« Ce que j’ai vu, je dois le raconter » : parole d’Olivier Dubois, reporter captif d’Al-Qaïda au Sahel
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Bonjour à toutes et tous, bienvenue au Poste, bienvenue dans ce nouveau numéro d’Horizon XXI. Je rappelle, c’est une carte blanche et animée par Orient XXI et Afrique XXI, deux médias indépendants. Si vous ne connaissez pas, je vous invite à aller sur les sites respectifs orient21.info et afrique21.info, deux médias indépendants donc qui ne vivent que de vos soutiens. Je vous invite aussi à aller voir en ce moment, il y a une campagne de dons pour Orient 21. Et nous sommes heureux d’être là pour un nouveau numéro d’Horizon 21 sur Au Poste. Aujourd’hui, on va recevoir un journaliste, journaliste qui a vécu une expérience assez inédite, assez extraordinaire. Ce journaliste s’appelle Olivier Dubois. Olivier, bonjour. Bienvenue, Au Poste. Bienvenue dans cette émission, on est très heureux de te recevoir. Alors, on va se tutoyer, comme on se disait juste avant, parce qu’on t’a déjà reçu à Afrique XXI en janvier, on commence comme on se connaît un petit peu. C’était le tout début de ta promotion, la promotion de ce livre.
Vous étiez les premiers, les premières interviews.
D’ailleurs, on vous invite à aller relire cette interview sur Afrique 21. Donc, pour la promotion de ton livre, qui est sorti fin janvier, qui s’appelle Prisonnier du désert, je le montre. 711 jours aux mains d’Al-Qaïda, qui revient donc sur cette expérience, comme je le disais, assez extraordinaire, qui est cet enlèvement. On va y revenir, on aura le temps, bien sûr, de parler de tout ça. D’abord, comment s’est passée cette promotion ?
Écoute, plutôt bien. J’ai été même surpris de l’engouement, des médias en tout cas, pour me recevoir et puis pour venir parler du livre. Non, non, plutôt bien, j’ai fait pas mal de télévisions, pas mal de radios, journaux, et ça va, je suis plutôt content.
Alors, je vais rappeler assez vite, tu es journaliste donc indépendant, journaliste pigiste comme on dit dans le métier évidemment. En 2021, tu étais donc au Mali depuis quelque temps déjà. Tu es resté combien de temps au Mali ?
Je suis arrivé au Mali à l’été 2015, donc j’y étais à peu près depuis 6 ans. Depuis une interruption à un moment de 10 mois, mais grosso modo j’y étais depuis 6 ans.
Et tu couvrais l’actualité malienne et l’activité du Sahel, même plus largement.
Voilà, spécialement malienne, sujets de politique et ce qui concerne les conflits, groupes armés et groupes djihadistes.
Pour les journaux, notamment Libération, le quotidien Libération et les hebdomadaires Jeune Afrique. Pour les deux journaux principaux, je pense, pour lesquels tu te rappelais. Le Point, Le Point et Libération.
Le Point. Le Point et Libération de plus, ça a été un moment.
Et puis, en avril 2021, tu décides de partir dans le nord du Mali. Alors, on va juste rappeler à ce moment-là, en 2021, quelle est la situation. Si tu veux dire deux mots, en fait, le nord est quand même très conflictuel, avec des groupes djihadistes qui se battent. Il y a l’opération française Barkhane, qui est toujours là, si tu veux en dire deux mots.
Le nord, mais surtout le centre du pays. On a eu beaucoup de conflits, il y a beaucoup de troubles dans le centre du pays, notamment entre deux grandes communautés qui sont les Peuls et les Dogons, tout ça est agité, je dirais, troublé par les groupes djihadistes. Et puis, moi, c’est ce qui m’intéresse à ce moment-là. Il y a un conflit ouvert et qui prend de l’ampleur entre deux mouvements majeurs djihadistes que sont le JNIM, le JSCM, le Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans, et puis l’État islamique au Grand Sahara. C’est un conflit sanglant qui fait des déplacés et dont on parle peu.
Et juste pour rappeler, donc on est bien sur Al-Qaïda en fait.
C’est une coalition de différents groupes djihadistes qui s’est créée en début de 2017 et qui est chapeautée, dont le chef suprême est Iyad Ag Ghali.
Et donc tu décides d’aller faire une interview où tu vises en fait un chef djihadiste d’Al-Qaïda. On peut en dire deux mots de ce chef djihadiste ? Pourquoi lui déjà ?
Ce chef djihadiste, il est, lui, dans la région de Gao. Il est un peu la tête de pont d’Al-Qaïda, c’est un peu le chef de zone, aussi un conseiller d’Iyad Ag Ghali, donc le chef suprême. Et c’est celui qui mène les affrontements qu’il y a avec l’État islamique à l’époque. Moi, il se trouve que j’ai un fixeur, un contact qui est là-bas, qui me renseigne depuis un certain temps, mais qui connaît ces gens-là, qui peut les approcher.
Est-ce que vous nous entendez ? Écrivez dans le tchat. Désolé pour ce petit problème technique, c’est un peu de notre faute, quand on a vu les micro-mains avec Olivier, on s’est dit, oh là là, on ne va pas arrêter de bouger, vous n’allez pas nous entendre, et donc on a demandé un micro-cravate, ce n’était pas la bonne idée a priori. Bah c’était bon du coup ? Ok, du coup on repart. Donc Olivier, tu es en train de nous dire pourquoi tu voulais aller interviewer ce chef djihadiste.
Oui, parce qu’il y avait un intérêt, parce que c’était la tête de pont, c’est le chef de zone et celui qui coordonne ces affrontements avec l’État islamique. C’était un conflit à bas bruit, on avait peu de nouvelles, évidemment, il n’y avait pas de journalistes qui se rendaient sur le terrain. Et moi, j’avais la chance donc de connaître quelqu’un qui, plus ou moins, connaissait ces gens-là, en tout cas qui pouvait faire passer un message. Donc il y avait l’opportunité là. Au départ, mon idée c’était de poser une dizaine de questions qui permettraient d’éclairer ce conflit, connaître les enjeux de ce conflit.
Et tu avais déjà l’idée de le rencontrer physiquement, tu n’as pas imaginé que tu pourrais faire passer des questions ?
Que ce soit physiquement, c’est exclu. Au fur et à mesure des échanges, donc ce message, j’envoie une demande d’interview via mon fixeur à destination de ce chef djihadiste, qui s’appelle Abdallah Galbakhaï, et il y a un échange qui commence et rapidement il me dit : « Écoute, on n’est pas intéressé d’abord », puis après je relance, il me dit : « On pourrait être intéressé, on revient vers toi », puis après c’était « OK, on peut le faire, mais pas à distance, on ne sait pas qui t’es, on se voit ». Et il se trouve que je viens à Gao à telle date, rencontrons-nous, et ça ne peut se faire que dans ce format. Après, on a discuté du lieu. Moi, il y avait des premières dates qui ont été planifiées, qui ont été positionnées. Pour tester aussi, j’ai refusé ces dates-là. Elles n’étaient pas bonnes pour moi, histoire de voir comment ils se comportaient. Et puis finalement, ce sera le 8 avril 2021. Et là, le rendez-vous est prêt.
Alors, à ce moment-là, justement, j’aimerais qu’on reste quelques minutes sur ce moment de réflexion quand on est journaliste, quand on est journaliste pigiste. Je pense que c’est important de le rappeler parce qu’en fait, quand on est journaliste cédéisé, je veux dire, dans un grand média, ce genre de choses, on a des moyens qui ne sont pas les moyens des journalistes pigistes. On a peut-être aussi des contraintes, d’ailleurs, parfois les rédactions qui peuvent, voilà, qui peuvent aussi être beaucoup très réticentes finalement à voler leurs journalistes. Mais quand on est journaliste pigiste, il y a quand même quelque chose qui nous motive. Est-ce que tu t’es dit quand même que c’est l’occasion de faire un scoop ou pas ? Est-ce que ça t’a motivé quand même ?
Forcément, c’est inédit. C’est des gens à qui on parle peu, qui ne se confient pas aux médias et on est sur un conflit, comme je disais, qui n’est pas totalement éclairé. Le boulot d’un journaliste, c’est quand même de se trouver là où les gens ne peuvent pas être et essayer de ramener une information avec une forte valeur. Donc évidemment que c’est passionnant, évidemment qu’on a envie de le faire et évidemment que ça peut être un scoop. Oui, évidemment, ça fait partie aussi de la chose.
Dans ton livre, quand tu racontes ce moment où tu vas partir, donc à Gao, tu as quand même plein de choses qui te traversent l’esprit. Tu n’es quand même pas serein, en fait.
Mais on n’est pas… Enfin, il ne faut pas l’être. Moi, je pense que le fait de se poser des questions, enfin ça engendre de la prudence quand même, voilà, il faut quand même se poser les questions, il faut ne pas se dire « ok, tout va bien se passer ». Enfin, moi en tout cas ce n’est pas comme ça que je fonctionne. On ne peut pas être serein, on va voir quand même un personnage qui est très sulfureux, dangereux, sur son territoire, dans une ville où il y a eu quand même pas mal d’attentats, qu’il y a une vraie passoire quelque part. On n’est pas autorisé normalement en tant que journaliste à sortir, à aller dans le nord. Je fais ça sans filet, c’est clair. Mon seul filet c’est la confiance que j’ai en mon fixeur, donc il y a énormément de questions à se poser…
Comment tu bordes ça, justement ? Tu le dis à un moment donné, je crois que tu expliques, tu as vraiment tout réfléchi, abordé, mais concrètement…
On ne peut pas le border à 100 %, on peut s’assurer d’avoir tout ce qu’on peut planifier dans ce type de rendez-vous, c’est-à-dire avoir une lettre d’invitation, avoir pas mal d’échanges pour sonder les autres, bien savoir où ça va se passer, dans quel appartement, enfin voilà. C’est tout ce que l’on peut faire. Au bout d’un moment, après, il y a un point de bascule, c’était « est-ce que je le fais ou qu’est-ce que j’ai demandé ? », je suis au maximum de ce que je peux demander, est-ce que je le fais ou est-ce que je ne le fais pas ? Et si je le fais, j’entre pleinement dans ce que je fais, mais je ne fais pas d’allers-retours. Enfin voilà, il n’y a pas d’hésitation, c’est où on fait un pas, ou on recule, mais il faut que ce soit clair.
Et on rappelle qu’à l’époque, il y a l’opération française Barkhane, qui mobilise beaucoup de militaires français. Est-ce que tu as des contacts avec eux ? Avant, est-ce que tu préviens, je ne sais pas, les autorités françaises que tu vas là-bas ? Alors évidemment, ta famille, puisque je rappelle que tu vivais avec ta femme et tes enfants à Bamako, est au courant où tu pars et ce que tu comptes faire. Est-ce que les autorités françaises, à ta connaissance, savaient ?
Alors les autorités françaises savaient, c’est une bonne question parce que j’ai réfléchi beaucoup à savoir : « Est-ce que je préviens, est-ce que je ne préviens pas ? » Je n’avais pas l’habitude.
Oui, c’est le genre de question qu’on peut se poser en tant que journaliste. C’est ce dont je me pose notamment avec les autorités françaises.
J’ai fait d’autres reportages avant, je n’ai jamais prévenu les autorités françaises de mes déplacements. Là, c’était suffisamment quand même spécial. J’avais eu une discussion avec quelqu’un de l’ambassade à l’époque, il m’avait dit : « Quand même, Olivier, tu pars comme ça, tu ne dis rien, la moindre des choses, c’est que tu nous préviennes quand même. » Et c’était quoi ? Quelques semaines avant, parce que j’avais fait un autre reportage avec un groupe armé en février, avec un autre groupe armé. Je n’ai pas prévenu, puis on m’a un peu tapé sur les doigts pour ça.
Il faut rappeler qu’à l’époque, il y a déjà des enlèvements, il y a des otages au Sahel.
Quelques mois avant, il y a eu la libération de Sophie Pétronin par exemple, puis Cissé, le chef de l’opposition malienne. Et puis bon, on sait que dans le Sahel, il y a beaucoup d’occidentaux, d’étrangers qui se sont déjà fait enlever. Donc oui, j’appelle la veille l’ambassade de France, le consulat de France à Bamako, et je leur signale que le lendemain, je vais m’envoler pour Gao. Je ne dis pas pourquoi, mais pour y faire un reportage, une interview. « Qu’est-ce qu’ils te disent ? » Et il me conseille formellement de ne pas le faire. La personne que j’ai au téléphone à ce moment me conseillait formellement de ne pas le faire. De toute façon, dès qu’on dit qu’on veut sortir et qu’il n’y a pas d’escorte, on vous conseille fortement de ne pas le faire. Ça fait six ans que je suis là. Je suis déjà sorti de Bamako et ce ne sont pas des conseils qu’on a écoutés. Toute la carte, en fait, du Mali est en rouge. Je crois que Bamako était en orange à l’époque. Donc, ouvert, je ne sais plus. Donc à Bamako, on peut, à l’extérieur de toute façon, ne pas y aller.
T’arrives à Gao, le rendez-vous est plusieurs fois repoussé, on ne va peut-être pas rentrer spécialement dans le détail, mais à un moment donné ton fixeur te dit que ça ne va pas se passer là où c’était prévu.
Non, non, ce n’est pas ça, en fait, il y a le premier coup de théâtre, si je peux dire ça comme ça, c’est qu’il était censé m’accompagner, il devait faire la traduction, il devait même filmer et une demi-heure après qu’on ait déjeuné, une demi-heure avant le départ, il m’annonce qu’il ne viendra pas, qu’il ne reviendra plus parce qu’ils ont reçu un coup de fil des djihadistes qui lui ont dit : « Écoute, on est d’accord, mais toi, tu ne viens pas, il vient seul. » Et là, ça met tout par terre.
Et là, rebelote, tu re-réfléchis,
Oui, puis je suis même prêt à arrêter, il faut un arbitre, il faut, comment dire ça, c’est comme s’il fallait un coup au plancher pour se relancer, pour repartir, et c’était la confiance en mon fixeur qui va jouer, et je posais cette question : « Je dis, mais écoute, qu’est-ce qu’on fait, selon toi ? Tu connais ces gens-là, tu as préparé la chose, est-ce qu’on arrête tout ? » On avait préparé un plan B qui était, dans ce cas-là, si on arrêtait tout, c’était m’amener dans un camp des forces maliennes, si je me souviens à l’époque, dans le camp des forces maliennes, ou est-ce qu’on continue, est-ce qu’on peut continuer ? Et il me dit : « Écoute, moi, je vois le chef djihadiste que tu vas interviewer juste après l’interview, qui doit durer 45 minutes, parce qu’il est diabétique, je dois lui faire une piqûre, ça m’étonnerait qu’ils t’enlèvent, voilà, avant. Et il dit en plus, cette ville est ultra surveillée, les portes sont surveillées. Enfin voilà, ça se passe à l’intérieur, je ne vois pas pourquoi ils t’enlèveraient. » Tu montes dans la voiture. Alors je ne monte pas dans la voiture, je réfléchis d’abord, j’ai confiance en lui. Oui, bien sûr. Et puis là, on y va. Ouais, tu décides. Et forcément, on sort de l’hôtel, on monte dans la voiture et on se rend au rendez-vous. Et là, je monte dans le pick-up des djihadistes. Et tout commence comme ça.
Donc on est le 8 avril ?
8 avril 2021, 14 heures.
Tu vas mettre combien de temps, au bout de combien de temps tu vas te dire « ça y est, c’est fou, je n’aurai pas l’interview et je crois que je suis otage » ?
Alors, je ne me dis pas que je n’aurai pas l’interview…
Il y a des pages où tu racontes les paysages qui défilent.
Alors, ce qui me met la puce à l’oreille d’abord, c’est que j’ai 45 minutes d’interviews avec eux. On a prévu que je sois de retour dans deux heures avec mon fixeur, donc si je ne suis pas de retour au bout de deux heures, il sait qu’il doit aller voir les forces internationales et dire : « J’ai un journaliste qui est perdu, qui est sur le terrain et qui est perdu. » Donc on roule, on roule, on roule et le temps passe. Et au bout d’un moment, on roule depuis une heure. Là, je commence à me dire : « Il va y avoir un problème », même si on a roulé une heure. Disons qu’on arrive là maintenant, j’en ai pour 45 minutes d’interview, autant revenir. On dépasse, donc il va déjà prévenir des gens, même si l’interview se fait. Et j’essaye de communiquer ça au chauffeur qui est avec moi, qui est silencieux, qui ne parle pas français, et il me fait comprendre par une gestuelle qu’en gros, non, non, on va l’appeler plus tard, plus tard. C’est ce que je me dis, c’est comme ça que j’interprète la gestuelle qu’il me fait. Et puis, rapidement, il y a quand même un sentiment d’angoisse qui s’empare de moi, mais il faut rester à flot et s’expliquer ce qui se passe, trouver quelque chose de rationnel. Et mon explication, c’est de me dire : « Mais je vais voir des gens qui doivent aussi pourvoir à leur sécurité. Ils ne me font pas confiance. Je peux être suivi par des militaires, etc. Donc le rendez-vous n’aura pas lieu à l’heure indiquée et pas dans le lieu indiqué. Ça se trouve, ça aura lieu cette nuit et ils me ramèneront demain matin. »
Donc en fait, tu te mets déjà dans l’idée que tu ne vas pas rentrer le jour même ?
Non. Et que tu vas au moins passer une nuit dans le désert ?
Voilà, ça ne va pas se passer, voilà. Et puis, il s’est passé des choses avant, ça s’était passé comme ça. C’est-à-dire, le rendez-vous était à mardi, il téléphone le lundi, « il faut venir tout de suite ». Ça permet de contrecarrer toute trace, toute poursuite, etc.
Tu parlais de ton chauffeur, qui était plutôt silencieux. Dans les premières heures, quels sont tes rapports justement avec eux ?
J’ai quasiment pas de rapport avec lui, à part mes questionnements par rapport au timing. Moi, je suis totalement à mes questions. Je suis focus sur mon bloc et j’ai dans la tête, dans la petite fenêtre que j’ai pour l’interview, de ne pas rater cette interview. Donc, je ne regarde pas tellement le paysage, je ne regarde pas tellement les chauffeurs. Je constate qu’on roule très, très, très vite, ça, je me souviens. C’était quelque chose, on roulait très, très vite et c’est pour, dans les premières heures, ça va être ça.
Et donc, arrive le soir.
Au crépuscule, ouais, ouais. Bon, on roule donc. Là, je suis vraiment dans cette idée que ça va se faire ultérieurement. Et je ne sais pas, oui, au crépuscule on s’arrête, le véhicule s’arrête, on me sort du véhicule, on m’a bandé les yeux, on sort du véhicule, on me déshabille, on donne de nouveaux vêtements, il y a des gens autour de moi, je sens qu’il y a pas mal de personnes.
C’est parce que tu as un bandeau ?
En fait, c’est mon chèche, moi je suis grimé, enfin je suis habillé comme un Touareg. Et on me met le chèche sur les yeux et on me fait rentrer dans un autre véhicule. Et c’est là où on va m’apprendre, le conducteur va en rentrant dans le véhicule, va me dire que je suis détenu par eux, que je suis kidnappé et que maintenant mon sort est entre les mains de ma famille et de mon gouvernement. Et c’est là où je comprends qu’il y a pour moi d’abord une horrible méprise, mais en même temps une terreur immédiate par rapport à ce qui se passe, et puis un sentiment d’être tombé dans la gueule du loup sur un truc qui était limite. Enfin voilà, qui était possible quelque part, mais auquel on ne pensait pas vraiment.
C’est intéressant que tu parles de la méprise, on n’en a pas parlé, mais tu pars avec une lettre, en fait. Enfin, tu as une lettre d’invitation, a priori. Donc, au début, tu n’arrêtes pas de dire aux gens qui sont avec toi : « Mais j’ai une lettre d’invitation, je suis invité, etc. »
Pour moi, c’est une méprise, c’était les premiers jours, c’est les premiers jours. J’ai affaire à des jeunes, à des djihadistes qui sont plutôt jeunes, je me dis qu’ils ne sont pas au courant, c’est peut-être une katiba qui a entendu parler, elle a eu vent qu’un journaliste français est arrivé sur Gao, cible d’opportunité, on le kidnappe. Et je me dis que peut-être leur hiérarchie va leur dire qu’il y a erreur et que cette histoire va durer que quelques jours et que je serai libéré.
Il y a une question, j’en profite, alors on va peut-être y revenir plus tard, mais elle est intéressante : est-ce qu’à ce moment-là, il y a eu une question « dans quelle mesure peut-on imaginer que le fixeur ait pu être manipulé » ? C’est RGZR7 qui pose cette question. Et justement dans les premiers jours où tu, donc là tu sais que tu es otage, est-ce que tu t’es posé la question déjà du rôle de ton fixeur ?
Ça m’aidera donc au bout d’un mois, il faudra un mois et quelques jours quand je vais passer avec ce chef djihadiste avec qui je serai pendant 15 jours, qui s’appelle Alassane dans le livre, c’est lui qui va mettre la puce à l’oreille. Moi au départ, il y a méprise, jusqu’à ce que je le rencontre et puis qu’il mette la puce à l’oreille, il y a une méprise. J’écris même une lettre que je destine au chef, « ils se sont trompés » ou alors « ils ont manqué à leur parole ». Mais je ne remets pas en question, en tout cas jusqu’à ce moment-là, le rôle de mon fixeur dedans.
Et ça c’est quelque chose qui te turlupine, manquer à leurs paroles, ce n’est pas quelque chose qui te semble logique en fait.
Ça me met en colère aussi parce que je sais, j’ai eu vent que ce sont des gens qui se disent de parole quand ils s’engagent, etc. La lettre d’invitation, c’est un sauf-conduit qui vous permet d’être amené, de te ramener en sécurité. Et là, je me rends compte que non, je me rends compte que pas du tout. Et ça génère à la fois une colère sourde, du ressentiment. Et puis en même temps, oui, ça pose des questions. Ça m’intrigue. Je me dis, est-ce qu’il n’y a pas erreur justement ? Ça tient sur ça au début.
Tu te retrouves, alors, tout le long du livre, on se rend compte que tu vas beaucoup bouger assez souvent. Il y a des moments plus longs que tu veux, que tu passes dans certains endroits, notamment il y a ce long chapitre sur une grande prison dans le désert. Mais avant ça, ça bouge beaucoup quand même. Ils sont toujours à l’affût, évidemment, comme on le disait tout à l’heure, il y a des opérations militaires étrangères, donc notamment Barkhane. Donc ils sont à l’affût des drones, on sent que voilà. Mais durant les premiers mois, ce qui m’a un peu interpellé, c’est enfin où je me suis posé la question : tu ne t’étales pas trop dessus, mais on le sent, c’était l’adaptation. L’adaptation à ton milieu en fait. J’ai noté quelques mots qui ne viennent pas forcément de toi, mais qui me sont venus, c’était notamment, j’avais pensé à la survie, il y a des petits mots « faire un frigo », par exemple, ce genre de choses. J’aimerais que tu nous parles : comment est-ce que tu as… est-ce qu’il y a des djihadistes qui t’ont enlevé vont un peu te former, t’expliquer des choses, ce fameux frigo, est-ce que ce sont eux qui t’apprennent à le faire ? Comment tu t’adaptes finalement, en dehors du stress de tes geôliers, comment tu t’adaptes à cet environnement très hostile qui est le désert ?
L’adaptation, elle est longue, je mettrais à peu près dix mois à un an pour commencer à comprendre mon environnement et savoir me débrouiller dans une relative autonomie dans cet environnement-là. Et c’est vrai que le frigo, par exemple, c’était déjà dit très vite. Et je pense que c’était obligatoire parce qu’ils tiennent quand même à ce que les otages qu’ils veulent monnayer puissent boire et manger. Donc ils m’expliquent comment te faire de l’eau fraîche dans le désert.
Explique, comment tu fais du coup ?
Ah bah c’est, vous prenez une bouteille, il faut prendre son chèche, on le mouille, on l’humidifie. On noue, on entoure, on enveloppe la bouteille avec ce chèche humidifié et on suspend, si possible, à l’ombre et à l’air. En 45 minutes, une heure, vous avez une boisson fraîche, quoi. Et c’est important de boire quand même frais dans le désert. Donc ça, c’est un truc qui est essentiel et qu’ils m’enseignent très vite. Après, ça vient petit à petit, ce sont des découvertes personnelles et puis ce sont aussi des choses qu’ils peuvent me dire eux. Moi, je sais que j’ai eu beaucoup de problèmes avec le fait de dormir dehors, avec les insectes, avec la chaleur, avec le manque d’hygiène, avec la bouffe même. Et on apprend, on observe, on se renforce, mais ça met un temps assez long, et moi ça met un an à peu près. Mais il y a une nécessaire adaptation, et d’ailleurs je tiens à le signaler, on est capables de s’adapter à tout, toi, moi, n’importe qui, on s’adapte. Là, l’humain est une machine formidable là-dessus, on l’adapte.
Alors, il y a un autre fil rouge que j’ai repéré, enfin, je ne sais pas si c’était conscient quand tu l’as fait dans le livre, mais tu me parles des insectes, à un moment donné tu parles d’un âne aussi, je ne sais pas, voilà, un vieil âne qui est là. Et puis j’avais l’impression que toujours ça te renvoie à ta condition aussi.
Ouais, ouais.
À un moment même, quand on t’enlève les chaussures, donc là c’est beaucoup plus loin évidemment dans le récit, tu parles d’animal, le fait de vivre comme un animal. Est-ce que justement le fait de toujours être là au milieu des insectes, des animaux, enfin quelques animaux et toi, est-ce que ça te renvoie à ta condition ? Est-ce que c’est quelque chose auquel tu penses assez souvent en te disant finalement, je ne suis pas mieux, pas plus, pas mieux traité qu’un animal ? Pour la question sur l’âne, oui, totalement. Là, on sent dans le livre que tu fais vraiment un transfert.
Pas communauté d’esprit, mais j’ai l’impression qu’on a un peu le même… Je me demandais souvent qui de lui ou de moi, parce que les ânes sont martyrisés quand même dans le Nord. Vous avez beaucoup d’ânes qui ont des cicatrices, qui sont écorchés, il faut qu’ils trouvent quand même une maigre pitance pour manger. Celui-là était vieux, affaibli, il avait été blessé visiblement, puis il rôdait autour de moi parce que je devais laisser à bouffer, enfin il devait y avoir des miettes de trucs, il savait qu’il pouvait grappiller quelque chose. Et il y a beaucoup d’ennuis dans la captivité. On se regardait beaucoup, lui il attendait sous un arbre à l’ombre. Que je m’éloigne, que j’aille pisser pour s’en rapprocher, grignoter ce qu’il pouvait faire. J’avais l’impression qu’on vivait la même chose, je me demandais toujours qui de lui ou de moi a la plus mauvaise situation. Il y a une sorte, pas de rapport affectif, mais de compassion, c’est une impression mutuelle, je ne sais pas pour lui.
C’est ce qu’on sent dans le livre en tout cas.
Ouais, ouais, c’était assez spécial.
Tu as un peu moins d’empathie pour les insectes.
Non, non, les insectes, je les combats, c’est ça, et puis après j’arrête de les combattre parce que c’est eux qui gagnent. On n’est rien dans ce grand tout, la nature est très très présente, elle est plus forte que l’homme, elle domine totalement l’Homme. Donc au départ, on les combat et on se rend compte très vite qu’on perd à chaque fois, donc il faut s’adapter, ça, ça mettra du temps.
Non, ce fil rouge un petit peu animal, ça te renvoie… mais j’allais dire, d’autres animaux apparaissent souvent dans ton récit.
Les dromadaires, les chameaux…
Quand il faut sacrifier une chèvre, et ça tu le décris aussi.
Oui, parce que c’est fascinant quelque part, c’est une violence répétée dont la résultante est quand même de se nourrir, donc elle est nécessaire et elle a quelque chose de fascinant quelque part.
À un moment, tu décris même une exécution.
Moi, ce qui m’intriguait là-dedans, c’est la peur de l’animal. Et j’ai eu l’impression de voir des animaux qui savaient ce qui allait se passer, ils se chiaient dessus, ils se mettaient à pleurer, etc. Puis ce moment où vous avez écrit, puis après un gargouillis infâme, et puis ils le font devant vous. Enfin, c’est très spécial. Et on oublie tout ça après, quand c’est dans la marmite et qu’on doit manger, parce qu’on est content, on n’en a pas souvent. C’est des exécutions répétées. C’est très spécial, très spécial.
Il y a une scène très, enfin moi je trouve un peu dure, mais parce que d’extérieur, on n’est pas dans ta situation, mais grosso modo, ils sacrifient un chameau et on te balance, tu es déjà, on va en parler tout à l’heure, dans la prison des sables, et tu essayes de découper de la viande.
Avec un couteau émoussé par 45 degrés dans le plein désert, on est sous une tente.
Tu sais que le temps, parce que la viande ne peut pas rester comme ça.
Et puis c’est juste dégueulasse, quoi. C’était évidemment des choses que je n’avais jamais vécues avant, que je me vois faire comme si j’étais un observateur extérieur et que je fais parce que c’est nécessaire, parce qu’on a faim. En plus, après cette scène-là, il y aura une tempête de sable, donc tout ce qu’on a fait, c’est-à-dire cette viande, sera pourrie. C’est nul, elle est perdue, on n’a pas pu la consommer. Et je ne sais pas, il y a quelque chose de… je ne sais plus comment dire ça… primal dans ce truc-là, ça m’a amené plutôt à des situations très primales, couper de la viande pour se nourrir à partir du cou d’un chameau.
On en revient à cette histoire d’adaptation, où finalement on se retrouve à faire des choses qu’on n’imaginait pas dans notre vie habituelle, mais par nécessité. Et donc il y a quand même cette idée que ces djihadistes vivent dans ces conditions. Alors évidemment peut-être pas dans les mêmes conditions que les otages, puisque pendant un moment tu étais quand même enchaîné, enfin il faut quand même rappeler que tu n’es pas dans un hôtel. C’est pas le cinq étoiles, quoi.
La différence entre eux et moi, c’est que ce sont les geôliers, moi je suis le prisonnier, moi j’ai la chaîne, ils ne l’ont pas, mais les conditions sinon sont les mêmes. Et pas que pour les djihadistes, pour les Touaregs qui vivent dans la brousse ou dans des campements, des choses comme ça. C’est ça, on dort sur une natte, on est dans le sable, on a des grandes citernes pour boire de l’eau, on tue des moutons, des chèvres pour manger, voire des chameaux, on boit du lait en poudre ou du lait de chameau, ou du lait en poudre avec du lait de chamelles. Voilà, c’est comme ça qu’ils vivent. Ça se rajoute à la violence de la situation pour nous, enfin pour moi occidental.
Voilà. Et du coup je me suis fait une réflexion à un moment donné quand tu discutes avec eux, parce que… On va le dire tout de suite, en fait, à un moment donné tu bascules. Enfin, tu sais que tu vas rester un moment, enfin tu ne sais pas si… Au début tu te dis « ça ne va pas durer éternellement, c’est une méprise ». Mais il y a quelque chose que tu ne perds pas, c’est que tu es journaliste et le temps que tu vas… que tu vas leur donner, il faut que ça te serve à quelque chose. Donc tu peux peut-être expliquer deux secondes, parce que tout le monde ne sait pas… Voilà, si tu te dis : « Je vais faire un reportage », grosso modo.
Ce qui est important, surtout, c’est de ne pas perdre espoir. Le journalisme, il arrive comme ça, c’est ne pas perdre d’espoir et ne pas se laisser submerger par la captivité, par le fait que je ne suis rien. Je suis emprisonné, je suis enchaîné. On peut me traiter comme un chien, etc. Il ne faut pas se laisser submerger par ça et pour ça, il faut s’occuper. Il faut avoir un but. Il faut se lever avec un but et le journalisme me semble être la porte de sortie ou le moyen de résistance le plus adéquat. Parce qu’en fait je travaillais à mille kilomètres de là, à partir de Bamako, sur ces gens-là. Je me déplace jusqu’à Gao pour une interview. Bon, ça se passe mal. Maintenant, je suis au cœur du truc. Alors pourquoi ne pas continuer à observer, faire quelque chose ? Et puis c’est un moyen de résistance aussi. C’est un moyen de contrôle. Je ne contrôle pas ce qui se passe. Le fait de pouvoir en secret, en sous-main, avoir un but sans le leur dire, secrètement faire des notes, etc., j’ai l’impression que je joue ma partition, alors que c’est eux qui mènent cette partition normalement.
C’est la petite partie de maîtrise que tu gardes.
C’est essentiel, et puis c’est surtout pour s’occuper l’esprit, c’était avoir un but. Je me lève le matin en ayant quelque chose : aujourd’hui, j’ai à apprendre ça. Aujourd’hui, il faut que je connaisse ça, et ça donne un but et ça permet de tenir toute la journée jusqu’à la nuit, et rebelote.
Il y avait une question qui vient de passer, du coup, désolé les aupostiens, aupostiennes, je n’ai pas vu le nom, mais justement à propos de ça, qui revient au journaliste, qui demandait si le travail, l’interview que tu avais prévu, s’il y avait déjà un deal avec un des journaux pour lesquels tu travailles et finalement quelles étaient les attentes de ces journaux ? Est-ce qu’ils étaient au courant ? Ils savaient ?
Non, clairement, les journaux à qui j’ai proposé cette interview n’en voulaient pas. Ils m’ont dit de ne pas le faire, ce n’est pas qu’ils ne le voulaient pas, mais c’est trop dangereux. Ça s’est déjà produit avant, on sait après qu’on peut… ça arrive aussi qu’on puisse le faire, on le fait et puis on peut quand même le vendre. Mais non, non, je n’avais pas le soutien, ce n’était pas dealé avec une rédaction.
Alors, on revient à cet état d’esprit de journaliste qui ne va jamais te quitter… Voilà, il y a notamment une mission que tu te fixes dès le départ, c’est de comprendre, de savoir ce qui s’est passé pendant l’assassinat.Enfin, comment ont été assassinés les deux journalistes de RFI ? Si tu peux en dire deux mots, peut-être pour rappeler aux internautes, ces journalistes, Ghislaine Dupont et Claude Verlon, assassinés en 2013. Pourquoi tu pars sur cette piste du coup ?
Parce qu’il y a une sorte de… enfin, je vis la même chose qu’eux en fait. Ils ont été pris dans le Nord comme moi, par les mêmes personnes, par le même groupe, on va dire, et eux sont morts. Moi, je suis encore vivant, mais pour combien de temps ? Et j’ai l’impression que le fait de pouvoir comprendre pourquoi ils les ont tués, ça va peut-être me permettre d’anticiper, d’éviter, de sortir, de ne pas avoir le même destin.
Au final, pendant longtemps tu te poses des questions, mais tu n’as pas vraiment de réponses.
Globalement, les mêmes, après il y a la barrière de la langue, il y a plein de choses mais ouais. En gros, c’est une histoire qu’ils connaissent tous et c’est ce qu’on me dit très vite, on me dit : « C’est un secret que pour vous. Tous les djihadistes sont au courant de ce qui s’est passé. »
Et ce qui, pendant cette recherche, finalement, tu t’intéresses beaucoup à eux. Tu cherches à les comprendre, etc. Et j’en reviens à ce qu’on disait tout à l’heure par rapport à la dureté de la vie. Il y a quelque chose que tu comprends assez vite. C’est qu’ils ont un objectif quand même qui est le paradis. Et alors ce que tu décris, alors pas forcément le paradis… enfin, certains te disent que le sacrifice suprême, c’est de mourir au combat ou d’aller se sacrifier. Et quoi qu’il en soit, ils pensent à ce qu’il y a après. Et ce qu’ils te décrivent, c’est tellement en décalage avec la vie qu’ils vivent au quotidien qu’on a l’impression que c’est quelque chose qui les rassure, ou en tout cas qui les motive, c’est de trouver finalement une vie meilleure, largement meilleure. Ils te parlent de collines verdoyantes, de lait qui coule, de femmes pures, etc. Mais vraiment, complètement l’inverse en fait.
C’est un paradis dans tous les sens du terme, c’est la boîte à fantasmes quelque part.
Et je me suis demandé si la dureté de leur vie ne faisait pas que, justement, penser à ce meilleur après n’était pas si…
Je me suis demandé exactement la même chose. Je me souviens exactement de la même chose qui a un lien direct avec ça, je pense qu’il y en a un, après je n’ai pas de… Mais évidemment, vu les conditions dans lesquelles ils vivent, que ce soit dans le désert, la température, les tempêtes de sable, la difficulté de trouver de la nourriture, etc., le manque d’emploi, enfin bon, tout ce qu’on… C’est vrai que là-bas, à contrario, le paradis semble une terre pleine de promesses, quoi. Je veux dire, tu disais les champs verdoyants, en comparaison avec les dunes de sable et la sécheresse du désert. Les rivières qui coulent, les rivières, il n’y en a pas d’état. Donc on peut imaginer que oui, pour eux ça représente, ouais ça représenterait le paradis, c’est le paradis. Et c’est la deuxième vie. Et donc il faut préparer de son vivant, dans sa première vie si on peut appeler ça comme ça, ce ticket, s’assurer un ticket pour la deuxième, donc être dans le chemin d’Allah, donc faire ce que les textes disent, voilà, c’est ça. Et ça permettra d’avoir cette entrée au paradis.
Pendant qu’on est justement en train de parler un peu de leur foi, très vite, tu les appelles les moudjahidines. Alors ça, peut-être qu’il faudrait expliquer un petit peu, comment dire, aux internautes. Nous, on parle de djihadistes, voilà, eux c’est eux qui te disent « on est des moudjahidines ».
Djihadistes, ça va encore, même si ça ne les satisfait pas vraiment.
Par contre, terroristes, ils ne veulent pas, terroristes, ils ne veulent pas, évidemment.
Djihadistes, ça va, moudjahidin c’est exact, terroriste c’est un immense fourre-tout, enfin ça concerne surtout celui qui le dit, quoi. Le résistant, le terroriste, la frontière est très, très, très ténue, et puis c’est un terme qu’ils réfutent totalement, quoi. Mais moi je le faisais déjà un peu dans mes articles, terrorisme, ce n’est pas assez précis, ça veut tout et rien dire. On peut expliquer moudjahidin, justement, d’où vient… Moudjahidin, c’est le guerrier de Dieu, c’est le guerrier de la foi, quoi, ils se voient comme des sortes de travailleurs de la foi, quoi.
Parce qu’on l’a en tête, les moudjahidins du peuple…
Oui, oui, c’est le combat en sein, quoi, et c’est un terme qu’ils revendiquent et qui, de fait, leur va mieux, je trouve.
Tu te dis que ça leur va mieux.
Oui, djihadistes ou moudjahidin, je préfère à terroriste, ça c’est sûr.
Dans tout le long de ta captivité, les premiers mois, on sent vraiment que tu es dans l’observation, l’adaptation comme je disais, l’obsession de trouver des réponses aussi à tes questions. Il y a des moments plus durs que d’autres et notamment on sent que d’un geôlier à l’autre la situation peut complètement basculer. Comment t’expliques ça ? Et pourtant, ils ont les mêmes ordres en fait, on imagine, c’est très organisé, on parle de nébuleuses en réalité.
C’est très, très organisé. Oui, ils ont une vraie organisation, ils ont eu une vraie expérience là-dedans, ce n’était pas la première fois qu’ils le font. Il y a toute une chaîne logistique qui est rodée et qui peut quand même vous amener dans des coins, parce que des fois on a des alertes, on part comme ça, ce n’était pas prévu, puis on va dans des coins encore plus reculés. Ils peuvent quand même acheminer de l’eau jusque-là, il y a des roulements. Non, tout ça est très bien organisé, après c’est la vie, je dirais. Vous avez des gens qui peuvent vous être hostiles, qui sont mauvais, d’autres qui sont indifférents. Et ça dépend, ça dépend des gens. Donc on est tombé évidemment sur… Déjà, on est considéré comme des infidèles, comme des gens sales, comme des gens peu fréquentables parce qu’on n’est pas musulmans, parce qu’on est français, parce que je suis journaliste ou agent de renseignement, c’est selon, parce qu’on me prendra pour un agent de renseignement au départ. Donc il y a ça, il y en a qui le prennent avec une franche hostilité, il y en a qui s’en foutent, il y en a même qui sont, à la rigueur, plutôt curieux et qui veulent créer un lien. Mais ça dépend de la personnalité des gens même, quoi. Moi je dirais que le problème, on l’avait le plus avec les jeunes, parce qu’ils ont un logiciel qui est quand même beaucoup plus simple entre guillemets, dans le sens où ils ne sont pas allés forcément à l’école, ils ont appris à lire et à écrire avec le Coran. Et eux, ils prennent littéralement ce qu’il y a écrit. Donc si on est un infidèle, on est vraiment considéré en tant que tel. Et ils réagissent aussi en fonction de ça.
On reviendra peut-être à leur rapport à la foi où il y a quand même beaucoup de questions qui se posent entre business, foi, enfin voilà. Mais il y a quelque chose qui, autre fil rouge j’ai envie de dire dans ton livre, à chaque fois, en avançant dans ton livre, je dis encore un autre fil rouge que je peux dérouler, c’est qu’il y a au-delà… Alors il y avait le journalisme, il y a le côté survie bien sûr, l’animalité qui revient assez souvent, enfin la nature en fait, le fait de survivre dans cette nature, et puis il y a l’évasion. Alors ça, c’est quelque chose d’incroyable. Tu te persuades que tu peux t’évader et tu élabores des stratégies, des stratégies et des stratégies pour essayer de t’évader. Moi, ma première question, et je pense qu’on se la pose aussi et que beaucoup se la posent : tu parles d’évasion, mais t’as pas peur, tu te dis pas à un moment donné si je sors du camp qu’ils me voient, ils me tirent comme un lapin ?
Si, si, la peur, elle est là, mais il y a quelque chose qui est plus fort que la peur. C’est l’espoir de s’en sortir. Il y a aussi, je parlais d’une colère sourde tout à l’heure. Quand je me rends compte qu’ils ne tiennent pas parole, je me dis : « Mais non de Dieu, ils sont revenus sur leur parole. » J’ai l’impression d’avoir été trahi. Voilà, ils n’ont pas de parole et ça m’agace. Et j’ai comme un ressentiment qui se met en place avec cette idée : il faut leur rendre la monnaie de leur pièce. Il faut prendre une revanche. Et cette revanche, parce que je vois quand même qu’il y a certains laxismes, il y a des possibilités. Je fais des rondes autour du camp, de plus en plus loin. Je me dis donc, il y a des… j’entends des camions qui passent. Il peut y avoir des possibilités. Et je me dis : « Il faut que je prenne ma revanche et que je disparaisse au moment où ils s’y attendent le moins. » Et puis, ce sera l’égalisation de cette erreur. Je lave cette erreur, je me sors de ce truc-là et puis c’est fini. Et ça va devenir une obsession. Et ce qui domine cette obsession, c’est l’espoir de la liberté, tout simplement. Et elle domine la peur. La peur, elle est là de A à Z. Et bien sûr, tu disais, se faire tirer dans la nuit, faire du bruit… Moi ça m’est… je vais échouer beaucoup dans cette tentative d’évasion. Et étrangement, ce n’est pas le fait de quitter le camp qui est la problématique, c’est quand on arrête, qu’on se dit : « Ce n’était pas possible, je suis trop fatigué ou je n’ai pas trouvé la route ou il n’y a pas de camion, il faut revenir dans un bois où eux dorment. » Il faut imaginer quand même une sorte de forêt la nuit, sortir c’est facile, y rentrer et retrouver l’endroit où on est dans cette forêt, sans faire de bruit, sans qu’ils tirent dessus, parce qu’on peut… Limite leur marcher dessus, on ne voit rien. Ça, oui, ça c’est la peur constante et qui vous saisit. Si, si, si, la peur, elle est là partout, mais elle est dominée par l’immense espoir que ça marche.
Oui, tu racontes plusieurs fois que tu as essayé, que tu as élaboré des plans et qu’à chaque fois, en fait, tu as dû faire marche arrière.
Oui, plusieurs fois. Il y a eu plusieurs tentatives, certaines très élaborées, d’autres improvisées. Et à chaque fois, c’était soit la fatigue, soit le manque de repères qui m’empêchait d’aller plus loin. On est en plein désert, il n’y a pas de route, pas de lumière, rien. On n’a aucune idée de la direction dans laquelle aller. Et puis, on sait qu’on peut marcher des heures pour rien, sans jamais croiser personne. L’eau est un problème aussi : partir, c’est accepter le risque de mourir de soif avant d’avoir croisé une route ou un véhicule. Donc il faut faire très attention.
Et malgré ça, ça reste une obsession ?
Oui. Je me suis accroché à cette idée d’évasion parce que c’était ce qui me maintenait en vie. Chaque jour, je me disais : « Peut-être que ce soir, je vais trouver une solution. » Je guettais les moments de relâchement, les failles dans leur organisation. Mais plus le temps passe, plus tu comprends que ce n’est pas si simple. On dépend d’eux pour tout : l’eau, la nourriture, les déplacements. Donc même s’il y a une opportunité, la peur de l’échec est énorme, parce que si tu échoues, la punition peut être terrible.
Et tu en parles à certains moments avec eux ?
Non, jamais. C’est un secret total. J’ai appris à masquer mes intentions, à rester neutre, même quand je les observais pour repérer une faiblesse. C’est comme un jeu mental où il faut toujours rester en apparence calme, même si à l’intérieur, tu es en alerte maximale.
Ce qui est frappant aussi dans ton récit, c’est la gestion du temps. On sent qu’il s’étire à l’infini. Comment tu fais pour ne pas sombrer dans la folie avec ce temps qui ne passe pas ?
C’est très difficile. Les journées se ressemblent toutes. Il y a un cycle immuable : le lever du soleil, la chaleur qui monte, les repas, le coucher. Et rien d’autre. Pour tenir, il faut s’occuper l’esprit, absolument. Moi, j’ai eu la chance d’avoir un carnet. J’ai commencé à noter tout ce que je pouvais : les observations, les bribes de conversations, mes idées, mes peurs. Je me suis fabriqué une routine. Je comptais les jours, les semaines, les mois.
Tu comptes beaucoup, on sent que c’est une obsession.
Oui, parce que ça donne une structure. Sans ça, on se perd. Je faisais des sortes de « calendrier mental », je notais quand la lune était pleine, quand elle changeait de phase. Ça me permettait de garder une idée du temps qui passait. Et puis je pensais beaucoup, je me replongeais dans mes souvenirs, dans des discussions imaginaires. J’écrivais des lettres dans ma tête à ma famille, à mes amis, comme si je leur parlais. Ça permet de rester connecté au monde extérieur.
Est-ce que tu avais peur de perdre la notion du temps ?
Oui, c’est une peur réelle. Tu sais que tu peux basculer dans une sorte de brouillard mental, perdre la mémoire ou ne plus savoir si c’est le matin ou le soir. C’est pour ça que j’ai mis toute mon énergie à garder une logique, une forme de discipline.
On a aussi le sentiment que, malgré tout, certaines relations humaines se créent avec quelques geôliers. Tu en parles, sans jamais les excuser, bien sûr, mais on sent qu’il y a des moments d’échange.
Oui, ça arrive. C’est presque inévitable quand tu passes des mois, puis des années avec les mêmes personnes. Il y en a qui restent très fermés, qui ne veulent pas parler, mais d’autres, plus jeunes ou plus curieux, viennent parfois discuter. On parle de la vie, de leurs familles, de leurs croyances. Parfois, ils me posaient des questions sur la France, sur ma famille.
Et toi, tu participes ?
Oui, mais toujours avec une certaine prudence. Je ne pouvais pas dire tout ce que je pensais. Je devais rester neutre, éviter les sujets sensibles. Parfois, je feignais l’ignorance pour ne pas me mettre en danger. Mais ces conversations étaient importantes pour moi. Elles me rappelaient que, derrière la violence et la haine, ce sont des êtres humains, avec leurs contradictions.
Il y en a un en particulier qui t’a marqué ?
Oui, Alassane. C’est lui qui, après un mois de captivité, a commencé à parler plus ouvertement avec moi. Il avait une certaine lucidité, il savait que ce qu’il faisait était dur. Il m’a même laissé entendre que le fixeur avait peut-être joué un rôle dans mon enlèvement. Ça a été un choc pour moi, mais aussi une clé de compréhension.
C’est là que commence le doute sur ton fixeur ?
Oui, exactement. Jusqu’à ce moment-là, je n’avais jamais envisagé qu’il puisse être impliqué. Je pensais qu’il y avait eu un malentendu, une erreur. Mais Alassane m’a dit des phrases qui ont éveillé des soupçons. Il m’a laissé entendre qu’ils avaient été prévenus de ma venue, que tout était organisé depuis le début.
Comment tu as vécu ce moment où tu comprends que la personne à qui tu faisais confiance a pu te trahir ?
C’est une claque énorme. C’est un sentiment de trahison absolue. Pendant des jours, j’ai ruminé. Je me suis refait le film de chaque conversation, chaque détail. J’essayais de trouver des signes que je n’avais pas vus. C’est terrible parce que tu te sens doublement piégé : par tes ravisseurs, mais aussi par celui qui devait te protéger.
Tu en parles dans ton livre, mais tu dis aussi que tu n’as jamais eu de certitude à 100 %, c’est ça ?
Oui, je ne peux pas affirmer que c’est lui. Je n’ai pas de preuve. Mais les indices, les comportements me font penser qu’il a peut-être été complice. Peut-être qu’il a été manipulé ou menacé, je n’en sais rien. Mais ce doute ne m’a jamais quitté.
Tu as parlé tout à l’heure de cette prison de sable, qui est un chapitre marquant de ton livre. Est-ce que tu peux expliquer ce que c’est exactement ?
Oui. La « prison de sable », c’est une sorte de campement enterré. On creuse dans le sable pour faire des trous où l’on peut se cacher, se protéger de la chaleur, mais aussi des vues aériennes. J’ai passé des semaines dans cet endroit. C’était étouffant, il n’y avait aucun confort, aucune intimité. Tu es constamment sale, couvert de sable, et il y a toujours cette chaleur écrasante.
Tu étais toujours enchaîné ?
Oui, presque en permanence. J’étais attaché par la cheville avec une chaîne reliée à un piquet en métal. J’avais juste assez de liberté pour me déplacer un peu, mais pas pour m’éloigner. La nuit, on me faisait dormir directement sur le sol, sur une natte, avec parfois une couverture.
Comment tu faisais pour supporter cette situation psychologiquement ?
Il faut se concentrer sur le moment présent. Si tu te projettes trop dans l’avenir, tu craques. Je me disais : « Tiens jusqu’à ce soir, puis jusqu’à demain matin. » Et je m’inventais des petites occupations. Je grattais des dessins dans le sable, j’écrivais dans ma tête. Et puis, il y avait cette idée constante : « Je dois sortir d’ici un jour, je dois tenir. »
À un moment de ton récit, tu parles d’autres otages. Est-ce que tu as eu des contacts directs avec eux pendant ta captivité ?
Oui, j’ai croisé d’autres otages, mais toujours brièvement et jamais dans des conditions normales. Parfois, on entend des voix, parfois on aperçoit une silhouette. Mais les geôliers font tout pour qu’on ne puisse pas se parler, pour éviter toute organisation entre nous.
Tu n’as donc jamais eu de discussions longues ou approfondies avec eux ?
Non, sauf une ou deux fois, quand on profitait d’un moment où ils étaient occupés. On échangeait juste quelques mots, pour se donner du courage, se dire qu’on allait s’en sortir. C’était très furtif, mais ça m’a aidé, parce que tu sais que tu n’es pas seul dans cette situation.
C’est une forme de fraternité silencieuse ?
Oui, totalement. Même si tu ne parles pas, le simple fait de savoir que quelqu’un d’autre vit la même épreuve, ça donne de la force. Je pense souvent aux otages que j’ai croisés, certains ont été libérés avant moi, d’autres sont encore là-bas. Ça te hante, parce que tu as l’impression de laisser des gens derrière toi.
Ce qui frappe aussi dans ton livre, c’est la durée. 711 jours, c’est presque deux ans. Comment fait-on pour ne pas perdre complètement espoir ?
C’est une question de survie mentale. Si tu perds espoir, tu te laisses mourir. Moi, j’ai toujours gardé cette petite flamme, même dans les pires moments. Il y a des jours où je me levais sans aucune envie, mais je me disais : « Il faut tenir encore 24 heures, encore une journée. » Et parfois, je pensais à ma famille, à mes enfants. Je me disais : « Ils m’attendent. Je ne peux pas leur faire ça. »
Tu as mentionné l’écriture, le carnet, les lettres mentales. C’était une façon de tenir ?
Oui. J’écrivais dans ma tête, je construisais des phrases comme si je rédigeais un article ou une lettre. Je me racontais mon quotidien, je faisais des descriptions très détaillées du désert, des gestes de mes geôliers. C’était comme une façon de continuer à être journaliste, même sans stylo. Quand j’ai pu écrire, même quelques notes sur un petit carnet, ça a été une bouffée d’air.
Tu parles aussi dans ton livre de moments où tu as failli craquer.
Oui, il y a des jours où tu as envie de tout laisser tomber. Le désert, c’est un environnement extrême, hostile. La chaleur, la faim, la soif, les chaînes… C’est épuisant. J’ai eu des moments de découragement total, où je me disais que je n’en sortirai jamais. Mais à chaque fois, il y avait quelque chose qui me retenait, une sorte de voix intérieure qui disait : « Tiens encore. »
À ce moment-là, est-ce que tu avais des nouvelles de l’extérieur ?
Aucune. C’est terrible. Tu ne sais rien de ce qui se passe. Tu ne sais pas si quelqu’un négocie pour toi, si la France pense à toi. Tu es dans un vide total. Et le pire, c’est quand tu imagines que peut-être personne ne sait où tu es, ou que les gens t’ont oublié.
Et eux, les geôliers, te disaient quelque chose à ce sujet ?
Parfois, oui. Ils jouaient avec ça. Ils disaient des phrases du genre : « La France ne te veut pas. Personne ne paiera pour toi. » C’est un jeu psychologique, ils essayent de te briser. Parfois, ils font semblant de te donner des nouvelles, mais tu ne sais pas si c’est vrai ou faux. Il faut être solide pour ne pas se laisser abattre.
Tu évoques souvent leur rapport à la religion, qui est omniprésent. Comment toi, en tant qu’otage, tu as vécu cette dimension ?
C’est central pour eux. Chaque geste, chaque moment est rythmé par la prière, par les versets du Coran. Il y a des discussions religieuses permanentes. Pour moi, ça a été compliqué parce qu’ils essayaient parfois de me convaincre, de me faire dire certaines choses. On ne peut pas s’y opposer frontalement, donc je restais neutre, j’écoutais, j’évitais de provoquer.
Tu as ressenti de la pression pour te convertir ?
Oui, parfois. Mais ce n’était pas constant. Certains étaient dans le prosélytisme, d’autres s’en fichaient complètement. Mais c’était là, comme une épée au-dessus de la tête. Je savais que je devais rester moi-même tout en ne les froissant pas. Il fallait trouver le juste équilibre.
Et il y avait des moments de dialogue sincère ?
Oui, étonnamment. Avec certains, on a eu de vraies discussions, pas sur la religion, mais sur la vie, sur nos familles. Certains me demandaient comment on vit en France, ce que font mes enfants. Et moi, je les écoutais aussi, je leur posais des questions, sans jugement. C’est étrange, mais dans ces moments-là, la barrière geôlier-otage disparaissait un instant.
Tu dis que c’était une manière de rester humain ?
Exactement. Parce que sinon, on te réduit à une marchandise, à un prisonnier sans nom. Si tu arrives à créer un lien, même minime, tu redeviens une personne, un être humain. Ça peut changer la façon dont ils te traitent.
Dans ton livre, tu parles de la foi, mais tu n’es pas croyant. Est-ce que cette expérience a changé ton regard ?
Pas sur la religion en soi, mais sur la foi, oui. J’ai vu à quel point elle pouvait donner de la force, de l’espoir, même dans les pires conditions. Eux, leur foi les portait. Moi, j’avais une autre foi : celle de revoir ma famille, celle de sortir vivant. Mais je comprends mieux ce que ça veut dire d’avoir quelque chose qui te dépasse et te soutient.
Et toi, comment tu nourrissais cette force intérieure ?
Par les souvenirs. Je pensais à ma famille, je revivais des moments heureux dans ma tête. Je faisais des voyages mentaux, je me souvenais de vacances, de visages. Je pensais aussi beaucoup à mon métier de journaliste. Je me disais : « Si je sors de là, je raconterai tout, je témoignerai. » Ça m’aidait à donner un sens à cette souffrance.
Ce rôle de témoin, c’est ce qui t’a permis d’écrire ce livre ?
Oui, tout à fait. Dès les premiers jours, je me suis dit : « Si je m’en sors, je raconterai. » Et ça m’a aidé à tenir, comme si chaque moment que je vivais, je le mémorisais pour le mettre plus tard dans ce récit.
Après 711 jours, tu es finalement libéré. Peux-tu nous raconter ce moment ?
C’est un mélange de soulagement, d’incrédulité et de peur. On m’a dit que j’allais être libéré, mais je n’y croyais pas. Jusqu’au dernier instant, tu te dis que quelque chose peut mal tourner. Et puis tout à coup, on te dit de monter dans un véhicule, tu roules, et tu vois les premiers visages de personnes venues te récupérer. Là, c’est une vague d’émotion impossible à décrire.
Comment as-tu vécu les premiers instants de liberté ?
C’était irréel. Le simple fait de sentir le vent, de voir d’autres visages, de parler librement. C’est comme revenir d’un autre monde. Les premiers jours, je n’arrivais pas à dormir dans un lit. J’avais trop l’habitude du sol, du sable. Même le silence de la maison me semblait étrange après tout ce vacarme du désert, du vent.
Tu as revu ta famille immédiatement ?
Oui. C’est le moment le plus fort de ma vie. Quand j’ai pris ma femme et mes enfants dans mes bras, tout s’est effondré, tout le poids de ces deux années s’est relâché d’un coup. J’ai pleuré comme jamais.
Et ensuite, comment reprend-on une vie « normale » après une telle épreuve ?
On ne reprend pas vraiment. On se reconstruit. Il y a des choses qui ne seront plus jamais comme avant. J’ai fait un travail psychologique intense, parce qu’il y a les cauchemars, les flashs. Il m’arrive encore de sursauter pour un bruit soudain. Mais en même temps, on apprend à savourer chaque petit instant. Un café en terrasse, une discussion avec un ami, tout prend une valeur nouvelle.
Ce livre, Prisonnier du désert, c’est un moyen de tourner la page ?
C’est surtout un témoignage. J’avais besoin de raconter, pour moi, pour ma famille, mais aussi pour toutes les personnes qui m’ont soutenu, et pour ceux qui sont encore là-bas. On oublie trop vite qu’il reste des otages dans le Sahel. Je voulais aussi parler des journalistes, de notre métier, de ces risques qu’on prend pour informer.
Tu as l’impression que ton métier, ta vocation ont changé après ça ?
Oui et non. Oui, parce que j’ai compris jusqu’où on peut aller, ce qu’on peut perdre. Mais non, parce que je crois encore plus à l’importance du journalisme. S’il n’y a plus de témoins, plus personne ne saura ce qui se passe dans ces zones oubliées.
Et aujourd’hui, quels sont tes projets ?
Pour l’instant, je prends le temps. Je fais la promotion de ce livre, je rencontre des gens, je parle dans les écoles, les universités. Je réfléchis à d’autres projets, peut-être un documentaire. Mais je veux avant tout passer du temps avec ma famille.
Merci beaucoup, Olivier, pour ce témoignage exceptionnel et pour le courage de raconter tout cela. Ton livre est bouleversant et important, parce qu’il nous rappelle ce que représente réellement la liberté, mais aussi ce que vivent les journalistes de terrain.
Merci à toi, merci à Au Poste, à Horizon XXI, et merci à toutes celles et ceux qui m’ont soutenu pendant ma captivité. Sans cet élan de solidarité, je ne serais peut-être pas là aujourd’hui.
Pour celles et ceux qui nous regardent, je vous invite à lire Prisonnier du désert, qui est bien plus qu’un récit d’enlèvement. C’est une leçon de résilience et un regard unique sur le Sahel. Merci encore, Olivier, et bonne continuation dans tes projets.
Merci à vous, et merci à celles et ceux qui continuent de faire vivre un journalisme libre et indépendant.
