Bolloré TV, ça suffit. Avec Julia Cagé
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Amis du café, bonjour ! Amis d’auposte, amis des médias libres, bonjour, bonjour ! Nous sommes mercredi, comment allez-vous ? Julia Cagé est là, elle est en régie, tout est prêt, tout est très très minuté. On va très très vite démarrer pour son petit livre, petit mais dense, celui-ci, Pour une télé libre contre Bolloré. J’espère que vous allez bien. Bonjour à les humains, bonjour à la compagnie, bonjour au rial, assistante de production d’Auposte. Bonjour Jessy, la modératrice. Bonjour Olivier et Robin, les modos, les modos hors pair de la technique. Bonjour Veragon, bonjour.On va parler de petites choses ce matin, on va parler de démocratie, de médias, de bataille des idées, d’OPA sur les idées c’est l’expression de Julia des broutilles, des broutilles. Je ne sais pas si Julia, qui m’entend, mais là on ne l’entend pas, a écouté Antoine Gallimard ce matin sur France Inter. Elle me fait un signe de tête si elle l’a écouté. Donc, vous voyez, on est au top du hip-hop au poste. Chers amis, on va démarrer très vite parce que Julia est prise : il faudra la libérer à 9 h 57. Son avocat vient à 9 h 57 la chercher, c’est comme ça que ça se passe. Alors attention. Hop hop hop, elle est là. Bonjour Julia, est-ce que tu nous entends ?
Très bien, merci.
Super ! Comment ça va ?
Au sujet du café, donc tout va bien.
Très bien, super. Du café, comment ? Avec ou sans sucre, avec ou sans lait ou du vrai café ?
Vrai café avec du lait, mais sans sucre.
On va parler de ton livre, Pour une télé libre contre Bolloré. C’est un petit bouquin, mais alors, il est extrêmement dense, et il va droit au but. Je crois que c’est ce qu’on appelle un texte d’intervention, un texte d’urgence, et c’est publié au Seuil, dans la collection « Tracts ». D’ailleurs, il y en a eu plusieurs ces derniers mois, notamment sur des thèmes politiques ou sociaux très forts.Alors, première question : pourquoi ce texte maintenant ?
Parce qu’il y a urgence, justement. Parce que ce qu’on observe depuis des années, c’est une accélération de la concentration des médias en France, notamment autour du groupe Vivendi, du groupe Bolloré, et que cette concentration a des effets concrets sur le pluralisme de l’information, sur la qualité du débat public et sur la démocratie, tout simplement.Je voulais aussi rappeler qu’on n’est pas condamnés à subir ça. Il y a des solutions, des alternatives. Et qu’il est possible de réformer la gouvernance des médias, de donner plus de pouvoir aux journalistes, aux salariés, mais aussi aux citoyens.
Oui, tu dis dans le livre que la bataille de l’information est avant tout une bataille démocratique. Et tu le montres très bien : ce n’est pas seulement une question d’économie des médias, mais une question de citoyenneté.
Exactement. Si les médias sont contrôlés par quelques milliardaires, si les chaînes d’info deviennent des instruments de propagande politique ou idéologique, alors la démocratie est en danger. Et c’est pour ça qu’il faut agir vite.
Tu cites souvent CNews comme exemple de cette dérive, de cette « droitisation » du débat public, et on va évidemment y revenir. Mais d’abord, j’aimerais qu’on parle du contexte : qu’est-ce que Bolloré a réellement conquis, et comment on en est arrivés là ?
Alors, le groupe Bolloré, c’est d’abord un conglomérat tentaculaire. On parle d’un empire qui s’étend des transports à la communication, en passant par l’édition, avec Editis, ou la publicité, avec Havas. Et dans le secteur des médias, il contrôle Vivendi, qui possède Canal+, C8, CNews, Europe 1, et une multitude d’autres filiales. Ce n’est pas simplement un actionnaire parmi d’autres : c’est un propriétaire qui intervient, qui oriente les lignes éditoriales, et qui a une vision politique claire.
Tu commences ton texte en évoquant ce que tu appelles les « procédures-bâillons ». C’est un mot fort. Peux-tu nous expliquer ce que c’est exactement ?
Oui. Les procédures-bâillons, ce sont des actions en justice intentées non pas pour obtenir réparation d’un préjudice réel, mais pour intimider, faire taire, décourager les journalistes, les chercheurs, ou les citoyens qui enquêtent sur des sujets sensibles. Bolloré en est un des utilisateurs les plus connus en France.Depuis des années, il multiplie les plaintes en diffamation contre des médias, des ONG, ou même des auteurs, simplement parce qu’ils ont révélé des informations gênantes sur ses activités, notamment en Afrique. C’est une stratégie d’intimidation. Même si la plupart de ces plaintes ne débouchent sur rien, elles prennent du temps, coûtent cher, et créent une pression énorme sur les rédactions.
Tu rappelles dans ton livre que certains journalistes ont été poursuivis pour avoir simplement repris des informations déjà publiques.
Oui, exactement. Et c’est ça qui est grave. Quand on voit que des journalistes de France 2, du Monde, de Mediapart, ou de Bastamag ont été attaqués, on comprend que ce n’est pas une question isolée. C’est une stratégie systématique de dissuasion.
C’est une manière de dire : « Ne touchez pas à Bolloré ».
Tout à fait. Et ce n’est pas seulement une question d’image personnelle. Il s’agit de protéger un système économique et politique. Quand on empêche les journalistes d’enquêter sur les liens entre affaires, politique et médias, on empêche aussi les citoyens d’accéder à une information libre.
Tu proposes d’ailleurs une réforme de la loi pour mieux protéger les journalistes contre ce type de harcèlement judiciaire.
Oui, parce qu’aujourd’hui, le coût du risque repose entièrement sur les épaules des médias ou des journalistes. Il faudrait que la loi permette de qualifier plus clairement ces procédures-bâillons, qu’elles puissent être sanctionnées, et que les plaignants abusifs soient condamnés à des amendes dissuasives. C’est ce que font déjà certains pays, comme le Canada ou la Suède.
C’est fou qu’on en soit encore là, alors qu’on parle de liberté de la presse dans une démocratie.
Oui, et c’est aussi pour ça que j’ai voulu écrire ce texte : pour rappeler que la liberté de la presse, ce n’est pas un acquis. C’est une bataille permanente.
Tu insistes aussi beaucoup sur la question de la concentration des médias. On a l’impression que tout le monde en parle, mais sans que rien ne change.
Oui, parce que c’est un sujet fondamental, mais souvent mal compris. La concentration, ce n’est pas seulement une question de parts de marché ou de concurrence économique. C’est une question de pluralisme, de démocratie. Quand quelques milliardaires possèdent l’essentiel des grands médias, ils contrôlent une partie du débat public.En France, dix milliardaires détiennent plus de 90 % des médias les plus influents. Ce n’est pas anodin. Cela veut dire que le champ des idées, des récits, des opinions accessibles au grand public est restreint, orienté. Et quand un seul homme, comme Vincent Bolloré, décide de ce qui peut ou non être dit sur ses chaînes, on sort du cadre démocratique.
Tu fais une distinction entre le capitalisme industriel et le capitalisme médiatique.
Oui. Dans l’industrie ou la finance, les investisseurs cherchent à faire du profit. Dans les médias, ce n’est pas seulement du profit : c’est du pouvoir. C’est la capacité d’influencer le débat politique, de peser sur les élections, d’imposer des thèmes. Et ce pouvoir est souvent utilisé à des fins idéologiques.
Ce qui est frappant, c’est que les médias détenus par des milliardaires défendent souvent des positions qui vont contre l’intérêt collectif.
Exactement. Parce qu’ils ne défendent pas l’intérêt des citoyens, mais celui des actionnaires. C’est pour ça que je milite depuis longtemps pour un autre modèle de gouvernance : un modèle où les journalistes, les salariés, et les lecteurs auraient leur mot à dire.
Tu as d’ailleurs proposé, dans d’autres travaux, de créer des « sociétés de médias à but non lucratif ».
Oui. L’idée, c’est de sortir les médias de la logique purement capitalistique. Dans ce modèle, le capital est verrouillé, les actionnaires ne peuvent pas revendre leurs parts à prix d’or, et les décisions éditoriales ne dépendent pas des intérêts financiers. C’est un moyen de garantir l’indépendance à long terme.
C’est intéressant, parce que ça rejoint ce qu’on disait sur la responsabilité citoyenne. Finalement, la question, c’est : qui possède la parole publique ?
Tout à fait. Et tant que cette parole sera détenue par une poignée d’hommes très riches, souvent très conservateurs, on n’aura pas un débat équilibré. C’est pour ça que la lutte contre la concentration, c’est une lutte pour la démocratie.
Entrons un peu plus dans le détail. Tu décris dans ton livre l’empire médiatique de Vivendi, avec ses ramifications impressionnantes. Peux-tu nous en dresser le portrait ?
Oui, c’est essentiel de comprendre comment tout cela fonctionne. Vivendi, c’est un groupe tentaculaire qui s’est constitué progressivement sous le contrôle de Vincent Bolloré. Il y a d’abord eu la prise de contrôle de Canal+, puis la transformation de iTélé en CNews. Ensuite, le groupe a mis la main sur Editis, l’un des plus grands groupes d’édition, et sur Havas, une agence de publicité parmi les plus puissantes au monde. Et plus récemment, Vivendi a racheté Prisma Media, c’est-à-dire des magazines comme Gala, Capital, Télé-Loisirs.Ce n’est pas simplement un ensemble de médias : c’est un écosystème intégré. Les chaînes de télévision font la promotion des livres publiés par les maisons d’édition du groupe, les journaux relayent les programmes, et la publicité est gérée en interne. Cela crée une forme d’autosuffisance médiatique, où tout circule dans un cercle fermé.
Tu parles d’un « système Bolloré » qui n’a rien d’improvisé.
Oui, parce qu’il s’agit d’une stratégie extrêmement méthodique. Ce n’est pas une accumulation de rachats opportunistes : c’est un plan de conquête du champ médiatique. Bolloré a compris que la télévision restait le média le plus influent en France, malgré Internet. Et il a su transformer CNews en un outil idéologique.
Tu montres dans ton texte comment les chaînes d’information en continu ont changé de nature, en particulier CNews, qui s’est alignée sur le modèle de Fox News aux États-Unis.
Oui. L’objectif n’est plus d’informer, mais de fabriquer de l’opinion. Sur CNews, le débat est organisé de manière à valoriser certaines idées et à disqualifier les autres. Les chroniqueurs y sont choisis pour leur proximité idéologique. Et ce qui est présenté comme un pluralisme n’en est pas un : c’est une mise en scène.
Tu cites dans ton livre un chiffre frappant : 70 % du temps d’antenne sur CNews est occupé par des débats sur l’insécurité, l’immigration, ou l’islam.
Oui, et ce n’est pas un hasard. C’est une manière de structurer le débat public autour de thématiques qui servent une certaine vision du monde. Et cette stratégie a des effets bien réels : elle modifie la perception des téléspectateurs, elle déplace la fenêtre du débat politique vers la droite, parfois même vers l’extrême droite.
Et tout cela est financé par un groupe coté en bourse, soutenu par des publicités et des abonnements.
Exactement. Ce n’est pas un média marginal : c’est un acteur central, qui bénéficie de ressources considérables, y compris publiques, via les fréquences attribuées gratuitement par l’État. Et c’est là que la question de la régulation devient cruciale.
Tu écris que l’« effet CNews », c’est la transformation du paysage médiatique lui-même. Ce n’est pas seulement la chaîne qui change, mais toutes les autres qui s’adaptent.
Oui, c’est exactement ça. CNews a imposé un format et un ton qui contaminent le reste de l’audiovisuel. Face à elle, les autres chaînes se sentent obligées de suivre, de parler des mêmes sujets, avec le même type d’invités, le même rythme de polémique. Et c’est ça, le danger. CNews tire le débat vers le bas, vers la simplification, vers la conflictualité permanente.On assiste à une véritable « opinionisation » de l’information. Ce qui compte, ce n’est plus le fait, la vérification, la nuance, mais la position, l’émotion, la petite phrase. Et plus c’est clivant, plus ça marche.
Tu dis quelque part que la polémique est devenue le carburant économique du modèle médiatique.
Oui, parce que dans un système fondé sur l’audience, la colère fait vendre. Et les chaînes d’info continue vivent de cette agitation. Or, CNews l’a systématisée. Elle en a fait une stratégie.
Et tu montres que cette transformation a un effet politique direct : le glissement du débat public vers la droite.
Absolument. Ce n’est pas seulement une impression. Des études montrent que la consommation régulière de CNews modifie les opinions politiques des téléspectateurs. C’est ce qu’on appelle l’« effet de cadrage » : à force d’entendre les mêmes thèmes, les mêmes termes, les mêmes indignations, on finit par les intégrer comme les seuls sujets légitimes.
Et ce qui est frappant, c’est que même les responsables politiques se calent sur ce rythme médiatique.
Oui, parce que CNews a imposé son agenda. Quand une chaîne parle en boucle d’un sujet, elle force les autres à réagir, y compris les politiques. Et cela finit par structurer la vie publique. On ne parle plus de logement, de climat, de santé, mais de burkini, de délinquance, ou d’identité.
Tu dis à un moment que CNews n’a pas simplement « droitisé » le débat, elle l’a « appauvri ».
Oui, parce que ce n’est pas seulement une question d’idéologie. C’est aussi une question de qualité démocratique. Quand les journalistes cessent d’enquêter, quand la contradiction devient un spectacle, quand le débat devient un pugilat, on perd le sens de la délibération. Et sans délibération, il n’y a plus de démocratie.
Tu établis dans ton livre un parallèle très fort entre Fox News et CNews. Tu montres que ce n’est pas juste une coïncidence, mais une véritable filiation intellectuelle et stratégique.
Oui, tout à fait. CNews s’est clairement inspirée du modèle Fox News, à la fois sur le plan éditorial et sur le plan économique. C’est un modèle fondé sur la polarisation : plus les téléspectateurs sont en colère, plus ils regardent, plus ils s’attachent à la chaîne, et plus les revenus publicitaires augmentent. C’est cynique, mais redoutablement efficace.
Tu cites des travaux américains très précis, notamment ceux de Martin et Yurukoglu, sur les effets politiques de Fox News.
Oui, c’est une étude célèbre en économie politique. Elle montre que dans les comtés américains où Fox News était disponible, le vote républicain a augmenté d’environ 0,5 à 1 point. Ce n’est pas anecdotique : à l’échelle d’une élection nationale, cela peut suffire à faire basculer un résultat. Et ce qu’on observe en France va dans le même sens : les chaînes comme CNews ont une influence réelle sur les opinions politiques, même si elle est plus difficile à mesurer directement.
Donc, on pourrait dire que CNews est devenue une machine à fabriquer des électeurs ?
Oui, d’une certaine manière. Pas au sens où elle dirait pour qui voter, mais au sens où elle structure les priorités, les émotions, les peurs. Et c’est ça, la puissance d’un média. Ce n’est pas de donner des consignes, mais de façonner le cadre mental dans lequel les citoyens pensent la politique.
Et le pire, c’est que ce modèle devient contagieux.
Exactement. On voit d’autres chaînes ou radios adopter les mêmes codes : les débats polarisés, les éditorialistes omniprésents, les indignations en boucle. Et même les réseaux sociaux amplifient ce phénomène. L’écosystème médiatique dans son ensemble se transforme.
Est-ce qu’on peut encore inverser cette tendance ?
Oui, je pense que rien n’est irréversible. Mais il faut une volonté politique et citoyenne. Il faut repenser la régulation, réaffirmer l’exigence de pluralisme, et surtout redonner des moyens aux médias indépendants. Tant qu’on laissera des géants comme Vivendi dominer le champ, la diversité des voix sera menacée.
C’est donc aussi une bataille culturelle.
Oui, une bataille culturelle, intellectuelle, démocratique. Et il faut la mener sur tous les fronts : dans les médias, dans l’éducation, et dans la politique.
Tu fais une distinction très intéressante entre le « pluralisme interne » et le « pluralisme externe ». On ne parle pas souvent de ça.
Oui, c’est une distinction essentielle. Le pluralisme externe, c’est la diversité des médias existants : qu’il y ait plusieurs chaînes, plusieurs journaux, plusieurs voix. Mais le pluralisme interne, c’est la diversité des opinions et des points de vue à l’intérieur d’un même média. Et c’est précisément là que le bât blesse.Aujourd’hui, on peut avoir une apparence de pluralisme externe beaucoup de chaînes, beaucoup de programmes tout en ayant un effondrement du pluralisme interne. C’est ce qu’on voit avec CNews : en apparence, elle propose du débat, de la confrontation d’idées, mais en réalité, les intervenants sont choisis dans un spectre très restreint. C’est un pluralisme de façade.
Tu donnes un exemple frappant : celui des émissions où tous les invités partagent la même opinion, et où le seul désaccord porte sur le degré d’indignation.
Oui, c’est exactement ça. On a l’impression d’un débat, mais c’est une mise en scène. C’est un dispositif où tout est calibré pour produire du bruit, du conflit, mais pas de contradiction réelle. Et cette mise en scène a un effet puissant, parce qu’elle donne le sentiment au spectateur d’assister à un pluralisme démocratique, alors qu’il s’agit d’un monologue collectif.Le pluralisme interne, c’est ce qui garantit la vitalité du débat public. C’est la possibilité d’entendre des voix minoritaires, des positions dissidentes, des analyses complexes. Et c’est ce qui a disparu sur certaines chaînes, au profit d’une homogénéité idéologique qui sert les intérêts du propriétaire.
Et c’est là qu’intervient la question du régulateur, l’ARCOM (ancien CSA). Parce qu’en théorie, c’est son rôle de veiller à ce pluralisme, non ?
Oui, en théorie. Mais en pratique, l’ARCOM ne joue pas son rôle. Le régulateur dispose d’un pouvoir de contrôle sur les chaînes qui utilisent des fréquences publiques, comme CNews, BFMTV ou LCI. Il devrait vérifier que les obligations de pluralisme sont respectées. Or, ces obligations sont devenues très floues, et les sanctions quasi inexistantes. Par exemple, lorsque des chercheurs du CNRS ont analysé les temps de parole sur CNews, ils ont montré une surreprésentation massive des intervenants de droite et d’extrême droite. Malgré cela, l’ARCOM n’a pris aucune mesure significative. C’est un problème démocratique majeur.
C’est d’autant plus grave que ces chaînes utilisent gratuitement des fréquences publiques, qui appartiennent aux citoyens.
Exactement. C’est ce que j’appelle une « capture démocratique ». L’État confie des ressources publiques les fréquences à des entreprises privées, sans contrepartie réelle. C’est une forme de privatisation de la parole publique. Il faudrait que l’attribution et le renouvellement de ces fréquences soient conditionnés à des critères clairs : respect du pluralisme, diversité des invités, présence de journalistes, production d’enquêtes, et non pas seulement d’éditoriaux.
Tu proposes d’ailleurs dans ton texte que les conventions entre l’ARCOM et les chaînes soient rendues publiques, ce qui n’est pas toujours le cas.
Oui, car la transparence est la première étape de la responsabilité. Aujourd’hui, les téléspectateurs ne savent pas à quelles obligations sont réellement tenues les chaînes. Ce manque de visibilité permet toutes les dérives. Et au-delà de l’ARCOM, il faut repenser la place de la puissance publique dans l’audiovisuel. Le service public doit redevenir un contrepoids, un espace de pluralisme réel. Il faut le renforcer, pas le fragiliser comme on l’a fait avec la suppression de la redevance.
Donc, si je te suis, la liberté de la presse passe aussi par une régulation exigeante.
Oui, mais une régulation démocratique, transparente et indépendante. Pas une régulation punitive, mais une régulation garante de l’intérêt général. C’est ce qui distingue un marché médiatique libre d’un marché médiatique captif.
Dans ton texte, tu reviens aussi sur cette séquence politique assez incroyable : l’audition des milliardaires propriétaires de médias devant le Sénat. Un moment presque historique, mais qui, au final, n’a pas changé grand-chose.
Oui, c’était en janvier 2022. Le Sénat avait organisé une série d’auditions sur la concentration des médias. On a vu défiler Vincent Bolloré, Arnaud Lagardère, Bernard Arnault, Patrick Drahi… tout ce que la France compte de grands propriétaires de presse et d’audiovisuel. Sur le papier, c’était un moment de vérité démocratique. Dans les faits, c’était un exercice d’autosatisfaction. Vincent Bolloré a par exemple déclaré qu’il n’intervenait jamais dans les lignes éditoriales, qu’il n’était « qu’un simple actionnaire ». Ce déni est sidérant, quand on connaît les faits. Les journalistes d’Itélé, devenus CNews, ont tous raconté les pressions, les départs forcés, la mainmise sur la rédaction. Et pourtant, face aux sénateurs, tout le monde a fait semblant d’y croire.
C’était un moment de déférence politique aussi. Les parlementaires ont souvent manqué de combativité.
Oui, exactement. Parce que les pouvoirs politiques, depuis trente ans, ont laissé faire. Aucun gouvernement n’a réellement remis en cause cette concentration. Ni à droite ni à gauche. Et cette timidité vient aussi du fait que les politiques dépendent des médias pour exister. Ils craignent la riposte médiatique. C’est pour ça que je plaide pour un changement de paradigme. Il ne faut plus attendre que les milliardaires soient « raisonnables ». Il faut réformer structurellement la gouvernance des médias.
C’est ce que tu proposes dans la deuxième partie de ton livre : un nouveau modèle de gouvernance.
Oui. Aujourd’hui, le pouvoir dans les médias appartient aux actionnaires. Mais ce sont les journalistes et les salariés qui en font la substance. Et ce sont les citoyens qui en sont les destinataires. Ce triangle — actionnaires, salariés, citoyens doit être rééquilibré. Je propose que chaque entreprise de presse ou de télévision soit gouvernée par un conseil composé de trois collèges : celui des investisseurs, celui des salariés (journalistes et techniciens), et celui des citoyens ou abonnés. Chaque collège disposerait d’un pouvoir réel dans les décisions stratégiques : nomination de la direction, orientation éditoriale générale, budget.
Donc, il s’agirait d’une forme de co-gestion démocratique du média ?
Exactement. C’est une manière de rendre le pouvoir à ceux qui produisent et à ceux qui reçoivent l’information. Cela existe déjà ailleurs : en Allemagne, certaines radios publiques ont des conseils où siègent des représentants d’associations, de syndicats, d’universités. En France, on pourrait aller dans cette direction pour les médias privés d’intérêt public.
Tu parles aussi de transparence : publier les comptes, les liens d’intérêts, les participations croisées.
Oui, la transparence est un pilier de la confiance. Comment croire en l’indépendance d’un média si l’on ignore qui le finance ou qui le contrôle ? Il faut que ces informations soient accessibles à tous, de manière claire. Et il faudrait interdire la détention de médias à ceux qui dépendent des commandes publiques ou dont l’activité principale n’est pas l’information.
Ça paraît presque utopique dans le contexte actuel.
Peut-être, mais l’utopie, c’est souvent le point de départ du réalisme. Il faut commencer quelque part. Le pire, c’est de se résigner. Et je crois qu’il y a aujourd’hui une prise de conscience collective : les citoyens comprennent que la liberté de la presse, ce n’est pas un luxe, c’est une condition de la démocratie.
Et dans cette réforme, tu intègres aussi le service public ?
Bien sûr. Le service public doit être exemplaire. Il faut lui garantir une gouvernance indépendante, dégagée du pouvoir politique. La suppression de la redevance a fragilisé son autonomie financière. Il faut inventer un mode de financement stable, pérenne et démocratique, par exemple une contribution universelle progressive, liée au revenu, qui permette de sanctuariser les budgets.
Donc, si je résume, pour toi, le pluralisme n’est pas seulement une question de contenu, mais aussi une question de structure.
Exactement. Tant que la structure reste capitalistique et concentrée, le pluralisme restera une illusion. C’est pour ça qu’il faut réinventer les institutions médiatiques, comme on a réinventé, en d’autres temps, les institutions politiques.
Tu dis souvent que l’argent, c’est le nerf de la guerre de l’indépendance journalistique. Et dans ton livre, tu proposes des solutions très concrètes pour financer autrement l’information.
Oui, parce qu’il ne suffit pas de parler de gouvernance ou de pluralisme, il faut aussi s’attaquer au cœur du problème : comment on finance les médias. Aujourd’hui, la plupart d’entre eux dépendent de deux sources principales : la publicité et quelques grands actionnaires. Ces deux dépendances sont des menaces pour l’indépendance éditoriale. Si un média dépend trop des annonceurs, il va éviter de critiquer certaines grandes entreprises. S’il dépend d’un milliardaire, il va s’autocensurer sur ses activités. Donc, il faut inventer un modèle qui repose sur les citoyens eux-mêmes, sur une logique de contribution démocratique.
Et c’est là que tu proposes la fameuse « subvention citoyenne ». Peux-tu nous expliquer ce que c’est ?
L’idée est simple : chaque citoyen pourrait affecter une partie de ses impôts par exemple, quelques dizaines d’euros par an au média de son choix. Cela créerait une forme de financement public, mais orienté par la volonté des citoyens. Ce système existe déjà partiellement pour le financement des partis politiques : chacun peut attribuer une réduction fiscale à un parti. Pourquoi ne pas faire la même chose pour la presse ? Cela permettrait de soutenir les médias indépendants, locaux, associatifs, qui n’ont pas accès aux grandes régies publicitaires. Et surtout, cela renforcerait le lien direct entre citoyens et journalistes.
C’est une idée puissante, car elle réintroduit de la responsabilité et du choix dans la fiscalité.
Exactement. Et c’est un moyen de démocratiser la subvention publique. Aujourd’hui, l’État distribue environ 400 millions d’euros d’aides à la presse chaque année, mais ces aides profitent largement aux grands groupes, pas aux médias indépendants. Avec la subvention citoyenne, on inverserait la logique : le citoyen déciderait, pas le ministère.
Et tu ajoutes que ce modèle aurait aussi un effet vertueux sur la qualité de l’information.
Oui, parce que les médias auraient intérêt à convaincre leurs lecteurs, leurs auditeurs, leurs téléspectateurs, plutôt que de séduire les annonceurs. Ils seraient incités à produire une information de qualité, à long terme, au lieu de chercher le buzz permanent. Ce serait un cercle vertueux : plus de confiance, plus de soutien, plus d’indépendance.
Tu parles aussi d’abonnements progressifs, c’est-à-dire proportionnels au revenu. C’est une idée étonnante.
Oui, parce qu’aujourd’hui, l’accès à l’information de qualité dépend beaucoup du pouvoir d’achat. Or, dans une démocratie, tout le monde devrait pouvoir lire Le Monde Diplomatique, Mediapart ou Reporterre, quels que soient ses revenus. On pourrait imaginer des abonnements à tarif progressif, comme l’impôt : ceux qui gagnent plus paient un peu plus, ceux qui gagnent moins, paient moins, voire rien. Cela suppose une mutualisation, une plateforme commune d’accès, mais c’est techniquement faisable. Et ce serait un grand pas vers une égalité réelle d’accès à l’information.
On sent chez toi une volonté de réinventer l’économie de la presse, pas seulement de la sauver.
Oui, car la sauver ne suffit pas. Il faut la transformer. Si on continue à fonctionner avec les mêmes modèles, les mêmes dépendances, on obtiendra les mêmes effets : la concentration, la précarité, la perte de confiance. Il faut penser la presse comme un bien commun.
Et cette idée de bien commun, tu la relis à l’indépendance des rédactions.
Oui, l’indépendance, ce n’est pas seulement une question morale, c’est une question institutionnelle. Il faut des statuts protecteurs pour les rédactions, comme il existe des statuts pour les juges ou les enseignants. Par exemple, on pourrait garantir que la nomination des directeurs de rédaction soit soumise à un vote interne, ou à une validation par un comité éthique.
En somme, il faut institutionnaliser la liberté de la presse.
Oui, exactement. Tant qu’elle reposera sur la bonne volonté des propriétaires, elle restera fragile. La liberté d’informer doit être protégée par le droit, garantie par des règles claires, financée par la collectivité. C’est le seul moyen d’avoir une information qui serve vraiment la démocratie.
Et tout ça, finalement, c’est une forme de réinvestissement collectif dans la vérité.
Oui. L’information, ce n’est pas un produit comme un autre. C’est un bien public. Et comme tout bien public, il faut le financer, le protéger, le partager. Si on laisse le marché décider seul de ce qui est vrai ou de ce qui mérite d’être dit, on perdra plus qu’une économie : on perdra notre capacité à penser ensemble.
Il y a un autre aspect de ton texte qui m’a beaucoup marqué, c’est ce que tu appelles « le risque Bolloré » au-delà même de la télévision. Tu montres que son influence s’étend à d’autres secteurs, notamment l’édition et l’éducation.
Oui, c’est un point très important. On parle souvent de CNews, mais Vincent Bolloré ne se contente pas de contrôler des chaînes de télévision. Il possède aussi Editis, un des plus grands groupes d’édition en France, avec des centaines de maisons et des milliers d’auteurs. Et cela lui donne un pouvoir considérable sur ce qui est publié, diffusé, étudié, transmis.Quand un même groupe détient à la fois des médias audiovisuels, des maisons d’édition, des plateformes de distribution et même des manuels scolaires, c’est une concentration inédite. Cela signifie qu’un seul acteur peut influencer à la fois ce que l’on lit, ce que l’on voit et ce que l’on apprend.
C’est une forme de contrôle culturel, presque idéologique.
Oui, et c’est pour cela que je parle de risque démocratique. Ce pouvoir d’influence dépasse le cadre économique. Il touche à la formation de l’opinion, à la mémoire collective. Quand Editis est racheté par Vivendi, cela soulève des questions : quels auteurs seront publiés ? Quelles idées seront mises en avant ? Quels manuels seront proposés dans les écoles ? C’est une mainmise potentielle sur l’imaginaire collectif.
Et pourtant, tout cela se fait légalement, sans véritable opposition politique.
Oui, parce que notre législation n’est pas adaptée à cette concentration multisectorielle. On regarde les parts de marché dans un seul secteur, mais on ne mesure pas l’influence globale d’un groupe sur la production culturelle et médiatique. Or, Bolloré a compris qu’il ne fallait pas seulement posséder les canaux d’information, mais aussi les canaux de diffusion des idées.
C’est ce que tu appelles dans le livre « la capture du récit ».
Exactement. C’est une forme douce, mais redoutable, de domination culturelle. Quand vous contrôlez les récits disponibles, vous façonnez la réalité. Et cela passe autant par les journaux que par les séries télé, les documentaires, les essais, les romans, les manuels. Tout cela concourt à créer une vision du monde.
Ce que tu dis, c’est que le combat pour une télé libre est aussi un combat pour une culture libre.
Oui. C’est même le cœur de la démocratie. Une démocratie sans diversité d’idées, sans pluralité de voix, sans accès à des sources d’information indépendantes, ce n’est plus une démocratie. C’est une société sous influence. Et ce que nous vivons aujourd’hui en France, c’est un basculement silencieux.
Tu conclus ton texte sur une note à la fois grave et optimiste. Tu dis que tout n’est pas perdu, que l’on peut reconstruire.
Oui, parce que malgré tout, il existe une énergie formidable dans le monde du journalisme indépendant, dans les médias alternatifs, associatifs, collaboratifs. Des médias comme Mediapart, StreetPress, Blast, Le Média, Reporterre, Arrêt sur Images, Reflets.info, La Déferlante, Disclose… Ils prouvent qu’il est possible de faire de l’information libre, exigeante, sans céder aux logiques d’audience ou de pouvoir. Mais pour qu’ils puissent vivre et se développer, il faut que les citoyens les soutiennent, que les pouvoirs publics les reconnaissent, que la régulation protège ceux qui enquêtent plutôt que ceux qui censurent.
Donc, au fond, ton livre est un appel à l’action.
Oui, un appel à la responsabilité collective. Chacun d’entre nous, en tant que lecteur, téléspectateur, citoyen, a un rôle à jouer. Choisir ses sources, soutenir les médias indépendants, refuser les discours de haine, exiger la transparence.Et puis, il faut aussi de la volonté politique : inscrire la liberté d’informer dans les priorités nationales, au même titre que la justice ou la santé. L’information, c’est ce qui permet à la société de se comprendre elle-même.
Tu dis une phrase très belle à la fin : « Une démocratie sans médias libres, c’est une démocratie sans mémoire. »
Oui. Parce que sans médias libres, il n’y a plus de contre-pouvoir, plus de récit collectif, plus de vérité partagée. Et alors, tout devient possible : la manipulation, la peur, la résignation.
Merci, Julia.
Merci à toi, David. Et merci à toutes celles et ceux qui nous écoutent, qui soutiennent les médias libres. Ce combat, il est collectif, il est urgent, et il est joyeux aussi.
