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États généraux de la presse indépendante

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Transcription de l’émission

00:20:26François Bonnet
Juste une petite précision avant de véritablement commencer. Pendant que la salle se remplit, que les gens rentrent, on va vous diffuser quelques témoignages vidéo qu’on a enregistrés très récemment, il y a deux, trois semaines, de collègues, de journalistes, qui racontent d’abord comment ils voient la presse aujourd’hui et l’état de l’information, et surtout comment ils ont été en butte à toute une série de procédures judiciaires, ce qu’on appelle les procédures-bâillons, et toute une série d’attaques menées par les policiers.
00:21:13Une journaliste, dans un témoignage vidéo
De l’arsenal à disposition de nos confrères journalistes, j’ai été placée en garde à vue, j’ai été perquisitionnée. Il y en a eu au moins deux autres avant moi.
00:21:24Une journaliste, dans un témoignage vidéo
Le paysage médiatique aujourd’hui est catastrophique, effectivement, en tout cas si on s’intéresse aux chaînes d’information en continu les plus connues, CNews et BFM. On a des journalistes, on ne sait plus s’ils sont éditorialistes, s’ils sont journalistes ou s’ils sont propagandistes. On a des experts qui portent une parole qui est quand même plutôt proche de celle du gouvernement. Et puis je pense que, ce dernier mois, en tout cas depuis l’attaque meurtrière qu’il y a eu en Israël, là, on a des journalistes, des éditorialistes et des invités qui ont des discours qui, clairement, incitent à la haine et qui participent à la construction d’un ennemi intérieur qui, sans vraiment le désigner, je pense que c’est clair aujourd’hui pour tout le monde, c’est le musulman. Donc c’est un climat, une ambiance qui est lourde, stigmatisante et qui fait craindre vraiment une fracture au sein de la société.
00:22:53Un journaliste, dans un témoignage vidéo
Souvent, on parle de la presse comme d’un quatrième pouvoir. Moi, je ne la vois pas du tout comme un quatrième pouvoir. Je la vois comme un outil de la démocratie. Je pense que c’est la presse qui donne à voir aux citoyens les informations nécessaires pour qu’ils puissent prendre leurs décisions de manière éclairée. Leurs décisions, c’est évidemment leur propre rôle à eux, les citoyens, dans la démocratie, c’est-à-dire le vote. Je pense qu’il faudrait qu’il y ait un contrôle des investissements qui sont faits par des… Aujourd’hui, on parle de milliardaires, mais qui sont finalement des grands patrons de grands groupes industriels qui viennent investir dans la presse, souvent parce que c’est un outil de pouvoir, de pression. En tout cas, c’est ce qu’ils imaginent pouvoir mettre à leur service. Et ça, je pense que c’est un souci, puisque, évidemment, les journaux, une fois rachetés par ces groupes industriels dont la presse n’est pas le métier initialement, vont s’autocensurer dès qu’il s’agit de parler d’une entreprise qui appartient à ce groupe. Je prends évidemment l’exemple de Patrick Drahi, qui nous concerne de près. Quand il achète BFM, ou i24News, ou Libération, c’est parce qu’il pense en faire un outil de pouvoir. Et finalement, ces groupes-là ne vont pas parler de ce qui se passe dans les filiales du groupe. Par exemple, quand Altice se fait pirater, BFM n’en parle pas du tout. Pas un mot, pas une brève, ça n’existe pas.
Valentine Oberti
, dans un témoignage vidéo [00 :24 :48] Moi, je me demande où est la ministre de la Culture et de la Communication, Rima Abdul Malak. On a eu un tweet pour dire : « Ah ben, le JDD va disparaître, je n’ai plus mon JDD en kiosque », mais on ne l’entend pas sur les atteintes au droit à l’information. Alors, plusieurs choses, je dirais. Puisqu’il n’y a pas que des médias indépendants en France, que ça ne va sans doute pas changer du jour au lendemain et que ce n’est peut-être pas possible de changer ça du jour au lendemain, je dirais qu’il faut impérativement que les médias qui ne sont pas indépendants aient des garanties d’indépendance réelles et effectives. Je m’explique : c’est quoi, un média indépendant ? C’est un média qui n’est au service que de lui-même, que de ses lecteurs, lectrices, spectateurs, spectatrices, et qui ne défend aucun autre intérêt privé. Or, on a aujourd’hui plein de médias qui sont détenus par des milliardaires, que ce soit Le Parisien, Les Échos par Bernard Arnault, que ce soit BFM par Patrick Drahi, que ce soit le groupe TF1 par Martin Bouygues, ou le groupe de Vincent Bolloré, qui ont des intérêts privés dans le bâtiment, le BTP, la téléphonie, le luxe et autres. Dans ces rédactions-là, il faut garantir que les journalistes qui y travaillent, qui sont des journalistes, qui ont probablement fait les mêmes études que moi, que d’autres, qui sont des journalistes pleins de compétences, qui ont envie de raconter des informations d’intérêt général et qui parfois ne le peuvent pas, puissent travailler dans de bonnes conditions. Ça veut dire qu’il faut offrir aux rédactions un réel statut pour pouvoir agir en justice quand la déontologie de leur média est menacée ou quand il y a des ingérences éditoriales de la part de l’actionnaire. Ça veut aussi dire que, dans ces médias, il faut que les directeurs ou directrices de la rédaction puissent être nommés par la rédaction et révoqués par les rédacteurs. Si moi, Valentine Oberti, j’ai pu devenir codirectrice de la rédaction de Mediapart avec Lénaïg Bredoux, c’est parce que la direction de Mediapart a proposé nos noms avec un projet éditorial que nous avons rédigé, que nous sommes passées devant la rédaction, qui a validé par un vote ce projet et notre tandem. Mais cette même rédaction de Mediapart peut tout à fait décider de nous révoquer. Et ça, je trouve que c’est plutôt sain, de savoir qu’on n’a pas un chèque en blanc pour administrer et gérer une rédaction.
00:26:58Un journaliste de la presse régionale, dans un témoignage vidéo
Il y a encore de grosses lacunes qu’on peut observer en région, par manque d’habitude ou parce que, simplement, on fait les choses dans notre coin, tranquillement : depuis toujours, ça a toujours fonctionné comme ça. Qu’est-ce que ces journalistes-là viennent maintenant nous embêter avec ces sujets précis, pointus, où on rentre dans le détail ? Je vais prêcher pour ma paroisse en parlant évidemment du secret des sources et d’une protection, d’une sanctuarisation indispensable de la protection du secret des sources, qui, on le voit, est attaqué de toutes parts. Il n’y a pas seulement nous. Donc la loi l’encadre, pourtant, mais on voit que ça ne suffit pas. Les directives européennes, ça ne suffit pas non plus. Et donc il faut revoir les textes là-dessus, il faut revoir l’esprit des textes, en espérant que les États généraux de la presse indépendante y contribuent. Pratiquer l’investigation, que ce soit en France, à Paris, c’est déjà compliqué. En région, ça prend une tournure différente par l’étroitesse des liens entre les milieux politiques et les milieux économiques, encore plus fins et prégnants qu’à Paris, où tout le monde se connaît et tout le monde se tient par la barbichette. Donc c’est encore plus compliqué de sortir les informations parce qu’il y a beaucoup plus de crainte de la part des gens qui pourraient nous révéler des choses. Et il y a aussi, on va dire, un pouvoir politique et un pouvoir économique qui ne sont pas habitués à ce type d’enquête. Nous, on est les premiers à se lancer en Normandie, à proposer ces enquêtes économiques, politiques, sans concession. Et ça bouscule le paysage, au-delà du paysage médiatique régional. Nos confrères aussi sont bousculés par ce qu’on veut faire, mais, au-delà, surtout le monde des décideurs, comme on dit, qui a beau dire qu’il est pour la liberté de la presse et qui défend la presse dans les discours, dans les faits, confronté à ce type d’enquête, il n’est pas ravi. Donc on doit se battre. Je ne dirais pas doublement par rapport à vous, mais il y a encore une petite spécificité en région qui rend le travail plus compliqué, amusant, mais plus compliqué.
00:29:02François Bonnet
Bonsoir à toutes, bonsoir à tous. Alors, je crois qu’on peut le faire. En tous les cas, c’est ce qu’on m’a dit de faire. Donc je déclare ouverte cette première grande réunion publique des États généraux de la presse indépendante. Ça va durer longtemps, on s’en excuse, mais je pense que ça va être très intéressant. Ça va durer presque quatre heures, un peu plus de quatre heures, quatre heures et demie. Donc voilà, on a le temps de parler, même si on a un timing extrêmement serré. On va demander aux intervenants et intervenantes de se mettre au premier rang. Ça facilitera la circulation sur la scène. Voilà, donc, pour tous ceux qui sont amenés à intervenir, s’il vous plaît, mettez-vous au premier rang. Ça sera plus simple et on gagnera du temps. Et puis je voulais vous présenter très rapidement ces États généraux en faisant un petit détour. Un détour d’une quinzaine d’années qui nous amène aux premiers mois de la présidence Sarkozy. Sarkozy qui avait organisé, en 2008, des États généraux de la presse. À l’époque, fin 2007, début 2008, il y avait eu cette phrase magnifique d’un conseiller de Sarkozy qui expliquait aux journalistes : « La réalité n’a aucune importance, il n’y a que la perception qui compte. » Et dans le même temps, Henri Guaino nous disait : « Un homme politique de qualité, il a une chose à faire, c’est qu’il faut raconter une histoire. » Nous, journalistes, on fait très exactement l’inverse. On essaye de déconstruire les histoires de tous les acteurs, de toutes les puissances, qu’elles soient économiques et politiques. Et on essaye, évidemment, de rendre compte de la réalité par un journalisme d’information, par un journalisme de faits. Alors, quelques années plus tard, là, je fais un saut, en juillet 2018, nous avons un autre président, Emmanuel Macron, qui, en pleine affaire Benalla, s’énerve d’un coup en recevant des parlementaires et fait cette déclaration : « Nous avons une presse qui ne cherche plus la vérité », dénonçant « les fadaises des médias ». Emmanuel Macron accuse : « Je vois un pouvoir médiatique qui veut devenir un pouvoir judiciaire. » Alors, quand on voit aujourd’hui la présidence de la République organiser des États généraux, présidentiels, de l’information, évidemment, nous sommes nombreux à nous être inquiétés. Inquiétés d’abord par la méthode politique choisie, qui est d’une verticalité extrême, puisque c’est l’Élysée, c’est le pouvoir suprême, qui décide de proposer de réformer ce qui est son contre-pouvoir, parce qu’on a l’habitude de l’appeler comme ça. On peut s’interroger sur cette appellation, mais enfin, retenons-la quand même. Donc le pouvoir décide, ou prétend, réformer son contre-pouvoir et il le fait de manière très excluante d’entrée de jeu. Il n’y a aucune concertation préalable et il nomme, selon des critères obscurs, des gens dont on ne doute pas des qualités, mais qui sont pour l’essentiel des hauts fonctionnaires venus du Conseil d’État, de l’Inspection des finances, ou bien des gens des entreprises publiques ou parapubliques, donc qui viennent plutôt du monde des affaires quand ils n’ont pas fait des allers-retours entre le privé et le public. Où sont les journalistes ? Et où est le journalisme dans tout ça ? On ne l’a pas tellement vu à ce stade. Donc c’est ce qui nous a incités, c’était le Fonds pour une presse libre, à proposer le 3 octobre l’organisation d’États généraux de la presse indépendante. J’avoue que, quand on a fait cette proposition, jamais, je dis bien jamais, on n’aurait imaginé pouvoir réunir cent médias et organisations. Vous avez la liste, vous voyez la variété des organisations et de ces médias. La presse indépendante est une immense galaxie de titres très divers, très différents, aux contenus éditoriaux complètement différents, aux modes de distribution, sur le papier, sur le numérique. Ce qui la caractérise d’abord, c’est cette diversité, c’est ce pluralisme, cette originalité aussi, parce qu’on a souvent l’impression que la presse est dans la niche, au fond de la cour. On se trompe. C’est aujourd’hui des millions de lecteurs qui, tous les jours, s’informent sur des médias indépendants. Voilà. Donc la première surprise, ça a été que cent médias et organisations, dont les principaux syndicats de journalistes, et on veut remercier le SNJ et le SNJ-CGT de s’être énormément investis dans ces États généraux en apportant leur expérience, leur savoir, leur programme. Et on a décidé que, plutôt que d’être dans un mode de protestation, on allait être dans un mode de proposition. Et vous voyez les codes-barres sur les affiches qui sont sur les murs. Vous pouvez télécharger ce qui est le premier résultat de ces États généraux de la presse indépendante, c’est-à-dire un livret de 59 propositions, 59 propositions très concrètes qu’on va, tout au long de cette soirée, expliquer, détailler et débattre. Je m’arrête là parce que cet événement va être animé par un duo de choc et des vrais pros. Je cite donc Nora Bouazzouni et David Dufresne, qui vont organiser les tours de parole. Alors Nora Bouazzouni, pour ceux qui ne la connaissent pas, c’est difficile de la décrire tellement elle fait de choses. Elle est journaliste, autrice. Elle écrit sur l’alimentation, sur les séries télévisées, sur le cinéma, sur les féminismes et le genre. On la voit sur OCS dans une émission sur les séries télé. Elle est au comité éditorial de la revue La Déferlante et elle vient de publier un livre dont le titre donne immédiatement envie de l’acheter : Manger les riches. La lutte des classes passe par l’assiette. David Dufresne, pour ceux qui ne le connaissent pas, est journaliste, auteur, documentariste. Il a écrit plusieurs livres importants : Maintien de l’ordre, Tarnac, magasin général, Dernière sommation. Il a fait, en 2020, un documentaire, un film très remarqué, qui s’appelle Un pays qui se tient sage. Et enfin, David, on le retrouve tous les matins avec une tasse de café, une grosse tasse de café du reste, dans son émission quotidienne qui est sur Twitch et qui s’appelle Au Poste. Vous trouvez ça sur auposte.fr, c’est son site, et sur Twitch, l’émission de David, quotidienne, tous les jours, Au Poste. Ben voilà, ils sont là, donc allons-y. Bonsoir, bonjour !
00:36:06Nora Bouazzouni
Bonsoir.
00:36:07David Dufresne
Bonjour !
00:36:08Nora Bouazzouni
Bonsoir, bonsoir !
00:36:10David Dufresne
Au revoir.
00:36:11Nora Bouazzouni
Bonsoir, merci de votre accueil.
00:36:13David Dufresne
Merci. Merci de votre accueil. On a un problème avec le titre de cet événement, nous. En fait, nous, on appelle ça les États généraux des gros jaloux. Voilà, des gens qui n’aiment pas l’argent, du crowdfunding et du financement compliqué, David.
00:36:31Nora Bouazzouni
Voilà, des gens à qui… Pardon, Bernard, patron. Alors donc, en effet, il y a des petits malins, comme ce monsieur, Monsieur Bonnet, François, qui vient de parler, qui a démarré en retard. Ça fait dix jours qu’il nous embête : « Tenez les horaires ! » Il démarre en retard, c’est ça, la presse indépendante. Je tiens donc à dire que tous ces petits rigolos qui voulaient hacker les États généraux de l’information de Macron, eh bien, nous les hackons à notre tour. Comme ça, les choses sont réglées. Nous prévenons immédiatement nos intervenants…
00:37:06David Dufresne
…qui sont censés être au premier rang.
00:37:10Nora Bouazzouni
Dès lors que vous verrez ces deux visages, ça veut dire que c’est fini pour vous.
00:37:15David Dufresne
Alors, non, mais ça serait un peu violent quand même, David. C’est pas fini.
00:37:18Nora Bouazzouni
C’est Bernard qui parle.
00:37:19David Dufresne
Ça fait chaud, sur cette montagne d’argent.
00:37:21Nora Bouazzouni
Donc, c’était juste pour préciser qu’on sera durs en affaires. Normalement, il faut que les invités viennent au moment où on parle. J’enlève le masque parce que, tout d’un coup, ça devient beaucoup moins rigolo, puisqu’on a décidé d’ouvrir sur Israël-Palestine.
00:37:41Nora Bouazzouni
On va faire un petit rappel, juste avant que tu annonces, et que j’annonce aussi avec toi, les gens qui interviennent à la prochaine table ronde, la première. J’ai une tablette de marque… de marque… de marque « Concentration des médias », aussi, qui devrait être activée par les personnes qui interviennent. Vous aurez juste à appuyer sur « débuter » et vous aurez un compte à rebours. Eh oui ! Et puis, au bout de vingt minutes ou trois minutes, il y aura un tout petit… et vous appuyez dessus, ça veut dire que votre temps est terminé. On compte sur vous tous pour respecter le timing, sinon on n’a pas fini et on ne finira pas dans un café. Donc David, tu avais plusieurs choses à nous rappeler. Voilà.
00:38:24David Dufresne
Voilà. L’intitulé du débat est le suivant : « La guerre israélo-palestinienne ou la nécessité d’une information indépendante ». L’idée, c’est de rester sur le sujet qui nous occupe tous ici, c’est-à-dire l’idéal du métier, comment il peut se faire. Aujourd’hui, sur le site du Committee to Protect Journalists, le relevé du jour, 30 novembre, établit à 57 le nombre de journalistes et travailleurs pour les médias dont la mort a été confirmée : 50 Palestiniens, 4 Israéliens, 3 Libanais. 11 journalistes ont été blessés, 3 sont portés disparus et 19 ont été arrêtés.
00:39:09Nora Bouazzouni
Pour cette table ronde, nous accueillons donc Sarra Grira, rédactrice en chef d’Orient XXI, Jean-François Corty, vice-président de Médecins du Monde, et Elias Sanbar, ancien ambassadeur de la Palestine à l’UNESCO, qui va nous rejoindre… sur les autoroutes de l’information. Et là, les plus jeunes se disent : « Qu’est-ce qu’elle raconte ? » Eh oui, à une époque…
00:39:36David Dufresne
Je tiens à vous préciser qu’à la régie, il y a un crack de StreetPress et qu’il nous a très tranquillement dit : « Meublez un petit peu, mais ne vous inquiétez pas. » Il est plongé dans son ordinateur. Il fallait qu’on le prévienne avant. Mais ça va arriver. Peut-être qu’on peut démarrer et Monsieur Sanbar nous rejoint pendant le débat. Ça vous va ?
00:39:58Nora Bouazzouni
Allons-y, allons-y.
00:40:03Sarra Grira
Bonsoir. Bonsoir à toutes et à tous. Merci d’être là ce soir. Effectivement, comme le soulignaient David et Nora, il est très important ce soir de rappeler cette actualité, cette triste et tragique actualité de ce qui se passe à Gaza et de ce que subissent nos confrères et nos consœurs là-bas. Le bilan vient d’être rappelé par David. Il n’étonne malheureusement pas quand on voit l’ampleur du désastre et de l’horreur de ce qui se passe à Gaza. Vous avez entendu aussi un bilan des journalistes arrêtés parce qu’en parallèle de ceux qui sont tués à Gaza, il y a ceux qui sont arrêtés, molestés en Cisjordanie. Tout ça n’est malheureusement pas étonnant parce que viser des journalistes, ce n’est pas la première fois que ça arrive dans le cadre de ce qui se passe en Palestine et en Israël. Le cas qui a le plus marqué l’actualité, notamment l’année dernière, c’était l’assassinat de la journaliste Shireen Abu Akleh, qui était la correspondante d’Al Jazeera à Jénine. Il y a eu une tribune qu’Orient XXI avait publiée et cosignée, qui demandait à la fois, non seulement de protéger les journalistes sur place, mais aussi aux autorités israéliennes et égyptiennes d’ouvrir, de permettre l’accès à Gaza aux journalistes du monde entier pour pouvoir couvrir ce qui se passe là-bas. Donc la tribune, vous pouvez la trouver notamment sur Orient XXI. Elle s’appelle, enfin, s’intitule : « Ouvrir Gaza et protéger les journalistes ». Vous avez entendu des chiffres, mais il est absolument indispensable de rappeler ce soir que ces personnes, justement, ne sont pas juste des chiffres. Ce sont des personnes de chair et de sang, d’abord. Ce ne sont pas des anonymes, ce sont nos confrères, nos consœurs. Pour ceux et celles d’entre nous qui sont peut-être plus familiers des réseaux sociaux, on a pris l’habitude de les suivre, de les suivre au quotidien depuis le 7 octobre, de vivre avec eux, en fait, leur quotidien et vraiment, jour par jour, enfin, autant que le permettent la connexion, la disponibilité de l’électricité, etc., de suivre leur quotidien à Gaza pendant l’évacuation de Gaza, les bombardements, etc. Ces personnes sont… Il y a des journalistes correspondants de chaînes palestiniennes, il y a des correspondants d’agences internationales, il y a des correspondants de l’UNRWA, donc de l’agence onusienne qui vient en aide aux réfugiés palestiniens, et des freelances qui travaillent pour des médias internationaux. Ils s’appellent Ayad, Bilal, Saadi, Ahmad et tant d’autres. Ils et elles ont vraiment fait partie de notre quotidien. Et ces journalistes ont aussi travaillé avec des médias français. Donc je citerai notamment le cas de Roshdi Sarraj, qui a été fixeur pour les journalistes de Radio France, et aussi d’Ibrahim Lafi, qui avait collaboré avec Politis. Je ne vais pas m’étendre plus que ça, mais c’était absolument important de rappeler tout ça. Je rappellerai aussi que ce qui se passe aujourd’hui à Gaza rappelle la nécessité et l’importance d’une information indépendante pour deux raisons. Parce que, déjà, on a vu l’hystérie, vraiment, qui s’est emparée pendant un certain temps de bon nombre de médias en France. Il n’y avait plus de place à la réflexion. Il n’y avait plus de place pour remettre en contexte politique, historique, ce qui se passait là-bas. L’unanimité était effrayante. Et vraiment, dans de telles circonstances, il est absolument indispensable d’avoir des médias indépendants qui ne sont ni dépendants de l’État, ni affiliés à des groupes gérés par des milliardaires, dont certains gèrent des organes de propagande, en fait, pro-israélienne, ici en France, i24News et BFM TV, pour ne pas les citer. Donc tout ça, encore une fois, rappelle la nécessité d’une information indépendante. Et aussi parce qu’une information indépendante, c’est indispensable pour la démocratie et parce que, aussi, ce qui se passe en Palestine, ce qui se passe à Gaza, ne concerne pas juste les Palestiniens. Ça nous concerne aussi ici, en France. Et donc, il est absolument indispensable d’avoir des sources indépendantes qui couvrent, qui rappellent, qui documentent ce qui se passe là-bas au quotidien. Ce rappel ayant été fait, j’aimerais donner la parole à Monsieur Elias Sanbar, qui est… Je ne sais pas si je peux commencer avec lui parce qu’il a l’air en ligne. Mais il… Voilà, je ne sais pas si on peut me confirmer. Oui, c’est bon. Donc voilà. Monsieur Elias Sanbar, bonsoir. Merci d’être avec nous ce soir. Ma question, en fait, je voulais… Si vous pouviez, peut-être, justement, nous dire un mot sur ces journalistes palestiniens… On ne vous entend pas pour l’instant. Alors, on a quelques soucis techniques. Oui, vous m’entendez ? Oui ? OK. Donc, si vous pouvez nous rappeler un peu….
00:45:55Elias Sanbar
Tout d’abord, dire que cette guerre est un épisode dans un long conflit, quel que soit son aspect dramatique aujourd’hui. Mais ce n’est pas le début des affrontements. C’est une phase dans un conflit et une lutte anticoloniale, probablement la plus longue de l’histoire de l’humanité puisque, pour les Palestiniens, elle commence à la fin du XIXe siècle et qu’elle n’est toujours pas achevée. La deuxième chose dont je voudrais vous parler, et qui me semble fondamentale : il y a un but visible dans cette guerre de la part d’Israël, ce qu’il annonce, à savoir neutraliser et en finir avec le Hamas. Mais il y a également un deuxième but, qui est de prendre pied sur ce crime, car il y a eu un crime de guerre commis par le Hamas au début du mois d’octobre, et de faire fusionner le peuple palestinien et un mouvement, c’est-à-dire arriver au point de dire à la terre entière qu’en fait, le Hamas, c’était toute la Palestine, le Hamas, c’étaient les 13 millions de Palestiniens. Et le Hamas étant une organisation terroriste, comme il est qualifié, donc tous les Palestiniens relèvent de cette étiquette du terrorisme, ce qui justifierait absolument tout ce qu’on est en train de voir. Car aux crimes de guerre commis au début du mois d’octobre s’est ajoutée une succession interminable de crimes de guerre, en permanence, commis vis-à-vis de la population civile palestinienne, et nous en sommes aujourd’hui à plusieurs milliers de morts. Donc ces deux cibles sont absolument essentielles par rapport à l’occupant dans cette guerre. Bien entendu, il est normal que tout le monde ait les yeux un peu tournés vers ce qui se passe, vers l’affrontement avec le Hamas, vers les développements au niveau quotidien sur le terrain, bien entendu. Mais il y a toujours, dans ce type de conflit, un des joueurs qui essaye d’aller au-delà de la cible annoncée et d’aboutir à une deuxième qui ferait que, en quelque sorte, d’une pierre, on frappe plusieurs coups. Donc, fondamentalement, si le Hamas pouvait être liquidé, ça n’est pas le cas aujourd’hui, c’est loin d’être le cas, arriver au fait qu’il faudrait quand même que l’on assimile la totalité des Palestiniens, ce qui donnerait une circonstance atténuante à tous les crimes de guerre commis contre les civils de Palestine, car cela relèverait du combat contre le terrorisme et non plus de crimes de guerre contre des civils et de tentatives de faire payer le prix à tout un peuple de ce qui s’est passé au début du mois d’octobre. J’y voudrais ajouter également une chose dans les développements de cette guerre, qui est énormément couverte en termes d’images, et cela vous concerne au premier plan. Cette guerre a abouti à un résultat qui n’est pas celui recherché par les troupes israéliennes, et je pense que c’est un résultat qui n’est jamais arrivé dans l’histoire de ce conflit, à savoir qu’une majorité écrasante de la planète ne croit plus qu’Israël soit en train de se défendre. Vous savez, pendant toutes les guerres qu’il y a eu pendant des décennies, à chaque fois qu’Israël attaquait, la terre entière disait : « Cette attaque, elle est légitime parce qu’elle relève de la défense. Israël se défend. » Ce qui s’est passé, et notamment cette espèce de crime de guerre en continu à Gaza, a bien montré qu’en fait, il n’y a pas de défense. Il y a, d’une part, un crime de guerre commis un jour d’octobre et il y a, d’autre part, ce qui est en train d’être commis quasiment heure par heure. Vous le savez certainement, nous sommes aujourd’hui à une moyenne macabre et terrifiante pour nous : un enfant mort toutes les six minutes. Toutes les six minutes, un enfant palestinien est tué. Et sans compter tous les enfants morts qui sont encore, qui gisent encore sous les décombres des immeubles et des habitations bombardés. Et Dieu sait ce que nous allons retrouver le jour où il y aura suffisamment d’appareils, de machines pour déblayer tout cela, et ce que nous allons découvrir. Donc c’est une situation très difficile, mais elle n’est pas si facile pour les troupes israéliennes, non pas sur le plan technique, non pas sur le fait que le Hamas résiste et qu’il y a des combats, mais sur le fait qu’il y a un élément fondamental qui a toujours fonctionné, mais à plein, qui n’est plus là : celui qu’Israël est en permanence en train de se défendre et jamais en train d’agresser. Ça, c’est un changement qu’on doit prendre en compte. De ces éléments, je pense qu’Israël a besoin de redresser un peu les choses. Pour ce faire, et là on arrive directement à la façon dont l’information est abordée, il faut toucher trois points. C’est une sorte de triangle et il fonctionne comme une trinité, une trilogie. Aucun ne fonctionne seul, aucun ne peut fonctionner efficacement seul. Le premier, c’est la question des sources. Vous savez que, depuis le début, chaque fois que les chiffres des victimes arrivent, et malheureusement en France particulièrement, dans les médias français particulièrement, on ne trouve pas ça systématiquement dans les autres pays, les journalistes prennent à leur compte une toute petite phrase qui dit : « Voilà, il y a 3 000 morts, 2 000 morts, ainsi de suite, 10 000 blessés, selon le Hamas. » Or, ces chiffres sont jugés comme absolument crédibles par l’ONU, par l’UNICEF, qui s’occupe des enfants, par l’Organisation mondiale de la santé, par la Croix-Rouge et ainsi de suite. Mais c’est « selon le Hamas ». Étant donné que le Hamas est une organisation terroriste qui a commis des crimes en octobre, donc les chiffres sont douteux. Donc la première tentative, c’était de rendre les chiffres infiniment moins crédibles, et ce malgré toutes les images que nous voyons. Mais donc : « N’y croyez pas, ce n’est pas si grave, ce n’est pas si lourd, il n’y a pas vraiment de règlement de comptes contre la population. » C’est ça qui est en train d’être essayé, c’est ce qu’on essaie de faire marcher. La deuxième chose, le deuxième élément de ce triangle : la question du terrorisme. La question du terrorisme : est-ce que le Hamas est un groupe terroriste ou pas ? En tout cas, l’action qui a été menée en octobre est une action terroriste et, de ce fait, elle tombe sous le registre des crimes de guerre. C’est un crime. Il y a eu un crime de guerre en octobre. Mais ce qui joue beaucoup également en ce moment, et je veux surtout qu’on me comprenne bien, je ne veux pas du tout atténuer l’accusation de terrorisme, ce qui joue en ce moment, c’est que cette appellation, cette qualification, a été tellement, tellement galvaudée à gauche et à droite que, dans beaucoup de cas, elle ne signifie plus grand-chose. Elle ne marche pas, elle ne marche pas et elle ne fonctionne pas comme on voudrait qu’elle le fasse, parce qu’à la limite, elle atténue le côté négatif du terrorisme. Je me souviens, pendant la première guerre d’Irak, où Saddam Hussein a été traité partout d’antisémite et de terroriste, et on était allé jusqu’à dire : « C’est un autre Hitler. » Et je me souviens des réactions des communautés juives, et notamment de l’organisation juive mondiale, qui disaient : « Faites attention, arrêtez de le comparer à Hitler. Vous pensez le griller ainsi ? En fait, vous êtes en train de banaliser Hitler, qui devient un Saddam Hussein, un dictateur courant, horrible, tout ce qu’on veut, mais il est courant. Ne faites pas de Hitler un personnage courant ! » Donc, pour vous dire à quel point, parfois, ce type d’accusation aboutit aux effets contraires de ceux qui sont recherchés. C’est pour cela qu’il faut résoudre…
00:54:32Nora Bouazzouni
Il reste deux minutes d’intervention.
00:54:34Elias Sanbar
…à fond la question du crime de guerre, avec une définition toute simple : « Toute action contre les civils est un crime de guerre. » Maintenant, le troisième élément, et je crois qu’il joue beaucoup également et qu’il faut également le prendre en ligne de compte, c’est cette invention terrifiante du « dommage collatéral ». Elle est née, en fait… Bon, elle existait, mais elle est née de façon très présente et elle a été énormément utilisée lors de la première guerre du Golfe. Pensez à l’horreur du fait qu’un être humain, quand il est tué, devient un dommage. À quel point on passe d’une réalité humaine à une forme d’abstraction qui peut être chiffrée. Donc ce qu’il faut voir aujourd’hui, c’est que l’attaque se fait par ce biais-là : le dommage collatéral. Ces milliers de civils ? Oui, mais on n’y peut rien. C’est une circonstance atténuante pour le crime. Les chiffres ? Oui, mais ils ne sont finalement pas très crédibles, c’est l’organisation terroriste qui les fait. Trois : c’est une organisation terroriste et, étant absolument confondue avec un peuple de 13 millions de personnes, donc le peuple devient terroriste. Ces éléments sont très graves parce qu’ils dépassent la guerre actuelle, ils dépassent la phase actuelle en cours et ils appellent, de notre part à tous, non seulement à être très, très vigilants, mais à contrer cette façon de faire, parce qu’elle ne sert qu’à brouiller et à donner des circonstances atténuantes aux criminels. Merci beaucoup.
00:56:17Sarra Grira
Merci. Merci, Monsieur Sanbar. Juste, je rebondis sur ce que Monsieur Elias Sanbar vient de dire sur cette fameuse mention, « les chiffres selon le Hamas », alors que c’est confirmé par les différentes organisations, l’ONU, etc. Jean-François Corty, vous êtes vice-président de Médecins du Monde. Est-ce que vous pouvez nous faire un point aujourd’hui sur la situation à Gaza ?
00:56:40Jean-François Corty
Écoutez, comme vous le savez, c’est une bande… D’abord, merci pour l’invitation, je suis très heureux d’être ici. Gaza, c’est une bande de 300 kilomètres carrés où il y a près de 2,2 millions de personnes, qui sont sur un espace hyper dense en termes de population, avec beaucoup de femmes, d’enfants, une population assez jeune. Et on a environ 35, 36 hôpitaux, et puis des dizaines de centres de santé. On est dans une situation où, comme vous le savez, après les massacres du 7 octobre, un blocus total s’est affirmé sur cette bande de Gaza, avec une campagne de bombardements massifs, dans un contexte où il y avait déjà une situation d’enfermement. Pour ceux qui sont déjà allés à Gaza, comme moi, par exemple, pour aller voir les équipes de Médecins du Monde, vous rentrez vraiment dans une prison à ciel ouvert. En tout cas, c’est le sentiment, plus que le sentiment, que vous avez. Et donc, à partir du lendemain du 7 octobre, des bombardements massifs et un blocus total qui empêchent l’entrée quotidienne de 500 à 600 camions pour répondre aux besoins vitaux des Gazaouis. On a vu une situation, évidemment, humanitaire se dégrader rapidement. Et la plupart des acteurs urgentistes, comme moi et d’autres qui connaissent ces situations, on va dire, humanitaires, ont rapidement… Je peux dire que le pronostic vital de près de deux millions de personnes était quasiment engagé si la configuration telle qu’elle est restée jusqu’à présent, jusqu’avant la trêve, restait, c’est-à-dire des bombardements massifs et un blocus total sur un territoire qui n’est pas autosuffisant, qui reçoit 80 % d’aide extérieure pour pouvoir fonctionner, je dirais, en temps normal, même si, avant le 7 octobre, la situation, vous l’aurez compris, n’était pas normale non plus du fait d’une situation d’enfermement. Donc, à partir de là, des mortalités évidemment qui sont explosives avec le type d’armes, la densité des bombardements, le nombre de bombes utilisées. On sait, par exemple, que sur une cible humaine ciblée, c’est 30 à 50 civils qui sont ce qu’on appelle des effets collatéraux, mais qui sont des morts ou des blessés très graves. Et donc une situation, rapidement, qui a dégénéré de fait, avec aujourd’hui 15 000 morts qui sont annoncés. Et on voit bien toute la controverse autour des chiffres. Et moi, je pense, comme d’autres, que ces chiffres sont même sous-évalués en termes de mortalité parce qu’ils ne tiennent pas compte de tous les morts qui sont restés sous les décombres. Et ce sont des centaines, voire des milliers d’habitations qui ont été détruites. Ces chiffres ne tiennent pas compte non plus du nombre de morts liés aux défauts de soins. Et pour rappel, avec ce blocus qui s’est opéré pendant plusieurs jours, c’était pratiquement deux tiers des hôpitaux qui n’étaient plus fonctionnels. Ce sont des dizaines de centres de santé qui ont été détruits. Ce sont des centaines d’aidants qui sont morts, plus de 100 personnes des Nations unies qui sont mortes sous les bombes, plusieurs membres de Médecins sans frontières qui sont morts sous les bombes. Un médecin de Médecins du Monde est mort aussi sous les bombes il y a près de dix jours. C’est le docteur M. Sarra, qui travaillait avec nous depuis deux ans, qui était formé en Angleterre, qui était prêt à assumer des situations d’urgence. Mais dans ce contexte ultime de violence, tout le monde a été dépassé. Il est mort avec toute sa famille sous les bombes. Et ces morts-là n’ont rien à voir avec des boucliers humains, il faut le préciser. Ce sont des morts, y compris les journalistes que vous avez évoqués, qui sont morts dans des bombardements indiscriminés. Donc la situation humanitaire, elle est dramatique, dans un contexte où vous savez qu’il y a eu un blocus dans le blocus, puisque l’armée israélienne est entrée dans Gaza et a opéré un encerclement du nord de la bande de Gaza, où il y a le fait qu’il y aurait possiblement des membres du Hamas qui occupaient les hôpitaux pour y avoir des quartiers généraux. Je ne suis pas en mesure de savoir s’il y a des quartiers généraux ou pas. Ce dont je suis capable de vous dire, sur la base des informations des équipes de Médecins du Monde qui sont sur place, c’est une vingtaine de personnes, c’est que, dans ces hôpitaux, on y retrouve des centaines, voire des milliers de personnes : des malades, des blessés, les familles de ces malades et de ces blessés qui les accompagnent, et puis des centaines de familles qui ont perdu leur lieu de vie et qui ont espéré trouver dans ces hôpitaux un lieu de sanctuarisation, de protection, ce qui n’a pas été le cas. Donc il y avait, et il y a, avant la trêve qui aujourd’hui se poursuit mais dont on ne sait pas si elle se poursuivra, aucun lieu sécurisé à Gaza, avec des mortalités dans le Sud qui étaient d’environ 30 % en lien avec les bombardements. Ce qui ne va pas dans le sens du discours qui était annoncé par les autorités militaires israéliennes, qui consistait à dire aux Gazaouis : « Allez dans le Sud, vous serez protégés et vous n’aurez pas de risque de mourir sous les bombes. » La réalité, ça n’a jamais été ça. Les mortalités, comme je l’ai évoqué, ont été très importantes, à hauteur de 30 % dans le Sud, et on a, sous prétexte de rhétorique humanitaire, occasionné des déplacements massifs de population. C’est près de 1,5 million de personnes qui sont déplacées dans la bande de Gaza aujourd’hui, pour une population totale de 2,3 millions de personnes. On a dit à ces gens d’aller dans le sud de la bande de Gaza alors qu’encore aujourd’hui, l’aide n’était pas présente pour pouvoir les accueillir. Les hôpitaux étaient déjà saturés. Il n’y avait aucune habitation pour pouvoir les accueillir, dans un contexte où il y avait certes une aide prépositionnée massivement, et c’est ça qui rajoute à la dramaturgie et à l’obscénité de la situation, une aide prépositionnée depuis plusieurs semaines par les Nations unies, par le Croissant-Rouge égyptien, par les ONG, du côté égyptien, qui étaient prêts à rentrer, mais qui ne pouvaient pas rentrer parce qu’il n’y avait pas de conditions de sécurité assez importantes pour pouvoir distribuer l’aide. Donc, sur cette première question, je terminerai simplement par dire qu’à Gaza, jusqu’avant la trêve, qui est fragile, on mourait en masse. On est morts en masse sous les bombes. On est morts en masse aussi du fait d’un défaut de soins, par l’incapacité de pouvoir traiter des femmes, des enfants, l’impossibilité de faire des chirurgies ou des amputations, qui ont été faites sans anesthésiants, sans antalgiques, l’impossibilité de pouvoir faire fonctionner des couveuses, des blocs opératoires, parce que pas d’électricité, pas de groupes électrogènes dans les hôpitaux. Donc c’est une situation humanitaire catastrophique, et plus de 30 000 blessés, dont la plupart sont des blessés très graves.
01:03:22Sarra Grira
Merci, merci pour ce bilan. Rapidement, vraiment, pour le très peu de temps qu’il nous reste, si vous pouvez dire en deux mots en quoi ce qui se passe aujourd’hui à Gaza est exceptionnel.
01:03:35Jean-François Corty
La situation est exceptionnelle en termes de mortalité parce que, comme vous le savez, le siège n’a pas pu être anticipé. Les populations n’ont pas pu fuir. On le voit dans d’autres contextes. On l’a vu à Alep, en Syrie, on l’a vu à Marioupol. C’est assez classique, même si c’est barbare, d’opérer des sièges. En général, on a le temps de partir et il reste malheureusement, dans ces contextes-là, des populations âgées, précaires, des handicapés, quelques soignants, quelques combattants. Là, personne n’a pu s’échapper. Tous les gamins qui étaient encore, il y a un mois et demi, à l’école, les femmes enceintes, les familles, sont restés bloqués, emprisonnés et donc sont morts en masse sous les bombes. Ce n’est pas pour rien qu’on a une majorité de blessés et de morts qui sont des femmes et des enfants. La situation particulière aussi, c’est qu’il y a une mortalité très forte sur un laps de temps très court. Il y a eu plus de morts en quatre semaines qu’en deux ans de guerre en Ukraine. Il y a une mortalité exceptionnelle aussi, dans les conflits contemporains, des aidants : plus de 100 morts des Nations unies, des ONG qui ont été tués, je vous le rappelais. Et puis enfin, pour faire le lien un petit peu avec la thématique de ce soir, ce que je trouve assez exceptionnel et sidérant, c’est l’entreprise de désinformation qui est mise en place pour délégitimer la parole des aidants, que ce soient les ONG, les Croissants-Rouges et la Croix-Rouge ou les Nations unies, où il y a une remise en question via une logique d’instauration du doute sur la parole des acteurs de l’aide, qui passe notamment par les controverses autour des chiffres des mortalités. On l’a évoqué, alors qu’il est très facile de pouvoir corroborer les chiffres qui ont été mis en avant. Et encore une fois, je pense qu’ils sont sous-évalués par rapport à la réalité des mortalités. La création, l’instauration du doute sur la parole des ONG, notamment sur leur mandat. On a plusieurs journalistes en France, des gens en théorie sérieux, qui ont dit : « Mais les ONG, MSF, MDM, vous n’en faites pas assez sur les otages, vous êtes complices. » Mais quand on est un peu sérieux, on sait que ce n’est pas le mandat des ONG d’avoir à surveiller, en tout cas de faire la médiation entre des belligérants sur des otages ou sur des prisonniers, que c’est le rôle de la Croix-Rouge et du CICR. Donc on nous accuse de ne pas avoir des actions qui ne sont pas les nôtres parce que, de fait, on n’a pas la légitimité, l’expertise. Donc cette entreprise de désinformation, elle relève plus, ce qui me semble, d’une pratique politique que journalistique. Et enfin, on voit une réappropriation, et je terminerai par là parce que je vois que…
01:06:00Sarra Grira
On n’a vraiment plus de temps.
01:06:02Jean-François Corty
C’est ma dernière phrase.
01:06:05Jean-François Corty
Il y a une réappropriation de la sémantique humanitaire par les États, où on voit la France, les Occidentaux, les Américains, qui, au lieu de mettre des mots sur une situation scandaleuse et de dénoncer, comme ils ont pu le faire de manière légitime, les attentats du 7 octobre, ne mettent pas de mots sur la situation dramatique qui entraîne la catastrophe humanitaire à Gaza, que sont les bombardements et un blocus barbare. Et on préfère mettre en avant la sémantique humanitaire comme paravent moral pour ne pas assumer un rôle politique qu’on attend de la part des élus, et qui est celui de dénoncer une situation abjecte. Je vous remercie.
01:06:40Sarra Grira
Merci beaucoup.
01:06:41Nora Bouazzouni
Merci beaucoup. Merci, Jean-François Corty.
01:06:44David Dufresne
Merci Sarra Grira, merci Elias Sanbar. On passe tout de suite, désolé, nous, on a le mauvais rôle, mais on a vraiment beaucoup, beaucoup, beaucoup d’intervenantes et d’intervenants. On passe tout de suite à la table ronde suivante, qui s’appelle « Financer la presse indépendante ». Moi, j’ai des idées : s’ils vendaient des radios-réveils, peut-être qu’il y aurait plus d’abonnés. J’accueille Laure-Meriem Rouvier, du journal Le Crestois, repris par ses salariés avec les lecteurs en juin dernier, journaliste et gérante. Merci. Marie Barbier, de la revue féministe La Déferlante, dont je fais partie aussi, dont je suis fière de faire partie, mais oui, qui a ouvert son capital après deux ans d’existence. Alors que Nora explique l’histoire du chronomètre. Et après, c’est bon. À vous.
01:07:22Nora Bouazzouni
Mathieu Molard, de la jeune garde de StreetPress, qui fait un travail assez colossal sur l’extrême droite, notamment. Et le Disclose breton, Splann !, représenté… Non, mais je suis… Je l’ai bien dit ou pas ? Je l’ai bien dit ! Représenté par l’un de ses cofondateurs, Sylvain Ernault.
01:07:57David Dufresne
C’est indépendant, ici. Allez, il ne vous reste pas beaucoup de temps, là, allez-y ! La phobie est dessus.
01:08:10Nora Bouazzouni
Il faut appuyer sur le bouton, oui.
01:08:11Laure-Meriem Rouvier
Ça marche. Bonsoir. C’est un peu dur de passer après Gaza quand on vient d’un petit bled de la Drôme de 9 000 habitants où il n’y a rien de dramatique comme ça, mais bon, ce n’est pas grave. Donc nous, on est Le Crestois, dans la Drôme. C’est en plein milieu du département de la Drôme. Pour ceux qui ne savent pas où c’est, c’est en face de l’Ardèche. C’est un journal qui a été créé en 1900, donc il y a 123 ans, qui a toujours été indépendant. Mais en 1900, il a été indépendant parce que Joseph Brouillier voulait dire son mécontentement quant à l’affaire Dreyfus. Donc il était antidreyfusard et il était évidemment contre la séparation de l’Église et de l’État. Donc il a créé ce journal qu’on pourrait qualifier d’extrême droite aujourd’hui. Et puis, 123 ans plus tard, après cinq générations de père en fils et de père en fille, ce journal a périclité pour, tout le monde le sait, le prix du papier. Il y avait une imprimerie. Depuis 1903, le journal était imprimé à la maison. On connaît l’histoire de la guerre en Ukraine, l’augmentation des énergies, le numérique, parce que nous, nous sommes en papier. Et c’est arrivé que le journal allait mourir. Moi, je suis arrivée en juillet 2022 au Crestois. Je suis une fille de la vallée. J’ai quasiment appris à lire dans ce journal. Et quand je suis arrivée à la rédaction et que j’ai vu que tout le monde était usé, les machines et les humains, en tant que fille de la vallée, c’était impossible d’imaginer ce journal disparaître. Et très rapidement, quinze jours, trois semaines plus tard, j’ai proposé aux collègues qu’on rachète en SCOP. Ils avaient déjà un peu imaginé un rachat en SCOP. Et on s’est lancés, on a proposé à Jean-Baptiste Bourde, qui est l’héritier, la cinquième génération, de racheter. Il a dit oui tout de suite. Et là, l’aventure est partie, donc il y a un an, un peu plus d’un an, et on a monté une entreprise en SCOP, société coopérative et participative, qui a permis tout un élan sur la vallée. On a mis un an, on a été accompagnés par l’URSCOP, l’Union régionale des SCOP. Et grâce à ce statut, on a levé 70 000 euros : 50 000 euros en titres participatifs, c’est-à-dire des prêts que nous font des personnes physiques ou des personnes morales, qu’on rémunère à 3 % par an. C’est un peu plus que le livret A. C’est de l’argent qui est considéré comme du quasi-fonds propre par la Banque de France. Donc on doit rembourser au bout de sept ans, mais on n’est pas obligés. C’était plutôt pas mal. Donc là, on a levé 50 000 euros comme ça et on a eu 20 000 euros de dons, tout ça en deux mois et demi à peu près, ce qui nous a permis d’arriver devant le tribunal, parce qu’on a racheté à la barre du tribunal, avec une plus-value qui était la force de nos lecteurs et de nos lectrices, et avec de l’argent, en plus des financements privés, évidemment, pris à la banque et autres. Cette aventure, elle fait juste commencer, évidemment. Je pense que le plus difficile, ça n’a pas été de racheter, finalement, même si, pendant un an, on a sorti un journal hebdomadaire, donc toutes les semaines, en montant une entreprise. Ce n’était pas simple. On était un petit peu fatigués au mois de juin. Mais ça montre, en fait, qu’on peut encore aujourd’hui être assez fous pour acheter un journal papier. Ce que je dis très souvent aussi, c’est que, humblement, par ces outils, on peut faire vraiment concurrence à Bolloré. Parce que ce sont ces petites forces comme ça qui, mises bout à bout, deviennent une grande force. On sait qu’en SCOP, notre journal, l’outil de production, appartiendra toujours à ses salariés parce qu’on sera toujours majoritaires. On est quatre associés, plus un associé extérieur qui est le FPL, et ce qui fait qu’il sera toujours minoritaire, l’associé extérieur. Ce qui fait que nous, les journalistes, et la quatrième associée n’est pas journaliste mais administratrice, Perrine Quénu, ce sera toujours nous qui allons en décider pour notre canard. Et ça, je pense que c’est fondamental dans l’indépendance de la presse. Et j’espère que ce modèle pourra essaimer pour pouvoir continuer à s’exprimer librement et à écrire librement, sans avoir des personnes qui voudraient nous bâillonner, comme c’est le cas de plus en plus. Voilà. Je ne sais pas si… Merci.
01:13:08David Dufresne
Personne suivante, s’il vous plaît.
01:13:11Sylvain Ernault
Bonjour à toutes et à tous. Très heureux de représenter Splann ! Si vous aviez en tête que, pour vous, la Bretagne, en termes de médias, était associée à Bolloré, justement, bien sûr, détrompez-vous. Inès Léraud, qui est au cœur du film Les Algues vertes, sorti cet été sur les écrans, c’est le journalisme en Bretagne. Nicolas Legendre, qui vient de recevoir le prix Albert-Londres du livre pour son livre Silence dans les champs, c’est le journalisme en Bretagne aujourd’hui. Morgan Large, qui est une journaliste de la radio associative RKB, qui est menacée, qui a vu sa voiture être à plusieurs reprises déboulonnée, les roues déboulonnées, c’est le journalisme en Bretagne précaire aujourd’hui. Et ces trois journalistes sont membres de la belle équipe de Splann !. Je suis très fier d’être l’un des cofondateurs aux côtés de cette belle équipe, qui s’est fondée il y a trois ans maintenant. Le temps est passé vite et nous avons publié déjà six grandes enquêtes, puisque c’est le modèle de notre média : travailler sur le temps long, sur des sujets sensibles, en particulier sur le secteur agro-industriel, l’agriculture, les pollutions. Et il y a beaucoup à faire, croyez-moi. Je suis sûr que vous n’en doutez pas. Ce média, il est financé essentiellement par le don des citoyens, le financement participatif, avec l’idée de toucher un maximum de personnes et donc de mettre nos articles en libre accès, à la fois sur notre site, mais surtout chez des médias partenaires. Donc comme Disclose, finalement, qui est aussi notre parrain et notre modèle. Et avant Disclose, il n’existait pas trop, en France. Nous avons des relations de partenariat et donc une multipublication sur plein de supports. On peut citer France 3 Bretagne, Mediapart, Reporterre, Basta !, pour les médias partenaires les plus fidèles, pour diffuser et avoir de l’impact. Si vous allez tout à l’heure entendre les propositions, les 16 propositions qui ont fait consensus parmi les organisations, les médias qui sont représentés ce soir, si je devais retenir deux propositions et insister sur elles, c’est le conditionnement des aides à la presse aux médias qui peuvent prouver leur indépendance et aux médias qui sont composés de journalistes. Très important, évidemment. Et le deuxième point, on va dire plusieurs propositions, mais qui concernent l’accès à l’information. Comme je vous le disais, Morgan a subi des intimidations graves, physiques. On peut dire qu’on a attenté à sa vie. Et on a aussi vu Inès Léraud être intimidée par le biais de procès-bâillons, c’est-à-dire des procédures qui n’avaient pour but que de ralentir son travail. Au final, les plaintes ayant été retirées au dernier moment, d’ailleurs. Donc, pour garantir cet accès à l’information, cette liberté d’informer et d’être informé correctement, il faut travailler sur ces sujets, protéger davantage le secret des sources qu’aujourd’hui, puisqu’on l’a vu avec Ariane Lavrilleux pour Disclose, il y a des trous dans la raquette qu’il est important de réparer. Je vous remercie.
01:17:26David Dufresne
Oui, ça m’a juste fait penser à une petite chose que tu disais, vu que je pense qu’on n’est pas beaucoup de gens…
01:17:32Nora Bouazzouni
Alors, je vais faire la méchante, je suis désolée, mais en fait, il faut vraiment que chacune, chacun ait un tour de parole, sinon il y a des gens qui ne vont pas du tout parler. Je suis vraiment navrée.
01:17:40David Dufresne
Désolé.
01:17:43Marie Barbier
Bonsoir à toutes et tous. Je suis ravie d’être là ce soir pour vous parler de La Déferlante. Donc La Déferlante, c’est une revue. Au début, il y a une revue trimestrielle qui documente les luttes féministes et LGBT actuelles et qui parle aussi du genre. Et c’est aujourd’hui également une newsletter qu’on envoie toutes les deux semaines et une maison d’édition, puisqu’on a sorti deux livres cette année. Donc, pour vous parler de La Déferlante, au début… C’est un tout jeune média, nous, on a trois ans également. Et il était sûr, au début, on est quatre femmes à l’origine de cette revue, et on était sûres d’une chose : on voulait que La Déferlante soit sans publicité et soit indépendante. Et donc il a fallu, évidemment, questionner quel modèle économique on voulait mettre en place. On a, avant même le premier numéro de la revue, qui est sorti en mars 2021, fait une campagne de prévente qui a très bien marché et qui nous a permis de partir avec ce trésor de guerre de la presse indépendante que sont les abonnés. Et nous sommes parties avec 1 500 abonnés. Je dis ça parce que c’est vraiment très important pour nous d’avoir des personnes qui nous soutiennent au long cours et qui nous permettent concrètement, quand on fait en plus une revue papier qui coûte cher à faire, d’avoir de la trésorerie. Parce que c’est un truc dont il faut parler sur les médias indépendants : parfois, il faut de la trésorerie pour fabriquer une information, et d’avoir cette trésorerie-là. Donc merci à nos abonnés qui nous permettent de faire ça. Et on est parties, donc, au début de l’année 2021 avec assez de quoi faire quelques numéros. Au printemps dernier, on a décidé d’ouvrir le capital de notre média, de La Déferlante. Et là aussi, on s’est questionnées sur ce qu’on avait envie de faire. Déjà, on avait envie, nous, les quatre cofondatrices, de rester évidemment majoritaires dans le capital. Non pas parce qu’on veut absolument garder ce capital-là, mais parce qu’on fabrique cette information et que c’est important que les personnes qui la fabriquent puissent aussi être majoritaires. Et c’était parce qu’on est quatre femmes à l’avoir fondée qu’on voulait être quatre femmes qui continuent à diriger ce média-là. Il n’y en a pas beaucoup non plus en France. Et voilà, donc on s’est interrogées sur la façon dont il fallait faire cette levée de fonds, ce tour de table-là, et on est passées, en fait, par une levée de fonds participative et citoyenne via une plateforme qui s’appelle Lita, et qui nous a permis, on vient tout juste de terminer ça mi-novembre, de lever 400 000 euros auprès de nos lectrices et de nos lecteurs. C’est-à-dire qu’à partir de 100 euros, les gens pouvaient intégrer notre capital. Et donc voilà, on est très heureuses qu’il y ait 750 lectrices et lecteurs qui rentrent dans le capital de La Déferlante. On va voir comment ça va se passer. C’est, je crois, un peu inédit dans le paysage médiatique français, donc on ne sait pas, on expérimente. En tout cas, nous, on est ravies de les intégrer et de pouvoir créer aussi de nouveaux liens avec elles et eux. Voilà, et on verra, sur la suite, comment ça se passe. Et je crois que j’ai fait le tour de ce que je voulais dire.
01:20:52Nora Bouazzouni
Merci beaucoup.
01:20:59Mathieu Molard
Bonsoir. Donc moi, c’est Mathieu Molard, de StreetPress. On m’a dit : « Il faut parler d’argent, il faut dire pourquoi on a besoin de sous. » Alors je vais dire pourquoi on a besoin de sous. Mais pour ça, je vais revenir à la création de StreetPress. Il y a 14 ans, Johan, qui est assis là derrière la régie, c’est lui qui fait le live vidéo de cette régie, a créé StreetPress et il n’avait pas beaucoup d’argent, justement, pour créer StreetPress. Et donc il a récolté quelques milliers d’euros en allant voir de la famille, mais ça ne suffit pas pour faire un média. Et puis il est allé voir une banque en disant : « J’ai un super projet, je vais créer un média. » Les banquiers ont répondu : « Ben non. » Et il s’est dit : « Bon, tant pis. » Il est retourné voir une autre banque et il a dit : « En fait, j’ai un super projet, c’est de refaire ma cuisine. » Il a fait un crédit à la consommation pour une cuisine qu’il n’avait même pas. Et donc, à partir de là, ça a fait quelques milliers d’euros de plus, mais ça vous donne une idée des échelles de budget avec lesquelles StreetPress s’est créé. Au début, des gens qui ne se payent pas, une toute petite équipe de deux, trois personnes. Et puis une obsession : il faut être à l’équilibre. Parce que perdre de l’argent, c’est un luxe. C’est un luxe de riche de perdre de l’argent. Le déficit, c’est quand on a des thunes. Bernard Tapie, quand il dit à un moment : « Oh là là, je dois 100 millions, 200 millions, 300 millions », mais moi, je ne devrai jamais cette somme-là parce qu’on ne me la confiera jamais. Donc, en fait, à StreetPress, Johan a eu une obsession depuis la création, c’est : comment faire pour faire vivre ce média ? Eh bien, il a fait des live streams, et c’est pour ça qu’on a des régies et qu’on est capables de faire des live streams, parce qu’il fallait rentrer de l’argent. Et donc, pendant des années, on a fait du bricolage. On a trouvé des trucs, un peu de subventions par-là, des prestations par-ci, pour faire du journalisme et pour faire de l’info gratuite. Parce qu’on se disait : comment on peut parler des violences policières qui touchent beaucoup les quartiers populaires et que les gens des quartiers populaires ne puissent pas lire l’article parce qu’il est payant ? Et bien sûr, c’est important que l’information soit payante. Je ne suis pas en train de me mettre contre les gens qui sont sur abonnement, mais nous, on n’avait pas fait ce choix-là parce qu’on voulait faire un média très populaire, au sens premier du terme. Et puis, il y a quatre ans, on sentait qu’il y avait une espèce de plafond de verre. On n’arrivait plus à gagner plus d’argent parce qu’on passait beaucoup de temps à bricoler pour rentrer des sous, et ça a bouffé du temps qu’on n’avait plus pour faire de l’information. Donc ce bricolage-là, il atteignait ses limites et on voyait un petit déclin des finances. Et justement, on se disait : « Mince, là, on n’est plus à l’équilibre, on va perdre de l’argent. » Et si on perd de l’argent, ça veut dire qu’on va virer des gens parce qu’on ne pourra plus les payer. Et on s’est dit : « Ben, on va faire des dons. » Parce qu’on ne veut pas passer en payant, ce n’est pas notre ADN, on va faire des dons. Et au début, on a demandé en s’excusant. On a dit : « Oui, on est désolés, on a un peu besoin de thunes, donnez-nous, etc. » Et puis, au début, ça n’a pas marché, d’ailleurs. La première campagne était un échec. Puis la deuxième, on s’est fait aider, on a fait une deuxième campagne qui a commencé à marcher. Et puis on s’est dit : « Mais en fait, on n’est plus un média gratuit, on est un média à prix libre. » Ça veut dire qu’en fait, tout le monde peut nous lire, tout le monde peut accéder à l’information, mais cette information, elle a un coût. Et il y a quatre ans, les dons, c’était 0 % de notre chiffre d’affaires. Aujourd’hui, c’est un tiers de notre chiffre d’affaires. C’est 200 000 balles par an qui rentrent par les dons à StreetPress, et StreetPress, c’est 15 salariés. Et moi, je crois sincèrement que StreetPress, demain, dans deux ans, trois ans, ce sera un million d’euros de chiffre d’affaires et ce sera une équipe plus grande, et on va embaucher, on va grandir. Et ça, ça permet d’être totalement indépendants parce que, avec les dons, on ne dépend pas d’une source de revenus, on dépend de centaines de personnes qui nous font des dons. Là, on a lancé une campagne il y a un mois et demi et je crois, alors je n’ai pas regardé ces derniers jours, mais pendant les trois ou quatre premières semaines, le plus gros don, c’était 300 balles. Donc ça veut dire qu’il y a des gens qui nous donnent 5 balles, 10 balles, 30 balles… Et aujourd’hui, on en est à 80 000 euros de dons sur cette campagne. Alors notre objectif, c’est 100 000, en disant : « Vous voyez, on a un projet. » C’est monter une plateforme d’enquête sur l’extrême droite. Vous savez qu’on bosse là-dessus. Ça fait dix ans qu’on bosse là-dessus. On a fait plein d’enquêtes. Et si vous nous lisez, vous savez qu’on est légitimes sur ce sujet. Donc vous savez qu’on va faire du bon travail. Et puis, en plus, on a un projet concret qui est cette plateforme. Et on ne vous dit pas qu’on va faire la plateforme plus tard. On la lance. On la lance pendant la campagne. Regardez, allez voir. Donnez-nous des infos, on commence les enquêtes dès maintenant.
01:25:17Une voix
Il y a un dessin pour toi, derrière toi.
01:25:23Mathieu Molard
Mais je n’ai aucune honte à demander de l’argent. C’est-à-dire que toute la presse… Personne ne s’excuse que Le Monde soit payant, que ce soit sur abonnement, alors que ça coûte cinq balles par jour, et c’est très bien, je n’ai pas de problème avec ça. Mais nous, demander de l’argent deux fois par an, il faudrait qu’on s’excuse ? Pas du tout. C’est les autres qui devraient s’excuser du fait que leur information, il faille payer pour accéder à un bien qui est d’intérêt général. Donc moi, je suis très content qu’on ait ce modèle-là, j’en suis absolument fier. Allez sur StreetPress, regardez notre projet d’enquête participative sur l’extrême droite et faites-nous des dons pour aider à faire suer les fachos. Merci.
01:26:03Nora Bouazzouni
Merci beaucoup. Merci beaucoup, merci à vous quatre.
01:26:08David Dufresne
Merci d’avoir respecté votre temps de parole. On a pu mettre fin à la parole de nos amis.
01:26:13Nora Bouazzouni
Entre patrons de presse, on vous remercie, mais il fallait qu’on rattrape du temps parce que, figurez-vous, nous avons la police de la police sur le dos. Donc il faut qu’on rattrape du temps.
01:26:22David Dufresne
J’ai ma plus belle chemise couleur police, d’ailleurs. Regarde, David.
01:26:26Nora Bouazzouni
Et c’est un rôle de composition, n’est-ce pas ? Alors maintenant, nous allons faire venir un certain nombre de journalistes, de directeurs de la rédaction, etc., etc., qui viennent formuler 16 des 59 propositions qui ont été écrites dans la nuit pendant quatre semaines par quatre groupes de travail qui se sont entredéchirés, puisqu’il y avait une centaine de médias. Là, il y a écrit 80, mais en fait, maintenant, il y en a 100, puisque le temps que ça a été pris à l’imprimerie… Voilà. Et donc il y a 59 propositions qui sont des contre-propositions par rapport à ce qui circule en face. Et ce soir, rapidement, on va vous en lire 16.
01:27:06David Dufresne
Alors, on n’a pas encore tous les noms parce qu’il y a des gens qui se sont ajoutés, mais entre autres, on voulait les nommer.
01:27:12Nora Bouazzouni
Agnès Rousseaux, directrice de Politis.
01:27:14David Dufresne
Claudine Cordani, créatrice des Cent Plumes, qui est un média collaboratif, gratuit et écoféministe.
01:27:18Nora Bouazzouni
François Bonnet.
01:27:20David Dufresne
Clément Pouré, coprésident de l’association génialissime Profession : Pigiste.
01:27:23Nora Bouazzouni
Allez-y, allez-y. Romary Daval, secrétaire général de l’association citoyenne Un Bout des Médias.
01:27:28David Dufresne
Juliette Quef, directrice de Vert.
01:27:32Nora Bouazzouni
Laure-Meriem Rouvier, du Crestois, qu’on a vue à l’instant. Pierre Lemerle, de Rue89 Lyon. Lisa Giachino, de L’Âge de faire. Julien Demey, ex-JDD. Jean-Baptiste Rivoire, d’Off Investigation.
01:27:45David Dufresne
Jérémie Demay, de l’INPD, et d’autres personnes encore qu’on n’a pas sur notre papier, et on s’excuse de ne pas avoir les noms de tout le monde.
01:27:51Une voix
Et vous faites comment sans micro ?
01:27:54Nora Bouazzouni
Il y a des micros un peu partout. Je voulais passer aussi… Attendez, ne bougez pas. Tenez, comme ça, il y a déjà des gens qui ont un micro au lieu de se le passer à chaque fois. Hop. Et vous le reposerez bien sur les tables avant de partir, s’il vous plaît.
01:28:11Agnès Rousseaux
On fait comment ? On commence ? Allez-y. Donc il y a un premier groupe qui a travaillé sur la concentration, l’actionnariat et le droit des rédactions. La première proposition qu’on a formulée, c’est de refondre complètement la loi de 1986 sur la concentration dans la presse pour renforcer, en les abaissant, les seuils de concentration des médias, en intégrant pour leur calcul l’ensemble des supports papier et numériques, puisque le numérique ne faisait pas partie de la loi de 1986, et de supprimer le critère de périodicité, puisque la presse magazine, par exemple, n’était pas incluse dans la loi de 1986. Donc de renforcer toutes ces lois qui vont empêcher la concentration dans la presse.
01:28:51Nora Bouazzouni
On enchaîne rapidement, on applaudira à la fin parce que, vraiment, ça va être long sinon. Merci beaucoup.
01:29:00Une intervenante
La seconde proposition retenue est la suivante : ces seuils limitant la concentration des médias doivent s’appliquer au niveau national, mais aussi au niveau régional, pour assurer un pluralisme de l’information locale. Voilà.
01:29:21Un intervenant
La sixième des 59, et la troisième des 16, dote l’équipe rédactionnelle d’un média d’une personnalité juridique qui lui confère un droit d’opposition en matière éditoriale lorsque son indépendance est mise en cause par un actionnaire, c’est malheureusement des choses qui arrivent, par la direction ou par un annonceur. Ce droit collectif complète les droits individuels des journalistes, qui sont la clause de conscience et la clause de cession. Ce sont des droits particuliers au métier de journaliste.
01:29:55David Dufresne
C’était plus nerveux dans les discussions, hein. Je… Allons-y, allons-y.
01:30:00Une intervenante
La proposition suivante, c’est le conditionnement de l’accès aux aides publiques au respect du droit d’agrément donné aux équipes rédactionnelles sur la nomination de la direction de la rédaction ou de la rédaction en chef. C’est aussi la proposition 8 de ces 59 propositions.
01:30:18Clément Pouré
Alors, petit erratum, je ne suis plus coprésident de Profession : Pigiste. Pardon, c’est moi qui suis… Malika Burbach, qui est notre nouvelle coprésidente, parlera tout à l’heure. Toujours sur le thème de la concentration des médias, nous demandons la publication des noms et des liens d’intérêt des actionnaires directs et indirects, des dirigeants et des personnes physiques qui contrôlent les médias, la publication des pactes d’actionnaires, et que ces informations soient facilement accessibles au public.
01:30:48Une intervenante
Le deuxième bloc de réflexion : renforcer le droit à l’information. La 17e proposition : le délit de presse n’a pas sa place devant les tribunaux de commerce. Il faut prévoir des immunités de poursuites civiles, notamment dénigrement commercial, secret des affaires, et empêcher les poursuites en référé visant à censurer, avant toute publication, des contenus journalistiques.
01:31:15Un intervenant
La 21e : consacrer et élargir un droit d’accès aux informations d’intérêt général, y compris lorsque celles-ci sont détenues par des acteurs privés.
01:31:27Une intervenante
La suivante : il faut redéfinir la notion de secret des affaires et restreindre son champ d’application en élargissant le champ des exceptions au secret et en prévenant clairement son utilisation contre les journalistes.
01:31:42Un intervenant
Toujours sur l’item du renforcement du droit à l’information : limiter le champ des exceptions au secret des sources, « l’impératif prépondérant d’intérêt public » de la loi Dati de 2010 ou le motif de « sécurité nationale » du projet d’European Media Freedom Act.
01:32:02Une intervenante
Les propositions suivantes concernent la lutte contre la précarisation des journalistes, avec le fait de contraindre les entreprises de presse à respecter le droit du travail, notamment en alourdissant les amendes pour les entreprises qui pratiquent ces formes de travail dissimulé. Et ça permet de lutter notamment contre les paiements en retard, le recours à l’auto-entrepreneuriat ou au CDDU et le recours à l’intermittence, et exiger, dans le cas d’un usage de plus de quatre mois, la requalification d’office en CDI.
01:32:36Un intervenant
Toujours dans le bloc contre la précarisation des journalistes, c’est la proposition numéro 34 : se pencher sur la situation des pigistes correspondants à l’étranger, appuyer le travail en cours à la suite du séminaire qui s’est tenu au Sénat et voter l’amendement proposé à la suite de ce travail. Augmenter les tarifs minimums de pige dans toutes les branches de la presse et imposer des minimums décents dans les branches où aucune grille n’existe, notamment sur le Web. Pour la presse magazine, une première proposition évoque un tarif minimum à 65 euros ou 70 euros brut le feuillet, contre 53 euros brut aujourd’hui.
01:33:21Une intervenante
Rendre obligatoires, pour tous les responsables hiérarchiques, les formations sur les discriminations racistes, LGBTphobes, sexistes, sur le modèle de ce que fait le CNC. De nombreuses associations ressources existent, comme l’AJAR, Prenons la Une, l’Association des femmes journalistes de sport et l’AJL.
01:33:43Un intervenant
On pense aussi qu’il faudrait réformer les aides publiques à la presse. Les médias qui ne respectent pas les obligations légales, les sanctions étant aujourd’hui légères ou inexistantes, ne peuvent en bénéficier.
01:33:58Une intervenante
Également, la suppression des aides à la presse pour un média condamné pour propos sexistes, racistes, LGBTphobes, discriminatoires.
01:34:08Nora Bouazzouni
Et puisqu’il manque une personne, je vais faire la dernière. Proposition 57 : les aides publiques directes à la presse doivent être fléchées exclusivement vers les médias indépendants, c’est-à-dire des médias contrôlés par leurs équipes ou n’étant pas la propriété d’un groupe dont l’activité principale n’est pas l’information. Merci beaucoup.
01:34:41David Dufresne
Alors, nous allons nous téléporter quelques instants dans une salle de cinéma, puisque nous allons voir l’extrait d’un film très désagréable pour Arnault, qui s’intitule Media Crash. C’est produit par des petites compagnies du style Première Lignes, Mediapart, qui ne doivent pas être bien chères. La tagline, c’est : « Qui a tué le débat public ? » L’extrait que vous allez voir met justement le patron face à Tristan Waleckx, qui est un autre patron dans son genre. J’ai vérifié : les services de Bernard Arnault n’ont pas piraté Allo Ciné, car, contrairement à la fachosphère qui attaque certains films, fait des raids sur Allo Ciné, le film, il y a deux heures encore, avait 3,9 étoiles sur 5, ce qui est extraordinaire. L’extrait, maintenant. Ça dure quatre minutes trente secondes.
01:35:51Tristan Waleckx, extrait de Media Crash
Benoît Duquesne rentre paniqué dans ma salle de montage. Il demande à la monteuse de sortir pour qu’on puisse se parler sans témoin. Et il me dit : « Pourquoi t’es allé à Bordeaux le 29 janvier dernier ? » Je regarde dans mon agenda, dans mes mails, et puis je lui dis : « Non, le 29 janvier 2014, j’étais en tournage à Sciences Po Paris. » Je lui dis : « Mais pourquoi tu me demandes ça ? » « Non, non, mais je ne sais pas, parce qu’on me dit que t’étais à Bordeaux ce jour-là. » Et il ne m’en a pas dit plus. On prévoit une dernière interview avec Bernard Arnault pour faire le contradictoire. Et il est notamment question de son exil fiscal, parce que Bernard Arnault avait toujours expliqué qu’il n’avait jamais payé d’impôts en Belgique.
01:36:37Bernard Arnault, extrait de Media Crash
J’ai toujours été résident français et j’ai payé 100 % de mes impôts en France.
01:36:43Tristan Waleckx, extrait de Media Crash
On avait des documents internes du fisc belge montrant l’inverse, qu’il avait, pendant plusieurs mois, commencé à payer des impôts en Belgique avant de faire machine arrière et de décider de rester en France.
01:36:54Bernard Arnault, extrait de Media Crash
Vous avez fait un papier, c’est faux.
01:36:57Tristan Waleckx, extrait de Media Crash
Effectivement, ça se passe très mal parce qu’il ne comprend pas comment on a récupéré ces documents. Il se lève, il s’énerve, il arrête l’interview, il arrache son micro.
01:37:02Voix off, extrait de Media Crash
Nous nous sommes procuré un enregistrement de la suite de l’échange. Bernard Arnault interpelle le journaliste Tristan Waleckx sur la fameuse histoire de Bordeaux. Ce n’est que plusieurs mois après la diffusion du sujet que Tristan Waleckx comprendra l’affaire de Bordeaux.
01:37:59Tristan Waleckx, extrait de Media Crash
Benoît Duquesne rentre paniqué dans ma salle de montage. Il demande à la monteuse de sortir pour qu’on puisse se parler sans témoin. Et il me dit : « Pourquoi t’es allé à Bordeaux le 29 janvier dernier ? » Je regarde dans mon agenda, dans mes mails. Et puis je lui dis : « Non, le 29 janvier 2014, j’étais en tournage à Sciences Po Paris. » Je lui dis : « Mais pourquoi tu me demandes ça ? » « Non, non, mais je sais pas, parce qu’on me dit que t’étais à Bordeaux ce jour-là. » Et il ne m’en a pas dit plus. On prévoit une dernière interview avec Bernard Arnault pour faire le contradictoire. Et il est notamment question de son exil fiscal, parce que Bernard Arnault avait toujours expliqué qu’il n’avait jamais payé d’impôts en Belgique.
01:38:40Bernard Arnault, extrait de Media Crash
J’ai toujours été résident français et j’ai payé 100 % de mes impôts en France.
01:38:46Tristan Waleckx, extrait de Media Crash
On avait des documents internes du fisc belge montrant l’inverse, qu’il avait, pendant plusieurs mois, commencé à payer des impôts en Belgique avant de faire machine arrière et de décider de rester en France.
01:39:10Bernard Arnault, extrait de Media Crash
Vous avez fait un papier, c’est faux.
01:39:13Tristan Waleckx, extrait de Media Crash
Effectivement, ça se passe très mal parce qu’il ne comprend pas comment on a récupéré ces documents. Il se lève, il s’énerve, il arrête l’interview, il arrache son micro.
01:39:21Voix off, extrait de Media Crash
Nous nous sommes procuré un enregistrement de la suite de l’échange. Bernard Arnault interpelle le journaliste Tristan Waleckx sur la fameuse histoire de Bordeaux.
01:39:35Bernard Arnault, extrait de Media Crash
Mais alors, vous savez que c’est complètement faux…
01:39:38Tristan Waleckx, extrait de Media Crash
Bah écoutez, il vaudrait mieux vérifier parce qu’on a des preuves, hein.
01:39:42Bernard Arnault, extrait de Media Crash
Il vaudrait mieux faire attention parce que vous avez un problème. Et d’ailleurs, j’ai appris un truc très rigolo, c’était ça. C’est vrai ?
01:39:51Tristan Waleckx, extrait de Media Crash
C’est complètement faux, cette histoire.
01:39:52Bernard Arnault, extrait de Media Crash
J’espère qu’on…
01:39:53Tristan Waleckx, extrait de Media Crash
Non mais jamais de la vie ! Mais vous nous imaginez monter un truc pareil ? Enfin, moi, justement, on est clairs.
01:40:00Bernard Arnault, extrait de Media Crash
Vous ne l’imaginez pas, mais je pense que vous devriez vous méfier parce qu’on a des éléments. Je ne vous en dis pas plus. Je m’en vais, j’en ai marre.
01:40:10Voix off, extrait de Media Crash
Ce n’est que plusieurs mois après la diffusion du sujet que Tristan Waleckx comprendra l’affaire de Bordeaux, lorsqu’il sera convoqué par la police, deux fois, dans le cadre d’une plainte pour extorsion de fonds. Une plainte déposée par Bernard Arnault.
01:40:30Tristan Waleckx, extrait de Media Crash
Et je me retrouve avec une policière qui me dit : « Monsieur Waleckx, est-ce que vous pouvez nous dire ce que vous faisiez le 29 janvier 2014 ? On a des infos qui nous disent que vous étiez peut-être à Bordeaux ce jour-là. » Les mois passent…
01:40:42Nora Bouazzouni
Donc, ils sont ici. Après 20 ans de Paris Match, dont on a parlé tout à l’heure, Caroline Fontaine, qui a parlé de l’emprise de l’entreprise Bolloré. Et on a aussi Alexandre Buisine, du SNJ, Syndicat national des journalistes, qui est là.
01:40:56David Dufresne
Ainsi que Jean-Marie Leforestier, rédacteur en chef depuis 12 ans de Marsactu, journal indépendant à Marseille, derrière le Vieux-Port, qu’il fait si bien trembler. Et nous avons aussi Pauline Perrenot, d’Acrimed, cette association qui fait si bien trembler les médias, pour poser des questions. Ce n’était pas prévu, c’est très bien.
01:41:17Nora Bouazzouni
Je lance le chrono. Vous avez 25 minutes et je vous laisserai de temps en temps regarder le chrono pour être sûrs de ne pas manger la partie de vos autres partenaires de jeu. À tout à l’heure.
01:41:29François Bonnet
Alors, en fait, je voulais juste, pour dresser le paysage, le faire en deux chiffres. Et ces deux chiffres, qui sont rappelés cette semaine par Politis et qui ont été faits, on en a longuement parlé, par Agnès Rousseaux, qui, depuis de longues années, fait des calculs méticuleux. Ces deux chiffres, c’est : 91 % des journaux quotidiens nationaux distribués en France sont la propriété d’une demi-douzaine de groupes industriels ou financiers. Le deuxième pourcentage est le suivant : 44 % de l’ensemble de l’audience télévisuelle est assuré par les chaînes de trois groupes : Bouygues, Bolloré et Drahi. Alors, il est de coutume à l’Élysée de dire qu’on manque de grands champions nationaux et que, finalement, la concentration, ce n’est pas un problème, qu’il n’y a pas de concentration. Ces deux simples chiffres viennent démontrer exactement le contraire. Vous lirez nos propositions et, évidemment, ce débat, nous l’avons eu entre nous : c’est comment on fait ? Comment fait-on pour réduire aujourd’hui l’emprise des groupes industriels et financiers ? Est-ce qu’il faut exproprier certains groupes ? Est-ce qu’on doit les contraindre à vendre leurs médias ? Voilà, ce sont des questions qui sont posées et que je vous pose. Qui veut commencer ? Pauline, et ensuite Alexandre.
01:43:03Pauline Perrenot
Je fais, du coup, cinq minutes en continu, comme je veux. Je pense que ce n’est évidemment pas une question qu’on peut résoudre en un claquement de doigts, qui mérite des discussions larges, notamment pour appréhender les questions un peu techniques et juridiques que l’expropriation, par exemple, soulève avec un peu de précision. Ceci dit, l’expropriation n’est pas un gros mot et on pourrait tout à fait penser des dispositifs législatifs qui, par exemple, fixeraient un délai, alors à déterminer, ça pourrait être trois ans, cinq ans, qui serait laissé pour renouveler l’actionnariat, mais alors dans un cadre préalablement défini, à savoir, d’abord, pas de propriétaire officiant dans un autre secteur d’activité économique et, en particulier, qui dépendrait de l’obtention de marchés publics. Ça, c’est quand même une proposition, à mon avis, phare. Et puis, deuxièmement, évidemment, on en a parlé un peu sur les plateaux précédents, mais la reconnaissance d’un statut juridique des rédactions, dont on parlera peut-être un peu plus après aussi, est un dispositif, en tout cas, qui renforce les droits des journalistes et des salariés des médias, mais avec des pouvoirs réellement efficients et contraignants à l’égard des propriétaires. La question de l’expropriation, parce qu’on ne peut pas en parler comme ça de manière un peu hors sol, je pense que c’est important de souligner que des mesures comme ça, radicales, outre le fait qu’elles nécessiteraient une majorité favorable à l’Assemblée nationale, mais dans tous les cas, en fait, ça dépend quand même, il faut le souligner, de l’imposition d’un rapport de force dans les médias en question, mais aussi plus largement, c’est ce qu’on pense, dans la société. Donc c’est important qu’il y ait aussi, sur ces questions-là, des mobilisations larges des salariés des médias eux-mêmes et, de toute façon, de pousser la critique de l’impact de l’appropriation capitalistique des moyens d’information et de communication pour que, justement, ça entraîne les luttes. D’où l’importance, évidemment, d’un événement comme aujourd’hui. Je rappelle qu’en 2006, il y en a eu un autre aussi. Il y avait déjà des États généraux pour une information pluraliste, qui se faisaient exactement sur les mêmes constats. Et si je peux dire peut-être un dernier petit mot, c’est que c’est vrai qu’on parle, à juste titre, de la concentration. C’est un problème majeur. On en voit les dégâts tous les jours. C’est Bolloré qui est principalement mis en avant. Mais ce sur quoi on insiste à Acrimed, c’est qu’au-delà de la concentration, c’est la financiarisation des médias qui est un problème. Et c’est d’ailleurs la financiarisation des médias qui est le moteur des concentrations. Et évidemment, ça, au-delà des impacts dont on parle souvent, médias utilisés comme leviers d’influence par des propriétaires sur le champ politique, médias utilisés comme instruments de préservation de l’ordre néolibéral, la financiarisation des médias, elle implique une course à l’audience qui a des effets sur les contenus, sur la production de l’information et qui contribue aussi à la polarisation du débat. Donc toutes les…
01:46:31François Bonnet
Alexandre. Donc Alexandre est l’un des responsables du Syndicat national des journalistes, comme indiqué.
01:46:39Alexandre Buisine
Donc oui, alors je ne sais pas si on va en arriver aux expropriations. En tout cas, je pense que, depuis la commission d’enquête sénatoriale sur la concentration dans les médias, il y a un consensus pour dire que la loi de 1986 est totalement obsolète. Alors maintenant, personne n’a rien fait depuis dessus, effectivement. Mais imaginez le monde qui s’est écoulé depuis 1986. Effectivement, on n’est plus du tout dans le même monde. À l’époque, on nous disait quand même que les hebdomadaires ne contribuaient pas à l’information et donc ne pouvaient pas être comptés dans les concentrations. Donc nous, ce qu’on réclame effectivement au SNJ, c’est que ce soit le cumul des audiences, en fait, tous types de supports confondus, qui soit pris au niveau des groupes, et non séparé par télé, radio, presse écrite, Internet ou autre. C’est bien le cumul des audiences qui doit être regardé et, effectivement, baisser le seuil de concentration par rapport à ça. Alors il y a le niveau national, mais, comme ça a été dit dans les propositions, il y a aussi le niveau local. Parce qu’on se focalise sur Bolloré, très bien, mais effectivement, les monopoles locaux du Crédit Mutuel sur la façade est de la France, de Rossel sur le nord de la France, etc., existent aussi. Donc le pluralisme, la question se pose au niveau national, mais elle se pose aussi au niveau local, il ne faut pas l’oublier. Et par ailleurs, effectivement, au-delà de la réforme de la loi de 1986, il y a la deuxième question : dans les groupes concentrés, avant peut-être d’en arriver aux expropriations, je ne sais pas, en tout cas l’urgence, c’est qu’effectivement concentration économique ne veuille pas dire mutualisation et concentration journalistique. C’est-à-dire qu’effectivement le rachat d’un titre ne veuille pas dire fusion des rédactions. Donc, effectivement, on défend l’indépendance juridique des équipes rédactionnelles pour que les rédactions puissent légalement défendre la ligne éditoriale, c’est-à-dire séparer le pouvoir économique de l’actionnaire, d’un côté, du pouvoir éditorial, dont la rédaction est partie prenante. Équilibrer ces pouvoirs au sein de l’entreprise et donc faire valoir, par rapport à un propriétaire qui peut être envahissant, par un annonceur ou autre, le droit de la rédaction à son indépendance. Et c’est aussi donner un signe fort au public, puisqu’il y a la question de la confiance qui se joue derrière. C’est compléter, effectivement, la conscience professionnelle qui est reconnue aux journalistes individuellement avec la clause de conscience et la clause de cession. Aujourd’hui, avec la précarité rampante dans la profession, il y a des gens qui sont obligés d’accepter, pour vivre, des choses qui ne sont pas forcément acceptables d’un point de vue purement professionnel. Effectivement, passer d’une conscience professionnelle individuelle à un droit collectif, avec la reconnaissance juridique de l’équipe rédactionnelle, c’est pouvoir faire valoir cette indépendance, c’est montrer au public, regagner la confiance avec une indépendance réaffirmée vis-à-vis des propriétaires.
01:49:29François Bonnet
Alors, Caroline Fontaine, tu as été pendant 20 ans journaliste à Paris Match et tu as vécu en direct, si je puis dire, et de l’intérieur, le changement d’actionnaire et la prise de contrôle progressive du groupe Bolloré sur un journal qui était détenu historiquement par Lagardère. Comment ça se passe ? Quel type de discussion éditoriale il y a, à ce moment-là, dans un journal comme Paris Match ?
01:50:00Caroline Fontaine
Bonjour. Je voulais juste, en préambule, pardon, après je répondrai à la question, juste vous remercier de m’avoir invitée. Je crois que je suis la seule représentante des 91 % et 44 % de Politis, et en fait, c’est pour ça que je voulais vous remercier. Je pense que, longtemps, ces 91 % et vous, on s’est regardés, parfois certains allaient d’un média à l’autre, mais on ne s’était pas parlé. Or, je pense que cette presse populaire, elle a des lecteurs, et quand elle est défaillante et quand elle est attaquée, ce qui est le cas en ce moment, ça rejaillit sur nous tous. Et cette déconsidération des médias est extrêmement dangereuse. Et ça, vous le savez. Et donc, en fait, c’est un appel pour dire : ne nous laissez pas tomber. Et c’était pour ça que… Je réponds à la question. C’est que nous, les trois dernières années à Paris Match ont été très violentes, très dures, et on s’est sentis très seuls. Et je crois que mes copains du JDD, je les remercie parce que c’est aussi grâce à eux qu’on est là ce soir, parce qu’eux, ils ont créé un électrochoc et ils continuent leur combat avec leur association Article 34. Mais eux aussi, je pense qu’ils se sont sentis seuls. Et nous, Les Jours ont documenté, et parfois grâce à eux il y avait quelques papiers dans la presse. On avait l’impression qu’on était en train de crever, qu’est-ce qu’on pouvait faire pour nos lecteurs, pour que Match reste Match, etc., etc. Mais qu’au fond, tout le monde s’en foutait : puis c’était Match, et voilà. Et en revanche, nous, on n’était pas formés, on n’y connaissait rien. On ne savait pas rédiger une motion de défiance, on ne savait pas s’adresser en public, on ne savait pas faire face à la violence de notre direction, qui maniait des armes atomiques, alors que nous, on essayait d’être intègres, de ne pas tricher, de ne pas mentir, etc. On avait besoin d’être soutenus, d’être aidés.
01:51:49François Bonnet
Mais Caroline, pardon, je t’interroge concrètement. Par exemple, une couverture de Match, elle est discutée ? Quand il y a eu la couverture de ce fameux cardinal, qui a été un des moments de la crise, qui commence à discuter ? Qui décide ? Comment peut se nouer et se dire l’opposition à un tel choix ?
01:52:10Caroline Fontaine
Mais en fait, là, il n’y a rien à faire. Cette couverture, elle a été télécommandée. Après, je vous raconte de mon point de vue, peut-être que je me trompe, mais elle a été télécommandée par Bolloré. C’est le cardinal Sarah, un cardinal absolument inconnu. On était au début de l’été, où c’était plutôt des couvertures avec des starlettes ou des célébrités. Et donc la rédaction en chef s’y est opposée dès le jour du bouclage. Ils ont fait une lettre à la direction du groupe. Et le fait de faire cette lettre à la direction du groupe montrait bien que ce n’était plus la direction du journal qui décidait. Et il ne s’est rien passé. Il y a eu cette couverture. Quelque temps plus tard, Bruno Jeudy, qui avait envoyé la lettre des rédacteurs en chef à la direction, a été licencié. Nous, on a fait évidemment un communiqué pour s’y opposer, puis une motion de défiance, etc., etc. Et silence radio, tout le monde s’en fout. Et en fait, c’est ça que je voulais dire. En lisant vos propositions, il y en a qui sont vraiment extrêmement intéressantes. Mais désormais, dans ces rédactions-là, la rédaction n’est plus un contre-pouvoir. On peut faire ce qu’on veut, ils s’en foutent. Et c’était aussi ça, pardon, que je voulais dire. C’est que ces actionnaires-là, qui sont dangereux, ils sont au-dessus des lois. Moi, ils m’ont virée en contrevenant à toutes les lois du travail, les lois sociales, les lois régissant la liberté d’expression, etc. Mais en fait, ils s’en foutent complètement. Et on l’a vu au JDD, où ils ont vidé une rédaction. Et du coup, c’est très compliqué de se dire : qu’est-ce qu’on pourrait faire ? Moi, ils attaquent même la Société des journalistes. Désormais, mon avocat, parce que je les attaque aux prud’hommes, il est obligé de plaider la liberté d’association. Mais je lui dis : « Quelle liberté d’association ? Nous, on défendait la liberté d’expression, l’indépendance. » Et il dit : « Ben oui, mais en fait, ils nous écrivent des lettres en disant : la SDJ, on ne sait même pas ce que c’est, on n’en connaît pas les statuts, qui sont les membres, etc., etc. » Donc il faut reconstruire tout ça. Et je pense aussi qu’il faut s’entraider, qu’il faudrait qu’il y ait des espaces où on puisse se retrouver, qu’on puisse parler, qu’on puisse échanger, qu’on puisse… Parce qu’en fait, ce qui se passe dans cette presse-là, ça concerne tout le monde et ça risque d’ouvrir ensuite des boulevards. Si on abandonne ces lecteurs, c’est inquiétant. Pardon, après je passe la parole. Mais en face, ils sont très organisés. Bolloré, toutes ces télés, toutes ces radios, ils sont très organisés. On connaissait les procédures bâillons. Désormais, on l’a vu récemment avec Patrick Cohen et probablement qu’on le verra avec le Complément d’enquête d’Hanouna ce soir, ils chassent en meute. Et c’est d’une très, très grande violence. Et ils font peur parce qu’ils s’y mettent tous, tous ensemble, toutes les heures, sur ces chaînes d’info, sur ces éditos, ces matchs, etc., plus les réseaux sociaux. Et ça aussi, c’est très dangereux.
01:54:57François Bonnet
Merci beaucoup, Caroline. Alors, Jean-Marie Leforestier, on va à Marseille, où existe Marsactu depuis maintenant de nombreuses années, un média indépendant qui est à l’équilibre financier, qui se développe régulièrement depuis des années et des années. Comment ça se passe avec le gros éléphant qui s’appelle La Provence, le groupe La Provence ?
01:55:25Jean-Marie Leforestier
À Marseille, comme dans beaucoup de villes moyennes, de métropoles, de campagnes, on dit « le journal ». Ce n’est pas la peine de dire autre chose, on sait de quoi on parle. Et si on lit autre chose, on va dire : « le journal untel ». Mais sinon, on va dire « le journal ». Alors, ça dit que le journal local est identitaire d’une ville, d’un territoire, mais ça dit aussi le lieu de pouvoir qu’il constitue. Il y a évidemment le tuyau public, etc., mais ça reste le référentiel, celui sur lequel on s’appuie. Et évidemment, c’est un lieu de bataille pour le pouvoir. La Provence a été rachetée il y a un an maintenant. Et ça a été une bataille de milliardaires : Xavier Niel d’un côté, qui avait déjà des intérêts dans les médias, et Rodolphe Saadé, patron de la CMA CGM, armateur très puissant, troisième armateur mondial, qui, après des profits records, s’est piqué de médias du jour au lendemain. C’est lui qui a emporté le morceau. Et ça dit tout l’intérêt qu’il peut y avoir à contrôler, dans une ville, ce journal. Et ça dit aussi les influences qui vont s’exercer autour, notamment des collectivités locales. Comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, ce matin, Marsactu révèle que les présidents de la métropole, du département et de la région, chez nous, à Marseille, ont décidé de couper les vivres à La Provence, de couper toute insertion publicitaire. Pourquoi ? Parce qu’ils sont mécontents du traitement éditorial du journal. C’est ça, aujourd’hui, la conception de la liberté d’expression dans beaucoup de villes, dans beaucoup de campagnes, notamment quand il ne reste plus qu’un journal. Alors heureusement, on est un certain nombre à essayer de briser ce vase clos qui fait que ceux qui devraient être des contre-pouvoirs sont bien souvent tout contre le pouvoir. Et on s’appelle Le Poulpe, on s’appelle Rue89 Strasbourg, on s’appelle Médiacités, on s’appelle Marsactu, on s’appelle Le Crestois. Et on rencontre des difficultés qui sont très importantes pour s’installer, ne serait-ce que pour pouvoir accéder à l’information de base. Vous savez, tout citoyen a le droit de demander des comptes à tout agent public de son administration. Eh bien, cette règle, on doit se battre pour la faire respecter, pour avoir accès à des conférences de presse, par exemple. Rue89 Strasbourg, me disait cet après-midi son rédacteur en chef, Pierre France, il y a un boycott généralisé des institutions publiques à Strasbourg autour de leur média. Et ça a été impulsé, m’a-t-il dit, par la représentante de l’État, par la préfète, qui est allée d’institution en institution dire qu’on ne répond plus à leurs questions. Et ils n’étaient pas en train de faire des chiens écrasés ou de parler de sujets qui n’étaient pas d’intérêt général. Ils étaient sur des questions environnementales, par exemple. Et ce travail de sape qui est fait, c’est pour garder ce vase clos qui est bien pratique. À l’échelon local, les contre-pouvoirs restent très faibles, alors que les pouvoirs des métropoles, eux, grandissent. Donc c’est pourquoi on a apporté, dans ces États généraux de la presse indépendante, l’idée, et vous avez entendu un certain nombre de propositions en ce sens, qu’il ne faut pas oublier cet échelon-là, où se concentrent beaucoup de pouvoirs, beaucoup d’argent public, et finalement où l’information des citoyens est extrêmement faible. Et ça passe par des règles nouvelles qui puissent permettre à de nouveaux acteurs comme nous de rentrer dans le jeu et, enfin, de faire en sorte que le débat démocratique puisse vivre de manière qualitative à l’échelle locale.
01:59:21François Bonnet
Pauline, pour revenir sur comment faire, on a parlé d’expropriation, de redistribution de l’actionnariat. On a parlé, évidemment, de réviser une loi de 1986. Internet n’existait pas et on fonctionne toujours sur ces plots. C’est quelque chose d’invraisemblable. Et au passage, ça souligne quand même l’inaction effarante des pouvoirs, puisque moi, ça doit faire 15 ans maintenant que j’entends qu’il faut revoir la loi de 1986, et il ne se passe toujours rien. Il y a une autre manière d’agir contre la concentration, c’est ce qu’on a appelé dans nos propositions le droit des rédactions. Par exemple, le droit d’agrément, c’est-à-dire le droit d’approuver ou de refuser la nomination d’un responsable de rédaction. Est-ce que ça peut te sembler un levier suffisant ? Est-ce que c’est une sorte d’habillage cosmétique ? Est-ce que c’est difficile à gagner ?
02:00:16Pauline Perrenot
Comme je le disais au début, je pense qu’il y a, de toute façon, toujours plein de manières de prendre le problème. Donc il faut avancer le plus de propositions, en fait, qui vont dans le sens de limiter et d’enlever du pouvoir à l’actionnaire. Donc évidemment, c’est un biais possible, la création d’un statut juridique des rédactions. Alors, sur la question du droit de vote, nous, les propositions qui ont été posées, évidemment, on pense que ça va dans le bon sens, mais on pense aussi que ce serait plutôt dommage, en fait, de s’en limiter à ça, qu’on peut être plus contraignant sur la question du droit de vote, par exemple. On ne voit pas pourquoi ce serait uniquement un droit d’approbation, par exemple, des salariés des médias. On pense que ces salariés des médias devraient pouvoir choisir eux-mêmes leurs candidats. En fait, que ce n’est pas à l’actionnaire de nommer des candidats et de les soumettre au vote. Ça, c’est une première chose. Une deuxième chose sur le droit de révocation, parce que c’est quand même important. Il était question de motions de défiance. C’est quand même dingue d’entendre que, par exemple, sur le choix d’une couverture, des journalistes disent : « Il n’y a plus rien à faire. » Donc, en fait, faire en sorte que des droits de révocation et des motions de défiance soient réellement à caractère exécutoire. Ça veut juste dire que le pouvoir soit effectif, en fait. Voilà. Et par ailleurs, ça a été dit aussi, les salariés des médias, les journalistes, ne devraient pas simplement discuter des questions organisationnelles à proprement parler. Il faudrait évidemment qu’ils aient un droit de regard à la fois sur les orientations éditoriales et, bien sûr, sur le formatage de l’information. Vous parliez encore une fois de Bolloré, mais en fait il y a plein d’exemples qui montrent que le pouvoir éditorial, en fait, est très concentré et qu’il n’y a pas forcément de droit de regard, sans aller jusqu’à Bolloré. Je rappelle quand même que, par exemple, Bernard Arnault, actionnaire du Parisien… Au Parisien, fin octobre 2022, le directeur des rédactions a quand même supprimé une interview de Philippe Martinez alors qu’on était en pleine grève des raffineries. À ce moment-là, il y a eu quand même un conflit, la SDJ est montée au créneau, également trois syndicats de journalistes, et ça n’a eu absolument aucun effet. Donc ça, voilà, typiquement, ce n’est pas possible. Et donc il faut pouvoir vraiment redonner les moyens et créer en interne les conditions, quand même, d’une appropriation des journalistes eux-mêmes sur les contenus. Ça paraît dingue de devoir même le revendiquer, en quelque sorte.
02:03:05François Bonnet
Caroline, est-ce qu’un droit d’agrément, comme ça, sur la nomination des responsables de rédaction, c’est quelque chose qui semblerait imaginable dans des journaux type Paris Match, où il y a quand même eu de grands rédacteurs en chef qui étaient très appuyés par leur rédaction ? Donc c’était aussi des choses qui ont existé, même si ce n’était pas formalisé.
02:03:30Caroline Fontaine
Ben, un droit d’agrément, oui, ce serait super parce que ça donnerait du pouvoir à la rédaction. Ça ferait d’elle autre chose que des petites mains. Ça ferait des gens qui peuvent élire ou révoquer la direction. Donc oui, je ne pense pas que les directeurs…
02:03:43François Bonnet
Est-ce que, dans ce que tu racontes de l’état de ces rédactions, pas seulement à Paris Match, mais dans beaucoup d’autres journaux, c’est quelque chose qui pourrait être, comment dirais-je, accepté par l’actionnaire ? C’est peut-être faisable ou pas ?
02:03:58Caroline Fontaine
Ah non, dans l’état actuel des choses, c’est absolument impossible. Il faut que ce soit imposé par la loi. On en a discuté, c’est pour ça qu’il me pose la question. Mais, par exemple, donner un statut juridique aux rédactions, aujourd’hui, si c’était aux rédactions de le faire, je pense que les 91 % et les 44 % de la télé, ils ne seraient pas en état. Ils n’auront jamais les manettes pour, enfin, un levier suffisant dans ce rapport de force pour imposer des garanties, des choses qui les protègent, etc., et qui leur permettent d’avoir une voix. Nous, à un moment, après la motion de défiance qui n’avait donné lieu à rien, on a demandé de revoir la charte éthique, de rajouter des choses, etc. On n’a même jamais eu de réponse. Donc, en fait, il faut, et c’est pour ça que je dis qu’il faut que ça arrive par en haut, il faut que ce soit obligatoire. Et c’est pour ça, et je le répète aussi, ils se sentent au-dessus des lois, ils s’en foutent complètement. Ce n’est pas grave qu’il y ait des papiers dans la presse. Ce n’est pas grave qu’ils fassent des choses répréhensibles, etc. Au fond, ce n’est que du pognon et ils en ont plein. Donc c’est pour ça aussi qu’il faut vraiment que ce soit un outil législatif fort, et qu’enfin soit pensé aussi ce qui se passe s’ils ne le mettent pas en place, etc., etc. C’est ça que je voulais dire.
02:05:19François Bonnet
Alexandre ?
02:05:20Alexandre Buisine
Oui. Par rapport à ce qui a été dit sur le fait qu’on contestait même la société, la SDJ, effectivement, à partir du moment où l’équipe rédactionnelle est imposée par le statut, ça change tout. C’est-à-dire qu’on ne peut même pas contester sa légitimité. Donc ça, c’est la première chose que ça change. Et pour l’imposer, effectivement, peut-être qu’ils s’en fichent. Mais à partir du moment où ça tape au portefeuille, c’est-à-dire qu’on conditionne les aides à la presse à ce qu’on mette en place un droit d’agrément, à ce qu’on mette en place, effectivement, la reconnaissance juridique de l’équipe rédactionnelle… Après, ce n’est qu’un outil. C’est-à-dire que c’est un outil à la disposition de la rédaction. C’est à la rédaction de se mobiliser, elle aura les outils pour. Ce qui veut dire que ça ne changera pas tout du jour au lendemain si les rédactions ne se mobilisent pas. Mais effectivement, ça lui donne une légitimité. Et sur une motion de défiance, ça donne une autre légitimité quand elle vient d’un pouvoir, entre guillemets, institué, qui serait une rédaction avec cette reconnaissance juridique, par rapport à un scrutin qui est organisé par, entre guillemets, une amicale de journalistes. Ce n’est pas méchant de dire ça, mais là, on change quand même un petit peu de dimension. Ce n’est qu’un outil. Ça sera toujours aux gens de se mobiliser parce que, de toute façon, effectivement, il est clair que ces dirigeants-là ne se laisseront pas faire. Mais c’est un outil nécessaire, peut-être pas suffisant, mais nécessaire pour reprendre le pouvoir au sein des médias.
02:06:25François Bonnet
Jean-Marie, je reviens sur un élément important que tu as évoqué, mais qui serait peut-être intéressant de développer. Marsactu avait lancé un appel…
02:06:38Une voix
Bonsoir. On parle de nous depuis trop longtemps. On en a gros. Désolé.
02:06:46Une autre voix
À 50 ans, si t’as pas un groupe de presse, t’as raté ta vie, Bonnet.
02:06:51Nora Bouazzouni
Excusez-nous. Merci beaucoup à vous quatre, merci infiniment et bravo.
02:07:01David Dufresne
Alors, nous allons varier les plaisirs, car nous innovons : un nouveau format, une personne seule sur scène, à présent. C’est un syndicat patronal, n’y voyez pas un signe quelconque, puisqu’il s’agit du SPIIL, le Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne. C’est Cécile Dubois qui doit venir d’un instant à l’autre pour nous parler de la sortie d’une dépendance grandissante aux GAFAM et aux plateformes.
02:07:27Nora Bouazzouni
Tout va bien. Et donc, je mets le chronomètre sur la tablette Apple. Hop là, dix minutes. N’importe quel micro… Ils sont bien allumés ou pas ?
02:07:42Cécile Dubois
Oui, oui, oui. Bonsoir, merci de nous inviter. Ça fait très plaisir de se retrouver entre médias indépendants, et il y en a beaucoup, en plus, qui sont membres du SPIIL. Donc ça fait très, très plaisir. Alors, quand même, sur le terme « médias », je m’interroge. Je m’interroge quand même sur le terme « médias » parce qu’en réalité, aujourd’hui, nous avons surtout de médias le nom, car nous sommes largement désintermédiés. Nous sommes largement intermédiés par Google, de très loin. C’est Google, aujourd’hui, qui est le principal média. C’est Google qui nous donne accès aux sources pour répondre à nos questions. C’est Google qui pousse un fil d’information personnalisé sur nos téléphones, en décidant de la hiérarchie et des sources de ces informations. Et c’est Google qui est aujourd’hui principalement un média et qui est un éditeur d’informations, presque, qui décide des informations qu’il pousse. Le deuxième intermédiaire, ce sont les réseaux sociaux. Ce sont les réseaux sociaux qui amplifient ou pas la visibilité des informations que nous postons. Aujourd’hui, en réalité, la distribution numérique de l’information, elle passe essentiellement par les plateformes, par les GAFAM. Et dans ce paysage numérique, les informations produites par la presse d’information, avec une déontologie journalistique, et dont on a vu avec les précédents intervenants qu’elle est difficile, qu’elle doit faire face à de multiples pressions et que c’est un bien qui est précieux, qui est fragile, cette information qui est très, très compliquée à mettre en œuvre, déjà à faire exister, cette information, une fois qu’elle est postée, elle est complètement noyée, en concurrence avec tout un tas d’autres types de contenus. Elle est en concurrence avec des messages promotionnels, avec des commentaires, avec des blagues, avec des messages de propagande et aussi avec de la désinformation. Et c’est ce mélange de contenus qui arrive en rafale sur nos téléphones toute la journée et qui nous donne une impression de satiété, voire de surinformation jusqu’à la saturation. Mais contrairement à la lecture d’un titre de presse qui hiérarchise, qui contextualise et qui vérifie les informations, ce flux en vrac, avec pour seul filtre ce qui est susceptible de nous faire cliquer, nous enferme dans une bulle informationnelle. Dans cette espèce de fourre-tout, les éditeurs d’information tentent de s’adapter. Pour rester présents et accessibles aux citoyens, ils développent des profils sur tous les réseaux sociaux, mais leur accessibilité aux citoyens est de plus en plus aléatoire, parce qu’elle dépend justement de ces algorithmes, des plateformes. Et ce n’est pas la multiplication à venir du contenu promise par l’intelligence artificielle qui va aider à repérer l’information journalistique. Au contraire, le contenu informationnel risque d’être encore plus noyé. Dans ce contexte, il est urgent de garantir la place des éditeurs dans la distribution numérique de l’information, comme cela a été fait en France au sortir de la Deuxième Guerre mondiale. En 1947, en effet, la loi Bichet a imposé que tous les kiosques de presse en France fassent place à tous les éditeurs de presse qui souhaitaient être présents dans ces kiosques. C’était une garantie d’accès équitable à la distribution de l’information de la presse. Aujourd’hui, pour transposer la loi Bichet sur le numérique, il faudrait imposer à Google et aux réseaux sociaux de faire une place équitable aux médias d’information. Et ça, aujourd’hui, ça n’existe pas. Si on ne fait pas cette place équitable aux médias, à l’information sur les réseaux sociaux, sur les plateformes, sur Google, le risque est grand de se retrouver occultés après avoir été intermédiés. Il y a des bras de fer, déjà, qui existent, notamment en ce moment au Canada, par exemple, où Facebook, Meta, a tout simplement décidé de bloquer le contenu des médias parce qu’il ne voulait pas payer l’équivalent des droits voisins aux médias, parce que le Canada a fait voter une loi, comme ça a été voté aussi en Europe, en France, pour que les plateformes rétribuent les médias parce qu’elles puisent dans leurs contenus. Et donc, en réplique, Facebook a tout simplement dit : « On s’en fout, ce n’est pas un si gros marché que ça », donc on bloque les médias. C’est un risque : c’est de se retrouver demain occulté. Au-delà de l’enjeu pour les médias, c’est un enjeu démocratique, parce qu’une démocratie ne peut pas fonctionner sans une information indépendante et vérifiée. Il est urgent, aujourd’hui, que les pouvoirs publics, que nous tous, nous nous emparions de cette urgence d’imposer aux plateformes de faire place à l’information. Ça passe par deux choses. Ça passe par un courage politique. Ça veut dire qu’au niveau national, au niveau européen, au niveau international, il faut légiférer, il faut accepter ce rapport de force frontal avec les plateformes pour imposer que ce ne soit pas uniquement une jungle. Et c’est aussi une responsabilité collective de nous tous, citoyens, par rapport à ces plateformes dont nous sommes aussi les premiers consommateurs.
02:13:06David Dufresne
Merci beaucoup. Merci beaucoup. Et comme un malheur ne vient jamais seul, on a appris aujourd’hui que StreetPress, qui a sorti une formidable enquête autour de Marine Le Pen, du RN et des nazillons qui travaillent pour eux, que ce n’est pas les GAFAM, mais c’est leur hébergeur qui a coupé le site ce matin même. Donc il y a une dépendance aussi aux hébergeurs. Donc on peut rajouter cette question-là. Et sincèrement, il faudrait applaudir les gens de StreetPress parce que c’était incroyable, ce qui leur arrive et ce qu’ils ont fait.
02:13:41Nora Bouazzouni
En parlant de journalistes, comme si on ne parlait pas de ça depuis une heure et demie, on va se demander comment les financer. Alors c’est bizarre comme intitulé : comment est-ce qu’on se finance, comment nous financer ? Alors, en nous payant. On le rappelle : la seule rémunération légale d’un ou d’une journaliste, c’est le…
02:13:59Une voix
Salaire !
02:14:01Nora Bouazzouni
Merci. Ce ne sont pas les factures, ce ne sont pas les droits d’auteur. Les CDDU, même en télé, c’est illégal. C’est le salaire. Alors : « Comment financer les journalistes ? Comment lutter contre une précarité grandissante ? Témoignages et propositions », avec… Alors on a… Ah non, on nous fait signe dans… Pas du tout d’oreillette, mais visuellement, que… Pas encore. Les gens ne sont pas arrivés, c’est ça ? Ah, on est trop en avance. Alors on nous dit qu’il ne faut pas être en retard. Voilà. Alors…
02:14:32David Dufresne
Est-ce que j’ai une blague ? Ça, ce n’était pas prévu.
02:14:35Nora Bouazzouni
Est-ce que j’ai des trucs à raconter ?
02:14:36David Dufresne
Bon, d’abord… Non mais vous, comment ça va ?
02:14:37Nora Bouazzouni
Est-ce que vous avez hâte de voir le Complément d’enquête sur Cyril H. ? Ouais ! D’ailleurs, quelqu’un sur Twitter demandait s’il n’y a pas des bars qui veulent le diffuser. Et je trouve que c’est une idée mortelle, quoi. Franchement, ça me rappellera quand on faisait les… On dirait que j’ai 172 ans. Est-ce que les gens se souviennent des Guignols de l’info ? Je ne suis pas si vieille que ça, j’ai 37 ans. À main levée, qui se souvient des Guignols de l’info ? OK. Le café des… où on faisait semblant de discuter mais on buvait des grosses pintes. L’abus d’alcool est dangereux pour la santé, consommez avec modération. J’en suis réduite à faire du service public. On va attendre. Donc oui, non, ce serait bien si… Alors, si des gens ici savent s’il n’y a pas un bar qui a envie de proposer une diffusion en direct, ou même un replay après, du Complément d’enquête sur Cyril Hanouna…
02:15:28David Dufresne
Alors, les dames sont là et on attend les garçons.
02:15:33Nora Bouazzouni
On va déjà accueillir Camélia Kheiredine, ancienne rédactrice en chef de l’émission Étiquette sur France.tv Slash, qui a beaucoup de choses à nous dire, je crois, sur France.tv Slash. Bienvenue. Malika Burbach, qui est la coprésidente, pardon, tout à l’heure, désormais depuis un mois et demi, quelque chose comme ça, de Profession : Pigiste. Génial, génial. Profession : Pigiste, alors juste comme ça…
02:15:56David Dufresne
Mettez à jour votre site Internet parce que c’est toujours Clément sur le site Internet.
02:16:00Nora Bouazzouni
Et j’en profite, justement, avant que tout le monde arrive, pour dire que je suis membre de Profession : Pigiste. Adhérez à Profession : Pigiste. Il y a un groupe Facebook où on s’entraide tous les jours, toutes les heures. On parle de Pôle emploi, on parle de prêts, on parle de comment réclamer un bon licenciement quand on arrête de nous demander des piges au bout d’un moment, parce que ça aussi, c’est illégal. Voilà, Profession : Pigiste fait un travail formidable.
02:16:20David Dufresne
Et voilà qu’est arrivé Pablo Aiquel, journaliste pigiste.
02:16:24Pablo Aiquel
Journaliste pigiste. Je vous disais bonjour.
02:16:27David Dufresne
Je disais bonjour.
02:16:29Pablo Aiquel
Ah oui, oui.
02:16:27David Dufresne
Non, non, secrétaire général de la… adjoint… Enfin, c’est votre usine à gaz, le SNJ-CGT, membre du comité directeur de l’European Federation of Journalists, mais surtout un des piliers du collectif contre la loi Sécurité globale, qui s’était battu en 2020 contre l’article 24. Ce monsieur était de tous les Zooms jusqu’à minuit, etc. Et voici Macko Dragan, du Mouais, du Syndicat de la presse pas pareille qui, le 15 avril dernier, s’est retrouvé à Ménilmontant pour concrétiser le projet de fondation d’un Syndicat de la presse pas pareille, le SPPP : contre Bolloré et son monde, contre les médias aux ordres. La presse libre a maintenant son syndicat de lutte. Et sur notre conducteur, il y a écrit : « Risque d’engueulade entre eux, il faut contrôler l’affaire. »
02:17:18Nora Bouazzouni
Donc on va rester là, on va mettre nos masques ou pas. Donc on a ancienne FTV, on a Profession : Pigiste, on a SNJ-CGT et on a SPPP. Je vous laisse accès au micro. Vous avez vingt minutes. Je fais démarrer le chrono. Je vous laisse regarder de temps en temps pour pas que chacun, chacune ait à se censurer. C’est parti, merci beaucoup. C’est Camélia qui va commencer. Mais je vais la lancer. Camélia Kheiredine, qui a travaillé dans des médias de service public avec un mode de fonctionnement et de salariat qui n’était pas nécessairement le plus légal, c’est ça ?
02:17:58Camélia Kheiredine
Ça, tu peux le dire. Alors, bonjour tout le monde, enchantée. Je m’appelle Camélia Kheiredine, j’ai 28 ans et je suis journaliste depuis, on va dire, quatre, cinq ans. Et je fais partie de ces jeunes journalistes qui réfléchissent déjà à la réorientation professionnelle. Oui, oui. Pas parce que je ne suis pas passionnée, pas parce que je n’aime pas ce que je fais, pas parce qu’il n’y a pas encore plein d’histoires à raconter. Mais « métier passion », oui, mais pour quelles perspectives d’avenir quand on est une jeune journaliste, quand on est un jeune journaliste, qu’on a moins de 30 ans, qu’on n’a pas forcément les codes, qu’on est déjà issus de milieux très précaires et qu’on ne valorise pas nos droits et nos contrats ? Moi, aujourd’hui, j’avais vraiment envie d’intervenir et je suis très contente qu’on m’ait donné cette opportunité pour représenter un petit peu la voix des jeunes journalistes qui ont moins de 30 ans et qui sont clairement perdus face à ce milieu-là. Pour vous expliquer un petit peu, la semaine dernière, j’ai organisé sur Twitter je ne vais jamais dire X, j’ai trop de mal un Space, un live, où je demandais aux jeunes journalistes, je les ai conviés en fait, à venir témoigner, à ce qu’on puisse se donner des conseils, qu’on puisse s’aiguiller parce qu’en fait on est tous un peu isolés dans nos rédactions. On ne sait pas trop comment gérer les choses et, en réalité, on est nombreux à se poser des questions. Il faut savoir que ce live, il a été écouté par plus de 700 personnes au total. C’est dire la nécessité de créer ce genre d’espace pour les jeunes journalistes qui sont en galère. Et en fait, ce qui revenait souvent pendant ces deux heures de live, c’est : « On ne comprend que dalle. » On ne comprend rien du tout à nos contrats, à nos droits. À qui on doit demander de l’aide ? Comment le faire ? Et surtout, la chose qui revenait souvent, c’était : « Comment faire pour ne pas se faire griller ? » C’est la chose qui revenait et je trouvais ça un peu choquant de se dire que, purée, on ne demande pas forcément des CDI. On ne demande pas forcément des salaires de fou. On demande juste à être respectés en tant que jeunes journalistes, qui sont parfois expérimentés, qui ont une expérience sur le terrain, sur des angles originaux, etc. Et en fait, il y a cette idée qui s’est insufflée que : « Tu sais, en fait, ce milieu est ultra-fermé, il est ultra-compliqué. Donc déjà que tu sois dans ce milieu-là, c’est une chance. » Et c’est comme si, en fait, rien que le fait de laisser la place, de laisser ces jeunes journalistes-là exister dans ce paysage-là, il ne fallait pas en demander trop. Tu vois, t’as déjà fait Koh-Lanta slash Pékin Express pour arriver dans ce milieu-là, eh bien faut pas trop que t’en demandes parce que ta place, elle est éjectable. Et c’est quand même assez violent, en fait, de se rendre compte de ça. Même si, encore une fois, on n’est pas dans une certaine désillusion. On le savait tous, plus ou moins. Mais c’est une différence entre l’avoir dans la tête et l’expérimenter dans la vraie vie. Et je parle trop ou pas ? OK, pardon, pardon. Et en fait, justement, ce manque d’information sur nos contrats, sur nos droits, et cette crainte, en fait, d’aller juste demander des conseils, ça fait qu’on est tellement mal informés et qu’on va accepter des contrats qui n’ont ni queue ni tête. Et c’est là qu’intervient le CDDU. Faut savoir que moi, j’ai deux expériences : c’était Radio France et France Télévisions. Donc goal, objectif dans ma vie, je me suis dit : « Let’s go, trop contente ! » Et en réalité, je n’ai connu que les CDDU. Et moi, on m’avait vendu ça… Donc j’étais chez France.tv Slash, qui est la plateforme numérique dédiée aux moins de 25 ans de France Télévisions, et en fait, moi, comme je ne connaissais pas ce contrat-là, je croyais que c’était un CDD. Vraiment, très naïvement, je croyais que c’était un CDD et on ne m’a pas du tout expliqué. On me l’a vendu aussi comme un CDD. Et quand je dis « je », j’inclus aussi la rédaction dans laquelle on était. Tu me fais trop peur, Pablo, quand tu fais ça. Et en fait, ce que c’est qu’un CDDU, pour ceux qui ne savent pas, c’est un contrat à durée déterminée d’usage. Et en fait, tu n’as ni prime de précarité à la fin de ton contrat, c’est renouvelable à l’infini, on peut te jeter à tout moment, tu n’as pas de treizième mois. Et en fait, tu travailles dans le même siège que tout le monde, mais tu n’as pas les mêmes contrats que les autres. Et du coup, c’est quand même assez violent comme processus parce que tu te dis : purée, quand je dis « je », vraiment, je parle des jeunes journalistes de manière générale, tu te dis : purée, tu fais un taf de fou, tu te donnes, t’es passionné, et en fait on va même utiliser un peu ton image parce que : « Waouh, jeune journaliste et tout, dynamique ! » Et en réalité, t’as pas les mêmes contrats que les autres. Donc qu’est-ce que ça veut dire, en fait ? Qu’est-ce qu’on veut voir des jeunes journalistes dans cette profession-là ? Voilà pourquoi je voulais parler. C’était vraiment la nécessité d’accompagner, en fait, les jeunes dans ces milieux-là parce qu’on n’a pas tous les bons réflexes quand il s’agit, paradoxalement, de s’informer sur nos droits. On est un peu réservés, on est un petit peu timides, et on ne devrait pas se dire : « Ah, mais en fait, si je demande un contrat légal, peut-être que je vais me faire griller. » Du coup, ça veut dire qu’on s’est mal orientés et qu’on a fait le mauvais choix de profession, parce que sinon, je ne comprends pas en quoi c’est se faire griller que de juste s’informer sur nos droits, etc. Et ça, le problème, en réalité, il n’est pas que dans les entreprises, mais il est aussi dans les écoles. Dès l’école, en fait, on devrait s’informer sur nos droits, sur ce qu’on fait, sur les contrats illégaux. Et ce n’est pas un module de trente minutes pour nous parler de Pôle emploi qui va être nécessaire.
02:23:19Nora Bouazzouni
Et ça, c’est la situation de précarité dans des médias, disons, mainstream, importants, connus. Alors Macko, toi, tu vas nous parler de la presse pas pareille et de… Tu es dans Le Mouais, c’est ça ? Un journal de Nice.
02:23:36Macko Dragan
C’est ça. Je suis ici en tant que journaliste bénévole au sein du Mouais, qui est un journal anarchiste, niçois et fauché, mais néanmoins heureux. Et en tant que membre aussi du SPPP, du Syndicat de la presse pas pareille. Et je suis pigiste aussi occasionnel et je fais des petits boulots à côté, de manutention, des jardins, mais c’est le RSA, enfin l’union de l’ensemble, qui m’assoit un confort de vie et qui paye plus ou moins les croquettes de mon chat. Et en fait, du coup, voilà, au sein du SPPP, il y a des salariés, des gens qui sont salariés, des gens qui sont pigistes, mais je suis plutôt ici, là, pour parler de ceux, en fait et ça représente pas mal de gens dans mon réseau amical et dans mon réseau professionnel de journalistes des gens qui font partie de structures journalistiques qui ne sont pas en mesure de les salarier parce que c’est des associations, comme c’est le cas du Mouais, parce qu’il y a beaucoup de camarades qui n’ont pas d’argent pour faire du salariat et qui ne peuvent pas non plus vivre de la pige, pour différentes raisons. Parce qu’on est beaucoup à être entrés dans le journalisme par la petite porte. Moi, j’ai fait des études de lettres. On est nombreux à ne pas avoir fait d’école de journalisme, à ne pas avoir de carte de presse et à vivre en province. Et donc, quand on ne vit pas à Paris, c’est plus compliqué de vendre ses piges parce que, clairement, moi, je viens d’une ville dont tout le monde se fout : Nice. Vraiment, tout le monde s’en bat les steaks. Et par exemple, à Nice, on a une pigiste, Mathilde, qui est très sympathique et qui couvre à peu près, je pense, qui fait des piges pour l’intégralité des médias nationaux pour Nice. Donc, pour vendre un sujet quand on est à Nice, c’est compliqué. Et donc moi, je fais des piges, mais je serais bien incapable d’en vivre, sachant que — bon, ce sera abordé le prix de la pige, c’est misérable. Tu fais quatre mois d’enquête et tu as 300 euros. Comment on vit avec ça ? C’est impossible. Et donc, à partir de ça, à partir du fait que… enfin, de ce constat du fait qu’on est très nombreux à être au RSA et à vivre au RSA, et à néanmoins avoir une activité principale qui est celle du journalisme, une activité qui nous prend, qui nous intéresse, qui nous occupe et qui nous passionne même. Et je pense qu’on le fait bien mieux que des gens qui sont bien plus grassement payés dans les médias pour le faire. Je pense vraiment que nous avons… N’importe lequel d’entre nous a beaucoup plus de compétences en termes de journalisme que n’importe quel Christophe Barbier venu ou n’importe quel… Enfin bref, je vais pas citer tous les noms, ce serait trop long. Mais voilà, on fait ça avec passion et envie C’est pas très gentil pour Christophe. Et donc, fort de ce constat, ce qu’on a proposé avec le SPPP, qui est une structure qui est née de différentes rencontres qui ont été organisées par Le Mouais avec d’autres médias, qui s’appelaient les Assises intergalactiques de la presse on aime bien les noms un peu gonflants et prétentieux — donc on a fait ça trois années de suite, et ça a donné lieu, notamment lors d’une de ces rencontres qui a eu lieu à Ménilmontant, à la création de ce syndicat, qui vise à fédérer tous les médias de petite et moyenne importance, qui n’ont pas forcément d’audience de ouf, mais qui existent, notamment à l’échelle locale, et qui sont invisibilisés et parfois un peu snobés, y compris par nos grands camarades indépendants. Donc voilà, l’idée, c’est de porter la parole de ces médias qui ont du mal à exister et qui, je pense, sont nécessaires dans l’écosystème de la presse indépendante. Et donc je suis venu ici pour porter une revendication, notamment, qui crée beaucoup de débats au sein de la presse indépendante. Enfin voilà, on a des échanges assez vifs sur cette idée. Mais l’idée, ce serait de proposer un statut de journaliste indépendant qui serait semblable à ce qui existe pour l’intermittence, pour les intermittents de la culture. Merci beaucoup. Je m’attendais à recevoir des tomates parce que les débats d’il y a quelques jours étaient très tendus, mais ça fait plaisir. Et donc, ce constat, je vais faire ça rapidement parce que, désolé, le temps court très vite. Mais au-delà du fait que, pour nous, les journalistes font un travail culturel de service public et devraient donc, pour nous, bénéficier de la même reconnaissance que les artistes, voilà, pour nous, ça présenterait un triple avantage. Donc, de un : l’indépendance. Donc la possibilité de ne pas dépendre du salariat vertical, de ne pas dépendre d’une rédaction, la possibilité de travailler comme on l’entend, sur les sujets qu’on entend et, du coup, d’être libre et de pouvoir plus facilement éviter potentiellement les censures ou les surveillances tatillonnes qui peuvent exister dans certaines rédactions. De deux : la possibilité, pour nous journalistes, de gérer notre temps sur l’année, sachant qu’on a des métiers où, en fait, on doit gérer tout ça sur… On est beaucoup dépendants de l’actualité, on a des temps de travail qui sont parfois très longs. Là, j’ai clôturé aujourd’hui la version 1 d’une enquête qui dure depuis un an et demi. Donc c’est très long, et ça arrive souvent quand on fait de l’enquête. Donc voilà, la possibilité de lisser ça sur l’année, de gérer des temps de pré-burn-out ou de post-burn-out aussi, parce que bon, ça arrive. Voilà, de gérer potentiellement des temps de voyage à l’étranger pour des reportages, de gérer tout ça. Ça permettrait, voilà, en fonction d’un nombre d’heures, d’avoir une correspondance de cachets à faire. Vous pouvez voir que le détail est à gérer, mais ça permettrait de lisser sur l’année notre travail et de faire notre travail de journaliste comme on l’entend et de façon sereine, apaisée et surtout avec un confort matériel de vie. Après voilà, l’intermittence, ce n’est pas non plus des vies décentes, mais ça permet de payer les croquettes de qualité, du Purina premier rôle, à son chat. Et je dépasse. Et pour nous, une dernière critique aussi qu’on a apportée sur le modèle de… Enfin, pas une critique, mais une remarque : c’est que ça ne viserait pas du tout à remplacer le salariat. L’intermittence ne l’a pas remplacé, il y a toujours des intermittents dans la culture. Et si les gens peuvent vivre de la pige, c’est mieux pour eux. Mais pour nous, en tous les cas, le fait de passer la pige, même à 900 euros la pige, ça ne changerait rien parce que, par exemple, si t’es au RSA, tu déclares 900 euros de pige, tu ne vas plus être au RSA pour les trois mois suivants. Donc tu vas être dans la merde. Donc il y a un gros problème structurel que la simple augmentation de la pige ne peut pas régler. Et donc, pour nous, c’est une idée qui est fondamentale, qui nécessite vraiment un débat et un débat de fond sur comment on peut mettre ça en place. Mais voilà, ça nous tient à cœur et on espère qu’il pourra y avoir un débat vif, mais néanmoins intéressant et respectueux sur cette question. Et merci beaucoup, désolé si j’ai débordé.
02:29:57Nora Bouazzouni
Merci. Je me permets : bonsoir, c’est la Tombola-Bolloré, vous avez gagné du temps de parole parce qu’on est super en avance. Merci. C’est hyper nul d’être milliardaire, je préfère être pigiste précaire. Donc voilà, vous pouvez vous dire que vous avez le temps, vous pouvez rebondir un peu. Vous avez beaucoup plus de temps que prévu, jusqu’à peu près 35. Alors, je n’aurais pas dû dire ça, ça va me dépasser, c’est sûr. Mais voilà, juste pour vous prévenir : à la Tombola-Bolloré, vous êtes les gagnants.
02:30:28David Dufresne
Super. Et je vais donner la parole à Malika Burbach, qui est coprésidente de l’association Profession : Pigiste.
02:30:36Malika Burbach
Salut, bonsoir. Moi, du coup, on rentrera dans le débat après, je pense, mais je vais prendre l’autre versant du problème : c’est le prix de la pige, que tu as un peu abordé, Macko. Moi, je suis de Profession : Pigiste. Profession : Pigiste, c’est une association qui défend les droits des pigistes et on compte à peu près 600 adhérents, et beaucoup plus sur les réseaux. Et on vise à défendre les droits, qu’ils soient légaux, qu’ils soient à Pôle emploi ou qu’ils soient dans les rédactions, pour demander la hausse du prix du feuillet. Et bon, moi-même, je suis journaliste rémunérée à la pige. Et ça veut dire que je travaille pour plusieurs médias : donc la presse générale, la presse indépendante notamment, la presse professionnelle. Et pour vous dire, ce mois-ci, comme tous les mois à peu près, j’ai travaillé 35, 39, 40 heures par semaine et j’ai gagné 1 600 euros. Ça fait peu. Et en fait, quand on est journaliste rémunéré à la pige, on est payé à l’article et, en plus, globalement à la taille de l’article. Donc ça s’appelle le feuillet. Le feuillet, pour vous donner une idée, c’est 1 500 signes, donc c’est une demi-page Word. Et quand une rédaction nous passe commande, elle nous dit : « C’est un article de tant de feuillets. » Et nous, après, on sort notre petite calculatrice et on multiplie le nombre de feuillets par le tarif de la pige de la rédaction. Et là, déjà, ça commence à être problématique parce qu’on n’a pas toujours l’info du tarif du feuillet de cette rédaction. Donc, des fois aussi, c’est un peu à la tête du client. Et c’était pour ça que l’une des propositions, c’était de rendre obligatoire la transparence sur ces tarifs au sein des rédactions, avec des grilles qui permettraient d’avoir l’info à tous et à toutes, et pas seulement à ceux qui ont les bons contacts. Donc, pour vous dire, le prix du feuillet, en général, on part du constat qu’il est assez bas dans l’ensemble des rédactions. En gros, pour vous faire une idée, dans la presse magazine, c’est 53 euros le minimum de la grille tarifaire. 53 euros, ça veut dire que pour gagner le SMIC, il faut faire 32 feuillets, il faut 80 000 signes, il faut 38 pages d’un livre. Ça fait beaucoup en volume de travail. Et c’est pour ça que, pour les journalistes pigistes, le salaire médian en 2022, il est de 1 950 euros brut. Pour les journalistes en poste, il est de 3 580, quelque chose comme ça. On fait le même boulot, on fait exactement le même travail et on est bien moins payés. Donc il faut augmenter ce tarif du feuillet. C’est important. C’est aussi important pour votre information parce qu’en fait, notre précarité, elle touche l’information que vous recevez en tant que lecteur, en tant qu’auditeur, en tant que public. Et par exemple, je pense qu’ici, on est tous convaincus de l’intérêt des enquêtes. C’est important. On en a besoin. Et la presse indépendante, justement, elle peut publier les enquêtes que d’autres presses ne peuvent pas publier. Sauf qu’enquêter, ça demande du temps. Et en fait, le temps, c’est pas forcément quelque chose qu’on a quand on est précaire. C’est un peu un luxe. Et c’est pourtant ce qui fait la qualité de notre travail. Et la preuve, encore, c’est que trois de nos journalistes qui ont eu le prix Albert-Londres cette année, c’est des journalistes pigistes indépendants, et ils ont été récompensés pour leur travail sur le temps long. Donc c’est bien la preuve que c’est tout ce qui fait la qualité du travail. Donc une rémunération décente, en fait, elle est nécessaire pour nous pour faire correctement ce travail. Parce que oui, on aime notre métier, mais c’est pas cette passion qui va payer le loyer, encore plus quand on habite à Paris. On est payés au minimum syndical, pourquoi est-ce qu’on ne ferait pas, nous aussi, le minimum syndical ? En fait, c’est bête. Pour vous, c’est des moins bons articles, mais pour nous, c’est une stratégie de survie. Et ces stratégies de survie, on en a plein. Et des fois, elles vont très loin. Elles vont même à la frontière de ce que nous, on appelle la déontologie. Il y a plein de journalistes pigistes qui se retrouvent à faire des missions de communication juste pour pouvoir remplir leur frigo. Et ce n’est pas un choix de plein gré. C’est quelque chose de subi, parce qu’il faut bien vivre. Le problème, c’est que quand on fait de la com’ pour des organismes publics ou privés, ça impacte un peu notre travail d’enquête ou, en tout cas, ça réduit notre champ d’enquête. Moi, par exemple, je travaille beaucoup sur l’enseignement supérieur. J’ai plein de fois été sollicitée par des boîtes de com’ spécialisées dans les grandes écoles, qui sont venues me voir pour me proposer d’écrire pour elles. Alors, tant que je gagne ma vie, je peux dire non. Mais le jour où ce n’est plus le cas, qu’est-ce que je fais ? Et si je dis oui, ça veut dire que je peux moins enquêter sur les grandes écoles. Et pourtant, croyez-moi, il y a des choses à dire sur le sujet. Et du coup, la précarité des journalistes pigistes, elle s’aggrave. On l’a vu avec le Covid, on le voit avec l’inflation, on le voit tous les jours. Et qui c’est qui est les premiers à payer le prix, les premiers qui quittent le métier ? C’est les journalistes issus des milieux pauvres, c’est les journalistes racisés, c’est les journalistes LGBT, c’est les femmes, et je pense notamment aux femmes, aux mères célibataires. Et en fait, toute cette précarité, elle vient aggraver cet entre-soi, ce manque de diversité qui est une réalité dans la presse et qui, on l’a vu, on le voit aussi tous les jours, et encore on l’a vu sur Gaza, ça impacte aussi la qualité de l’information. Et donc, en fait, pour résumer, notre précarisation, c’est votre information. Donc on voit qu’il y a des choses qui commencent à changer dans certains médias grâce à la lutte collective de certains pigistes, notamment. Et c’est bien, il faut que ça continue. En fait, il faut que les conditions de travail et de rémunération des journalistes rémunérés à la pige soient évoquées et soient un vrai sujet dans toutes les rédactions, y compris dans la presse indépendante, parce que nous, pigistes, on a besoin de cette presse indépendante, mais je crois qu’elle a aussi besoin de nous.
02:36:24Pablo Aiquel
Merci beaucoup, Malika. Je vois qu’elle utilise aussi le slogan de la Fédération européenne des journalistes, qui est : « Notre précarité, c’est votre désinformation. » On a utilisé ça sur une pancarte commune il y a quelques années. Bon, à moi un peu la tâche de vous raconter les trucs un peu compliqués, difficiles, techniques. C’est un peu le rôle des syndicats. Alors bon, je ne vais pas faire un cours énorme, mais vous le savez, le journalisme en France est un métier de libre exercice. Ce n’est pas le cas partout dans le monde. Qu’est-ce qu’un métier de libre exercice ? Ça veut dire que n’importe qui peut être journaliste. Un médecin, on ne peut pas être médecin sans avoir fait des études de médecine. On ne peut pas être avocat sans avoir passé le barreau. On peut être journaliste en n’ayant fait aucune étude de journalisme, en faisant des études de lettres, en faisant… Je connais des journalistes qui n’ont pas fait d’études du tout, qui ont le bac. C’est la base, en démocratie et pour la liberté de la presse, la liberté d’expression, que n’importe qui puisse vouloir devenir journaliste, le faire et publier ce qu’il veut. Donc déjà, ça, c’est la base. Ensuite, les journalistes professionnels. Comment définir un statut de journaliste professionnel qui a été créé par la loi Brachard ? Dominique Pradalié me rappellera l’année. Le journaliste professionnel, c’est celui qui vit de cette profession, c’est-à-dire qu’il gagne plus de la moitié de ses revenus grâce au journalisme. Sinon, forcément, on est autre chose que journaliste professionnel. On peut être boulanger sur 80 ou 90 % de ses revenus, journaliste sur 10 % de ses revenus, on n’est pas journaliste professionnel, on est journaliste bénévole, à mi-temps, à temps partiel, etc. Mais le journaliste professionnel est celui qui gagne plus de la moitié de ses revenus, à un moment donné. En France, il y avait énormément de pigistes, énormément de précaires qui, notamment, réclamaient… trois, deux, un… d’avoir accès à la Sécurité sociale, à la retraite, au chômage, etc. Donc les syndicats se sont beaucoup occupés d’eux. Il y a eu des procédures en justice, etc., ils les gagnaient régulièrement. Ça a abouti en 1974, ça ne vous rajeunit pas, c’est l’année où je suis né, à la loi Cressard. La loi Cressard donne une présomption de salariat, désolé, ça commence à être technique, une présomption de salariat à tous les journalistes multi-employeurs. Qu’est-ce qu’une présomption de salariat ? Toute entreprise de presse qui fait travailler des journalistes est présumée avoir un contrat de travail. C’est-à-dire qu’elle doit payer en salaire et non pas en facture, etc., et payer des cotisations sociales, ce qui donne aux journalistes une assise de base de sécurité : avoir accès à la Sécurité sociale, au chômage, à la retraite, etc. Et ce qui a fait que les journalistes pigistes sont payés en salaire. C’est unique en Europe. C’était unique en Europe d’être en présomption de salariat. Pour tous ceux qui ont entendu parler des Deliveroo, des Uber, etc., ils luttent et ils l’obtiennent dernièrement dans certains pays d’Europe. Ils luttent pour avoir la présomption de salariat. Nous, on l’a depuis bientôt 50 ans. Je suis triste de dire ça parce que ça ne me rajeunit pas. Après, ça a été difficile de le faire appliquer. Il y a eu un accord entre le patronat et les syndicats de salariés en 2008, qui a commencé à préciser comment on devait appliquer cette présomption de salariat, sur la prime d’ancienneté, sur plein de détails, sur comment on pouvait voter dans les entreprises. Il se trouve que, par exemple, moi, je suis journaliste pigiste pour un média de presse professionnelle, La Gazette des communes, depuis plus de dix ans. Et je suis élu du personnel. Je peux être élu comme les journalistes postés parce que je suis journaliste, salarié aussi bien que les autres. C’est ça qui nous permet d’être dans les syndicats. Il y a d’autres pays dans lesquels les journalistes indépendants ne peuvent même pas se syndiquer. Personnellement, pour ça, on ne va pas t’envoyer des tomates. Moi, je pense que c’est hyper important qu’en France, il y ait la possibilité d’avoir des journalistes bénévoles, d’avoir un journalisme libre, une presse pas pareille. Et c’est d’ailleurs pour ça que le SNJ-CGT a changé ses statuts en 2021 pour ouvrir le syndicat également aux journalistes qui ne remplissaient pas les conditions pour être journalistes professionnels, qu’ils puissent avoir la carte de presse internationale, entre autres, et qu’on puisse discuter aussi de tout ça. Et par exemple, une proposition comme celle que tu fais, une proposition qui peut être discutée, analysée qu’on ne peut pas… Et c’est pour ça qu’on n’a pas voulu nécessairement l’apporter là tout de suite, parce que nous, il nous faut du temps pour analyser les impacts économiques, les équilibres, etc. Mais vous avez entendu Mathieu Molard tout à l’heure, qui disait : « On a monté StreetPress et on voulait que ce soit à l’équilibre. » Très bien. Il y en a d’autres qui peuvent faire des médias qui ne sont pas à l’équilibre. Après, comment on les finance ? On doit aussi les financer par des aides à la presse, par exemple. Et c’est pour ça qu’on propose que les aides à la presse ne soient pas distribuées nécessairement à tout le monde selon la diffusion. Pourquoi ? Ce seraient les médias des milliardaires, qui ont déjà beaucoup d’argent, qui auraient des aides à la presse. En ce moment, on se bat sur les droits voisins. On a obtenu, au niveau européen, que Google, Facebook, etc., payent les éditeurs, c’est-à-dire nos employeurs, et qu’il y ait une part appropriée et équitable pour les journalistes. Vous imaginez qu’ils ne veulent pas nous donner cette part appropriée et équitable. Il y a un gros bras de fer entre les syndicats et les employeurs, et ensuite dans une commission au ministère de la Culture, pour que les journalistes aient une part appropriée et équitable. Pourquoi n’y aurait-il pas, par exemple, une part de ce que donnent les GAFAM à la presse qui irait à la presse pas pareille ? Par exemple. Ce n’est pas que sur la question de l’assurance chômage ou de l’intermittence qu’on peut trouver de l’argent. Il y a d’autres endroits dans lesquels on peut trouver de l’argent. Mais pour en venir à ce qui nous rassemble aujourd’hui, c’est-à-dire les États généraux de la presse indépendante, la presse indépendante, pour moi, pour nous, c’est une presse évidemment très importante, qui, elle aussi, compte sur des journalistes salariés à temps plein et des journalistes salariés à la pige. Ces journalistes à la pige, il faut les payer correctement. Comme le dit Malika : « Notre précarité, c’est votre désinformation. » Moi, je dirais : la presse indépendante doit se mettre elle-même des règles et dire stop, on ne peut pas sous-payer des journalistes sous prétexte qu’ils sont à la pige. Comment on calcule un salaire correct ? Il y a plein de moyens de calculer des salaires. On prend un SMIC. On prend combien de temps nous prendrait de faire un feuillet, etc., et on analyse. Ce que dit Malika est super clair, en fait. Aujourd’hui, on voit quelle est la production d’un journaliste pigiste si on l’imaginait à temps plein. Trente feuillets par mois, c’est déjà le top, à moins que ce soient vraiment des trucs hyper faciles, courts, brefs. Mais en général, la presse indépendante n’est pas dans les trucs faciles. Bref, c’est dans les enquêtes, etc. Donc les enquêtes, c’est entre 20 et 30 feuillets par mois. Si vous voulez payer au SMIC, même au SMIC, divisé par 30, aujourd’hui, la presse spécialisée n’y est pas. Moi, je fais partie des négociations annuelles obligatoires de la branche de la presse spécialisée et je leur dis : « À 54 euros le feuillet, vous êtes sous le SMIC. » Ils s’en foutent. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas de sanctions. Il n’y a pas de sanctions du ministère du Travail, etc. Et on a toujours été la dernière roue du carrosse. Ça, pour moi, si la presse indépendante a des valeurs, il faut qu’elle le prouve, qu’elle fasse des calculs corrects sur la charge de travail et la rémunération. Ça y est, j’ai dépensé tout…
02:44:45Nora Bouazzouni
Il te reste une minute, Pablo.
02:44:48Pablo Aiquel
Et il ne faut pas que, dans la presse indépendante, on mette en place des petits trucs pour gratter ici ou là des euros, comme faire un calcul de la prime d’ancienneté qui soit basé au prorata parce qu’il y a un forfait, et pas sur la base du feuillet, etc. Il y a plein de détails qui, encore une fois, sont techniques. Les syndicats sont là pour vous les expliquer. D’ailleurs, on a un très bon manuel des droits et de défense des droits des journalistes qui existe. Et on est là pour parler avec tout le monde. Mais pour nous, la presse indépendante, si elle a des valeurs, il faut qu’elle le prouve et qu’elle paye correctement tout le monde.
02:45:25Nora Bouazzouni
Merci beaucoup. Ah, on n’a plus le temps de faire une dernière phrase, je suis désolée. Quelle tristesse ! Eh oui, je sais, d’accord avec vous. Je vous laisse quitter la scène, merci beaucoup. J’en profite pour dire une petite phrase, puisque c’est vraiment raccord avec ce qui vient de se passer. Quand vous avez une idée pour lancer un média, eh bien, si vous n’avez pas d’argent pour nous payer, ne lancez pas de média, en fait. Enfin, pardon, moi, par exemple, si j’ai envie de lancer une boulangerie et que je n’ai pas d’argent pour acheter de la farine et pour payer les boulangères et les boulangers, je ne vais pas leur dire de faire ça pour l’amour du pain et du levain. J’en profite aussi pour faire une petite auto promo, vu qu’on parlait de tarifs de la pige. J’ai créé il y a quatre ans Paye ta pige, où ce sont les journalistes, les confrères, les consœurs, les collègues, qui contribuent à Paye ta pige en soumettant les tarifs auxquels ils et elles ont été payés. Donc n’hésitez pas à contribuer. Et j’appelle surtout les réd’ chefs, qui pour l’instant sont peut-être quatre, de tous les médias français, à m’avoir envoyé leurs tarifs, et à m’envoyer régulièrement les tarifs mis à jour. Je ne sais pas ce qui empêche les réd’ chefs d’envoyer… On parlait de transparence tout à l’heure, mais je ne sais pas ce qui vous empêche de nous envoyer les tarifs au lieu de venir me gueuler dessus sur Twitter en me disant : « Les tarifs ne sont pas à jour, diffamation ! » Je ne donnerai pas de nom. Voilà. Oui, je suis sur scène, j’ai un micro, donc je fais ce que je veux. Paye ta pige, merci. On accueille maintenant Audrey Vernon, qui est une humoriste engagée, qui est l’une des vingt coprésidentes de l’Association pour la défense des terres, qui est un appui financier aux Soulèvements de la Terre. Elle va nous enjoindre à libérer les médias otages des milliardaires. Applaudissements, s’il vous plaît. Audrey Vernon.
02:47:18Audrey Vernon
Merci, bonsoir. Je suis très émue, très heureuse d’être là. J’adore la presse. Donc voilà, je trouve que c’est une très bonne idée de libérer la presse de l’influence des milliardaires. Moi, je suis un petit peu le moment humour de la soirée. En fait, le mois dernier, la veille de mon placement en garde à vue, j’ai eu envie d’entendre une voix amie. Alors j’ai téléphoné à Hervé Kempf, le fondateur de Reporterre, et j’ai dit : « Allô Hervé, est-ce que tu veux que je te raconte un truc rigolo ? » Et évidemment, Hervé m’a dit : « Bah oui, avec plaisir. » C’était pendant la guerre et tout. Il m’a dit : « Oui, vas-y, raconte-moi quelque chose de rigolo. » Je lui ai dit : « Bah tu vois, demain, c’est mon anniversaire. Et pour mon anniversaire, suite aux manifestations que j’ai faites dans la forêt contre la construction des autoroutes, eh bien, je vais être en garde à vue. » Et là, Hervé m’a dit : « Mais ce n’est pas rigolo du tout ! Ça ne me fait pas rire du tout ! » Et là, je me suis dit qu’en ce moment, vu la situation globale, la violence et les abus du gouvernement, on est en train de se mettre à trouver rigolotes des choses qui ne sont pas vraiment rigolotes. Et la situation de la presse française aux mains des milliardaires, finalement, elle n’est pas très rigolote. Mais je vais vous raconter ma relation avec les milliardaires puisque j’ai écrit un spectacle qui s’appelle Comment épouser un milliardaire ? En 2002, j’étais une jeune comédienne et j’adorais faire des interviews. Et puis, un jour, on m’a proposé une interview pour Télé 7 Jours. Et j’ai dit : « Non, je ne veux pas faire une interview pour des marchands d’armes. » La jeunesse ! Et à cette époque, je travaillais pour Canal+ et il y avait une grande cantine. Et j’adorais manger avec les journalistes, les auteurs des Guignols, des journalistes qui m’ont vraiment appris à découvrir le monde. Moi, je ne voulais pas du tout être une comédienne engagée. Et puis la fréquentation de tout cet univers-là m’a amenée sur ces chemins-là. Et ce qui est marrant, c’est qu’à cette époque, on avait une liberté totale. Moi, je pouvais écrire ce que je voulais. Je pouvais réciter du Marx tous les jours. Ça ne dérangeait personne. Et cette liberté, je la trouvais normale, naturelle. En 2009, j’ai écrit Comment épouser un milliardaire ? À l’époque, il y avait 793 milliardaires et le plus riche avait 40 milliards. Aujourd’hui, ils sont 2 640 et le plus riche, notre Bernard Arnault, a 200 milliards. Alors, au cas où il y a des gens qui ne voient pas bien les écarts de chiffres, par exemple, pour compter jusqu’à un million, il faut onze jours, et pour compter jusqu’à un milliard, il faut 31 ans. Ça n’a rien à voir. À partir de ce soir, je veux que, dans vos têtes, « millionnaire », ça rime avec « prolétaire ». Donc voilà, j’ai écrit ce spectacle, Comment épouser un milliardaire ?, et j’étais très souvent invitée à la télévision, j’avais des interviews dans la presse, et je rêvais vraiment du jour où ce spectacle serait devenu un spectacle historique, du jour où on pourrait dire : « Ah oui, c’est un spectacle qui parlait de l’époque où 2 640 personnes pouvaient en arnaquer huit milliards et détruire la planète en toute impunité. » Ce spectacle est toujours d’actualité, je le joue toujours. Ce n’est toujours pas un spectacle historique, malheureusement, mais je n’ai plus été invitée à la télévision française depuis 2015. J’ai été virée de France Inter en 2017 parce que j’ai témoigné plus d’amour aux cheminots qu’à la direction de la SNCF. Et il y a deux ans, j’étais dans un festival de théâtre et on m’a dit : « On te prévient, si jamais tu parles de Bolloré, on ne te paye pas. » Et je lui dis : « Mais on est dans un festival de théâtre, là, quel rapport ? Et puis je vous ai envoyé mon texte il y a trois semaines. Vous avez bien vu, je ne dis pas Bolloré. » « Ah mais voilà, tu viens de dire Bolloré ! Tu vois, tu dis tout le temps Bolloré ! » Et donc, j’ai commencé à me dire que si j’étais une jeune comédienne aujourd’hui, il est certain que je n’aurais jamais écrit Comment épouser un milliardaire ? Je n’aurais pas pu le jouer, je n’aurais pas pu en parler dans les médias. Et ça m’a rendue triste de me rendre compte de ça parce que, moi, j’adore la presse et j’adore la presse grand public. J’ai grandi avec Paris Match, avec Elle. J’adorais lire le JDD le dimanche. Et aujourd’hui, je ne peux plus les lire parce que j’ai l’impression de boire l’eau d’un puits douteux, comme dirait la philosophe Simone Weil. Et hier soir, j’ai regardé LCI. J’ai eu peur. J’ai eu peur du niveau intellectuel. Moi, j’ai besoin d’aimer, d’admirer. Et je trouve ça triste aussi pour mes amies comédiennes qui sont en couverture de Elle, parce que je me dis qu’une semaine, c’est une égérie Vuitton, une semaine une égérie Chanel, une semaine L’Oréal. Et je trouve ça triste que les actrices soient devenues des vendeuses de sacs. Et donc, reprendre la presse aux milliardaires, c’est quelque chose que je trouve très important. Et je ne sais pas comment vous allez faire, l’association de la presse indépendante, pour accomplir ce miracle, mais vraiment, il faut l’accomplir. Et j’ai un exemple de miracle dans la tête. Il y a un an, mon amie Blanche Gardin a écrit une lettre ouverte au propriétaire d’Amazon, Jeff Bezos, en déclinant gentiment sa proposition d’être payée 200 000 euros pour une journée de tournage et participer à cette publicité gigantesque pour cette plateforme de commerce en ligne qu’est LOL : Qui rit, sort ! Et je me souviens du jour où sa lettre est sortie. J’étais dans le Sud-ouest en train de jouer. C’était le soir de la captation de mon spectacle et je crois que je n’ai jamais plus mal joué que ce soir-là parce qu’en fait, je ne pensais qu’à elle. Et j’étais terrifiée parce que je sais ce qu’il faut de courage pour s’affronter aux milliardaires. Et j’avais peur pour elle. Et le retour de bâton a été terrible. La presse ne l’a pas défendue, les artistes non plus. Elle a eu la une de Paris Match, quand même : « Qui est vraiment Blanche Gardin ? », histoire de ne pas parler du fond du problème : « Qui est vraiment Jeff Bezos ? » Et voilà. Donc ça a été très difficile. Néanmoins, cette année, la nouvelle saison de LOL : Qui rit, sort ! est sortie dans un silence de cathédrale. Et j’étais contente. Je me suis dit : « Enfin un peu de décence. » Pas d’interviews des acteurs, pas de quatre-par-trois dans les rues. Elle est sortie dans un silence total. Et j’ai appris aussi que Jeff Bezos avait multiplié par trois le montant donné aux associations. Et tout ça, c’est Blanche Gardin qui l’a fait avec un tout petit post gratuit. C’est un exploit, et je pense que c’est ce genre d’exploit qu’il va falloir qu’on multiplie parce que les milliardaires, ils ne sont pas rigolos du tout. C’est juste des sociopathes qui sont en train de rendre notre planète inhabitable, qui bombardent, qui déportent des populations, Patrick Pouyanné, si tu nous écoutes, qui font exploser des usines comme Lubrizol ou Warren Buffett, qui empoisonnent des enfants avec des pizzas congelées. Et finalement, attaquer les milliardaires avec de l’humour, je me dis que ce n’est plus tellement approprié. C’est un peu comme s’il y avait un serial killer dans notre maison, avec une hache, prêt à assassiner tout le monde, et que la seule chose qui nous vienne serait : « T’as une tache, pistache ! » Je pense que là où on en est, vraiment, l’humour n’est pas vraiment adapté. Voilà, il faut réussir l’exploit de récupérer la presse. La presse grand public, toute la presse, c’est de la retirer des mains des milliardaires, vu ce qui est en jeu. La possibilité d’habiter sur cette planète, échapper au fascisme, je pense que l’échec n’est pas envisageable. Et voilà, j’aimerais finir sur une citation de la philosophe Simone Weil, qui a dit : « La vérité est un des besoins les plus sacrés de l’âme humaine. Les gens travaillent huit heures par jour. Ils font le grand effort de lire le soir pour s’instruire. Ils n’ont pas le temps d’aller faire des vérifications dans les grandes bibliothèques. On n’a pas le droit de leur donner à manger du faux. » Merci.
02:56:26David Dufresne
Bravo, merci beaucoup. Bravo, bravo. Alors, bravo Audrey, merci beaucoup. Je vais appeler Gérald Holubowicz pour un débat… enfin, un débat, une tribune : « Intelligence artificielle, l’éléphant au milieu de la pièce ». J’ai une mauvaise nouvelle pour Gérald. « En date de ma dernière mise à jour en janvier 2022, m’a dit tout à l’heure ChatGPT, je ne dispose d’aucune information spécifique sur une personne nommée Gérald Holubowicz. Il est possible que cette personne soit une personnalité moins connue ou qu’elle ait émergé après ma dernière mise à jour. En effet, si Gérald Holubowicz est devenu notable ou a fait quelque chose de remarquable après cette date, je vous recommande de consulter des sources d’actualité récentes. » Merci, ChatGPT. Il est à la tête de Synth, le média Synth, et il fut parmi les pionniers des médias interactifs il y a une petite vingtaine d’années. C’est quelqu’un de bien.
02:57:39Gérald Holubowicz
Merci. Bonsoir, chers amis journalistes de la presse indépendante et cher public. J’ai vraiment l’immense plaisir et le privilège de pouvoir m’adresser à vous ce soir pour évoquer un sujet que je pense assez crucial pour le futur. Vous en avez tous entendu parler, il va prendre, dans les prochains mois et les prochaines années, de plus en plus de place dans nos vies. Alors, je ne suis pas ingénieur ni scientifique. Comme vous, je suis journaliste. En tout cas, je l’ai été longtemps et j’essaie de le redevenir. Quelle folie ! Et certainement, je suis un peu plus geek que la moyenne, ça c’est certain. Mais je travaille de près sur ces phénomènes depuis maintenant presque six ans, depuis 2017, et à ce titre, j’ai pu voir se structurer un récit sur une industrie et de nouveaux acteurs apparaître et disparaître. Et depuis l’arrivée des deepfakes, vous savez, ces vidéos qui ont été manipulées par les intelligences artificielles, des premiers pas de Midjourney à ceux de ChatGPT, qui fête aujourd’hui son premier anniversaire, c’était donc il y a un an, l’IA a bouleversé notre monde, une petite partie, et pourtant il me semble que beaucoup d’entre nous continuent encore de regarder ailleurs. Et pour celles et ceux d’entre nous qui ne détournent pas complètement le regard, il est probable que nous ne regardions pas encore d’assez près les enjeux que soulève cette technologie si particulière. L’IA mérite notre attention, non parce qu’il s’agit d’une tech un peu fun ou parce que l’avis de Sam Altman, le patron d’OpenAI, est passionnant. Pas davantage parce qu’elle poserait des risques existentiels majeurs, mais parce qu’elle induit une vision du monde qui, selon moi, modifie concrètement nos vies dans le réel. Dans les années 70, il y avait un Américain, Jerry Mander, qui a écrit un livre intitulé Quatre arguments pour éliminer la télévision. Et dans ces pages, il dénonce ce qu’il appelle l’illusion de la technologie neutre, c’est-à-dire l’hypothèse, absolument fausse par ailleurs, selon laquelle les technologies sont des instruments neutres et inoffensifs qui peuvent être utilisés à bon ou mauvais escient en fonction de la personne qui les contrôle. Alors, il écrit le passage suivant : « De nombreuses technologies déterminent leurs propres utilisations, leurs propres effets et même le type de personnes qui les contrôlent. Nous n’avons pas encore appris à considérer la technologie comme ayant une idéologie intégrée dans sa forme même. » Et pour moi, Jerry Mander avait raison. D’une certaine manière, la technologie, elle code le réel. Elle laisse une empreinte mentale durable qui influence profondément notre rapport au monde. Et c’est vrai avec la télévision, ça l’a également été avec Internet. Et l’intelligence artificielle ne fait absolument pas exception. Bien au contraire. Derrière les ChatGPT, les Claude, les Stable Diffusion, Llama, alors ce sont tous des noms un peu exotiques, il y a bien sûr des entreprises qui amassent d’énormes quantités de capital et de compétences techniques. Mais ces entreprises sont dirigées aussi par des individus qui portent des projets de société, des visions du monde qu’à mon avis, il faut interroger. Il suffit, par exemple, de voir les dernières déclarations d’Elon Musk, qui, pas plus tard qu’hier, envoyait se faire balader les publicitaires, ou le comportement de Sam Bankman-Fried, qui était l’ex-patron ruiné de la défunte plateforme d’échange de crypto monnaies FTX. Là, il faut vraiment partir dans les arcanes de la crypto monnaie pour comprendre. Mais vous avez peut-être aussi entendu parler d’effective altruisme, de long-termisme ou de transhumanisme. Ce sont des termes un peu de philosophie New Age, que certains qualifient d’ailleurs de philosophie des élites. Et ces philosophies sous-tendent, en réalité, des stratégies de déploiement commercial de l’IA qui influencent les efforts de régulation qui sont menés à l’échelle des pays ou d’organisations supranationales du type de l’Europe. Et je pense que nous, journalistes, et citoyens d’ailleurs, nous devons donc au plus vite fournir le travail intellectuel nécessaire pour comprendre les enjeux que soulève l’essor des systèmes d’intelligence artificielle. Nous devons nous saisir de la matière, pas seulement technique, mais aussi philosophique, sociologique, économique, pour comprendre l’effet de l’IA sur les médias et leurs journalistes, l’information et sa place dans la société de demain, et la façon dont ces systèmes modifient nos interactions les plus essentielles au quotidien. Et pour cela, il faut commencer par se détacher des récits portés par un certain nombre d’acteurs industriels influents et tenter de créer un autre imaginaire. Alors, l’intelligence artificielle, elle est présente dans nos vies depuis longtemps sous la forme de systèmes de recommandation et de contrôle. Vous savez, les recommandations YouTube. Et ça a quand même pas mal modifié nos existences sans qu’on pousse le moindre soupir. Et en tant que professionnels, par exemple, on a aussi délibérément joué le jeu des algorithmes qu’on ne contrôle pas pour créer et nourrir le lien complexe et crucial qu’il y avait avec nos lecteurs. Nous avons laissé recommander nos articles, nos enquêtes, nos photographies, nos podcasts, nos vidéos, sans jamais trop, trop faire l’effort d’imaginer les conséquences à moyen ou long terme. Alors, comment faire autrement, on pouvait se dire à l’époque. Pris dans le tourbillon de l’actualité, on est vite passés, en fait, on était vite passés à d’autres sujets en acceptant finalement cette espèce de mal pour un bien. Aujourd’hui, les plateformes, on l’a vu tout à l’heure, tournent le dos à la presse partout dans le monde. Elles bandent un peu leurs muscles, elles menacent de déréférencer ou de bloquer nos accès quand on clame que notre valeur participe à la leur. Alors, on pourrait craindre que ce qui s’est passé avec les réseaux sociaux se reproduise à nouveau. On aurait raison, parce qu’un nouveau rapport de force s’engage, un peu plus subtil. Alors, comment ça se manifeste, tout ça ? En premier lieu, il y a une forme d’intoxication de la presse qui s’opère à travers des éléments de langage qui sont un peu martelés à longueur d’interviews, des actualités mises en scène, des annonces préparées. La presse spécialisée, comme la presse un peu plus généraliste, se prend donc de passion pour le mercato des CEO. De quelle boîte Sam Altman va-t-il être le patron ? L’IA est-elle un danger pour la démocratie ? Qui a trahi le board d’OpenAI ? Et l’executive order de Joe Biden, est-ce que c’est bien ? Est-ce que ce n’est pas bien ? L’AI Act européen, on aime, on n’aime pas. ChatGPT, c’est pour bientôt ou pas ? On ne sait pas. Et si on avait trouvé la clé de l’intelligence artificielle consciente ? Ça, c’est encore un mystère. Va-t-on tous être remplacés par les robots ? Encore une grande question. L’intelligence artificielle peut-elle aider à résoudre le changement climatique ? La liste des sujets, vous le voyez, elle est infinie. Mais vous l’avez compris, elle révèle un agenda qui est rythmé par les déclarations plus fumeuses les unes que les autres et qui masquent aussi d’autres sujets plus délicats à aborder. Alors, début 2018, ça avait déjà mal commencé avec les deepfakes. C’était la même technologie de base, plus évidente parfois. Alors que je naviguais, j’allais sur Reddit pour regarder un peu tout ça apparaître, je me suis aperçu, avec d’autres, qu’il y avait de plus en plus de contenus pornographiques qui étaient échangés, mais des contenus pornographiques un peu étranges. Certains utilisateurs passaient même parfois des commandes pour leur petite collection privée. Il y avait une demande qui était toujours un peu la même : il fallait réaliser des vidéos sur mesure en mettant en scène leur actrice préférée. Alors, en général, c’était Gal Gadot ou Scarlett Johansson et, au pire, leur petite amie. D’ailleurs, il y a eu une étude qui a été publiée par une entreprise spécialisée dans le domaine même et, en fait, cette entreprise a annoncé qu’à peu près 90 % des deepfakes qui étaient produits à l’époque étaient en fait des deep porn, donc des vidéos pornographiques. Alors, l’étude, elle a fait un petit peu de bruit jusqu’à ce qu’un Américain, Jordan Peele, un acteur, publie une vidéo sur YouTube que vous avez tous probablement vue, à quelques mois de l’élection présidentielle américaine. Peele, en fait, s’est glissé dans la peau de Barack Obama en insultant au passage Donald Trump. Et la vidéo était censée, en fait, alerter le public sur les dangers de la manipulation que posent les deepfakes et insister sur les risques encourus par la démocratie et l’information. Et c’est vrai qu’il y avait un risque. C’est ce qu’on a vu un peu plus tard, au début du conflit qui oppose la Russie à l’Ukraine, avec la publication d’un deepfake du président Zelensky qui appelait à déposer les armes. Si, en fait, ce deepfake avait été suivi, le faux message aurait évidemment signé la défaite de l’Ukraine face à la Russie. Mais pour longtemps, la vidéo de Jordan Peele, elle a eu un effet collatéral particulièrement important. Elle a complètement invisibilisé le problème des contenus porno synthétiques, donc ces fameux deepfakes non consentis, fabriqués avec des images complètement volées, qui sont publiés sur les différents sites très, très, très fréquentés. Et donc il a fallu, en fait, quelques témoignages un peu poignants aux États-Unis, en Angleterre, en France, pour mettre le problème un peu plus en lumière. Mais le sujet reste encore aujourd’hui, après toutes ces années, un sujet de second plan, et il est difficile de le ramener au premier plan. La presse américaine et internationale, finalement, a préféré relayer la vidéo d’Obama, qui disait des trucs rigolos, plutôt que de traiter une information qui, potentiellement, finalement, concernait la moitié de l’humanité. Et dans la foulée, on a découvert des réseaux de trafic d’images porno synthétiques et, plus récemment encore, des réseaux de pédopornographie générée par l’IA. Aujourd’hui, les offres des technologues américains et l’actualité frénétique qui les accompagne masquent en grande partie les effets concrets de l’IA dans le réel. Il y a une amplification des biais de représentation de genre, les IA sont un peu misogynes. Il y a une perpétuation des biais racistes, les personnes de couleur, en général, sont systématiquement victimes des pires clichés. L’appropriation culturelle et l’invisibilisation des minorités sont à foison. Il y a une exploitation des travailleurs précaires en Occident et dans les pays du Sud. On discrimine les personnes trans. Il y a un remplacement des salariés qui sont jugés inutiles. Il y a une pression sur les revenus des métiers de la création, de la désinformation, de la manipulation, des arnaques commerciales, j’en passe et des meilleures. On va jusqu’à l’impact environnemental, bien évidemment, et l’extractivisme de données. La liste ne cesse de s’allonger. Alors, ne vous trompez pas, je ne suis pas là pour relancer une énième révolte que les plus techno-optimistes d’entre nous auront tôt fait de qualifier de bataille d’arrière-garde. Un truc de luddites, vous savez. En fait, si je suis présent ici, c’est précisément parce que je crois que nous avons le devoir de porter un autre imaginaire de l’IA et d’essayer d’imposer un autre récit. Pour nous toutes et tous, il semble que, dans une certaine mesure, si nous saisissons la technologie de façon responsable, nous pouvons alors redéfinir les contours de notre profession et nous préparer à un avenir un tout petit peu plus intéressant. L’intelligence artificielle, peut-être, mais alors, du coup, pourquoi faire ? Parce qu’en fait, il faut savoir quoi faire avec. Il ne s’agit pas particulièrement d’augmenter la productivité de la rédaction, d’accélérer le rythme des publications ou d’essayer de faire des économies en coupant dans les postes qui vont être là, sous la main. Parce que là, pour le coup, les lecteurs, c’est sûr, vont nous détester. Que pensez-vous qu’il restera de notre popularité si, effectivement, on fait ce genre de choses ? Ben, en fait, le taux de popularité qui s’écroule tous les ans va continuer à s’écrouler. En choisissant de nous emparer des outils les plus conformes aux droits européens, open source, capables d’être personnalisés à notre main, nous pouvons, en fait, réécrire une petite page de l’histoire du journalisme. Nous pouvons déléguer une partie de l’écriture à la machine, sous la supervision de super secrétaires de rédaction qui ont été un jour balayés et qui reviennent en force, et retourner sur le terrain pour accomplir notre mission : tisser du lien et collecter l’information pour la révéler au grand public. Alors, je vous laisse avec cette image un petit peu en tête. Un journaliste qui vient de terminer ses interviews, il gribouille sur un carnet quelques mots pour s’assurer de ne rien oublier, puis il se réfugie dans une cabine téléphonique, appelle sa rédaction et dicte son article qui sera publié le lendemain. On avance rapide. On est en 2026. Un journaliste vient de terminer ses interviews. Il met de l’ordre dans ses notes qu’il conserve sur son téléphone, copie-colle le tout dans une interface de son « PresseGPT » et, quelques minutes plus tard, l’article est publié sur les plateformes numériques de son journal, évidemment, et un podcast de sa voix a été généré et envoyé à ses abonnés. Moi, c’est ce que j’imagine, de façon responsable, éthique, et je vous demande à vous d’imaginer aussi des choses à ce sujet-là. Merci.
03:10:36Nora Bouazzouni
Merci beaucoup. On est en avance. J’espère que les prochaines et prochains intervenants sont prêtes et prêts. On est trop en avance. On est trop en avance. Oh, c’est bon ! Ils et elles sont là. OK, super. Alors, approchez, approchez. Venez, venez, venez. Donc la prochaine tribune s’intitule « Racisme et discriminations, dans le journalisme aussi ». Mais je ne suis pas du tout surprise. Pas du tout. Et j’accueille donc Rémi Kenzo-Pagès, journaliste au Média, et Christelle Murhula, journaliste indépendante. Attends, Rémi. Attendez, mais il n’y a pas d’alerte à la bombe, là ? Pourquoi, tout d’un coup, il y a plein de gens qui…
03:11:21Une voix
Parce que le racisme, apparemment, ça n’intéresse pas tout le monde.
03:11:28Nora Bouazzouni
Revenez, sans déconner ! Vous dites à tous ceux qui sont au bar de venir. Dis donc, c’est sympa comme accueil. Allez-y, asseyez-vous, asseyez-vous. Donc, je continue. Voilà, merci. Donc je reprends : Christelle Murhula, journaliste indépendante, et vous faites partie de la toute jeune association qu’on attendait depuis longtemps, mais on ne s’est pas sortis les doigts pour la créer, donc merci à vous, l’Association des journalistes antiracistes et racisés. Bienvenue. Prenez un micro, allez-y. Vous avez dix minutes. Non, vous avez… si, dix minutes. Je vous laisse faire, allez-y.
03:11:58Christelle Murhula
Alors, donc, nous sommes Rémi Kenzo-Pagès et Christelle Murhula. Rémi Kenzo est porte-parole de l’AJAR, l’Association des journalistes antiracistes et racisés, et moi, j’en suis la coprésidente. Et donc, aujourd’hui, nous sommes plus de 200 membres et ça fait huit mois qu’on s’est lancés. On a annoncé notre présence en publiant une tribune le 21 mars dernier dans les colonnes de Libération. Une tribune qui compte 170 journalistes signataires, cinq associations de journalistes et les deux syndicats majoritaires de la profession, le SNJ et le SNJ-CGT. Et donc, depuis notre passage au public, on est sur beaucoup, beaucoup de chantiers parce qu’on a beaucoup de travail. Donc on fait de la critique médiatique des traitements journalistiques racistes. Par exemple, on a épinglé La Charente Libre pour une une où était écrit « Des Chinois derrière nos bureaux de tabac », je cite, ou alors on a aussi analysé la figure du « jeune de banlieue », souvent mentionnée dans les médias. Nous faisons aussi du soutien en interne pour les journalistes qui se retrouvent en difficulté dans leur rédaction, en pige ou en école. L’AJAR, c’est aussi un espace de solidarité, c’est un espace de libération de la parole et d’écoute entre journalistes qui vivent des expériences similaires. Un des grands chantiers, un des autres grands chantiers de l’AJAR tourne autour des interventions au collège, au lycée et dans les écoles de journalisme sur des sujets traitant du racisme et de la race. Nous sommes, par exemple, intervenus au lycée Joliot-Curie de Nanterre pour faire de l’éducation aux médias et nous sommes régulièrement encore en contact avec les jeunes qui sont scolarisés là-bas. Nous avons également effectué des interventions dans des cursus de journalisme, par exemple au BUT de Vichy ou encore au master de Gennevilliers, et nous intervenons, bien évidemment, aussi dans les rédactions et les entreprises de presse qui souhaitent agir contre le traitement médiatique raciste ou le racisme dans leur structure. Et dans ces interventions, par exemple, on tente de mettre nos interlocuteurs à la place des personnes racisées qui voient leur image et leur vécu très souvent déformés dans les médias. Et ces interventions, elles sont possibles grâce à nos formations et aux comités dédiés, donc un comité formation externe. Et ce comité formation, il travaille sur l’élaboration d’un kit destiné aux journalistes, aux rédactions et aux patrons de presse. Donc un kit qui est à l’image du kit de l’AJL, l’Association des journalistes LGBTI. Et l’idée, c’est clairement de donner des définitions claires et des exemples concrets sur les thématiques liées à la racialisation dans les médias. Donc il va y avoir plein de définitions autour du racisme anti-asiatique, autour des questions migratoires, autour de l’Antitsiganisme, de la négrophobie, de l’antisémitisme, mais aussi des définitions au croisement de certaines thématiques, comme par exemple l’écologie et le racisme, les identités LGBTI et le racisme, etc., etc. Et on est également en train d’organiser le premier anniversaire de notre association. On prépare des tables rondes et on prépare également une fête, et on espère aussi organiser nos premières universités d’été l’année prochaine, si possible en septembre. Alors, nous aimerions soulever ce soir une problématique omniprésente pour les membres de notre association. Aucun média n’échappe à la mécanique raciste, que ce soient les plus grands, comme ceux qui sont aux mains des milliardaires, ceux du service public ou encore les médias indépendants. Un constat s’impose concernant les médias indépendants : l’absence d’inclusivité des journalistes racisés en rédaction. Il n’y a qu’à observer ce soir dans la salle. On peut nous rétorquer : finalement, on les retrouve, ces journalistes, de plus en plus quand même dans nos rédactions. On les retrouve dans les rédactions, mais à quels postes ? Souvent, on les retrouve à des postes de stagiaires, on les trouve à des postes d’alternants ou de pigistes plus ou moins réguliers, soit, en fait, les positions les plus précaires. Une précarité que beaucoup de jeunes journalistes ne peuvent pas assumer et, in fine, rien que dans notre association, plusieurs ont quitté ou sont sur le point de quitter le journalisme à cause de la précarité des contrats ou de l’absence de contrats qui leur sont proposés. Et donc, l’inclusivité des journalistes racisés en rédaction, ça passe par plusieurs choses. D’abord, par plus de propositions de CDI, parce qu’il y en a. Évidemment, en priorité pour ceux qui ont effectué une alternance dans lesdites rédactions qui proposent un CDI. Mais surtout, et ça, c’est vraiment le nerf de la guerre, on aimerait beaucoup que les annonces de postes soient publiques et qu’elles ne soient plus diffusées de contact en contact. Parce que, certes, les annonces publiques ne vont pas forcément révolutionner le problème de l’intégration des journalistes racisés en rédaction, mais au moins, elles vont pousser ceux qui ont le pouvoir de recruter à voir que ces profils existent et que ces profils ne sont pas juste des profils de journalistes racisés, mais sont aussi de bons profils de journalistes, et donner justement l’opportunité aux journalistes racisés d’avoir connaissance de ces postes et aussi de pouvoir candidater. Et tout ça permettrait de lutter contre l’entre-soi des journalistes, y compris dans les milieux progressistes, parce que l’entre-soi des journalistes n’échappe à aucun milieu. Et ça, c’est l’un des principaux enjeux des journalistes racisés, qui sont de facto souvent privés des réseaux de la profession. Et encore une fois, rien qu’à l’AJAR, on est plus de 200 journalistes racisés. On est même 207 exactement à ce jour. Et donc, les candidats sont là. Et les bons candidats aussi sont là. Et encore, avec l’AJAR, on ne regroupe pas tous les journalistes racisés de France. Et en plus de ça, il faut ajouter les nombreux journalistes qui se forment en école en ce moment même et qui vont bientôt vouloir chercher du travail. Donc certes, notre arrivée dans le champ des associations de journalistes a été saluée par de nombreux confrères et par de nombreuses consœurs. Notre arrivée, elle a été soutenue aussi. Mais maintenant, l’heure est à l’action. Alors, l’AJAR soutient l’idée qu’il faut conditionner les aides à la presse et qu’il faut revoir, en fait, tout le système de subventions aux médias. Mais réorienter les aides à la presse vers les médias indépendants ne suffira pas pour résoudre les problèmes de racisme. Nous devons lutter contre la précarisation de la profession, qui concerne particulièrement les journalistes minorisés, dont les journalistes racisés. Nous devons conditionner les aides à la presse au respect du droit du travail et à un certain nombre de règles qu’il nous faut réussir à imposer. Par exemple : publier systématiquement toute annonce d’emploi. Les journalistes des médias indépendants aussi ont leur part de responsabilité, doivent lutter contre l’élitisme d’une profession cloisonnée et trop souvent hors sol. D’autant que, dans un contexte tendu, dans le contexte que nous vivons, avec une flambée des discours islamophobes et des discours antisémites dans les médias, nous avons aussi une responsabilité particulière. Nous avons une responsabilité particulière et nous sommes nécessaires. Nous avons besoin de faire émerger un traitement médiatique qui ne soit pas raciste, et les médias doivent aujourd’hui jouer un rôle crucial. Il est donc d’autant plus urgent de diversifier vos rédactions. Les journalistes racisés que vous recrutez ne doivent pas être là juste pour remplir vos quotas, mais pour renforcer la qualité de vos journaux, pour assurer un traitement médiatique différent qui ne soit plus basé sur les biais racistes d’une profession majoritairement blanche. Et donc, forcément, on a beaucoup de revendications, mais on reste aussi attentifs à tout ce qui se fait dans les médias, dans les rédactions et dans le traitement médiatique raciste dans toutes les rédactions, encore une fois. Et donc, vous pouvez nous suivre sur notre site, AJARacisees.fr. Vous pouvez vous abonner à notre newsletter sur le site, newsletter qui reprend tous les traitements qu’on fait, toute l’analyse médiatique qu’on fait, mais qui aussi met en avant le travail de nos membres. Donc vous pourrez voir qu’il y a des journalistes racisés qui font du bon travail. Et vous pouvez aussi vous abonner à nos réseaux sociaux, donc sur Twitter, sur Instagram et même LinkedIn, Facebook et YouTube. On est évidemment disponibles pour discuter des méthodes de recrutement avec les rédacteurs en chef et les ressources humaines. On est aussi disponibles pour en parler dans les colonnes de vos journaux, sur vos plateaux télé ou alors sur vos ondes. On est vraiment ouverts à la discussion, donc n’hésitez pas à venir nous voir. On peut travailler ensemble.
03:20:58David Dufresne
Merci beaucoup, merci beaucoup. Merci à vous deux. Donc, il m’incombe la charge d’appeler Edwy Plenel. Non, en fait, ça, c’est faux. Il a appris, il ne fait plus de tunnels. Donc je vous propose un nouveau jeu avec Edwy. C’est le bingo Edwy. Attendez. S’il prononce : « Paul Valéry », « penser contre soi-même », « le bruit des bottes, le silence des pantoufles » et l’extraordinaire « abonnez-vous »… Je vous propose de l’applaudir. Ça ne va pas le distraire. Merci à vous, merci à lui.
03:21:49Edwy Plenel
Bonsoir à toutes et tous, et merci au collectif qui a formidablement bien préparé ce moment qui, espérons-le, n’est qu’un début. Au-delà des questions professionnelles, questions d’entreprise, questions qui concernent nos médias, qui concernent le public de nos médias, au-delà de tout ça, ce qui nous rassemble ici est une question éminemment politique. Nous sommes pluriels, nous sommes divers, nous avons des sensibilités, des opinions, des hiérarchies diverses. Mais nous sommes rassemblés par nos métiers, par l’engagement dans nos métiers, autour d’un idéal démocratique, une radicalité démocratique au sens de prendre la démocratie au sérieux, par la racine : l’égalité des droits. Nous sommes libres et égaux en droits, sans distinction d’origine, de condition, d’apparence, de croyance, de sexe, de genre. Et au fond, pour pouvoir exercer cette égalité, nous avons besoin de ce droit de savoir en toute indépendance. Nous avons besoin d’une information libre, indépendante, d’une information rigoureuse, d’une information intègre. C’est un enjeu éminemment politique et c’est un enjeu qui, aujourd’hui, dans notre pays, mais pas seulement, est gravement en péril. Nous le savons tous, et cela a été à l’instant illustré à propos du racisme, de la xénophobie, des discriminations, de l’antisémitisme. Nous savons tous combien des ombres rôdent. Nous savons tous combien des monstres sont libérés. Nous les voyons, nous les entendons. Des mots sont lâchés qui provoquent des violences. Des mots nous habituent aux peurs pour celles et ceux qui sont visés et aux haines pour celles et ceux qui les épousent. Des mots provoquent aujourd’hui, presque chaque jour, des nervis qui partent en expédition punitive, sans parler de tous ces faits de haine ordinaire que nous essayons de documenter, mais qui passent sous la ligne de flottaison des médias traditionnels, des médias conformistes. « La puissance des mots est si grande qu’il suffit de termes bien choisis pour faire accepter les choses les plus odieuses. » Ces lignes sont d’un Français, Gustave Le Bon, dont la lecture a inspiré les mouvements, puis les partis, puis les États d’extrême droite fasciste au début du XXe siècle. Un survivant de la catastrophe que cela a provoquée, des crimes contre l’humanité, Victor Klemperer, en Allemagne, a documenté cela : la langue, la langue du Troisième Reich, la langue du fascisme, la langue du nazisme, qui commence avec des mots simples, comme ce mot simple que vous entendez dans le débat public français de « grand remplacement », et qui est en fait une idéologie meurtrière, criminelle. Il disait : « Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic. On les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir. » Nous y sommes. Contre l’égalité des droits, ils brandissent l’identité. Ils brandissent la revendication de leur identité. Ils brandissent la hiérarchie des humanités : ceux qui ont des droits et ceux qui n’en ont pas, les ayants droit et ceux auxquels on va les refuser. Je parle un peu gravement, et David peut se moquer parce que c’est souvent mon habitude, mais parce que nous sommes ici au cœur d’un défi, d’une difficulté. Nous nous revendiquons de la liberté, donc aussi de la liberté des opinions. Et en même temps, nous voyons bien qu’il y a un piège qui nous est tendu. Il y a une ruse. Il y a un cheval de Troie : dresser le droit de dire, le droit de tout dire, y compris le pire, y compris le plus abject, contre le droit de savoir. Dresser la dictature des opinions, « Comment vous allez m’empêcher de m’exprimer ? », contre la démocratie des informations. L’un des théoriciens de tout cela, qui a servi Donald Trump avant d’être un orateur prisé des extrêmes droites françaises, Steve Bannon, l’avait résumé d’une formule digne de l’un de ses successeurs, Elon Musk, dans la même vulgarité : « Noyez les gens dans la merde. » Créer un écran, formule scatologique pour dire un écran de fumée, qu’ils n’y voient plus clair, qu’ils n’y voient plus rien, qu’ils soient égarés, qu’ils soient perdus et que, du coup, ils soient malléables, qu’ils ne sachent plus où ils en sont et qu’on puisse les entraîner vers l’abîme. Nous sommes au cœur d’une question qui détermine ce qui nous rassemble, nos métiers. La démocratie, c’est un écosystème. Un écosystème fragile puisque c’est le régime de la liberté. Eh bien, cet écosystème, il faut en prendre soin. Et si c’est simplement le règne des opinions, mon opinion contre la tienne, mon identité contre la tienne, ma conviction contre la tienne, mon préjugé contre le tien, ma communauté contre la tienne, c’est la guerre de tous contre tous. Pour empêcher cela, pour que la démocratie soit une conversation, une rencontre, un partage, une évolution, où on puisse en effet penser contre soi-même, où l’on puisse bouger, évoluer, où l’on puisse s’émanciper, où l’on puisse ne plus être assigné à résidence, c’est le chemin de l’égalité, eh bien, il faut faire en sorte que les informations soient au cœur du débat d’opinion. Ces vérités de fait, sans grand V, pas des vérités révélées, au pluriel, comme un puzzle et plusieurs pièces de puzzle, qui rendent compte de la complexité du réel, de ses nuances, de ses contradictions, mais qui, justement, à la différence de l’écran de merde de M. Bannon, nous permettent d’y voir clair, nous permettent de nous y retrouver, nous permettent de ne pas être égarés. Il y a là un enjeu essentiel de régulation, un enjeu essentiel pour l’avenir. François Bonnet, le président du Fonds pour une presse libre, qui a été à l’initiative de cette réunion, dans la brochure qui rassemble les 59 propositions qui sont sorties de toutes les discussions entre plus d’une centaine de collectifs, de médias, d’organisations, d’associations, citait ce journaliste qui fut un démocrate radical et qui fut, aux États-Unis, après plusieurs décennies de métier, le fondateur de l’École de sociologie de Chicago, Robert Ezra Park. Et il disait : « Ce sont les informations plutôt que les commentaires qui font l’opinion. Un journaliste en possession de faits est un réformateur plus efficace qu’un éditorialiste qui se contente de tonitruer en chaire, aussi éloquent soit-il. » Nous avons tous des opinions. Nous avons tous des convictions, voire des préjugés, voire des croyances. Mais ce n’est pas le propre du journalisme. Et à l’ère du numérique, pour le meilleur et pour le pire, les opinions sont rendues à tout un chacun. Toutes les citoyennes, tous les citoyens peuvent les exprimer librement. Il faut en revenir au cœur de notre métier, à notre utilité sociale, à notre responsabilité démocratique : produire ces vérités de fait, comme disait la philosophe Hannah Arendt. Produire ces informations, vérifier, recouper, sourcer, qui nous permettent d’y voir clair contre cette dictature des opinions que les monstres d’aujourd’hui utilisent contre nous pour égarer tout le monde. Et c’est pour cela que je voudrais soutenir cette proposition qui n’a pas fait l’unanimité, la proposition numéro 5 dans les 59 : les conventions passées par l’Arcom pour l’attribution de fréquences TNT publiques et en accès libre doivent interdire la transformation d’une chaîne d’information en une chaîne d’opinion et obliger à un réel pluralisme au sein de ces chaînes. C’est une brèche dans laquelle s’ébat l’oligarque Bolloré. C8, CNews, Europe 1 et bien d’autres utilisent un bien public, une fréquence hertzienne, pour diffuser des idéologies de haine. Peu importent les amendes, ils sont richissimes. Peu importent les sanctions financières, ils continueront. Et ils continueront à nier les vérités, à nier les informations et à diffuser les opinions, les pires, celles qui arment ceux qui, ensuite, veulent partir en expédition punitive, car ces mots deviennent des actes. Et nous le savons dans notre histoire de journalistes. Nous savons qu’un pays francophone a été traversé par un désastre terrible, mais qui a été précédé par quoi ? Eh bien, par la création, par un milliardaire, d’un média formidable, avec de la très bonne musique, avec des tchatcheurs formidables, les Pascal Praud du moment, les Cyril Hanouna du moment. Et ce média, il s’appelait Radio Mille Collines. Et c’est lui qui a armé les génocidaires au Rwanda. C’est lui qui a diffusé, habitué aux mots qui ont créé ce crime, où des gens qui n’étaient pas des barbares ont pris des coutelas, ont pris des machettes, ont été couper leurs voisins, voire leurs proches. Je vous fais peur en disant tout cela. Mais c’était ce que je voulais dire en insistant sur l’écosystème, en insistant sur le fait qu’il y a des régulations nécessaires, des limites nécessaires. Si nous laissons s’ébattre, au nom de cette liberté d’opinion, les opinions les pires, librement, en accès libre, sur une radio, sur une télévision qu’on n’a pas choisi d’écouter, on n’a pas été l’acheter dans un kiosque, on n’a pas fait la démarche d’aller la consulter sur un site Internet, on branche une radio, on branche une télévision, on tombe dessus, eh bien, nous rendons possibles, dans nos temps obscurs, dans nos temps incertains, dans nos temps où on s’empare d’un fait divers, où on s’empare d’une guerre, eh bien, nous rendons possibles ces catastrophes. Voilà sur quoi je voulais insister. Samedi, cela fera seize ans, le 2 décembre, que nous avions eu cette idée de Mediapart, avec l’idée de faire tout ce que nous faisons, tous ensemble ici, et que celles et ceux qui accompagnent cet événement font, de relever le défi de la dignité de notre métier au service de cet intérêt public, de faire une sorte de laboratoire en accès libre qui soit utile à tout le monde. Nous citions à ce moment-là Albert Camus, qui fut journaliste. Nous citions sa phrase où il disait qu’il fallait « élever ce pays en élevant son langage ». Nous citions aussi son exigence, à l’époque, de dire déjà combien il fallait libérer la presse du capital. Il fallait garantir aux journaux une indépendance réelle vis-à-vis du capital, combien l’argent pouvait être corrupteur, pouvait ruiner l’indépendance. Camus disait aussi, dans une fiction, le roman ultime qui fut publié à titre posthume, Le Premier Homme : « Un homme, ça s’empêche. » Nous vivons une époque où toutes sortes d’hommes, et d’abord ceux qui nous dirigent, ne s’empêchent plus. Ils se gavent, ils dominent, ils n’ont pas de limites, ils sont dans une sorte d’illimitisme. Et donc ils se gavent aussi d’opinions, d’ivresse des opinions, et d’abord les pires. Et d’abord les plus dangereuses et les plus ravageuses, celles qui blessent. Il faut se dire combien de nos compatriotes, de celles et ceux qui vivent dans ce pays, doivent être blessés aujourd’hui à l’entente de certains médias. Eh bien, il faut mettre fin à cela. Il n’est pas légitime que ces médias de la haine puissent continuer comme cela. Et pour en terminer avec Albert Camus, ceci : « Tout ce qui dégrade la culture raccourcit les chemins qui mènent à la servitude. Une société qui supporte d’être distraite par une presse déshonorée court à l’esclavage, malgré les protestations de ceux-là mêmes qui contribuent à sa dégradation. C’est pourtant notre tâche de refuser cette sale complicité. Notre honneur dépend de l’énergie avec laquelle nous refuserons la compromission. » Merci.
03:35:54Nora Bouazzouni
Oh waouh, c’est beau, cette tendresse.
03:35:58Edwy Plenel
C’était il y a seize ans.
03:36:02David Dufresne
Merci, merci beaucoup ! Tiens, c’est toi qui dois l’annoncer, Nora.
03:36:09Nora Bouazzouni
Alors, la suite. On est extrêmement en avance et je remercie les gens qui ont tenu leur chrono. Mais c’est vrai que là, du coup, on court après les gens qui traînent en leur disant : « Vous devez venir maintenant ! » « J’ai pas fini ma Médiapinte ! » C’est le vrai nom de la bière, hein, je crois, la Médiapinte, là-bas. J’aime beaucoup ce nom. La prochaine table ronde s’intitule « Renforcer le droit d’informer ». Excusez-moi, j’ai un bonbon dans la bouche. Explication des propositions, pas les miennes, d’ailleurs. Donc on accueille Jérémie Demey. Jérémie ? Jérémie Demey ? Le petit Jérémie Demey est attendu sur scène. Est-ce que j’ai plus personne qui suit ? Alors là, on est bons. Est-ce que Jérémie Demey est là ? Ah, voilà quelqu’un, merci.
03:36:50David Dufresne
Quelqu’un qui a connu Jérémie ?
03:36:51Nora Bouazzouni
Alors sinon, sinon, on a Tiphaine. Est-ce que Tiphaine est là ? Ils arrivent. On va donc meubler encore. David, as-tu eu des… Parle-nous d’Au Poste un petit peu, David.
03:37:02David Dufresne
Non, non, non.
03:37:04Nora Bouazzouni
Bah si, allez, vas-y, c’est bon. Moi, j’ai fait auto promo Paye ta pige, à toi. Regarde, ils arrivent. T’as dix secondes, vas-y, dis-nous un truc sur Au Poste.
03:37:14David Dufresne
Adonnez-vous.
03:37:16Nora Bouazzouni
« Adonnez-vous », ah, j’aime bien « adonnez-vous » ! Et voilà, adonnez-vous. Et donc, on a Jérémie Demey, Informer n’est pas un délit, c’est lui. Merci. Tiphaine Beau de Loménie, responsable contentieux et plaidoyer à Sherpa, et Grégoire Souchay. Et j’ai envie de faire ça… Attends, attends, attends. Non mais attends. Grégoire, c’est la hotline non officielle de Pôle emploi. L’homme qui connaît mieux Pôle emploi que Pôle emploi, qui fait pression sur Pôle emploi, et je vais dire Pôle emploi dix fois. Et donc je dis merci, au passage, de nous aider, en tant que pigistes notamment, à comprendre, à parler à nos conseillers. Donc merci. Et tu es aussi un pigiste relaxé, entre guillemets, car il y a eu une action contre toi…
03:38:03Une voix
Non, on nous a dit de broder, mais là, ils sont sur scène.
03:38:05Nora Bouazzouni
Ben oui, mais qu’ils s’asseyent, enfin !
03:38:07Une voix
Oui, alors non, mais c’est juste pour dire que…
03:38:10Nora Bouazzouni
Je vais juste finir parce que c’est important : il a été relaxé au mois de juin parce qu’il avait couvert, pour son métier, des faucheurs d’OGM. Et donc bravo, voilà, encore un procès contre la presse qu’il a gagné !
03:38:25David Dufresne
S’assoit à l’instant même Jacques Trentesaux, cofondateur de Médiacités, dont le slogan est « une info locale et exigeante », et qui vient de remporter, lui aussi, une bataille dans une procédure-bâillon, dont il va peut-être parler. Leïla Minano, qui est là-bas, de Disclose, les amis de la DGSI, vient de s’asseoir en dernier. Et à côté d’elle, Valentine Oberti, codirectrice éditoriale de Mediapart, qui va animer le débat. Et avec elle, c’est la garde à vue permanente. Bon débat.
03:38:57Valentine Oberti
Carrément. Bonsoir tout le monde. Merci d’être aussi nombreux à ces États généraux de la presse indépendante, les seuls, finalement, les vrais. Je ne vais pas vous représenter puisque nos camarades viennent de le faire. On est là, dans ce débat, pour parler du renforcement du droit d’informer, car il est parfois, trop souvent, menacé. Jusqu’à 21 heures… Quelle heure est-il ? D’accord, très bien. Impeccable. Voilà, donc on est là pour parler longuement du droit d’informer et de ces menaces, et aussi peut-être apporter quelques solutions, puisque les États généraux de la presse indépendante ont plein de propositions à ce sujet. Peut-être, d’abord, en un seul mot : quel mot vous utiliseriez pour qualifier l’état du droit à l’information en France ? Jacques ?
03:39:56Jacques Trentesaux
Inquiétant. Inquiétant parce qu’on a une belle loi qui s’appelle la loi de 1881…
03:40:05Valentine Oberti
J’ai dit un mot !
03:40:07Jacques Trentesaux
Inquiétant, voilà.
03:40:09Valentine Oberti
Jérémie ?
03:40:11Jérémie Demey
Alors, un mot, je vais dire : en péril.
03:40:13Valentine Oberti
OK. Grégoire ?
03:40:15Grégoire Souchay
En déclin ?
03:40:17Valentine Oberti
Tout ça est très joyeux. Moi, je dirais : attaqué. Attaqué. Et Leïla ?
03:40:24Leïla Minano
Plus en péril que jamais.
03:40:27Valentine Oberti
Plus en péril que jamais. Quand on est journaliste, on doit rendre des comptes, c’est bien normal, et on est pour ça sous l’égide de la loi de 1881, donc c’est la loi sur la presse, où on répond de nos publications, si nécessaire, devant les tribunaux. Sauf que parfois, et trop souvent, cette loi est contournée au profit de fondements qui n’ont rien à voir avec la presse ou devant des tribunaux qui ne sont pas ceux qui permettent de parler de la loi de 1881 et de la diffamation. On appelle ça des procédures-bâillons. Tiphaine, est-ce que tu peux définir ce qu’est une procédure-bâillon ?
03:40:59Tiphaine Beau de Loménie
Les procédures-bâillons, c’est un phénomène de harcèlement judiciaire qui va être exercé par des institutions, des personnalités publiques ou, très souvent, des entreprises, et qui vise non pas à gagner sur le plan juridique, mais véritablement à faire taire les cibles en les soumettant à des procédures qui vont être très longues, très coûteuses et qui sont jouées à armes inégales. Je dis « jouées » parce que ce sont des procédures qui vont être complètement déséquilibrées. Soit parce qu’on va avoir une multiplication des procédures contre différents journalistes, différents médias, sur différents fondements, soit parce qu’on va avoir des demandes de dommages et intérêts qui vont être complètement démentielles, parce qu’on va avoir des demandes de retrait de publications, donc là, au moins, on n’a pas de doute sur l’objectif de la poursuite, et puis parce que, comme tu l’as dit, très souvent, ces procédures vont forcer les cibles, les journalistes, à aller se défendre sur un terrain de droit pénal, de droit commercial, qui n’est a priori pas le terrain de la liberté de la presse et de la liberté d’expression, de la défense de la presse.
03:42:12Jérémie Demey
Il a une fâcheuse habitude de confondre sa carte bleue avec celle des collectivités ou des entreprises publiques qu’il est obligé de gérer. Ça arrive des fois, voilà. L’enquête se passe. Il n’avait pas voulu répondre. Je l’ai eu longuement plusieurs fois au téléphone, il n’a pas voulu répondre, c’est son droit, il n’y a pas de souci. Quelques mois après, je commence à recevoir un premier courrier en accusé de réception. Ça venait du tribunal de Perpignan, qui me disait : « Bon ben voilà, monsieur Ferrand porte plainte en diffamation. » Jusque-là, c’est son droit, je m’y attendais, il m’avait prévenu, donc c’était normal. J’avais déjà eu plusieurs plaintes en diffamation sur d’autres dossiers, donc je n’étais pas du tout effrayé. Pas de souci. Et quelques jours après, en lisant les comptes rendus du conseil municipal de la mairie du Barcarès, j’apprends qu’il fait voter une protection fonctionnelle. Jusque-là, j’étais un peu plus surpris, pour le coup, parce qu’en fait, je l’ai attaqué non pas en tant que maire, mais sur sa gestion d’une société d’économie mixte. Ce sont deux choses différentes et, pourtant, c’est la mairie du Barcarès qui a voté sa protection fonctionnelle. Ce qui était un petit peu marrant, en fait, parce que finalement, dans mon enquête, je décris comment je supposais qu’il faisait des abus de biens sociaux et, au final, pour se défendre, il fait un abus de bien social. Bon, ça, c’était juste la petite anecdote. Les jours passent, je ne reçois pas trop de courriers. Puis, d’un coup, paf, un nouveau courrier en accusé de réception, de nouveau du tribunal de Perpignan. Deuxième plainte en diffamation sur le même article. Est-ce qu’il aurait pu déposer plainte sur l’émission ? Mais non, il a déposé plainte sur l’article qui est publié sur le site Internet de France Inter. Deuxième plainte, donc deuxième dossier, avec un autre numéro de référencement, sur le même article, toujours par Alain Ferrand. Je me dis : pourquoi il n’a pas fait une seule plainte où il mettait tout d’un coup ? Non, non, il a préféré le faire une seconde fois. Bon, c’est pas grave. Je préviens les services juridiques de Radio France. C’est vous, grâce à ce qu’on appelait encore la redevance, qui avez payé, donc je vous remercie. Mais bref, ça fait perdre beaucoup de temps. Les plaintes en diffamation, c’est très, très, très chronophage. Moi, le dossier, ça faisait un moment que, pas que je l’avais oublié évidemment, mais je n’étais plus à fond dans tous les documents que j’avais pu amasser tout au long de l’enquête. Donc il a fallu que je me replonge dedans. Ça fait des journées de travail perdues. Étant journaliste indépendant, ça a un coût, pour le coup. Donc voilà, c’était assez gênant. Bref, ces deux plaintes en diffamation faites par le même auteur sur le même article, il y en avait une en trop. C’est un début de procédure-bâillon. Moi, ça va, j’avais de la chance parce que c’était le service juridique de Radio France qui était derrière et je n’ai rien eu à débourser, à part perdre du temps et de l’argent. Mais quand c’est un média indépendant, un petit média, eh bien, ça fait double procédure. Et vous savez comment ça fonctionne avec les avocats : dès qu’ils prennent le stylo, c’est tout de suite un chèque de plusieurs centaines d’euros. Donc tout ça, ça peut vite coûter cher. Une nouvelle fois, j’ai eu beaucoup de chance, mais c’est un début de procédure-bâillon. Je vous rassure tout de suite, après quelques procédures, après deux mises en examen, j’ai eu deux non-lieux, donc il n’y a pas eu de souci. Mais en tout cas, la mairie du Barcarès, pour des raisons pas légitimes, a quand même payé les frais d’avocat de M. Alain Ferrand.
03:46:21Valentine Oberti
Alors justement, sur cette protection fonctionnelle des élus, c’est ce que vous avez aussi vécu à Médiacités, Jacques ?
03:46:30Jacques Trentesaux
Oui. Alors nous, Médiacités, on s’est créé il y a sept ans et on a eu, au total jusqu’à présent, vingt procédures. Vingt procédures en justice. On en a gagné onze, on en a perdu une, les autres sont à venir. Alors, c’est essentiellement des attaques pour diffamation. Nous, on a beaucoup d’élus qui sont vexés par ce qu’on raconte. Et là où je veux en venir, c’est effectivement cette fameuse protection fonctionnelle. C’est-à-dire qu’ils se font voter, par leur majorité, une protection fonctionnelle en conseil municipal, qui fait que tous ces frais de justice sont pris en charge par la collectivité, c’est-à-dire par les contribuables. Et cela, même s’ils sont attaqués pour des motifs qui n’ont parfois pas grand-chose à voir avec leur fonction, qui ont un rapport avec un comportement, comment dire, qui n’est pas normal, qui n’est pas directement lié à leur fonction de maire. Et du coup, tout est pris en charge. Ils ne viennent jamais aux audiences. Ils n’hésitent pas à faire appel. Un procès, pour nous, c’est à peu près 5 000 euros en première instance. Vous doublez la mise quand vous passez en appel. Heureusement, on a un avocat qui nous fait des prix, mais nous, on a dépassé les 50 000 euros de dépenses en justice. Et je vous ai dit tout à l’heure qu’on a gagné nos procès. Mais c’est ça qui est terrible : c’est l’asymétrie entre les justiciables. Parce que même quand on gagne en justice, on perd financièrement parce que c’est du droit pénal, le droit de la presse. Et c’est très, très difficile d’obtenir des dommages et intérêts, contrairement au droit civil. Donc il y a une asymétrie entre les justiciables qui est absolument insupportable. Et il devrait y avoir, en fait, une sorte d’instance indépendante qui juge si, oui ou non, on peut accorder une protection fonctionnelle à un élu. Est-ce que ça correspond ? Est-ce qu’il se défend parce que c’est dans la droite ligne de son activité de maire ? Ou est-ce que, globalement, ça n’a rien à voir parce que, par exemple, il a confié un logement municipal à une adjointe par complaisance ? Voilà.
03:48:44Valentine Oberti
Toi, Grégoire, tu es journaliste indépendant pour Reporterre. Donc toi, tu as carrément été poursuivi pour avoir couvert une action de faucheurs volontaires.
03:48:55Grégoire Souchay
Oui. J’habite un territoire rayonnant qui est l’Aveyron, où beaucoup aiment aller se balader, et il se trouve que moi aussi, j’ai un goût prononcé pour la randonnée quand, effectivement, je ne dépanne pas les gens avec Pôle emploi. Demandez vos droits ! Et il se trouvait qu’en reportage, fin 2021, je suis allé couvrir, pour Reporterre, une action de faucheurs volontaires qui se sont introduits dans un entrepôt qui contenait des sacs de semences qu’ils estimaient être des OGM. Et donc, pour avoir fait ça, comme une collègue de Mediapart, comme un collègue de l’AFP, eh bien, il se trouve que j’étais la seule personne poursuivie pour vol et dégradation en réunion. La poursuite a duré un an et demi et, grâce à une forte mobilisation, et je remercie encore toute la profession, les tribunes, etc., les soirées de soutien, Reporterre, Hervé Kempf qui a porté tout ça, le rédacteur en chef, et en tant que pigiste, mine de rien, si on défend le salariat aussi, c’est parce que ça nous protège juridiquement dans une rédaction. Il ne faut pas l’oublier, cet aspect-là. Et on a fini par obtenir la relaxe par le tribunal. Et même, j’ai pu couvrir le procès des faucheurs juste après, en changeant de banc. Par contre, on a quand même dû payer les frais d’avocat puisqu’on est au pénal et, au pénal, eh bien, on ne peut pas être remboursé de nos poursuites. Je ne suis pas le seul à avoir eu des poursuites à Reporterre. C’était la plus grave, mais d’autres collègues en ont fait les frais. Je pense à Pierre Isnard-Dupuy, qui n’a pas pu être là ce soir, qui est pigiste du collectif Presse-Papiers à Marseille, et avec un collègue photographe, ils ont été poursuivis parce qu’ils se sont introduits sur une propriété privée où on construisait un parc photovoltaïque à la place d’une forêt. Il se trouve que des militants ont fait une action et ils ont couvert cette action. Et puis le dernier exemple, c’est Alexandre-Reza Kokabi, journaliste permanent de la rédaction de Reporterre. Lui, il a été, en 2020, suivre une action d’Extinction Rébellion qui est allée sur un tarmac d’aéroport et on a appris la semaine dernière, il y a une dizaine de jours, qu’il était poursuivi pour une amende, et il a finalement été relaxé. Et même, pour la première fois, on a obtenu une petite chose nouvelle : c’est que le tribunal a estimé que la condamnation constituerait une ingérence disproportionnée dans les droits fondamentaux à la liberté d’expression et d’information. Et donc, on a récupéré 1 000 euros sur la procédure, ce qui n’est pas beaucoup, mais c’est la première fois qu’un tribunal reconnaît que ces types de poursuites… Et qui ne sont pas exactement les mêmes : ce n’était pas en diffamation, ce n’est pas sur le droit de la presse, là, c’était sur du pénal, c’était sur des amendes. Et donc, on a, dans ces trois exemples, et Reporterre n’est pas le seul, mais nous, c’est vrai qu’on a une fâcheuse tendance à aller sur des terrains de lutte, des terrains de mobilisation, que ce soit le barrage de Sivens, que ce soit les ZAD, que ce soient les actions militantes d’Extinction Rébellion, de blocage d’autoroutes. On a cette faculté d’être en reportage et on doit pouvoir, vu qu’aujourd’hui on utilise des outils contre nous, eh bien, on doit, en tant que journalistes, être protégés dans notre travail et être assurés de pouvoir continuer à le faire.
03:52:04Valentine Oberti
Et c’est tout à fait normal. Et d’ailleurs, il y a des propositions des États généraux de la presse indépendante qui seraient donc d’avoir une immunité pour les journalistes contre les poursuites pénales, et des immunités qui doivent s’étendre aux actes de divulgation et aux actes indirects qui tendent à assimiler les journalistes aux personnes dont ils couvrent les actions. C’était exactement ce qui était arrivé.
03:52:24Grégoire Souchay
Et en fait, je rajoute quand même qu’il faut mesurer… Nous, à Reporterre, en tout cas, c’est comme ça qu’on le porte : le climat se dégrade. Et je veux dire, pas qu’au point de vue climatique, pas qu’au point de vue environnemental, mais aussi au point de vue social, économique. Et dans cette dégradation, dans cette situation qui se tend, et on le sent dans les conflits sur le terrain, on le sent dans les enjeux, on doit pouvoir être là. On doit pouvoir être là parce qu’un journaliste indépendant, il doit pouvoir raconter indépendamment, bien sûr, des pouvoirs, bien sûr, des industries, mais aussi des militants, parfois. Parce que les militants ont un discours propre, ont leurs propres médias parfois, mais on doit pouvoir raconter aussi ce qui se passe dans les milieux militants, librement et d’une manière indépendante. Et pour pouvoir être là, pour pouvoir dire ce qui se passe, dire la réalité de ce qu’on observe et la confronter avec les méthodes journalistiques, eh bien, il faut qu’on ait cette protection. Le climat n’est pas une matière dans un coin, je le précise, c’est un sujet qui est transversal pour tout le monde. Et nous, journalistes qui traitons ces sujets environnementaux, on est d’autant plus exposés que c’est là que se nouent énormément de nœuds, avec les questions policières aussi, mais énormément de nœuds des conflits qui se jouent aujourd’hui, alors que derrière, c’est souvent des batailles juridiques, c’est souvent des batailles pour obtenir un jugement, pour obtenir jusqu’à l’application d’une loi qui existe sur l’environnement. Et nous, journalistes, parce qu’on est là à suivre ce que font des personnes qui réclament le respect de la loi, on est poursuivis nous-mêmes et mis en illégalité. Donc c’est pour ça que ce n’est pas pour un traitement de faveur, ce n’est pas parce qu’on demande une immunité, comme certains élus essaient de se l’arroger avec certains tribunaux, suivez mon regard, hier. C’est pour qu’aujourd’hui, on puisse continuer à travailler et à exercer notre liberté. Si on n’avait peut-être pas eu ces poursuites, on n’exigerait pas ces nouveaux droits, mais on a besoin de cette immunité de poursuites pénales et aussi de pouvoir, effectivement, dévoiler les documents, de revenir sur la loi sur le secret des affaires aussi, qui, effectivement, nous empêche de dévoiler ce qui se passe dans les entreprises. Et on peut penser aux entreprises comme Total et d’autres, qui aujourd’hui préparent des bombes carbone et préparent d’énormes projets pétroliers climaticides. Il faut qu’on puisse le dire et le raconter.
03:54:37Valentine Oberti
Et une question pour vous deux, Grégoire et Jérémie. Vous êtes tous les deux journalistes indépendants, donc pigistes. Donc, en effet, prendre du temps pour sa défense, c’est du temps qui n’est pas rémunéré, c’est du temps que vous ne passez pas à couvrir des sujets qui vous rapportent un salaire. Est-ce que ça vous dissuade de mener des enquêtes difficiles ou est-ce que vous avez quand même encore l’enthousiasme, l’envie et le courage de vous frotter à des sujets à risque judiciaire ?
03:55:04Jérémie Demey
Mais j’ai envie de dire, moi, je suis quelqu’un de très têtu. Je ne suis pas passionné par l’argent. J’avais bien compris qu’il y en avait besoin pour vivre. En tout cas, c’est ce qu’essaie de m’expliquer mon banquier. Mais je suis réellement têtu. Donc non, malheureusement, ça ne m’empêche pas de… Voilà, j’ai toujours envie de faire ce métier et d’aller au plus profond. Je voudrais juste rebondir sur ces propos. Évidemment que c’est important et c’est quand même fou de se dire : on est en démocratie, on est obligés de demander ça, que les journalistes, finalement, ne soient considérés uniquement que comme des observateurs et non comme des acteurs d’une manifestation. Mais c’est aussi faire en sorte que les policiers et les gendarmes arrêtent de nous arrêter quand on suit les manifs. Il y a eu des manifestations contre la réforme des retraites. Un grand nombre de journalistes ont été mis en garde à vue, libérés ensuite : « Ah, excusez-nous, on n’a pas fait gaffe. » Oui, mais en attendant, ils ont passé une nuit en garde à vue dans des conditions assez, assez compliquées. Alors c’était bien, ils ont pu témoigner de ce qui se passait dans les commissariats. Donc ça, au moins, ça a été l’avantage. Mais ce n’était pas le but, quand même. Et ça, c’est inadmissible. Je vous rappelle : nous sommes en démocratie et la presse est un contre-pouvoir et fait partie de la démocratie, c’est une pierre angulaire de la démocratie.
03:56:12Valentine Oberti
Et sur ce point, j’ajoute qu’on a failli avoir un article 24 dans la loi Sécurité globale qui allait nous empêcher de filmer la police lors des manifestations, et que lors des révoltes des Gilets jaunes, il y a eu de nombreux journalistes blessés en couvrant ces manifestations. Donc il y a le terrain judiciaire, mais aussi le terrain tout court qui peut également…
03:56:33Jérémie Demey
Et des journalistes blessés, certains d’entre eux avaient déjà couvert ce qu’on appelle les théâtres d’opérations, c’est-à-dire des guerres, que ce soit en Irak ou en Afghanistan. Ils n’ont pas été blessés, ou pas trop blessés. Ils ont même couvert les Printemps arabes, qui ont souvent été très, très violents. Mais là, ils étaient sur les Champs-Élysées et ils se retrouvent blessés, et ça ne choque personne. C’est quand même assez grave.
03:56:58Valentine Oberti
Sur les procédures-bâillons, Tiphaine, il y a une directive européenne qui est en projet, inspirée du cas de la journaliste maltaise Daphne Caruana Galizia, qui était une journaliste d’investigation, qui a enquêté sur la corruption, qui a été assassinée pour ça, mais qui, avant, était victime de harcèlement judiciaire. Est-ce que tu peux dire, en gros, ce que prévoit cette directive et si elle est à la hauteur de l’enjeu de protection ?
03:57:21Tiphaine Beau de Loménie
D’abord, merci de rappeler le cas de Daphne. Je pense qu’il est très important et très emblématique parce qu’il nous rappelle que, finalement, les procédures-bâillons, ça peut être les signes avant-coureurs de représailles beaucoup plus graves. Donc c’est un phénomène qu’on ne doit absolument pas laisser impuni. Effectivement, le législateur européen s’est saisi de cette question suite à l’assassinat de Daphne en 2017. Et depuis 2022, il y a une proposition de directive qui est sur la table. Cette proposition de directive, elle a fait l’objet d’un accord hier soir entre les institutions européennes. Ce qu’elle prévoit, c’est notamment un mécanisme de rejet rapide des procédures qui sont intentées contre des actes de participation au débat public. Alors, on n’a pas encore le texte final de l’accord qui a été passé hier soir, mais on sait déjà qu’a priori, ce texte, il ne va pas couvrir tout un tas de situations comme ces situations qui viennent d’être décrites et qui sont extrêmement graves. Et c’est pour ça que nous, on a besoin, au niveau français, d’aller plus loin. C’est pourquoi on a besoin de ces immunités de poursuites au plan civil, au plan pénal. Et on a aussi, bien évidemment, besoin de ces mécanismes de rejet rapide, mais il faut qu’on aille plus loin que ce texte de directive.
03:58:43Valentine Oberti
L’autre enjeu, au-delà de ce qui se passe devant la justice, c’est de faire primer l’information sur le secret. Est-ce qu’un journaliste doit se soumettre au secret-défense ? La réponse est plutôt non. Au secret des affaires, pareil. Au secret industriel, au secret tout court. Le principe est de résister à ces différents secrets qui n’ont cessé, ces dernières années, de s’étendre. Le secret des affaires, Jacques, à Médiacités, vous l’avez aussi éprouvé, notamment, petite anecdote rapide, sur le cas du contrat entre l’État et l’entreprise qui devait gérer la concession de l’autoroute A69. J’ai un peu…
03:59:25Jacques Trentesaux
Voilà, j’ai un peu pitié de vous parce que ça fait, je sais pas, quatre heures que vous y êtes, ou presque. Donc je vais vous raconter une histoire. Mais une histoire en vrai. En trois minutes. En trois minutes chrono. C’est une histoire toute récente. Elle remonte au 16 novembre. Elle concerne Isabelle Jarjaille, qui est une de nos pigistes régulières à Médiacités. Isabelle a une qualité fantastique, c’est qu’elle adore les contrats de concession de services publics. Voilà. Et elle lit tout ce qu’elle trouve, tout ce qu’elle peut trouver. Et donc, sur le contrat qui lie l’État à la société constructrice et concessionnaire de l’A69, autoroute entre Toulouse et Castres, projet d’autoroute, elle s’est dit : « Mais c’est bizarre, on a le contrat, mais on n’a pas les annexes du contrat. » Et un contrat sans lire les annexes, c’est comme si vous ne regardiez pas les petites clauses. Donc elle a fait une demande officielle à la Direction générale des infrastructures, des transports et des mobilités du ministère pour avoir accès aux annexes. Je rappelle, c’est quand même un contrat qui lie l’État, donc qui nous lie, à un concessionnaire privé. Alors, elle a envoyé un mail, un deuxième, un troisième, et puis elle a eu la surprise de s’entendre dire : « OK, vous pouvez venir, mais ce sera sur place, à La Défense, tour Séquoia, quinzième étage, et vous serez accompagnée par une fonctionnaire du ministère. » Et donc elle habite Rennes, elle a pris le TGV, Médiacités paye ses notes de frais, OK, et c’est normal, mais donc vous comprenez un peu la logique. Donc elle arrive ce matin-là, ce jeudi 16 novembre, au pied de la tour Séquoia. Il pleut, il fait moche. Elle monte avec la fameuse fonctionnaire et elle se retrouve dans une salle anonyme. Là, il y a une liasse de 550 pages qui correspond aux annexes du contrat. La fonctionnaire se met en face d’elle, sur la table. Il n’y a rien dans la pièce. Elle ouvre son ordinateur portable et se met à travailler. Et on a donné deux heures à Isabelle pour éplucher les 550 pages. Alors, coup de chance, elle, elle sait où regarder. Donc elle va directement aux annexes 18 à 22. C’est là où il y a les données chiffrées. Et là, horreur : l’essentiel des informations, toutes les informations chiffrées, sont biffées, et beaucoup d’informations sont raturées. Donc elle finit par repérer des petits trucs qui n’ont jamais été écrits, d’ailleurs, sur les annexes du contrat. Je ne rentre pas dans les détails parce que je n’ai que trois minutes. Peu importe. Mais surtout, et c’est là où le truc est incroyable, c’est que, déjà, elle demande si elle peut photographier. On lui dit : « Non, je n’ai pas reçu l’autorisation, vous n’avez pas le droit de photographier. » Et elle se rend compte…
04:02:18Valentine Oberti
Elle peut prendre des notes, au moins ?
04:02:19Jacques Trentesaux
Elle prend des notes et elle se rend compte qu’il y a des passages qui concernent le prix du péage qui ont été biffés au nom du secret des affaires. Et là où c’est fou, c’est que le prix du péage, il est public et il est même sur le site d’ Atosca. Ça veut dire qu’il y a eu un excès de zèle de la part du ministère de l’Infrastructure et des Transports pour biffer, au nom du secret des affaires, des choses qui, finalement, sont accessibles par ailleurs. Alors, c’est un peu l’exception parce qu’il y a d’autres choses qui sont biffées et pas accessibles par ailleurs, mais vous vous rendez compte qu’au nom du secret des affaires, qui est une notion extrêmement floue, on peut tout censurer. Et c’est une vraie plaie pour nous parce que ça complexifie, vous l’avez compris, grandement notre tâche.
04:03:03Valentine Oberti
Un autre secret dont Disclose a fait les frais ces dernières semaines, et qui a eu un fort retentissement, et pour cause, puisque c’était une première et on espère qu’il n’y en aura pas d’autres, c’est le secret-défense, souvent brandi, et cette fois non pas par des entreprises privées, mais par l’État lui-même, par les ministères, pour déployer quantité de moyens pour empêcher les infos d’intérêt public de sortir. Et en ça, le cas d’Ariane Lavrilleux, qui a fait des révélations importantes sur l’armement français en Égypte, a été emblématique.
04:03:34Leïla Minano
C’est septembre, il est six heures du matin, on n’est pas très loin du Vieux-Port, à Marseille. Notre journaliste ouvre la porte à moitié endormie. Six hommes en armes lui disent : « Ben voilà, on va perquisitionner votre domicile. Pour aller plus vite, donnez-nous tout ce que vous avez sur les dossiers qui nous intéressent. » Notre journaliste refuse. Par ailleurs, elle est malade, donc du coup elle demande à avoir accès à ses médicaments, elle demande à pouvoir avoir accès à un certain nombre de choses qui lui sont refusées. Donc pendant des heures, on fouille ses livres, son bureau, on met des clés USB sur son ordinateur, on lui utilise son téléphone… Pardon. On lui saisit son ordinateur, son téléphone portable, et enfin on lui annonce qu’elle doit préparer un sac pour partir en garde à vue. Donc du coup, là, encore une fois, vous avez l’impression que je vous décris une scène avec une criminelle saisie par un parquet antiterroriste, etc. Mais non. Le seul crime d’Ariane Lavrilleux, jusqu’à preuve du contraire, c’est d’avoir révélé des faits d’intérêt public. Et donc, c’est comme ça qu’on va la traiter. Peut-être que certains d’entre vous connaissent la suite. Elle va être emmenée en garde à vue pendant 48 heures. Pendant 48 heures, on va la mettre en cellule. Encore une fois, sans accès à ses médicaments, sans accès à des couvertures. Elle va faire venir un médecin, un médecin qui va constater son état de déshydratation à l’intérieur de la cellule. Donc on en est là. Et effectivement, voilà comment Ariane Lavrilleux a été traitée le 19 septembre dernier. J’ai envie de vous dire que pour nous, au-delà du choc, ça a été le point d’orgue, en fait, d’une série de pressions, de convocations par les services. Comme le disait le collègue de Reporterre, c’est qu’on n’est pas devant la chambre qui s’occupe du droit de la presse, on ne parle pas de diffamation, de choses sur lesquelles on est habitués à se défendre. Nos avocats ne sont même pas habitués à défendre des cas comme celui-là. Normalement, ce sont des avocats spécialistes qui défendent des terroristes qui sont devant ces cours-là. Eh bien, ce n’est pas le cas. Chez nous, on est traités comme ça. Donc du coup, bon, effectivement, tout ça est révoltant, mais ce qu’on voulait dire aussi à Disclose, c’est qu’on a bénéficié d’une solidarité unanime de la part de la profession, et je pense que ça, c’est quelque chose qu’il faut dire. Cette solidarité, on espère qu’elle va se reproduire puisque, quand vous écoutez les collègues, quand vous nous écoutez, ça devient de plus en plus récurrent. Ce qui devient l’exception à chaque fois finit par devenir la règle, et c’est en ça que la situation, pour nous, est de plus en plus inquiétante aujourd’hui. Ariane Lavrilleux est sortie, mais une mise en examen potentielle plane sur sa tête. Et une mise en examen, c’est une épée de Damoclès. C’est-à-dire que, potentiellement, la mise en examen, ce sera compromission du secret de la défense nationale. Compromission du secret de la défense nationale, c’est potentiellement une peine de prison au bout. Et ça veut dire ça, en fait. Ça veut dire : qu’est-ce qu’on fait ? Est-ce que j’ose enquêter encore sur des questions de ventes d’armes, sur des questions de compromission du secret de la défense ? Bon, spoiler alert, Ariane va continuer. Mais quoi qu’il en soit, c’est quelque chose qui est très inquiétant pour l’ensemble de la profession et qui ne doit pas faire jurisprudence. Voilà. Donc du coup, encore merci aux confrères, aux consœurs qui ont été solidaires, pour les tribunes qui ont été signées, pour la mobilisation aussi, par ailleurs, de certains élus, qui s’est manifestée jusqu’au niveau européen, puisque effectivement, par ailleurs, l’attitude de la France a choqué jusqu’au plus haut niveau. Les autres pays regardaient en disant : « Qu’est-ce qui se passe ? Ils sont en train de mettre en prison une journaliste. » Et donc ça, pour nous, ça a été quand même clé dans cette procédure. Et ce qu’il faut dire…
04:09:02Valentine Oberti
Ce qu’il faut dire, c’est que quand on s’attaque à une journaliste comme ça, sa situation personnelle et le principe d’attaquer une journaliste sont évidemment condamnables en soi, mais ce qu’il y a derrière, c’est la recherche de la source. C’est ça qu’il faut bien préciser, en fait. Ce qui est menacé au travers de l’arrestation et de la perquisition chez Ariane Lavrilleux, c’est l’information et c’est l’accès à l’information. Sans source, on n’a pas d’info. Et là, ce qui s’est passé, le but de la procédure, je pense qu’on peut l’affirmer sans vraiment prendre de risque, c’est qu’en fait, on cherche les sources de la journaliste. Et ce n’est pas la première fois que ça arrive, puisque Disclose a déjà été confronté à ça, mais d’autres médias aussi. Je l’ai aussi été personnellement. Là, elle sera peut-être mise en examen, il y aura peut-être un procès public, ou pas d’ailleurs, puisqu’il y a du secret de la défense nationale. Mais parfois, ça ne va pas jusque-là et l’enquête préliminaire peut aboutir à un classement sans suite. C’est ce qui s’est passé pour des sujets relevant des armes et de la guerre au Yémen, et un classement sans suite avec un rappel à la loi, qui n’est pas quelque chose d’anodin et de neutre. Un rappel à la loi, c’est aussi une épée de Damoclès qui dit qu’en gros, si vous vous rendez à nouveau coupable, entre guillemets, de la même infraction, c’est-à-dire la compromission du secret de la défense nationale, même dans le but d’informer avec des faits d’intérêt public, eh bien, vous êtes susceptibles à nouveau de poursuites. Donc voilà, tout ça, ce sont des coups de canif au droit à l’information, qui est un droit fondamental. Même de gros coups, parce que le canif, c’est peut-être un peu gentil. Et en tout cas, tout cela a pour but de dissuader l’enquête et de dissuader les sources de parler. Grégoire, tu voulais ajouter quelque chose. Je pense qu’il nous reste quelques minutes.
04:10:47Grégoire Souchay
Oui, c’est pour donner une perspective, peut-être, de riposte, en fait. Parce qu’il y a se battre pour conserver nos droits, pour les maintenir, mais qu’est-ce qu’on fait maintenant en retour ? Et il y a une petite idée qui me traverse la tête, et je me dis que c’était ce soir que je pouvais la proposer, vu qu’en plus, il y a plein de gens qui ont très envie de faire des enquêtes, etc. Tu demandais tout à l’heure si ça altère mon intérêt pour enquêter, etc. Pas du tout. Par contre, ça change ma manière de travailler, oui. Alors, je ne vais pas mettre un brassard. Effectivement, je fais un peu plus attention, déjà, à savoir si je suis identifié par les collègues journalistes sur place quand je suis sur une action. Je repère le capitaine de gendarmerie. Voilà, j’essaie de faire ça. Mais surtout, je pense qu’on l’a vu à une échelle internationale quand il y a eu l’assassinat d’une journaliste à Malte. Je n’ai plus son prénom en tête.
04:11:35Une voix
Daphne.
04:11:36Grégoire Souchay
Daphne, voilà. Et il y a eu cette mobilisation plus globale pour dire : on n’enterre pas une enquête en tuant un journaliste, l’enquête se fera de toute façon. Et ça s’est fait dans plein de pays du monde. Mais je me dis que, vu que là, on a des attaques… Alors, je ne parle pas de Disclose, parce que vous, c’est carrément le complexe militaro-industriel, on va dire, donc c’est un peu plus lourd, et l’État. Mais par contre, partout, on est attaqués localement dans des petits médias, mais des médias qui vont vraiment gratter, et on a ces pressions, comme moi avec un procureur en Aveyron, donc c’est quelque part aussi l’État. Eh bien, je me dis : OK, vous avez voulu embêter un journaliste que vous pensiez isolé ? Eh ben, venez, venez, collègues ! En Aveyron, moi, j’ai plein de dossiers, j’ai pas le temps de les traiter. J’ai plein de sujets. J’ai plein d’idées d’enquêtes, de reportages que j’ai pas le temps de mener parce que, moi, je suis sur certains sujets, environnement, climat, énergie, et il y a plein de choses à faire. Ils ont voulu embêter un journaliste indépendant en Aveyron qu’ils pensaient peut-être tout seul, isolé dans sa campagne ? Bah écoutez, bienvenue, bienvenue en Aveyron. On y mange bien, pas toujours végétarien. On peut vous indiquer de bons logements sympathiques et il y a plein de gens qui ont des choses à dire, à raconter. Je pense que ça peut être une idée : vous attaquez un journaliste, eh ben, il y en a dix qui rappliquent, et dix enquêtes qui sortiront sur ce qui se passe dans les départements, ce qui se passe dans les régions. Et ainsi, on va montrer qu’on ne s’attaque pas impunément à des journalistes en France. Stop !
04:13:21Valentine Oberti
C’est vrai que ce qu’a créé le collectif Forbidden Stories, avec le fait de continuer les enquêtes de celles et ceux qui ont été empêchés de le faire à travers le monde, dans des pays pas forcément démocratiques où la liberté de la presse n’est pas respectée, pourrait, dans une autre mesure, et toute comparaison étant limitée, s’appliquer en France. En effet, on pourrait imaginer aussi reproduire et republier des enquêtes censurées ou des papiers qui ont pu faire l’objet de poursuites. Ça pourrait être une manière d’être collectif. Et on n’a pas encore parlé des lanceurs d’alerte, dont le statut doit être amélioré. Mais, par exemple, dans le cas d’éventuelles sources, il y a des domaines entiers qui échappent à la capacité d’avoir des lanceurs d’alerte. Quand on a des sources, par exemple dans la défense, il n’y a pas de statut de lanceur d’alerte quand on révèle des informations dans la défense. C’est quelque chose qu’il faut changer.
04:14:20Tiphaine Beau de Loménie
Je pense que ce que dit Grégoire est super important. C’est-à-dire qu’on ne peut pas être juste dans une logique…
04:14:26Une voix
Trois minutes maximum, s’il vous plaît. Deux minutes, ce serait bien.
04:14:30Tiphaine Beau de Loménie
On ne peut pas être uniquement dans une logique réactive face aux attaques, face aux procédures-bâillons, face aux poursuites qui visent à identifier et à intimider les sources. Il faut qu’en fait, on change la logique. Il faut que l’on change cette asymétrie d’information et il faut changer complètement la donne et le paradigme, et qu’on se dise que la priorité, c’est de favoriser l’accès à l’information, c’est de favoriser un terrain fertile et accueillant, notamment pour les lanceurs d’alerte. Effectivement, il y a encore plein de domaines dans lesquels soit ce n’est pas possible de lancer l’alerte, soit c’est un parcours du combattant. Il faut absolument, là aussi, que le législateur français agisse, qu’il élargisse ce statut de lanceur d’alerte, qu’il le donne aux organisations qui accompagnent les lanceurs d’alerte, et il y en a beaucoup. Moi, je parle pour Sherpa. On est une organisation de juristes, on travaille avec des communautés, on travaille avec des lanceuses et des lanceurs. Nous, on n’a pas la protection des sources, donc travailler avec ces gens-là, pour nous, c’est exposant pour eux. Donc il y a plein de choses à faire pour améliorer les protections et le statut des lanceurs d’alerte et favoriser une vraie culture de l’alerte publique, une vraie culture de l’information. Et pareil, sur tout ce qui est procédures d’accès aux documents administratifs, c’est plus possible qu’on mette des mois, voire des années, à obtenir des documents d’intérêt général qui sont complètement caviardés, au final, qu’on doive aller se battre devant les juridictions administratives pour obtenir finalement une décision qui dit : « OK, vous avez le droit d’avoir ce document. » Ça, c’est plus possible. Donc ça aussi, il faut changer ces procédures. Et donc, je vous encourage à lire toutes les propositions qui portent sur ce sujet et qui l’expliquent très bien.
04:16:16Valentine Oberti
Merci.
04:16:26David Dufresne
Il ne faut pas rester là, dispersez-vous. Merci beaucoup. Dispersez-vous, il ne faut pas rester là.
04:16:33Nora Bouazzouni
Il nous reste un sac abandonné, retard RATP. Sac abandonné. Voilà, bravo.
04:16:41David Dufresne
Alors, dernière intervention, enfin, avant-dernière. Veux-tu présenter ou c’est Charlotte, directrice…
04:16:47Nora Bouazzouni
Clavreul.
04:16:48David Dufresne
Directrice du Fonds. La boss, la vraie boss du Fonds. Comment ? Pourquoi tu me regardes comme ça ? Bonnet, c’est pas… Enfin bref, c’est le président. Donc Charlotte, qui a œuvré nuit et jour pour que cette manifestation ait lieu. Donc vous pouvez l’applaudir. Vous pouvez l’applaudir, oui. Avec toute son équipe. Et maintenant…
04:17:20Charlotte Clavreul
Il n’y a pas que moi qui ai travaillé, il y a tous les médias qui participent.
04:17:27David Dufresne
Eh bien, on te laisse présenter la personne qui arrive tout de suite. On te laisse nous dire qui c’est.
04:17:31Charlotte Clavreul
Ce n’est pas une surprise, mais c’est toi Mortaza, si tu veux bien me rejoindre sur scène. Donc, Mortaza Behboudi. Bonsoir, Mortaza. On est très contents que tu aies accepté de participer à ces États généraux de la presse indépendante. Voilà, et accepté de parler de ton histoire. Donc, tu es journaliste, tu es collaborateur de nombreux médias français, tu es interprète également. Depuis 2015, tu as fait de nombreux voyages en Afghanistan. Tu en as fait plus d’une dizaine ou d’une quinzaine. Et le 7 janvier 2023, alors que tu étais en reportage et que tu étais en train de photographier des étudiants à l’université de Kaboul, tu étais en plus en reportage pour France Télévisions, Radio France et Libération, tu as été arrêté par le pouvoir en place et tu as été incarcéré. Tu as fait un séjour très long dans plusieurs prisons, et notamment des prisons afghanes et des prisons du renseignement taliban. Tu as été interrogé, tu as été torturé. Les autorités ont refusé de te considérer comme un journaliste et tu as été soupçonné d’être un espion du gouvernement français. Et après plusieurs mois de bataille acharnée, tu as été libéré le 18 octobre de cette année et, deux jours après, tu es arrivé en France. Voilà. Moi, j’avais trois questions à te poser. Pendant tous ces mois où tu as subi ces violences en prison, durant toute cette période, est-ce que tu étais informé du comité de soutien qui avait été créé par ta femme en France et de ce comité de soutien qui était actif et qui se battait pour ta libération ? Et comment tu l’as vécu ?
04:19:50Mortaza Behboudi
Oui, bonsoir. Merci beaucoup. Oui, alors, au début, j’étais devant l’université de Kaboul, en train de faire un reportage pour le journal Libération et, plus tard, pour France Télévisions et Radio France. Mais à ce moment-là, j’ai été arrêté par le service de renseignement des talibans, le réseau Haqqani, qu’on appelle l’ombre d’Al-Qaïda, qui a aidé Al-Qaïda pour les attentats de septembre. Et donc, en fait, ils m’ont emmené dans un bureau local du renseignement des talibans. Puis voilà, vous savez, dans ces pays-là, ce n’est pas facile de vivre dans une prison du renseignement, notamment locale, où il n’y a pas de fenêtre, il n’y avait rien, il n’y avait même pas de lumière. Ils m’ont gardé dix jours. Je ne savais pas où c’était parce que mes yeux étaient bandés, mes mains, mes pieds étaient menottés. Puis j’ai été transféré au centre du renseignement. Ils me disaient : « Si tu ne parles pas, si tu ne nous dis pas que tu es un espion pour les services français, qui t’envoient de l’argent pour la résistance en Afghanistan, on va te tuer. » Ils étaient prêts à tirer. Voilà. Et puis, après plus d’un mois, un agent du renseignement vient me prendre par derrière, en me frappant avec des coups de pied, et me dit : « Sale Hazara. » Je fais partie d’une minorité ethnique en Afghanistan, les Hazaras. « On ne peut pas te tuer parce que vous êtes partout dans les médias. » Et il me frappait et me fouettait. Et puis voilà, ils m’ont jeté encore dans une cellule. Et je me suis dit : mes collègues, en fait, ne m’ont pas abandonné. Ils sont en train de tout faire pour moi, notamment ma femme, Alexandra, qui est là dans la salle. C’est notamment grâce à elle. Vous voyez, elle est danoise, elle ne parle pas français, elle parle anglais. Elle s’est installée à Paris pour, en fait, me libérer. Bah voilà, je suis libre aujourd’hui. Elle a mobilisé une quinzaine de rédactions avec qui je bossais. Elle a créé le comité de soutien partout en France, organisé des événements. Elle a travaillé 24 heures sur 24 alors qu’elle est étudiante en architecture.
04:22:53Charlotte Clavreul
Merci, Mortaza. Maintenant que tu es revenu en France, ça fait un peu plus d’un mois maintenant, ça fait un mois et demi. Comment tu vis ce retour à cette vie normale ? Enfin, entre guillemets, si j’ai envie de dire, une vie normale. Comment tu arrives à te réinstaller, à reprendre un rythme ? Est-ce que tu arrives à reprendre un rythme normal après tous ces mois de détention ?
04:23:22Mortaza Behboudi
Oui, alors, c’est pas du tout facile. D’abord, je suis toujours, en fait, ma psychiatre et mon psychologue à l’hôpital militaire Bégin, à Saint-Mandé. Et j’ai beaucoup de rendez-vous administratifs. Étant journaliste indépendant, en même temps avec une double nationalité franco-afghane, l’État, en fait, ne m’aide pas beaucoup et, en même temps, parfois, je suis mal traité dans les ministères. Et donc voilà, c’est très difficile, en fait. Beaucoup de rendez-vous médicaux, beaucoup de… Déjà, j’arrive pas à dormir la nuit, des cauchemars, des crises d’angoisse, des médicaments à prendre tout le temps, voilà. Et puis aussi les rendez-vous administratifs. Heureusement qu’en France, on sait ce que c’est. Ah oui, là, sur le système, déjà, en fait, je n’existe plus pour le système. Et heureusement qu’en fait Mediapart m’a beaucoup aidé. Déjà, je suis pigiste pour Mediapart, mais je n’étais pas sur place pour Mediapart. Ils m’ont pris un avocat, en fait, pour m’aider pour mes rendez-vous administratifs. Et donc voilà, c’est vraiment très difficile à gérer, tout, en fait, en même temps, tout seul, quoi. Mais oui, j’essaye, en fait, de reprendre ma vie quotidienne d’avant. Et voilà, avancer. J’ai envie de bosser, en fait. Voilà, travailler, parce qu’on a besoin aujourd’hui de parler surtout de l’Afghanistan, où il y a de moins en moins de journalistes. Tout est censuré aujourd’hui en Afghanistan. Les journalistes occidentaux ne peuvent plus aller en Afghanistan pour faire des reportages, alors qu’il y a un an, on pouvait y aller. Même les journalistes indépendants pouvaient partir toujours depuis Paris. Là, ils ne délivrent plus de visas, par exemple, on ne peut plus y aller. J’ai moi-même accompagné des journalistes indépendants depuis Paris à Kaboul. Depuis, en fait, 2021, j’ai fait au moins une vingtaine d’allers-retours, et donc presque tous les mois, pour une quinzaine de rédactions françaises. On a fait de grands reportages, on a gagné des prix, et on a surtout voulu donner la parole aux Afghans et aux Afghanes, dont aujourd’hui on parle de moins en moins.
04:25:51Charlotte Clavreul
Du coup, ma dernière question, c’est, par rapport à ton histoire, et peut-être pour élargir un petit peu ce débat : quand on t’entend, en fait, on a l’impression qu’en Afghanistan, le journalisme est devenu totalement impossible puisque les journalistes afghans sont incarcérés. Selon toi, qu’est-ce qu’il est encore possible de faire là-bas ? Comment est-ce que l’on peut raconter ce qui se passe en Afghanistan, compte tenu de la situation, compte tenu du fait qu’on ne délivre pas de visas ? Voilà, qu’est-ce que, selon toi, il est encore possible de faire ?
04:26:27Mortaza Behboudi
C’est très difficile pour les journalistes occidentaux, aujourd’hui, d’aller en Afghanistan. Mais il faut passer par quelqu’un. Aujourd’hui, moi, je parle d’aujourd’hui parce qu’avant, c’était plus facile. Pour partir en Afghanistan, il fallait demander un visa à l’ambassade à Paris, puis partir à Kaboul avec un fixeur ou un interprète sur place, un Afghan, et puis voilà, c’est fini, puis on ramenait des images et des reportages. Aujourd’hui, depuis plusieurs mois, les talibans ne donnent plus d’autorisation. C’est-à-dire qu’il faut demander l’autorisation avant, envoyer un mail, puis après la demande est refusée. Pourquoi ? Parce que vous êtes français, parce que vous travaillez pour un journal français, parce que vous travaillez pour un journal européen, et donc parce que vous avez critiqué les talibans avant sur les réseaux sociaux. Parce qu’aujourd’hui, ils regardent tous les réseaux sociaux. Ils regardent, ils vérifient les réseaux sociaux, ils vérifient tout, le background, LinkedIn, tout, Facebook. Même si vous avez liké un post, une publication négative sur les talibans, vous n’allez pas avoir votre autorisation. Donc c’est assez difficile. Mais bien sûr que, si on veut, oui, on peut trouver des solutions pour partir en Afghanistan. Je peux donner des astuces. Et même maintenant, aujourd’hui, moi, j’aimerais beaucoup y retourner. Je peux y retourner, mais malheureusement, je ne peux pas avec ma santé. Et à la fois parce qu’en fait, vous voyez, déjà, j’aimerais parler d’un sujet assez important dans les médias. Je me disais, en fait, au début : je suis en France depuis huit ans. Depuis huit ans, en France. Quand je suis arrivé, je ne parlais même pas un mot de français. J’étais dans la rue, SDF, puis après je lisais les journaux dans le métro. Et à l’époque, en 2015, les journaux français me faisaient peur parce que les titres étaient : « Ils arrivent », « La crise des réfugiés ». Je me disais : « Ils parlent de moi. » Et même maintenant que j’ai un passeport français, je fais partie de la société française, j’ai un passeport, et à l’aéroport, la police regarde, en fait, mon passeport français, et puis après ils disent : « Il est où, le Wardak ? » Parce qu’en fait, la ville de naissance, c’est écrit « Wardak », pas le pays de naissance. Mais ça se dit : il est français, mais la ville de naissance est Wardak. La police me demande : « C’est où, le Wardak ? » Je veux pas, en fait, avoir de problème, qu’ils vérifient, qu’ils revérifient si c’est un faux document ou pas. Je dis : « Ben, c’est en Bretagne. » Et la police m’a répondu : « Ah, je ne savais pas. » Ben maintenant, vous savez, c’est dans le Finistère ! Et maintenant, vous savez que j’adore la Bretagne. Et donc voilà, les astuces, j’ai pas oublié. Si vous voulez couvrir l’Afghanistan, je pense que la plupart d’entre vous sont des journalistes indépendants, peut-être des médias, il faut passer aujourd’hui, comme le font rarement des collègues, par une organisation internationale, l’ONU, pour couvrir un de leurs événements sur place en Afghanistan. Ils peuvent vous donner un accord. Peut-être qu’ils vous prennent aussi en avion, financent une partie. C’est eux qui se chargent des autorisations. Donc l’ONU, sur place, peut vous aider avec une autorisation pour que vous puissiez y aller, pour couvrir un événement de l’ONU à Kaboul, en Afghanistan, puis après, à côté, faire votre reportage. Donc là, c’est possible. Des gens l’ont déjà fait ces dernières semaines. Oui, donc c’est difficile. Mais il faut vraiment, aujourd’hui, comme j’ai dit, en fait, il n’y a plus de médias indépendants en Afghanistan. Il n’y en a plus. Moi, dans la prison, j’ai rencontré des journalistes locaux afghans qui sont en prison depuis plus d’un an et demi, même depuis l’arrivée des talibans. Et leurs familles n’ont plus de nouvelles d’eux. Et ils m’ont dit : « Mortaza, il y a un grand pays derrière toi, c’est la France, ton pays. Et la France peut te faire libérer d’ici. Et s’il te plaît, fais entendre notre voix, parce que nous, on est toujours dans la prison. » Et donc c’est pour ça qu’en fait la moitié des médias afghans ont dû fermer, parce qu’en fait ils étaient menacés. Aujourd’hui, la grande chaîne afghane TOLOnews, qui était indépendante avant, est surveillée par le renseignement des talibans. Et le renseignement des talibans, on ne parle pas que des talibans. Le renseignement des talibans aujourd’hui est géré par le réseau Haqqani. Le réseau Haqqani, c’était un groupe terroriste connu à l’international. Ce sont des anciens prisonniers de Guantánamo qui ont fait des attentats terroristes, qui ont aidé Al-Qaïda à faire des attentats à l’étranger, en Occident. Et notamment Wasiq, qui était le directeur du service de renseignement des talibans, qui est, en fait, un ancien prisonnier de Guantánamo, échangé contre un soldat américain en 2014. Donc ils sont assez dangereux. Et donc, en fait, ils sont prêts… J’ai vu des gens qui étaient tués devant moi dans la prison du renseignement. Donc, comme je l’ai dit, en fait, on a perdu la notion de jour et de nuit. On ne savait pas si c’était la nuit, on ne savait pas si c’était le jour. On entendait les gens qui rentraient, qui travaillaient, il y avait des bruits. On se disait : « Bah là, maintenant, c’est l’heure de travail », et ils commençaient à travailler. Et la nuit, quand il n’y avait plus de bruit : « Bon, là, c’est le soir. » Et on n’était pas autorisés à aller aux toilettes, parfois. Et donc c’était… La nuit, entendre les cris des femmes et des filles afghanes qui étaient aussi à côté, dans la prison des femmes qui était juste à côté, on les entendait, et je me disais : « Ben, Mortaza, tu n’es pas seul. Fais ton travail, t’es un journaliste. » Je me disais : « Peut-être que c’était ton destin. Essaye d’entendre les autres, d’autres prisonniers qui sont là, politiques, et peut-être que tu pourras les raconter plus tard. » Et c’est pour ça que ça m’a beaucoup aidé à tenir, en fait, dans la prison. Même quand on n’arrivait pas à marcher pendant plusieurs semaines parce que, comme je l’ai dit, ils étaient prêts à tirer. Et même maintenant, j’ai beaucoup de traumatismes la nuit, beaucoup de problèmes de santé, parce que je dois toujours aller voir les médecins. Et oui, il faut surtout, quand on part en Afghanistan faire des reportages en tant qu’étranger, faire attention à ce que vous êtes en train de faire, faire confiance à la personne avec qui vous bossez ou travaillez, le fixeur, parce qu’aujourd’hui, les fixeurs qui sont sur place sont des informateurs du régime. Soit ils ne veulent pas travailler, soit ils prennent beaucoup d’argent. Donc on arrive très, très difficilement à travailler en Afghanistan aujourd’hui.
04:34:18Charlotte Clavreul
Merci beaucoup, Mortaza, vraiment, de nous avoir partagé ton histoire. Et on te souhaite vraiment de réussir à nouveau à exercer ton métier.
04:34:40David Dufresne
Merci, merci beaucoup, merci. Ah, OK, encore un objet oublié. RATP, attention, il va y avoir du retard.
04:34:55Une voix
Il est mort ce matin. Le chanteur des Pogues.
04:35:00David Dufresne
Tu peux enchaîner un autre.
04:35:07Nora Bouazzouni
Fondu enchaîné, pas de fondu enchaîné. Ah, Bolloré, je me fais mal ! On va accueillir François Bonnet pour le mot de la fin.
04:35:18David Dufresne
Voilà, le président, qui a tenu à prendre la parole à la fin pour annoncer de très bonnes nouvelles. Merci à vous tous et à vous toutes. Merci à lui, merci à toute l’équipe. Et merci pour votre courage d’avoir tenu aussi longtemps dans cette salle si heureuse.
04:35:31Une voix
Un accident, j’ai failli mourir.
04:35:34François Bonnet
Merci à Nora et à David, vous avez été formidables. Vous avez été formidables, et vous me dédicacerez les masques. Allez, soyez sympas, vous me dédicacez les masques, à vous et non à lui, vraiment. Juste deux mots pour vous remercier d’avoir tenu aussi longtemps. C’est un exploit. Je remercie Jo et toute l’équipe de StreetPress qui a assuré le streaming de cette réunion, et il paraît qu’il y avait beaucoup de gens. Tu confirmes, Jo ? Oui ? Donc voilà, c’est formidable.
04:36:13Une voix
Selon la police, très peu.
04:36:16François Bonnet
Et non, juste pour vous dire un mot sur la suite. La suite, donc, ça va être des réunions en régions. Il y a une demi-douzaine de réunions prévues : Lille, Lyon, Marseille, Nantes, Toulouse, Bordeaux, Clermont-Ferrand. Donc voilà, si vous avez l’occasion… Et Lille ? Vire. Vire ! La ville de la Première ministre. Vire… Donc voilà, merci à tous les médias locaux qui organisent ces réunions, parce qu’on a pu constater que ce n’est pas rien à organiser, voilà. Et puis, pour vous dire donc la suite, ces fameuses propositions, nous allons les envoyer aux parlementaires, aux commissions parlementaires spécialisées, à toutes les fédérations professionnelles patronales. Et il y en a beaucoup dans la presse. C’est les rois des fédérations et des syndicats patronaux. Ils sont beaucoup reçus à l’Élysée. C’est-à-dire que toute éventuelle conquête qui pourrait être actée par les États généraux officiels demeure quand même à la merci d’un rendez-vous en tête-à-tête entre un Bernard Arnault et un Emmanuel Macron, par exemple, quand on connaît leurs liens. Donc voilà, ça sera le problème des États généraux officiels. Ce n’est pas notre problème. Nous, on continue avec vous, avec le maximum de rédactions, avec le maximum de gens de la société. On espère que ces propositions vont diffuser dans les rédactions et dans celles des 91 % et 44 % qu’évoquait Agnès, avec ces chiffres miracles. Et voilà, on pense que ces propositions sont intéressantes à lire parce que, du reste, je dirais, elles ont été faites par beaucoup d’autres gens que nous. Donc on va porter ça, on va continuer. Et pour pouvoir continuer, il faut votre soutien. Et on vous en remercie d’avance et on vous remercie de les faire circuler. Voilà, ce qui est important, c’est d’arriver à installer ce débat dans la société, pour ne pas le laisser aux mains des appareils de communication qui sont assez armés, côté patrons de presse, côté collectivités locales. Et j’ai fini. On a mis… Allez, les Pogues !
04:38:50Nora Bouazzouni
Bravo, bravo à tout le monde. Et on a quand même beaucoup parlé de solidarité ce soir et, moi, ça me fait, à titre très personnel, plaisir de voir à quel point, voilà, ce que ça donne quand on se met ensemble. Voilà, merci beaucoup et allez vous hydrater.

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