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Bondy Blog : Donner une voix aux quartiers populaires

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Transcription de l’émission

David Dufresne
Amis, amis du café, bonjour amis du quartier. Bonsoir Céline. Bonjour. Est-ce que vous m’entendez ?
Céline Beaury
Bonjour ! Oui, bien.
David Dufresne
C’est bon, ça y est ! C’est génial ! Céline, bonsoir. Jalal, vous êtes là aussi ?
Jalal Kahlioui
Je ne sais pas si vous m’entendez, mais moi je vous entends.
David Dufresne
On vous entend. Tout va bien, c’est parfait. Alors Sentierbatttant dans le chat dit que votre prénom, ça veut dire la majesté. C’est bien aussi si c’est le cas.
Jalal Kahlioui
Je la cherche en tout cas. Oui, c’est effectivement la traduction en arabe, mais on est plus sur une recherche que sur un état de faire très vite sur la majesté.
David Dufresne
Vous dites quartiers, quartiers populaires, banlieues, quartiers défavorisés, quartiers à problèmes, quartiers sensibles, quartiers perdus de la République. Comment ?
Céline Beaury
Moi je dis les quartiers populaires.
Jalal Kahlioui
Des quartiers populaires mais effectivement, après c’est des définitions. Malheureusement, on aurait aimé que les quartiers populaires ne soient pas des quartiers difficiles, que les quartiers populaires ne soient pas des quartiers oubliés. On aurait voulu qu’une seule définition, on ait uniquement des quartiers de réunion, des quartiers où il y a des identités fortes qui s’y croisent. Des quartiers de mixité sociale. Malheureusement, malheureusement ce n’est pas uniquement ça, c’est des quartiers qui sont riches en culture, en échange, pauvres en financements souvent et en intentions de l'État. Malheureusement, le Bondy Blog ne serait pas là s’il n’y avait pas de problèmes.
David Dufresne
Nommer les choses, c’est le début de tout et d’ailleurs celui qui a le pouvoir, c’est celui qui peut nommer selon la bonne définition. Mais par exemple, est-ce que c’est une question que vous vous posiez ? Au sein de la rédaction, comment s’appeler, comment vous appeler, comment vous déterminez ?
Jalal Kahlioui
Le Bondy Blog ? C’est le média qui traite de l’actualité des quartiers populaires depuis 2005. On essaie d’avoir un traitement le plus équilibré possible entre les problèmes à souligner, les drames qui peuvent arriver, mais aussi, de l’autre côté, les initiatives qui vont éclairer, les portraits de personnes, apporter.
Céline Beaury
Le mot en tant que tel, l’expression quartiers populaires. Comme tu disais à juste titre, il y avait aussi des bonnes choses dans les quartiers populaires et il y a plein d’expressions de solidarité haute qui se font. Pour moi, ce n’est pas quelque chose de péjoratif, ce terme.
David Dufresne
Par exemple, le terme banlieue aujourd’hui, il est péjoratif.
Jalal Kahlioui
Pour certains Parisiens en ce moment, la banlieue ça l’amènerait. Quand on voit ce que devient Montreuil, etc. Le mot banlieue ne fait plus trop peur en ce moment. Je pense que ça dépend du moment. Je pense que vous avez raison sur le fait qu’il y a des mots qu’on préfère plus que d’autres. Je pense que c’est de la sémantique et que oui, là en ce moment c’est quartiers populaires et des fois c’est banlieue.
David Dufresne
Vous êtes au Poste donc il faut quand même un tout petit peu nous dire d’où vous venez. Alors je vais commencer par Jalal. Je prononce bien votre nom ?
Jalal Kahlioui
C’est exactement ça.
David Dufresne
Alors vous, vous êtes passé par Al-Jazzera,
Jalal Kahlioui
C’est ça.
David Dufresne
Et c’est quoi ça ? C’est quoi ce truc encore ce matin ? Les erreurs de parcours ?
Jalal Kahlioui
Moi en fait, je suis né à Ajaccio, j’ai grandi en Corse, j’ai grandi sur une île. Donc la question on va parler de la France périphérique,. Ça, ça m’intéresse. Depuis un moment, sachant qu’il y a énormément de pauvreté en Corse. La Corse, par rapport au revenu des habitants, c’est un des départements les plus pauvres,
David Dufresne
Absolument,
Jalal Kahlioui
Malgré l’image qu’on s’en fait. Donc c’est ça aussi intéressant de grandir sur un décor de carte postale avec une précarité qui est très forte.
Jalal Kahlioui
Rapidement, brièvement, j’ai étudié le journalisme pas très loin, sur la Côte d’Azur, entre Nice, Cannes et j’ai étudié les sciences politiques à Bordeaux. J’ai été embauché chez Clic de Canal Plus, chez Mouloud Achour en 2016, juste après mon stage. Pendant deux ans, je suis parti tenter l’aventure à Alger, plus précisément chez Al-Jazeera Plus, qui est l’une des marques de pure player les plus diffusées dans le monde, en quatre langues. Et du coup, juste après ça, on est passé de la très grande boîte qui a cashé à une toute petite boîte qui s’appelle le Bondy Blog. Ça fait un an que je suis là. Je suis rédacteur en chef du Bondy Blog.
David Dufresne
Super ! Euh, Céline, vous. Vous étiez dans la banque ?
Céline Beaury
Oui, tout à fait.
David Dufresne
Et maintenant, vous êtes venue braquer le Bondy Blog ?
Céline Beaury
Ouais, je sais. Je suis passée de la banque au journalisme. Je suis arrivée dans la banque par hasard. À vrai dire, ce n’était pas un métier qui me faisait rêver. Après mon bac, j’aurais aimé faire des études de journalisme, mais c’est quelque chose que je n’ai pas pu faire à l'époque pour diverses raisons. Et puis j’ai fait notamment autre chose en banque. J’y suis restée, j’ai gravi les échelons et j’ai passé quinze ans dans le domaine bancaire où j’ai appris plein de trucs. Et puis à un moment donné, je me suis dit que j’avais envie de retourner à mes premiers amours et essayer, en tout cas, de réaliser quelque chose que je n’avais pas pu faire après mon bac. Et puis j’ai repris mes études la trentaine passée et j’ai fait une école de journalisme.
David Dufresne
Est-ce que, l’un pour l’autre, travailler pour le Bondy Blog, ça a un sens particulier ? Parce qu’il y a pas mal de gens du monde qui ne sont pas restés, qui sont partis voler de leurs propres ailes par la suite. Est-ce que c’est comme ça que le Bondy Blog se voit, c’est-à-dire comme un lieu de transit, de formation, de visibilité pour aller ailleurs ? Ou est-ce qu’il y a l’idée d’essayer de s’inscrire dans la durée ?
Céline Beaury
Effectivement, le Bondy Blog a vocation à être un tremplin, mais c’est aussi une vocation à permettre de traiter certains sujets qui ne sont pas traités par d’autres médias. Parce qu’on a quand même une ligne éditoriale prononcée. On a un rapport particulier aussi aux quartiers populaires. Et c’est vrai qu’après, le fait que beaucoup, beaucoup de journalistes qui commencent au Bondy Blog partent voler de leurs propres ailes ailleurs, une fois qu’ils ont fait leurs preuves au Bondy Blog, c’est aussi parce qu'à un moment donné, on se rend compte de la qualité de leur travail et du fait que le Bondy Blog a cette capacité à aller là où d’autres rédactions n’ont pas, ou alors n’ont pas la volonté d’aller, ou n’ont pas les réseaux, ou ne pensent pas à aller. Et donc du coup, c’est aussi pour ça qu’après, on retrouve beaucoup de collègues qui arrivent dans d’autres rédactions et ils apportent leur touche parce que c’est quand même une part, une touche qui est reconnue. Et je veux dire qu’aujourd’hui, quinze ans après la création du blog, il n’y a pas de sujet sur la crédibilité du média.
Jalal Kahlioui
Je pense que David, vous cernez en fait les deux raisons d’être du Bondy Blog. Il faut savoir que le Bondy Blog a été créé en 2005. On célèbre aujourd’hui la 13ᵉ année d’une prépa qui s’appelle la prépa égalité des chances avec Louisville. Et donc, chaque année, en fait, on forme une trentaine d'élèves boursiers qui en général arrivent à rentrer dans les écoles de journalisme entre 75 et 85 % de réussite via cet aspect-là de formation, qui est dans notre ADN et même au sein du Bondy Blog. C’est-à-dire que moi, j’ai toutes les semaines des gens qui sont, qui peuvent être collégiens, retraités, qui viennent pour apprendre comment est-ce qu’on écrit, comment est-ce qu’on raconte une histoire. La formation, ça fait partie de notre ADN. On s’est construit en opposition au modèle journalistique classique, au modèle de formation universitaire classique par lesquels passent les journalistes pour aller en rédaction. Après, on a des journalistes depuis des années qui passent par les colonnes du Bondy Blog, qui se font remarquer et qui vont briller dans les autres médias. Et ça, c’est une fierté pour nous.
David Dufresne
Alors qui ? Par exemple.
Jalal Kahlioui
Il y a Ramdane, qui est aujourd’hui un des meilleurs journalistes du pôle politique chez Mediapart, et Mohamed Mézeray qui était un des contributeurs les plus réguliers du Bondy Blog, qui est aujourd’hui un des reporters les plus en vue au service Actualité de France Info. Un jeune homme qui s’appelle Samir, qui était contributeur il y a quelques mois, qui est aujourd’hui reporter pour M6. On a des gens qui sont passés par la prépa, qui sont aujourd’hui au Monde. On a Bala Fofana qui est aujourd’hui journaliste à Libération et qui signe énormément, énormément de papiers, notamment sur la société et sur la culture beur, qui travaille aujourd’hui à Public Sénat. On a des gens qui travaillent chez TF1.
Céline Beaury
On a des gens qui continuent de travailler, mais qui travaillent ailleurs et qui continuent de publier de temps à autre.
David Dufresne
C’est bien, c’est bien, c’est bien parce que moi, j’ai des souvenirs. Il y a une quinzaine d’années, dans les rédactions parisiennes que je côtoyais, il y a bien longtemps que c’est terminé. Je ne suis pas né à Saint, je vivais à. Je vivais à Saint-Denis et c'était étrange pour certains. Quand j’étais à i>Télé, par exemple, pendant les émeutes de 2005 on va y venir parce qu’évidemment, c’est absolument essentiel pour comprendre le Bondy Blog il n’y avait quasiment pas de journalistes issus des quartiers. Et effectivement, le mot blog agit un peu comme une pépinière, quoi.
Jalal Kahlioui
L’idée maîtresse en tête du Bondy Blog, c’est quoi ? C’est non pas imposer, mais proposer, débattre d’une autre manière sur le traitement médiatique des quartiers. Et comment ce traitement médiatique-là peut, en éclairant des problèmes, changer la vie des gens ? C’est pour ça qu’on fait ce métier. C’est pour ça que vous, David, vous éclairez énormément sur les cas de violences policières. L’idée, ce n’est pas juste de dire « je suis en train de faire ça ». L’idée, c’est : j’éclaire ça pour qu’on ne tue plus les gens. L’idée, c’est qu’il y ait des journalistes au sein des conférences de rédaction qui disent : « Il faut qu’on traite le problème du logement. Il faut qu’on traite le problème de l’eau potable. Il faut qu’on traite le problème de l’éducation dans les quartiers. » Parce qu’à Saint-Denis, parce qu’à Aubervilliers, parce qu’à Bondy, parce qu’on a choisi, on manque de profs, etc. Et en fait, c’est apporter… les gens qui partent, et pas forcément uniquement par leur vécu, mais par leur professionnalisme, pourront apporter ce débat-là qui se retrouvera dans les colonnes, qui se retrouvera dans les reportages.
David Dufresne
Tout démarre en 2005. Il y a un dénommé Serge Michel, journaliste suisse, effondré par le traitement médiatique des quartiers par ses collègues parisiens on va dire, soit les émeutes de 2005, soit les révoltes populaires de 2005. Mais tout le monde a bien compris. Si dans la foulée, il y a des Bouna à Clichy, il y a ces émeutes qui vont durer trois semaines, ou révoltes populaires. Et là, tout d’un coup, évidemment, la presse parisienne découvre qu’il y a quelque chose derrière le périphérique. Et puis la presse locale découvre qu’il y a quelque chose partout, puisqu’à peu près tous les départements de France et de Navarre vont être touchés. Et donc Serge Michel se dit qu’il y a comme un vrai problème de couverture médiatique en France sur les quartiers. Tiens, si on lançait quelque chose ? Et donc en gros, si je ne me goure pas, c’est le Bondy Blog qui va lancer, c’est ça.
Jalal Kahlioui
C’est ça, c’est ça. On fait comme si on était à l’étranger, installé en bureau de correspondants. Du coup, il loue un appartement à Bondy. Alors on va être au plus près. Pour, en fait, au-delà du fait divers, au-delà des voitures qui brûlent, au-delà du bruit. Et en fait, la nuit, comment est-ce qu’on va raconter le quartier ? La vie quotidienne, l’école, l’aménagement urbain. Comprendre. Faire un travail tout simplement de terrain au long cours. Il y a une rencontre qui se fait avec Mohamed Hamidi, qui est donc le cofondateur du Bondy Blog, qui aujourd’hui est le réalisateur de talent qu’on connaît, qui est devenu metteur en scène de Jamel, et qui a fait des films à succès, notamment Né quelque part ou La Vache par exemple. Et donc il a un diplôme de prof. Et il s’intéresse assez au traitement qui est fait par les équipes de Serge Michel. En fait, il y a une transmission qui va se faire entre les équipes de Serge Michel et Mohamed Hamidi, qui, autour de lui, réunit des jeunes et moins jeunes pour reprendre en fait ce second du blog. Et du coup, c’est comme ça que le Bondy Blog vraiment naît.
David Dufresne
Je suis un peu désolé qu’on fasse encore cette émission en 2021. D’une certaine manière, j’ai l’impression que le constat de 2021 est le même que celui de 2006 : il faut se retrousser les manches pour que les quartiers soient convenablement couverts. Quand je dis convenablement, dans leur globalité. Est-ce que vous, de temps en temps, vous avez ce découragement-là ou est-ce que vous êtes tout feu tout flamme ?
Jalal Kahlioui
Le découragement, je pense qu’il ne vient pas des sujets, il ne vient pas de la réalité, en tout cas pas pour moi. Il n’y a pas de découragement face à la réalité. Il y a un découragement par rapport à l'état du métier, au comportement des frères et sœurs.
David Dufresne
C’est-à-dire ?
Jalal Kahlioui
C’est-à-dire qu’on se dit : mais vraiment, il n’y a personne encore pour s’intéresser à ces sujets-là ? Évidemment, il y a des journalistes qui s’y intéressent et tant mieux. Mais on aimerait que ces sujets-là que ce soient les quartiers ou les zones périphériques, les zones rurales, les DOM-TOM il y a énormément, énormément de lieux qui ne sont absolument pas couverts. Uniquement par l’angle de la carte postale, ou du fait divers, ou du marronnier selon la zone géographique. Et c’est terrible. Et c’est terrible. Et donc en fait, le découragement, en plus du fait de se dire : nous, on fait avec les moyens qu’on a, la petite caisse de résonance qu’on a, le petit réseau de journalistes qu’on a ou qu’on essaye de mettre sur le coup il ne vient pas de la réalité.
Céline Beaury
Moi je ne parlerai pas de découragement. En revanche, une colère. Je ne parlerai pas de découragement mais de colère par rapport à certains sujets comme les malades qui ne sont pas traités. Ou alors quand on est obligé de déployer une énergie énorme pour pouvoir mettre ces sujets en lumière avec les petits moyens qu’on a. Alors qu’il y a des tas de choses qui se font et qu’il y a des tas de choses positives qui se passent dans les quartiers, il y a des tas d’initiatives qui méritent d’être mises en lumière, mais 1 million de fois, et des tas de gens qui font des super choses. Notre job en tout cas moi, mon rôle c’est aussi de mettre en lumière ces initiatives et ces personnes-là plutôt que de parler toujours des mêmes personnes et des mêmes sujets. Stigmatiser toujours, toujours les quartiers alors qu’il y a plein d’autres choses à faire.
David Dufresne
C’est quoi vos moyens ? Je les connais et c’est juste pour vérifier si j’ai bien travaillé.
Jalal Kahlioui
Et si vous avez… Ou sinon on connaît, ou sinon on ne tape pas dans la caisse, hein ?
David Dufresne
J’ai regardé. Ici, on a l’air sympa comme ça.
Jalal Kahlioui
C’est dur, mais on fonctionne avec un budget annuel de 90 000 € qui nous sont donnés dans le cadre d’une convention avec l’ANCT, c’est-à-dire l’Agence nationale de la cohésion des territoires. On a des subventions pour des projets que l’on fait. Après, cet argent-là, il ne nous vient pas comme ça. C’est-à-dire que c’est un appel à projets que l’on signe pour des actions d’éducation aux médias sur le terrain, tout un tas de choses de formation, etc., qu’on est souvent obligés de défendre pour justement faire en sorte que le Bondy Blog continue d’exister.
David Dufresne
Par exemple, vous faites des ateliers scolaires d’éducation aux médias, c’est ça ?
Jalal Kahlioui
C’est ça. On va dans les classes. D’ailleurs, on a aujourd’hui une personne qui est dédiée à ça, à temps partiel, qui s’appelle Margot, qui, du coup, va se charger de mettre en place des ateliers : comment est-ce qu’on repère une information ? Comment est-ce qu’on débunke une fake news ? Qu’est-ce qu’un média ? Qu’est-ce qu’un article ? Et ça peut aller jusqu’à : comment est-ce qu’on raconte une histoire ? Et point. Et pourquoi ne pas faire naître des vocations ? Mais en tout cas permettre à un jeune public qui n’a peut-être pas forcément les codes à la maison de repérer une information, de peut-être la calibrer et en tout cas d’en déceler peut-être les choses un petit peu fausses.
David Dufresne
Vous officiez en Seine-Saint-Denis ?
Jalal Kahlioui
Non. On a des actions aussi à Rennes, par exemple. Là, on prévoit, on est justement en discussion avec d’autres départements qui ne sont pas encore signés. On avait des collaborations un petit peu dans le sud de la France, etc. Non, non, pas du tout.David Dufresne Vos interlocuteurs, je parle des jeunes interlocuteurs, ceux-là par exemple. Est-ce qu’ils ont conscience de l’image qu’on projette d’eux, de l’image qu’eux-mêmes projettent ? Ou est-ce qu’ils s’en foutent complètement ?
Céline Beaury
Je parle pas dans le cadre de l’éducation aux médias, mais dans le cadre des articles que je peux réaliser ou des reportages. Quand je vais dans le quartier des Izards à Toulouse, quand je vais dans d’autres quartiers, quand je dois faire parler les gens sur des questions de violences policières, obtenir leur confiance, parce que c’est pas évident. Quand on sait que ces violences policières, après, il y a des conséquences quand ils décident de mener un combat face à des institutions, etc. Bien sûr qu’il y a des réticences à l’égard des médias, mais des réticences qui sont justifiées. On ne va pas se mentir, on peut dire qu’il n’y a pas de fumée sans feu. Si aujourd’hui les habitants des quartiers populaires, les jeunes en particulier, mais les habitants des quartiers populaires en général, sont méfiants à l’idée de répondre à des médias, il y a des raisons. Ils savent que ce qu’ils disent, qu’est-ce qu’ils risquent ? C’est-à-dire qu’on va sortir un propos hors de son contexte, ça risque encore d’être stigmatisant, on va déformer leur propos, et après ils n’auront pas le droit de réponse. C’est aussi pour ça que je fais ce métier : c’est d’être la plus fidèle possible à leurs propos et donner peut-être une alternative aux propos qu’on leur prête souvent.
David Dufresne
On est dans une époque où finalement on pourrait se moquer des mass médias, de ce que les mass médias disent de vous. Parce qu’il y a d’autres endroits pour se raconter, pour se mettre en scène. Je dis ça dans le sens noble du terme : Instagram, TikTok, Facebook… Finalement, c’est aussi une façon, à sa manière, d’inventer des contre-récits. Et on pourrait se dire : ben finalement, ce que Le Parisien ou Ici Paris raconte de nous, aujourd’hui, a moins d’importance. Non ? Ce n’est pas le cas ? Ça a toujours de l’importance ?
Jalal Kahlioui
Moi, de mon côté, je vois effectivement une nouvelle génération qui n’a plus besoin des médias pour se raconter. Je vois des gens, je vois émerger des formes qui sont presque aussi puissantes que celles des médias référents. Aujourd’hui, on se parle sur Twitch. On a sûrement beaucoup plus d’audience que des émissions de chaînes d’information en continu, avec un débat, une modération qui est autant, voire plus qualitative que ce qu’on peut avoir. Le problème, c’est que les mass médias sont toujours consultés par les représentants politiques, par une grande majorité de Français, par la fameuse ménagère de moins de 50 ans. Et donc je pense que même si, un peu, peut-être que ça se détache de ça et à raison, comme disait Céline il y a une grande, grande méfiance, et on peut comprendre. Mais je pense que c’est quand même important, parce que c’est, c’est des CB, un média aujourd’hui qui compte toujours dans le débat public et dans le débat d’idées. De fait, il y a des auto-récits qui sont faits, des grandes plateformes, des grands comptes Instagram, des grandes chaînes YouTube, qui sont construites, et qui amènent un autre débat. Et je pense à des lanceurs d’alerte vous êtes là, vous êtes proche de Star Wars des grands sont devenus presque des leaders d’opinion et qui permettent de déconstruire une actualité en fait précise, etc.
David Dufresne
Je reviens sur le pognon. Vous avez annoncé 90 000. Moi j’avais du 110, mais ce n’est pas grave. Au départ, à 20 000 balles près.
Jalal Kahlioui
Ainsi 90 qui sont donnés par l’ANCT, c’était ça. Ensuite, 20 000 qui est une somme donnée aussi par le ministère de la Ville dans le cadre d’un projet média. Et du coup, c’est juste une autre ligne de compte.
David Dufresne
C’était là où je voulais en venir : c’est le ministère de la Ville. Et là, comment on fait pour à la fois dire à des gamins ce que vous faites très bien, il n’y a aucun souci là-dessus voilà, il faut développer son esprit critique, son autonomie. Et puis en fait, finalement, vous, vous êtes 100 % redevables de l’argent public et, je vais le dire franchement, de ce qui fait en partie le malheur des quartiers. C’est-à-dire qu’il y a une politique de la ville qui est consternante. Voilà, depuis toujours. Et je le dis d’autant plus que des gens qui agissent là-dedans me l’ont dit il y a dix ans, il y a quinze ans. Et ils étaient presque les premiers à être déprimés par rapport à ça, je pense.
Jalal Kahlioui
Après, ça dépend comment on se place. Nous, en tout cas, on continue de critiquer l’action de l’État. On continue de porter un jugement souvent amer, souvent acerbe sur les politiques publiques, et que ce soit la politique de la ville, mais de manière générale sur tout ce qui touche à la vie des quartiers. Donc ça, pour le coup, nous on est plutôt très tranquille de ce point de vue-là. Dans le même temps, certes, on est financé par le ministère de la Ville, mais en attendant, le ministère de la Ville, c’est quand même le contribuable qui le finance, c’est quand même les Français qui le financent. Donc dans un sens, au final, nous, on se considère aussi comme un service public comme un autre. Que l’État finance lui-même ses contre-pouvoirs, comme la justice, comme les médias, on est tous ok avec cette idée. Le problème, c’est quand même, comme vous l’avez souligné, c’est qu’on a un seul discours ou en tout cas une version dominante de l’histoire, des idées, de l’histoire économique, de tout, de l’écologie, qui transparaît dans des médias communs comme Le Parisien ou autres.
David Dufresne
Est-ce qu’il y a eu des papiers, des enquêtes dans le Bondy Blog qui ont posé un problème à certains de vos financeurs ?
Jalal Kahlioui
De mémoire, non. On est plutôt tranquille de ce point de vue-là.
David Dufresne
Serge Michel, c’est donc le gars dont on parlait tout à l’heure, un des cofondateurs, des instigateurs du Bondy Blog, dont je vous écris ce matin.
Jalal Kahlioui
Philippe Albert Londres.
David Dufresne
Albert Londres. Très bien.
Jalal Kahlioui
C’est un modèle de réussite, Serge Michel, parce que dans tout ce qu’il fait avec Heidi, etc., en termes de construction médiatique et de solidification économique, c’est quand même costaud.
David Dufresne
Donc ça date de ce matin : « Je suis de tout cœur avec le bébé » ah oui, alors Bondy Blog c’est bébé, si c’est le Black Bloc, on ne sait pas trop « je suis de tout cœur avec le Bondy Blog nouvelle formule. Je trouve qu’ils font du bon boulot. On attaque la quatrième campagne présidentielle couverte par le Bondy Blog, la première étant celle ayant vu Sarkozy gagner en 2007. Ce sont toujours des moments de grande importance pour le Bondy Blog, une réaffirmation de sa nécessité dans le grand débat national. Je suis fier de l’équipe en place, fier aussi de toutes celles et ceux qui sont passés par le Bondy Blog et aujourd’hui dans d’autres médias. A+. » Serge Michel.
Jalal Kahlioui
C’est plutôt cool que le boss puisse penser ça. C’est cool.
David Dufresne
Boss Albert Londres. Voilà. C’est ça qui compte. C’est-à-dire moins qu’un autre ou autant qu’un autre. Vous n’êtes pas moins innocent. Voilà. Vous, vous avez une place. Là, il y a les élections, il y a les présidentielles. Comment voyez-vous les choses ? D’abord pour le Bondy Blog.
Jalal Kahlioui
Pour le Bondy Blog, je me place du côté du public. Comment est-ce qu’on peut nous aider au mieux, les gens, à savoir pour qui ils votent et aider notamment les primo-votants. Il y a un vrai travail de décortiquer qui est qui, de décortiquer les programmes, etc. D’autre part, je pense qu’il y a un vrai travail sur les gens qu’on méprise un peu, ceux qu’on appelle les abstentionnistes. Et d’aller un peu plus vers ce jeu de rôle, de continuer à faire notre travail de terrain, c’est-à-dire : qu’est-ce qu’ils pensent de la situation et quels sont les potentiels ? Un diagnostic à faire en faisant remonter de la base. Après, il y a l’état du débat et sur comment nous, est-ce qu’on se positionne par rapport à ça. Évidemment, les candidats que ce soit de la droite, du centre ou même de la gauche, etc. ne se pressent pas pour… ce n’est pas leur priorité d’aller là. Ils préféreront aller chez Brut, ils préféreront aller chez France Télévisions.
David Dufresne
Est-ce que par exemple vous considérez que Hanouna a, lui, mis son plateau comme la porte d’entrée de la banlieue dans les mass médias ?
Jalal Kahlioui
Est-ce que c’est cela ? La porte d’entrée de beaucoup de classes populaires, pas uniquement de la banlieue. Pas plus tard qu’il y a quelques jours, j’ai pris un Uber pour rentrer tard du bureau parce que les transports étaient ce qu’ils sont. Et du coup, quand on voit un chauffeur Uber, par exemple, se rattraper le replay de Hanouna, ça veut dire beaucoup de choses. Beaucoup de choses de l’époque. C’est-à-dire qu’on est dans un mélange des genres. Tout le monde y participe : les médias y participent, les politiques y participent, les grands acteurs économiques y participent. Hanouna, pour le coup, va représenter un vrai enjeu de vulgarisation de la politique.
David Dufresne
En charriant les pires clichés. Et ça, le problème.
Jalal Kahlioui
Hanouna, c’est aussi à l’image d’une classe politique, pour moi, qui n’a pas le niveau des enjeux. L’enjeu dans le débat d’idées, de l’enjeu écologique, l’enjeu économique, ce n’est pas ça. Quand on a des ministres qui produisent des fake news sur l’islam, sur l’islamo-gauchisme, sur le Wokisme, sur le séparatisme, etc., on a une production de fake news pour des retombées politiques nulles. Et je pense que, de l’autre côté, on a des médias qui n’arrivent pas à suivre, et celui qui capte un peu, c’est celui qui ne vient pas du champ politique classique et Hanouna, qui a ramassé tout.
Céline Beaury
Je suis assez d’accord avec Jalal sur le fait qu’aujourd’hui, on est des électeurs potentiels et qu’il y a besoin d’une certaine visibilité sur les différents candidats, sur leur programme, sur leur histoire aussi. Savoir d’où ils viennent et ce qu’ils ont fait auparavant. C’est notre rôle aussi, je pense, de les informer là-dessus pour qu’ils puissent faire éventuellement un choix en connaissance de cause. Le rôle du bébé dans ces élections, c’est aussi de donner la parole à ceux à qui on la donne peu ou pas, et des habitants des quartiers, pour connaître leurs besoins. Parce que, contrairement à ce que certains pensent, les quartiers ne sont pas des déserts politiques. Il y a des choses aussi qu’ils ont envie de dire. Et encore faut-il qu’on leur donne la parole. Concernant Hanouna, on ne peut pas retirer à Hanouna le fait que sa qualité, c’est qu’il invite tout le monde. Après, il y a un format particulier, pour trouver un ministre en face de quelqu’un de la téléréalité, pour le buzz. Voilà. Je pense qu’effectivement il y a un problème au niveau de l’élévation du débat.
David Dufresne
Il n’y a pas 71. Ce qui intéresse Hanouna, c’est l’audimat, c’est son business, c’est tout. Il est malin, c’est son business, c’est ce que vous appeliez tout à l’heure les classes ou les couches populaires, etc., auxquelles finalement ici on ne s’adresse pas vraiment, Libé non plus, Le Monde non plus, France Inter non plus. Et donc ils raflent d’une certaine manière la mise, à Hanouna. Et vous, le Bondy Blog, qu’est-ce qui vous assure que vous touchez en dehors de vos interlocuteurs ? Qu’est-ce qui vous fait dire que vous disséminez votre regard, votre travail, votre rigueur et tout ce qui est absolument nécessaire ?
Céline Beaury
C’est une bonne question, ça.
David Dufresne
Mais on n’est pas chez les cons ici.
Jalal Kahlioui
Je pense que l’unique preuve qu’on touche les quartiers populaires, en tout cas ceux dont on aimerait porter la voix, c’est l’impact. Par exemple, on était dans une année sportive importante avec l’Euro, l’Euro de foot. Et on a vu énormément de publicités autour des paris sportifs, avec je pense que vous l’avez vu, David un vocabulaire ultra marketé pour plaire aux habitants des quartiers populaires.
David Dufresne
Vous avez fait des super papiers et je pense que vous avez parlé de ça. Mais précisément, c’est là où c’est diabolique : Hanouna, les… pour moi c’est le même monde, comme dirait mes anges. C’est vomitif, ces paris sportifs qui sont allés draguer finalement les quartiers pour les détrousser. Et quoi ?
Jalal Kahlioui
C’est exactement ça !
David Dufresne
C’est du pickpocket légal.
Jalal Kahlioui
C’est exactement ça. Et c’est un gros, gros travail d’enquête de notre directrice, qui a enquêté sur les paris sportifs. C’est enquêter sur des pratiques opaques qui détruisent des vies et des familles. En gros, c’est un marketing avec des mots qui parlent aux jeunes des quartiers. C’est-à-dire qu’on va s’élever socialement grâce aux paris sportifs. « Tout pour la daronne », « être le roi du quartier ». Latifa a interrogé des joueurs qui ont tout perdu. Pour la plupart, des joueurs jeunes, qui sont victimes de ce marketing-là. Le chiffre d’affaires sur le 1ᵉʳ septembre 2021, des opérateurs ils sont seulement une quinzaine c’est plus de 400 millions d’euros. C’est colossal. L’autre partie, donc, derrière l’écran, on a des opérateurs Winamax, Betclic, qui en fait favorisent les paris de ceux qui perdent souvent. Et de l’autre côté, les joueurs, les quelques joueurs qui arrivent à gagner, on va bloquer leurs gains et on va bloquer leur compte.
David Dufresne
Cet article-là a démontré et il avait peut-être une vue de l’esprit de ma part il me semble qu’il a percé un peu plus que les autres papiers. C’était plus pour dire : on détrousse les banlieusards. Et bon, bah en gros, ça émeut peu. En revanche, quand vous dites : « Ah mais les gagnants, quels qu’ils soient, ils sont bloqués »…
Jalal Kahlioui
Oui, c’est ça. Mes anciens allaient au PMU et étaient dragués par des publicités. D’En Marche arrivent, les jeunes sont dragués sur Snapchat.
David Dufresne
28 ans, mais de la mémoire, ça marche. Arrive, et on va acheter il faut le placer quand même. Bravo, bravo ! On marche, nous arrivons à la nage. Ça fait peur. C’est vrai. Et c’est vrai.
Jalal Kahlioui
C’est vrai. David, votre question, c’était : comment est-ce qu’on mesure si on parle toujours, si on est toujours judicieux ? C’est par ce genre de travail-là qu’on se dit : « Ok, on est toujours légitimes à parler, on est toujours importants. » Et aujourd’hui, il faut courir pour organiser une table ronde, pour trouver des solutions avec l’Autorité nationale des jeux, avec des représentants de la jeunesse via des gros médias comme Booska-P, par exemple. Des directeurs d’agence on discute ensemble autour de quelles solutions ? Trouver des solutions légales, des solutions législatives, des solutions juridiques pour freiner, en fait, ce marketing, freiner ces pratiques. Et on revient à ce qu’on disait au début, c’est-à-dire qu’on essaye d’éclairer pour changer les choses.
David Dufresne
C’est votre article du 16 septembre, Céline : Tir policier à Stains, « Je me suis vu mourir ».
Céline Beaury
On voit clairement sur la vidéo qui tourne que ceux qui sont définis comme des policiers en civil ne portent pas de brassards et ne sont pas identifiables. Très rapidement, on a un communiqué de préfecture qui nous parle d’un refus d’obtempérer. Les policiers ont été blessés, ce qui ne paraît pas évident sur la vidéo. Et l’enquête était en cours, mais ça se présentait plutôt comme un effet de légitime défense. Voilà. La famille de cet automobiliste, Noreddine, me contacte et me raconte.
David Dufresne
Pourquoi il vous contacte ?
Céline Beaury
Pourquoi il me contacte ? Parce que je connais des personnes dans plusieurs quartiers populaires et que j’ai déjà fait des articles sur d’autres affaires de violences policières. Il faut qu’il y ait une certaine confiance. Donc on me met en relation avec Noreddine que je rencontre. C’était un mois après les faits, parce qu’il était resté à l’hôpital quelques longues semaines. Il me raconte, lui, sa version des faits, puis le traumatisme, etc.
David Dufresne
Quels enjeux politiques ça a eu, les violences policières ? Au-delà du cas de Noreddine, par exemple, qu’est-ce que ça signifie selon vous ? Si ça signifie quelque chose, de parler des violences policières dans les quartiers ?
Céline Beaury
Moi, ça signifie quoi ? Pour moi, c’est une question d’égalité. C’est-à-dire qu’à un moment donné, il y a des victimes, il y a des coupables, et que chacun soit considéré comme tel. On se rend très vite compte qu’il y a une méthodologie qui est bien rodée : la déshumanisation, la criminalisation de la victime, voire la criminalisation au sens large de sa famille ou de ses soutiens, qui sont détruits. Les violences policières ne sont pas que dans les quartiers populaires, ne touchent pas que des habitants des quartiers populaires. Mais force est de constater que, quand on prend le recensement par exemple, qui a été fait par BastaMag, une majorité des victimes sont issues des quartiers populaires et sont des personnes identifiées comme issues de l’immigration.
David Dufresne
La question de la police et des quartiers, elle vous chiffonne pas aussi, au sens où, par rapport à votre volonté d’essayer d’amener une autre image, une autre médiatisation des quartiers… Est-ce que ça vous arrive de vous dire : « Non, on ne va pas faire ce papier parce que c’est bon, on a déjà fait ça et on a envie de montrer autre chose » ?
Jalal Kahlioui
J’aimerais que ça m’arrive, de me dire qu’on ne va pas couvrir ce cas de violences policières parce que ça a été trop couvert. J’aimerais vraiment. David. Vraiment. J’aimerais qu’on dise : « On ne va pas couvrir ça, il y a eu assez de couverture. » Et en fait, souvent, on se rend compte qu’il y a zéro papier. En fait, on a malheureusement toujours la mauvaise conscience du métier quand on voit la souffrance pour une famille d’être victime d’une institution si puissante que la police en France, qui est de plus en plus protégée. Et on voit que pour les candidats à la présidentielle, il ne faut surtout pas se froisser avec le bras armé de l’État. Il ne faut surtout pas dire que la police tue. Il y a des violences policières. Et il y en a. Il y a une multitude de violences, en vrai, pour les habitants des quartiers populaires. Il y a les violences à l’hôpital, les violences gynécologiques. Il y a le mal-logement. Des violences psychologiques qu’on peut ressentir au travail quand on s’appelle, quand on s’appelle telle ou telle personne. Des violences écologiques, parfois, quand on voit le sort qui est réservé au Jardin des Vertus, à Aubervilliers, pour construire ce qui va devenir une piscine olympique. Donc oui, tout ça, malheureusement, fait partie d’un tout. Et on sera obligés d’apporter des mauvaises nouvelles. Même si non, en vrai, on aime bien les comédies.
David Dufresne
Il y a un truc sur lequel le Bondy Blog ne rigole pas si tant est qu’il y ait des choses sur lesquelles vous rigolez c’est l’image des quartiers. C’est quoi l’enjeu qu’il y a pour vous autour des questions de culture, de l’image des quartiers ?
Jalal Kahlioui
C’est l’exigence artistique, c’est l’exigence intellectuelle, c’est l’exigence la realistic, c’est ça. En fait, on a le droit nous aussi à avoir des comédies exigeantes, à avoir des films qui racontent avec la réalité et qui ne la travestissent pas. Et nous, on est comme les Césars. Comme les Césars, on distribue les bons et les mauvais points. Non pas qu’on ait des représentants de la banlieue, bien au contraire. On le vend et moi je fais très, très attention à le vendre comme un parti pris. Par exemple, pour Bac Nord, il a fallu que ce soit et je pense que ça ne vous a pas échappé il a fallu que ce soit un journaliste irlandais qui relève le fait que potentiellement ce film-là, dans un contexte politique, puisse amener un vote d’extrême droite. Et je m’en réfère à la critique qui a été faite par Farrell, à mon avis sur le Bondy Blog, c’est que c’est un super divertissement sur la forme, un film de propagande.
David Dufresne
Parce que Les Misérables, par exemple, ça sonne plus juste.
Jalal Kahlioui
Les Misérables sonne plus juste. Récemment Fragile sonne plus juste. Le film Gagarine sonne plus juste.
David Dufresne
De ce que Ulysse Rabaté dit dans son livre et il le redit chez vous c’est qu’il y a un divorce consommé entre la gauche et les quartiers populaires, ce qu’on appelait avant la banlieue rouge. Il estime, lui, qu’il y a des nouvelles formes d’activisme politique, d’expression politique. Est-ce que vous êtes d’accord avec ça ?
Céline Beaury
Ils ont bien compris à un moment donné, les habitants des quartiers populaires, qu’ils étaient utilisés, qu’on allait les voir qu’à l’aube des élections. Donc il ne se passe rien pour eux pendant X années. Et puis, huit mois avant les municipales, pour les diverses échéances, on est allés les chercher. À un moment donné, les gens ne sont pas dupes. Donc oui, ce divorce, il est consommé.
Jalal Kahlioui
J’ai l’impression que la gauche, il n’y a plus d’idées. Alors on s’est beaucoup moqué de Benoît Hamon et de ses 6 %. Mais il y avait un truc autour du revenu universel. Il y avait quand même des propositions, des idées. Et là, on a l’impression que les seules idées on va dire « novatrices » entre guillemets c’est soit des idées sécuritaires, soit des idées anti-immigration, soit des idées conservatrices qui reviennent, de plus en plus à la mode. Évidemment, ils se sont séparés vraiment des pauvres, qui aujourd’hui peut-être n’ont plus les mêmes prénoms. Mais ça fait un moment qu’ils ont quand même pris les mêmes prénoms. Il y a un divorce qui est consommé. On le voit dans l’abstention. Et de l’autre côté, on a des militants, des journalistes, etc., qui eux sont dans la production d’idées, qui eux sont dans la production d’initiatives, qui eux sont vraiment les mains dans le cambouis mais sans financement et qui proposent des choses, qui proposent des modèles alternatifs, qui proposent une lutte. Et malheureusement, là, la gauche, elle est déconnectée. Et voilà. Ça, c’est malheureux, mais ça fait que l’ennemi dit ça m’avait choqué.
David Dufresne
Un reportage récent, avant les municipales, où des élus de gauche disaient qu’il faut qu’on aille dans les quartiers pour sensibiliser les gens. C’est quelque chose. Par exemple, est-ce que les partis politiques commencent à vous appeler en disant : « Où est-ce qu’on peut aller faire un peu de porte-à-porte ? Quel est le quartier où ça pourrait bien se passer ? » Ou pas encore ?
Jalal Kahlioui
Pour le moment, rien à signaler à ce niveau-là. On n’a pas vocation à guider tel ou tel parti. En tout cas, pour ma part, je n’ai pas reçu ce genre de message. Nous, quand on traite un déplacement ministériel, gouvernemental, présidentiel, on choisit toujours de ne pas suivre le pool, entre guillemets les journalistes qui fournissent les images, les déclarations, etc. et de sortir du petit cordon, et justement d’aller faire un peu notre vie.
David Dufresne
Donc c’est la moindre des choses de faire ce qu’on veut. Sinon, ce n’est pas la peine d’être indépendant.
Jalal Kahlioui
C’est ça, c’est ça. Moi, je me souviens très bien de Claude Dilain. Alors ce nom ne vous dit peut-être pas quelque chose, mais c’était le maire de Clichy-sous-Bois en 2005 et de son désespoir en 2007 donc deux ans après les émeutes, un an et demi après, puisque la gauche n’était pas venue, Ségolène Royal n’était pas venue. Je me souviens très bien de l’inquiétude. PS et paix à son âme, il est décédé et par ailleurs psychiatre. Donc lui, quand il parlait des gamins, des gens du quartier, des enfants voilà, c’est un mec vraiment extraordinaire. Comme quoi tout arrive. Et je me souviens de ses regrets de ses regrets de ne voir personne venir. C’était un an et demi après les émeutes. Donc politiquement, il y avait quelque chose éventuellement de rentable, pour parler cyniquement comme ils peuvent le faire dans les appareils. Eh bien non. Les types étaient arrivés. Et ça, par exemple, est-ce que c’est quelque chose que vos interlocuteurs… je pense à Céline, par exemple, quand vous allez à Toulouse, quand vous allez à Montpellier, etc., est-ce qu’on vous parle de ça ? Est-ce qu’on vous dit : « Ah… » ?
Céline Beaury
Oui, clairement.
David Dufresne
Et on vous dit quoi ?
Céline Beaury
Ils sont obligés de déployer une énergie énorme pour faire valoir leurs initiatives, pour faire reconnaître leur travail et leur utilité. Moi, je l’ai vu notamment à Toulouse, alors qu’il y avait un truc d’État qui était énorme. Il y a toute une difficulté face à certains acteurs de terrain, à leur initiative, de faire reconnaître leur expertise. C’est-à-dire qu’il y a des gens qui vont venir d’ailleurs les chargés de mission et autres et qui vont leur dire comment faire, passer à un secteur ou un terrain qu’eux connaissent, qu’eux maîtrisent. Ils ne connaissent pas.Les gens ne sont plus dupes, en fait. Du coup, comme les gens qui arrivent quand il y a un fait divers ou quoi que ce soit, ou quand il y a un drame, et qui viennent devant les caméras des grands médias, se pavaner et faire une déclaration, alors que le reste de l’année, les gens sont seuls. Sont seuls face à leurs problèmes. Et ça, c’est quelque chose qui revient. Qui revient régulièrement.
David Dufresne
Une irruption dans le chat de Christian Mole qui dit : « C’était l’époque où Ségolène Royal préférait sa campagne présidentielle sur l’ordre juste… et bien qui s’envole. »
Céline Beaury
Et la bravitude.
David Dufresne
Et la bravitude. Eh bien Christian, moi, ça me permet de dire un truc dont je me souviens très bien, du débat de l’entre-deux tours Sarkozy – Ségolène Royal, où elle lui dit ça : elle lui dit « l’ordre juste ». Et lui, vous savez ce qu’il lui a répondu ? Il a dit : « Moi, je veux juste l’ordre. » Je vous jure que c’est vrai. J’ai dit à mes enfants : « On se casse », et on est allés vivre au Canada pendant sept ans. Et alors bon, eh bien, je suis revenu. C’est pire.
Jalal Kahlioui
Quand Emmanuel Macron décide d’aller aux Mureaux pour réaffirmer sa droitisation avec le discours sur le séparatisme, ça veut dire aussi quelque chose. C’est-à-dire que, des fois, les quartiers, selon la portée du message, peuvent servir soit de rampe de lancement, soit de fusible un peu politique, ou en tout cas de zone de tir intellectuel pour s’affirmer. Donc, pour le coup, c’est intéressant.
David Dufresne
Mais sur la question de la sécurité ou de l’ordre de l’ordre juste ou juste de l’ordre est-ce que le Bondy Blog ne manque pas un peu de courage parfois, et devrait peut-être aborder ces questions-là de son point de vue ? Par exemple, la question des rodéos, qui est totalement instrumentalisée ? Totalement. Il y a des lois pour ça. Il y a des débats à longueur de journée. On ne va pas faire un débat là, maintenant, sur les rodéos, mais il ne me semble pas avoir vu de « Papy Jean, rodéo, combien de divisions ? » Comment c’est vraiment vécu ? Comment c’est apprécié ou, au contraire, dans les quartiers ? Vous voyez ce que je veux dire ? C’est une vision des quartiers, de ce phénomène-là si c’en est un est-ce que de temps en temps, vous ne manquez pas à votre devoir, camarade Jalal ?
Jalal Kahlioui
Je pense que la question des rodéos, pour le coup, moi je ne l’ai pas vue comme un phénomène culturel en tant que tel. Mais effectivement, peut-être qu’on a manqué quelque chose. On est très humbles sur ça. Et sans se cacher derrière les financements ou quoi, il y a des choses qu’on veut, il y a des choses qu’on loupe. Et je pense que c’est normal. Et ça a été traité par d’autres médias. Par exemple, Konbini a fait un excellent sujet sur cette culture-là.
David Dufresne
On était au Poste, on y était. C’était à Sarcelles, en hommage à Biba, qui est morte au guidon de sa moto. Je rappelle, pour les mauvaises langues, que la moto n’était pas volée et qu’elle portait un casque. Ça s’est réglé.
Céline Beaury
C’est une culture quand même, le deux-roues dans les quartiers. Ce n’est pas nouveau. Pourquoi on ne leur poserait pas des terrains aménagés ? C’est une revendication de beaucoup.
David Dufresne
Oui. Et d’ailleurs, j’ai vu certains bikers, certains motards, m’expliquer : voilà, ils achètent des motos qui ne sont pas homologuées route mais qui sont quand même légalement vendues en France, avec des taxes, avec une TVA. Enfin je veux dire, voilà. Parce que c’est fait pour rouler sur des circuits. Il n’y a pas de circuits. Et donc c’est quand même embêtant. Voilà. Donc les sujets qui fâchent, s’ils étaient parfois abordés par vous, ça nous permettrait d’avoir des réponses, quoi. Ce que je veux dire. C’est Nat la Gitane.À propos de culture, on a l’impression que depuis les années 1990-2000, l’imaginaire et le rayonnement culturel pourtant excessivement riche les deux précédentes décennies s’est considérablement affaibli. Comment expliquer ce phénomène ?
Jalal Kahlioui
Je pense que ce qui est dit. mais je ne suis pas forcément d’accord. Je trouve que la culture émanant des quartiers ce qu’on appelle vulgairement la culture urbaine est devenue la culture dominante aujourd’hui. Qu’on soit en Normandie, dans le centre de la France, dans le Sud, etc., les jeunes écoutent principalement une musique issue des quartiers. Les jeunes s’habillent avec des modes de survêtement, de foot, à capuche, des façons de s’habiller qui sont issues des quartiers, qui sont reprises par les géants du luxe. Donc il y a aussi, au niveau littéraire, toute une nouvelle génération.Je pense par exemple à une autrice qui est célébrée, qui s’appelle Faïza Guène, qui est aujourd’hui l’une des plumes françaises les plus lues, ou en tout cas les plus remarquées. Donc même au niveau littéraire, il y a aussi cette empreinte-là. Au niveau du cinéma, quand on a un représentant commun comme Omar Sy, qui est aujourd’hui à la tête de Super, comme Netflix, qui arrive à imposer un Arsène Lupin angevin en baskets, issu d’un quartier… je pense qu’on peut, honnêtement, je ne suis pas forcément d’accord. Et voilà. Mes arguments : je pense qu’aujourd’hui, la culture l’est depuis toujours, mais aujourd’hui plus que jamais, la culture issue des quartiers s’est imposée à tout le monde et sur énormément, énormément de champs.
David Dufresne
Sentierbatttant vous demande : comment expliquez-vous que l’initiative du blog ait pris à Bondy et pas dans d’autres quartiers populaires en périphérie de Paris ou d’autres mégapoles ?
Jalal Kahlioui
En fait, il y a eu énormément, énormément de Bondy Blog, de médias alternatifs qui ont parfois pris le nom Bondy Blog. Par exemple, à Trappes, pendant longtemps, il y a eu le Trappes Blog. Encore aujourd’hui, un média totalement indépendant du Bondy Blog fait sa vie à Forbach, qui s’appelle le Lyon Bondy Blog. On a eu le Dakar Bondy Blog. On a eu des initiatives au Brésil. Ils ont contacté Latifa en disant que c'était directement inspiré du Bondy Blog. Donc pour le coup, le phénomène a pris.
David Dufresne
Question de moment. Même si la multiplication des médias alternatifs et indépendants est salutaire, la multiplication des prises de position des médias indépendants mainstream n’enferme-t-elle pas les gens dans un mode de pensée et limite la confrontation des points de vue ?
Jalal Kahlioui
Alors je pense que c’est très valable pour les réseaux sociaux. Quand on s’abonne à David Dufresne, qu’on s’abonne au Bondy Blog, qu’on s’abonne à StreetPress, à Céline Beaury, à Mediapart… évidemment, on a cette bulle, cette bulle des réseaux qui se crée. Après, je pense que ça, c’est uniquement valable sur Twitter et sur les réseaux sociaux. Je pense qu’une fois qu’on sort de ça et qu’on va dans la rue ou qu’on allume la télé, la bulle éclate vite.
David Dufresne
On vous demande : le journal est né sur l’idée que les quartiers populaires avaient trop peu de médias dédiés à leur vie politique. Mais le problème n’est-il pas désormais que la grande majorité des autres médias ne renvoie plus qu’une image diabolisée à dessein, d’une guerre sociale entreprise par leurs propriétaires ?
Jalal Kahlioui
Je pense que l’internaute veut parler du choix des sujets qui ne répond pas forcément à l’intérêt général, mais plutôt à celui d’attiser tel ou tel électorat. Je pense qu’il pense à Bolloré et à Zemmour.Je ne suis pas loin d’être d’accord avec lui. Je pense qu’il y a longtemps que les médias en tout cas les télés surtout font des choix éditoriaux par rapport à ce qui pourrait plaire au public, et non pas par rapport à ce qui pourrait servir le public. Ouvrir son journal sur l’absence de sages-femmes en Seine-Saint-Denis, par exemple, qui est un désert médical et où les femmes sont obligées de changer de département pour accoucher, ce n’est pas forcément hyper vendeur. Par contre, faire sa une sur Éric Zemmour qui pointe des journalistes avec un sniper, ouais, c’est plus intéressant.
David Dufresne
Pensez-vous qu’il y ait une volonté véritable politique d’améliorer les choses concernant les quartiers ? Ou la situation actuelle ne serait-elle pas une aubaine entre guillemets pour l’action d’une politique sécuritaire, une instrumentalisation ?
Céline Beaury
Des méthodes de la politique de la ville ? On laisse des quartiers à l’abandon, et puis un jour, on dit : « Bah, indirectement, là, maintenant, il va falloir détruire », parce que l’état des lieux est déplorable. Et puis on demande aux habitants en place de partir pour aller plus loin. Et puis la gentrification, c’est que ce sont les nouveaux habitants, avec de nouveaux moyens, qui prennent place dans des logements plus modernes. Et voilà. Donc pour moi, oui, il y a clairement une volonté, dans certains quartiers, de laisser la situation se dégrader.
David Dufresne
Et ça, quand vous l’écrivez, vous avez des réactions de ceux qui pourraient se sentir visés par vos accusations ?
Céline Beaury
Souvent, quand je fais des reportages dans certains quartiers, les interlocuteurs en place le contradictoire que je vais appeler, la préfecture, la mairie, la presse vont me dire : « Oui, mais on a mis tant de budgets, on a débloqué tant de millions. » On parle en chiffres et on te sort les cahiers comptables pour dire : « Voilà, on a mis les moyens. » Mais où ? Où est cet argent ? Par les politiques de la ville, à un moment donné, quand je parle aux habitants dans les quartiers, tout le monde part. Beaucoup me disent : « Il faudrait un audit de la politique de la ville. Où est parti cet argent ? À quoi ça a servi ? Et à qui ça a profité ? » Voilà. C’est une demande assez récurrente.
David Dufresne
Bon, j’allais dire, cher ami Jalal, chère amie Céline, chers amis du Bondy Blog… bonne soirée.
David Dufresne
Merci.
Jalal Kahlioui
Encore merci, c’était super !
David Dufresne
Tout le monde vous remercie.
Jalal Kahlioui
Ah oui, merci beaucoup David, pour l’invitation.
Céline Beaury
Merci à tout le monde d’avoir posé des questions, à tous. C’était hyper agréable, je n’ai pas vu le temps passer.

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