dans des conditions acceptables, à rétablir rapidement notre fonctionnement ordinaire. […] Communiquez avec vos proches et construisez une communauté d’entraide […] N’oubliez pas : Nous sommes plus forts en étant solidaires. » C’est donc sur ordre du gouvernement, à l’avenir, que vous aurez à vous passer du gouvernement. Rien de tel qu’un joli double-bind pour paralyser sa proie ! Ce qui importe dans cette rhétorique de la résilience, c’est la façon dont elle charrie tout le champ sémantique du traumatisme. Issu de l’univers médical, le traumatisme est ensuite devenu celui du combattant choqué ou du sinistré d’un déluge. La résilience opère le même genre de translations : elle est individuelle autant que psychologique, sociale autant que biologique ; elle appartient au vocabulaire de la physique et de l’écologie non moins que de la sociologie et de la psychologie. Traumaticus, au xvie siècle, se disait de ce qui a trait à la blessure autant qu’au soin de celle-ci. L’empire du traumatisme n’est là que pour appeler celui de la résilience.
À quel point du XXe siècle sommes-nous passés de l’advenue fortuite du trauma à son emploi conscient puis à son usage stratégique ? La question est peut-être oiseuse. Il n’est pas douteux que les tchékistes, par exemple, ont su assez tôt ce qu’ils faisaient, et que les techniques russes de « persuasion » ont rapidement fait école partout dans le monde. Ce qui est certain, c’est que grâce au psychosociologue Kurt Lewin le capital détient depuis les années 1940 le mode d’emploi scientifique pour vaincre l’irritant problème de la « résistance au changement ». C’est la doctrine de l’« effet de gel », qui aura une telle fortune dans toute la psychologie sociale. Le changement s’obtient en trois phases : le « dégel » des habitudes existantes, la conduite du changement et le « regel » qui solidifie le nouveau régime d’habitudes. On sera heureux d’apprendre au passage que Kurt Lewin, décidément mort trop tôt, est aussi l’inventeur de la notion de safe space, mais c’est une autre histoire. Donc, avant toutes les « doctrines du choc » néolibérales, il y a cet impératif managérial : vaincre la « résistance au changement ». Tout comme avant le plan Next chez France Telecom, il y a la courbe de deuil de Kübler-Ross et ses cinq phases – refus de comprendre, résistance, décompression, résignation, intégration. Attention à la phase de « décompression », le salarié a tendance à se suicider ! Comme le disait l’un des cadres de France Telecom en 2008 : « C’est le plan Next. Je fais partie des quatre mille sélectionnés pour l’appliquer sur le terrain. […] On va leur faire comprendre que l’entreprise est en guerre et que dans toute guerre, il y a des morts. » La guerre et le management, le traumatisme et la résilience : il y a tout cela, inséparablement, à la racine de la gouvernementalité du XXIe siècle.
Le XXIe siècle, dit-on, a commencé avec le 11 septembre 2001. Si c’est bien le cas, alors il faut aussi admettre qu’il a été placé sous le signe de la traumatisation stratégique. C’est tout le paradoxe du « terrorisme » : l’effet de terreur qui le distingue du reste des crimes est, dans une large mesure, l’œuvre des gouvernements qui s’en disent frappés. C’est la couverture médiatique de l’acte « terroriste » et la dramatisation politique subséquente qui lui donnent son aura, bien souvent hors de mesure avec l’acte effectivement perpétré. Un mois après l’effondrement des tours jumelles, l’académie de médecine de New York releva sensiblement le même taux de « troubles de stress post-traumatique » (PTSD) chez les habitants de la partie sud de Manhattan que chez les personnes qui étaient restées scotchées devant le spectacle télévisuel pendant plusieurs semaines. Il faut reconnaître que Bush, dans les discours de croisade dont le 11 septembre fut l’occasion, a généreusement mobilisé le vécu traumatique : « Chacun d’entre nous se souviendra de cette journée, et à qui c’est arrivé. Nous nous souviendrons du moment où nous avons appris la nouvelle – où nous étions et ce que nous faisions. Certains garderont la mémoire d’un visage et d’une voix à jamais disparus. Moi, je porterai ceci sur moi. C’est l’insigne d’un policier décédé, que sa mère m’a offert […] Cet écusson nous rappelle les vies interrompues, et une tâche qui n’a pas de fin. » L’inventeur du PTSD n’avait pas défini autrement la temporalité vécue du traumatisé : un temps qui est celui d’« “un deuil réprimé” dans lequel un passé encapsulé et sans fin prive le présent de sens ». D’après le DSM-III, il fait partie de ce vécu d’« agir ou se sentir comme si l’événement traumatique était récurrent ». Le « monde civilisé » ayant intelligemment emboîté le pas des USA dans leur « guerre contre la terreur » et se trouvant à son tour frappé, il n’omit pas de reproduire avec méthode le pattern américain. Alors que l’attaque du 13 novembre 2015 est encore en cours, les journalistes du Monde ont déjà l’inspiration géniale de plagier le « journalisme d’empathie » des Portraits of grief que le New York Times avait égrainés chaque jour de l’automne 2001. Tandis que Bush dramatisait opportunément en 2001 – « ces terroristes tuent non seulement pour mettre fin à des vies, mais pour mettre fin à un mode de vie […] Ce qui est en jeu c’est le combat du monde. C’est le combat de la civilisation » –, le Monde singe servilement le maître : « Comme Al-Qaida, à travers le World Trade Center et le Pentagone, avait visé les symboles de la puissance américaine, l’EI a visé ces symboles français que sont la culture et l’art de vivre ». François Hollande évoquera le « sacrifice de ceux tombés à Paris » et pour lesquels le « monde entier se couvre de deuil » – cette « génération easyJet et Erasmus », qui a « fait de la mondialisation un atout », qui n’est ni celle « des banlieues, ni du CAC40 », comme l’avait dépeinte le journal du soir. Rien n’aura mieux donné à voir les grosses ficelles de cette socialisation du trauma que les commémorations des dix ans des attentats de 2015 avec leur obscène façon de vouloir faire revivre jusque dans les moindres détails à tous les spectateurs du pays – il y en a encore, malheureusement ! – l’expérience atroce du Bataclan et des consommateurs des terrasses. On n’allait certes pas rater une si belle occasion d’héroïser la police, mais l’ambition, ici, dépassait cette lamentable tradition : il y avait une véritable volonté de sceller un pacte traumatique national, à des fins politiques qui ne sont guère difficiles à deviner. Soit tout le contraire de rechercher la guérison, qui passerait plutôt par le fait de comprendre dialectiquement, historiquement, com-ment on arrive au point où une bande de desperados en vient à décider de se bousiller ensemble en emportant un maximum de vies françaises au passage. Invoquer la puissance du Malin, en la matière, signe seulement la volonté de maintenir les gouvernés, à coups de contes terrifiques, dans leur état de minorité.
Pour qui est attentif, ce qui se lit dans tous ces emprunts, c’est une stratégie de traumatisation. Bush, en 2001, a cette phrase délirante : « Les Américains se demandent : qu’est-ce qu’on attend de nous ? Je vous demande de vivre votre vie et de serrer vos enfants dans vos bras. » Deux décennies plus tard, au lendemain du 7 octobre, le ministère des Affaires étrangères israélien diffuse des dizaines de « publicités » en ligne, ciblant spécifiquement les utilisateurs de pays qui ont, par le passé, subi les attaques de l’État islamique. La campagne s’étend jusque dans des jeux vidéo comme Angry Birds, ou encore sur la chaîne « enfants » de YouTube. Au milieu des licornes et des arc-en-ciel s’affiche ce message : « Nous savons que votre enfant ne peut pas lire cela / Nous avons un message important pour les parents / Quarante enfants ont été tués en Israël par les terroristes du Hamas (= Isis) / De même que vous feriez tout pour votre enfant/Nous ferons tout pour protéger les nôtres /Maintenant serrez votre enfant dans vos bras et soyez à nos côtés. » Les cibles, ici, ce sont les mères de famille assises à côté de leurs bambins, à qui l’on évoque donc le cas de bébés assassinés. Bébés qui pourraient être les leurs, le Hamas étant assimilé à l’État islamique. Aucun doute n’est permis : il ne s’agit ni de susciter l’empathie ni la compassion, mais d’une opération délibérée pour diffuser le trauma. Cette tactique ne pouvait qu’attirer la curiosité de la théoricienne de la « stratégie du choc ». Dans un article paru pour le premier anniversaire du 7 octobre, Naomi Klein se penche donc sur les dispositifs de commémoration. Une rabbine américaine qui organisait un voyage de recueillement sur les lieux de l’attaque raconte comment les touristes ont tout revécu, « étape par étape, où cela s’était passé, comment cela s’était passé, combien d’heures les gens avaient été enfermés dans leurs abris, quand ils avaient été abattus à travers leur fenêtre ou sortis de leur maison ». Ces images lui ont donné des cauchemars pendant les cinq nuits suivantes. Un organisateur de ces voyages explique que les participants sont « profondément plongés dans leur propre traumatisme, et que ce traumatisme prend le pas sur les souffrances causées par la guerre ». Les « touristes » n’entendent plus le bruit des bombes qui tombent à deux pas, sur Gaza. À Tel-Aviv, ils peuvent pénétrer dans un « tunnel immersif » simulant avec l’obscurité et le son l’expérience d’un otage. Pour ceux qui ne peuvent pas se rendre sur place, des expériences de réalité virtuelle guident les utilisateurs à travers les kibboutz attaqués. Il y a aussi cette « exposition » qui fut notamment montrée à New York et entend reconstituer le festival Nova « dans ses moindres détails, du sable aux tentes de camping en passant par les voitures brûlées, et ainsi trans-mettre la sensation physique d’une expérience psychédélique soudainement interrompue par une violence horrible ». C’est cet ensemble de dispositifs qui a autorisé Naomi Klein à écrire qu’« il s’agit d’un traumatisme orchestré et manipulé par l’État. […] Comment les gens sont-ils capables de rationaliser [le génocide] ? Dans leurs bulles d’information, ils sont nourris par […] toute une industrie de la réexpérience. Et dans un état de traumatisme, vous ne pensez pas vraiment. C’est de l’émotion pure. C’est une pure réaction. » Elle y voit une mise à jour de la « stratégie du choc » : « L’état de choc doit être poursuivi, augmenté. Il ne peut jamais y avoir de rétablissement. La société israélienne doit donc être choquée et maintenue dans ce genre de boucle de traumatisme. »
On ne gouverne par la promesse de la soigner qu’une population suffisamment traumatisée. Dans les semaines suivant l’attaque du 7 octobre, plus d’un tiers de la population israélienne se plaignait de symptômes psychologiques ; près d’un demi-million d’Israéliens souffraient de stress post-traumatique. Seul un pour cent de la population avait été pris en charge psychologiquement, et à peine plus pour les survivants de la rave party Nova. Le chef du « Centre de réhabilitation suite à des traumatismes » de l’Université hébraïque de Jérusalem explique cela en des termes assez simples : « Il est probable qu’une fois tout ceci terminé, les gens pourront entamer le processus naturel de rétablissement, [mais] nous n’en sommes pas encore là. Nous sommes toujours en train de gérer le traumatisme… Nous sommes toujours traumatisés. » L’État d’Israël est donc cette machine de guerre qui aura à la fois perfectionné le massacre des populations considérées comme hors humanité en même temps que le maintien de sa propre population dans un scrupuleux état de choc. Il y a là-bas une économie du trauma, qui a atteint un raffinement sans précédent. Comme le dit Demian Halpérin, chef psychiatre de l’ONG SafeHeart-Lev Batuah : « La société israélienne en général est post-traumatique dans le sens où nous vivons en dissociation permanente, tellement cette menace est absurde et énorme. » Né sous le signe des camps de la mort, l’État d’Israël a quelques raisons de figurer à la pointe des recherches en matière de PTSD et de résilience, et d’exporter cette expertise. On y a par exemple développé, au sein de Tsahal, le « protocole 6C » qui permet « d’activer » une victime en état de choc. Il a déjà été adopté par l’armée américaine et en Allemagne. En France, c’est la SNCF qui s’est montrée la plus enthousiaste : « Les agents SNCF sont confrontés régulièrement à des scènes de violence et sont confrontés à la mort. [Dans ce contexte], le protocole 6C est un outil extrêmement efficace. » Comme un retour à l’envoyeur de la sidérodromophobie des ouvriers des chemins de fer du XIXe siècle.
D’après Freud, dans Au-delà du principe de plaisir, ce qui caractérise le trauma est la conjonction de la surprise et de l’effroi. De ce point de vue, l’état d’exception déclaré au prétexte du covid en 2020 représente une opération de traumatisation mondiale. Ce coup-là, avouons-le, nous ne l’avions pas vu venir. Nous avions le dos dans le sens de la marche. Nous en étions à documenter et nous réjouir des insurrections qui éclataient chaque matin aux quatre coins de la planète. Si l’intensité d’un trauma se mesure à la puissance de son déni, alors nous sommes loin d’être sortis de la séquence inauguré par le covid, particulièrement en France. Le silence qui l’entoure est aussi bien ce qui assure que l’événement s’enfonce dans les psychés et, de là, gouverne tout. Sous couvert de prise en charge, la « guerre au virus » fut d’abord le prétexte d’une guerre des États contre leurs propres populations. Les ruines invisibles qu’elle a laissées derrière elle préfiguraient les ruines visibles des guerres actuelles. On fait même la « guerre » aux feux de forêt, dorénavant, avec les mêmes accents de mobilisation générale. Un détail qui ne trompe pas est la sorte de pétrification qui frappe la population, depuis lors, dès qu’un mot, un geste, une mesure viennent réveiller le souvenir de cette période. Les QR codes pour les Jeux olympiques, les discours sur les « guerres qui viennent », la nouvelle d’un virus inédit, l’évocation de nouveaux confinements, une campagne de vaccination plus ou moins aberrante, l’épouvantail du « conspirationnisme » : soudain nul ne sait plus que penser. La plus grande confusion envahit les esprits. Le pouvoir sait où appuyer pour plonger corps et esprits en état de sidération : là où il nous a déjà traumatisés. Il pourra appuyer sur cette touche chaque fois que ce sera nécessaire, tant que nous n’aurons pas compris ce qui s’est passé là. Et comprendre, ici, ne signifie pas faire une thèse d’histoire, mais parvenir à inscrire cet événement dans une continuité où le sens du présent s’éclaire à son tour stratégiquement. Le paradoxe de ce monde, où tout continue comme avant alors même que tout s’effondre de l’intérieur, tient juste-ment à ce que c’est un monde de traumatisés. Car le propre du traumatisé est de faire comme s’il ne s’était rien passé. Quelque chose a été brisé – tout l’indique : son attitude, sa réserve, son regard –, mais le sujet tient son rôle, malgré son éclatement intime. Sous des apparences inaltérées, le trauma fonctionne à l’intérieur des êtres aussi bien qu’entre eux à la manière de la fission nucléaire : il désintègre une psyché qui, à son tour, vient désintégrer les autres pour borner sa propre désintégration. Se figurer l’état présent de l’humanité requiert de s’attacher à la clinique récente des traumatismes, dont les soignants eux-mêmes sont bien souvent les premiers frappés. Tout comme le burn-out a d’abord été identifié chez des infirmières avant d’atteindre jusqu’aux agriculteurs du Massif central, la détresse psychique de ceux qui prennent en charge les réfugiés rescapés de drames effroyables a fourni dans les années 1990 l’occasion d’une nouvelle entité clinique : la vicarious traumatization, la traumatisation par procuration. Car « à force d’entendre les récits de l’horreur, à force de tenter de les apaiser, voire de les consoler, les soignants éprouvaient eux-mêmes des symptômes similaires à ceux de l’état de stress post-traumatique qu’ils prenaient en charge » (Fassin-Rechtmann, L’empire du trauma). Au début des années 2000, c’est le pre-traumatic stress qui est apparu aux États-Unis « pour décrire l’état d’anxiété de jeunes hommes et femmes face à la catastrophe écologique annoncée ». Vingt ans pour importer l’éco-anxiété, et pour recommander, dans une récente campagne gouvernementale sur la santé mentale, de « rejoindre un groupe de parole ou d’action », ce provincialisme de l’Europe ! Puisque les États-Unis restent en la matière l’avant-garde du monde, l’« épisode tragique de Fort Hood », au Texas, en 2009, figura une sorte d’apogée : un psychiatre militaire américain né de parents palestiniens devait y tuer treize soldats d’un coup. Pour expliquer son geste, des experts firent référence à la fois au stress post-traumatique et au stress pré-traumatique, au traumatisme direct et au traumatisme vicariant. Soudain, tout faisait sens.
Un tour d’horizon complet de la gouvernementalité par le trauma ne peut omettre son usage politique et policier, notamment en France depuis les Gilets jaunes. Ainsi, au printemps 2023, après l’adoption par 49.3 d’une réforme des retraites à visée plus symbolique que financière, l’effet de sidération sur toute la population n’a pas semblé suffire à nos stratèges néolibéraux. Il était urgent de faire connaître à une génération de jeunes manifestants la « nouvelle doctrine du maintien de l’ordre » qui avait été élaborée aux abords de l’Arc de triomphe : « Allez-y franchement, n’hésitez pas à percuter. Ça fera réfléchir les suivants ». Il faut comprendre ce que veut dire « faire réfléchir » dans la bouche d’un préfet de police : « Je me retourne de peur au moindre bruit sourd. » « Parfois, je sens l’odeur de la lacrymogène. » « La paranoïa est venue avec le temps. […] Je voyais les bouteilles s’accumuler, j’allais seul au bar. » « Comme une dépression, tout est devenu gris. » Ce sont ici les mots des journalistes qui ont couvert deux ans d’application de cette « stratégie ». C’est avec une intention explicite de traumatisation que les gendarmes ont donné rendez-vous à toute la génération qui s’était politisée dans les années et mois précédents, le 25 mars 2023 à Sainte-Soline. Ils n’ont même pas jugé bon de s’en cacher. La dégénérescence de toute intelligence révolutionnaire se mesure au fait que les géniaux organisateurs de cette journée-là, qui a acté la mort politique instantanée d’une génération, puissent encore étaler leurs prétentions stratégiques. Quand on se rend responsable d’une telle débâcle, quand on laisse croire à la piétaille qu’avec les boucliers en carton, les casques de chantier et les protège-tibias de foot, tout va bien se passer, quand on monopolise toute l’information tactique pour mieux conduire un entier mouve-ment dans un piège disposé par l’adversaire, non sans s’être rêvés en Napoléons de l’autonomie, on se cache pour le restant de ses jours. Surtout, on n’invoque pas un débordement par l’« enthousiasme » de la base pour tenter de se défausser sur ceux-là mêmes que l’on ne se cache pas d’instrumentaliser. Et avant de dénoncer comme ridicule le fait que 3 200 gendarmes, 9 hélicoptères, 4 blindés, 4 canons à eau et des quads soient dépêchés afin de protéger un « trou », on se demande s’il ne serait pas encore plus ridicule d’avoir rassemblé 10 000 personnes en vue de prendre d’assaut un trou – comme si le fait pour un mouvement de se donner comme objectif une forteresse de terre vide ne témoignait pas du vide même de toute finalité. Comme si la stratégie de « l’action symbolique », dont le néant est en soi patent, ne se révélait pas alors un véritable gouffre. Côté policier, on s’est, sans surprise, félicité de la bêtise de nos généraux de circonstance : « C’est un trou de terre, il y aurait eu des morts juste pour un trou de terre, après, tant que c’est des morts de chez eux… » Côté manifestants, l’événement – et c’est cela l’authentique défaite – s’est sédimenté sous la forme de ce « traumatisme de Sainte-Soline » dont le feuilleton n’est pas près de s’arrêter. Le récit de la journée qui aura le plus circulé après-coup commence, sans surprise, par « Je suis traumatisé ». Un porte-parole syndicaliste confiera avoir vécu « une semaine post-traumatique ». Une psychologue clinicienne, membre de l’organisation, confirmera « une vague de stressés post-trauma-tiques », non sans lien avec l’absurdité de l’action : « ils revivent leur expérience parce qu’ils la voient comme un non-sens complet ». Les néo-activistes de l’écologie s’enorgueillissaient pourtant jusque-là de « victoires » obtenues par une stratégie fondée, d’un côté sur un essaim de manifestants déployant une action en kit, de l’autre sur une mise en scène de l’opération afin qu’elle devienne « virale » au sens numérique du terme, avec diffusion en live et vidéos de drones à l’appui. Ce sont ces deux battants du dispositif qui se sont refermés, ce jour-là, sur le corps des participants. L’impuissance d’un côté : « ce qui est difficile, ce n’est pas de voir des blessés, on en voit tout le temps. Ce qui m’a perturbée émotionnellement, c’est d’être impuissante ». La mise en scène cinématographique de l’autre : « J’étais en enfer. […] J’ai eu l’impression d’être dans un couloir, et qu’Alien arrivait pour me bouffer. L’effroi, est-ce que c’est assez fort ? C’était de la terreur. […] Ce que j’ai ressenti, c’est l’insécurité absolue. Que j’allais crever parce que j’étais venu marcher autour d’un trou. » Les petits bras qui ont, et malgré un terrain qui leur était totalement défavorable, héroïquement incendié un puis deux camions de gendarmes, et finalement atteint les clôtures qui encerclaient le chantier, jugeront sûrement la référence à Ridley Scott quelque peu exagérée. Mais ce n’était pas cinq cents kamikazes ni même leurs milliers de soutiens qu’il s’agissait de plonger dans « l’insécurité absolue »,mais tous ceux qui seraient exposés pendant des années, au fil des enquêtes journalistiques, militantes et judiciaires au raffinement de ce récit traumatique. La fabrique de l’impuissance atteint, de nos jours, de tels sommets.
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