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« Ripostes ! Archives de luttes et d’actions, 1970-1974 » Visite guidée expo

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Transcription de l’émission

00:01:17David Dufresne
Chers amis, je n’ai pas le retour. Je suis en train de faire de derniers tests. Est-ce que le son est bon ? Est-ce que l’image est bonne ? Car je n’ai pas de retour. Merci, Sorcière. Bonjour Louis Cousin, bonjour Rolland. Est-ce que vous entendez ? Est-ce que vous avez tout ? On dirait que oui. Ça a l’air de marcher. Super, son, image, OK, génial, super ! Alors, merci beaucoup pour la connexion, vous nous avez sauvés. Alors, on va prendre un petit verre d’eau pour démarrer. Donc nous sommes à La Contemporaine. Nous allons avoir un dénommé Franck qui va venir nous expliquer ce qu’est La Contemporaine. Vous allez garder votre manteau, les amis ? Il ne fait pas froid ? Moi, j’ai froid. Ah, vous avez froid, d’accord, d’accord. Bonjour, bonjour, tout est bon, super, ça va partout. Merci beaucoup, Euryale, c’est génial. Donc nous sommes sur Twitter, nous sommes sur Facebook, nous sommes sur YouTube, nous sommes sur Twitch et nous sommes surtout sur auposte.fr. Voilà. Alors, le son, on va faire des petits essais de son, justement avec Franck. Franck, est-ce que tu peux prendre le micro ?
00:02:50Franck Veyron
Je l’ai. Bonjour tout le monde. Je ne sais pas si on m’entend.
00:02:55David Dufresne
Alors pour ça, il faut faire encore un petit essai.
00:02:59Franck Veyron
Donc je cause de nouveau et je me répète : bonjour tout le monde.
00:03:08Philippe Artières
Ce n’est pas grave, ça fait du son. Dominique Grange qui chante Les Nouveaux Partisans.
00:03:13David Dufresne
C’est bon, on est réglé. Bien entendu, monsieur Franck, super ! Alors regardez, les amis, nous avons notre nouveau système de live, il est absolument prodigieux, avec les micros et tout ce qu’il faut, et tout, et tout. C’est top, c’est top, c’est top ! Alors, comment je peux baisser ça ? Hop, OK, je le ferai après. Franck, nous sommes à La Contemporaine. La Contemporaine, c’est un lieu connu des chercheurs et des chercheuses, qui se situe à Nanterre, à côté de la fac de Nanterre. C’est quoi, La Contemporaine ?
00:03:56Franck Veyron
Alors bonjour encore. La Contemporaine, c’est une bibliothèque interuniversitaire qui est située sur le campus de l’université de Nanterre, qui dépend de plusieurs universités. Mais surtout, pour être peut-être plus clair, c’est à la fois une bibliothèque, un centre d’archives et un musée. Tout ça existe depuis la Première Guerre mondiale. En fait, ce sont des collections qui ont été constituées initialement sur une initiative privée au moment de la Première Guerre mondiale et, depuis plus d’un siècle, on constitue des collections. Donc, encore une fois, des bibliothèques, des archives et des collections muséales autour des relations internationales, des grands conflits contemporains et, plus largement encore, de l’histoire politique et sociale des mondes contemporains. Quand je dis « des mondes », c’est qu’il y a une dimension, à La Contemporaine, très internationale, sur laquelle on ne va pas forcément insister beaucoup pendant la présentation de ce matin, mais c’est quand même une grande part de nos collections.
00:04:51David Dufresne
Et alors justement, vous avez combien de pièces en magasin ? Et comment on peut les consulter, si les gens ont envie de les consulter ?
00:04:59Franck Veyron
Alors le nombre de pièces, on dit plus de 4,5 millions de pièces. Ça ne veut pas dire grand-chose, en fait, parce qu’on ne sait pas exactement ce que sont toujours des pièces. En tout cas, ce sont des collections très, très importantes. Pour les collections de périodiques, journaux, revues, par exemple, c’est sans doute la collection la plus importante après celle de la Bibliothèque nationale. Pour les fonds d’archives, c’est à peu près 2 km d’archives. Pour les collections d’affiches, le nombre qu’on donne, qui est plus ou moins vérifié, c’est 80 000 affiches. Alors, quand je dis « plus ou moins vérifié », c’est qu’une partie des collections n’est pas encore entièrement inventoriée. Il y a sans doute des doubles, mais en tout cas, c’est plusieurs dizaines de milliers d’affiches. Et pour venir consulter tout ça, donc, on est sur le campus de Nanterre. On a une salle de lecture qui est ouverte gratuitement. Tout est gratuit à La Contemporaine : la salle de lecture, l’accès à la salle de lecture et l’accès aux expositions. C’est ouvert à tous les publics. Donc la seule nécessité, c’est de s’inscrire, c’est gratuit, et ensuite on peut accéder à toutes ces collections.
00:05:59Philippe Artières
Il y a vraiment une caractéristique à La Contemporaine, c’est que tous les fonds qui sont ici sont des fonds qu’on appelle privés. C’est-à-dire que ce ne sont pas des fonds publics, comme aux Archives nationales ou dans les archives départementales. Ce ne sont pas les archives du fonctionnement de l'État. Ce sont des archives qui ont été données par des particuliers, par des associations, par des organisations, à La Contemporaine. Ça, c’est vraiment aussi une particularité très forte et les dépôts continuent. C’est-à-dire que c’est à la fois une bibliothèque, un centre d’archives qui est ouvert, ouvert aux dépôts. Et c’est ça qui est assez génial parce qu’en fait, pendant l’exposition Riposte, il y a eu des gens qui t’ont contacté en te disant : « Tiens, j’ai ça. » Et je trouve que ça donne, enfin, pour moi en tout cas, beaucoup de sens de faire une exposition aussi ici. C’est-à-dire que c’est une histoire vivante, c’est vraiment une histoire qui est en cours. Il y a eu des séminaires ici, c’est ici, à La Contemporaine, qu’est née la notion des « années 68 ».
00:07:18David Dufresne
Oui, parce que là, on est sur le campus de la fac de Nanterre et le 22 mars 68, qui est la date communément admise comme le lancement, ça démarre quelque part pas loin d’ici.
00:07:33Franck Veyron
C’est dans ton dos, en fait, donc on ne peut pas le montrer, mais la tour administrative qui a été occupée le 22 mars existe toujours. Et effectivement, on a dans nos collections tout un tas de témoignages de ces mobilisations-là sur le campus. Alors évidemment le 22 mars, mais dès les années 65, 66, 67. Il y a d’ailleurs un livre de Jean-Pierre Duteuil qui s’appelle Nanterre vers le mouvement du 22 mars, qui raconte, avec beaucoup de documents reproduits, cette suite de mobilisations croissantes qui débouche sur le printemps 68. Et si tu veux bouger un petit peu, justement, dans l’exposition, peut-être qu’on dira après deux mots sur la structure générale de l’exposition, mais en tout cas ici, justement, on a voulu faire une… Toute cette cimaise, en fait, présente des documents autour des mobilisations anti-impérialistes et au sujet de la guerre au Vietnam. Et là, on voit une trentaine de pièces, mais en vérité, elles viennent de plusieurs fonds qui sont conservés à La Contemporaine. Et ça, ce sont toutes des pièces qui ont été diffusées sur le campus de l’université en 67, 68, 69, et qui ont donc été diffusées ici et collectées ici. Elles sont issues d’un fonds qui fait à peu près un mètre linéaire, pour autant que ça signifie quelque chose, mais une somme de tracts, de brochures, de pièces diverses qui documentent toutes l’intensité des mobilisations militantes à cette époque-là, à l’université de Nanterre.
00:08:59Philippe Artières
Et ce qui est aussi très important, c’est qu’elles ont été collectées. Et ça, c’est une pratique qui, pour les historiennes et les historiens, est frappante. C’est-à-dire qu’on lutte, on lutte contre l’impérialisme et, en même temps, on conserve, on collecte, on constitue la mémoire du mouvement en cours.
00:09:22David Dufresne
On a conscience de ça.
00:09:23Philippe Artières
Et très, très tôt. Alors il y a des gens qui le sont un peu plus… Si on va…
00:09:30David Dufresne
Je vous suis avec grand plaisir, mais je voudrais d’abord vous présenter, parce que vous êtes habillés comme des commissaires, que vous êtes les commissaires de l’exposition. Je remarque quand même les gabardines, les longs manteaux, on sent quand même qu’il y a de l'étude là-dedans. Et on a enlevé nos chapeaux mous.
00:09:48Philippe Artières
Voilà, c’est ça. Alors, généralement, on est en blouse.
00:09:52David Dufresne
Alors, tu voulais, Philippe, nous montrer… Donc vous êtes… D’accord, vous êtes les deux commissaires de l’exposition, c’est bien ça ?
00:09:59Philippe Artières
On va dire qu’on est les co-commissaires, ce qui n’existe pas dans la police. Ça n’existait pas, les co-commissaires, ça n’existe que pour les expositions, ce qui nous distingue, entre autres choses. Sachant qu’il faut quand même rappeler qu’il y a une particularité, et on tient à la souligner, entre les archivistes et les policiers. Ce sont deux lieux, enfin deux… Pour des raisons très différentes, mais les deux ont des pratiques d’archivage très fortes. Et c’est ça qui est troublant pour un historien comme moi, qui a travaillé dans les archives de l'État, aux Archives nationales. C’est que j’ai trouvé des pièces, quand on faisait l’exposition avec Emmanuel Guy sur 68 aux Archives nationales, qui étaient des pièces de perquisition quasiment identiques à celles que j’ai pu trouver et qui ont été données par des militants. Par exemple, toutes les archives Krivine. Quand il y a une descente, en 68, chez les Krivine, il y a tout aux Archives nationales.
00:11:07David Dufresne
Je voulais nous montrer quelque chose, mais il faut rappeler qui est Krivine, ça te paraît évident.
00:11:14Philippe Artières
Oui, pardon, on va y venir. Krivine, ce sera d’ailleurs le candidat, puisqu’on va rentrer quand même dans une chronologie. En 1970, après l'échec du référendum de De Gaulle, De Gaulle quitte le pouvoir, il y a des élections et, à la suite de ces élections, Pompidou est élu. Pendant la campagne, Alain Krivine est le candidat de la Ligue communiste.
00:11:52Franck Veyron
Je veux juste rajouter un mot, peut-être un peu provocateur, mais sur ce que tu disais à propos des saisies. Je me souviens d’avoir vu, en 2018, cinquante ans après les événements de 68, donc au moment où les archives publiques s’ouvraient, les traces de saisies. Je ne sais pas si tout le monde le sait, mais le 12 juin 68, un certain nombre d’organisations d’extrême gauche sont dissoutes et il y a des saisies. Il y a notamment une saisie, je crois que c’est au local de l' UNEF ou de la JCR à la Sorbonne. Et là, c’est un peu le rêve de l’archiviste, parce que tout est saisi, vraiment tout, sans tri. Parce que, pour les archives privées, ce qu’on collecte, ce que l’on récupère, il y a quand même tout un travail de tri et d'élimination, plus ou moins.
00:12:32David Dufresne
Et c’est ainsi, Franck, que l’on devient auxiliaire de police : on se réjouit des saisies pour…
00:12:39Franck Veyron
En tout cas, ce genre de pièces manuscrites, qui sont parfois conservées dans des fonds militants, dans des saisies de police, c’est vraiment ce qui est conservé. Et je me souviens d’avoir vu des pièces où il était question, par exemple, de savoir qui allait nettoyer la Ronéo ou qui allait nettoyer le local. Et ça, c’est le genre de pièce vraiment très, très éphémère. Nous, on conserve beaucoup de pièces éphémères, mais là, c’est de l’ultra-éphémère, si je puis dire.
00:13:06Philippe Artières
Les militants, eux, ne conservent pas ça, parce que, pour eux, ce n’est pas l’essence de l’action.
00:13:13David Dufresne
Voulez-vous que l’on démarre par le début ?
00:13:16Philippe Artières
Je vais commencer par le fait que, déjà, pour dire que Riposte, ce n’est pas un terme que nous avons forgé, nous. C’est un terme de l'époque.
00:13:30David Dufresne
C’est le nom de l’exposition qui s’achève dans quelques jours. Donc là, l’idée, c’est de mettre l’eau à la bouche et que tout le monde vienne avant le 16 mars. Tu veux faire le tour de haut quand même, enfin bon.
00:13:41Philippe Artières
On aurait aimé que ce soit le 22. Alors je parlais de Riposte, parce que Riposte, c’est la riposte à une loi qui est votée en juin 1970, qui est la première loi anti-casseurs. Et cette première loi anti-casseurs, qui est la loi Marcellin, cette loi Marcellin, qu’on a évidemment agrandie, n'était pas affichée sur les murs comme ça, mais qu’on a voulu montrer telle la loi, telle l'étape de la loi, mais aussi la loi telle qu’elle est montrée à Rome, enfin dans l’Antiquité, c’est-à-dire ces écrits massifs auxquels vont répondre d’autres écrits massifs comme « Nous sommes tous des groupuscules », qui fait face à cette loi. Et cette loi, elle veut casser ce qu’on appelle la nouvelle délinquance. Et pour Marcellin, qui est ministre de l’Intérieur depuis fin mai 68… Alors Raymond Marcellin, dit « Raymond la Matraque », c’est le ministre qui succède à Fouchet à la fin mai 68, parce que Fouchet est considéré comme trop mou. Raymond Marcellin est donc nommé et va rester ministre de l’Intérieur jusqu’en 1974, jusqu'à l'élection de Giscard d’Estaing.
00:15:08David Dufresne
Avec le fameux mot…
00:15:12Philippe Artières
Quand il arrive, quand il est nommé, on dit : « Voilà le vrai Fouché », faisant référence au ministre de l’Intérieur, responsable de la police de Napoléon, qui a mis en place le système, qu’il raconte très bien d’ailleurs dans ses mémoires. Pas seulement celui de la préfecture, mais surtout celui de cette surveillance et de l'écoute de tout ce qui se dit et s'écrit en France dans l’opposition. Donc, Riposte à une loi, et l’homme qui est derrière cette loi, c’est Marcellin, mais c’est aussi le président Pompidou. Pompidou, qui a été Premier ministre de De Gaulle, et Pompidou qui est, évidemment, après De Gaulle, le premier président qui n’a pas été résistant. On reviendra sur cette notion-là parce que c’est très important dans Riposte et dans les arguments de la riposte. Parce que la Résistance fait partie des références de ceux qu’on appelle les gauchistes.
00:16:28David Dufresne
Le tchat vous remercie, c’est du copat. Il faut dire merci d’avoir conservé ça. On t'écoute, Franck.
00:16:35Franck Veyron
Merci, le copat. Puisque tu parlais de la question de la Résistance, de la présence de cette période dans ces années-là, de la mémoire de la Deuxième Guerre mondiale, on peut dire peut-être que l’exposition, d’une manière générale, est construite en deux parties. Une première salle qui s’appelle Les forces en présence, où on présente un petit peu comment les choses se présentent, notamment du côté des jeunes militants au début des années 70. Puis la deuxième salle, qui est totalement différente, s’appelle Le champ de bataille. Et là aussi, comme disait Philippe, ce terme de bataille, c’est un terme qu’on trouvait beaucoup dans les pièces de l'époque : la bataille du Larzac, la bataille de l’information, la bataille de Lip, etc. Et donc, pour revenir à cette première salle, une des premières alcôves de cette première salle, si je puis dire, on l’a intitulée En mémoire. Il s’agit vraiment de montrer des pièces qui montrent quels sont les passés présents dans le présent du début des années 70. Donc on a évoqué la mémoire de la Deuxième Guerre mondiale. Alors, ce qu’on n’a pas dit jusqu'à présent, je crois, c’est que, dans l’exposition, on voulait donner à voir beaucoup de choses. Donc on montre plus de 500 pièces. C’est une exposition qui est très dense. Non seulement il faut venir rapidement, mais peut-être qu’il faut venir plusieurs fois pour la voir vraiment, avec beaucoup de lecture, mais magnifique. Et elle est construite entièrement à partir de productions militantes. Quand je dis entièrement, ce n’est pas tout à fait le cas, parce que ce n’est pas le cas, évidemment, par exemple, pour l’Affiche rouge, dont je pense que tout le monde a maintenant entendu parler.
00:18:05David Dufresne
Grâce à Manu, on est au courant.
00:18:08Franck Veyron
En tout cas, on voulait montrer cette affiche-là parce que, notamment du côté des jeunes maos de la Gauche prolétarienne, la référence à la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale, mais en particulier à la résistance des FTP-MOI, ou du groupe Manouchian comme on dit maintenant, c’est une référence très, très présente. On montre par exemple, à côté de cette affiche, la pochette d’un 45 tours de l'époque. Et d’ailleurs, la musique vient de se déclencher. C’est Le Chant des Nouveaux Partisans, une chanson de Dominique Grange qui est écrite à la fin de 1969 et qui, en 1970, devient véritablement l’hymne de la Gauche prolétarienne. On peut peut-être laisser écouter deux secondes des paroles, parce que les paroles font beaucoup référence… Alors, à ce moment-là, il faudrait mettre le micro. Les paroles font beaucoup référence à la Deuxième Guerre mondiale.
00:19:02David Dufresne
Ce n’est pas la fin d’entendre ? Si, si !
00:19:24David Dufresne
Et c’est un point très important. À l'époque, dans les années 70, il y avait des graphistes.
00:19:34Philippe Artières
Oui, il y avait des graphistes. Pas partout, on va vous montrer des documents et vous allez voir. D’ailleurs, c’est un des éléments qui est troublant dans la collecte des archives : il y a plein d’archives aussi qui n’ont pas été collectées parce qu’on ne les trouvait sans doute pas trop belles. Nous, on a dépouillé pendant plus d’un an avec Franck, à partir des inventaires qui avaient déjà été faits. Le tchat a raison de dire ça. C’est-à-dire qu’on voit comment un certain nombre de graphistes… Par exemple, on a parlé de la Ligue communiste trotskiste, Rouge. Il y a un effort, là, pour la commémoration du centenaire de la Commune, qui fait partie des autres références, puisqu’on est en 1971, c’est cent ans après. Et ça va être une lutte très forte avec les communistes, avec le Parti communiste, pour savoir qui va récupérer la mémoire de 71. Et quelle mémoire ? Et quelle mémoire ? Parce que…
00:20:34Franck Veyron
Surtout que c’est le centenaire, là, en 71. Oui. Et l’enjeu autour de la récupération, sans que ce soit péjoratif, de la mémoire, c’est : est-ce qu’il faut célébrer les victimes de la Semaine sanglante, comme le fait plutôt habituellement le Parti communiste, ou, au contraire, est-ce qu’il faut célébrer l’espoir de la Commune, l’espoir porté par la Commune, l’actualité de la Commune ? C’est un des enjeux des batailles, on va dire, autour de la célébration du centenaire de la Commune.
00:20:58David Dufresne
Donc là, on est dans l’alcôve En mémoire, c’est-à-dire avant le cœur de l’exposition, qui est 1970-1974. Je m’en voudrais énormément qu’on ne montre pas la toute première vitrine.
00:21:10Philippe Artières
Oui, tout à fait. Et d’ailleurs, la première vitrine est un peu liée… On se tourne, là, David. Oui, super. Hop ! Tu vas voir que cette mémoire est très… Enfin, il y a une mémoire qui est très importante, c’est celle de la guerre d’Algérie. Et, d’une manière générale, l’histoire contemporaine récente montre massivement cette présence qu’on avait un peu négligée. En 1970, on est à huit ans de la fin de la guerre d’indépendance et donc c’est encore très vif. Massu, qui est un des généraux, publie ses mémoires et revendique ouvertement l’usage de la torture. Il va donc redevenir quelqu’un qui revient sur le devant de l’actualité. Pareil, il faut imaginer que le massacre du 17 octobre… On verra, concernant les crimes racistes qui ont lieu en 1973, combien il est mobilisé. Mais celui du métro Charonne, où sont tués des militants communistes par la police… Cette manifestation est, là aussi, commémorée au moment des dix ans de Charonne. Ça, c’est une affiche importante. C'était une affiche du Parti communiste. C’est une des seules affiches qui a été produite à l'époque. Ouais, ce n’est pas celle-là.
00:22:45Philippe Artières
Voilà, c’est vraiment quasiment la seule affiche produite sur Charonne au moment du massacre. Mais cette mémoire-là, elle est très forte. Elle est d’autant plus forte qu’en 1972, un militant gauchiste maoïste, Pierre Overney, va être tué. On verra ça dans la salle, mais avec un tract. Et il appelle à quoi ? « On assassine à Paris », et il rappelle, encore une fois, plusieurs choses : les collabos, le colonialisme, et puis évidemment Charonne. Donc cette question de la mémoire, elle n’est pas seulement une référence. Elle est très présente pour ces jeunes gens dont un certain nombre… dont les frères, non pas les parents, non pas les pères, mais les frères, sont partis en Algérie. Ça, c’est vraiment quelque chose qu’il faut avoir en tête.
00:24:01David Dufresne
La guerre d’Algérie est à deux pas, et le métro Charonne, où vont être écrasés huit militants, neuf en fait.
00:24:17Franck Veyron
La manif de Charonne, en 62. Oui, oui, c’est celle qui est évoquée ici sur l’affiche jaune que tu as montrée. Mais nous, ce qui nous intéresse vraiment dans notre époque, c’est cette manifestation du 25 février au métro Charonne. Et comme Philippe l’a dit, on a à la fois le tract puis l’affiche qui reprend les éléments du tract. C’est une manifestation qui cumule plusieurs raisons, ce que Philippe a montré. Quand on la regarde de plus près, cette affiche aussi, en haut, elle fait la liste d’un certain nombre de crimes racistes de l'époque. Alors il y a effectivement, à cette époque-là, beaucoup de crimes racistes. Et ça, on le voit sur un certain nombre de pièces ici, qui sont des pièces qui revendiquent quelque chose ou qui dénoncent quelque chose, mais qui reposent aussi sur la liste de quelque chose. On a un certain nombre de pièces comme ça. Tu voulais parler des fichiers de Maurice Rajsfus. Ça peut permettre aussi de faire le lien. En tout cas, moi, ce que je trouve intéressant dans cette affiche, c’est que c’est une manifestation, d’abord, contre les crimes racistes, mais qui, dans un petit texte, évoque, puisque le rendez-vous est au métro Charonne, les événements de Charonne dix ans auparavant. Et la mémoire est un tout petit peu tordue ici quand même, parce que : « Charonne, où huit Français ont été assassinés par la police il y a dix ans dans la lutte contre le racisme. » Ça, ce n’est pas tout à fait vrai. Ce n'était pas une manifestation contre le racisme. C'était une manifestation contre l' OAS. Alors évidemment, sans doute que les militants qui manifestaient ce jour-là n'étaient pas racistes, ce n’est pas ce que je veux dire. Mais, en tout cas, c’est vraiment un bon exemple, je trouve, de reprise d’un événement passé qui est mis à la sauce et au goût du jour.
00:25:50David Dufresne
Alors moi, les gars, je bois vos paroles, le tchat aussi, mais si on passe autant de temps, il y en a pour la journée. C’est bon, j’ai une batterie de rechange. Alors là, les amis, vous allez voir quelque chose d’assez exceptionnel. Ce sont les fameuses… une partie des fiches de Maurice Rajsfus. Maurice Rajsfus, on le connaît bien, Au Poste. C’est un historien qui a beaucoup travaillé sur la Deuxième Guerre mondiale, qui a été raflé par la police française lors du Vel' d’Hiv. Ses parents ne sont jamais revenus et, inlassablement, toute sa vie, il va collectionner des articles de presse. Et voici certaines boîtes de la section « Police et violences policières » du fichier de Maurice Rajsfus. Maurice, qui est décédé récemment, avait donc toutes ces fiches. D’une part, qu’est-ce qu’il y a dans ces fichiers et pourquoi vous mettez ça au début de l’exposition ? C’est un geste…
00:26:58Franck Veyron
Oui, oui, c’est un geste important. Donc les archives de Maurice Rajsfus, ce ne sont pas seulement les fichiers, ces fichiers-là qui étaient peut-être les plus connus de son travail, mais c'étaient aussi des archives qui couvrent l’ensemble de son parcours, y compris d’ailleurs depuis l’immédiat après-guerre. Ces fichiers qu’on montre ici, on en montre cinq ou six. En fait, il y en a 73 au total. Donc ce qui est intéressant aussi, c’est la masse, dans un magnifique.En tout cas, ce sont des couleurs des années 1970, c’est certain. Ce qui est intéressant, c’est qu’on parlait de riposte. Pour Maurice Rajsfus, une des manières de riposter à la répression dont il est témoin en 68, ça va être de constituer une véritable base de données autour des violences policières. Et quand je dis « base de données », ce qui fait sens, c’est l’accumulation des informations dans ces fichiers. Encore une fois, il y en a 73 au total. Toutes les boîtes ne couvrent pas la question des violences policières, mais la section, on va dire, concernant les violences policières, il l’ouvre en 1968 et il l’alimente jusqu’au début des années 2010. Donc ça veut dire que c’est un travail, au départ peut-être presque quotidien, en tout cas très régulier, hebdomadaire, etc., de constitution de cette documentation-là, à partir de laquelle il va écrire des ouvrages, à partir de laquelle aussi, dans les années 2000, il va créer, avec Jean-Michel Mension, Alexis Violet…
00:28:27David Dufresne
Ah, il y a un pseudonyme, tout…
00:28:30Franck Veyron
Donc le vrai nom, c’est Jean-Michel Mension, le pseudonyme, c’est Alexis Violet. Et tous les deux, à la suite d’un crime policier dans le 18e arrondissement, la mort de Makomé, dont le nom de famille m'échappe malheureusement, et ce n’est pas bien, je crois que c'était en 1994, tous les deux vont créer une association qui va, en s’appuyant notamment sur des correspondants à Paris, en région parisienne et en région, publier une petite brochure qui s’appelle « Que fait la police ? » et qui est une brochure de recension. C’est une sorte de version un petit peu plus élaborée et plus publique de ces fichiers, une recension de violences policières, au pluriel, de toutes sortes.
00:29:15David Dufresne
Et c’est Makomé qui meurt dans un commissariat.
00:29:21Franck Veyron
Du 18e. Et dans les archives de Maurice, il y a non seulement ces fichiers, mais aussi, par exemple, pour ce qui concerne l’Observatoire des libertés publiques, beaucoup de correspondances avec ses camarades de région qui lui envoient des informations. Et c’est sans doute une source vraiment intéressante pour la question des violences policières, y compris des violences ordinaires, avec tous les guillemets possibles, dans les années 1990-2000.
00:29:49Philippe Artières
On peut dire d’ailleurs que, concernant la mémoire, et la mémoire de 68 qui est mobilisée en 70, c’est-à-dire deux ans plus tard, enfin pendant la période, c’est la mémoire de la répression. Donc ce n’est pas un 68 qu’on connaît tellement et qu’on essaie de montrer là. C’est le 68 répressif, c’est-à-dire le 68 des violences parisiennes, mais pas seulement parisiennes. C’est Flins, avec la mort de Gilles Tautin. Gilles Tautin se noie dans la Seine, il est poursuivi par les gardes mobiles. Et puis c'était aussi la mort de deux ouvriers à Sochaux, au sein même de l’usine.
00:30:35David Dufresne
Ça, c’est la gauche…
00:30:36Philippe Artières
C’est juste là et c’est très…
00:30:43David Dufresne
Le tchat adore, même si la musique reprend. Le tchat adore votre déambulation.
00:30:49Philippe Artières
Et là, on voit que c’est Sochaux. C'était la mort de deux ouvriers, dont l’un par balle, parce qu’on tire dans l’usine, à balles réelles. Et La Cause du peuple-J’accuse, qui est un journal de l’organisation de la Gauche prolétarienne, qui est une organisation maoïste « spontex », comme on disait à l'époque, maoïste un peu moins dure que certaines autres.
00:31:15David Dufresne
C’est ce jour-là que l’on connaît la photo de Sartre, c’est ça ? Vendant dans le…
00:31:20Philippe Artières
Oui, simplement, c’est La Cause du peuple. La Cause du peuple-J’accuse, c’est après l’interdiction de la GP et la saisie de La Cause. On recrée en permanence de nouveaux titres, puisqu’il y a un élément très fort, c’est la police de l’information. Et cette police de l’information, elle est contournée par toutes sortes d'écrits qui circulent, l'écrit non officiel. C’est important pour comprendre aussi pourquoi il y a autant de pièces dans cette exposition. Parce qu’en fait, la présence de l'écrit est très, très forte. Souvent, on dit : « Oui, il y avait plein de graffitis, etc. » Et pas seulement des graffitis. Il y avait beaucoup, beaucoup de textes, de brochures. Là, on a reconstitué une sorte de bibliothèque militante, d’une certaine manière.
00:32:19David Dufresne
Chez vous, n’importe qui peut toucher ces originaux, les consulter, les lire. Là, vous ne craignez pas une réappropriation par le peuple de ces écrits ? Non mais on est…
00:32:33Philippe Artières
Non mais, avec Franck, on partage ça et c’est pour ça qu’on a eu envie de travailler. On dit souvent : les archives, pour qu’elles existent, il faut qu’elles soient partagées. Donc si vous avez des archives chez vous, en fait, ces archives sont mortes. Le principe, c'était de les partager. Moi, ce que j’ai toujours trouvé intéressant à La Contemporaine, mais aussi maintenant aux Archives nationales, c’est que ce sont des archives que tout le monde peut voir. Et là, ce qu’on voulait au départ, ce n’était pas de vitres, hein ! On voulait qu’en fait cette bibliothèque n’existe pas et que ce soient des tables sur lesquelles il y avait, non pas des documents ordonnés, mais organisés pour créer des espaces d’intelligence. Il ne s’agit pas d’imposer une histoire, il s’agit de donner à voir un certain nombre d'éléments pour que l’on puisse un peu comprendre ce qui s’est passé dans cette riposte. Et ça, c’est vraiment cette idée que ces textes… Alors ça peut être des livres. Le Seuil, à l'époque, les Éditions du Seuil avaient une collection qui s’appelait Combat. Gallimard avait une autre collection qui s’appelait La France sauvage. Il faut imaginer ça. Ce n'était pas seulement des tracts ou des libelles. Il y avait des dimensions extrêmement militantes, avec même des gens qui étaient interdits aux États-Unis, comme Cleaver, qui est un des militants des Black Panthers. Donc il y a toute cette, on va dire, littérature, qui est incarnée, que Franck a justement réunie grâce à la fois à sa collection personnelle et à la mobilisation de collections particulières. Il y a donc deux éditeurs principaux : Maspero et Champ libre.
00:34:31Franck Veyron
Oui. Là, ce dont je m’aperçois, c’est qu’on est très bavards et qu’on n’aura jamais le temps de tout montrer. Donc on peut faire un peu de teasing.
00:34:39David Dufresne
Simplement, Franck, avant que tu partes sur autre chose, le tchat nous a donné le nom de Makomé. C'était Makomé M’Bowolé.
00:34:47Franck Veyron
Oui, voilà. Merci. Merci, le tchat. Donc oui, avant peut-être de dire deux mots sur les maisons d'édition dont on parle ici, Philippe a évoqué la police de la presse, ou même peut-être tu as dit la police de la pensée tout à l’heure. Alors vraiment, le fil rouge de l’exposition, c’est le rapport à la loi, aux illégalismes dans ces années-là. Et ce qui nous intéressait, c'était aussi de montrer des pièces qui, en elles-mêmes, sont parfois illégales. Là, tu es sur une photo, par exemple, qui nous intéressait. C’est une photo, agrandie bien sûr, où l’on voit Gilles Deleuze, Jean-Paul Sartre et Michel Foucault. Ce qui nous intéressait dans ce que montre cette photo, c’est que c'était la photo d’une manifestation illégale. On est début 1972, on est dans le couloir d’entrée du ministère de la Justice, place Vendôme. Et c’est une manifestation où ces intellectuels-là sont présents, une manifestation du GIP, le Groupe d’information sur les prisons. Donc ce qui nous intéressait, c'était certes, dans cet espace-là qu’on a appelé À l’esprit, de rappeler la présence et les interventions des intellectuels dans les années qui nous intéressent, mais aussi de rappeler qu’ils participaient parfois à des mobilisations illégales. À côté, on montre aussi, pour le coup, c’est sur quoi je voulais insister, le numéro d’un journal qui est paru en 1973. C’est un journal de quatre pages, on le montre dans son intégralité. Il n’a connu qu’un numéro unique. C’est un journal qui est fait par un certain nombre d'éditeurs et de directeurs de publication de journaux et revues, et qui vise à dénoncer un certain nombre de censures à la télévision, dans la presse, contre les éditeurs. Alors c’est génial dans le sens où, par exemple, on évoquait les éditions Maspero, dont on voit ici l’ensemble, pour ainsi dire, de la petite collection Maspero. Il manque seulement un ou deux titres. Et dans ce numéro de L’Insaisissable, un article en première page, titré « Un cas exemplaire : François Maspero », liste un certain nombre de saisies d’ouvrages, ou liste les ouvrages saisis ou interdits publiés par les éditions Maspero. Alors, pour nous, évidemment, c’est intéressant parce que ça permet de raconter un certain nombre d’histoires de censure sans que nous ayons à les raconter. Mais ce qui nous intéressait aussi dans ce numéro, c'était qu’il est, lui-même, illégal. Parce que, selon la loi de 1881 sur la presse, qui est une loi plutôt libérale, il faut néanmoins qu’une publication ait un directeur de publication. Et là, en l’occurrence, toutes les personnes dont on voit les noms ici… Il y a d’ailleurs le nom de Maurice Rajsfus, sous son vrai nom, Maurice Plocki, avec une faute Ploki, absolument, Maurice Plocki. Mais en tout cas, avec un certain nombre d'éditeurs aussi connus. Le fait de mettre tous ces noms comme directeurs de publication, c’est illégal vis-à-vis de la loi.
00:37:48David Dufresne
Mais il doit être unique, normalement, c’est ça ?
00:37:50Franck Veyron
Oui, il faut un seul directeur de publication, qui, devant la loi, est responsable. Et là, l’idée, quand on fait ce genre de choses, c’est évidemment de se faire poursuivre, et peut-être ensuite, ce qui est quand même très classique, d’utiliser le procès comme une chambre d'écho pour donner plus d'écho médiatique à la mobilisation concernée. Il y a tout un tas d’affaires évoquées ici, par exemple sur les Dossiers noirs de la police.
00:38:07David Dufresne
J’adore ! Il a dit : « On est peut-être trop bavards », mais il réfléchit, et il te dit tout le temps : « Oui, alors, attends, ça, c’est… » Non mais c’est important, c’est intéressant. C’est pour toi, quand même. Non mais c’est génial !
00:38:18Philippe Artières
Les Dossiers noirs de la police, ou les Dossiers noirs de la police, c’est Denis Langlois.
00:38:25Franck Veyron
C’est un ouvrage qui est édité au Seuil, dans la collection Combat que Philippe évoquait. Je suppose que tes auditeurs et toi, vous êtes intéressés ou vous connaissez ce genre de titres.
00:38:36David Dufresne
Bien sûr.
00:38:37Franck Veyron
C'étaient des bouquins qui ont connu une diffusion très, très importante dans les années 70. Et puis ça peut faire une transition avec la deuxième salle, parce qu’on parle de Denis Langlois dans la deuxième. Et puis aussi pour dire, on disait en introduction que le processus de constitution des collections est cumulatif, infini, et qu’il est toujours présent. Eh bien, nous sommes en ce moment en train de discuter avec Denis Langlois pour la récupération de ses archives. Voilà, pour dire que tout avance tout le temps comme ça. Philippe ?
00:39:04Philippe Artières
Avant, il y avait ces intellectuels, et c’est peut-être ça qui change en ce début des années 70. Foucault et Sartre, ils lisent ce qu’ils lisent, j’allais dire, face à la loi. Ils lisent les revendications des mutins de Melun. Ils ne disent pas : « Il faut faire ci, il faut faire ça. » Ils lisent la parole des prisonniers en lutte. C’est pour ça qu’on va rentrer dans la seconde salle, dans Le Champ de bataille. On pourrait dire quand même un mot de cette longue vitrine, que chacun pourra découvrir, qui tente de dresser un rapide paysage des organisations.
00:39:53David Dufresne
Vous faites croire, parce que c’est bien rangé, que tous ces gens s’entendent bien. En fait, c'était la lutte fratricide.
00:40:01Philippe Artières
Ce n’est pas une lutte fratricide. La vraie lutte, elle est contre le PC, ça c’est vrai. Elle est contre les staliniens, mais pas seulement les « révisos », parce qu’en fait on a beaucoup insisté sur le fait que, que ce soient les trotskistes, les maoïstes ou les anars, ils luttaient contre le stalinisme. Ce qu’ils voyaient surtout, en tout cas pour les trotskistes et les maos, c’est que le Parti communiste avait tourné le dos à la révolution. Et si on est mao en 1970, c’est parce qu’il y a eu la Révolution culturelle en Chine en 1965-1966 et que c'était le dernier moment révolutionnaire. Il faut avoir en tête quand même qu’en 1970, et on aime bien le dire avec Franck, on est à un peu plus de 50 ans de la Révolution russe. On est à 30 ans de la guerre d’Espagne. On a parlé des 25 ans de la fin de la Seconde Guerre mondiale et on est simplement à cinq ans de la Révolution culturelle chinoise, dont on saura plus tard qu’elle a été très meurtrière. Mais ça, ce n’est pas tellement ce qui est au centre du questionnement de ces maos. D’ailleurs, ce sont des maos dont très peu sont allés en Chine dans ces organisations « spontex ».Parmi les organisations spontex, il y a Vive la Révolution. Et Vive la Révolution, quand vous voyez… Tu parlais du graphisme, on voit bien combien c’est complètement inventif, combien cette idée qu’il n’y a pas seulement un seul front… On parle aussi des mœurs, ça veut dire de la sexualité, du corps, du droit des femmes à disposer de leur corps. Il y aura des choses sur l’avortement et sur la légalisation de l’avortement. Tout ça, c’est VLR, Vive la Révolution, qui est un des courants mao.Et puis, il y a encore d’autres types d’organisations, comme le Secours rouge. Le Secours rouge est un peu transversal et surtout, le Secours rouge a une spécificité : là aussi, il reprend une dénomination révolutionnaire des lendemains de la Révolution russe, mais surtout, pour le Secours rouge, il s’agit d’appuyer des luttes. Et au Secours rouge, il y a beaucoup d’intellectuels, beaucoup de gens connus. Parce que, comme disait De Gaulle : « On n’arrête pas Sartre, on n’arrête pas Voltaire. » C’est aussi pour ça, on parlait des journaux, que Sartre va devenir le directeur de La Cause du peuple. Comme ça, on est sûr qu’il ne sera pas en prison, en tout cas qu’il sera plus protégé. On appelait ça les démocrates. Et au Secours rouge, on vient souvent en appui. Après, il y a tout un ensemble de militants qui ne sont pas dans ces organisations. On ne l’a pas dit, mais ce ne sont pas des organisations où l’on prend sa carte. Et c’est ça aussi qui nous a intéressés avec Franck. Ce sont des organisations où l’on adhère par l’action. C’est-à-dire que ce sont des modes d’action qui caractérisent ces différentes organisations, et parfois qui leur sont communs. Et parmi les différents mouvements, il y a aussi évidemment les libertaires, jusqu’aux situationnistes. On a mis comme ça… La vitrine est bornée par un tract des situationnistes, de Debord, puis par le manifeste du 22 mars dont on a parlé, puisque ce sont donc deux pièces nanterroises. Alors, peut-être qu’on peut, Franck ?
00:44:31David Dufresne
Simplement, tout à l’heure tu as parlé du graphisme. Tu as dit qu’on pourrait voir des différences. Je sais que ce mur-là vous intéresse, notamment sur la question graphique, non ?
00:44:40Philippe Artières
Oui, il est quand même très intéressant. Il ne date pas tout à fait du même moment. Ça, c’est 1973 et ça, c’est 1970. Mais il dit deux choses. D’abord, ce sont des affiches contre la répression. Une répression qui est un peu antérieure à la loi, enfin à la loi anti-casseurs. La loi anti-casseurs, en gros, c’est : « Les casseurs seront les payeurs. » C’est un peu résumé comme ça. Mais c’est surtout que les organisateurs des manifestations sont tenus pour responsables de la casse qu’il y a dans les manifs, d’où beaucoup de militants qui sont arrêtés. Et soudain, plein de militants politiques, aussi issus de la petite bourgeoisie, enfants d’enseignants, qui sont dans des écoles, y compris des grandes écoles à Paris, se retrouvent en taule. Alain Geismar, qu’on aurait pu évoquer pour la guerre d’Algérie, puisqu’il dirige à ce moment-là l' UNEF, le grand syndicat étudiant, et qu’il manifeste contre la guerre d’Algérie et contre le colonialisme, se retrouve en 68, on le sait, parmi les leaders. Lui est syndicaliste, déjà, il a 30 ans en 68. Et en 1970, il se retrouve à la tête de la GP, de la Gauche prolétarienne, et il est emprisonné. Le procès Geismar, Franck, tu parlais des procès, va être une chambre d'écho extraordinaire contre la répression. Et on a un tract qui nous paraît très fort : On t’accuse. « Peuple opprimé, la justice te condamne. On t’accuse, toi, l’ouvrier, de te battre pour un meilleur salaire. On t’accuse, toi, la veuve du mineur, d’avoir voulu venger ton mari qui est resté au fond », etc., etc. « Tu témoigneras dans la rue, tu témoigneras dans les bidonvilles, tu témoigneras en sabotant la machine, tu témoigneras en brisant les cadences, tu témoigneras dans les facultés, tu témoigneras partout en France. » Geismar, résistance. Donc on rentre dans Le Champ de bataille, là, je pense.
00:47:11Franck Veyron
Philippe disait que le procès Geismar a un grand écho et, effectivement, la déclaration d’Alain Geismar devant le tribunal est publiée sous forme de brochure par les éditions Maspero. Et puis il y a un autre livre aussi qui reprend à la fois la déclaration de Geismar et la plaidoirie de maître Henri Leclerc, qui était son défenseur devant le tribunal. Donc il y a vraiment cette volonté de donner une grande publicité à ce procès-là. Et puis la deuxième affiche ici, c’est une affiche… On est plus tard, en juin 1973. C’est un épisode un petit peu connu. Il y a un meeting d’Ordre nouveau, l’organisation d’extrême droite, à la Mutualité. Une manifestation est organisée contre ce meeting. Vraisemblablement, la préfecture de police a volontairement sous-estimé les effectifs de police. En tout cas, tout ça dégénère. Il y a une grosse bagarre, des flics sont blessés et tout ça débouche sur la dissolution de la Ligue communiste, une des grandes organisations trotskistes de l'époque. Évidemment, c’est un drame pour la Ligue communiste parce qu’on est vraiment dans le registre de l’organisation qui souhaite construire un parti et se développer. Si on s’intéresse aux archives aussi, la dissolution, c’est également un drame pour les archives, parce que beaucoup de choses sont cachées, perdues et éventuellement saisies. Et puis, cet épisode-là nous intéressait aussi un petit peu. Comme c'était le 50e anniversaire l’an dernier, on pensait qu’on en parlerait un peu plus. Ça nous intéressait parce que c’est un des moments où toutes les organisations de gauche se mobilisent pour dénoncer la répression. Toute l’exposition est basée sur les archives de La Contemporaine. On ne l’a pas dit : des archives conservées ici, donc très majoritairement des archives de la gauche extraparlementaire. Et là, c'était un des moments où toutes les organisations de gauche se mobilisent pour dénoncer la répression.
00:48:49David Dufresne
Je fais juste un petit plan général pour qu’on comprenne bien la salle. Les gens peuvent rentrer s’ils veulent, ce n’est pas un souci, du moment qu’ils acceptent de passer à l’image, c’est comme vous.
00:49:02Franck Veyron
Et bon, on va peut-être…
00:49:11David Dufresne
Alors, qu’est-ce qu’on fait ? On fait la police ou on fait les anars ? On ouvre les portes ?
00:49:19Franck Veyron
On va passer dans la deuxième salle. Vous pouvez l’ouvrir, il n’y a pas de souci. La deuxième salle, Le Champ de bataille, comme vous le voyez, est construite complètement différemment. Notre idée, notamment ici, c'était un peu de confronter le visiteur à la boîte d’archives. Philippe a parlé de la boîte d’archives ; en l’occurrence, ce sont les vitrines horizontales qu’on voit ici. On voulait quelque chose qui ressemble un petit peu à ce à quoi on est confronté quand on vient consulter un fonds d’archives. Au départ, c’est un petit peu le bazar. En tout cas, on ne sait pas trop comment se repérer. Il y a beaucoup de choses. On voit que c’est riche, mais par où attaquer les choses ? On ne sait pas.
00:50:00David Dufresne
Alors, au mur, il y a une frise.
00:50:02Franck Veyron
Oui.
00:50:03David Dufresne
La frise chronologique et ce qui se passe, en fait, à l'étranger au même moment.
00:50:07Franck Veyron
Oui, parce qu’on ne l’a pas dit. Dans la première salle, il y a une petite alcôve dont on n’a pas parlé, mais qui vise aussi à restituer cette histoire franco-française dont on parle dans un contexte qui, évidemment, est international. On l’a dit un petit peu en évoquant la Révolution culturelle en Chine, mais il y a aussi toute la question de l’anti-impérialisme, les mobilisations cubaines, etc.
00:50:30David Dufresne
Le tchat demande s’il y a une petite lacrymo qui a été lancée.
00:50:35Franck Veyron
Et la frise chronologique autour, alors…
00:50:36David Dufresne
Ça pique, là ! Ça pique les yeux, là !
00:50:39Franck Veyron
Là, là, là… Moi, je reste sérieux, peu importe. Là, là, là… Non, non, non…
00:50:44David Dufresne
Les gars rendent l’histoire vivante.
00:50:44Franck Veyron
Non. La frise, l’idée de notre frise chronologique, c'était de rappeler toujours que cette histoire française s’inscrit dans un contexte international. Il ne s’agit pas, dans la frise, de raconter toute l’histoire de ces années-là, mais d’insister sur un certain nombre de moments importants. Je pense qu’on le voit à l’image en ce moment. La frise débute par des événements en Italie. Lors des visites, les visiteurs nous posent souvent la question du terrorisme en France, ou de l’absence de terrorisme en France, et nous demandent pourquoi ça ne s’est pas passé en France comme en Italie ou comme en Allemagne.
00:51:16David Dufresne
On a appelé ça la lutte armée, côté manifestants, ou terrorisme, voilà.
00:51:22Franck Veyron
Alors nous, moi je ne sais pas… Dans d’autres pays, Philippe vient de montrer par exemple la brochure du Weather Underground, qui est un groupe de lutte armée américain. Et notre idée, c'était de raconter, en tout cas de donner des éléments qui permettent un peu de comprendre la chronologie de ces histoires-là dans les différents pays, sans forcément… Encore une fois, nous, on ne veut pas donner de leçons. L’idée, ce n’est pas de dire : « Voilà ce qu’il faut penser », c’est juste de montrer qu’il y a des chronologies différentes d’un pays à l’autre. L’autre aspect important de la frise, j’insistais sur deux aspects. Le premier, c’est le squelette de la frise. Au départ, ce sont des unes de Politique Hebdo, qui est un journal hebdomadaire créé à l'époque et qui se veut un peu, pour le dire très vite, le news magazine des révolutionnaires. Donc c'était une initiative intéressante parce qu’elle n’est pas liée à un parti en particulier. Et puis, par ailleurs, elle pose… J'évoquais tout à l’heure la bataille de l’information. Autour de Politique Hebdo, on va retrouver les mêmes thématiques qu’au moment de la naissance de l’APL.
00:52:22David Dufresne
Ça voulait concurrencer L’Express.
00:52:25Franck Veyron
Idéalement, idéalement.
00:52:32Philippe Artières
Point important : en 68, tout le monde se souvient de l’affiche « À 20 heures, c’est la police qui vous parle ». Voilà le fameux poison. La question de la bataille de l’information est centrale, avec de nouvelles agences comme l’Agence de presse Libération, créée par un petit groupe dans une mouvance, on va dire, liée à la Gauche prolétarienne. Avec des gens qu’on va retrouver après, comme Antoine de Gaudemar, Serge July, des gens comme ça, qui vont ensuite créer Libération.
00:53:17David Dufresne
Ça, c’est le but.
00:53:18Philippe Artières
Ça, c’est la vitrine là-bas. Mais Libération, comme journal un peu de référence… Ce sont d’ailleurs les seuls journaux, les seuls titres, qu’on a agrandis. C’est très intéressant de voir la naissance de l’APL, parce que la naissance de l’APL, ce n'était pas la naissance de Libération. C'était la naissance d’une agence, un peu comme Rajsfus avec son fichier, c’est-à-dire d’un lieu où l’on va centraliser toutes les luttes en cours : les luttes dans les usines, les luttes dans les foyers, mais aussi évidemment toutes les violences, et en particulier toutes les violences policières, les violences des milices patronales et l’un des symboles de ces violences-là, c’est l’assassinat de Pierre Overney, en février 1972, devant les grilles de l'île Seguin. Il y aura un photographe, Christophe Schimmelck, de l’Agence, qui va prendre ces photos. Ces photos vont circuler partout, elles vont être montrées à la télévision. Et ça, c’est extrêmement important parce que ça donne une légitimité.
00:54:38David Dufresne
Donc au départ, il y a l’APL, qui n’est pas une aide au logement, mais qui est l’Agence de presse Libération, qui devient Libération.
00:54:51Franck Veyron
1973. Les premiers numéros zéro de Libération, c’est au printemps 1973. Juste avant de dire un mot sur Libé, ce sur quoi je voulais insister, c’est que, tant pour Politique Hebdo que pour Libération, la question du financement est vraiment très importante. Et l’idée d’un financement par souscription, c’est quelque chose qui est très marquant à l'époque et qui devrait intéresser David, parce qu’on retrouve vraiment les questions d’aujourd’hui : comment fait-on pour financer un média indépendant ? Comment fait-on aussi ? À l'époque, il y a beaucoup de mobilisations contre ce qu’on appelle la pieuvre Hachette. Comment fait-on aussi pour contourner les réseaux de distribution de la presse, par exemple ? Donc c’est aussi cette bataille-là. Je trouve qu’elle a une grande actualité aujourd’hui et c'était aussi une manière de regarder ces pièces-là. Pour Libération, ce qui est vraiment intéressant, à mon sens, c’est le manifeste de Libération, qui est produit avant la naissance des numéros zéro, où il y a une vraie réflexion autour de : qu’est-ce que pourrait être un quotidien pour le peuple ? Un quotidien où l’information vient du peuple et retourne au peuple. Et ce manifeste, on en a… Alors, les pièces qu’on montre librement dans la première salle sont toutes des pièces originales. Pour le manifeste, on n’en avait qu’un sous cette forme-là. On a fait un fac-similé. Mais il est vraiment intéressant parce qu’il y a une réflexion sur le contenu d’un journal quotidien. Par exemple, comment on parle de la télévision, comment on utilise la photographie, comment on parle du sport ou du tiercé, par exemple. Et ça, ce sont des réflexions qui, à mon sens, ont encore une vraie actualité.
00:56:19David Dufresne
Et à la fin, il y a écrit « Souscription ». Aujourd’hui, on dirait « les dons » ! Adonnez-vous à auposte.fr !
00:56:28Franck Veyron
Et pour Politique Hebdo, par exemple, la première année de Politique Hebdo, c’est sans cesse des appels à de nouvelles souscriptions, avec de vraies difficultés financières avant même un an d’existence. Une des manières, peut-être aussi, si on veut avancer…
00:56:41David Dufresne
Si tu me le permets, parce que je vois que dans le tchat, il y a des réflexions sur aujourd’hui par rapport à ce que vous êtes en train de nous faire découvrir, nous montrer avec tant de plaisir et de gourmandise. Et ça m’amène à deux questions. Est-ce que tout est un éternel recommencement, comme tu viens de le dire, par exemple sur la presse et sa difficulté à se financer ? Ou est-ce qu’il y a un risque d'être nostalgique ? Par exemple, la photo de Deleuze, Sartre et Foucault : plein de gens demandaient dans le tchat : « Mais en fait, aujourd’hui, il y aurait qui ? Quels seraient les trois intellectuels sur cette photo-là ? »
00:57:21Philippe Artières
Le tchat semblait dire : « Non, il n’y en a plus. » Ça, c’est vraiment intéressant. On peut avancer parce que ça renvoie à la question, par exemple, du soutien. Comment soutient-on des luttes ? Pour rappeler la chronologie, mais aussi la géographie politique, en 1970, en Espagne, il y a Franco ; au Portugal, il y a Salazar et ses successeurs ; en Grèce, il y a les colonels ; il y a le rideau de fer ; de l’autre côté du mur, il y a aussi des gens qui luttent. Et ces organisations soutiennent aussi ces luttes. Par exemple, la Ligue communiste est en lien avec des gens à Prague, avec des gens en Pologne.Et en Espagne, il y a des luttes. Ce qu’on voit, c’est que, dans un premier temps, pour le procès de Burgos, qui est un procès contre des militants antifranquistes, les intellectuels se déplacent. Montand s’y rend, Foucault prend l’avion jusqu'à Madrid. Et dans un deuxième temps, quelques années plus tard, avec Puig Antich, qui est un des militants condamné à mort et garrotté, et qui appartient au MIL, le Mouvement ibérique de libération, là, il ne s’agit plus seulement des intellectuels. Il s’agit de financer ces luttes, y compris par des braquages. On a retrouvé ces pièces-là, où il y a la liste et la revendication, très clairement, de braquages considérés comme révolutionnaires, au sens où ils participent de la libération. Alors ça ne veut pas dire que ces gens-là n’ont pas d’avocats. Là, on voit Gisèle Halimi en soutien avec des militants qui font une grève de la faim de soutien. Donc il y a différentes modalités de soutien. Et si on pense aux intellectuels… Voilà, qui est là ? Il y a une femme qui… qui n’est pas allongée, qui n’est pas alitée. Voilà. Si on pense à la place des intellectuels, ce qui se passe vraiment, et peut-être ce qui est intéressant dans ce moment-là, c’est qu’il s’opère un passage d’un intellectuel comme Sartre, qu’on va retrouver par exemple au tribunal populaire de Lens, un peu plus loin. Lorsqu’on décide de faire, à la suite d’une catastrophe à Fouquières-lès-Lens, un procès, Sartre va être le procureur. Et lui va dire : « Bon, je vais résumer un peu ce qui s’est dit. Mais d’abord, il y a des médecins, il y a des ingénieurs, il y a des mineurs qui ont parlé. Et c’est cette parole-là qui importe. » C’est ça qui est important. C’est ça qu’on retiendra, en fait, du procès de Lens, en décembre 1970. De même, c’est ce qu’on retiendra aussi. On avait déjà évoqué les mutineries, mais c’est ce qu’on retient également. Ce n’est pas Foucault. Là, on a mis la photo de Foucault, mais ce qui est important, c’est le CAP, le Comité d’action des prisonniers. Pourquoi ?
01:00:56David Dufresne
Et Philippe est parti d’un moment à l’autre.
01:00:57Philippe Artières
Pourquoi c’est important ? Parce que, d’abord, le CAP, c'était la parole des prisonniers, et seulement la parole des prisonniers. Et La Contemporaine a la chance de conserver les archives de Serge Livrozet, qui est malheureusement mort. Serge Livrozet, c’est un des fondateurs du CAP, qui était en lien avec des intellectuels comme Deleuze, Foucault, etc.
01:01:21David Dufresne
Ça, parce que nous avons, il y a deux ou trois ans, montré sur Au Poste un film sur la mutinerie de la prison de Nancy, en 1972.
01:01:37Philippe Artières
Donc ça, c’est pour répondre à la question des intellectuels. Les intellectuels, en fait, deviennent des usagers, des acteurs, qui deviennent aussi, disons, les porte-parole du mouvement. Et ça, c’est un changement manifeste. C’est un changement qu’on va voir parce que, là, on montre un cahier de Daniel Defert, qui était le compagnon de Foucault et qui est un des membres militants fondateurs du GIP. Et Daniel Defert, à la mort de Foucault, qu’est-ce qu’il fait ? Il crée l’association AIDES. Et que fait l’association AIDES ? Ce ne sont pas des intellectuels qui vont commencer à écrire sur le sida. Non, ce sont les malades, ce sont les personnes vivant avec le VIH. Et c’est cette parole-là qui va être mise en avant. C’est pour ça que cette période est aussi intéressante. Je dirais qu’il ne faut pas en être nostalgique. Il y a un certain nombre de choses qui se sont largement transmises. On dit des transferts de savoirs, de luttes. Et notamment, Franck, je vais donner le micro à Franck pour parler de tous ces comités, de tout ce qui s’est passé, des comités Vérité-Justice, qui sont des choses quand même très proches de pratiques qu’on peut avoir aujourd’hui.
01:02:59Franck Veyron
Oui. Peut-être quand même pour dire un mot sur les questions des auditeurs, sur : est-ce qu’il faut être nostalgique de cette période ? Ce n’est pas du tout le propos de l’exposition. Encore une fois, notre idée, c'était vraiment de montrer des choses, d'éviter aussi les anachronismes, parce que, sans doute, dans les images, vous l’avez vu, il y a beaucoup de pièces qu’on peut lire aujourd’hui avec les lunettes d’aujourd’hui. Et évidemment, c’est tout à fait normal de le faire. Mais en même temps, on est quand même dans une époque qui date maintenant d’il y a cinquante ans. Même s’il y a vraiment des choses qui, au moment où on préparait l’exposition, nous frappaient. Par exemple, Philippe a évoqué les photos du photographe de l’Agence de presse Libération au moment de l’assassinat de Pierre Overney. Toutes comparaisons gardées, ça nous a quand même fait penser aussi aux images de la mort de Nahel l’an dernier. La manière dont le fait qu’on ait un témoignage en images et des documents qui décrivent l'événement proprement dit, ça change quand même la manière dont les mobilisations peuvent se construire. Peut-être que, puisque tu es là, tu devrais lever ta caméra pour montrer le mur d’affiches, parce que sans doute qu’on a des vitrines dans cette salle, des vitrines dont chacun des événements, ou en tout cas une bonne partie des événements, trouve son reflet dans le mur d’affiches. On peut partir des vitrines pour aller rechercher des choses dans le mur d’affiches, ou à l’inverse partir des affiches et revenir aux vitrines. On va procéder comme ça. En haut à droite, on a trois ensembles d’affiches présentés deux par deux : deux affiches vertes, deux marron et deux rouges.
01:04:45David Dufresne
Tu veux qu’on s’approche ?
01:04:47Franck Veyron
Non, parce qu’on va parler des comités Vérité-Justice.
01:04:39David Dufresne
Affiche-les, ces trois-là. C’est l’hiver, là. Celles qui sont en haut à droite, oui, les trois marron et les trois rouges.
01:04:47Franck Veyron
Ce sont des affiches des comités Vérité et Justice que Philippe évoquait et autour desquelles on a une vitrine ici, juste sous tes yeux. En fait, les comités Vérité et Justice sont développés notamment autour de la mouvance maoïste, pour le dire rapidement, en particulier autour du Secours rouge, et vraisemblablement aussi dans une logique qui est à la fois postérieure au procès de Fouquières dont Philippe a parlé, et dans une logique maoïste, avec cette citation prêtée à Mao : « Qui n’a pas fait d’enquête n’a pas droit à la parole. » On est vraiment dans cette logique-là : constituer des enquêtes autour d'événements, un peu comme le coup de grisou de Fouquières, qui peuvent paraître au départ comme des accidents ou des crimes, mais dont les militants vont essayer de reconstituer la logique politique. Il y a cette volonté, notamment en 1972, de créer plusieurs comités Vérité et Justice. Malheureusement, l’un des plus connus est celui autour de l’affaire de Bruay-en-Artois. Je ne vais pas m'étendre dessus, mais c'était l’assassinat d’une jeune fille de mineur dans le nord de la France, avec un comité Vérité et Justice qui se met en place autour de cette affaire et qui, malheureusement, va accuser un notaire local d'être le coupable, alors que cette culpabilité repose surtout sur sa situation de classe, on va dire. Finalement, l’enquête policière montrera que ce notaire était complètement innocent. C’est donc quand même un assez mauvais exemple au départ.
01:06:11Philippe Artières
Il y a quand même de bons exemples, notamment concernant les violences policières. Je pense évidemment à l’affaire Alain Jaubert, qui va secourir, on dirait aujourd’hui un SDF, en queue de manifestation, une manifestation interdite à Paris. Il lui porte secours parce que les policiers le molestent. Et c’est lui qui devient l’objet des coups des policiers, qui l’embarquent. Jaubert, qui est journaliste, manque de peau : il est journaliste. Et manque de pot, il connaît beaucoup de monde. Il connaît pas mal d’intellectuels, il a tout un réseau. Et ça va faire cette une…
01:07:04David Dufresne
Sponsorisée par Riposte. C’est comme le musée américain.
01:07:07Philippe Artières
Voilà, voilà, c’est la vitrine Au Poste.
01:07:11David Dufresne
D’Au Poste, c’est la vitrine spéciale police.
01:07:14Philippe Artières
Voilà, c’est la vitrine spéciale police, avec donc ce retournement : « Nous portons plainte contre la police », avec une commission qui est créée, une commission qui rend d’ailleurs ses conclusions. Il faut préciser aussi qu’il y a un sens de la mise en scène, puisqu’elle rend ses conclusions chez Jacques Lacan, l’immense psychanalyste, avec derrière, sans doute, un André Masson et le tableau de Courbet, L’Origine du monde. Donc on est vraiment dans une grosse… On n’est pas chez l'école, là. Mais cette affaire Jaubert est très intéressante parce que c’est la première fois que les journalistes vont descendre dans la rue pour protester contre les violences faites aux journalistes, que ce soient des gens du Figaro ou d’autres journaux de combat, ou d’autres journaux plus à gauche. C’est important aussi de voir comment, on a parlé de Denis Langlois tout à l’heure, son livre fait l’objet de plusieurs coupures, comme on dit, dans le volume. Et il y a une organisation qui se crée, qui est le Mouvement d’action judiciaire, qui proteste. Là aussi, c’est quelque chose qui est permanent dans l’exposition : montrer comment on milite, comment on écrit des protestations, comment on riposte. Tout à l’heure, c'était : comment on fait un journal ? Aujourd’hui, c’est : comment on fait une radio ? Comment fait-on une émission ? Voilà comment on arrive à utiliser des moyens. Tout à l’heure, si on a le temps, on verra aussi comment on occupe un logement ou comment on refuse de payer les 3 % de l’impôt destinés à l’armée, enfin toutes sortes de choses de cet ordre-là. Il y a cette vitrine qui est importante parce qu’elle est contre la police. « Il est temps de juger la police », ça, c’est vraiment un tract assez exemplaire qu’on peut lire : « Ces derniers temps, la police française multiplie les crimes caractérisés. Devant la montée des luttes populaires, face aux ouvriers, aux paysans, aux petits commerçants, aux étudiants et aux lycéens qui se battent pour leurs droits et pour la liberté, elle devient fasciste. » On retrouve ce terme de « fasciste » dans ce très beau tract, graphiquement, avec les Brigades spéciales, qui sont ces brigades créées à l'époque. Je veux dire peut-être un mot sur le Front de libération de la jeunesse.
01:10:45David Dufresne
Qui sont des brigades motorisées, on est d’accord.
01:10:48Philippe Artières
Oui, oui, tout à fait. En fait, ces brigades motorisées reviennent très régulièrement parce que ce seront les mêmes qui seront mises en accusation au moment de la mort de Malik Oussekine, et contre les jeunes, parce que c’est le moment où l’on parle de racisme anti-jeunes. Juste un mot, peut-être, parce que ça dit aussi que tout cela se passe dans la rue, devant les bahuts. Aujourd’hui, ce sont les blocus, avec la répression des blocus, des gamins qui se font emmener en garde à vue. À l'époque, il y a une manifestation, en février 1971, place de Clichy, ou pas très loin, devant le lycée Chaptal. Il y a un garçon, un militant proche du journal Tout !, qui s’appelle Richard Deshayes. Si vous regardez cette image, vous serez surpris. On parlait de résonances contemporaines et on le revoit sur l’affiche. Cette image a fait l’objet d’une affiche. Richard Deshayes perd un œil à cause d’une grenade. Richard Deshayes, le militant, c’est celui qui va écrire le manifeste du Front de libération des jeunes, avec ce mot d’ordre que je trouve absolument génial : « On n’est pas contre les vieux, on est contre le monde qui les a fait vieillir. » Mais il y a aussi l'étudiant de classe préparatoire…
01:12:41David Dufresne
Voilà.
01:12:42Philippe Artières
C’est rassurant pour nous, quoi. Voilà, je comprends ce que tu veux dire, Philippe. Et lui, c’est un étudiant de classe préparatoire, Chetillot, qui se retrouve, lui, à Fleury. Et puis, il ne faut pas non plus penser que ça se passe uniquement dans les beaux quartiers. Ça se passe aussi à La Courneuve avec Jean-Pierre Huet, qui est tué par un barman, par un propriétaire de bar, parce qu’il veut qu’on lui serve un verre. Les jeunes, et toujours les immigrés, à commencer par les Algériens. Encore la guerre d’Algérie, avec l’affaire Mohamed Diab. Affaire dans un commissariat de police : le 28 novembre 1972 est tué un chauffeur-livreur algérien d’une rafale d’arme automatique. L’arme automatique, ça renvoie à la guerre d’Algérie, utilisée par un type qui avait fait la guerre d’Algérie.
01:13:57Franck Veyron
Peut-être que, sur cette présence permanente de la guerre d’Algérie, il y a aussi cette une de Rouge en 1973, au moment où il y a une vague de crimes racistes, notamment dans le sud de la France. En l’occurrence, la photo reprise en une de Rouge, c’est une photo du 17 octobre 1961. On ne sait pas si les maquettistes de Rouge avaient conscience que cette photo était celle du 17 octobre, mais en tout cas, la guerre d’Algérie est présente aussi de cette manière-là dans ces années-là. Sur cette question des crimes racistes et de la vague raciste de l'été 1973, on montre aussi, dans le même registre… Dans la première salle, on évoquait L’Insaisissable. Ici, on est dans le registre des journaux illégaux. Là, c’est un détournement de journal, puisque c'était un faux numéro du Méridional. Le titre de couverture est explicite et fantastique : « Aujourd’hui, votre journal ne ment pas. » C’est le type de journal qui est intéressant parce qu’il fait à la fois le récit des événements et le récit d’une mobilisation. Il est lui-même un élément de cette mobilisation. La deuxième vitrine autour des crimes racistes porte plutôt sur la mobilisation des immigrés eux-mêmes, l’auto-organisation des immigrés, notamment dans la continuité des comités Palestine, qui ont été créés ou développés en 1970, à proximité des maoïstes, notamment de la Gauche prolétarienne, puis qui vont peu à peu s'émanciper et se structurer en Mouvement des travailleurs arabes (MTA). Ce MTA va réussir, notamment en septembre 1973, à organiser une grève des travailleurs immigrés qui connaît un certain succès, une grève organisée de manière, disons, autonome par rapport aux grands partis. Il y a aussi cette volonté, à cette époque-là, d’organiser une sorte d’autodéfense ou de vigilance, sur un mode plutôt positif, comme le montre par exemple le tract ici. Je dis « sur un mode plutôt positif » parce qu’une partie des pièces que nous montrons ici évoquent des notions qui peuvent aujourd’hui paraître un petit peu glissantes, comme par exemple la vigilance si l’on pense aujourd’hui aux « voisins vigilants » l’autodéfense, ou encore la justice populaire, qui sont des notions qui ne sont pas sans poser, parfois, quelques problèmes.
01:16:13David Dufresne
On peut peut-être commencer à terminer notre tour de piste. Il faudra qu’on évoque les femmes.
01:16:27Franck Veyron
Encore une fois, le sujet de l’exposition, c’est le rapport à la loi et aux illégalismes. Donc les femmes et les mobilisations des femmes, on les évoque notamment dans la première salle en montrant des journaux, comme Le Torchon brûle, par exemple. Mais là, en l’occurrence, en matière d’illégalisme, on rappelle que, dans ces années-là, on est en pleine actualité : l’avortement était illégal. Donc, lorsque les 343 Françaises signent une pétition dans Le Nouvel Observateur, où elles assument le fait d’avoir avorté, c’est illégal de faire ça et elles risquent des poursuites.
01:16:58David Dufresne
Ça, c’est la fameuse couverture du Nouvel Observateur que Charlie Hebdo traduira par le « Manifeste des 343 salopes », ce qui est le nom qui est resté.
01:17:09Franck Veyron
Oui, c’est bien une des raisons aussi pour lesquelles on souhaitait montrer la une d’origine. Et puis, dans les revendications autour de l’avortement, il y a aussi les revendications portées par les médecins, les infirmiers et les infirmières. Par exemple, cette brochure « Oui, nous avortons », qui est une brochure du Groupe Information Santé. Le « Oui, nous avortons » est à entendre comme : « Oui, nous aidons des femmes à avorter, nous l’assumons et nous le revendiquons. » Dans la pièce qui est à côté, il y a une petite évocation du film Histoire d’A, qu'à l’occasion de l’exposition, on a projeté deux fois. C’est un film, là aussi, qui nous intéressait parce que c’est un film de 1973 qui fait la promotion de la méthode Karman d’avortement, mais pas seulement. C’est aussi un film qui était destiné à être diffusé en salle, qui a reçu le visa de la commission de censure pour sa diffusion en salles, puis qui a été interdit après avoir reçu ce visa, par une décision du ministre de la Culture. Il a donc circulé sous une forme interdite dans des réseaux militants. Ça ne l’a pas empêché de connaître un certain succès. Et ce qui est intéressant aussi…
01:18:24David Dufresne
De l'époque, Le Torchon brûle, qui était très vindicatif.
01:18:31Franck Veyron
Oui, le journal du MLF. Et puis, on évoquait tout à l’heure… On montre aussi un petit journal qui s’appelle Riposte, pour montrer que ce terme, « riposte », on ne l’a pas inventé. On le retrouvait assez régulièrement dans les pièces que l’on voyait. Ensuite, peut-être qu’on va accélérer parce que le temps presse. On a une série de vitrines autour des mobilisations au sujet de l’armée, de l’antimilitarisme, par exemple. Mais aussi, pour certains militants de la gauche extraparlementaire, cette idée qu’il faut intervenir en tant que révolutionnaire au sein de l’armée, et accepter par exemple de faire son service national. Pour rappel, à l'époque, il existait un service national obligatoire. Donc faire l’armée pour, peut-être, apprendre à manier les armes, mais aussi organiser au sein de l’armée, sinon des syndicats, en tout cas des comités de soldats, qui seront un grand sujet en 1974-1975. Il y a des oppositions plus radicales à l’armée. Il y a l’objection de conscience, qui est légale depuis la fin de 1963. Mais la publicité pour l’objection de conscience peut être poursuivie. C’est une des raisons du combat des objecteurs, qui se mobilisent aussi à partir de 1972. Il y a un décret, le décret de Brégançon, qui rend plus compliquées les conditions d’exercice de l’objection. Cela pousse un certain nombre d’objecteurs à se radicaliser et, pour certains, à devenir insoumis. Et là, ça permet d'évoquer une question intéressante, qui est celle des tribunaux d’exception à cette époque.
01:19:59David Dufresne
C’est où, ça ?
01:20:00Franck Veyron
C'était un petit peu avant, mais peu importe.
01:20:05David Dufresne
Moi, je me régale.
01:20:07Franck Veyron
Sur la question des tribunaux d’exception, on l'évoque aussi dans des affiches, mais ce que je voulais dire, c’est que, quand tu es insoumis, tu n’es pas militaire et pourtant tu vas être poursuivi devant le tribunal militaire. Là, ce sont les photos d’Elie Kagan, d’une brûlerie de papiers militaires. Donc là, si tu remontes un peu, on a le tract.
01:20:26David Dufresne
Le grand photographe à qui l’on doit d’ailleurs les photos du 17 octobre 1961, les magnifiques photos de 68, puis ensuite celles des années 70, voilà.
01:20:35Franck Veyron
Elie Kagan, dont les archives photographiques sont conservées à La Contemporaine.
01:20:41Philippe Artières
La police disait : « On reste en bas de chez Kagan, puis on le suit avec son Solex. Comme ça, on est sûr d’arriver à un endroit où il va se passer quelque chose. » Ça dit aussi certaines des limites de sa grande proximité. C’est vrai qu’il a beaucoup donné ses photos.
01:21:00David Dufresne
Aujourd’hui, on dit ça de certains vidéastes en direct, qui sont effectivement sur tous les coups, et les suivre permet d'être sur tous les événements.
01:21:10Franck Veyron
Juste un petit mot sur cette question des militaires. À partir de la fin de 1971, début 1972, il y a le mouvement du Larzac contre l’extension du camp militaire du Larzac. Je n’en dis pas grand-chose, comme ça, ça incitera les auditeurs à venir voir l’exposition. Mais c’est un des moments où va commencer à se structurer, autour de cette lutte, un mouvement de non-violence politique en France.
01:21:35David Dufresne
Donc on est d’accord : le Larzac, au départ, c’est plus une lutte contre les militaires qu’une lutte écologiste. Ce n’est pas du tout une lutte écologiste.
01:21:43Philippe Artières
Une lutte écologiste ? Au départ, non, puisque c’est encore lié à la guerre d’Algérie. La perte de l’Algérie, c'était la perte, pour l’armée, de terrains de manœuvre. Au début des années 70, on cherche donc de nouveaux terrains de manœuvre, plutôt dans les paysages du Sud. Il y aura Canjuers et il y aura le Larzac. Les paysans ne sont pas du tout des paysans gauchistes. Ce sont, au départ, des paysans catholiques du Larzac, liés à l’industrie du Roquefort, qui est sur le causse. C’est ça qui les lie. Il y a le serment de ces paysans. Puis viendront progressivement tout un ensemble de personnes soutenir ces paysans, soutenir cette activité, en fait. Cette activité, on dirait aujourd’hui en circuit court. Ils vont venir là et vont s’inventer des modes de vie que l’on a souvent comparés ensuite à ceux qu’on a vus à Notre-Dame-des-Landes. Mais, sur le Larzac, il ne faudrait pas penser qu’il n’y avait pas d’affrontements. C'était non violent, mais, chaque fois qu’il y avait une tentative, par exemple, d’adduction d’eau, la police débarquait. Il y a eu des formes de résistance, notamment des occupations de fermes, qui se sont faites entre eux, d’ailleurs, contre l’armée et contre les soldats qui étaient sur le plateau. Ça, c’est une des formes de lutte sur le territoire rural. Mais un des lieux centraux de l’exposition, c'était aussi l’usine. C’est l’usine avec la fameuse usine d’horlogerie Lip, à Palente, à côté de Besançon, où, à la suite d’un plan social, il y a une mobilisation, une occupation de l’usine. Les ouvriers, les personnes qui travaillent dans cette usine, où il y a d’ailleurs une majorité de femmes, décident…
01:24:06David Dufresne
S’il vous plaît, excusez-moi.
01:24:07Philippe Artières
Voilà, c’est libre, pardon.
01:24:07David Dufresne
Je vous en prie.
01:24:08Philippe Artières
C’est Lip. Et Lip, vous voyez, ce sont des formes… Alors, il y a un disque, il y a des photographes. Plein de photographes viennent faire des photos et on vend ces photos au profit de Lip. Puis, le geste le plus illégal, et peut-être aujourd’hui le plus étonnant, c’est la vente, par les salariés de Lip, du stock de montres, pour financer et réamorcer l’usine. Avec le fameux… C’est illégal. Et ce qui est assez génial…
01:24:47David Dufresne
C'était une sorte de roman-photo, en fait.
01:24:48Philippe Artières
Oui, mais c’est une story. Voilà, parce que nous, on est vieux, alors on dit ça. Non, en tout cas, c’est quelque chose de très fort aussi. On raconte en permanence les luttes. Et s’il y a autant de publications, c’est qu’elles racontent des luttes. Par exemple, là, elle raconte une séquestration. Comment on fait ? Eh bien, la séquestration, c’est aussi une fête. Et là, hop, on fait un récit de la séquestration, photos à l’appui. Là encore, les images sont importantes. On les retrouve à la une de La Cause du peuple - J’accuse, avec des photos de Flins où l’on voit que l’on n’est pas forcément dans des modalités d’action non violentes. Là, il y a des affrontements. On défend l’usine. On défend les usines contre les CRS, avec parfois des attaques contre les machines, et des débats autour de la casse.
01:25:51David Dufresne
Là, on voit qu’il y a des débats. Il y a les règles du blocage, mais il y a aussi le sabotage. Voilà, il y a la discussion.
01:25:57Philippe Artières
Et puis je vais évidemment laisser Franck commenter ce qui se passe, à la fois en termes de lutte dans l’usine, mais qui déborde très largement dans la rue à travers deux événements majeurs. Franck, c’est quoi ?
01:26:15Franck Veyron
Peut-être, sur les usines, rappeler qu'à cette époque-là, dans les usines, évidemment, le patronat s’organise aussi contre les militants révolutionnaires et contre les syndicats, avec des syndicats jaunes, mais aussi avec des milices patronales, ce qui est sans doute quelque chose d’un peu oublié aujourd’hui. Si on évoque le fichier de Maurice Rajsfus, il y a des fichiers concernant les milices patronales, qui sont vraiment un sujet de l'époque. Et puis un autre sujet, c’est la lutte antifasciste, ou contre l’extrême droite, la lutte dans la rue. On a évoqué tout à l’heure la grande manifestation du 21 juin 1973, qui débouche sur la dissolution de la Ligue communiste et d’Ordre nouveau. Mais nous avons choisi d’insister plutôt sur une manifestation qui a lieu en mars 1971, une contre-manifestation contre un meeting d’Ordre nouveau au Palais des Sports, près de la porte de Versailles. C’est une manifestation importante et intéressante parce qu’il y a un appel commun de quasiment toutes les organisations d’extrême gauche. On voit le petit tract ici. Puis on montre aussi des brochures qui sont à peu près contemporaines de la Ligue communiste et qui renvoient à cette manière militante de riposter par la documentation. On produit des brochures où l’on va décrire très précisément ce qu’est Ordre nouveau, quelle est sa politique, quelle est son histoire. Ou, par exemple, dans une autre brochure ici, ce qu’est la CFT, considérée comme un syndicat jaune fasciste. Ensuite, toujours à propos des luttes dans les usines, on a une vitrine et demie, on va dire, autour de la mort de Pierre Overney, en février 1972.
01:27:47David Dufresne
Vous voyez tout à l’heure les photos de l’Agence de presse Libération, de la mort quasiment en direct. Là, on a la série complète.
01:27:55Philippe Artières
C’est aussi une story, là.
01:27:59Franck Veyron
Oui, oui, oui. Et là, on a vraiment la série complète, avec ici notamment la photo où l’on voit Tramoni, le vigile de Renault, qui pointe son arme sur Pierre Overney, qui est le barbu que l’on voit sur la gauche.
01:28:12Philippe Artières
Et voilà.
01:28:14Franck Veyron
Oui, et Pierre Overney…
01:28:16Philippe Artières
Dans les cartes postales, parce que c'était aussi une modalité d’action : avoir des cartes postales avec des textes d’un des parents.
01:28:24Franck Veyron
Ce qu’on peut dire sur Pierre Overney, c’est que sa mort déclenche une énorme mobilisation de toutes les forces de gauche. Pour son enterrement, il y a une immense manifestation.
01:28:35David Dufresne
Parce qu’on est allé un peu vite. C’est le vigile de l’usine qui l’assassine, en fait. Donc c’est ce qu’on appelle les milices patronales. Pourquoi sa mort va-t-elle susciter une telle mobilisation, une telle indignation ?
01:28:52Franck Veyron
Parce que des morts de ce type-là, il n’y en a pas tant que ça. Aussi, sans doute, parce que c’est une mort filmée, pour ainsi dire, puisque les photos passent le soir au journal de 20 heures. L’Agence de presse Libération les fait circuler immédiatement. Et puis parce que sa mort déclenche une énorme mobilisation. Les photos que l’on voit ici, c'était le cortège de son enterrement, de la place Clichy au Père-Lachaise. On dit qu’il y avait 200 000 personnes. En tout cas, encore une fois, ce sont des photos d’Elie Kagan. On voit ici que le cortège est particulièrement dense.
01:29:24Philippe Artières
Il est particulièrement dense et, jusqu’au bout, la question de la vengeance va se poser. Je pense que c’est ce… On le voit dans le cahier de condoléances. Il n’y en a pas beaucoup, des cahiers de condoléances, parce qu'évidemment ce n'était pas comme une cérémonie officielle, même si Alain Geismar prononce un discours sur le boulevard, un peu comme s’il était sur la place Tienanmen ou la place Rouge. On est au Père-Lachaise. Il faut imaginer qu’aujourd’hui encore il y a, en dessous, les noms de tous les morts de 14-18. Mais voilà, en tout cas, il s’en sert comme d’une tribune. Jusqu’au bout, et c'était intéressant pour l’exposition parce que ça fait aussi parler les visiteurs, il y a des personnes qui sont venues voir l’exposition et qui ont dit qu’elles avaient les cocktails Molotov dans les poches. Jusqu’au dernier moment, on a attendu, et on leur a dit : « Non, vous les mettez dans les caniveaux. »
01:30:26Franck Veyron
Oui, pour être précis, pas pour l’enterrement de Pierre Overney, mais pour le 25 février 1972, pour la manifestation à Charonne dont on a parlé tout à l’heure. C'était une manifestation qui était prévue pour être offensive, et la mort de Pierre Overney va tout changer. On voit d’ailleurs les appels à la vengeance : « Piero, nous te vengerons », « Vengeance ! Vengeance ! » À l'époque, la Gauche prolétarienne n’existe plus, elle a été dissoute en 1970. Elle a néanmoins une organisation clandestine, la NRP, la Nouvelle Résistance populaire, qui, en réaction à la mort de Pierre Overney, va enlever un cadre de Renault, Robert Nogrette. C’est plutôt dans la vitrine suivante. Parmi les pièces que nous montrons ici, il y a la revendication de cet enlèvement. Finalement, Robert Nogrette va être détenu par la NRP pendant quelques jours, puis libéré. Là, c’est sans doute un des moments où les choses auraient pu basculer. Si Robert Nogrette avait été exécuté, la NRP est quand même sous la pression de sa base, pour le dire de manière très générale à ce moment-là, à tel point qu’elle est obligée d’expliquer pourquoi elle a libéré Robert Nogrette. C’est un numéro de La Cause du peuple – J’accuse dans lequel la NRP répond à dix questions. Et si l’on veut faire un petit peu dans l’anecdote, Robert Nogrette a été très bien traité pendant son enlèvement. Là, je ne sais plus si c’est France-Soir…
01:31:56David Dufresne
Oui, c'était France-Soir.
01:31:58Franck Veyron
Voilà, France-Soir signale que les ravisseurs ont bien précisé que M. Nogrette suivait son régime sans sel. Ça paraît un peu anecdotique, mais, dans la manière dont la NRP s’adresse aux militants maoïstes et répond à ces dix questions, la troisième est : « Pourquoi le régime sans sel ? » Il y a donc ce besoin d’expliquer pourquoi la vengeance n’est pas allée plus loin. Avec le recul, cela peut avoir un côté presque amusant, mais ce n’est pas si amusant que ça. Parce que Tramoni, lui, est arrêté. Il est jugé fin 1973.
01:32:37David Dufresne
Tramoni, c’est le vigile.
01:32:39Franck Veyron
Oui, le vigile. Au moment de son procès, il y a des affiches, comme celle où l’on voit Pierre Overney, puis l’affiche orange à côté : « Tramoni, flic du patronat. C’est à vous de le juger. » Et nous montrons aussi, dans une des vitrines, un tract.
01:32:40David Dufresne
Ça, c’est ton affiche orange. J’aimerais bien la voir, tu vois. J’adore l’orange.
01:32:46Franck Veyron
Bon, ce n’est pas ouf !
01:32:47David Dufresne
Oui, c’est vrai, c’est vrai. Mais, en plus du sens, elle est graphiquement exceptionnelle, je trouve.
01:32:58Franck Veyron
Oui, et elle tranche par rapport au graphisme des autres affiches. Dans nos catalogues, elle est créditée comme une affiche du Front des artistes plasticiens, mais je ne suis pas sûr que ce soit tout à fait le cas, parce que certains d’entre eux m’ont dit que ce n'était pas une affiche du FAP. C’est donc peut-être un point à élucider. En tout cas, c'était une affiche de graphiste, ça, c’est certain. Pour revenir à cette histoire, la question, c’est aussi : « Tramoni, c’est à vous de le juger. » On montre un tract qui se termine par une sorte de questionnaire : « Quelle peine réserver à Tramoni ? » Et la dernière réponse proposée, c’est : « Une balle dans la peau. » Tout cela pour dire que cette histoire de vengeance n'était pas seulement quelque chose d’anecdotique. De fait, Tramoni, qui fera très peu de prison, sera exécuté en 1977 par un commando des NAPAP, qui signe « Commando NAPAP Pierre Overney ». Clairement, son exécution s’inscrit dans cette logique de vengeance. Et même plus tard, en 1986, quand Action directe…
01:33:53David Dufresne
Alors les NAPAP, c’est un petit peu le noyau, sans jeu de mots…
01:33:58Franck Veyron
…des grands frères de ce qui va devenir Action directe. Oui, oui, oui. Pour le dire un peu rapidement. Et Action directe, en 1986, lorsqu’ils assassinent Georges Besse là, on est vraiment bien plus tard signe « Commando Pierre Overney ». Là aussi, il y a donc une inscription dans cette histoire la mort de Pierre Overney, c’est vraiment quelque chose d'énorme. D’où le fait que nous ayons décidé de montrer son visage à plusieurs endroits, sur plusieurs affiches.
01:34:31Philippe Artières
Oui, sur les affiches, et surtout sur ce qui se passe juste après Overney, c’est-à-dire ce qui se passe en 1972 à Munich, qui est l’autre événement présenté ici. À Munich, lors des Jeux olympiques, il y a cette prise d’otages qui se termine par l’exécution d’une partie de la délégation des sportifs israéliens par un commando palestinien. Ce drame il faut se souvenir que les Jeux olympiques sont seulement suspendus avant de reprendre va vraiment mettre fin au débat sur la violence politique, ou en tout cas sur l’usage de la violence en France, qui avait déjà été largement amorcé par la mort de Pierre Overney. Là, les organisations d’extrême gauche soutiennent toutes les Palestiniens, mais condamnent l’action, sauf et c’est là qu’il y a une sorte de scission à ce moment-là le Mouvement des travailleurs arabes, qui est dans une situation différente et ne condamne donc pas cette action.
01:36:07David Dufresne
Si je ne m’abuse, à ce moment-là, il y a un jeune journaliste de Rouge qui s’appelle Edwy Plenel, dont les écrits lui sont, à l'époque…
01:36:21Philippe Artières
Pour être exact, c’est sous un pseudonyme qu' Edwy Plenel écrit dans Rouge. De fait, il écrit un texte qui ne condamne pas l’attentat de Munich. Quelques années après, il s’en excusera et reviendra sur cette position. C’est d’ailleurs une des choses assez intéressantes dans l’exposition : un certain nombre de militants sont revenus sur leurs engagements. On a parlé de la Chine. Dès 1971, Simon Leys dénonce les crimes chinois plus de dix millions de morts. Son livre est publié chez Champ Libre, donc il est connu. Mais un certain nombre de personnes, comme Philippe Sollers et d’autres, continuent à soutenir le régime et iront encore en Chine en 1973. Cela ne veut pas dire qu’ils ne reviendront pas ensuite sur ces engagements. Certains… Sollers, lui, n’est d’ailleurs jamais vraiment revenu dessus. Dans une émission sur France Culture, il redit combien, selon lui, Mao a peut-être sauvé la démocratie française du stalinisme. Ce qui est très intéressant dans ce rapport au monde et là, je pense que tu peux tourner vers le mur aussi —, c’est la manière dont le monde fait agir tous ces militants. C’est peut-être un des fils conducteurs de l’exposition. On parle quand même de la Tricontinentale, de l’Afrique, de l’Asie, de l’Amérique, de ces combats des années 60, pour entrer dans un monde qui est certes encore séparé en deux par le mur de Berlin, mais où les luttes circulent de plus en plus, notamment par l’information. Elles entrent dans l’espace des luttes locales. C’est cette nouvelle géographie du local et de l’international, ces échos que montrent les vidéos présentées. On voit à la fois le Chili, en 1973, que Franck actionne là, et ces images diffusées partout. 1973, c’est l’autre 11 septembre, le premier 11 septembre. Il faut se souvenir que, lors du 11 septembre 2001, toute l’Amérique latine pensait d’abord au 11 septembre 1973, avec le coup d'État de Pinochet et la mort d’Allende. C’est la présence de l’armée qui attaque le palais présidentiel. C’est encore l’armée que l’on voit là arrêter Baader en 1972. Baader, qui sera arrêté à la suite d’un certain nombre d’attentats et d’actions violentes, va déplacer les luttes vers la question de l’emprisonnement. Toutes les années 70 seront marquées par ce rapport-là. On le voit sur cette affiche : « Liberté pour les prisonniers politiques en RFA », avec aussi de nouvelles techniques de mobilisation. Là, l’affiche rouge à côté : « Nixon assassin ». Tout cela est très intéressant parce que l’on voit combien les lieux de lutte se sont déplacés et combien, peut-être aussi, l'étranger a joué un rôle. Et puis, évidemment, je n’ai pas parlé, dans ce paysage général, de l’Irlande du Nord et du massacre du Bloody Sunday, connu ensuite grâce à la chanson de John Lennon, puis à celle de U2, tristement célèbre par ces images qui ont fait le tour du monde : cette armée, considérée comme une armée d’occupation, l’armée britannique à Belfast, face à cette jeunesse irlandaise catholique et républicaine. Dans l’exposition, il y a vraiment ce souci de mettre en relation un certain nombre d'événements. Ce n’est pas une histoire causale, mais une histoire de frottements. Cette riposte, tu l’as dit, ce sont des luttes qui dialoguent. Il y a évidemment des conflits internes entre les organisations, comme toujours. Mais, néanmoins, tout est aussi très largement centré vers le pouvoir et vers Raymond Marcellin.
01:41:54David Dufresne
Alors, il est déjà 11 heures. On avait dit une heure, on en est à deux. Si tu veux bien, j’aimerais terminer sur ce mur d’affiches extraordinaires et vous demander, à l’un et à l’autre, quelle est l’affiche que vous aimeriez avoir chez vous, et pourquoi ? Pourquoi y en a-t-il une qui vous parle plus que les autres ? Je sais, c’est arbitraire, mais c’est une façon de conclure. J’ajoute aussi qu’il faut répondre au tchat, qui demande s’il existe un catalogue de l’exposition.
01:42:24Philippe Artières
Il existe un livre qui s’appelle Riposte, publié aux Éditions de la Contemporaine, qui est en couleur, avec une couverture réalisée par Suzanne Shannon, une graphiste qui avait elle-même beaucoup travaillé dans ces luttes-là à l'époque. Donc Riposte, c’est ce livre, dans lequel on a demandé à des historiens et à des chercheurs de commenter des documents. Ce n’est pas un catalogue avec des textes très généraux. Non, chacun commente une pièce. Je pense à Danielle Tartakowsky, à qui l’on a demandé de commenter le tract sur Charonne. Grande historienne des manifestations. On a aussi des textes sur les tribunaux d’exception de Danièle Lochak, grande juriste, ancienne présidente du GISTI (Groupe d’information et de soutien des travailleurs immigrés). Il y a aussi beaucoup de textes de Michelle Zancarini-Fournel, qui a notamment écrit sur Munich. C’est aussi l’une des actrices de cette exposition, parce qu’elle a participé à la collecte, à travers l’association Mémoire de 68, d’un certain nombre de fonds qui sont présentés ici. Donc, pour l’affiche…
01:43:59David Dufresne
Ce que je vais vous demander, c’est de vous mettre au pied du mur.
01:44:02Philippe Artières
C’est-à-dire qu’il y a déjà un certain nombre d’affiches que j’ai chez moi.
01:44:06David Dufresne
Ah ouais, bon !
01:44:08Philippe Artières
Voilà. Parce qu’il faut le redire : on dit toujours que les archives valent des milliers d’euros. Mais non. Les archives n’ont de sens que lorsqu’elles sont ensemble. Donc, ça ne vaut pas des milliers d’euros. Si vous avez hérité d’un lot d’archives parce qu’on est aussi dans un moment où les militants commencent à disparaître, dites-vous que c’est bien de les partager sur le Web. C’est bien aussi de les partager en les donnant à des fonds d’archives pour que d’autres puissent les voir. Ça, c'était…
01:44:57David Dufresne
On dirait une collection de timbres, mais en mieux !
01:45:02Philippe Artières
La télécartophilie !
01:45:03David Dufresne
Quel est le timbre ? L’affiche ?
01:45:08Philippe Artières
Vas-y… Franchement, je ne sais pas, parce qu’on n’en a pas… Celle qui, évidemment, me touche peut-être le plus, c’est celle de Mohamed Diab. Parce que c’est celle de ce crime, celui de cet Algérien tué dans un commissariat à Versailles en novembre 1972. Peut-être aussi parce que j'étais enfant à Versailles à l'époque et qu’il y a eu depuis un très grand silence autour de cette affaire, en dépit d’une mobilisation très forte. Et puis je trouve que c’est une affiche très forte, parce que la main que l’on voit est en fait la main inversée du logo d’Ordre nouveau. Elle dit aussi quelque chose de cette présence de l’extrême droite à l'époque, une extrême droite qui avait très souvent les Algériens dans sa ligne de mire. Là encore, elle dit quelque chose. Je trouve qu’elle a une profondeur historique très forte, parce qu’elle parle de cette présence persistante de la guerre d’Algérie. Il y a, je crois, un rapport de la police avec l’histoire coloniale. Michelle Zancarini-Fournel, pour la citer, ainsi que d’autres historiens je pense notamment à Jean-Pierre Sainton, historien guadeloupéen récemment disparu ont montré comment la police coloniale a réprimé des mouvements en Guadeloupe en 1967. Et cela, finalement, on ne le sait que depuis peu, malgré leurs travaux. Voilà, peut-être que c’est cette dimension-là qui me touche le plus. On dirait aujourd’hui qu’il y a là une forme d’intersectionnalité.
01:47:33David Dufresne
Et Franck, toi, ton affiche ?
01:47:35Franck Veyron
J’en garderais plusieurs, en vérité. Mais, comme Philippe vient de parler en historien, moi, je vais m’exprimer en archiviste. Finalement, c’est peut-être celle du milieu, l’affiche manuscrite signée « Comité antifasciste et d’autodéfense Histoire-Géographie de Nanterre », que je garderais, parce qu'à mon sens elle pose la question, déjà évoquée, de la conservation de ce genre de pièces éphémères. Il y a les belles affiches que l’on sait que les militants ou d’autres vont conserver, et puis il y a celles-ci, qui ont tendance à disparaître, sauf parfois lorsqu’elles sont écrites au dos d’une autre affiche. Elles sont alors conservées parce qu’on a gardé l’affiche, et pas seulement son recto. C’est aussi pour cela qu’on les retrouve dans nos collections. Donc je garderais celle-là. Et puis, juste avant de conclure, à propos du graphisme des affiches, pour faire vivre l’exposition, nous avons organisé depuis le début plusieurs visites subjectives. Tu as été invité, David. L’idée, c’est d’inviter des personnes très diverses à nous dire un peu ce qu’elles souhaitent dire sur l’exposition. Demain, à 16 heures, nous faisons une visite subjective avec comme guide Suzanne Shannon, qui est la graphiste ayant réalisé à la fois la couverture du livre-catalogue et l’affiche de notre exposition. Ce sera une visite entièrement tournée vers le commentaire du graphisme de toutes les pièces que l’on voit ici. Et puis, après-demain, nous aurons une dernière visite subjective avec Caroline Moine, historienne spécialiste notamment des mouvements de solidarité avec les exilés chiliens, des mouvements de solidarité internationale. Elle sera accompagnée de Dominique Grange, autrice-compositrice de la chanson que l’on a entendue au début, Les Nouveaux Partisans, ancienne militante de la Gauche prolétarienne, qui a récemment publié avec Jacques Tardi un roman graphique autobiographique intitulé Élise et les Nouveaux Partisans.Voilà, nous aurons donc deux personnes aux parcours très différents qui viendront commenter l’exposition.
01:49:42David Dufresne
Justement, il y a une heure, une heure et demie, quelqu’un dans le tchat disait : « Je viens de terminer Élise et les Nouveaux Partisans. » Je ne savais pas ce que c'était, et là je comprends.
01:49:51Franck Veyron
Tu boucles la boucle ! Voilà. Donc bienvenue à ceux qui souhaitent venir écouter Dominique Grange. C’est jeudi à 18 heures.
01:49:58Philippe Artières
Précisons que l’exposition est ouverte de 13 heures à 19 heures, du mardi au samedi, jusqu’au 16 mars.
01:50:15David Dufresne
Et c’est gratuit.
01:50:16Philippe Artières
C’est gratuit. C’est à Nanterre Université.
01:50:23David Dufresne
Voilà. On prend le RER et c’est juste en sortant de la gare. Même pas une minute du RER.Ultime question. Un grand merci pour votre compagnie ce matin. Un travail fabuleux, tant de souvenirs évoqués. Merci infiniment, messieurs. Ça, c'était Roland, du sud de la France, qui vous dit ça.Est-ce que vous pouvez vous rapprocher tous les deux ? Je vais vous poser la question rituelle d’Au Poste, et après il faudra que je fasse votre photo.Qu’est-ce que nous avons fait avec les gens du tchat, vous deux et moi ? Qu’est-ce qu’on a fait pendant deux heures ?
01:51:02Franck Veyron
On a passé un bon moment.
01:51:06Philippe Artières
Moi, je dirais qu’on a fait ce qu’on devrait toujours faire : se parler et échanger. Et il me semble, en tout cas, que c’est pour cela que j’aime les archives : ce sont des objets qui font parler et qui font dialoguer. Et ça, c’est absolument central, en tout cas pour moi.
01:51:38Franck Veyron
Oui, et on a peut-être aussi convaincu, si besoin était, que les archives ne sont pas des pièces mortes. Les expositions d’archives peuvent être quelque chose de très vivant. En tout cas, c’est ce que nous souhaitons.
01:51:50David Dufresne
Merci beaucoup, Philippe Artières et Franck Veyron, co-commissaires de cette exposition.« Sympa pour les Parisiens, dommage encore pour les autres », nous dit Louise. « Très cool, cette expo, merci », nous dit D.Y., qui est par ailleurs graphiste. D.Y., si tu peux venir, viens ! « Donne la papate ! » « Belle expo, oui, manque plus qu’elle soit ambulante. » « Merci pour l’exposition », nous dit Medbel. « Merci pour l’expo », nous dit D’Artagnan. « Merci de ces échanges, bravo pour l’exposition », nous dit Sorcière. « Merci les commissaires ! » C’est rare qu’on dise ça à Au Poste ! « Merci les commissaires », nous dit Séverina. « Merci », nous dit Citadelle « Je te croiserai », « Bravo, je vais me jeter sur le catalogue », nous dit Renan. Voilà, ma chère Euryale, je te laisse faire le raid. Et je n’oublie pas de faire la photo de nos co-commissaires. Et d’autres « merci », oui. Moi, je vous en prie. C’est un plaisir. « Top comme expo, je vais acheter le livre », nous dit Salva. « Merci, belle expo », nous dit Lucaine. « J’espère pouvoir venir », dit D.Y. « Merci », nous dit Gabi King. Voilà. Euryale, tu me dis quand le raid est fait dans le tchat, s’il te plaît, parce que je n’ai évidemment pas l’application. C'était notre premier stream sauvage avec les nouveaux moyens de communication, notamment de filmage et de son. J’ai l’impression que ce n’est pas mal. Au bout de trois ans, on y arrive. « Merci », nous dit encore Louise. « Super », nous dit Seigneur. « Ce serait cool sur Toulouse. » Voilà, il va falloir faire comme des forains, aller de ville en ville. « Top, top, top ! » Euryale, allons-y. Merci.« Super cool », nous dit Merlink. « Merci Euryale. Très bon son. » Merci Renan. Et je vous dis à demain soir, 20 heures, avec les descendants de tous ces gens-là : trois jeunes, emmenés par Ritchy Thibault, celui qui s’est fait coffrer au Salon de l’Agriculture, qui présente La Mensuelle, La Barricade sur Au Poste, et qui sera accompagné de deux porte-parole, l’un des lycéens, l’autre des étudiants, qui sont, en quelque sorte, le sang qui coule dans les veines de ceux que nous venons de voir. Voilà La Barricade, proposée par Ritchy Thibault. Les deux autres sont Manès Nadel et Loner Schmidt. Et puis on a vu tout à l’heure l’affiche originale, l’Affiche rouge. Jeudi soir, à Césure, nous serons avec Mourad Laffitte, réalisateur du film Les FTP-MOI dans la Résistance. Nous ferons un débat avec Mourad Laffitte, Annie Lacroix-Riz, l’historienne, et Olivier Azam, des Mutins de Pangée. Bonne journée. Top, top, au raid ! L’affiche orange ? Oui, oui, oui… Je vais la voler, je pense… Non, je la laisse ! Voilà. Rejoignez-nous sur auposte.fr et n’oubliez pas : pour que l’on continue, il faut des dons. Bon, tu me dis, Euryale, quand on a raidé. Je me rapproche des affiches en attendant…Raider, ça veut dire qu’en fait les gens vont aller de notre chaîne vers une autre. Mais c’est amical !Si on nous entend encore un petit peu, là. Attention, les gars !

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