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Face au capitalisme pyromane, comment sauver notre avenir climatique ?

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Transcription de l’émission

00:00:00David Dufresne
Socialterriens, Socialterriennes, aupostiens, aupostiennes, c’est la grande cheffe de Socialter, la rédactrice en chef de Socialter. Bonjour. Les aupostiens te connaissent par millions puisqu’ils t’ont vue lundi lors de notre première émission « Faire mieux ». Et il se trouve que nous avions prévu depuis ce printemps de vous donner carte blanche tous les deux mois, au moment où vous sortez vos petites affaires.
00:00:37Elsa Gautier
Merci déjà de l’invitation. On est très honorés de venir porter nos numéros.
00:00:44David Dufresne
Là, j’ai ma collection complète, plus exactement celle que vous pouvez compléter, puisqu’il y a un public, là, à peu près 200 000, 250 000, un peu moins que le pape, pas encore, ça dépend si on prend les chiffres de la préfecture. Bon bref, vous pourrez, si vous le voulez, il y a un stand où vous pourrez ajouter les exemplaires qui vous manquent à votre collection de Socialter, que je suis donc en train de montrer. Explique-nous, pendant que je fais l’homme-sandwich, ce qu’est Socialter.
00:01:12Elsa Gautier
Alors, on prévoit de recruter un alternant côté com et marketing. Je pense que tu peux soumettre ta candidature. Qu’est-ce que c’est, Socialter ? Socialter, c’est un média indépendant, sinon on ne serait pas là. Je pense que tu nous aurais exclus du club, qui défend une écologie ancrée dans le monde social, une écologie qui est consciente des inégalités et une écologie qui prend en compte les rapports de force qui structurent la société. Et donc, ce qu’on défend comme ligne, c’est, au-delà de faire le constat de la catastrophe en cours, au-delà de s’intéresser aux dégâts écologiques, à l’érosion démocratique, au creusement des inégalités, on défend aussi dans notre média l’idée de s’intéresser aux idées neuves, aux alternatives locales ou globales, aux luttes qui permettent de se projeter vers un autre horizon, et donc un horizon transformateur, celui de la bifurcation écologique qu’on souhaite égalitaire. Donc voilà, c’est un peu notre feuille de route, ce qui nous guide dans l’élaboration de chacun des numéros, et donc dans l’élaboration de celui-là dont on va parler ce soir.
00:02:22David Dufresne
Alors voilà, et c’est… Alors là, je suis très heureux. C’est le numéro 77, comme 1977, l’année du punk. Oui, il y en a un qui sait ce que c’est, les écolos punk, non ? Alors bref, ici, donc, c’est ce numéro-là dont vous allez parler dans un instant avec ton équipe, Elsa.
00:02:50Elsa Gautier
Il n’y a que des filles dans l’équipe permanente de la rédaction, mais il n’y a pas que des filles qui écrivent dans Socialter, parce qu’il y a aussi des journalistes indépendants qui travaillent sur chaque numéro. Donc on ne fait pas une discrimination positive à l’entrée dans la rédaction, il se trouve qu’on est trois nanas, effectivement.
00:03:08David Dufresne
Et alors, après, je vais vous laisser animer votre émission, profiter de la carte blanche. À ta gauche, un invité qui ne ressemble pas à la photo publiée dans Socialter. Est-ce que vous m’autorisez à montrer la photo ?
00:03:30Christophe Bonneuil
Pourtant, la photo a été prise il y a trois semaines.
00:03:33David Dufresne
Ben ouais, mais là, il y a une barbe, une moustache, et puis en fait, il n’y en a plus. Donc, quand vous êtes arrivé, je me suis dit : tiens, est-ce bien lui ? Et qui êtes-vous ?
00:03:46Christophe Bonneuil
Christophe Bonneuil, je suis historien.
00:03:50David Dufresne
Et vous voulez politiser la question environnementale, c’est bien ça ?
00:03:54Christophe Bonneuil
Oui, voilà.
00:03:55David Dufresne
Alors, eh ben, je vous laisse.
00:03:57Elsa Gautier
Oui, on y va. Merci beaucoup, David, de nous accueillir. Et puis, on va également essayer de se faire aux règles d’Au Poste. Donc c’est une première pour nous, soyez indulgents, notamment celles et ceux qui sont dans le Twitch et qui nous posent des questions. Cléa Chakraverty, qui est donc rédactrice en chef adjointe de Socialter, va garder un œil sur ce que vous nous dites et faire intervenir les gens au long de l’émission. Puis Léa Dang, tu interviendras aussi tout à l’heure pour revenir sur la question des luttes. Mais d’abord, je vais vous dire un petit mot de plus sur le numéro qu’on sort, donc qui est, à partir d’aujourd’hui, en kiosque. Donc ce numéro, on a commencé à le penser en juin, au milieu d’une première vague de chaleur qui nous a tous mis au tapis. Et à ce moment-là, il y a un climatologue qui s’appelle Christophe Cassou, qui est membre du GIEC, du groupe 1 du GIEC, qui a lancé un appel, notamment à la une de Libération, à politiser la canicule. Et cet appel, ça a été un peu notre fil rouge dans la construction de ce numéro. Donc aujourd’hui, on est au sortir d’un été qui a été un été de sueur, un été de flammes. On est au début d’une campagne présidentielle à l’horizon, donc 2027. Et ça nous a semblé important de contribuer à mettre la question climatique dans le débat public et à porter sur cette question un cadrage politique, et pas simplement celui qu’on a pu voir cet été autour des, on y reviendra, questions d’adaptation, très légères parfois dans les propositions politiques qui ont été formulées. Alors, je vais mettre mes lunettes parce que sinon je ne vais pas voir mes notes. Alors, politiser la canicule, ça veut dire quoi ? Ça veut dire plusieurs choses. Et d’abord, ce qu’on a mis en surtitre de ce numéro, on a décidé de l’intituler : « Face au capitalisme pyromane, comment sauver notre avenir climatique ? » Alors, pourquoi interpeller comme ça, enfin, le présenter comme notre principal adversaire dans ce combat ? L’idée, c’est évidemment de désigner des causes, désigner des responsables. Et donc c’est pour ça qu’on a choisi ce surtitre, qui est aussi l’émission d’aujourd’hui, pour rappeler que l’aggravation du réchauffement climatique, c’est le fruit d’une logique, une logique de profit, une logique d’expansion. Et cette logique, on la voit chaque année, il y a un rapport qui quantifie les investissements, les financements qui sont injectés dans le système fossile. Ce rapport, qui s’appelle Banking on Climate Chaos, nous disait que sur l’année 2025, par exemple, 500 milliards de dollars ont été injectés dans l’expansion. Et là, on parle juste de l’expansion des industries fossiles. Donc ça veut dire de nouveaux sites pétroliers, de nouvelles plateformes de forage, de nouveaux pipelines, de nouveaux terminaux méthaniers. Donc toutes ces infrastructures sont financées aujourd’hui par les élites du capital qui continuent à pousser cette expansion fossile. Par ailleurs, les grandes entreprises fossiles, on le sait, usent de leur pouvoir d’influence dans les COP. Elles interviennent à tous les niveaux, et on y reviendra bien sûr avec toi, Christophe, et aussi avec Léa, qui a travaillé sur la question dans le dossier, pour entraver, finalement, l’action climatique des États. Donc voilà, ça va être une des questions qu’on va traiter ce soir, cette question de l’obstruction climatique. Et puis enfin, politiser la canicule, ça veut dire aussi, pour nous, documenter les luttes, les luttes qui émergent face aux impacts de ce réchauffement climatique. Donc notamment les luttes qu’on a vu se renforcer de locataires qui sont soumis à des chaleurs insupportables dans leurs logements, donc dans les logements bouilloires. C’est toi, Léa, qui as travaillé sur cette question, et on va y revenir dans le cours de l’émission. Et plus largement, on va bien sûr s’interroger sur l’éventuelle renaissance, le revival, on l’espère en tout cas, du mouvement climat et de ce qu’il peut réussir à imposer dans la campagne. Donc on y reviendra à la fin de l’émission. Peut-être un mot avant qu’on commence avec Christophe. Cléa, on avait prévu que tu présentes un peu l’équipe de Socialter, puisque les gens ne nous connaissent pas forcément.
00:08:56Cléa Chakraverty
Merci Elsa. Bonsoir à toutes et à tous et merci à Au Poste de nous accueillir. Alors oui, l’équipe de Socialter. Socialter, on l’a dit, c’est un média indépendant. C’est une équipe de sept permanents et également une dizaine de pigistes avec qui on travaille régulièrement, mais aussi secrétaire de rédaction et correcteur. Socialter, c’est aussi un média qui ne fonctionne que grâce à ses lecteurs, donc ses abonnés. On a environ 9 000 abonnés. Et les ventes en kiosque, qui oscillent entre 5 000 et 10 000 ventes selon nos numéros. Voilà, on tire à peu près 30 000 exemplaires. Et on est un magazine bimestriel, donc on paraît tous les deux mois. Et surtout, on tient à le rappeler, on est un objet papier. Donc voilà, l’objet que vous voyez là, qui sort tous les deux mois, c’est le fruit de nos réflexions, le fruit d’un travail collectif important. On a bien sûr un site internet sur lequel vous pouvez nous retrouver, socialter.fr, mais vraiment, c’est le papier qui nous anime et on est très fiers de porter ce projet.
00:10:11Elsa Gautier
Au-delà du travail journalistique, c’est un objet qui est aussi fait par des illustrateurs, des illustratrices, qui est fait sans IA. Donc il y a aussi des créateurs qui, visuellement, en font ce qu’il est. Si vous ne le connaissez pas, je vous invite à le feuilleter en repartant.
00:10:27Cléa Chakraverty
Peut-être juste ajouter, effectivement, Elsa, tu as raison de le rappeler, cette illustration, en tout cas celle de ce dossier, c’est l’illustratrice Raphaëlle Macaron, que vous pouvez aussi suivre sur les réseaux sociaux, qui fait un très beau travail et dont on est très heureux, très heureuses.
00:10:44Elsa Gautier
Donc on va revenir à notre sujet de ce soir, qui est donc ce capitalisme pyromane qu’on a décidé de mettre en couverture sur ce numéro. Et donc, pour parler de ça, on accueille avec grand, grand plaisir Christophe, qui est à mes côtés, Christophe Bonneuil. Tu es historien de l’environnement, tu es directeur de recherche au CNRS, enseignant à l’ EHESS, et tu nous as donné un grand entretien qui ouvre le dossier de ce numéro. On t’a invité à nous parler à l’occasion de la sortie de ce bouquin qui s’appelle Les Natures du productivisme. Une histoire environnementale de la France de 1945 à nos jours, à La Découverte. Alors je précise tout de suite que ce bouquin vient de recevoir le prix du livre d’écologie politique 2026, donc félicitations, que tu cosignes avec Renaud Bécot et Gabrielle Bouleau. Donc c’est un livre copieux qui revient sur sept décennies d’expansion du capitalisme français. C’est un livre qui propose une lecture environnementale des mutations du capitalisme français, qui est une lecture très matérielle, qui est attentive aux flux de matières premières, aux flux de pétrole, aux flux de biomasse et, évidemment, aux dégâts multiples que ce système génère. Puis c’est aussi une histoire des luttes écologistes depuis lesdites Trente Glorieuses. On verra que ce terme, c’est un terme que tu critiques. Et enfin, un regard sur les politiques environnementales et climatiques qui ont commencé à être menées à partir des années 70. Donc voilà, on va balayer un peu ces mutations du capitalisme fossile avec toi dans le temps long et s’intéresser aux tentatives, et puis aux échecs, de l’écologie de gouvernement. Peut-être que tu veux rajouter ?
00:12:39Christophe Bonneuil
Peut-être justement sur le livre. En fait, c’est le troisième volume d’un projet plus large. On est une douzaine de collègues d’histoire environnementale de la France depuis la Révolution française, la fin du XVIIIe siècle, en gros. On essaye de revisiter l’histoire de France avec un regard plus matériel, plus environnemental, et où on s’intéresse finalement à la coproduction des rapports sociaux et des rapports au vivant ou à la terre.
00:13:06Elsa Gautier
Alors ce bouquin, vous l’avez intitulé Les Natures du productivisme. Productivisme, c’est un terme qu’on utilise beaucoup dans la mouvance écologiste, dans les milieux militants. Est-ce que tu peux nous dire un peu, c’est quoi le productivisme du point de vue de l’historien ?
00:13:23Christophe Bonneuil
Ouais, alors bon, au départ, c’est une catégorie critique dans la naissance de l’écologie politique. On va trouver ce terme dans les écrits d’André Gorz ou d’autres. Mais au départ, c’était un terme pas du tout péjoratif, qui est revendiqué par des acteurs qui défendent ce projet, notamment un industriel belge qui s’appelle Solvay, Ernest Solvay, au début du XXe siècle. Il dit : « Être productiviste, c’est reconnaître que la vraie marche à suivre pour assurer le bien-être des hommes est de développer par tous les moyens la production des choses matérielles ou immatérielles. » Alors, le « par tous les moyens » est un peu terrifiant si on regarde ça d’aujourd’hui. Mais en tout cas, il y a l’idée qu’on est dans un monde où il y a des luttes sociales, début XXe siècle, et un certain nombre d’industriels éclairés se disent : bah, comment assurer la paix sociale et éviter les révolutions ? Bah, faut agrandir la part du gâteau. Et on fait une politique de croissance, on produit de plus en plus de choses. Et la question du partage sera réglée, elle ne se posera pas de la même façon, et on n’aura pas de révolutions et de conflits avec le monde ouvrier. Donc il y a cette idée qui prolonge, autour du terme de « choses », la production des choses, le projet des industrialistes du XIXe siècle. Saint-Simon dit : « Il faut passer du gouvernement des hommes à l’administration des choses. » Donc cette idée qu’en multipliant les choses, on résout les questions sociales. Donc c’est ça, le projet du productivisme. Alors quelque part, il y a eu un productivisme de droite, libéral, capitaliste, et il y en a eu de gauche, marxiste, communiste, dans l’Union soviétique. Et ces deux versions du productivisme avaient quand même une promesse, qui était une promesse de nous libérer, de nous rendre plus heureux, de nous émanciper des contraintes de la nature. On allait pouvoir se libérer des aléas du climat, ne pas souffrir de la faim, et nous libérer du poids du passé, des ancêtres, de la tradition. Et on allait enfin être des sociétés réflexives et libres qui allaient construire l’avenir qu’elles veulent. Donc on s’arrache à la fois aux ancêtres, à la tradition et à la nature, en la maîtrisant par la technique et par tout le développement des forces de production. Et ce qui, deux siècles plus tard, peut nous faire réfléchir, c’est que cette promesse d’émancipation par l’expansion des choses, on se la prend dans la figure aujourd’hui. Cette promesse, elle n’est pas tenue parce que, finalement, si on imagine nos enfants qui naissent aujourd’hui, dans quel monde ils vont vivre en 2060 ? Est-ce que c’est un monde à plus 2, plus 3, plus 4 degrés ? Est-ce que c’est une France à plus 3, plus 4, plus 5 degrés ? Ce n’est pas elles et eux qui vont décider ça. Ils ne décident pas de leur avenir et de leur futur. Finalement, les marges de manœuvre de plus en plus faibles de la société de 2060-2070, les enfants qui naissent aujourd’hui, elles dépendent des choix que nous, on a faits, ou que nos ancêtres ont faits, ou que les puissants de ce monde ont faits dans les dernières années. Et donc, finalement, ils sont pris par les décisions de leurs aïeux, c’est-à-dire qu’ils sont pris par le passé, le poids du passé dont on était censés se libérer, et la puissance de la nature qu’on était censés dominer. Cette promesse-là n’est pas tenue et on se retrouve avec, finalement, une difficulté à construire le futur que nous souhaitons, tel que ça nous avait été promis par la modernité industrielle. Et donc, ça nous oblige à requestionner : qu’est-ce que c’est que la liberté ? Qu’est-ce que c’est que l’émancipation ? Qu’est-ce que c’est que la démocratie, si on n’est plus dans cette promesse d’agrandir le gâteau et qu’il faut se poser la question du partage ?
00:17:26Elsa Gautier
Alors, avant d’en revenir à la remise en cause radicale du productivisme, on va rentrer un peu dans l’histoire que vous en faites dans ce livre avec Renaud Bécot et Gabrielle Bouleau. Ce productivisme, tel que vous le racontez, il connaît plusieurs phases. Et la première, c’est une sorte d’âge d’or du productivisme qui s’ouvre dans l’après-guerre, en 1945, et qui enfin, pas tout à fait d’ailleurs, qui s’ouvre dans les années 40, d’après votre récit, et qui dure jusqu’en 1973, donc au premier choc pétrolier. C’est à ce moment-là que la France entre dans l’âge du pétrole, un âge duquel on peine aujourd’hui à sortir et qu’on paye très cher aujourd’hui en termes de dépendance et, évidemment, en termes d’effets sur le climat. Alors, est-ce que tu peux nous raconter un peu comment s’est passée ce que vous appelez la pétrolisation de la France ?
00:18:19Christophe Bonneuil
Effectivement, ce productivisme, ce n’est pas une catégorie intemporelle. On a essayé de montrer qu’il y a plusieurs formes du productivisme dans les 70 dernières années en France. Il y a le productivisme, effectivement, des dites Trente Glorieuses, les plus 5 % de croissance par an, qui est extrêmement intéressant d’un point de vue de la mobilité sociale, de la redistribution sociale, de la réduction des inégalités, et qui est en même temps extrêmement gourmand en matière. En fait, il faut consommer plus de 5 %, avoir une croissance de plus de 5 % par an des énergies fossiles et de toutes sortes de matières pour générer une croissance de 5 %. Donc on consomme plus que ce qu’on génère comme croissance, c’est quelque chose d’extrêmement gourmand. Et effectivement, après 1973, le choc pétrolier et le basculement vers une autre configuration du capitalisme, que les économistes ont appelée le néolibéralisme, un capitalisme plus financiarisé, avec plus d’inégalités sociales, moins de croissance, mais également cette croissance, malgré tout, la croissance de l’empreinte matérielle, des émissions de gaz à effet de serre, est plus faible, mais elle se poursuit dans la France d’après 1973 et elle est externalisée vers le reste du monde. C’est-à-dire que, par exemple, les émissions de carbone du territoire français stagnent ou augmentent très peu, mais par contre, les émissions générées par nos importations continuent à augmenter. Donc on est dans une situation où les dégâts du maintien de notre niveau de vie sont externalisés vers le reste du monde par des relations qui sont néocoloniales. Finalement, malgré les décolonisations des années 60, la France n’a jamais été aussi coloniale. Elle est plus coloniale, plus impériale par son mode de vie, son métabolisme, en 2000 qu’elle ne l’est en 1950. Donc il y a eu des décolonisations politiques, mais il y a eu diverses formes de néocolonialisme. La Françafrique, d’ailleurs, où le pétrole joue un rôle central. Alors tu parles de pétrolisation, effectivement. Dans un premier temps, toutes les énergies sont décuplées et promues dans la reconstruction après 1945. On construit plus de barrages, on relance les mines de charbon, mais effectivement, le pétrole va être favorisé, va dépasser la consommation de charbon au cours des années 60. Les années 60, c’est vraiment les années de la voiture, des autoroutes, de la transformation des territoires. Il y a des territoires qui deviennent des territoires pétroliers. Feyzin, au sud de Lyon, avec une raffinerie en 64, avec un gros accident qui fait 18 morts en 66. Toute la zone pétrolière autour du complexe de l’étang de Berre. Il y a des pêcheurs qui protestent à cause des pollutions qui sont générées dans les années 50. On bloque le port de Marseille, etc. Et finalement, on va exclure les activités de pêche pour que le territoire devienne un territoire pétrolier. Donc voilà, il y a des rapports de force sur qui a le droit d’utiliser ces différents territoires pour faire quoi, des luttes locales. Ça va se retrouver dans notre culture. Quelque part, les films de la Nouvelle Vague des années 60, le pétrole est partout. On les voit en voiture, la liberté, la voiture. Les Parapluies de Cherbourg, il y a une déclaration d’amour d’un couple devant la station Esso. Il y a toute une histoire autour de ce monsieur qui comptait se marier avec cette dame, mais en fait il est mobilisé en Algérie. Quand il revient, cette jeune fille s’est mariée avec quelqu’un de plus bourgeois que lui. Mais ce n’est pas grave, il devient gérant de la station-service. Quand il est en guerre d’Algérie, pourquoi c’est faire ? C’est en partie pour défendre les productions de pétrole dans le Sahara. Le pétrole algérien, c’était plus de 30 % de la consommation de pétrole en France en 1961. Donc une partie des guerres de décolonisation et du refus de la France de lâcher l’Algérie est liée au pétrole. Donc voilà, tout ça, c’est des choses qui déterminent le devenir postcolonial des anciennes colonies françaises, mais qu’on retrouve aussi dans la culture, dans la vie quotidienne, nos vies qui deviennent des vies de plastique, le début des […] Voilà. C’est à la fois notre histoire économique et aussi notre histoire culturelle et nos vies quotidiennes qui sont façonnées par ce monde du pétrole. Et alors, peut-être, je trouve très intéressant quelqu’un comme Jean-Marc Jancovici qui dit : « Ah mais le pétrole, c’est dur de s’en sortir parce que c’était plus efficace. » Effectivement, un litre de pétrole contient beaucoup d’énergie. Il y a plus d’énergie dans un kilo de pétrole qu’un kilo de charbon. Donc effectivement, ça a été une énergie extrêmement pratique, extrêmement efficace. Mais c’est une erreur historique de penser que le pétrole nous a conquis parce qu’il était économiquement […]. Le pétrole nous a conquis, le pétrole a conquis les campagnes, le pétrole a conquis notre vie quotidienne, parce qu’il y a des acteurs et des intérêts qui ont travaillé pour coloniser nos campagnes et coloniser nos vies avec le pétrole. Ça s’est pas fait tout seul. Il y a eu des acteurs. Par exemple, le concours de labour organisé par les Jeunes Agriculteurs depuis les années 50 et sponsorisé par qui ? Par Exxon, qui démarre en 54. Donc il y a une stratégie explicite de l’industrie pétrolière pour pousser ce jeune mouvement des Jeunes Agriculteurs, qui vont ensuite prendre le pouvoir à la FNSEA et constituer un modèle de l’agriculteur moderne, professionnel, etc. Les Jeunes Agriculteurs et cette idéologie de ce que c’est que l’agriculture moderne ne sont pas nés comme ça tout seul. Il y a eu des acteurs pétroliers qui ont joué un rôle là-dedans. Toute une partie du cinéma de la Nouvelle Vague est financée par l’industrie pétrolière, toute une partie de l’art moderne des années 60-70. Beaubourg, à quoi ressemble Beaubourg architecturalement ? C’est une raffinerie. Donc voilà, il y a un travail des intérêts pétroliers, des acteurs pétroliers, pour nous faire vivre dans le pétrole. Et aujourd’hui, malgré les chocs pétroliers des années 70, malgré la hausse du pétrole de ces derniers mois, il y a toute une série de verrous, de nœuds qui ont été faits entre nos vies, nos quotidiens et ces ressources pétrolières qui sont au fond de la Terre, qui font qu’il y a une inertie, il y a des verrous sociotechniques, et ils sont très difficiles à délier. Il y a des intérêts économiques extrêmement forts qu’il faut combattre pour détricoter tout ça.
00:24:59Elsa Gautier
Alors justement, tu parles de ces intérêts économiques extrêmement forts. J’aimerais bien que tu en reviennes en particulier sur l’un de ces acteurs, puisque dans les décennies d’après-guerre, c’est ce moment-là aussi où certaines entreprises qui sont les ancêtres du groupe TotalEnergies se structurent. Est-ce que tu peux donc nous raconter un peu cette histoire de Total, et qui, jusqu’à aujourd’hui, est profondément liée aussi à notre histoire coloniale ?
00:25:33Christophe Bonneuil
Il y a deux grandes compagnies qui fusionnent à la fin des années 90, donc c’est Elf et Total. Total est créé à la fin des années 20. C’était une compagnie privée, mais il y a un tiers du capital qui appartient à l’État. Elf est issu, après 45, de groupes entièrement publics, de sociétés nationales. Ça sera Elf Aquitaine, c’est l’UGP, bon. Le personnage-clé, c’est Pierre Guillaumat, qui est un polytechnicien résistant, très proche de De Gaulle, qui sera ministre et qui joue un rôle central dans l’organisation de tout ça, qui va être un des éléments-clés de la Françafrique et de la présence d’ Elf et des services secrets français pour garder la main sur l’Afrique après les décolonisations. Et ce qui m’a intéressé dans un travail que j’ai pu mener, où j’ai pu à la fois faire des entretiens avec des anciens cadres d’ Elf et de Total et travailler dans les archives, c’est de voir qu’en fait Elf et Total sont au courant des questions du réchauffement climatique depuis la fin des années 60. D’ailleurs, en fait, l’effet de serre, c’est vieux. Vous avez toute une chronologie dans le dossier. L’effet de serre, c’est de la physique du XIXe siècle. On le connaît depuis les années 1820. Il y a des alertes sur ces questions depuis les années 1950. Enfin, l’idée que si on double la concentration de carbone dans l’atmosphère, ça va faire plus 4 degrés, c’est un calcul de 1896 par Arrhenius, sauf qu’il est suédois, il se dit : si ça se réchauffe un peu, ce n’est pas plus mal. Il n’y a pas une grande inquiétude. Mais à partir des années 50, l’inquiétude commence à arriver. Les pétroliers sont mis au courant à la fin des années 1950, ils commencent à faire des recherches là-dessus dans les années 1960. Au milieu des années 1970, Exxon affrète un méga-supertanker pour faire des recherches sur le réchauffement climatique. Et les modèles du réchauffement qu’ils ont, et qu’ils ont dans leurs notes internes qu’on a pu obtenir par le travail d’avocats, d’activistes, de procès, d’associatifs, et qui sont maintenant disponibles pour les historiens, en 77, on s’aperçoit qu’ Exxon a un scénario de plus 3 degrés en 2050, ce qui est à peu près ce qu’on est en train de vivre. Donc les compagnies pétrolières n’ont pas attendu le rapport du GIEC, qui est créé seulement en 88, pour être au courant du fait qu’au XXIe siècle, le climat allait profondément se dérégler. Elf et Total sont mis au courant de cela, alors qu’elles sont très présentes dans les anciennes colonies africaines, le Gabon, le Congo, etc. Au milieu des années 80, il va y avoir toute une diplomatie parallèle de l’industrie pétrolière, entre 85 et 92, pour faire en sorte que la Convention climat qui est adoptée à Rio en 1992 ne prenne aucun engagement précis. En 1988, il y a une conférence à Toronto de l’ONU qui dit : il faudrait aller vers moins 20 % des émissions de dioxyde de carbone pour 2005. C’était sur la table. Il y a plein de gens qui en discutaient. Il y a des économistes qui discutaient de : « Tiens, on pourrait faire des taxes pour permettre ça, on pourrait se partager ce gâteau avec des engagements par pays. » Toutes les choses qu’on discute aujourd’hui étaient sur la table à la fin des années 80. Mais l’industrie pétrolière s’est organisée, toutes les multinationales françaises, américaines, anglaises se sont organisées pour que, dans le texte de la Convention climat, il n’y ait aucun engagement précis. Et c’est à ce moment-là qu’on a perdu 40 ans. Depuis, il y a plein d’autres stratégies pour retarder les choses, faire de l’obstruction. Il y avait évidemment le déni climatique, mais il y a toute une palette de stratégies depuis. Mais ce qui est intéressant de voir, c’est que voilà, notre rapport au climat, c’est pas comme si on savait pas et qu’on aurait découvert grâce au GIEC, grâce aux satellites de la fin du XXe siècle, grâce aux superordinateurs qui font des modèles qui sont utilisés par le GIEC, que ça serait seulement à la fin du XXe siècle qu’on aurait découvert ces questions-là. En fait, on les connaît depuis longtemps et l’industrie pétrolière les connaît depuis longtemps et a travaillé pour qu’il ne se passe rien et pour que leur business continue comme avant. Et Elf et Total, évidemment, sont des moins grosses multinationales à l’époque qu’ Exxon ou Chevron ou BP. Mais elles ont participé à cette diplomatie de l’obstruction climatique. C’est notre histoire française d’avoir des compagnies mais Elf était une compagnie nationale à l’époque, ce n’était pas encore privatisé. On aurait pu rêver, disant : puisque c’est une compagnie nationale, elle aurait pu alerter le gouvernement et dire : il faut faire quelque chose contre le réchauffement. En ce moment, il y a des débats sur : est-ce qu’il faut nationaliser Total ? Pourquoi pas. C’est une condition nécessaire, mais ce n’est pas une condition suffisante, la nationalisation, pour que cette compagnie soit vertueuse écologiquement.
00:30:33Cléa Chakraverty
Je voulais juste rebondir à ce que tu mentionnes, Christophe, parce qu’il y a une demande de précision dans le chat. Du coup, je me permets de poser la question. C’est Aptopaz qui demande, en fait, quelles ont été les raisons initiales de la création du GIEC. Et on a d’autres personnes qui interviennent en disant que le GIEC a été mis en place par l’industrie, ça a été utilisé comme sorte de contrefeu au moment de Reagan-Thatcher. Est-ce que tu peux peut-être préciser ce moment historique ?
00:31:08Christophe Bonneuil
Il y a plusieurs historiens, dont Jean-Baptiste Fressoz, qui ont raconté cet épisode. En gros, il y a un très important rapport de l’Académie des sciences américaine, en 1979, qui fait un peu l’état des lieux de tous les travaux et les modélisations du moment et qui dit : on va prendre plus 3 degrés au milieu du XXIe siècle. Suite à ça, il y a une progressive mise à l’agenda politique, dans les années 80, de cette question du réchauffement climatique. Le secrétaire général de l’ONU de l’époque, Mostafa Tolba, est très, très actif, qui est un Égyptien, un tiers-mondiste très intéressant. Et il fait en sorte qu’il y ait une prise en compte de ces questions à l’ONU. Il constitue un comité d’experts autour de lui. Et les initiatives, effectivement, des conservateurs américains et anglais font en sorte de dessaisir Mostafa Tolba et son comité d’experts, qu’ils considéraient comme un peu trop alarmistes, pour mettre en place le GIEC, qui était plus contrôlé par les États-Unis à l’époque, où les nominations se sont faites en partie sous l’influence des États-Unis. Et donc le GIEC est à la fois une institution très intéressante, mais qui était relativement conservatrice, qui avait peur d’être trop alarmiste et qui, la plupart du temps, sous-estimait le réchauffement qui était en train de se produire parce qu’ils avaient peur d’être critiqués comme étant trop militants, trop alarmistes. Donc on se retrouve, finalement, ils ont fait des scénarios qui étaient un peu plus optimistes que ce qu’on a réellement connu comme réchauffement ces dernières décennies. Mais ils disaient dès leur premier rapport, en 1990, que l’on allait se prendre entre 0,2 et 0,5 degré de hausse des températures par décennie, et c’est finalement une prédiction qui correspond à ce qui nous est arrivé. Donc dès 90, il y avait cette certitude : on allait vers plus 0,3 degré, en moyenne, par décennie d’augmentation des températures.
00:33:09Cléa Chakraverty
Merci Christophe pour la précision. Alors, pour enchaîner, rebondir en tout cas sur ce dont tu parlais, sur l’obstruction climatique d’ampleur, en fait, cette offensive d’ampleur menée par les industries pétrolières dès les années 70-80, et ensuite qui s’est vraiment structurée dans les années 90. On sait aujourd’hui, par le travail des historiens et par le travail aussi de médias et d’ONG, qu’elles ont donc déployé plusieurs stratégies pour peser aussi dans les négociations internationales, dans les instances internationales auprès des Nations unies, et en particulier au sein de ce qu’on appelle les conférences des parties, donc les COP, dont on entend parler régulièrement depuis plusieurs décennies maintenant. La prochaine aura lieu à Antalya, donc du 9 au 20 novembre, en Turquie, la COP31. La dernière, c’était à Belém, c’était la COP30 ?
00:34:08Christophe Bonneuil
La première COP, c’est 1995, à Berlin. Qui était conseiller du Premier ministre à l’époque et se retrouve à Berlin ? Patrick Pouyanné.
00:34:26Cléa Chakraverty
Exactement. Et c’est un peu ce qui nous a aussi intéressées dans ce numéro de Socialter, d’essayer de creuser un peu cette histoire de ce rapport entre les COP et ces industries, comment, en fait, ces entreprises réussissent à peser dans les négociations. Parce qu’on pourrait imaginer qu’elles y sont allées frontalement pour vraiment attaquer directement les instances internationales, mais pas du tout. Elles sont rentrées dans ces instances, elles ont pesé dans les négociations climatiques. Donc l’une des stratégies, c’était bien sûr de dénigrer la parole scientifique, des représentants scientifiques dans ces espaces, mais une autre façon, c’est carrément de rentrer dans les délégations, donc les délégations des États, mais aussi de rentrer dans tous ces espaces, que ce soit par la voie commerciale ou par le lobbying, qui est extrêmement intense, qui est très rondement mené et qui permet, en fait, de grever les négociations. Juste pour vous donner peut-être des chiffres assez récents, puisqu’il y a un très bon article de nos confrères de Mediapart, de Jade Lindgaard, qui est paru à la mi-septembre, qui rappelle qu’en fait, là, on est à quelques semaines de la COP31, donc je l’ai dit, Paris assume d’accueillir des industriels du pétrole et des énergies fossiles dans sa délégation. Et en 2025, donc, la France est le pays européen qui a le plus accrédité d’entreprises liées aux hydrocarbures dans l’espace des COP. Un autre chiffre intéressant, c’est l’ONG Kick Big Polluters Out qui le rappelle. Sur 2025, pour la COP30, il y a eu 1 600 participants qui étaient des lobbyistes des combustibles fossiles, donc qui étaient plus nombreux que la quasi-totalité des délégations nationales présentes au sommet sur le climat. Donc on peut imaginer que le rapport de force est complètement biaisé. L’influence de ces lobbyistes, de ces représentants de diverses entreprises fossiles, pèse dans les discussions, empêche d’aborder de vrais sujets, notamment de sortir des énergies fossiles. Ça a été le cas dans les différentes COP précédentes, c’est toujours le cas aujourd’hui. Ça interroge. Et c’était la question qu’on s’est posée à Socialter aussi, de dire que les COP ne servent pas à rien, ce n’est pas juste un espace de blabla international qui ne mène pas à grand-chose. C’est aussi une question que se posent certaines ONG, certains, notamment des petits États, des États insulaires en particulier, qui sont particulièrement vulnérables et qui ont tenté autre chose, une expérimentation internationale alternative, et qui ont monté ce qu’on a appelé la conférence de Santa Marta, qui a eu lieu en Colombie juste après la COP30 et qui met vraiment le gros sujet sur la table et les pieds dans le plat, c’est-à-dire : comment on fait pour sortir des industries fossiles, tout simplement ? L’expérience va être réitérée normalement en 2027, donc après la COP31. Mais la question reste ouverte : est-ce que ces espaces alternatifs sont suffisants ? Est-ce qu’ils sont nécessaires ? Ont-ils une véritable portée, sachant ce qu’on connaît, en fait, du poids des acteurs, des puissances fossiles, mais aussi des acteurs des industries fossiles ? Je ne sais pas comment, toi, tu vois aujourd’hui ce type d’alternative. Est-ce que tu penses que ce sont des espaces qui pourraient permettre, peut-être, de contourner aussi l’obstruction climatique qui continue de perdurer pour l’instant ?
00:37:56Christophe Bonneuil
Oui, non, mais c’est clair que l’on peut se poser la question de l’utilité des COP. Et ce qui peut être révélateur, c’est le parallèle avec l’industrie du tabac. On s’est aperçu que l’industrie du tabac, depuis les années 50, a eu des stratégies d’obstruction, de fabrique de l’ignorance, pour retarder le moment où on allait prendre conscience des problèmes de santé publique du tabac. Et en France, on a eu la loi Évin, à la fin des années 90, qui a pris des mesures fortes et qui a interdit que les lobbies du tabac soient présents dans la décision publique et dans la recherche. Un labo de l’Inserm n’a pas le droit d’avoir des collaborations avec Philip Morris ou je ne sais qui. Dans le cas du tabac, on a pris la leçon du caractère nocif de cette fabrique de l’ignorance, de ces intérêts de l’industrie du tabac. Dans le cadre du pétrole, c’est comme si on n’avait rien appris de ce qui s’était passé sur le tabac. La science française est largement financée par l’industrie du pétrole. Il y a des chaires Total au Collège de France ou ailleurs, à Saclay, et on les retrouve dans les délégations. Donc effectivement, on peut se poser la question : quand est-ce que les leçons de ce qui s’est passé sur le tabac vont être prises sur la question pétrolière ? Puis après, l’autre aspect, en fait, pourquoi on n’y arrive pas, c’est parce que le secteur pétrolier reste un des secteurs les plus rentables pour les investissements financiers. Et donc, tant que ça reste le cas, que quand on est un détenteur de capital, si on place son argent, TotalEnergies, Exxon, Chevron, c’est à peu près, ces dernières années, 5 % de dividendes, plus la hausse de valeur des actions. Total, depuis cinq ans, c’est x2. Donc, en fait, si vous êtes un capitaliste, vous mettez de l’argent dans une industrie pétrolière, cinq ans plus tard, vous avez doublé votre capital. Donc, tant que les règles du jeu économiques sont celles-ci, il est évident que l’on va faire de la parlotte dans les COP. Et voilà. Donc la question, c’est : quand est-ce qu’il sera difficile de faire des profits en investissant son argent dans les énergies fossiles ?
00:40:16Elsa Gautier
Il y a un autre obstacle aux avancées climatiques dans les COP, c’est aussi la vision qui a imprégné un petit peu ces institutions depuis les années 90, que dans le livre vous qualifiez d’environnementalisme de marché. Donc c’était cette vision de l’écologie qui dit, en gros : on va se passer d’interdictions, de régulations trop fortes. Finalement, ce sont les acteurs privés qui vont faire la transition, de même si les incitations à le faire sont suffisantes. Cet environnementalisme de marché, à ton avis, dans quelle mesure il imprègne en France les acteurs de l’écologie ? Et je pense notamment aux acteurs partisans. Par exemple, il y a un parti qui, pendant longtemps, a porté la parole de l’écologie dans le débat public. C’est le parti anciennement EELV, aujourd’hui Les Écologistes. Dans quelle mesure son histoire raconte aussi une histoire qui est imprégnée de cette vision de l’écologie ?
00:41:20Christophe Bonneuil
Oui. Alors, ce n’est pas seulement un parti comme Les Verts, je dirais. C’est toutes les organisations dominantes de l’écologie qui ont été pénétrées par cet environnementalisme de marché au fil de la fin du XXe siècle. C’est-à-dire que dans les années 70, par exemple, au premier sommet de la Terre à Stockholm, les entreprises avaient une très faible présence. Et entre Stockholm et le sommet de la Terre de Rio 92, tout le monde des multinationales a fait un travail pour revenir au centre du jeu et faire partie de la diplomatie environnementale, être présent dans les sommets, dans les COP, etc. C’est ce que des sociologues, des politistes, des spécialistes des relations internationales ont étudié comme la fabrique d’un compromis de l’environnementalisme libéral. C’est-à-dire qu’au début, les entreprises étaient le problème, dans les années 70. Et elles vont suffisamment réussir à jouer un rôle dans l’agenda des Nations unies pour faire comme si elles devenaient la solution. Et donc comme s’il fallait articuler les logiques de profit, qu’il allait devenir profitable d’être plus vert, qu’il fallait développer la finance verte, qu’il y avait une sorte de win-win entre le capitalisme financier tel qu’il se développait avec la contre-révolution néolibérale depuis les années 70 et la protection de l’environnement. Et c’est ce qui a fait que la plupart des politiques publiques ont été mises en œuvre au niveau international : les marchés du carbone, les marchés de la biodiversité, on pourrait dire, c’était aussi des mécanismes marchands, les labels de qualité. Si vous voulez un produit sans huile de palme, vous devez payer plus cher. Ce n’est pas l’État qui interdit l’huile de palme, qui interdit tel pesticide. C’est à vous, consommateurs aisés, de faire la démarche et d’aller chercher le produit de qualité. Donc ça, c’était des instruments d’action écologique qui passent par les logiques de marché et qui, donc, privilégient des classes moyennes et supérieures et ne réalisent pas un pacte social avec les couches sociales les plus défavorisées. Et effectivement, c’est ce modèle-là de politique environnementale qui a dominé à l’échelle internationale et qui a en partie pénétré la tête de nos chers dirigeants d’Europe Écologie Les Verts depuis les années 90-2000. Au moment, par exemple, de la loi Royal sur la reconquête de la biodiversité, en 2016, on a institutionnalisé les marchés de la biodiversité, les crédits biodiversité, et je me souviens qu’au Parlement, il n’y avait pas grand monde pour s’opposer à cette loi. Ni le WWF, ni une grande partie des écologistes n’ont protesté contre ça. Et c’est l’illusion qu’on allait pouvoir concilier les logiques de marché, les logiques environnementales. Effectivement, c’est peut-être de ça dont on est en train de revenir aujourd’hui, peut-être aussi parce qu’une partie des élites du capitalisme, en plus clairement celle qui était démocrate dans les années 90, sont devenues trumpistes aujourd’hui. Donc il y a des choix qui sont un peu différents et qui obligent peut-être le mouvement écologique aussi à choisir son camp de façon plus forte qu’auparavant.
00:44:42Elsa Gautier
Et c’est peut-être ce qui explique qu’aujourd’hui, on sent bien que dans cette campagne, le positionnement des Verts, enfin des Verts, aujourd’hui parti Les Écologistes, est très clivé en interne. Il y a une partie qui semble attirée par la candidature Glucksmann, qu’a rejoint Yannick Jadot. Et puis voilà, on sent que le parti pourrait exploser à l’occasion de cette campagne, et c’est sans doute en lien avec ce positionnement idéologique, ce questionnement autour de solutions de marché qui n’a pas été clarifié en interne. En tout cas, nous, on va suivre tout ça avec intérêt.
00:45:22Christophe Bonneuil
Alors, on en parle un tout petit peu dans l’entretien, mais effectivement, une conséquence d’une écologie gestionnaire, experte et libérale qui a dominé les politiques publiques depuis 20 ans en France, c’est que, dans un contexte de crise économique et d’augmentation des inégalités, en gros, les 50 % les moins riches de la France ne se retrouvent pas dans ces politiques environnementales. Les débats sur les zones… enfin, toute une série de débats ont monté un certain nombre de couches populaires contre des propositions écologistes et sont maintenant instrumentalisées par des courants ultralibéraux, par l’extrême droite, dans une espèce d’anti-écologisme militant. Donc, quelque part, le fait qu’il y ait une récupération d’extrême droite anti-écologique est aussi le résultat de cet échec de politiques environnementales qui ont été trop libérales et qui n’ont pas fait cette alliance avec les couches populaires. Et autour de ces questions, il y a un collectif de sociologues qui s’intéressent à ça, c’est le collectif Classe Verte, le livre de Jean-Baptiste Comby, Écolo mais pas trop, par exemple, qui décrit un petit peu la question des rapports de classe qui se jouent autour des questions environnementales. Donc on ne peut plus sérieusement penser les questions environnementales si on n’incorpore pas ces questions de rapports de classe aujourd’hui.
00:46:44Elsa Gautier
Alors, on va parler un petit peu de ceux qui tentent, en cette rentrée, de politiser à leur niveau tous ces enjeux climatiques. Et on va faire suite à un article que tu as fait, Léa, dans le numéro. Là, on est plus à l’échelle du vécu d’individus qui ont traversé cet été comme ils ont pu et qui sont, pour une partie d’entre eux, issus de ces classes populaires que tu mentionnais, Christophe, et qui vivent dans ce qu’on appelle désormais les logements bouilloires. Jusque-là, on connaissait les passoires thermiques et maintenant, les logements bouilloires sont entrés dans le vocabulaire commun. Je te laisse, Léa, parler un peu de ce travail et de ces luttes.
00:47:29Cléa Chakraverty
C’était juste pour la personne qui parlait d’un passage à l’action, et donc je pense que ça fait bien la transition.
00:47:37Léa Dang
Très bonne transition. Pourquoi documenter les mobilisations contre les logements bouilloires ? Déjà, dans nos réflexions pour construire ce dossier, on a réfléchi à cette question en plein été, même au début de l’été, en pleine canicule de juin. Et si politiser la canicule, c’est nommer les responsables et parler des causes en profondeur, c’est aussi se pencher sur les personnes qui sont les plus touchées par les conséquences du dérèglement climatique. Et pendant cette canicule de juin en particulier, la question du logement a été centrale, mais aussi la question des inégalités de logement, parce que les personnes privilégiées ont pu, soit, j’en ai rencontré plusieurs, payer des nuits d’hôtel pour être dans des pièces fraîches et climatisées, ou bien partir dans leur logement secondaire. Mais il y a plein de personnes qui n’ont pas eu ce choix-là. Et je tiens à parler aussi des inégalités. Déjà, je vais peut-être vous citer un chiffre sur les morts dans le logement. Un chiffre de l’Agence nationale de santé qui dit que, du 22 au 28 juin, les décès dans les logements ont bondi de 91 %. C’est devant les EHPAD, c’est devant les établissements de santé. Donc les gens sont morts dans leur logement, sachant que quand il y a une alerte vigilance rouge pour canicule, l’État nous demande de rester cloîtrés chez nous. Donc là, il y a un vrai souci. Et je tenais aussi à rappeler cette question des inégalités parce que, moi, personnellement, ce qui m’a énormément choquée pendant cette canicule, donc déjà, c’est le nombre de décès. On parle de 8 000 personnes décédées pendant cette canicule, dont la plus jeune personne qui avait 12 ans, dans les Yvelines. Et je ne sais pas si vous avez vu passer cette information qui m’a extrêmement choquée. On parle aujourd’hui, en 2026, d’une enfant de 12 ans qui était atteinte de pathologie neurodégénérative, qui est morte d’un coup de chaleur en 2026. Et son frère de 15 ans n’est pas passé loin aussi. Donc voilà, je le rappelle dès que je peux publiquement parce que, malheureusement, le cadrage médiatique de cet été n’a pas du tout été autour de cette question. Ça n’a été qu’un, je dirais, léger fait divers, parce que j’ai vu une brève dans Le Monde, des quotidiens régionaux qui en ont fait quelques articles, mais voilà. Et ça me fait penser aussi à une émission de France Culture où la présidente du Samu social de Paris racontait que, dans les années 70-80, quand il y avait une personne qui mourait dans la rue, c’était une honte nationale, que c’était dans tous les journaux, à la une, etc. Et aujourd’hui, une enfant décédée d’un coup de chaleur, et voilà, on n’en a pas beaucoup entendu parler. Donc je suis allée rencontrer des personnes précaires, notamment à Aubervilliers, qui font partie d’un collectif, enfin plutôt d’un syndicat d’habitants, qui s’appelle Locataires Ensemble. Et donc là, c’est la branche d’Aubervilliers. Et j’ai rencontré Michèle Audin et Fadila Hadid, qui sont deux dames d’une soixantaine d’années, qui vivent dans deux bâtiments différents, dans une cité à Aubervilliers, et qui ont comme point commun le même bailleur social, qui s’appelle OPH. Et elles sont toutes deux membres, donc, de ce syndicat de locataires. Et je vais partager un petit peu ce qu’elles m’ont raconté et que vous pourrez continuer à lire. Je vais pas raconter tout l’article, je vais vous raconter un peu ce qu’elles m’ont dit de ce qu’elles ont vécu pendant la canicule de juin. Donc Michèle Audin m’a raconté que, déjà, son logement n’est pas descendu en dessous de 30 °C pendant tout cet épisode de canicule et c’est parfois monté assez haut. C’est une personne qui est en traitement, qui a une maladie chronique, qui prend des anticoagulants, qui ne font pas du tout bon ménage avec les fortes chaleurs. Donc elle a fait trois chutes pendant cette canicule, à cause de vertiges qui étaient liés à sa prise de médicaments. Et ça fait huit ans qu’elle se bat pour les droits des locataires dans sa résidence, qu’elle a remonté le problème à la municipalité et qu’elle se bat avec plusieurs locataires. Et pour l’instant, elle n’a pas eu beaucoup de réponses. Et donc, pendant ces huit ans, elle a dû construire des petites solutions, poser des protections sur ses fenêtres, mettre des rideaux occultants. Voilà, c’est des choses de pacotille par rapport aux problèmes de son logement. Et Fadila, c’est un peu la même chose. Elle, son logement est allé jusqu’à 36 degrés et elle a eu aussi d’autres soucis, parce que les problèmes d’insalubrité, il y en a plusieurs, et la chaleur vient se rajouter à des problèmes déjà existants. Et Fadila m’a raconté, ce qui m’a extrêmement choquée, qu’elle ne pouvait pas aérer son logement la nuit parce qu’elle avait des problèmes d’infiltration de rats et de souris. Et donc elle ne pouvait pas ne pas surveiller, en fait, quand elle aérait son logement. Et du coup, pareil, elle a dû faire appel à des membres de sa famille pour installer une moustiquaire, pour pouvoir aérer la nuit son logement, dont certaines pièces pouvaient atteindre 36 degrés. Enfin voilà. Donc moi, je suis venue documenter ces luttes contre les bouilloires thermiques et je suis face à des témoignages, quand même, qui sont très choquants. Mais il y a eu beaucoup de mobilisations, notamment de cette fédération de syndicats Locataires Ensemble, qui avaient lieu à Aubervilliers et aussi à Lyon. Et il y en a eu un peu, pendant cet été, une montée en force. En tout cas, il y avait une volonté de créer un petit rapport de force, notamment avec la création d’une campagne qui s’appelle « Pas de volet, pas de loyer », où des locataires, notamment, se sont réunis pour faire quelque chose. Au bout d’un moment, les gens sont en train de mourir chez eux, il faut qu’il y ait des choses mises en place. Et je vais vous citer quelques victoires, parce qu’encore plein de choses sont racontées dans le reportage, et d’autres mobilisations qui se sont créées, comme un collectif d’habitants du dernier étage, « Demain 50 degrés », plein de choses qui se sont créées. Mais grâce à leurs mobilisations, à Lyon, où pareil, c’était un bailleur, non, c’est une filiale qui était détenue par le Crédit agricole, à force, donc, de se battre, ils ont débloqué un million d’euros pour équiper une partie du parc locatif et installer des brasseurs d’air dans une partie des logements. Donc ça, c’était en juillet. Et le maire aussi de Lyon, le maire écologiste, s’est mis à sanctionner les bailleurs qui refusent d’équiper les logements en volets, notamment. Et j’ai eu des nouvelles de Michèle et Fadila aussi début septembre, donc j’ai actualisé la fin de l’article. Il y a eu des avancements pour la première fois. Donc elles ont été reçues par la mairie et par le bailleur, et elles avaient fait signer plus de 300 mises en demeure, quand même, pour faire pression sur le bailleur. Elles étaient prêtes, si elles n’avaient pas de réponse en septembre, à faire la grève des loyers, donc ça s’était posé. Donc elles ont eu enfin une réponse et elles vont avoir, normalement, un diagnostic de l’ensemble du parc du bailleur social OPH, et aussi une partie des logements, normalement, qui va être équipée de volets. Voilà, pas de nouvelles pour les brasseurs d’air, mais en tout cas, il y a des choses qui avancent après six ans de lutte. C’est quand même salutaire. Donc voilà, pour vous résumer un petit peu. La lutte paye, voilà. Est-ce que je laisse un moment pour les questions ou j’enchaîne ?
00:56:07Elsa Gautier
Est-ce qu’il y a des questions dans le public sur cette première partie, sur ce qu’a dit Christophe, peut-être ce que nous partageait Léa sur son reportage ? Sinon, on va passer à la suite.
00:56:19Audio
Oui, donc, enfin, moi, j’ai deux questions. La première question, c’est : est-ce que, enfin, voir ce qui s’est passé juste, enfin, pour identifier les responsables comme les entreprises pétrolières, je me demande si c’était, enfin, la seule ça fait partie de l’explication, peut-être, mais il y a peut-être d’autres explications. Moi, une fois, j’avais entendu Sylvestre Huet, qui est journaliste scientifique, qui présentait, lui, le fait qu’il y a eu les négociations… Alors du coup, je ne remonte pas aussi longtemps en avant, mais au moment de Kyoto, les négociations, c’était de dire : en fait, on fait des restrictions pour les pays développés et les autres pays, en fait, on leur dit : ben OK, vous n’avez pas émis autant que nous, vous pouvez continuer à émettre. Et ce qui s’est passé, en effet, c’est que, bon, il y a eu cette externalisation des émissions, mais aussi beaucoup d’émissions supplémentaires de beaucoup de pays en Asie et aussi, en même temps, une baisse de la pauvreté, quoi. Donc, en fait, moi, ce que je me dis par rapport au cadrage, c’est-à-dire qu’on n’a pas remis en question notre mode de développement, quoi. Donc est-ce que c’était la faute des entreprises pétrolières ? Peut-être qu’elles ont joué un rôle, mais moi, j’ai l’impression que c’est notre société, dans son ensemble, en fait, qui ne s’est pas remise en question. Donc je voulais avoir votre avis là-dessus. Et aussi, est-ce que vous pouvez préciser, par rapport au néocolonialisme, en fait, un petit peu comment ça fonctionne ? Parce qu’en fait, on peut avoir l’idée aussi que, bon, il y a un marché du pétrole, donc en fait il suffirait simplement de payer au plus offrant. Pourquoi c’est important, en fait, de garder une certaine influence sur ces territoires pour avoir accès aux ressources ? Merci.
00:58:17Elsa Gautier
Alors, merci pour ta question. Peut-être que je laisserai Christophe rebondir et peut-être juste un mot sur la question du cadrage. Effectivement, la question des responsabilités des industries fossiles qu’on a pointée ici ne clôt pas la question. Et dans le dossier, par exemple, on a aussi donné la parole à Christophe Cassou, qu’on mentionnait plus tôt, qui nous a écrit une contribution qui, par exemple, s’attaque à la question du déni de la classe politique, qu’on n’a pas évoquée ici, mais qui, évidemment, participe de l’inaction et de l’absence de volontarisme sur ces questions en France et plus largement dans les instances internationales. Et bien sûr, ensuite, il y aurait la question de vers où on va si on veut un autre modèle, en termes de sobriété collective, en termes d’égalisation des conditions de vie. Est-ce qu’on a des jets privés en 2050 ou est-ce que c’est, par exemple, des usages du pétrole qui deviennent impossibles ? Il y aurait d’autres questions à aborder. Pourquoi on s’est concentrés sur cette question de la responsabilité des entreprises et de la responsabilité, plus largement, du système économique capitaliste ? C’est que c’était très rarement ce cadrage qui est porté dans le débat public. Ça nous semble important de rappeler ces fondamentaux, entre autres. Enfin, ce qui ne veut pas dire qu’on clôt le débat et qu’en 100 pages de magazine Socialter, on a fait le tour d’une question aussi vaste. Mais ça nous semblait important de mettre l’accent là-dessus.
01:00:06Cléa Chakraverty
Juste, peut-être, pour aussi préciser et intéresser nos lecteurs et lectrices. On ouvre aussi des horizons dans ce dossier, comme tu l’as rappelé, Elsa, sur les questions de sobriété collective. Pour vous répondre aussi sur la question des modes de vie, je me permets de vous renvoyer à un rapport qui a été qualifié d’utopiste par beaucoup de gens. C’est un des derniers rapports de Thomas Piketty et d’un collectif d’économistes, 45 économistes avec qui il a travaillé, qui s’appelle le Rapport sur les inégalités mondiales, qui est, par exemple, français, au Seuil, qui est assez copieux, qui est un petit peu dense, mais qui ouvre des perspectives de changements sociétaux, économiques, évidemment, qui doivent être portés par de la volonté politique. Mais en tout cas, il y a des pistes très concrètes, chiffrées, de ce que pourrait être un monde qui ne bascule pas vers les plus 4 degrés d’ici quelques années. Donc voilà, je vous invite à le lire, simplement. Je crois qu’il y avait aussi des questions. On les prendra peut-être après, si on a le temps. Je te laisse répondre sur les questions de la personne.
01:01:12Christophe Bonneuil
Évidemment, il ne s’agit pas de désigner trois grands méchants et de dire que tout est la faute de ces trois grands méchants, qu’il y avait aussi des syndicats, des partis de gauche qui étaient extrêmement productivistes dans les années 60-70 et que, comme tu dis, il y avait des responsabilités partagées. En même temps, ce que je trouve intéressant en pointant le travail d’acteurs pour empêcher qu’à un certain moment il y ait certaines voies qui auraient pu être prises, qui n’ont pas été prises, c’est de rouvrir le champ des possibles, en fait. Au moment où, au début des années 60, il y a le livre de Rachel Carson sur les impacts des pesticides, Silent Spring, qui est traduit en 63 en français, Printemps silencieux, on s’aperçoit qu’il y a une circulaire d’un directeur général au ministère de l’Agriculture qui dit à tous les fonctionnaires du ministère : « Je vous interdis, dans les publications du ministère, de parler positivement de ce livre-là. » Donc qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire qu’on a un travail actif de certains acteurs pour que des alertes, des critiques et des alternatives soient marginalisées, soient moins présentes. Et pourquoi c’est important de décrire cette agentivité d’acteurs qui ont tout fait pour que les choses continuent vers la logique dominante ? Ça nous permet d’éviter de nous raconter l’histoire de la crise écologique comme : avant, on ne savait pas, Rachel Carson prêchait dans le désert, personne ne s’intéressait aux pesticides dans les années 60, personne ne s’intéressait au réchauffement climatique dans les années 70. Avant, on ne savait pas, maintenant on sait. Et donc maintenant, on est meilleurs que les sociétés du passé qui, elles, ne savaient pas qu’elles étaient en train de bousiller la planète. On est déjà un cran au-dessus, on est déjà sur le chemin de la transition. En faisant ça, on se donne bonne conscience et on fabrique un récit du passé qui dépolitise les débats du passé, les batailles du passé, les propositions de différentes orientations possibles dans le passé, et on se donne l’impression que tout est question de prise de conscience. Tout est une question cognitive et on oublie les rapports de force. Donc, de temps en temps, pointer quelques acteurs puissants du passé et ce qu’ils ont fait, le trouver dans les archives et le raconter, je trouve ça utile. Voilà. Et puis ça permet aussi, effectivement, de faire resurgir les voies critiques du passé. Qui lance l’alerte sur le climat au début des années 70 en France ? Qui parle des pesticides dans les années 50 en France ? Qui parle des logements tout pourris qu’on construit ? Il y a un collectif d’habitants à Belle-Beille, une des premières cités HLM qui est construite avec des méthodes un peu tayloristes de construction. Au début des années 50, les habitants arrivent là, c’est des populations pauvres, ça fissure de partout, c’est humide, etc. Dès les années 50, il y a des luttes de mal-logés dans des logements. Ressusciter ces histoires-là, c’est aussi hériter de ces débats, de ces batailles du passé pour les réactiver aujourd’hui.
01:04:28Elsa Gautier
Alors, on pourra discuter d’ailleurs plus longuement de la question que tu ouvres. Peut-être, avant ça, on va faire un petit point sur ce qui revient du mouvement climat aujourd’hui. Alors, pour rappel, le mouvement climat, certains ont parlé de « Trois Glorieuses » entre 2018 et 2020, jusqu’au moment où le Covid a un peu éteint toutes les mobilisations sociales. Mais il y a eu quelques années où ce mouvement a pu peser sur l’agenda politique, apporter cette question du climat dans les débats politiques à la fois nationaux et européens. Aujourd’hui, on voit renaître un peu partout des tentatives de différents acteurs du milieu écologiste de faire un revival du mouvement climat. Tu nous en dis un peu plus, Léa ?
01:05:18Léa Dang
Oui. Alors, je vais revenir un peu sur l’agenda des luttes de cette rentrée, qui n’a pas arrêté. Donc on a souffert cet été, mais par contre, on était bien prêts dès début septembre. Alors déjà, le 15 septembre, il y a eu devant Bercy un rassemblement avec les pompiers, des infirmières, des mal-logés, plusieurs orgas écolos, dont France Nature Environnement. Donc c’était aussi différents acteurs qui sont allés devant Bercy pour réclamer du budget, pour répondre à l’urgence climatique notamment. Donc ça, c’était un premier mouvement, et ces personnes-là, dont les pompiers, enfin le service public, etc., ont fait appel pour aller manifester le 26 septembre. Entre-temps aussi, il y a eu, le dimanche 20 septembre, une marche qui était organisée contre la proposition de loi sur la présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre, mais en gros, pour les organisateurs, nommée comme un « permis de tuer ». Il y a eu environ 50 000 personnes qui se sont mobilisées dans plusieurs villes de France, dont une partie des écologistes. Il y a un article de Reporterre, d’ailleurs, qui parle, qui résume cette mobilisation et qui fait parler des militants écolos. Le 26 septembre, il y a eu la fameuse marche pour le climat, le vivant, la paix et la justice sociale, qui était soutenue par plus de 700 organisations signataires et qui a réuni plus de 130 000 personnes un peu partout en France, sur le territoire. Je vais peut-être faire l’agenda et peut-être revenir après sur ce que j’en pense personnellement et ce qu’on a pu dire ensemble à la rédaction. Et puis ces trois derniers jours aussi, ça ne nous a pas échappé, il y a des manifestations, des pompiers, des lycéens aussi en particulier, enfin un peu partout en France. Chose que je voulais noter, c’est que les Greniers des Soulèvements, donc qui est une branche des Soulèvements de la Terre qui fait à manger pour les luttes, étaient présents pour soutenir les pompiers pendant ces trois jours. Donc ils ravitaillaient les manifestants. Voilà. Et une manifestation qui arrive, qui se passera le 3 octobre, en Normandie, dans l’Eure, qui est organisée par les Soulèvements de la Terre, Cancer Colère, le Collectif de soutien aux victimes des pesticides de l’Ouest, et qui est également soutenue par un grand nombre d’organisations écolos diverses. Et je vous en parle aussi parce que là, c’est bientôt, ce samedi, et pour vous résumer un petit peu, puisqu’on a eu la conférence de presse il n’y a pas très longtemps de cet événement, donc a priori, c’est un événement qui va réunir des dizaines de milliers, enfin non, à peu près 10 000 personnes, selon le porte-parole de la Confédération paysanne, que j’ai oublié de citer dans les organisateurs de cette grande marche. Il y aura aussi plusieurs mobilisations internationales qui vont se passer en même temps le 3 octobre. Et l’objectif de ce rassemblement, donc ce n’était pas un Sainte-Soline bis. Donc il va y avoir un grand nombre de personnes, parce que 10 000 manifestants sont attendus, mais l’objectif est de mettre au centre les personnes concernées. Il y a beaucoup de malades. Il y a une centaine de malades, d’après Fleur Breteau, qui vont se déplacer des quatre coins de la France pour venir à proximité du site de Syngenta, qui est un site, une usine de production de pesticides, pour pouvoir manifester, et des paysans. Donc l’objectif, c’est aussi de faire se rencontrer les malades et les paysans, et les syndicats aussi, parce que le syndicat SUD Chimie a soutenu. Donc les travailleurs de l’entreprise Syngenta ne seront pas présents le jour de la manifestation, mais ont soutenu le mouvement par un texte qui est disponible en ligne. Donc voilà, le but, c’est, par ce nombre, par cet événement, forcer un petit peu les débats politiques et l’agenda des discussions pour ces prochains mois de campagne présidentielle.
01:09:28Elsa Gautier
Alors, je t’interromps, mais en tout cas, sur cette lutte-là, on s’éloigne un peu de la question du climat. Mais par contre, ce qui nous intéresse, nous, c’est effectivement ces croisements entre mondes militants, notamment cette prise de position du syndicat des travailleurs de la chimie. Donc on est là vraiment sur des salariés d’usines de pesticides qui sont eux-mêmes les premiers concernés par les maladies liées à la manipulation des produits toxiques qui sont le quotidien des entreprises où ils travaillent et qui, là, apportent leur soutien à cette mobilisation qui est issue de rangs écologistes, des associations de malades comme Cancer Colère, etc. Donc nous, ça nous intéresse toujours quand, on va dire, le monde de l’écologie rencontre les représentants du monde du travail, les représentantes des soignants. On trouve que c’est des dynamiques militantes et politiques qui sont particulièrement intéressantes. Pour revenir sur la question du climat plus précisément, je ne sais pas si tu regardes un peu avec intérêt, Christophe, ce qui se passe en cette rentrée. Il y a toutes les luttes que tu as mentionnées dans la rue, Léa. Il y a aussi eu des appels de plusieurs intellectuels ou figures différentes du mouvement écolo. Il y a eu l’appel de Cyril Dion et Claire Nouvian. Il y a eu aussi l’initiative, bien sûr, de Jean-Marc Jancovici, qui a réuni un certain nombre de contributions pour faire une sorte de redite de la Convention climat, même s’ils ne présentent pas ça comme ça. Toujours est-il que tous ces acteurs essayent, à leur manière, de peser dans le débat public dans le cadre de la présidentielle. J’aurais bien aimé avoir ton regard sur ces différentes dynamiques.
01:11:33Christophe Bonneuil
Je ne sais pas si j’ai envie de réagir là-dessus, mais peut-être en lien avec ce que disait Léa sur les convergences ou les croisements entre lutte sociale et lutte environnementale. C’est aussi quelque chose qu’on a essayé de montrer, que c’est une histoire. Pardon de toujours faire des retours dans le passé, parce que je suis historien, mais Renaud Bécot est un historien qui essaye beaucoup de relier l’histoire environnementale, l’histoire sociale, a fait sa thèse sur le rapport des syndicats à l’environnement. Il s’est intéressé au rôle des syndicalistes dans le couloir de la chimie, CGT, CFDT, et comment un certain nombre d’alertes très importantes, qu’on retrouve aujourd’hui avec les PFAS dans cette zone-là, ont été en partie portées par un croisement entre les riverains, les écolos et des syndicalistes. Il y a le moment des années 68 où il y a des rencontres, en fait, où on se retrouve avec des ouvriers de l’amiante qui rencontrent des scientifiques critiques, qui rencontrent des écolos. Et ces croisements-là, ils ont existé. Le croisement avec les luttes anticoloniales également, c’est-à-dire que toute une partie des premières luttes antinucléaires contre l’explosion de la bombe dans le désert algérien en 1960 ou 61, je me souviens plus, désolé. Il y a des caravanes panafricaines qui partent du Ghana pour aller jusqu’au Sahara algérien pour protester, avec des militants pan africanistes et des manifestations dans toutes les capitales africaines contre l’explosion de bombes atomiques. Et on oublie ça. On pourrait avoir l’impression que le mouvement antinucléaire, c’était uniquement un mouvement blanc, privilégié, etc. En fait, non, il y a eu des croisements avec les luttes anticoloniales. Pareil avec le féminisme. Une grande penseuse des rapports entre écologie et féminisme, c’est Françoise d’Eaubonne dans les années 70. Elle a participé à plastiquer une centrale nucléaire. On l’a appris 40 ans plus tard dans ses cahiers. Et donc ces croisements de luttes, c’est important de s’en souvenir, c’est important de lire ces histoires-là parce que ça peut encore nous inspirer. On n’est pas dans un environnementalisme qui ne serait que blanc, qui ne serait que classe supérieure, qui ne serait qu’expert. Il y a une nécessité de tous ces croisements et de toutes ces rencontres.
01:13:47Elsa Gautier
Alors, je me permets de rebondir sur ce que tu as dit sur Françoise d’Eaubonne, puisqu’on est à Au Poste et on est donc chez David Dufresne. Pour ceux qui ne le savent pas, David Dufresne est le petit-fils de Françoise d’Eaubonne, donc cette femme que Christophe Bonneuil a mentionnée. Il a écrit récemment un très beau récit sur cette grand-mère militante, qui a une vie complètement rocambolesque et qui est une figure incroyable. Donc, je ne sais pas s’il est là, je ne le vois pas, mais s’il veut dire un mot sur Françoise ? Non, tu ne veux pas ? Bon, t’inquiète. On avait prévu un dernier temps pour présenter quelques livres de la rentrée, parce qu’on a reçu des tonnes de bouquins passionnants à la rédaction. Puis, on t’avait demandé aussi de prévoir une petite recommandation. Est-ce que tu veux commencer ?
01:14:42Christophe Bonneuil
C’est un peu de la pub pour un de mes amis, Jean-Baptiste Fressoz, qui a été coauteur d’un documentaire avec Jean-Robert Viallet, qui s’appelle Fuck la planète, qui est en trois épisodes. C’est sur Arte, je crois. On peut le regarder en ligne. C’est assez édifiant sur tout ce qu’on sait du réchauffement climatique et de la crise des dérèglements globaux depuis des décennies, et de comment on a fait pour qu’il ne se passe rien et qu’on ne bifurque pas.
01:15:16Elsa Gautier
Merci. Toi, Cléa ?
01:15:18Cléa Chakraverty
Alors moi, c’est un livre qui est à paraître, qui s’appelle Des fusées et des hommes, qui va paraître au mois de novembre au Seuil, qui fera également l’objet d’un documentaire, qui a été écrit par Fabien Benoît, qui est l’un des journalistes qui contribue régulièrement à Socialter et qui nous en a livré un inédit, un texte inédit. C’est donc un récit où il se rend au Texas, sur un endroit qui s’appelle Starbase. Il faut savoir que Starbase, c’est quoi ? C’est un complexe à la fois industriel, un site de test et une base de lancement de fusées privées qui appartient à SpaceX, donc à Elon Musk, et qui a pour ambition, évidemment démesurée connaissant Musk, d’en faire un type de hub interplanétaire. Ce qui est intéressant, et ce que Fabien Benoît nous raconte, c’est qu’en fait ce lieu a été pris, acheté sur des terres où il y avait évidemment des gens, notamment une petite ville qui s’appelait Boca Chica. Donc on n’est pas très, très loin de la frontière mexicaine. Cet endroit, en fait, il nous a aussi donné des photos prises sur place, où il a passé beaucoup de temps, c’est à moitié dans un désert. On a une ville, donc Starbase est une nouvelle ville, en fait, une sorte de ville champignon basée sur cet endroit, Boca Chica, qui est une sorte de ville privée qui a été cédée par l’État fédéral à Musk, où vous avez des habitants qui sont tous et toutes des employés de SpaceX. Et on peut imaginer… rien imaginer, il le raconte très bien, ces habitants sont aussi élus au conseil municipal. Donc vous avez un maire qui est employé de SpaceX et donc qui favorise bien évidemment l’entreprise. Et puis cet endroit grandit et s’étend et grignote petit à petit les environs, évidemment avec des rejets toxiques sur l’environnement, des politiques publiques qui sont favorables à Trump, comme vous pouvez l’imaginer, donc avec une répression très forte sur les personnes suspectées d’être des étrangers, et une résistance qui essaie tant bien que mal de s’organiser pour préserver son habitat, son mode de vie, leur société, mais qui, évidemment, on peut l’imaginer, se délite dans cette ambiance un petit peu plus que dystopique, en fait, cette ambiance apocalyptique. Voilà, je vous en dis pas plus parce que vous le découvrirez éventuellement dans le reportage de Fabien et donc dans cet ouvrage et ce documentaire à paraître.
01:18:01Elsa Gautier
Voilà, Léa, tu t’es un peu fait voler une de tes idées.
01:18:04Léa Dang
J’en avais une autre. C’est vrai qu’on conseille cette série documentaire très bien dans l’épilogue du numéro. Donc c’était très bien, je vais pouvoir présenter mon autre recommandation, qui n’est pas un bouquin qui vient de paraître. C’est un livre qui est sorti en 1993 aux États-Unis, d’une grande autrice qui s’appelle Octavia Butler et qui n’est peut-être pas encore très connue en France, je ne sais pas. Le livre s’appelle La Parabole du semeur. C’est un livre qui raconte la vie d’une jeune femme, d’une adolescente de 15 ans, dans un État fictif des États-Unis qui est ravagé par le capitalisme et le dérèglement climatique. Donc si, voilà, si on se projette, peut-être que, voilà, c’était une situation catastrophique, le contexte. Et pourquoi vous proposer une dystopie ? Parce que je trouve, bizarrement, ce livre m’a fait du bien. Je l’ai lu en 2025 et l’histoire se passe en 2025 aussi. Il y a peut-être quelque chose d’un peu perturbant à lire cet ouvrage aujourd’hui, alors je n’ai pas fait exprès. Mais le livre se passe donc en 2025 et, en plus, le président des États-Unis, donc fictif dans ce roman, se fait élire avec le slogan « Make America Great Again ». Donc il y a un truc très, très bizarre. Voilà, je vous conseille cette lecture ou relecture en ce moment, ça crée un peu le vertige. Mais voilà, au-delà de la dystopie, j’ai trouvé que ce récit, c’est un vrai récit d’émancipation, voire de résistance, et qui donne aussi beaucoup d’espoir, parce qu’elle, tout au long de l’ouvrage, elle glisse la philosophie, le Livre des vivants, une sorte de religion philosophique qu’elle construit tout au long. Et donc c’est pétri de cet espoir qu’elle porte de fonder une communauté ailleurs. Et aussi, elle n’est pas aveugle à tous les rapports de classe et de race qui structurent la société, et ce qui est très intéressant parce que le personnage principal est une jeune fille, une adolescente noire. Donc voilà ma recommandation de lecture. C’est La Parabole du semeur, il y a deux tomes. Et c’est l’autrice Octavia Butler.
01:20:01Elsa Gautier
OK, merci. Alors moi, je vous partage, parmi les choses qu’on a reçues à la rédaction, des bouquins qui m’ont particulièrement intéressée et qui se répondent d’une certaine manière. Alors, il y en a un premier qui s’appelle Hyperpolitique, d’Anton Jäger, qui, en gros, pose un diagnostic assez déprimant. Et ensuite, vous pouvez lire celui-là, qui est un peu un antidote au constat qui est fait dans le premier. Anton Jäger revient, en fait, sur ce qui s’est passé, on va dire, depuis la crise de 2008, toutes les mobilisations parfois massives et inédites qui ont traversé les démocraties occidentales, les Indignés, Black Lives Matter, les Gilets jaunes en France, cette vague, en fait, de mobilisations sociales qui ont été parfois très importantes et qui, pourtant, n’ont pas arraché de transformation significative et, quelque part, ont échoué politiquement. Lui, il pose un constat là-dessus, c’est qu’il dit qu’on est dans une ère hyper politique, c’est-à-dire une ère où il y a une vraie intensité, un retour d’intensité politique par rapport au début des années 2000, mais, en même temps, les institutions, les organisations syndicales, associatives, qui structuraient jusque-là et catalysaient cette énergie politique et en faisaient un pouvoir de transformation, eh bien, elles continuent à se déliter. Il trouve, en tout cas, une explication qu’il propose à notre impuissance collective à transformer les choses. C’est assez lucide, mais ce n’est pas forcément très motivant. En contrepoint de ce livre, on a ce petit bouquin de Lumir Lapray, qui est une autrice, qui est aussi une militante, une formatrice dans des associations, dans des organisations, à qui on a donné plusieurs fois la parole dans les pages de Socialter. C’est quelqu’un qui est ancré, notamment, dans le monde rural en France. En tout cas, elle a écrit un livre l’année dernière qui s’appelait Ces gens-là, où elle réfléchit un peu au destin politique des classes populaires rurales en France. Et dans ce bouquin, elle s’appuie sur son expérience de formatrice. Elle s’est notamment formée aux États-Unis à des méthodes d’organisation collective, une méthode notamment qui s’appelle le « community organizing ». Et donc elle réfléchit à comment on fait émerger un pouvoir populaire. Et ce bouquin n’est pas du tout théorique, ça s’adresse à chacun d’entre nous : comment on commence à trouver des camarades de lutte, à dépasser les freins qui nous empêchent de nous engager à notre échelle, syndicalement, sur notre lieu de travail, sur nos lieux de vie. Elle raconte, d’une manière pleine d’humour, pleine d’exemples récents ou historiques, comment reconstruire du pouvoir politique, chacun à notre échelle. Donc voilà, petit mode d’emploi si vous avez été déprimés par la lecture d’Anton Jäger.
01:23:26Christophe Bonneuil
Il y a deux livres qui sont sortis il n’y a pas longtemps sur l’histoire des luttes écologistes depuis le XIXe siècle. Verts de rage, de François Jarrige, qui fait plutôt une périodisation avec différentes phases, un collègue historien à Dijon. Et un travail de sociologues, Gaëlle Ronsin, Gabrielle Rey et Juliette Piketty-Moine, qui se sont intéressées aux victoires écologiques depuis les années 70, qui analyse une espèce de corpus de luttes et qui essaye de s’interroger sur les conditions de réussite d’une lutte : qu’est-ce qu’il faut faire, ce qu’elles sont… Voilà, donc quelque chose d’un peu plus sociologique sur comment une lutte peut gagner ou peut perdre, dans ce livre-là qui s’appelle Territoires en résistance.
01:24:13Elsa Gautier
Je rebondis parce qu’on avait interviewé Gaëlle Ronsin lors d’un hors-série passé de Socialter consacré justement aux luttes et aux victoires écologistes. Donc voilà, vous pouvez le retrouver là-bas, quelque part sur la table, si ça vous intéresse. Je crois qu’on va s’arrêter là. On va traîner un peu par là si vous avez envie de venir nous rencontrer, nous poser quelques questions. Et puis, bah sinon, je vous souhaite une bonne soirée, à bientôt. Et n’oubliez pas, Socialter, c’est un média indépendant, Au Poste aussi. On vit de vos abonnements, de vos achats en kiosque, donc soutenez-nous. Merci beaucoup et bonne soirée.

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