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Ciné-débat : « Sur les toits » avec Nicolas Drolc, la mutinerie des prisons en 1972

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Transcription de l’émission

David Dufresne
Amis du café avec caféine, amis du café du dimanche soir, amis, ciné-club d’Au Poste. Comment allez-vous ? Bonsoir. Donnelapapatte. Bonsoir. Sentierbattant. Bonsoir à vous tous. Nous avons une belle soirée qui va démarrer. Donc voilà, exactement, vous pouvez sortir les pop-corn pour le film,quand bien même le film, vous allez voir, n’est pas tout à fait un film de divertissement. « Sur les toits » Nicolas Drolc va vous raconter ce qui s’est passé il y a quasiment 50 ans, jour pour jour, en 1972, dans les prisons françaises et notamment les prisons de l’Est : Nancy, Toul.Nicolas Drolc, le réalisateur, est avec nous après qu’on ait vu le film ; est-ce que vous entendez, Nicolas ?Merci beaucoup d'être là, qu’est-ce que c’est ce beau tee-shirt ?
Nicolas Drolc
David, merci beaucoup. C’est un tee-shirt de la radio du New Jersey, de la meilleure radio d’Amérique.
David Dufresne
Oh, mais il est tout jeunot, dit Strega en parlant de toi.
Nicolas Drolc
C’est faux.
David Dufresne
C’est le rock’n’roll qui te rend, qui te gâte. Donc, t’es juvénile, c’est ça ?Merci beaucoup, Philippe, de m’avoir donné la possibilité de le diffuser. Je ne sais pas combien on est là on a, on a une salle. Ouais, on est 260.Tu as une salle bien pleine avec toi. Donc c’est cool.On va parler du film, on va parler des prisons, on va parler de toi et on se connaît un peu. Je vais raconter ça dans quelques instants. Mais d’abord, est-ce que, comme le dit le dernier interlocuteur de ton film, est-ce que ça sert à rien ce qu’on va faire maintenant ? Est-ce que cette interview ne sert à rien ? Est-ce que tu es sympathique et agréable par tes courriels ? C’est vrai, il l’est toujours. Est-ce que ça ne sert à rien ? Est-ce que ton film n’a servi à rien ?
Nicolas Drolc
Bah, il a raison dans la mesure où le film n’a pas fait disparaître la prison du paysage. Donc, en ça, par rapport aux objectifs très hauts que lui avait, je pense que les déceptions sont à la hauteur de ses objectifs, effectivement. Mais de là à dire que ça sert complètement à rien, le petit grain de sable Tu sais, David, la plage est grosse, mais le petit grain de sable, ça sert quand même à quelque chose.
David Dufresne
Bien sûr, bien sûr, bien sûr. Quelle réaction, par exemple, que tu as eue avec ce film ? Parce que tu l’as montré sur ton site, sur FA, sur le site des Films Furax, il y a la liste des projections. Est-ce que, par exemple, certaines projections puisque ça a été ici un film qui a été projeté au cinéma est-ce que tu as eu des retours particuliers, que ce soit à la télé ou au cinéma, qui t’ont particulièrement dérouté et qui t’ont particulièrement marqué ?
Nicolas Drolc
Des retours qui m’ont marqué, il y en a eu, il y en a eu un paquet parce que le film est sorti en fait Là, on fait un peu de l’opportunisme de calendrier, mais on n’est pas les seuls. C’est le cinquantenaire de la mutinerie de la prison de Nancy. Mais ce film, il a été terminé en 2014, donc il y a maintenant huit ans, et il y a eu des retours, des projections qui ont été très marquantes et des retours qui ont été très marquants. Et notamment, j’ai lu un petit peu les commentaires, j’ai vu que certains spectateurs ou vidéospectateurs, téléspectateurs, je ne sais pas comment dire Les twittos ont parlé du journal L’Envolée, et une projection qui m’avait particulièrement marqué, c'était dans un squat à Marseille en 2015, avec la présence de Jean-Marc Rouillan et Abdel Kéké, qui est l’un des fondateurs de L’Envolée et par ailleurs un écrivain très talentueux qui est décédé peu de temps après cette projection et qui était venu l’interpeller après. Et ça m’avait énormément marqué. Après, il y avait eu aussi…
David Dufresne
Alors j’en profite, puisque tu parles de L’Envolée, pour dire que dans quelques jours, L’Envolée sera avec nous puisqu’ils sortent Enfin, plus exactement, les éditions Du Bout de la Ville sortent un ouvrage La peine de mort.
Nicolas Drolc
La mort n’a jamais été abolie.
David Dufresne
Voilà, « dits et écrits de prison » choisis par L’Envolée. Et je ne sais pas, je n’ai pas la date, mais le rendez-vous est pris. Ça fait un mois et demi qu’on essaie de caler. Et donc voilà, pour te dire, ils seront là, ils seront Au poste tôt ou tard. Et donc tu disais, ça a été une des projections qui t’a marqué, et une autre ?
Nicolas Drolc
Et une autre projection qui m’avait marqué, c'était une des rares projections où sont venus des détracteurs. Parce que le problème, que tu connais bien, quand on fait ce genre de film, c’est de prêcher des convaincus, c’est de les projeter devant des gens qui sont à peu près d’accord avec l’essentiel du discours. Et je me souviens d’une projection à Avignon, au cinéma Utopia à Avignon, qui est juste derrière le Palais des Papes, où un type était venu, qui était très vindicatif, dont le discours consistait à dire que les types en prison jouaient à la PlayStation, etc. Et ça m’avait marqué parce que, pour une fois, il y avait un opposant dans la salle, ce que j’ai eu finalement très rarement. Parce que voilà, les gens qui fréquentent les cinémas Art et Essai, qui viennent voir ce genre de films, en général sont d’emblée d’accord avec le discours. Ce qui pose encore plus la question de savoir pourquoi on le fait. Parce que si c’est pour aller expliquer des choses à des gens qui le savent déjà, ce n’est pas forcément passionnant. Et j’avais bien aimé l’intervention d’un type qui avait un discours complètement opposé à celui qu’on entendait d’habitude après les projections.
David Dufresne
Alors le tchat, tu l’as vu, a réagi et était plutôt silencieux quand même et respectueux de ton travail. Quelle leçon tu tirais de tous ces entretiens ? In fine, si tu devais garder une pensée, soit du tournage, soit du montage, soit de ces entretiens, ce serait laquelle ? Si ça devait, si tu devais en faire une et tu vois, ils sont de retour et ils ne sont pas contents comme ça. Au fond, l’idée motrice, ce serait quoi ?
Nicolas Drolc
Les interviews m’ont marqué sur le plan humain, bien sûr, pour différentes raisons. Mais c’est sûr que celle qui m’a le plus marqué, le plus intéressé, c'était la dernière avec Serge Livrozet, parce que c’est celle qui va le plus loin dans le discours politique et aussi dans la volonté de sortir de l’ornière uniquement carcérale pour dire en fait ce qui rejoint la devise du Comité d’action des prisonniers, qui consiste à dire que les prisonniers, quelque part, ont de la chance parce qu’ils ne sont pas libres, mais ils ont les chaînes qui leur permettent de le voir physiquement. Même s’il n’y a plus de chaînes, il y a des barreaux, il y a des choses qui physiquement leur rappellent qu’ils ne sont pas libres. Mais le problème, c’est que personne n’est tellement libre dans la société aujourd’hui et les gens le sont de moins en moins. Et je pense que ce qui est le plus intéressant là-dedans, c’est ça. C’est ce qui consiste à élargir la réflexion pour dire que ce n’est pas un film uniquement sur la prison, mais c’est un film sur la liberté. Et qu’est-ce que c’est que la liberté ?Et qu’est-ce que c’est que se battre pour sa liberté ?
David Dufresne
Et est-ce que le livre posé là, qui est celui qu’on entend à la fin, tu ne crois pas aussi malgré tout qu’il y a une forme d’amertume ? On peut l’entendre évidemment très bien, mais de nostalgie, tu laisses son émotion quand tout d’un coup on sent qu’il se revoit jeune et que ça le submerge. Et est-ce que tu ne crois pas qu’il y a aussi peut-être un petit peu cette part-là qui atténue finalement son discours, la part d’un vieil homme qui sait qu’il a atteint un certain âge. Et est-ce que là il n’y a pas un petit message de désespoir qui est finalement qu’on pourrait un peu discuter ? Est-ce que tu t’es posé cette question-là au montage
David Dufresne
La résignation, voilà. Merci pour le terme que je cherchais.
Nicolas Drolc
Bien sûr, je me suis posé cette question, mais je crois que ce n’est pas tellement la nostalgie d’une jeunesse, c’est plutôt l’amertume de voir l'époque se dépolitiser de plus en plus. Pas seulement en ce qui concerne les prisons, mais toutes les luttes. Alors après, on peut en discuter, parce que la repolitisation des minorités, c’est quelque chose qui resurgit dans l’histoire, un peu de façon cyclique. Mais effectivement, je pense qu’il y a quelque chose de l’ordre d’un constat d'échec lié Il y a vraiment une question d'époque, une question générationnelle et d’avoir, pour Serge Livrozet, vécu le bouillonnement révolutionnaire des années post-68, ou pré-68 et post-68, et se retrouver à revenir là-dessus en 2010 à peu près. Donc c'était avant les gilets jaunes, avant tout ça. Une époque qui était quand même assez dépolitisée à ce moment-là. Bon, je pense que c’est plus de ça dont il s’agit qu’un regard nostalgique, individualiste si tu veux. Je ne sais pas si c’est très clair.
David Dufresne
Mais si, c’est clair, c’est clair. Moi j’ai été particulièrement touché par ce qu’il dit, par le distinguo qu’il porte entre légalité et légitimité, que je trouve très bien. Mais dans le tchat, pendant qu’on diffusait le film, des gens disaient qu’on pourrait retenir pratiquement chacune de ses phrases. Comment as-tu retrouvé tous ces gens ?
Nicolas Drolc
Le point de départ, ça a été le premier détenu que j’ai retrouvé, qui est Richard Bauer, qui témoigne devant son tube de Ventoline et une bière forte discount du Lidl qui s’appelle la Grafenwalder. Et Richard Bauer, en fait, il était dans l’annuaire, dans les pages blanches, et moi j’avais compulsé les minutes du procès de la mutinerie de la prison de Nancy, dans lesquelles il apparaissait à plusieurs reprises, lui et plusieurs autres détenus. Et en fait, c'était vraiment ça. Le projet de départ de ce film, c'était de dire : bon, moi j’ai grandi à Nancy, je passais tous les jours devant la prison Charles III pour aller au collège. Et il y a quelque chose de l’ordre de la proximité, facile potentiellement à retrouver des gens. Ce ne sont pas des régions où forcément ça bouge beaucoup. Donc, les gens qui étaient en prison en 72, potentiellement, habitent encore dans le coin. Et Richard Bauer, c'était le premier que j’ai retrouvé comme ça, vers 2012, parce que son nom était dans les rapports de police, dans les minutes du procès, etc., et parmi d’autres noms. Mais en tout cas, il n’y avait pas d’homonymes dans l’annuaire, contrairement aux autres qui en avaient beaucoup. Et donc, je lui ai téléphoné sur son fixe et je lui ai demandé : « Qu’est-ce que vous faisiez le 15 janvier 1972 ? » Et il m’a répondu du tac au tac. Il m’a dit : « Bah, j'étais sur les toits de la prison Charles III et j'étais un des derniers à en être descendu. Et si l’histoire vous intéresse, etc. » Et c’est comme ça qu’on s’est rencontrés. Et c’est comme ça que la faisabilité du film a été déterminée. En fait, c’est par cette rencontre-là de ce premier ancien détenu qui m’a aiguillé vers d’autres, en l’occurrence vers Jacky Hoffman, qui lui était l’ami d’enfance de Roberto Suso, qu’il connaissait très bien et avec qui il était toujours très très proche. Et le casting, entre guillemets, s’est fait au hasard de ces premiers coups de fil aux alentours des années 2010.
David Dufresne
Donc ça, ce sont les détenus. Mais il y a un surveillant de prison dont j’ai oublié le nom. Là je ne l’ai pas noté.
Nicolas Drolc
Christian Paillot. C’est intéressant, c’est un autre mode de fonctionnement. C’est-à-dire qu'à l'époque, j’avais fait passer un entrefilet dans la presse régionale, dans l’Est Républicain Lorrain, pour expliquer que je faisais ce projet de film et que je cherchais des documents amateurs. Et les documents amateurs, en l’occurrence, j’en ai retrouvé un. C’est une bobine Super 8 qui a été filmée par un quidam à Nancy qui avait lu l’article et qui avait dit : « Oui, moi j’ai filmé la mutinerie de la prison de Nancy, j’ai conservé cette bobine de super huit et je peux vous la fournir. » Et donc ce quidam avait répondu à l’annonce, à l’appel entre guillemets, et un autre quidam avait répondu à l’appel. C'était ce surveillant qui avait écrit au journal en disant : « Voilà, moi je… j'étais surveillant à Toul à cette époque-là, j’ai vécu la révolte au plus profond de mes tripes et j’aimerais la raconter. » Donc, c’est le surveillant qui s’est proposé. Ce n’est pas moi qui suis venu à lui, c’est lui qui est venu à moi. Ce qui est différent des autres intervenants du film.
David Dufresne
Ce qui éclaire. Alors parce que, quand j’ai vu le film la première fois, j’avais l’impression que tu le connaissais tellement. Il est tellement partageur, tellement il a envie d’expliquer ce qu’il ressentait. Et c’est ce qui, à mon sens, donne aussi beaucoup de force à ton film : on a les deux côtés de la barricade.
Nicolas Drolc
Oui, c'était important pour moi et ça a été difficile à porter lors des diffusions, parce que c’est un film qui a été projeté dans des cercles bien souvent militants, purs et durs, anti-carcéraux, etc., et qui avaient un problème avec ça, avec le fait qu’il y ait un surveillant. Et moi j’ai toujours défendu ça, parce qu’en fait, d’un côté, d’ailleurs, c’est quelqu’un qui a aussi une expérience de détenu. Il le dit de façon un peu subtile à la fin, mais il dit : « Moi aussi, j’ai été incarcéré. » Et il a été incarcéré après avoir été surveillant, évidemment à la prison militaire de Metz, parce qu’il ne pouvait pas être incarcéré là où il avait travaillé. Mais pour moi, c'était hyper important de montrer que, dans l’univers carcéral, la condition sociale des détenus et des surveillants était finalement la même. Oui, on voit bien au début du film, quand chacun raconte son histoire, c’est la même histoire pour les anciens détenus et pour le surveillant. Et pour moi, c'était extrêmement important de donner la parole à un acteur de la répression, entre guillemets, un acteur de la répression un peu particulier puisqu’il est quand même en soutien. On le comprend, avec les détenus ?
David Dufresne
Oui, bien sûr, bien sûr. Je vais bientôt poser des questions du tchat. Il y en a une qui demande si j’ai eu ce genre de souci avec Un pays qui se tient sage. Oui, absolument. Évidemment, il y a un moment où, effectivement, parfois, quand tu donnes la parole à tel ou tel, selon le cercle de spectateurs, les réactions ne sont pas les mêmes. Et tout à l’heure, j’expliquerai comment on s’est rencontrés avec Nicolas, parce que, d’une certaine manière, c’est lié par nos films. Et si c’est pour rigoler, on dira ça tout à l’heure. J’aurai des questions par la suite à te poser et le tchat en a aussi. Je voudrais juste dire qu’en termes de montage, tu as sciemment attendu le plus possible pour mettre des images couleurs d’archives, j’entends, hein puisque les interviews sont en couleur. Mais il me semble que tout le long du film, tout le début du film est en noir et blanc et la couleur surgit assez tardivement. Est-ce que c’est un choix de montage ? Et si oui, pourquoi ?
Nicolas Drolc
Oui, il y avait la volonté de jouer sur l’esthétique tout au long du film. Enfin bon, comment on fait quand on fait des films et qu’on s’intéresse parce que le problème que tu connais aussi, David, c’est que souvent dans les documentaires, surtout dans les documentaires un peu militants, politiques, le fond prend le pas sur la forme. Et moi j’avais vraiment à cœur d’essayer de faire un film qui soit non seulement qui tienne un discours, mais qui aussi visuellement tienne un discours, etc., à travers les photos, à travers l’utilisation de la musique aussi, qui était quelque chose d’extrêmement important pour moi. Et le surgissement de la couleur de façon un peu crescendo, comme ça, pour monter dans la puissance du propos. Oui, c'était clairement ça.
David Dufresne
J’aime la musique, il faudrait aussi mais j’ai pensé, voilà, comment je l’ai vu, moi : la couleur qui apparaît petit à petit, c’est que, en fait, au départ, c’est du noir et blanc et c’est pour nous faire croire que ça n’existe plus. Et c’est un autre monde, un monde en noir et blanc. Et finalement, la couleur arrive petit à petit pour nous dire Et puisque le propos, c’est la fin de ton film, c’est, je crois, « éternel recommencement » ou quelque chose comme ça. Et finalement tu nous amènes à aujourd’hui, en nous expliquant que certes, les conditions ne sont pas les mêmes, mais le principe reste le même et les questions sont toujours là. Donc c’est comme ça que je l’ai vu. Peut-être que je dis n’importe quoi
Nicolas Drolc
C’est une forme d’actualisation. Oui, tout à fait.
David Dufresne
Alors la musique, on en dit deux mots et après on passe aux questions du tchat. La musique est signée par Monsieur Verdun et Quinze Automates. Monsieur Verdun, en réalité, c’est un autre nom, c’est Nicolas Moog et il a déjà été reçu au Poste. Et ça, je ne vous en avais pas dit, les amis. C’est Nicolas, c’est celui qui a fait la bande dessinée Underground Rockers maudits et nous l’avions reçu il y a déjà un certain temps. Voilà, c’est un petit monde, mais ce n’est pas comme ça qu’on s’est connus avec Nicolas Drolc. C’est ça, je raconterai après. Voilà, c'était le 5 mai 2021, Rockers maudits, Nicolas Moog et Arnaud Le Gouëfflec. Ils étaient ensemble et ici, dans cette musique que je trouve géniale, mais alors absolument géniale. Dans le tchat, certains se plaignaient et trouvaient que c'était trop… Moi je la trouve extraordinaire, quoi. Elle est disponible sur le site, on avait mis le lien tout à l’heure. Alors, des questions ? Des questions d’abord pour l’invité. Est-ce que vous connaissez le travail de Bernard Stiegler et avez-vous essayé de vous entretenir avec lui sur le sujet ?
Nicolas Drolc
Le nom me dit quelque chose, mais j’avoue que là je ne remets pas directement le travail de Bernard Stiegler.
David Dufresne
Ce n’est pas grave, éclairez.
Nicolas Drolc
Moi, parce que le nom sonne comme une cloche, mais je ne vois plus trop laquelle.
David Dufresne
Alors, qu’est-ce que je veux et qu’est-ce que j’ai comme question ? Le forum ou Flux dit : « C’est toujours incroyable comme tout est lié à l’Algérie. L’apprentissage de l’arrêt de la torture par l'État et ses implications en France. » Et il y avait aussi une autre question de quelqu’un qui visiblement avait pris le film en cours et qui disait : « Oui, c’est ultra » qui dit : « Ah, il avait nommé des anciens qui avaient fait l’Algérie à la tête des prisons pour interrogation. »
Nicolas Drolc
Oui, c’est extrêmement important. Ce film mais ces événements y sont autant liés à deux évènements historiques qui sont Mai 68 d’une part, et la guerre d’Algérie d’autre part. Parce qu’effectivement, dans l’administration pénitentiaire, il y avait beaucoup, beaucoup d’anciens d’Algérie chez les surveillants et dans la direction, comme on le voit dans les directeurs de prisons, parce qu’il y avait une forme de discipline, etc. Et il y avait un peu, je pense, aux yeux de l’administration pénitentiaire à l'époque, un gage de fermeté accordé à des gens qui avaient fait leurs classes en Algérie. Et effectivement, c’est extrêmement, extrêmement important et tout à fait lié à l’histoire des prisons, parce que l’histoire des prisons, c’est des histoires de clans aussi. Il y a le clan des Corses, il y a le clan chez les détenus, il y a le clan des anciens d’Algérie. Dans l’administration. Et effectivement, c’est quelque chose qui est infiniment lié à cette histoire-là.
David Dufresne
C’est fondamentalement Mostefa qui te demande : « J’aimerais savoir pourquoi Nicolas s’est intéressé au sujet des prisons et qu’est-ce qui finalement a motivé la création de ce film ? » Alors tu donnes des indices au tout début, me semble-t-il.
Nicolas Drolc
Oui, oui, les raisons, elles sont assez simples. C’est que, en fait, ce sont des images. Mon père, moi, était photographe au Républicain Lorrain, donc c’est un peu la feuille de chou de la presse quotidienne régionale locale. Et il a exercé son métier de photographe-reporter, photographe-tâcheron, en ayant des sujets plus ou moins intéressants à traiter entre 1969 et 2009. Et quand il est parti à la retraite en 2009, il a ramené un paquet de cartons, de négatifs, d’archives, de photos à la maison. Et moi, j’ai commencé à fouiller là-dedans essentiellement parce que je cherchais des photos de Jost Romer, qui jouait au festival de Nancy en 1992 avec les Mescaleros et Screaming Gio Kinski, qui avait joué à Nancy aussi.
David Dufresne
Tout nous ramène au punk rock.
Nicolas Drolc
Voilà, tout nous ramène au punk rock, David, évidemment, et à Screaming Joaquin. Et dans ce contexte-là, je suis tombé sur les photos de la mutinerie de la prison Charles III, qui était un bâtiment que je connaissais très bien parce que j'étais au collège Guy de Maupassant. Alors là, c’est technique parce que, pour les gens qui ne sont pas à Nancy, ça ne leur parle pas. Mais le collège Guy de Maupassant, c'était un collège qui était en centre-ville, comme l'était la prison Charles III. Et le trajet entre mes parents et le collège, entre 1997 et 2001, quand j'étais collégien, c'était quatre fois par jour. Je passais devant la prison Charles III. Et à l'époque, il y avait encore une pratique qui n’existe plus, qui s’appelait les parloirs sauvages. Les familles des détenus venaient garer leur bagnole en bas de la prison et communiquaient avec leurs proches en mettant les mains en porte-voix comme ça. C'était les parloirs sauvages. Et moi j'étais témoin de toute cette activité, cette effervescence qui n’existe plus dans le centre-ville autour des prisons. Et ce sont ces deux raisons concomitantes qui ont fait que j’avais un affect très particulier par rapport au sujet. Et après, bien sûr, pour revenir au punk rock, un affect particulier parce que, quand on s’intéresse à la contre-culture, quand on s’intéresse à la Beat Generation, quand on s’intéresse à Allen Ginsberg, Gregory Corso ou tous les gens de la Beat Generation, ce sont tous des gens qui ont fait de la prison à un moment ou à un autre. Quand on s’intéresse au punk rock ou à Dead Kennedys, etc., on croise le thème de la prison en permanence. La prison, c’est quelque chose qui était pour moi en filigrane de la contre-culture dans laquelle j’ai baigné ado. Donc, il y avait une espèce de cohérence à reconnecter tout ça dans ce film, dix ou quinze ans après, voir et entendre.
David Dufresne
Et il y a des choses que tu as apprises qui t’ont surpris ? Parce que le punk rock dont tu parles, par exemple, ou la culture, donne une vision très, très déterminée de la prison. Est-ce que, en allant voir ces anciens taulards, ces surveillants, tu as fait un pas de côté par rapport à ça, ou est-ce qu’au contraire ça a confirmé ce que tu ressentais ?
Nicolas Drolc
Moi, j’ai énormément appris en faisant ce film parce que je suis allé voir ces gens de façon très très humble, en ne sachant pas ce qu’eux avaient vécu, en en imaginant un peu. Mais je veux dire, là, j’ai vu qu’il y avait beaucoup de réactions sur le tchat, sur la haie d’honneur après la mutinerie, après la révolte où ils sont revenus à Nancy et où ils ont eu droit à la haie d’honneur. Bon, mais ça, c’est quelque chose que j’ignorais complètement. Beaucoup de choses que j’ignorais complètement. Donc moi j’ai ouvert les micros et j’ai ouvert mes oreilles et j’ai appris énormément en faisant ce film.
David Dufresne
Alors je prends d’autres questions. Mais en attendant, est-ce que tu veux bien ? Pour la première fois, je vais mettre à contribution l’invité. Les Mutins, tu sais, nous donnent de temps en temps, même pas de temps en temps Ils m’ont livré deux grosses caisses de DVD que je fais gagner aux gens qui nous regardent. Et donc là, j’en ai… J’en ai trois de Sur les toits. Je les avais gardés précieusement. Donc je te propose de les faire gagner et de temps en temps tu me tu dis « tirage au sort » ou tu dis ce que tu veux à mot et on fera le tirage au sort. Est-ce que tu es d’accord avec ça ?
Nicolas Drolc
Ben banco ! Vendu alors, vendu.
David Dufresne
Alors vendu. Donc admettons que je t’explique comment ça fonctionne. Donc là j’envoie dans le tchat la procédure, parce qu’il y a une procédure. Donc tout le monde doit taper dièse, corruption, puis à un moment donné, Nicolas, tu dis « banco » et je fais le tirage et on en fera trois comme ça. Si, si t’es d’accord.
Nicolas Drolc
Ok.
David Dufresne
Alors là, il faut attendre un petit peu que chacun Ils sont en train de se faire à manger, ils font autre chose tout en nous écoutant. Donc voilà, ils arrivent, ils arrivent sur le tchat et voilà. Donc voilà, comme ça c’est trois DVD que moi ensuite j’envoie. On te pose la question : un passage coupé au montage que tu voudrais partager éventuellement ?
Nicolas Drolc
Oui, alors bah j’en ai un et c’est facile parce que j’ai projeté le film hier à Nancy et je l’ai revu. Je ne l’avais pas revu depuis très longtemps, donc c'était un peu la répétition générale. Et j’ai parlé de ce passage, un passage qui a été coupé au montage, qui n’a pas trouvé sa place, qui m’avait particulièrement touché.
David Dufresne
C’est pour ça que c’est aussi bon ce soir.
Nicolas Drolc
C’est parce que je suis interrogé par quelqu’un de très bon.
Nicolas Drolc
Un passage qui m’avait vraiment interpellé et qui n’a pas trouvé sa place malheureusement dans le film, c’est quand j’avais demandé au surveillant et ça rejoint ce que je disais tout à l’heure : « Mais quand tu t’es retrouvé surveillant, t’as forcément croisé un type avec qui tu avais travaillé aux agglos, qui est venu en tant que détenu ? » Il m’a dit : « Bah bien sûr, c’est arrivé. Un jour, j'étais à Toul et je vois arriver un gars. Je le connaissais des agglos. Je lui ai dit : je te donne du tabac, je te donne des cigarettes. » Donc ça, ça m’avait… C’est dommage même que ce ne soit pas dans le film, parce que c'était extrêmement révélateur de ce que je décrivais tout à l’heure. Tout ça, finalement, c’est le même milieu social. Voilà, donc les gens qu’on connaît qui ont commencé à travailler dans des métiers extrêmement pénibles, comme fabriquer des agglos, payés à la pièce, des agglos de 20, 20, 40 ce sont les dimensions, puisque le surveillant se souvenait des dimensions. Et ça, ça m’avait vraiment marqué. Je trouve ça dommage, avec le recul, que ce passage ne se soit pas retrouvé dans le film.
David Dufresne
Alors, tu l’as peut-être vu, il y a eu pas mal d’interrogations sur aujourd’hui. Est-ce que, d’abord, tu connais la situation des prisons aujourd’hui ? Est-ce que tu peux en parler ou tu ne te considères pas comme légitime par rapport à ça ? Et à ce moment-là, peut-être que le tchat peut donner des informations. Ou est-ce que tu as pu montrer ce film en prison ? Est-ce que tu as visité des prisons et des maisons d’arrêt ou pas ?
Nicolas Drolc
Je n’ai jamais pu montrer ce film en prison. Il en a été question à un moment. J’ai été en contact avec, c’est comme ça que ça s’appelle, le poste, le médiateur culturel de la prison, la nouvelle prison de Nancy, qui s’appelle d’ailleurs une prison, mais un centre pénitentiaire. Parce que le centre pénitentiaire, ça fait un peu comme le centre balnéaire. Donc c’est pour ça que c’est un peu Ripolin qui politise.
David Dufresne
C’est un peu comme un hôtel de police.
Nicolas Drolc
Ça ne s’est jamais fait. Et pour répondre de façon très honnête, non, je ne me sens pas légitime dans la mesure où je n’ai jamais été incarcéré moi-même. Et il y a peut-être des gens dont, au fil des discussions, qui l’ont été. Après, j’ai fait beaucoup de débats, donc j’ai mon point de vue sur la question des prisons aujourd’hui, et c’est le point de vue qui est dans le film, c’est le point de vue de Serge Livrozet à la fin, quand il dit qu’on mette des tutus, des nanas en tutu à la télévision ou du chauffage, ou la place des jeunes en prison, ça ne changera rien au problème fondamental qui est ou ce que dit aussi Henri Leclerc dans le film, que c’est inhumain de priver quelqu’un de liberté. Je pense que la prison aujourd’hui, elle est différente de celle qu’elle était, de ce qu’on voit dans le film. Parce que, comme on peut dire, l’hôtellerie y est meilleure potentiellement. Mais l’individualisation des détenus y est sans doute beaucoup plus forte. La sur-médicamentation des détenus qu’on appelle… Et là, on peut faire le parallèle avec les hôpitaux psychiatriques, parce que c’est la même chose, c’est un lieu d’enfermement. Le fait que les détenus soient quand même beaucoup médicamentés.
David Dufresne
Ce qu’on appelait la camisole chimique.
Nicolas Drolc
La camisole chimique, exactement, a un peu remplacé les méthodes de force qu’on voit. Cela dit, les gens qui sont coutumiers des émissions de L’Envolée, des écrits de L’Envolée, du journal L’Envolée savent très bien qu’il y a des prisons dans lesquelles on tape énormément, encore physiquement, sur la gueule des mecs. Donc il n’y a pas que… il n’y a pas que la camisole chimique, il y a aussi des coups de poing dans la gueule. On peut dire que le garde des Sceaux sous Chirac en 2002, c'était Dominique Perben, c’est ça ? Oui David, tu confirmes peut-être, qu’il a créé les ÉRIS. Les ÉRIS, ce sont les robocops des prisons, c’est les CRS de la prison, qui interviennent quand il y a une vague tentative de début de révolte en prison de façon extrêmement violente. Ils interviennent et règlent le problème très rapidement.Et ce que moi je peux dire par rapport à ce qui est dans le film et au niveau architectural, c’est que la prison de Charles III, elle avait été construite C'était peut-être même des anciennes manufactures de chips, quoi. Mais ce n'était pas pensé à la base pour être forcément une prison. Et le fait que les détenus aient pu accéder aux toits et jeter des tuiles sur le toit, en plein centre de la ville, ça a fait cas d'école pour la construction des nouvelles prisons. On a dit : « Bon, maintenant, déjà, on n’est plus dans le centre-ville. » Il n’y a plus de tuiles sur les toits et d’ailleurs il n’y a plus de toit non plus parce que ce sont des toits plats. Donc les prisons d’aujourd’hui sont pensées structurellement, d’un point de vue des architectes, de telle sorte qu’il est très compliqué de s’y révolter. Et le pouvoir a pensé aux moyens, qui sont les ÉRIS, qui sont l’individualisation excessive des types en cellule. Là, on voit bien, quand Jacky Hoffman raconte dans le film qu’on était dans le réfectoire ou dans le dortoir, on était à dix autour de la table à discuter de comment on fait quelque chose, comment on bouge là-dedans. Aujourd’hui, je pense que c’est extrêmement compliqué de faire quelque chose de similaire dans les prisons, parce que les types ne se retrouvent jamais à dix. C’est ce dont tous les avocats se plaignent, qui disaient à l'époque : « On rentrait dans les prisons, c'était » Aujourd’hui, les avocats entrent dans les prisons, ils passent un badge à l’entrée, ils ne croisent aucun être humain, jusqu'à arriver éventuellement à la cellule individuelle où ils vont voir le type qu’ils viennent défendre. Donc, moi, mon point de vue c’est ça, c’est que le pouvoir a tiré des enseignements extrêmement précis, concrets de ces révoltes-là et que les nouvelles prisons sont faites de telle sorte que ce qui a permis ces révoltes possibles ne le soit pas aujourd’hui.
David Dufresne
On nous dit dans le tchat : la privatisation des prisons. Alors aujourd’hui, on n’a pas en France de prisons privées comme aux États-Unis. Il se trouve que, au moins un de mes premiers documentaires, c'était sur ces questions-là, mais après plusieurs vallées, ça se passait au Colorado,. En revanche, il y a ce qu’on appelle le partenariat public-privé qui est devenu massif. Tu parlais d’hôtellerie tout à l’heure. On n’est pas loin de la privatisation aux États-Unis.
Nicolas Drolc
La privatisation, ça veut dire qu’en fait, le prisonnier est la marchandise, c’est ça que ça veut dire, oui, et qu en gros, ça veut dire aussi que les prisons font vivre. Et ce qui est un peu vrai en France, ce qui était un peu vrai à Toul, le surveillant
David Dufresne
C’est ça, c’est ce qu’on comprend bien, ils font vivre, font vivre toute une économie locale de personnel, et ça c’est le problème global.
Nicolas Drolc
C’est-à-dire que c’est le problème que si on supprime le chômage, qu’est-ce qu’on fait des gens qui travaillent à Pôle emploi ? Si on guérit tous les cancers, qu’est-ce qu’on fait de tous les gens qui travaillent ? Donc c’est toujours le même problème, que le malheur des uns crée aussi, bien sûr, l'économie des autres. Et la prison pose cette question-là, comme la pose l’hôpital, comme le pose l’ANPE et compagnie enfin, Pôle emploi.
David Dufresne
Aurore te disait tout à l’heure : suppression des colis de Noël et dire alors il faut réclamer la même chose à cause de la pandémie, COVID. Alors si, je ne suis pas au courant de ça, je ne sais pas si Bon, ok, je ne sais pas si ici il y a, dans le tchat, des juges, des gens qui sont au courant de ça ou pas. Alors Nath la Gitane te dit : « Merci beaucoup d’avoir fait le lien avec brio entre le destin carcéral et la condition sociale. Mais est-ce qu’il n’y a pas ici un angle mort de la recherche sociologique contemporaine ? Comment croire, depuis Foucault, depuis Sicler dont il était question tout à l’heure, que cette évidence ne peut être pensée que par d’anciens détenus ? »
Nicolas Drolc
Oui, je pense que c’est le problème de fond quand on touche à la question de la prison, c’est : qui parle à la place de qui ? Et c’est le problème qui s’est posé avec le Groupe Information Prison, avec Daniel Defert et Michel Foucault, etc. C’est que des intellectuels parisiens qui ne vont pas en prison, dont aucun des membres de la famille ne va en prison, pensent à la place et parlent à la place des prisonniers. Et quand le Comité d’action des prisonniers est arrivé, le propos était précisément celui-ci, de dire : « Maintenant, merci, merci les intellectuels d’avoir légitimé, entre guillemets, le point de vue des détenus. Mais le problème des prisons appartient aux prisonniers. » Et moi, je suis dans cette position-là. C’est-à-dire que je n’ai jamais été incarcéré, dans ma famille, personne n’a jamais été incarcéré. Donc c’est très, très, très illégitime pour moi de faire un film sur la prison et c’est même gênant.C’est même problématique. C’est que je parle de quelque chose que je ne connais pas, donc j’en parle C’est pour ça que ma démarche consiste à aller voir des gens qui connaissent, mais aussi des intellectuels qui ont réfléchi. Je pense qu’il faut les deux et qu’il faut trouver le juste équilibre entre les deux. Mais je pense qu’à un moment donné, de même, c’est tout ce qui s’est passé Je veux dire, c’est le problème de fond du marxisme et compagnie. Il y a un moment donné, en fait, les problèmes des ouvriers concernent les ouvriers. Les problèmes des prisonniers concernent les prisonniers. Donc, effectivement, là-dessus, moi je me positionne comme étant assez illégitime et je ne sais pas si ça répond très bien à la question qui est posée, mais il y a toujours ce problème de fond quand on touche à la question de la prison en disant : « Mais… mais vous êtes qui pour parler de la prison ? » À partir du moment où vous n’y avez pas été. Et c’est pour ça que Serge Livrozet, à la fin, apparaissait comme l’intervenant idéal parce qu’il réunissait un petit peu toutes les casquettes : il réunissait la casquette de l’ancien détenu, du fils de prostituée de condition sociale extrêmement modeste, qui devient intellectuel en prison, donc qui chapeaute un peu tout ça.
David Dufresne
Et dont le livre est, si j’ai bien compris, ton film, préfacé par Foucault.
David Dufresne
Alors, il y a, dans le tchat, des précisions qui sont apportées sur les situations exceptionnelles concernant les colis, les tentatives d’annuler des colis de Noël à Corbas, à Lyon, notamment en 2021. J’entends tout à fait la question de la légitimité. Elle se pose à chaque documentariste et à chaque écrivain. Enfin, dès lors que bon, après, je dis à titre personnel, je suis persuadé qu’il faut un mélange des genres. La logique de dire que la prison ne doit être discutée que par les prisonniers, comme l’immigration par les immigrés Là, je réponds donc : la Bourgogne aux escargots, il n’y aurait que les escargots qui pourraient parler de la Bourgogne. Je trouve ça toujours limité. Mais il y a toujours ce moment, évidemment, où essayer et c’est normal et c’est presque des moments de tension qui peuvent être beaux où, à un moment donné, les principaux intéressés, tout d’un coup, ont la parole et disent : « Bah maintenant, c’est à nous de parler. » Et ça se comprend. Mais ce que je veux dire, c’est qu’on ne peut pas reprocher à celui qui déclenche le débat de l’avoir déclenché, quoi.
Nicolas Drolc
Bien sûr, bien sûr, et d’ailleurs c’est ce que Serge dit, c’est ce que Serge Livrozet dit, c’est qu’il a été extrêmement reconnaissant du fait qu’il y ait des intellectuels qui s’intéressent à la question carcérale et que lui, en tant que détenu, de lire, de rentrer en correspondance avec Michel Foucault quand il était à la centrale de Melun en 1971 et la création du Groupe Information Prison, du GIP pour lui, c’était quelque chose d’extrêmement bénéfique. Et il disait souvent, par rapport à ça, il me disait souvent : « Tu sais, quand tu as le nez collé à l’assiette, tu ne vois pas ce que tu bouffes. » Et c’est un peu ça. Et il faut quelqu’un qui est au-dessus de toi, qui dit : « Regarde ce qu’il mange, lui, ce n’est pas bon. » Un autre qui ment. Et je crois que c’est effectivement une interaction permanente entre les uns et les autres. Mais que le danger dans tout ça, c’est que des intellectuels se placent au-dessus et parlent à la place d’eux.
David Dufresne
Absolument, absolument. Je suis entièrement d’accord avec toi. Il va falloir penser à faire gagner un deuxième DVD et on nous dit qu’il n’y a plus d’escargots en Bourgogne. Vous avez fait ce travail avec brio, très respectueux de l’humanité de chacun. La question de l’éloignement. L’éloignement est un problème supplémentaire. Alors là, ça concerne les prisons aujourd’hui, concernant les prisonniers politiques basques, par exemple, la question du rapprochement est centrale dans la résolution du conflit. Selon les collectifs de soutien aux familles, il ne me semble pas que dans ton film, au moment des émeutes des prisons françaises, donc de 1972, cette question était soulevée, la question de l’éloignement des familles.
Nicolas Drolc
Si, ça l’était un petit peu déjà, mais je crois que c’est bien pire aujourd’hui. Effectivement, il y a vraiment la volonté, pour l’administration pénitentiaire, de faire chier. D’après ce que j’ai compris, d’emmerder un maximum les familles en faisant des transferts et en faisant en sorte que les détenus soient très loin et que les familles aient à faire 3 heures de train, 2 heures de RER, pour aller visiter leur proche. Mais je crois que c’était déjà un peu le cas à l’époque. Ce n’est pas vraiment une question d’éloignement, mais Daniel Defert, le petit copain de Michel Foucault, qui est à l’origine du Groupe Information Prison avec Michel Foucault, et qui intervient dans le film, le raconte : il y avait une mère de famille qui venait tous les week-ends voir ses fils à Fleury-Mérogis et qui ensuite repartait de Fleury jusqu’au 285 rue de Vaugirard à Paris, pour voir Michel Foucault et lui raconter les bribes d’informations qu’elle avait eues, qu’elle avait pu obtenir au parloir sur la prison de Fleury et quand il le dit, il explique qu’il y avait un militantisme des familles qui était assez incroyable. Et je pense que c’était révélateur du fait que les familles, à l’époque, étaient déjà habituées à faire des trajets pas possibles d’un endroit à l’autre pour intervenir, pour aller voir leur clan, leurs proches d’une part, et ensuite pour aller voir Michel Foucault d’un autre côté. Je ne sais pas si ça répond clairement à la question, mais je pense que l’administration pénitentiaire a toujours compris que le transfert de prisonniers est quelque chose qui est décidé par eux sur des motifs qu’eux décident, sur des injonctions, des sanctions. Au prétoire, on dit : « Vous quittez telle prison et vous allez dans telle prison, qui est géographiquement très éloignée de là où vous vivez, et vous n’avez pas votre mot à dire. » C’est une manière de casser un peu plus le détenu et de casser un peu plus la famille de l’autre côté en disant : « Maintenant, si vous voulez venir au parloir pour parler, très peu de temps » Les parloirs, en général, ça ne dépasse pas le quart d’heure ou les 20 minutes, c’est moins long qu’Au Poste. Donc, il y avait cette volonté-là, clairement, et c’est révélateur de ce qu’est la prison, c’est-à-dire… ce sont les sanctions, les petites sanctions tacites qui s’additionnent à la grande sanction de la privation de liberté. Vous allez être privés de liberté, mais vous allez être privés de vie sexuelle. Vous allez être privés de proximité avec vos proches. Vous allez être privés de tout un tas de privations annexes. La pire des privations est celle de la privation de liberté, qui va s’ajouter comme ça au fur et à mesure. Et l’éloignement géographique, ça fait partie C’est dans ce registre-là. Alors, dire : « Bon, on va bien emmerder tout le monde », en sachant aussi que les gens sont souvent des familles de gens modestes qui n’ont pas beaucoup de fric, ça rajoute une contrainte, qui est celle qu’il faut payer le billet de train pour aller de Fleury à Fresnes ou de Fresnes à Loos-lès-Lille ou de la Fémis à Marseille et compagnie. Donc ça s’ajoute.
David Dufresne
Pierre nous dit : « Peut-on parler des conditions d’incarcération ? Surpopulation, cafards, violence. Exemple : la prison de Seysses avec un rapport du contrôleur général des lieux de privation de liberté. » Alors je ne voudrais pas mettre Nicolas dans la position de celui qui nous parlerait des prisons d’aujourd’hui, parce que voilà, il a fait un film sur les prisons il y a 50 ans. Mais il se trouve que j’ai vu que tu avais fait justement avec le contrôleur général des lieux de privation de liberté, Dominique Simonnot. Il me semble, sauf erreur de ma part, que tu as fait une projection il n’y a pas très longtemps.
Nicolas Drolc
Oui alors, moi je n’y étais pas parce que j’ai un boulot salarié qui ne m’a pas permis d’y être.
David Dufresne
Mais tu fais quoi comme métier ? Vigile ?
Nicolas Drolc
Non, je travaille à l’université, à Nancy, je suis technicien audiovisuel et je branche des câbles HDMI dans les projecteurs. Voilà, c’est pas passionnant, mais bon, faut bien gagner sa croûte. Et donc je n’ai pas pu assister à cette projection, mais j’ai souvent échangé avec Dominique Simonnot, qui était pour moi quelqu’un d’extrêmement important, dont je lisais les textes, les « coups de barre » dans Le Canard bien avant de faire Sur les toits et qui avait eu la gentillesse et la générosité de porter un peu le film, de l’épauler. Et ça fait partie des retours. Quand on disait tout à l’heure « J’ai vu Abdel F. », et Dominique Simonnot… Ben ça fait partie des gens quand ils m’ont dit que le film était réussi et important, C’était plus que gagné. C’était presque bouleversant, parce que ce sont des gens que je connaissais avant d’avoir fait ça, et dont je n’étais pas à ce débat à regret. Mais je les ai écoutés parce qu’il a été enregistré. Et je suis extrêmement touché que ce film, étant quelque chose d’un peu daté, permette de réfléchir à ce qui se passe aujourd’hui. Pour moi, c’est ça qui est important, parce que c’est toujours le risque, quand on fait un documentaire avec une portée un peu historique, qu’il se retrouve comme quelque chose de muséal, de figé dans le temps, dans un musée, quoi. Et alors, le fait que Dominique Simonnot puisse s’emparer de ce film dans un débat pour nourrir la réflexion quant à ce qui se passe aujourd’hui, ben c’est extrêmement gratifiant, évidemment. Parce que ça veut dire que le débat continue. C’est ce qu’on est en train de faire en ce moment.
David Dufresne
J’ai eu l’occasion à plusieurs reprises ici d’expliquer que Dominique Simonnot a été chef à Libération, il y a fort longtemps, et que nous avons travaillé ensemble sur l’occupation de l’église Saint-Bernard.
Nicolas Drolc
Voilà, on faisait une quotidienne, une émission Là, on faisait une chronique quotidienne sur Savannah, on dormait là-bas et à coups elle écrivait, à coup écrivait, et puis voilà. Et on était là, notamment le fameux jour d’août 96, de l’évacuation à coups de hache par les gendarmes mobiles ou CRS, je sais plus. Et Dominique ne le sait pas, mais je vais l’inviter au Poste. Voilà, donc ça répondra… ça répondra aux questions de Pierre et autres sur la question des prisons. Aujourd’hui, je ne vais pas te croire beaucoup plus légitime et beaucoup plus intelligente que moi pour répondre à ces questions, effectivement, c’est sûr.
David Dufresne
Je vais te poser encore une ou deux petites questions, si tu veux bien. Nicolas, il y a une chose qui est très intéressante, évidemment, dans ton documentaire, c’est qu’il y a une persistance. Il y a la persistance des prisons, évidemment. On ne peut s’empêcher de réfléchir à aujourd’hui. Et puis il y a des mecs, on les voit plus aujourd’hui, mais leur nom résonne, et on les a encore vus il n’y a pas si longtemps, même. Je crois qu’il y en a un qu’on voit encore. Il y a Mougeotte, il y a Elkabbach, il y a PPDA. Quand tu montres ça, est-ce que tu le fais sciemment en te disant « Madeleine de Proust » ou « Ça fera sourire les gens », ce sera rigolo comme un clin d’œil, etc. ? Ou est-ce que tu veux dire autre chose ? Est-ce que tu veux nous dire quelque chose sur le discours médiatique ?
Nicolas Drolc
Non, je veux dire bien sûr, je veux dire autre chose. Je m’inscris dans une tradition qui est celle de la critique des médias. Moi, quand j’avais seize ou dix-sept ans, à l’époque, c’était encore des VHS. J’avais pris à la médiathèque la VHS de Pas vu, pas pris de Pierre Carles. Ça a été pour moi un type important dans mon parcours de documentariste, entre guillemets. Parce que voilà, se tenait là un discours de critique de la sphère médiatique qui m’intéressait énormément. Et je pense que Sur les toits, il y a cette dimension-là. Il y a une dimension de critique médiatique, aussi, de critique Et avec le recul, c’est encore plus évident de la naïveté avec laquelle ces gens-là ont pu traiter ces questions-là à l’époque, du haut de leur tour dorée, de leur confort acquis de journalistes plus ou moins reconnus à l’époque. Et il y a notamment un passage que j’ai laissé sciemment en suspens dans le film : ce n’est pas Elkabbach, ni Mougeotte, ni PPDA, mais c’est un journaliste anonyme. Je ne sais plus à quel média il est rattaché.
David Dufresne
Je veux dire oublier
Nicolas Drolc
Oublier, Critère, ou peu importe, qui interroge un détenu, qui dit : « Mais vous y étiez, vous, à Charles III, à la prison de Nancy ? » « Oui, j’y étais. » « Et vous y étiez, mais pour quel motif vous avez été incarcéré ? » Il répond : « Un vol de mobylette. » Et le journaliste lui répond : « Et vous avez réussi à vous réinsérer ? » Et l’interview s’arrête là. Et pour moi, c’est assez révélateur de la stupidité que pouvaient avoir les journalistes, qui peuvent dire qu’ils ont toujours raison, peut-être même plus aujourd’hui. Et je veux dire, là, on peut faire des parallèles avec tout ce qui s’est passé depuis, que tu connais très bien, David, et que tu as largement commenté dans ton travail et dans ton film, un peu Séquence, c’est-à-dire le traitement médiatique qui est accordé aux mouvements de révolte, peu importe lesquels, ce dont il s’agit.
David Dufresne
Oui, bien sûr.
Nicolas Drolc
Et c’est effectivement quelque chose que j’ai fait sciemment. Et je me souviens d’avoir eu ces discussions avec Olivier Azam, que tu connais bien, des Mutins de Pangée.
Nicolas Drolc
Pierre Carles, il fait de la critique des médias, et moi je m’en défends en disant : « Mais tu sais, moi aussi je fais de la critique des médias. » Dans Sur les toits, c’est la même chose. Il y a une filiation claire dans la manière dont c’est montré. Simplement, ce n’est pas attaquer frontalement, au spectateur de faire juge du degré de stupidité de ces mecs-là à cette époque-là.
David Dufresne
Alors, pour terminer, je voudrais quand même évoquer comment ça se fait que là, j’ai pas mon truc ? Je voudrais évoquer comment aussi on s’est rencontrés. Alors peut-être que toi, tu peux le raconter, ce serait peut-être plus rigolo que toi, tu le saches, toi, tu le fasses, si tu veux bien. Est-ce que tu veux raconter comment on s’est rencontrés ?
Nicolas Drolc
Avec plaisir.
David Dufresne
Alors, ça n’a rien à voir avec les prisons.
Nicolas Drolc
Rien à voir avec les prisons. On s’est rencontrés, comme tu l’as un peu évoqué, en introduction de la projection à Toulouse, au Fifi, Festival International du Film Grolandais, en septembre 2020. C’est bien ça. Après les confinements. Et toi, tu venais présenter Un pays qui se tient sage en ouverture du festival, et grâce à Maxime Lachaud, qui est programmateur au Figaro, on s’est croisés parce que Maxime Lachaud avait programmé un film que j’ai fait en collaboration avec lui.
David Dufresne
Un film génial.
Nicolas Drolc
Enfin, un film sur un groupe de rock tout à fait obscur des années 90 qui s’appelle The Country Teasers. Et voilà, enfin, un film qui finalement rejoint peut-être certaines thématiques de ces films-là, je pense.
David Dufresne
Bien sûr, bien sûr.
Nicolas Drolc
Je pense d’une manière un peu plus bancale, mais pourquoi pas ? Et voilà.
David Dufresne
Et donc, alors voilà, on se retrouve en terrasse d’un café, en gros. Et le programmateur est un peu gêné et dit : « Je te présente Nicolas. Il a fait un film complètement barré sur un groupe que tu ne dois pas connaître. » Effectivement, c’est un petit groupe. Je vais mettre la bande-annonce quand on sera salués par les gens. La bande-annonce du film, groupe absolument, absolument génial, qui aurait mérité d’être et qui n’est pas non plus Blondin.
Nicolas Drolc
Non, mais il est dans les pages de garde.
David Dufresne
Voilà, voilà, ça a été dit.
David Dufresne
Et en fait, je trouve que voilà, il y a une sorte de communauté d’esprit, quoi.
Nicolas Drolc
Il y a une communauté d’esprit, effectivement aussi, c’est indéniable. Voilà, moi ça m’avait beaucoup, beaucoup, beaucoup touché que, voilà, que tu connaisses tout ça, que tu connaisses Tim Warren du label Crypt Records.
David Dufresne
Voilà, c’est ça.
Nicolas Drolc
Tu m’avais raconté qu’il y avait un appartement avec un ascenseur qui arrivait dans l’appartement.
David Dufresne
Je crois que je t’avais dit : « J’ai une affiche de Back from the Grave Party. Warren, c’était un mec qui faisait un label, qui était le label du groupe en question. Je ne sais pas si les gens nous suivent comme précisé. » Et là, ici, c’est ça a complètement jauni. C’est magnifique. C’est ça, c’est les Back from the Grave, tu vois, c’est les cinq premiers qui est la Bible, là, les amis, c’est la Bible. C’est l’Ancien Testament. Et donc ça, c’est une affiche, voilà, qui est au-dessus de mon bureau. Je crois que je t’en avais parlé, tu vois. Je ne pensais pas qu’on en parlerait ce soir.
Nicolas Drolc
Bon, je ne sais pas si les gens suivent, mais en tout cas, nous on suit et on trouve ça excellent.
Nicolas Drolc
Je suis avec ma copine qui est fan des Bug Graves, alors elle est très contente d’entendre ça.
David Dufresne
Alors, on me dit : « Tu nous as perdu, David. » Bon, je vais vous expliquer tout ça. On… Salut Nicolas, merci beaucoup Nicolas, pour avoir pris le temps de nous parler de ton film, de nous avoir autorisé sa diffusion.Bravo pour ce film documentaire, nous dit-on dans le tchat.
Nicolas Drolc
Tous les gens qui ont suivi le débat, merci David, ça fait hyper chaud au cœur.
David Dufresne
Bonne soirée, bonne soirée dans ta bonne ville de Nancy et à un de ces jours !
Nicolas Drolc
Amitiés.
David Dufresne
Amitiés. Bravo ! Bravo !

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