Blanc-Mesnil : labo de cette extrême droite silencieuse qui prend les villes
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Amis du café, amis de la police, amis de la liberté, amis des enquêtes journalistiques, amis des images, amis des arrêts, amis d’Arrêt sur images, nous sommes avec Nassira El Moaddem. Bonjour, comment ça va ?
Bonjour, ça va comme quelqu’un qui s’est fait contrôler pour la première fois par la police hier dans la journée. Donc je ne sais pas si c’est un signe par rapport à ma convocation d’aujourd’hui, mais ça donne le ton, voilà.
Non, non, non, les services sont très compartimentés. Non, le ministère est généreux, il est vaste, il élargit. Les fichiers ne sont pas recoupés. Bonjour Nassira, quelle joie de cette rencontre avec la courageuse et brillante Nassira El Moaddem !
Merci beaucoup.
Oui, il y a pas mal de gens qui disent que t’es courageuse.
Je trouve que d’abord, j’ai beaucoup de chance de faire le métier que je fais, parce que malheureusement on est beaucoup à vouloir le faire avec de bonnes conditions de travail et c’est difficile. Donc tous les jours, je me dis que ça peut s’arrêter et puis ça peut s’arrêter parce qu’on sait que l’extrême droite est à quelques mois d’arrivée au pouvoir dans ce pays et je sais que tout ça aussi peut s’arrêter parce que je peux aussi être renvoyée à des horizons inconnus.
Là, tu veux dire quoi, là, par exemple ?
Bah, je ne sais pas, la remigration par exemple, ce genre de choses, ou l’expulsion. Non mais toi tu viens de Romorantin ? Oui, mais dites-le aux aficionados de l’extrême droite qui n’ont pas très bien compris qu’il y a des gens qui sont nés dans ce pays et qui peuvent avoir aussi différentes origines. Donc je suis assez inquiète par le contexte politique, même très inquiète, mais d’abord aussi privilégiée de pouvoir faire ce travail tous les jours.
Le privilège, c’est passer six ans de sa vie, tranquille, enquêter, tranquille, dans une ville de banlieue qui s’appelle Le Blanc-Mesnil, surnommé le "Béton-Mesnil" dans les pages. Regardez comme il est épais, le bouquin. Une commune où les habitants te disaient à voix basse : des choses pas normales se passent. Nassira, tu es donc journaliste à Arrêt sur images, mais surtout, tu es ancienne directrice du Bondy Blog, qui est cher à notre cœur. Tu publies donc chez Stock « Main basse sur la ville », 504 pages sur la transformation du Blanc-Mesnil en Seine-Saint-Denis, depuis la prise de pouvoir d’un dénommé Thierry Meignen, que je découvre avec toi. Honnêtement, je le découvre. Je termine ma petite présentation. Je fais mon Schneidermann. Ce que tu documentes : clientélisme, liens avérés avec l’extrême droite, destruction du tissu associatif, harcèlement d’agents municipaux poussé jusqu’au suicide, on va y revenir, une subvention de 20 000 euros accordée à une association de Sarah Knafo, on va y revenir, dont l’argent, une drôle d’association, on va y revenir, dont l’argent aurait pu servir à financer la campagne présidentielle d’Éric Zemmour. Le maire officiel ne gouverne plus, celui qui gouvernait n’est plus officiellement maire, et les habitants qui gênent partent ou se taisent. Tu dis que ce n’est pas une exception, tu dis que Le Blanc-Mesnil, ça pourrait arriver partout. C’est-à-dire une extrême droite silencieuse.Nassira El Moaddem [00 :03 :20] Je suis ravie d’être là, merci beaucoup pour l’invitation David. Oui, je pense qu’au-delà du fait que ça peut arriver partout, ça arrive déjà partout. Hier, j’étais à Dugny, qui est une petite commune de 12 000 habitants en Seine-Saint-Denis, une des communes presque rurales de la Seine-Saint-Denis. Et je discutais avec les habitants pour une rencontre sur le livre et effectivement on me raconte exactement la même chose. Donc c’est quoi, en fait, le système ? Le système, c’est quelqu’un qui arrive au pouvoir, qui est à droite, qui prend le pouvoir en 2014, qui est élu en 2014 à très peu de voix près et qui, depuis, en fait, règne en roitelet dans son royaume. Considère que la ville lui appartient, alors même qu’il n’y vit pas, je vous le donne en mille, ce monsieur vit dans le 16ᵉ arrondissement de Paris, tout près de la place de l’Étoile, dis-tu. Exactement, auprès des ambassades étrangères, enfin voilà, peut-être un des quartiers les plus riches et les plus chics de Paris. Et oui, c’est un système qui se retrouve un peu partout, c’est-à-dire une mainmise très forte sur la ville, ça veut dire quoi ? Ça veut dire on cadenasse tout, on verrouille tout et surtout le système c’est : vous êtes avec moi ou vous êtes contre moi et si vous êtes contre moi on vous rend la vie dure au point où on vous écrase et vous êtes mis de côté ou vous n’avez pas d’autre choix, effectivement, que de partir. Donc c’est un système qui est quand même valable dans plein d’endroits, je pense qu’il y a plein de gens qui vivent dans des communes qui doivent s’y retrouver. La différence ici, c’est que tout est excessif. Au point où effectivement il y a une violence qui s’opère et qui va pousser ce cadre de la ville dont tu parles, Philippe Hoang Mong, à se défenestrer de son 14ᵉ étage un dimanche 26 octobre 2014, six mois après l’arrivée au pouvoir de cette nouvelle majorité.
Alors, c’est le point de départ de ton enquête, c’est ce suicide et l’enquête et les rebondissements autour de cette enquête. Ce qu’on peut dire aujourd’hui, sans divulgâcher la fin de ton enquête, c’est que ce suicide, bien que survenu en 2014, est toujours dans l’actualité judiciaire, on va dire ça comme ça, sans entrer trop dans les détails pour laisser le plaisir aux lecteurs et aux lectrices de découvrir, enfin le plaisir, enfin en tout cas de découvrir ce qui se passe, parce que régulièrement tu reviens sur le chemin de croix de la famille de ce monsieur qui s’est suicidé. Mais alors attends, je fais mon Schneidermann. Pourquoi une histoire de Clochemerle pourrait intéresser tout le monde ? Pourquoi Le Blanc-Mesnil plutôt qu’une autre ville ?
Alors, moi d’abord, je m’intéresse à la Seine-Saint-Denis depuis une quinzaine d’années. Alors, comme tu le disais, moi je suis de Vierzon-Romorantin, en Sologne. Ce n’est pas mon département d’origine, je n’y ai pas vécu. Mais en revanche, je me suis attachée. Parce que j’ai toujours trouvé extrêmement problématique le décalage entre la réalité de ce département, la réalité des communes de Seine-Saint-Denis et l’image médiatique qui est renvoyée. En fait, je ne comprends pas de quoi on me parle quand on me parle de la Seine-Saint-Denis à la télé et à la radio. Et je me suis attachée aux gens parce que les gens ont plein d’histoires à raconter, puis c’est des gens desquels je me sens proche, d’origine immigrée, populaire, etc. Et puis en fait en 2020, moi je suis au Blanc-Mesnil parce que je m’intéresse à la question de l’impact du Covid sur les quartiers et les habitants des quartiers populaires. Et il s’avère que je viens au Blanc-Mesnil dans ce cadre-là, dans le cadre de reportages que je mène, et là on me parle de tout sauf du Covid et on me parle surtout de la manière dont ils sont traités par cette nouvelle municipalité. Et en fait j’ai comme une pelote de laine, quoi, que je déroule, et ça ne s’arrête jamais. Et donc j’ai des témoignages à foison, et puis on me donne accès à des documents, à des enregistrements, je vais avoir accès à un certain nombre d’archives, et on me raconte effectivement l’histoire de ce cadre, Philippe Hoang Mong. Et en fait, pour quelle raison je m’intéresse au Blanc-Mesnil et pour quelles raisons je continue à tirer le fil, c’est qu’en fait la mémoire de ce cadre de la ville est salie par la municipalité. On salit sa mémoire. On va mentir sur les raisons qui auraient poussé ce cadre à se suicider. Et en fait je suis indignée, je suis une indignée, et même un peu touchée quelque part en me disant : mais comment on peut aller à ce point salir la mémoire de quelqu’un qui vient de mourir ? Et je me rapproche de la famille, je me rapproche des amis, et au fur et à mesure je me rends compte que cette histoire-là est étouffée, étouffée par la municipalité, et en lisant le livre vous allez comprendre pour quelles raisons tout ça est étouffé. Et c’est ça qui me donne envie d’en faire le fil conducteur du livre. Et aussi, pourquoi Le Blanc-Mesnil ? Parce que, encore une fois, c’est toujours la même chose, c’est-à-dire c’est toujours… En fait quand on parle de la Seine-Saint-Denis, quand on parle des problèmes de la Seine-Saint-Denis, très rarement on va aller mettre le micro sous la bouche des responsables politiques. On va régulièrement voir les habitants, on va leur faire des micros-trottoirs devant le quartier, etc. Et on va poser des questions et on va presque demander des comptes aux habitants. Enfin, on ne ferait jamais ça partout ailleurs. Et on ne fait jamais ça partout ailleurs. Qu’est-ce qu’on fait ? La mécanique médiatique voudrait qu’on aille voir les élus, les édiles, les responsables, ceux qui ont des mandats et on ne le fait pas en Seine-Saint-Denis. Et donc moi je renverse quelque part cette mécanique-là en allant demander des comptes aux élus, aux politiques, en leur demandant. Alors c’est un grand échec parce que personne ne parle et donc du coup je le fais par d’autres biais en me demandant : comment ça se fait qu’on en est arrivé là ? Comment ça se fait qu’il y a autant d’opacité ? Comment ça se fait qu’il y a tant de violence au sein de cette ville ? Et c’est donc les 504 pages du livre.
Il y a une actualité du Blanc-Mesnil, une double actualité. D’abord, cette ville dont on parle, figurez-vous qu’il y a un gars qui en connaît l’importance, il s’appelle Bruno Retailleau, puisque le 5 mars dernier il était au Blanc-Mesnil pour dénoncer, je cite, les accords de la honte entre LFI et le reste de la gauche, et il était justement reçu par celui qui fait l’objet, en tout cas une partie de ceux qui font l’objet de ton livre, donc c’est dire quand même l’enjeu du Blanc-Mesnil. On va revenir évidemment sur l’histoire. Je voudrais terminer sur l’actualité, mais l’histoire c’est que Le Blanc-Mesnil était aussi, tu parlais de fief tout à l’heure, c’était un fief communiste. Ça fait partie, et il va falloir évidemment, j’ai du mal à prononcer le nom du gars là, Thierry Meignen, voilà, qui va renverser en 2014, ouais. En 2014. Les cocos, adieu les cocos. La mairie est à nous, rentrez chez vous. Ça c’est les huées sous lesquelles part l’ancien maire communiste quand il arrive au pouvoir.
C’est important ce point-là David, si je peux me permettre, parce qu’on a quand même l’habitude de croire que la Seine-Saint-Denis globalement c’est la gauche. Alors certes le Conseil départemental est à gauche, enfin il est socialiste, en revanche la majorité des communes aujourd’hui de la Seine-Saint-Denis…
Est de gauche socialiste.
La majeure partie des communes de la Seine-Saint-Denis sont aujourd’hui à droite. C’est hyper important à avoir en tête et c’est la raison pour laquelle Bruno Retailleau évidemment vient au Blanc-Mesnil parce qu’il vient dans une ville de droite autour d’autres villes de droite. Et pourquoi il vient, Bruno Retailleau ? Alors il a beau dire les accords de la honte entre LFI, les communistes, etc. La réalité, c’est quoi ? La réalité c’est que la liste de Thierry Meignen, qui est donc le maire officieux, il est sénateur aujourd’hui ce monsieur. Il a pris la ville effectivement en 2014 à 50 voix près, ou non pardon à 200 voix près, donc tout ça c’est dans un mouchoir de poche et on y reviendra parce que c’était la question de l’abstention très forte en Seine-Saint-Denis. Mais il arrive en 2014, il gagne la ville, en 2021 il devient sénateur. Et en fait ce monsieur il a beaucoup de mal avec la loi sur le non-cumul des mandats, c’est qu’il piétine cette loi-là, il n’en a absolument rien à faire et d’ailleurs il ne s’en cache pas. Et il occupe toujours son bureau de maire alors qu’il n’est plus maire. Et donc il est le maire officieux, il y a un maire « officiel », mais qui est réellement un pantin. Et donc il veut retrouver la ville officiellement. Et donc qu’est-ce qui se passe aujourd’hui au Blanc-Mesnil ? Bah, il se passe qu’il y a, sur sa liste, nous avons un personnage très important au Blanc-Mesnil et très important dans le cadre de mon enquête, qui s’appelle Vijay Monany. Et Vijay Monany c’est qui ? C’est quelqu’un qui a été son directeur de cabinet pendant une dizaine d’années mais c’est surtout quelqu’un de très proche de Sarah Knafo. C’est par lui que cette fameuse subvention de 20 000 euros dont on reparlera arrivera et c’est aussi aujourd’hui, et c’est très important de le rappeler, il est secrétaire général adjoint d’un groupe parlementaire européen qui s’appelle Europe souveraine des nations. Et Europe souveraine des nations, c’est quoi ? C’est le groupe parlementaire dans lequel siège Sarah Knafo, là où il y a à peu près tous les néonazis, les néo-fascistes de l’AFD, etc. Et donc ce monsieur est sur la liste du Blanc-Mesnil derrière Thierry Meignen. Donc en fait cette mascarade médiatique qui a été mise en place par Bruno Retailleau il y a deux jours pour dénoncer soi-disant les accords de la honte de la gauche, en réalité c’est une opération pour masquer le vrai accord de la honte, qui est celui de la pseudo-droite républicaine représentée par Thierry Meignen et Vijay Monany à la droite de l’extrême droite aujourd’hui.
Et ça nous amène au deuxième point de l’actualité. Des gens, trois personnes, trois militants, qui ont placardé des affiches dénonçant les accointances entre ce sénateur ex-maire, mais encore à peu près maire, et l’extrême droite. Ces trois militants, dont un de la FSU, qui a été placé en garde à vue dans la nuit de lundi à mardi. Tu dis qu’ils ont été relâchés depuis. Tout à fait. Et l’un est accusé d’injure publique en lien avec le contenu des affiches. Alors au début j’ai cru qu’il avait placardé les bonnes feuilles de ton livre. Mais il y a un lien, je pense que ton livre doit être au cœur de la campagne. Est-ce que tu as des informations par rapport à ça ?
Alors a priori, d’après les informations, mais à vérifier parce que tout ça est encore très frais et c’est très difficile d’avoir des informations auprès de la police ou du parquet, a priori il n’y aurait pas de poursuites. Je sais que ces militants considèrent ça comme une tentative d’intimidation dans le cadre de la campagne électorale et oui, effectivement tout ça a un lien. C’est très difficile aujourd’hui d’être un militant de gauche dans une ville comme Le Blanc-Mesnil et c’est absolument terrible. Mais pour quelle raison ? Quand il est arrivé en 2014, Thierry Meignen, je le disais, il y a une énorme violence qui s’installe, une violence sociale, etc. Il s’avère que c’est un rouleau compresseur. Ce rouleau compresseur, en quoi il consiste ? Il consiste en fait à dézinguer absolument tout. Donc il est arrivé, la Bourse du travail c’est terminé. Qu’est-ce qui s’est passé d’autre ? Des subventions aux associations, on les supprime. L’accès aux salles est compliqué. Enfin toutes les possibilités de se réunir, toutes les possibilités de se rencontrer pour soit tout simplement discuter de politique, d’engagement ou éventuellement organiser une résistance, organiser une contre-riposte, etc., c’est impossible aujourd’hui. Et donc ils sont obligés de passer par des opérations de collage classiques, etc. Et ça finit comme ça parce qu’il y a une tension, parce que ces gens-là, pour ces gens-là, c’est assez insupportable en fait tout simplement de dénoncer ce qui se passe dans cette ville et de montrer que cette ville est en fait un laboratoire. Aujourd’hui Le Blanc-Mesnil est un laboratoire de cette fameuse union des extrêmes droites. Ça ne date pas d’aujourd’hui, on peut le remonter quasiment dès l’arrivée au pouvoir de ce monsieur, parce que moi tout ce que je raconte dans le livre c’est qu’en réalité le logiciel politique d’extrême droite il est là depuis le départ. Sauf qu’il n’était pas possible pour lui de l’afficher puisque son objectif était d’arriver au pouvoir. Et comment on arrive au pouvoir lorsqu’on est dans une ville populaire avec une forte identité immigrée ? En fait on dissimule son logiciel parce qu’on doit aller chercher des voix dans les quartiers populaires. C’étaient les voix qui lui manquaient déjà en 2008. C’était une forme de dissimulation, ce qui fait qu’il va réussir effectivement, c’est un coup de force qu’il va réussir à faire. Et pour quelle raison il va le faire aussi, au-delà des mensonges et des dissimulations ? C’est parce qu’il y a une énorme déception vis-à-vis de la gauche aussi. De la part de militants de gauche eux-mêmes, de la part d’habitants des quartiers populaires, de gens qui disent quoi ? Qui disent : mais enfin les communistes, on a essayé de faire des choses avec eux, on a voulu avoir le pouvoir avec eux, ils n’ont jamais voulu nous associer au pouvoir. Et qu’est-ce que va faire Thierry Meignen quand il va arriver en 2014 ? Eh bien il va faire en sorte que des gens, des personnalités des quartiers populaires deviennent maires adjoints. Imaginez que la gauche n’avait jamais fait ça. N’avait jamais permis à des habitants des quartiers populaires, à des habitants d’origine immigrée, d’être associés à l’exercice du pouvoir. Et c’est lui, personnalité de droite extrême, qui va le faire. Sauf que, on le sait bien, tout ça est purement dissimulation et que la trahison va très vite arriver dès le début de son mandat et qu’aujourd’hui tout ça éclate au grand jour parce que, encore une fois, l’extrême droitisation de cette ville-là n’est pas nouvelle. Mais aujourd’hui c’est plus facile de s’afficher avec Bruno Retailleau que ça l’était à l’époque de se dire très proche de Jordan Bardella ou de la famille de Le Pen.
D’où la réponse à ma question, on peut s’intéresser à cette ville, même si on en ignorait quasiment l’existence avant. Ce n’était pas mon cas, mais parce qu’en fait, effectivement, elle est un laboratoire. Elle est à l’image de ce qui est en train de se passer un peu partout. Là, je voudrais juste faire à nouveau mon arrêt sur image et relier deux phrases. Tu dis collage classique et on a parlé de garde à vue. C’est quand même ça l’époque dans laquelle on vit. C’était moi, j’ai vu les affiches. Effectivement, il y a des gens qui sont nommés sur ces affiches. Enfin, il n’y a rien d’injurieux. Et donc il n’y a aucune raison d’aller en garde à vue en période électorale pour du collage politique. Enfin, c’est le minimum syndical et donc là il y a quelque chose de profondément scandaleux qui a été à l’œuvre ce soir.
Oui, alors ce n’est pas nouveau au Blanc-Mesnil, cette mairie a une certaine facilité à solliciter la police. Et surtout sa police à elle, la police municipale. Moi j’ai vu la police municipale, je l’ai vue quasiment à tous les conseils municipaux. Je ne connais pas la raison, je ne sais pas pour quelle raison il devrait y avoir des policiers devant l’entrée d’un conseil municipal. Alors là moi je suis très étonnée de voir ça à chaque fois que j’y vais et pourtant les conseils municipaux se passent bien, il n’y a pas de tension. D’ailleurs tous ceux qui assistent aux conseils municipaux savent bien que tout ça, ce sont des caisses d’enregistrement, on pourra y revenir. C’est un vrai sujet, un vrai angle mort, la question de la superpuissance des maires dans les villes. Parce qu’on sait que l’opposition n’a pas de pouvoir, que ça déroule le projet, le programme politique et que c’est très difficile de faire exister une opposition politique à cet échelon-là. Mais bref, il y a quand même une facilité quelque part effectivement à solliciter la police. C’en est un exemple très flagrant. Mais je crois effectivement que pour revenir au livre, je ne sais pas quel est l’impact du livre dans le cadre de la campagne, après chacun s’empare du livre comme il veut, maintenant il est à la portée de tout le monde. Mais en réalité pas vraiment. Pourquoi je dis ça ? Parce qu’il est censuré mon livre au Blanc-Mesnil. En fait il n’y a plus de librairies, ça fait partie de ceux qui ont été dézingués dès l’arrivée au pouvoir de cette nouvelle majorité. Il y a un seul endroit où on peut potentiellement trouver le livre, c’est le centre Leclerc. Il y a un espace culturel, alors il était à l’achat au début, j’ai des gens qui ont acheté le livre là-bas, et puis en fait on m’a contactée, on m’a dit : mais tu sais que ton livre n’est plus disponible. Je dis bah il ne peut plus en avoir et puis ils vont le recommander. Ah non en fait les vendeurs nous ont expliqué qu’il y aurait eu des pressions pour que le livre ne soit plus disponible et qu’il a été retiré des rayons. Alors ça ça s’appelle un refus de vente, normalement c’est illégal et donc aujourd’hui il y a un livre, 500 pages d’enquête sur Le Blanc-Mesnil et les habitants du Blanc-Mesnil n’y ont pas accès. Et dernière information, ceci.
Alors, Blanc-Mesnil, histoire d’une renaissance de Xavier Jacobi du Liège… Ah oui, tu testes ma vue, là. Du Liège, voilà. Ce livre-là, c’est en fait le contre parce que nous on n’a pas de caméra automatisée, comme dans les studios d’Arrêt sur images, donc je ne sais pas si on a bien le livre. Il faut le monter un petit peu, voilà, voilà ! C’est à l’ancienne ici, c’est à la bonne franquette. Voilà, là on voit le livre. Alors qu’est-ce qu’il a ce livre ? Si j’achète le tien, j’en ai deux comme ça ?
Je n’espère pas parce que celui-là, j’espère que tu ne l’auras pas. Celui-là c’est le contre-livre qui a été écrit par la majorité, le contre-livre au mien. Qui a été diffusé le même jour que le mien, que la sortie du mien le 11 février. Alors il est soi-disant au même prix que le mien, 24 euros, sauf qu’il a été distribué gratuitement aux électeurs devant le centre Leclerc.
D’abord tu mens, le tien est à 23,90 €
D’accord. Et donc c’est pour te dire dans quelle dimension on est. C’est-à-dire qu’on a une majorité qui a pris le temps d’écrire un contre-livre au mien, en réponse au mien. Et d’ailleurs c’est très marrant parce que quand il y a des journalistes qui contactent la mairie dans le cadre de mon livre, ils leur disent : oui enfin il y a quand même un livre très intéressant qui a été écrit sur la gestion du Blanc-Mesnil, vous devriez vous y intéresser. Alors ce Xavier Jacobi du Liège là, qui nous est présenté sur la quatrième de couverture comme journaliste spécialisé dans les politiques publiques territoriales, en fait ce monsieur c’est le patron de l’agence de com. qui s’occupe du journal municipal de la ville. Voilà. Voilà où est-ce qu’on en est, une magnifique médaille.
Tout de même pour toi, c’est quand même la médaille du mérite là. Est-ce que… Bon alors je n’ai pas lu ce livre, je vois bien que tu l’as un peu dévoré, comme moi j’ai dévoré le tien, dévoré je ne sais pas si c’était le terme mais je l’ai lu en tout cas. Enfin tu l’as lu, voilà. Et je te laisse j’imagine répondre à ta manière d’une façon ou d’une autre à cet ouvrage-là, mais effectivement c’est comme dit le tchat, une dinguerie d’entendre tout ça. Page 17, premier chapitre. Alors il y a un autre chapitre, il y a un préambule où tu expliques les menaces dont tu as fait l’objet, dont on parlera peut-être tout à l’heure, mais je voudrais démarrer par le récit en tant que tel. Page 17. Philippe Hoang Mong s’est suicidé, il s’est défenestré de son appartement situé au quatorzième étage de la tour où il habitait au 53 rue des Prairies dans Paris. C’était celle qui offrait, jurait-il, la plus belle vue dans tout Paris. Philippe avait 46 ans. Un homme qui venait rendre visite à un ami de la résidence a découvert son corps gisant dans la cour privative, face contre terre, à 20 h 52. Voilà comment démarre ton livre, ton enquête. Peux-tu nous parler de ce monsieur et en quoi il est important dans le fil, comme fil rouge de ton travail ? Six ans d’enquête.
Effectivement, il s’appelle Philippe Hoang Mong, il avait 46 ans, il était le directeur de la voirie de la ville et il y travaillait depuis 1999. Il se suicide en 2014, le 26 octobre 2014. Et c’est un personnage et une personne importante au Blanc-Mesnil. Pourquoi ? Parce que c’était celui qui connaît le mieux la question de l’eau. En fait Le Blanc-Mesnil a une particularité : la ville a sa propre ressource en eau sous terre, ce qui n’est pas le cas des autres communes de la Seine-Saint-Denis. Et donc c’est quelque part une énorme richesse et un énorme privilège. Et donc c’est celui qui connaît le plus ça. Et pourquoi il est important à l’arrivée de la nouvelle majorité ? Parce que le marché de l’eau, et on le sait, les marchés de l’eau ce sont les plus gros marchés des collectivités territoriales. C’est plusieurs millions d’euros ici au Blanc-Mesnil. Le marché est arrivé à expiration avec l’arrivée de la nouvelle majorité. Et donc on savait qu’il fallait rediscuter la question de la délégation du service public de l’eau. Il s’avère que c’est lui qui avait en charge ce marché. Et donc toute mon enquête a été de comprendre quel a été le contexte du suicide de Philippe Hoang Mong, pour quelle raison il s’est suicidé, dans le cadre de l’enjeu extrêmement fort : enjeu politique, parce que les communistes avaient commencé à réfléchir autour d’une régie publique de l’eau, ce qu’évidemment la droite ne souhaitait pas, et enjeu économique, puisqu’encore une fois c’est un gros marché financier.
Justement ce marché fait l’objet très tôt de contestations. Parce qu’il y a plusieurs zones d’ombre. Alors tu rentres dans les détails, on ne va pas forcément les donner ici, mais c’est grosso modo l’archétype du marché public et d’une forme d’opacité. Les règles ne sont pas respectées. Donc il y a une première compagnie qui rafle le marché mais qui oublie dans son appel d’offres un certain nombre de frais, donc le truc est cassé, puis c’est repris, etc. Qu’est-ce qu’au-delà de l’enjeu local, qu’est-ce que ça nous dit ? Pour ceux qui s’intéressent à la politique au sens large du terme, ça dit plein de choses.
D’abord, ça dit que le maire est quand même, encore une fois, c’est ce que j’expliquais tout à l’heure, tout-puissant. Il s’avère que la dernière réunion de discussion avec les entreprises qui sont candidates au marché de l’eau, en fait il est tout seul le maire. Il est tout seul face aux entreprises. Et ce n’est pas une anomalie, on va dire institutionnelle. C’est légal. C’est-à-dire qu’il a le droit de recevoir seul des candidats, des entreprises dont l’une va être choisie et donc du coup on ne sait pas ce qui se passe à l’intérieur, on n’a pas connaissance de ce qui se passe. Le maire est tout seul face à ces entreprises. Ça c’est un vrai problème qui je trouve est peu mentionné en général sur ces sujets-là. Donc voilà, ça pose cette question-là. L’autre question c’est la porosité entre les politiques et les entreprises. Ça c’est quelque chose de très flagrant dans le cadre du Blanc-Mesnil. Je raconte la raison de cette porosité qui est liée tout simplement à la carrière professionnelle de ce Thierry Meignen avant d’être maire. Et puis malheureusement Philippe Hoang Mong va se suicider juste avant le choix de l’entreprise qui va rafler le marché.
Alors je te propose de continuer l’histoire telle que tu l’as écrite finalement, de découvrir peu à peu et parfois de revenir, puisque c’est sans cesse des allers-retours et c’était ça qui fait le sel de l’enquête. Alors d’abord ce maire, quand il est candidat, il a, tu en as dit un petit peu de mots, mais je crois que c’est très important d’appuyer là-dessus. En fait il va s’adresser aux quartiers. Il va s’adresser aux quartiers, il va faire des promesses, des salles musulmanes, des mosquées. Donc il est dans l’électoralisme qui est par exemple critiqué envers LFI, tu vois. Bon voilà, lui il le fait, il fait ça. Et à grands traits, qu’est-ce qui va se passer ?
Alors d’abord il faut dire que cette question du clientélisme, puisque c’est de ça dont on parle, bon franchement elle est partagée partout, à gauche comme à droite, on ne va pas se raconter d’histoire, tout le monde le fait, etc. La vraie différence avec cette majorité-là, c’est qu’en fait il y a quand même un fonctionnement et une mise en place très méthodique, quasi industrielle. En fait ils vont vraiment quadriller l’ensemble de la ville. Et au nord de la ville, ils vont aller cibler la communauté musulmane qu’on considère comme trop proche des communistes et on va vouloir la retourner, tout simplement. Et comment on va faire ça ? Effectivement on va faire des promesses, un grand classique. Sauf que là, encore une fois, tout ça est très excessif, tout ça est presque caricatural. Je raconte par exemple comment le maire va promettre une école musulmane à un certain nombre de personnalités de la communauté, comment il va trahir cette promesse. Je raconte des réunions, je raconte aussi comment il va aller dans une mosquée, et là il était déjà maire. Il va dans une mosquée, il est à côté de l’imam, j’ai la vidéo donc je vous en parle, je l’ai en tête, j’ai vraiment en tête les images. Il va montrer comme ça, comme un butin de guerre, le permis de construire de la future mosquée de la ville et les gens vont applaudir, etc. Ce qui est fascinant c’est qu’on est quand même face à des gens qui exècrent toute la semaine ce qu’ils appellent le communautarisme. Donc il y a une très grande ironie, une très grande contradiction, je ne sais pas comment on peut l’appeler, d’à la fois dire c’est monstrueux ces gens qui vivent en communauté, qui sont recroquevillés sur eux-mêmes, qui ne s’intègrent pas, et de l’autre nourrir clairement ce communautarisme-là qui pour moi dépasse un problème. Je veux dire qu’on s’organise en tant que communauté pour avoir sa mosquée, moi je n’ai pas de problème avec ça. Je pense que c’est bien que les gens se sentent bien là où ils sont. Le problème c’est d’en faire un moyen de chantage politique et surtout aussi dans ce contexte-là de jouer sur les vulnérabilités des gens. Parce qu’on est quand même face à des gens vulnérables. Des gens qui sont de conditions sociales, économiques, très défavorables. Des gens qui parfois arrivent de leur pays d’origine depuis pas très longtemps, ne connaissent pas leurs droits, ne connaissent pas les lois françaises, ne connaissent pas le système institutionnel français. Et donc en fait ces gens-là vont toucher cette vulnérabilité. Et c’est là qu’il y a un vrai problème.
Il n’y a pas que ça. Page 69 : « Ce que les agents municipaux ignorent, c’est que Thierry Meignen s’apprête à faire appliquer ses propres méthodes de travail à l’hôtel de ville. » Et là, prenons une minute ou deux pour dire quel est le travail avant la vie politique de ce monsieur.
Ah oui, tu veux divulgâcher le livre alors !
Je te le dis très vite, là on n’a pas ça.
Je ne sais pas, est-ce qu’on peut faire une petite devinette à ceux qui nous regardent ?
Alors quel était le métier de monsieur Thierry Meignen ? Nous allons avoir trois propositions. Il était dentiste, pompier ou…
Pompiste, dentiste, pompier, dentiste, pompier ou travaillant dans les renseignements.
Voilà, donc on a compris, il était dans les renseignements. En quoi son travail de renseignement, donc de boîte de renseignement économique, etc., comment, parce que ça revient dans ton enquête, comment selon toi cette culture-là l’amène à gouverner la ville, à régenter les conseils municipaux, etc. ?
Alors en fait c’est une méthode de surveillance généralisée qui va se mettre en place. Je fais parler une ancienne collaboratrice qui explique que dès qu’elle est arrivée à l’hôtel de ville, elle a travaillé au cabinet, on lui a dit : tu vas être les oreilles et les yeux de la ville. Tu dois nous renseigner ce qui va se dire à la fois à l’hôtel de ville et à l’extérieur. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu’on demande aux agents, on demande aux fonctionnaires ou pas, aux statutaires ou non, de venir au rapport, de venir en expliquant : que pense-t-elle ? Que dit-elle ? Parfois même de suivre des agents. Il y a des agents qui m’ont expliqué qu’on les photographiait dans le cadre de leur travail ou alors quand ils prenaient une pause pour aller au café, on les photographiait et on diffusait ces photographies au cabinet. C’est cette méthode-là en fait qui va être mise en place et qui est donc tirée tout simplement de l’exercice professionnel de ce monsieur.
Mais en quoi ce qui est quand même propre, on pourrait dire, à n’importe quel maire qui essaie toujours de savoir ce qui se dit dans sa ville, dans sa commune, dans son village, dans sa préfecture, c’est logique qu’il essaye d’avoir les oreilles un peu partout.
Alors à ce niveau-là, de suivre des agents, de les prendre en photo, de diviser les agents en disant : un tel a dit ça de toi, tu vois, ça veut dire qu’il ne veut pas de toi. Ça, enfin franchement ce sont des méthodes très particulières. Moi, pour avoir quand même travaillé sur un certain nombre de communes, je n’avais jamais vu ça à ce niveau-là de sophistication. Et à ce niveau-là aussi d’organisation en fait au sein de la ville. Je ne sais pas si toi tu as vu d’autres choses de ce type-là, mais moi franchement je n’ai jamais vu ça.
Alors il y a des raisons, et ça pour ceux qui connaissent l’histoire politique, c’est qu’en fait dans cet appareil municipal il y a un gars qui s’appelle Gérard Le Suisse, profession coupeur de têtes, qui appartient à une famille politique très marquée, on pourrait dire. Ce sont les Pasqua boys. Donc là il faut revenir un tout petit peu sur l’histoire du monde politique de l’Île-de-France qui était tenue par Pasqua et par ses hommes. Gérard Le Suisse va travailler, je crois, écris-tu, avec Serge Dassault. Enfin il va travailler à Corbeil-Essonnes, qui va être une commune qui va connaître tout un tas de rebondissements, d’affaires dans tous les sens.
Il était le directeur de cabinet de Serge Dassault.
Exact. Et donc ce Gérard Le Suisse, c’est lui qui va poser, enfin qui va… oui tu le décris comme le harceleur finalement du fameux Philippe qui va se suicider. La justice dira un jour s’il est responsable ou pas. Mais en tout cas c’est lui qui lui envoie des e-mails à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, du petit matin et du grand soir. Et donc voilà, je voudrais que tu nous précises un peu cette ambiance, qui sont ces hommes ? Parce que c’était surtout des hommes, bien qu’il y ait quelques femmes. Comment ils travaillent ? C’est quoi leur méthode ? C’est quoi leurs façons de faire ?
Oui, alors c’est très important parce qu’effectivement en 2014, quand donc ce Thierry Meignen arrive à la tête de la ville, donc vous l’aurez compris, c’était quelqu’un qui ne connaît pas le fonctionnement d’une ville. Ce n’est pas son travail, ce n’est pas son contexte, il ne connaît pas. Et donc il va devoir s’appuyer sur des forces. Et ce Gérard Le Suisse va arriver. Gérard Le Suisse c’est qui ? C’est quelqu’un qui est le conseiller spécial de ce fameux maire. Conseiller spécial, ça fait très pompeux, mais en fait il avait épuisé le nombre de personnes qu’il pouvait avoir au cabinet et donc pour contourner la loi il va créer ce poste de conseiller spécial. Mais ce monsieur il est très important parce qu’en fait il connaît très précisément le fonctionnement d’une collectivité territoriale comme une commune ce que Thierry Meignen ne sait pas.
Page 97 : « C’est en découvrant le contenu de la boîte mail professionnelle de Philippe Hoang Mong que ses collègues prennent vraiment conscience de l’ampleur de la situation. Le nombre de courriels que Gérard Le Suisse lui adressait, leur fréquence, les motifs, leur ton discourtois, cassant, parfois humiliant, voire menaçant. » Oui. Tu peux donner quelques exemples parce que manifestement tu as eu accès à la boîte mail. Puisqu’on a sur deux pages tous les horaires auxquels il recevait. D’ailleurs il y a aussi des SMS, mais juste en deux mots donner un petit…
Non mais ça c’est très important parce que… J’adore, tu dis toujours « c’est très important ».
Ta réponse est toujours…
Non mais c’est vrai qu’en fait j’ai vraiment voulu décrire dans le détail le plus possible parce que, en vrai, c’étaient des choses que beaucoup de gens peuvent vivre dans leur vie professionnelle. Et pas dans le cadre uniquement d’une collectivité territoriale. C’est-à-dire la pression managériale, le fait de devoir répondre tout le temps aux sollicitations, etc.
Alors il y a tout le long de la lecture, j’ai eu une question à laquelle tu ne réponds pas. Alors peut-être que ma question n’est pas bonne. C’est comment, quand on met en place, quelqu’un pose la question dans notre tchat : est-ce qu’on parle de la Russie ou de la France ? On parle de la Seine-Saint-Denis, voilà. Donc de la France. Oui on parle bien de la France. Comment se fait-il que quand on met en place un tel système, où on coupe la tête de tout ce qui dépasse, etc., on peut tenir ? Tu parlais tout à l’heure de ce maire d’une autre commune qui est là depuis quarante ans, qui règne depuis quarante ans. Comment à un moment donné on ne tourne pas à vide ? Tu veux dire quoi, on tourne à vide ? Eh bien dans le sens où il n’y a plus personne sur qui s’appuyer pour faire tourner la machine, tu veux le dire ?
Ah non mais on trouve toujours des gens. La question c’est : est-ce qu’on finit par être seul à l’intérieur du pouvoir ? Moi, mon explication, c’est que, je ne sais pas pour les autres communes, mais en tout cas pour Le Blanc-Mesnil, on est dans une ville populaire. Il fait froid dehors. Les gens ont peur de perdre leur travail, de perdre leur place en crèche, de ne pas avoir leur logement, etc. Et ça tient quand même beaucoup à ça. Ça tient beaucoup à ça.
Il y a deux salles, tu sais ?
Je sais qu’il y a deux salles. Il y a la salle de droite et la salle dite de gauche. Bon ben on peut présumer que ce sera plutôt à droite. Donc il va s’organiser politiquement aussi grâce au Sénat. Et puis il va pouvoir dérouler tout son programme, notamment le programme immobilier dont je parle beaucoup dans le livre, au Blanc-Mesnil et bénéficier du détricotage qu’il a lui-même opéré en tant que sénateur.
Tu parles de 7 millions d’actes qui sont contrôlés par 820 agents.
Et ce n’est pas moi qui le dis, c’était un rapport du gouvernement lui-même. Et donc il y a des millions d’actes qui ne sont pas contrôlés. Et pas parce que les agents ne veulent pas faire leur travail, mais parce qu’ils n’ont plus les moyens de le faire. Et donc en fait ces gens-là tirent bénéfice de cet effondrement total institutionnel.
Ma question a amené le tchat à discuter et je te laisse ça à ta sagacité pour après l’émission ou si tu veux répondre. Il y a d’un côté Trognon qui dit : le pouvoir d’attraction est énorme, et il y a quelqu’un d’autre, c’est Data, qui dit : non, non, c’est le contraire, c’est la précarité qui tient les gens. Peut-être que ce sont les deux.
Je peux juste rebondir. On parle effectivement de la gestion de Fréjus par le RN. Ce qui est très intéressant, c’est que ce monsieur, donc on parlait de dissimulation, il est LR officiellement, donc Les Républicains officiellement. En réalité, qu’est-ce qu’il fait quand il est au Blanc-Mesnil ? Ce que font quasiment tous les maires, et notamment à l’extrême droite, c’est de dire : ah non mais moi je ne fais pas de politique hein. Moi je suis apolitique, moi je gère ma ville.
Mais pourquoi ce que tu viens de dire, c’est la raison pour laquelle j’ai voulu t’inviter plus tôt que prévu en fait. Parce que je me suis dit : non, en fait l’enjeu c’était les municipales qu’il y a derrière ton livre. En tout cas c’était la gestion des villes. Oui, vas-y.
Mais comment ces maires qui cassent les villes continuent à se faire réélire ? C’est une question évidemment très importante. Pour quelles raisons ils continuent… On n’est pas chez les cons ici, tu sais. Pour quelles raisons ils continuent à se faire réélire ces gens-là ? Parce qu’il y a une forte abstention. Voilà le sujet. Parce que d’abord il a dégoûté un certain nombre de gens qui étaient avec lui. Parce qu’en 2014 il gagne grâce aux voix des quartiers populaires.
Alors tu parlais de contre-pouvoirs. Je vais, puisque je vois qu’il y a des fans d’Arrêt sur images, Arrêt sur images représente, qui sont là, je veux à mon tour faire ma Nassira.
C’est quoi faire Nassira ?
Eh bien : où est le contradictoire ?
La journaliste là : il est où le contradictoire ? J’aurais bien aimé avoir le contradictoire. Je les ai contactés tout le long de l’enquête. Alors au départ pour avoir accès à un certain nombre de documents, j’ai fait des mails à n’en plus finir sur tous les marchés publics auxquels je voulais avoir accès, voilà tous les documents que je voulais avoir. Il s’avère que j’ai eu une fin de non-recevoir. Donc j’ai dû passer par la fameuse Commission d’accès aux documents administratifs qui est d’ailleurs accessible à tout le monde. Tous les citoyens peuvent avoir accès à la CADA pour avoir accès aux documents. C’est la loi, la loi de 1978 sur la bonne relation entre les administrés et l’administration. Et même avec l’avis favorable…
Donc ça veut dire que si vous voulez connaître un document, un rapport qui n’est pas public mais dont vous connaissez l’existence, vous pouvez dire, en tant que citoyen ou citoyenne : je veux avoir accès à ce document. La CADA a donné un avis favorable pour que je puisse avoir accès à ces documents-là et combien de mois, six mois je crois, pour répondre ?
Et pour quelles raisons il ne l’a pas fait ? On peut imaginer qu’il s’était dit peut-être que c’est un peu trop gros. Eh bien Thierry Meignen, lui, qu’est-ce qu’il fait ? On est le 31 décembre 2015 : ils changent les serrures de la Bourse du travail et empêchent l’accès à la Bourse du travail des agents, enfin du personnel et des associations qui sont dans la Bourse du travail. Et c’est une des premières choses qu’il fait, c’est qu’ils dézinguent cette Bourse. Voilà, c’est quoi aujourd’hui la gestion d’une ville soi-disant LR mais qui est en réalité clairement une ville gérée par une droite extrême qui ne dit pas son nom. Ça se passe dans le 93. Et si ça peut se passer dans une ville populaire, dans une ville à la forte histoire d’immigrés, en fait ça peut se passer partout ailleurs. Ça veut dire qu’on est mûrs pour que ça se passe partout ailleurs. Et c’est l’avertissement, effectivement, de mon livre.
Mais pourquoi ce que tu viens de dire, c’est la raison pour laquelle j’ai voulu t’inviter plus tôt que prévu en fait. Parce que je me suis dit : non, en fait l’enjeu c’était les municipales qu’il y a derrière ton livre, en tout cas c’était la gestion des villes. Oui, vas-y.
Mais comment ces maires qui cassent les villes continuent à se faire réélire ? C’est une question évidemment très importante. Pour quelles raisons ils continuent… On n’est pas chez les cons ici, tu sais. Pour quelles raisons ils continuent à se faire réélire ces gens-là ? Parce qu’il y a une forte abstention. Voilà le sujet. Parce que d’abord il a dégoûté un certain nombre de gens qui étaient avec lui. Parce qu’en 2014 il gagne grâce aux voix des quartiers populaires.
Je ne sais plus. C’est assez rapide. Oui oui je ne sais plus. Mais ce qui est sûr c’est que j’ai deux avis favorables de la CADA pour avoir accès à ces documents et même avec ça la mairie du Blanc-Mesnil me refuse l’accès à un certain nombre de documents que j’ai demandés. Et donc du coup je fais des mails. Et puis évidemment à la fin de mon enquête je fais le contradictoire comme tu dis. Donc ça veut dire quoi ? Ça veut dire que je sollicite Thierry Meignen, Vijay Monany qui est donc le directeur de cabinet, Nicolas Ronde-Pierre qui est directeur de cabinet adjoint et qui est candidat à la mairie du Raincy à côté dans le 93. C’était Christine Cerrigone qui est la première maire adjointe, qui est la compagne du maire Thierry Meignen. Parce que tout ça est en famille. Il y a la sœur aussi qui est adjointe au sport, et le sport c’est très important dans cette ville, notamment le judo.
Donc si jamais tu étais poursuivie en diffamation, tu pourrais là je fais œuvre de pédagogie faire valoir ta bonne foi et le sérieux de ton enquête qui de facto te défendraient.
Alors moi je n’ai pas de lien. Juste quand même pour le dire aux gens qui nous regardent : moi je n’ai pas de lien avec Le Blanc-Mesnil. Donc je ne suis pas en opération politique, parce que c’est ce qui est dit par cette majorité qui considère que je travaille main dans la main avec l’opposition. Il s’avère que d’abord moi l’opposition ce n’est pas mon problème. Je n’ai pas de lien quel qu’il soit avec la ville : pas de famille, je ne suis pas en opération de revanche, de vengeance ou quoi que ce soit. Je fais mon travail. Je fais mon travail de journaliste.
Ah mais oui, bien sûr !
Oui qui a chroniqué pendant des années l’exercice du pouvoir de Thierry Meignen. La bande dessinée s’appelait Titi Gnangnan. Et donc lui aussi il a eu affaire à cette majorité-là. Donc je ne suis pas étonnée. Mais en réalité j’ai eu accès à un mail envoyé par le vrai maire officiel, Jean-Philippe Ranquet, à l’ensemble des agents où d’abord ils expliquent que je suis une militante d’extrême gauche enfin un grand classique aujourd’hui et puis on fait des menaces à peine voilées à l’égard des agents et à l’égard de tous ceux qui partageraient, diffuseraient le livre.
Le chapitre 11, tu te souviens ? Quel est le thème du chapitre 11 ?
Non.
« Effacer ces communistes que je ne saurais voir ». Est-ce que tu peux raconter ce que Thierry Meignen a fait quand il est arrivé tout de suite au pouvoir ?Ah je vois que tu regardes le tchat, tu t’inquiètes peut-être ?
Non, pas inquiète ! Non, tout va bien.
On va tous acheter votre livre, Madame El Moaddem, rien que pour les saouler, dit Pimiko. Il y a tout un tas de questions autour de la force d’un livre. À la fois on dit que ça ne vend pas beaucoup, mais quand même. Eh oui, c’est vrai. Et quand même centrales !
Moi je pense juste par rapport à ça David je pense que c’est très important dans le contexte actuel. Oui c’est très important, c’est très important. Je te promets que c’est très important.
Tu n’as pas expliqué ce qu’a fait le maire avec les rues, les parcs, les locaux qui étaient baptisés au nom de résistants communistes ou d’anciens maires communistes. Donc il a changé. Il a fait la cancel culture avant que ça existe, grosso modo. C’est un Trump avant l’heure pour moi. Mais il y en a une, j’avoue, ça m’a fait marrer. Je sais laquelle Robert Fregossy.
C’est donc une crèche. Robert Fregossy, du nom d’un ancien maire communiste du Blanc-Mesnil Et Pomme de reinette et pomme d’api. Puis rouge, peut-être que c’est… oui, peut-être.
Il y a l’effacement du temps passé, puis il y a aussi la distorsion du temps présent. Tu parles, chapitre 21, de Grand Corps Malade qui devait se produire au Blanc-Mesnil et d’un dénommé Rachid qui est un personnage très attachant, chauffeur de taxi et ancien du MIB. Alors moi ça m’a beaucoup plu parce que là le MIB, Mouvement immigration banlieue des années 90, qui était vraiment un mouvement très politique, très fort, qui existe toujours d’ailleurs mais qui est peut-être un peu moins dans la lumière aujourd’hui que d’autres collectifs. Qu’est-ce qui va se passer autour du concert prévu par Grand Corps Malade qui veut faire monter sur scène le dénommé Rachid ?
Alors Rachid Taxi, c’est comme ça qu’il est surnommé, Rachid Amghar de son nom, effectivement personne très attachante, c’est quelqu’un qui est engagé dans la ville, qui a assisté à un certain nombre de réunions publiques, il connaît exactement la situation politique locale. Par ailleurs, c’est un ami de Grand Corps Malade, et en plus de ça, c’est plus qu’un ami, c’est quelqu’un qui lui a écrit des chansons, etc., donc tout à fait logique que Grand Corps Malade lui propose de venir sur scène pour chanter. Ils l’ont d’ailleurs fait dans plein d’autres endroits, y compris d’ailleurs dans des mairies de droite en région parisienne. Et donc il lui propose d’y venir. Sauf que ça ne plaît pas au maire du Blanc-Mesnil, Thierry Meignen. Et donc il va demander à la production de Grand Corps Malade de ne pas laisser Rachid Taxi monter sur scène. Alors ils vont prétexter un défaut d’assurance, etc. La vérité en fait, c’est que c’est une censure. C’est une censure claire et nette. Alors Grand Corps Malade refuse, Rachid Taxi lui dit non mais ce n’est pas grave, tant pis, fais ce concert. Grand Corps Malade est né au Blanc-Mesnil. C’est la raison pour laquelle c’était important pour eux de le faire au Blanc-Mesnil et puis ils ne cèdent pas. Ça c’est important en fait d’avoir des personnes qui ne cèdent pas, qui ne disent pas oui. Parce qu’on est aussi face à des gens qui ne sont pas en situation de vulnérabilité, qui peuvent dire non. Rachid Taxi, il n’a pas besoin du maire, et Grand Corps Malade encore moins, et donc ils vont aller jusqu’au bout en expliquant qu’ils sont dans leur bon droit, qu’ils n’ont aucune volonté de politiser la scène puisque c’était le reproche qui a été fait par Thierry Meignen, qui considérait que Rachid Taxi était un opposant à lui, qu’il allait transformer la scène musicale en scène politique, et quand bien même en fait, et quand bien même, ce n’était pas le cas. Et donc ils ne vont pas céder et ils vont trouver un tour de passe-passe, exactement, un subterfuge pour aller se produire dans un collège puisque les collèges dans les villes sont la propriété des conseils départementaux et que le conseil départemental est socialiste.
Voilà, la crèche et l’école primaire, t’en fais ce que t’as envie quand t’es maire, d’une certaine manière, mais le collège et le lycée, bah non, ce n’est pas toi. Le lycée, c’est la région, le collège, c’est le département. Et voilà, c’est comme ça. Alors, entre autres choses, ils vont appeler la presse pour faire parler de leur histoire, et je te parle de ça parce que je m’attendais, en « arrêtsurimagienne » que tu es, à ce que tu parles plus du rôle ou du non-rôle de la presse. Et finalement, il y a très peu de questions, je trouve, dans ton enquête, dans ton bouquin. Pourquoi ? Parce que c’est un contre-pouvoir qui est définitivement enterré, mort et enterré, et qu’il n’y a même pas de sujet ? Bon alors évidemment tu parles de ces gens-là qui sortent le bouquin de la presse municipale, bon ça c’était dans toutes les villes, mais tu parles très peu du Parisien par exemple, tu parles très peu de la presse locale, pourquoi ?
Alors j’en parle à travers l’histoire de Philippe. En fait il s’avère que la mort et le suicide de Philippe sont d’abord annoncés par Le Parisien. Pour quelle raison ?
Sans son nom.
Voilà. Alors moi c’est ça qui m’a choquée. En fait au moment où le nouveau marché de l’eau est lancé, Thierry Meignen va prendre la parole dans Le Parisien avec une demi-page où il va apparaître presque tout sourire avec un titre qui est : « Les prix de l’eau vont baisser de 25 % au Blanc-Mesnil ». Bon évidemment ça n’est jamais arrivé, on le savait, mais on peut le dire, ça n’est jamais arrivé. Et tout en bas il y a un petit entrefilet, c’est-à-dire un petit article, où on nous explique que dans le cadre de ce marché de l’eau un cadre s’est donné la mort. On comprend qu’il y a des pressions, mais c’est très flou, très opaque, et surtout il n’y a pas le nom de Philippe. Alors moi, ça m’a choquée, ça. Et ce qui m’a choquée le plus, je crois, c’était le fait qu’on ne sache rien de la suite. C’est-à-dire qu’il n’y a pas eu de suite. Le Parisien n’a pas fait de suite.
Alors, il y a une presse indépendante qui relève le défi : L’Empaillé à tel endroit, tout un tas de journaux y compris papier…
La Topette à Angers, La Rue Far West à Bordeaux, Le Poulpe en Normandie, il y en a plein.
Voilà, et qui viennent souvent sur France Déter le lundi matin. Il y a aussi le réseau Médiacité, il y a Marsactu. Voilà, il y a quand même une presse indépendante, locale, qui fait un travail extrêmement courageux et qui d’ailleurs subit les foudres de procès-bâillons et ainsi de suite.
Tout à fait, mais c’est intéressant parce que du coup là on a cité des médias partout en France mais sauf en région parisienne.
Alors il en existe en région parisienne mais ils sont écrasés par la force des médias nationaux qui appartiennent, on sait à qui. Alors justement le « on sait à qui », c’est-à-dire le fascisme rampant. Est-ce qu’on peut répondre à ça ? Vas-y.
« Avez-vous des retours de lecture d’habitants qui ne respirent plus et qui subissent au Blanc-Mesnil ? » Une question de Veuvechyco. Ouais, j’ai fait deux rencontres au Blanc-Mesnil. Alors il s’avère que ça a été un casse-tête, parce qu’évidemment les habitants n’ont pas accès aux salles, et moi-même non plus forcément, pour pouvoir présenter mon travail. Et donc ça a été toute une histoire pour essayer de trouver juste un endroit où se réunir, un endroit où on puisse s’entendre. Donc je remercie le gérant d’un hôtel au Blanc-Mesnil qui nous a accueillis pour pouvoir faire ces deux rencontres.
Non, je réponds à Veuvechyco qui t’a posé la question : « La vache c’est comme aux enterrements ».
Ouais c’est vrai, ouais ça ressemblait à ça. Et puis il y avait une deuxième rencontre, une deuxième réunion autour du livre, où là c’était plus politique, où là on sent qu’on approche plus de l’échéance électorale, où la question était de savoir pour quelle raison il n’y a pas eu d’union à gauche en fait pour faire corps contre cette droite extrême. Et c’est malheureusement le grand sujet aujourd’hui : cette union qui est là entre communistes, LFI, écologistes et puis cette liste citoyenne qui malheureusement n’a pas réussi à faire union avec la première liste.
« Je n’avais encore jamais vu la jeune femme assise à ma gauche », écris-tu page 325. Voilà plusieurs mois que j’assiste aux conseils municipaux du Blanc-Mesnil. Les visages des participants me sont désormais familiers mais celui-ci m’est complètement inconnu. Ce 17 décembre 2020, à quelques heures des vacances de Noël, elle prend place, comme moi, sur les tout premiers sièges du gymnase. Elle est vêtue d’une robe noire, sobre et chic, mocassins vernis aux pieds, petit sac Chanel en bandoulière, il n’y a pas de doute, ce jour semble important pour elle. Juste avant le début du conseil, elle discute pendant plusieurs minutes dans une ambiance décontractée avec le directeur de cabinet de Thierry Meignen, Vijay Monany. Les deux semblent bien se connaître. Tout le long du conseil municipal, la jeune femme aux cheveux longs tapote frénétiquement sur son téléphone portable comme si quelque chose d’important était en train de se jouer. Elle ne tourne jamais le visage, ne prête aucune attention à ce qui se passe autour d’elle, même lorsque pro ou anti-Meignen s’agitent dans la salle. La dame est concentrée, voire sur ses gardes, qui est-elle ?
Une certaine Sarah Knafo, que tout le monde connaît aujourd’hui, mais à l’époque ce n’était pas le cas. On est le 17 décembre 2020, bravo Terence s’il l’avait trouvé. Et effectivement elle est à ma gauche et donc moi je ne la connais pas. Bref. Et Thierry Meignen prend la parole et nous présente donc le mémoire.
Et la deuxième chose, c’est le montant : 20 000 euros. C’est du jamais vu. Enfin vraiment. Pour la petite comparaison par exemple, le Secours populaire, qui on sait quand même est une association d’utilité publique et générale, c’est 1 500 euros de subvention à l’année. 20 000 euros contre 1 500. En sachant que dans son mémoire, Thierry Meignen, quand il prend la parole pour présenter l’association, nous explique que potentiellement les 20 000 euros peuvent être renouvelables, donc éventuellement 20 000 euros chaque année.
Alors on est bien d’accord, il s’agit de la même personne, en tout cas de la même ville où on publie un contre-livre à ton livre qu’on ne peut pas trouver. Mais ces gens-là, il y a cinq ans, ce qu’ils voulaient c’était démocratiser la lecture. Très intéressant. C’est très important et très important.
Raconte ce qu’est cette association. Alors officiellement elle est présentée par le maire Thierry Meignen comme une association qui va permettre de faciliter l’accès à la lecture des jeunes du Blanc-Mesnil, mais des gens tout court. Comment ? Par le biais d’ateliers de lecture dans les lycées et par un site internet qui soi-disant est ludique, avec un algorithme où en fait on va répondre à quelques questions ludiques et on va nous proposer des lectures.
C’est mieux que ça, page 333, tu nous expliques que certains items du questionnaire étaient illustrés de photos d’Éric Zemmour.
C’est quand même fabuleux. Les gens n’ont rien, ah non, ils n’ont pas de limites. Et donc du coup évidemment la subvention est votée, 20 000 euros. La majorité vote comme un seul homme, comme d’habitude. L’opposition, elle, s’abstient. Elle explique à raison que d’abord, un, Alexandre Aristote n’est pas une association locale, deux, elle est inconnue, trois, on n’a aucun bilan d’activité puisque la subvention est votée en décembre 2020 et l’association est née en octobre 2020. Je dirais : elle vient d’être créée quoi.
Et qui était à l’époque…
Le directeur de cabinet, absolument. Et qui est proche de Sarah Knafo. Et donc évidemment quand je vois tout ça je me dis : mais qu’est-ce que c’est que ce truc ? Enfin pour quelle raison on va filer 20 000 balles à une association qui est inconnue de la ville, etc.
Oh c’est rigolo ce geste ! Oui parce que maintenant on ne fait plus ça. Ça fait quand même plus de vingt ans que ça n’existe plus ! Attention là tu as basculé dans une autre zone !
J’aurais bien voulu, il faut que je fasse gaffe. Et oui c’est ce gars, les SMS de harcèlement sexuel, oui tout à fait. C’était ce que j’ai publié sur mes réseaux sociaux, qui font partie de cette enquête. C’est effectivement ce monsieur qui envoie des messages à caractère sexuel à ses collaboratrices qui sont sous sa responsabilité. J’ai publié un message mais en fait dans l’enquête il y en a plus.
Ils n’ont pas été dépensés, oui.
Non mais ça veut dire que si elle a remboursé, c’est que les actions qui auraient dû être faites n’ont pas été faites. Donc ça confirme ce que je dis. Moi je dis que cette association est bidon. C’est une association bidon.
La mairie de ?
La mairie de Paris.
Alors délire ! Vous avez tout suivi, je crois que c’est à Versailles, je ne sais pas où. C’est Versailles : un tract avec l’arrivée de candidats de Reconquête, et à la place de Versailles il y a écrit « NOM DE VILLE ».
Donc elle se présente à la mairie de « NOM DE VILLE » et donc ça correspond à ce moment-là. Et pourquoi c’est important ce timing ? À la fois la question du timing de la dissolution de l’association. Pourquoi ? Parce qu’en fait elle va soi-disant rembourser. D’ailleurs on n’a pas la preuve du remboursement. Des journalistes ont demandé à avoir accès à la preuve : on a un mail qui dit qu’elle a remboursé, mais c’est tout ce qu’on a. On n’a pas le quitus qui dit que vraiment l’argent est arrivé dans le compte de la ville du Blanc-Mesnil.
Ce serait quand même très grave. Parce qu’au-delà d’un éventuel détournement de fonds publics, ce qui est déjà très grave, il y aurait éventuellement le fait que les habitants du Blanc-Mesnil, qui sont pour beaucoup d’origine immigrée, auraient potentiellement financé la campagne électorale de quelqu’un qui vomit la haine des étrangers tous les jours à la télé, qui en a fait un programme politique, puisqu’il promeut la remigration, c’est-à-dire l’expulsion de ces gens-là. Enfin je veux dire, ça serait…
Je ne sais pas si on se rend compte du degré de cette histoire. « C’est à vomir », dit le tchat. On va terminer l’entretien. Est-ce que tu as des rencontres autour du livre, peut-être pas au Blanc-Mesnil mais ailleurs dans les jours qui viennent ?
Oui.
Est-ce qu’on peut venir te saluer, discuter avec toi ?
Avec grand plaisir. Alors je serai au Raincy ce soir Raincy, le Neuilly du 93. C’est une ville importante aussi parce que le directeur de cabinet adjoint, Nicolas Rondepierre, qui visiblement lui aussi a un problème avec les femmes et parle des femmes avec des mots extrêmement humiliants, c’est ce que je raconte dans l’enquête, est candidat à la mairie du Raincy dans le cadre des élections municipales.
Deux questions rituelles pour terminer. D’abord je rappelle que depuis quelques jours nous avons un nouveau site internet auposte.media sur lequel vous pouvez vous abonner. Vous pouvez toujours faire des dons et vous pouvez vous abonner. Vous avez tout ça sur auposte.media et c’est extrêmement important.
Et toi aussi tu vois, c’est extrêmement important.
Ah bah ça y est !
Ah oui, c’est vrai !
Deux petites questions, rapides. Est-ce que tu as un conseil culturel livre, disque, film, téléphone à nous livrer, à nous donner ? Ça peut être en rapport avec ton travail ou tout à fait autre chose. Ça peut être un vieux machin comme ça, peut-être quelque chose qui vient de sortir ou qui va sortir ?
C’est difficile, il y a tellement de choses et je vais me faire des mauvais copains qui vont me dire : « Pourquoi t’as pas parlé de mon livre ? Pourquoi t’as pas parlé de mon travail ? »
Et enfin dernière question : il est 10 h 27, qu’avons-nous fait pendant 1 h 27, Nassira El Moaddem ?
Je crois qu’on a parlé d’un angle mort, en fait. C’est ça qui me fascine dans toute cette histoire, c’est que moi j’ai beaucoup d'éléments, beaucoup de matériel dans ce livre. C'était quand même 504 pages, il s’avère que c'était 700 au départ, et voilà, il a fallu élaguer.
Ah ouais ?
Ouais d’ailleurs, c’est fou quand même que Stock ait accepté de publier un pavé comme ça sur une illustration d’une ville qui certes illustre une dimension plus nationale, mais quand même. Moi ce qui me fascine, c’est effectivement cet angle mort médiatique des villes. On est dans une échéance électorale importante, les élections municipales, dont on nous parle beaucoup sur les antennes, on ne peut pas dire qu’on n’en parle pas, mais en fait on nous en parle mal, moi je trouve. Alors c’est vrai que c’est difficile de décliner à l’infini les programmes politiques de 35 000 communes, ce n’est pas le sujet, mais en revanche on passe quand même à côté de l’essentiel. Et l’essentiel, pour moi, c’est quoi ? C’est en fait et on reboucle avec ce que je disais au début, c’est très bien c’est la surpuissance des maires, l’absence de contre-pouvoir.
Par exemple, à l'échelon local, on ne peut pas renverser les maires. On ne peut pas faire de motions de censure pour renverser l’exécutif, ce qu’on peut faire évidemment à l'échelle nationale et ce qui existe aussi dans d’autres modèles. On devrait pouvoir faire ça, et on devrait pouvoir interroger en fait le côté institutionnel des collectivités territoriales, le côté presque antidémocratique, parce qu’en fait une fois qu’on a élu une majorité, il ne se passe plus rien. Alors évidemment on est tous responsables d’aller au conseil municipal, de se renseigner, etc. Mais quel est le fonctionnement institutionnel qui en fait empêche quelque part les citoyens de prendre part à l’exercice du pouvoir tout le long du mandat ?
Merci beaucoup, bravo pour ta ténacité.
Merci beaucoup David, merci pour l’invitation et merci aux, comment on appelle ça les abonnés Au Poste ? Les aupostiens ? Ben voilà, merci à vous.
Et maintenant, la question rituelle. Qu’est-ce qu’on peut faire pour peser sur la situation ? Que faire ?