Contestations musicales
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Salut à toi aupostien, salut à toi, aupostienne ! J’ai commencé en musique parce qu’aujourd’hui, on va parler de musique, de chansons, de luttes.Salut à toi, Véronique Servat !
Salut à toi Mathilde.
Donc une émission sur les musiques populaires, sur le rock, sur le rap, sur l’hip-hop, sur les punks, d’ailleurs il y en a plein autour de toi, mais t’inquiète pas, je vais te poser une question là-dessus, je l’ai annoncé. Et donc Véronique Servat est une historienne de la musique, alors je me rends compte que j’ai oublié les livres, je vais chercher parce que quand même normalement je suis censée, et fin de semaine, tout ça. Donc, c’est le bordel, ce début d'émission. Véronique Servat est historienne de la musique. T’as fait une thèse sur les InRocks. On en parlera rapidement tout à l’heure. Mais sinon, tu es l’autrice, d’abord. Alors, c’est un livre collectif que tu as fait avec Étienne Augris, Julien Blottière, Jean-Christophe Diedrich et donc toi. Et ce que là, on voit bien. En lutte, carnet de chants. Qui est une histoire, en fait, où vous partez de chansons et vous en racontez l’histoire et le lien avec la lutte. Et le deuxième, Ce merveilleux bazar pop, j’espère qu’on voit bien aussi, qui est donc sous-titré « Des objets pour une histoire des musiques populaires ». Donc je t’invite pour ces deux livres et je t’invite pour ton expertise absolue en matière de musique populaire. Et la première question que j’avais d’ailleurs annoncée pour présenter cette émission. Donc tu vois, tu as un coussin à côté de toi. Il est très beau. Il est très beau. Je repartirai bien avec. 200 punks attaquent la police. Alors, Véronique Servat, que s’est-il passé ? Quand ça s’est passé ? Pourquoi ça s’est passé ? Peux-tu nous raconter cette histoire ? Je vais essayer, mais elle va nous emmener assez loin.
Alors, par où commencer ? Quand on regarde un petit peu la Une du Parisien, c’est intéressant d’aller regarder la date, déjà. 14 avril 1986, je vérifie quand même, oui. Et puis, le lieu qui est indiqué, c’est une histoire qui se passe à Montreuil, ça tombe bien c’est la ville où je suis installée, moi j’y vis depuis septembre 1985. Donc j’ai pas assisté à cet épisode, puisque j’avais d’autres préoccupations à l'époque, mais le lieu où ça se passe, je l’ai connu ouvert, et j’y ai quelques souvenirs assez vifs de ce qui s’y passait. Deux cents punks attaquent la police, on a appris là, le Parisien, on va le dire rapidement, est en petite panique bourgeoise. Alors pour te dire, pour remonter aux origines de l’histoire, on est à Montreuil, à quelques centaines de mètres de ce qu’on appelle aujourd’hui la place de la Croix de Chavaux, en descendant en direction de Vincennes, et on peut presque remonter pour parler de cette histoire. Jusqu’au milieu du XIXe siècle en fait, un siècle qui vous est cher Mathilde Larrère, n’est-ce pas ? Parce que Montreuil est à l'époque une banlieue qui s’industrialise et en fait à l’angle des rues Marcelin-Berthelot, alors évidemment si vous ne connaissez pas Montreuil, ça vous parlera pas, mais si vous connaissez Montreuil et si vous voulez vous rendre sur les lieux, c’est toujours visible aujourd’hui en fait. Il y a des traces architecturales des endroits où ça s’est passé. Donc on est à l’angle des rues Marcelin-Berthelot et Kléber très précisément. Il y a un établissement industriel qui appartient aux frères Chapal, qui s’installent là. On y fabrique, on y traite des peaux, des peaux d’animaux pour fabriquer des vêtements, fabriquer des chapeaux, ça va de l’opossum, aux lapins, plus communément, on les traite, on les teint, etc. Donc, c’est vraiment un gros bâtiment industriel qui s’est étendu au fur et à mesure du temps et notamment à partir de la fin du XIXe siècle. Et puis, l’activité a un petit peu périclité de cette usine. Elle a fermé en 1968, elle a cessé quasiment toute activité. Pas totalement, parce qu’il reste quand même les bureaux administratifs qui sont, je crois, toujours sur le site aux 2 rues Marcelin-Berthelot. Et puis à l’arrière du bâtiment, là, au niveau du 15 rue Kléber, on y entreposait encore un petit peu des peaux et puis des meubles qui servaient à l’activité de l’usine. Et en fait, au milieu des années 80, il y a tout un mouvement en région parisienne qui se développe, dit autonome, et qui va venir squatter ce lieu. Tant et si bien que cette usine est aussi investie, en fait les lieux, les bâtiments du 15 rue Kléber sont investis par l’usine acronyme qui signifie Utilisation subversive des intérêts nuisibles aux espaces. C’est un groupe de squatteurs qui s’installe là très précisément en février 1985 et qui va être dans les lieux avant de se dissoudre jusqu'à peu près novembre. Donc il va s’y passer plein de choses, des activités artistiques, des ateliers de théâtre, etc., aussi des activités militantes, notamment de soutien aux foyers de travailleurs immigrés montreuillois qui sont menacés d’expulsion. Et puis ce groupe se dissout… et à partir de novembre 1985, c’est une autre association qui va s’installer là, qui s’appelle Rock à l’usine, qui est aussi liée au mouvement des squats parisiens, mais qui est plus tournée vers l’activité musicale sur place. Donc ils vont y organiser des concerts. 21h, 22h, de 23h à l’aube, effectivement à côté du 15, il est encore, il est encore présent aujourd’hui, il y a un petit pavillon de banlieue tout choupinet avec deux personnes de 55, 60 ans qui sont là, bon on peut imaginer que tous les samedis soir c’est un peu le zbeul quoi dans le quartier quand même, surtout qu’en fait il y a toute une cohorte de groupes qui viennent jouer là, qui aujourd’hui sont assez bien connus. Par exemple ? La Souris Déglinguée, les Bérus, évidemment, les Béruriers Noirs, et puis toute une scène de groupes où il y a des musiciens qui sont communs aux différentes formations, les Hot Pants, les Garçons Bouchers, les Chiwawa, Parabellum, les Endimanchés, enfin bon, ils ont tous des noms un petit peu sympas comme ça. Enfin, en fait c’est une espèce de, comment dire, de vivier du rock alternatif, ce qu’on appelle le rock alternatif français du milieu des années 80. Et donc, très rapidement, en fait, les riverains vont dire oh, c’est un petit problème. Brouille, brouille. Monsieur le maire, c’est un peu, nous, dans notre petit pavillon, c'était un peu compliqué d’avoir ça à côté. Donc ils vont pétitionner, etc. Et le maire va très vite faire des démarches. Le maire Jean-Pierre Brard, à l'époque, qui resta maire très longtemps à Montreuil, fait des démarches en préfecture pour fermer le lieu. Mais, novembre est très hivernal, donc impossible. Ah oui ! Eh oui, impossible de fermer le lieu et du temps, Rock à l’usine en profite, ils organisent plein de trucs, au troisième étage il y a des activités de boxe thaï, enfin, donc c’est un lieu vraiment très vivant qui évidemment accueille un tas de marginaux aussi, mais peu importe, il s’y passe plein de choses, c'était un lieu de l'époque quoi, sauf qu’arriver en mars, très terminé quoi, donc très rapidement en fait. L’activité se poursuit un peu. Moi, dans les archives que j’ai consultées, visiblement Rock à l’usine a fait des démarches aussi auprès du maire pour essayer de trouver une solution, pour avoir un bail, ne serait-ce que précaire, pour pouvoir rester dans ce lieu abandonné. Mais bon, ça n’a pas trop marché. Montreuil, c’est une mairie communiste, donc les activités culturelles, on aime bien voir quand même, on aime bien que ce soit un peu cadré, on va dire. Donc arrive le mois d’avril. Il y a un concert de La Souris Déglinguée qui est programmé le 12 avril, ou le soir, et en fait, la veille, le 11, les squatteurs découvrent que les entrées sont murées, qu’il y a des vigiles qui sont présents là. Et de fait, ils ne peuvent plus rentrer. Après, on ne leur fait pas à l’envers, en fait. Donc, le lendemain, ils rentrent dans les lieux, mais visiblement les perspectives ne sont pas très positives. Donc, ils comprennent que le concert ne va pas pouvoir se tenir. Ils ont du matos dedans, ils ont du matériel pour les concerts, ils forment des jeunes aux techniques d’éclairage, de prise de son, etc., de balance des instruments. Donc, c’est quand même un matériel qui doit être récupéré et protégé, coûteux, bien sûr, qui a nécessité des efforts. Et qu’ils peuvent récupérer éventuellement, donc bon, ils n’insistent pas, ils ressortent, sauf que le soir à 20h, tout le public qui était attendu pour venir voir La Souris Déglinguée sort du métro de la Croix de Chavaux, quoi. Donc là, eux, ils sont peut-être moins au fait, on est en 85, donc il n’y a pas de téléphone portable, il n’y a pas d’internet, ils sont peut-être moins au fait que le concert est annulé, que ça ne va pas avoir lieu, qu’il y a des flics dedans, devant, et que bon donc, ils avancent quand même en direction du site. Et puis les esprits s’échauffent et ça finit en bataille rangée autour de la place de la Croix de Chavaux. Et donc 200 punks attaquent la police. Donc effectivement, il y a des cabines téléphoniques, tu sais, tu te souviens on mettait des pièces dedans, tout ça, des cabines téléphoniques qui sont vandalisées, renversées, c’est la course-poursuite. Bon, il est vrai que beaucoup de gens qui faisaient partie de ce mouvement avaient comme arrière-base, ou première base d’ailleurs, le Forum des Halles. Donc ça se course assez loin dans Paris avec les flics, jusqu’au Forum, tu vois. Et de fait, il y a quand même une bonne centaine de personnes qui sont arrêtées, je crois, ce soir-là, donc qui sont ensuite incarcérées dans des commissariats, voire regroupées dans des conditions, de ce que j’ai compris, assez infâmes. Et puis, vers 3 heures du matin, les flics font monter tout ça dans des cars, ils prennent l’autoroute, et ils en déposent un tous les kilomètres. Mais non ! Alors moi, ma réaction, au départ, je me suis dit : « Moi, les sources que j’ai consultées, on va dire, elles sont beaucoup plus pléthoriques du côté des keupons, si on veut. » Donc, évidemment, je me suis dit, oh là là, qu’est-ce que c’est que cette histoire de déposer des trucs, ça c’est de la mytho, ce n’est pas possible. Mais en fait, j’ai aussi dépouillé le bulletin municipal de Montreuil, qui, on ne peut pas tellement soupçonner d’être là en soutien. Et en fait, en 1986, ils ont fait un numéro, je crois qu’à l’époque, il paraît tous les quinze jours ou tous les mois. Et effectivement, on retrouve d’ailleurs ce visuel dedans, très précisément, d’autres coupures de presse, et il y a une mise au point du maire sur les choses, et sur les événements. Et de fait, il atteste, lui aussi, ce truc-là, à savoir qu’il y a des gens qui ont été arrêtés très tard, enfin qui ont été arrêtés et qui ont été ensuite relâchés entre Soissons et Lille, en gros tu vois. Donc, ah ouais, ils avaient genre cinq francs en poche, ils sont rentrés on ne sait pas trop comment mais pour eux ça l’idée c’était la dispersion pure et simple. Ils n’ont pas porté plainte après ? Ouais non, tu n’as pas trop plainte. J’avoue mon ignorance, mais c’est une histoire en fait assez… elle fonctionne un peu comme une boîte de Pandore quoi, on a l’impression que finalement ça c’est devenu un truc un peu gimmick, c’est un marqueur aussi hein, parce que le punk c’est un mouvement musical qui est né en Angleterre, qui a généré tout un tas de paniques morales hein. Les Sex Pistols ils en ont eu des unes comme ça dans les tabloïds britanniques, tu vois. Mais de fait, quand on creuse un peu, on arrive à avoir une histoire où il y a plein de ramifications super intéressantes quoi.
Mais moi, je n’avais jamais entendu que les flics déposaient des personnes arrêtées…
Alors moi non plus, je t’avoue, mais quand tu commences à le trouver deux trois fois, dans des sources qui sont quand même d’origine assez différente, tu vois, entre le journal municipal, qui ne peut pas être soupçonné quand même de collusion, et puis des fanzines, par exemple, moi je l’ai eu dans plein de fanzines, tu vois.
De la police en fait. Il y a du boulot. Oui, il y a du boulot, mais c’est waouh. Ah ouais, non, je ne savais pas du tout, du tout. Alors, j’avais prévu une question, mais résultat, comme je disais tout à l’heure, tu as fait ta thèse sur les Inrockuptibles. Et forcément, moi, j’aime bien t’entendre parler des Inrockuptibles, mais en même temps, c’était difficile. On n’a pas non plus 20 heures. Tu as fait une très grosse thèse. Donc là, la question que je te pose, c’est un peu « ma thèse en 480 secondes », enfin, j’exagère, mais… qu’est-ce que t’as envie d’en dire, quitte à ce qu’on y revienne après ou au fur et à mesure, mais pour qu’on sache un peu ce premier travail de recherche important que t’as fait ?
Moi, les InRocks, ils me sont tombés dessus avant de faire une thèse, parce qu’en fait, d’ailleurs c’est un point que j’explique quasiment, c’était la première phrase dans l’introduction de ma thèse. Moi je suis un pur produit Inrockuptibles, j’ai biberonné avec les InRocks pendant toutes les années 80, 90. Qu’est-ce que j’ai envie d’en dire ? En fait, c’est un objet dont beaucoup de gens pensent connaître les contours, les InRocks. Sur lesquels circulent tout un tas de stéréotypes. C’est un journal, c’est un magazine de presse musicale, spécialisé dans le rock indé, ultra sectaire, bourgeois, gauchiste, aussi très gauchiste au sens soft quand même. Mais très intransigeant sur ses goûts, très prescripteur, avec une esthétique très austère, des gens qui n’étaient pas du tout ouverts. Et en fait, moi, ce que j’avais envie de faire comme travail, c’est justement d’aller à rebours de ça. Et donc mon travail de recherche, d’abord il a consisté à aller chercher la préhistoire des Inrockuptibles, qui était très peu documentée, et pour laquelle moi je dispose aujourd’hui de sources très précises, en tout cas assez précises. C’est le premier numéro des InRocks qui paraît en mars 86 ; moi, j’ai réussi à remonter jusqu’en janvier 84 quand même. Donc c’était bien en amont, il n’y a pas du tout de journal à l’époque. Ensuite, mon parti pris, ça a été effectivement de faire un peu table rase de ces stéréotypes et d’essayer de déplier, au contraire, tout ce qu’ont pu travailler les InRocks aussi bien en termes, enfin, surtout moi, je me suis surtout penchée sur leurs appétences musicales, en fait. Donc au lieu de l’essentialisme à ce rock indépendant britannique, j’ai essayé d’ouvrir la palette et de montrer qu’en fait les étiquettes de genres musicaux, c’est intéressant, mais ça ne permet pas tellement de comprendre les choses, en fait.Et ensuite, ce que j’ai essayé de montrer, et ça c’était vraiment mon parti pris, je pense, le plus fort, c’est que, à travers un objet de presse musicale, mais aussi ses satellites, c’est-à-dire ses productions discographiques, le Festival des Inrockuptibles et l’émission de radio de Bernard Lenoir, tout ça formant un système plurimédiatique… en prenant cette entrée-là, on peut écrire une histoire du très contemporain parce que les InRocks, ils se sont emparés à travers la musique, la culture, en faisant dialoguer musique et cinéma, musique et bande dessinée, musique et télévision, musique et tout ce que tu veux. Ils ont embrassé l’histoire du très contemporain en fait. Et à travers les étudiants en fait, on peut faire une histoire des années 80 au tournant des années 2010. Moi je me suis arrêtée au moment où ils sont rachetés par Matthieu Pigasse, parce que pour moi, le personnage central de cette histoire, Christian Feuvre, quitte les InRocks à ce moment-là. Donc après, c’est toujours les InRocks mais c’était une autre histoire. Ce n’est pas celle qui m’intéressait.
Alors, je vais partir d’une phrase que j’ai tirée de ton introduction du livre Bazar Pop, et que toi-même d’ailleurs tu tires du titre d’un livre d’un sociologue qui s’appelle Simon Frith. Oui, il a l’impression… on va demander de l’indulgence sur la prononciation. Et cette phrase c’est, il faut prendre au sérieux les musiques populaires. D’où deux questions en une : la première, c’était, qu’est-ce qu’on appelle les musiques populaires ? Et la deuxième, c’était, pourquoi faut-il les prendre au sérieux ? Alors, je vais essayer pour te répondre de lier les deux questions.
J’essaie de bien faire le « TH », t’as vu ? C’est quelqu’un qui a eu un rôle central dans l’histoire, c’est un sociologue, évidemment anglophone, on l’entend, qui a un rôle dans l’histoire des musiques populaires ; il est au centre de ce qu’on appelle dans le monde anglophone les Popular Music Studies, qui sont elles-mêmes accrochées à ce qu’on appelle les Cultural Studies.Comment dire… disons que par rapport à ce qu’on a développé qu’en termes de champs historiographiques en France, on est quand même bien en amont et voilà, lui, son idée effectivement c’est de prendre les musiques populaires au sérieux, de façon à montrer que c’est un sujet d’étude en soi qui va avoir plein de résonances économiques, sociales, etc. Donc en soi, c’est très intéressant de les étudier. Qu’est-ce qu’on appelle musique populaire et pourquoi on utilise ce terme ? Alors c’est pareil, il y a eu différentes musiques populaires ; c’était une traduction en fait de Popular Music. Il y a un passage vers le champ académique français qui se fait par là, par ce biais. L’avantage du terme, ce qu’on appelait au départ musique populaire, c’était plutôt des musiques traditionnelles, musique folk, folklorique, plutôt je dirais régionale. Mais il y a un glissement sémantique qui s’opère au moment des années 50, quand apparaît le rock’n’roll, qui est une musique électrifiée, qui va embarquer dans ses filets tout un pan de la jeunesse étasunienne. Et puis qui va ensuite embarquer tout un pan de la jeunesse européenne parce que des États-Unis à l’Europe, il y a un grand océan qui sert de lien de transmission et le rock’n’roll arrive par ce joli port que tu connais bien qui s’appelle Liverpool et du coup qui va irriguer une scène évidemment incarnée notamment par un groupe comme les Beatles.Et puis ça va devenir un énorme phénomène en fait, en espace entre 1954 et 1963. On passe de Bill Haley à la Beatlemania, donc là il y a un phénomène de société, et puis il y a une… c’est aussi une stimulation économique au niveau de la consommation de tout un tas d’objets qui servent à écouter la musique.Donc, il y a d’autres appellations qui ont été utilisées une fois que finalement le robinet est ouvert. Évidemment, il y a plein de genres musicaux, plein de nouveaux tunnels thématiques qu’on va pouvoir étudier autour des musiques populaires, mais il y a d’autres appellations qui ont été mobilisées pour qualifier un petit peu tout ça : les musiques actuelles, les musiques urbaines, par exemple, mais les musiques électrifiées. Bon, ça n’a pas la même souplesse que les musiques populaires.En fait, quand tu utilises le terme musique populaire, ce qui est très bien, c’est que bon, tu t’ancres dans une école historiographique. Mais surtout, c’est que tu peux attraper finalement la problématique un petit peu par tous les bouts, quoi. Donc, populaire. C’est à la fois ceux qui en écrivent l’histoire, parce que… En fait, ce champ d’études est aussi nourri par tous les travaux de journalistes, d’insiders, d’acteurs, de témoins, qui ne sont pas forcément dans le champ académique, mais qui apportent aussi leurs pierres à l’édifice. Donc ça, ça a un côté intéressant Populaire parce que c’est le succès, c’est la consommation de masse. Ça peut être aussi dans ce sens-là. Parfois, c’est un côté dépréciatif, le côté populaire. Et c’est vrai que dans ce fameux bouquin-là, Taking Popular Music Seriously, je me souviens que quand je l’ai lu, l’auteur fait référence notamment à un moment qui est assez intéressant. C’est le moment où Elton John, en fait, qui est quand même l’archétype d’un chanteur populaire qu’on peut aimer ou ne pas aimer, mais qui est une énorme star qui entre à l’abbaye de Westminster. Elton John est réputé pour sa collection de lunettes. Là, il entre sans lunettes dans l’abbaye de Westminster. Il s’assoit, il a les yeux extrêmement rougis, il s’assoit au piano. Et c’est au moment des cérémonies de l’enterrement de Lady Diana. Qui est plus populaire que Lady Diana, tu vois ? Donc, on est en plein dans le populaire, là. Et il joue au piano la chanson qu’il a composée pour son décès, pour lui rendre hommage, Candle in the Wind. On ne va pas trop en parler sinon on va l’avoir dans la tête toute la soirée. Et il dit que ce moment, c’est un moment où, en fait, le populaire côtoie le sacré, le profane est présent en même temps. L’aristocratique, on rentre finalement… il y a une espèce de mélange qui se fait, qui est intéressant à analyser, qui dit quelque chose de ce que sont nos sociétés, de la façon dont l’art peut s’emparer d’icônes, de figures, toucher aussi au cœur du pouvoir, parce qu’on sait que Lady Diana, sous ses aspects parfois extrêmement légers, il y a quand même des choses autour d’elle qui ont travaillé l’institution britannique au fin fond de sa moelle. Donc du coup, j’ai un peu perdu le fil de mon truc, mais qu’est-ce qui va être populaire là-dedans aussi dans les musiques populaires ? Tu vas pouvoir tracer aussi tout un tas de circulations, de migrations, travailler sur les diasporas, des choses comme ça, tu vois. Ça, c’est intéressant. Le populaire, ça a aussi à voir avec des esthétiques, par exemple, qui vont se diffuser ou, au contraire, faire scission, créer des clivages. Donc ça, c’était quelque chose d’intéressant. Tout à l’heure, on parlait des punks. Typiquement, l’esthétique punk, c’est quelque chose qui se fabrique de bric et de broc. C’est un blouson en jean troué sur lequel tu vas coller des pinces de nourrice, des clous. Évidemment, plus il va être pourri, ton blouson, et plus tu vas être dans l’esthétique. Bon, ce genre de choses, ça c’est aussi intéressant. Et puis pourquoi les prendre au sérieux ? Parce que ça a des résonances politiques, citoyennes. Donc moi je me suis un peu intéressée, parce que c’est un mouvement que je trouve très chouette, qui est dans le sillage du punk : les rencontres entre les Afro-Caribéens et les punks à travers leur musique, qui va donner naissance à Rock Against Racism dans la fin des années 70, tournant des années 80, avec de super performances et mobilisations, des fanzines, plein de manifs, enfin… donc à côté de ça, quelques années plus tard, t’as ces méga concerts de charity business.Donc on sait aujourd’hui que ces concerts, malgré tout, notamment la deuxième génération, ceux où il y a eu des mobilisations contre l’apartheid, n’ont pas été totalement indolores ni inoffensifs quant à l’évolution de la situation du régime sud-africain. Ça a des implications géopolitiques, donc c’est intéressant de les prendre au sérieux.
Alors je, j’y pense parce que tout à l’heure on a parlé de Montreuil, on était même dans les rues de Montreuil, t’as cité les rues de Montreuil, ensuite on a été à… ouais, Tchéka, on a été à Liverpool, et de fait, pour t’entendre souvent parler du rock, du rap, je suis toujours frappée par l’ancrage géographique à chaque fois que tu en parles. Tu racontes l’histoire d’un style de musique, quand tu racontes l’histoire d’un groupe, tu parles de lieux. Et de lieux précis où on enregistre, des lieux où on performe, donc des lieux où on écoute… ça va de ceux qui vont, les 200 qui peinaient sûrement, qui sortaient pour aller écouter La Souris Déglinguée, à des lieux où on achète la musique, où on la vend, des lieux où on la diffuse. C’est des histoires de quartiers, c’est des histoires de villes, c’est des histoires de circulation, puisque tu le dis, ça arrive sur le port. Est-ce que tu pourrais revenir sur cette dimension spatiale de l’histoire des musiques populaires ?
J’avais préparé un truc vachement mieux, mais j’ai envie de te raconter autre chose, c’est qu’en fait je pense que toutes les personnes qui s’intéressent à la musique, à un moment donné, elles ont une attache émotionnelle, sensible, à des lieux. Moi, quand j’ai commencé à écouter de la musique, j’ai grandi, j’ai grandi aux abords du périphérique Porte de Pantin, avant d’arriver à Montreuil. Je me souviens que mes premiers 45 tours, je les ai achetés chez un tout petit disquaire qui était derrière chez moi. Il y a plein de gens de ma génération qui allaient acheter leur disque chez New Rose, Rue Pierre Sarrazin, dans le 5e. Ça, c’est des lieux. Puis la musique, c’est un truc qui ne se fait pas… enfin aujourd’hui on a un rapport parfois très individuel avec nos téléphones et tout ça, on a l’impression que la musique, c’est un truc qui fonctionne tout seul, quoi, en fait. Donc, pour qu’une scène se constitue, il faut toujours qu’il y ait des gens qui s’assemblent à un endroit, une scène. Mais justement, alors, une scène, j’aime bien cette notion de scène musicale. C’est un lieu, peu importe sa dimension, qui va d’ailleurs pouvoir avoir des ramifications au fur et à mesure du temps. Mais c’est à un lieu où vont se rencontrer des acteurs qui vont être des musiciens, des producteurs, des fanzineurs, des clubs, par exemple. Et tu vois, moi, dans mon travail, je pense que j’ai été aussi très… je repense à ma thèse sur les Inrockuptibles. Les Inrockuptibles, ils sont ancrés dans quelques endroits géographiquement parlant, Londres et Manchester, en fait. Et Manchester, cet endroit qui est devenu complètement dingue de musique dans les années du post-punk, où on a, pareil, des entrepôts industriels, comme à l’Usine, à Montreuil, c’est le même schéma : des entrepôts industriels qui sont vidés de leurs activités par Thatcher.On les a vus, des énormes Mills là, où on va s’installer, des lieux de répétition, des studios, des clubs, etc. Dont ce fameux club de l’Haçienda, qui est un peu une sorte de soleil, bien que ce soit une activité essentiellement nocturne. Mais, donc c’était des lieux. Et en fait, je trouve que ce qui est intéressant quand tu as un ancrage géographique, c’est que tu peux, au bout d’un moment, mettre tous ces lieux en réseau, voir comment en fait faire une géo-histoire en fait des choses, voir comment se diffuse…L’Haçienda, par exemple, c’est un lieu qui est devenu hyper hyper hype. L’Haçienda et l’histoire du clubbing
Tu peux expliquer ?
C’est un club à Manchester qui est lié à un groupe, New Order, anciennement Joy Division, sans son chanteur qui a eu la mauvaise idée de se pendre un 18 mai 1980. Un label, Factory Records, qui est un label indépendant, et un designer, Peter Saville, qui a fait toutes les pochettes des disques des groupes de Factory Records. Donc, en fait, l’Haçienda, c’est un lieu qui a explosé parce que, en fait, ils se sont mis en relation après une tournée aux États-Unis. New Order s’est mis en relation avec des DJs qui officient dans des entrepôts à Detroit, à Chicago, sachant que la boîte, ils l’ont un peu montée dans l’esprit des clubs disco de la fin des années 70 à New York. Donc tu vois, tout ça, ça fait sens en fait. Et puis moi, quand j’ai travaillé dans les InRocks, sur ma thèse sur les Inrockuptibles, justement je me suis amusée à faire une carte. Je ne l’ai pas mise dans ma thèse, mais j’avais une petite carte en plaçant en fait les lieux clés de Manchester dans les années du post-punk et les années 80. Sachant que celui qui va servir de point de connexion aux InRocks avec Manchester, c’est Jean-Daniel Beauvallet, qui est installé à Ulm, dans une énorme barre horizontale, qu’on appelle un Crescent, qui est un truc squatté à l’époque. Et en fait, tu te rends compte que quand tu poses les lieux sur la carte, subitement tout prend sens, quoi. Tu comprends comment ce gars qui arrive de Tours, tu vois, qui a fait un petit passage de lecteur à l’Université de Liverpool, débarque à Manchester et subitement tout est devant ses pieds, quoi, en fait. Donc ça permet de faire des changements d’échelle, ça permet de regarder à l’échelle d’un club, mais aussi après, tu vois, d’ouvrir véritablement le parapluie, quoi, et de voir où partent les choses. Donc les lieux, c’est important.
Non mais ça, je sais que c’est important, mais je voulais que tu le racontes.
Et parfois, je te dirais que quand tu suis les ramifications, tu arrives dans des endroits complètement dingues, tu vois, comme la zone des Touaregs dans le Sahara, tu vois. Mais si tu suis l’histoire de la guitare électrique, à un moment t’arrives là. Le groupe Tinariwen, c’est des hommes du désert, des hommes bleus, tu vois, qui à la faveur d’histoires et de circulations super compliquées, finalement, se sont mis à jouer de la guitare électrique et puis se sont propulsés dans la sono mondiale. Donc, c’est étonnant aussi.
Puisqu’on vient de parler d’ancrage spatial, qu’en est-il des ancrages ou des frontières, s’il y en a, sociales voire raciales, quand on fait l’histoire de musique populaire ?
Bon, indéniablement, on est à un moment dans le travail des historiennes et d’historiens où ces entrées par la classe sociale, la race, le genre, etc., ont quand même permis de réévaluer un petit peu les choses. Donc véritablement, ça a des aspects très fertilisants pour renouveler un petit peu les approches.
L’intersectionnalité, c’est bien pour faire progresser la recherche ? Mais c’est bien ou ce n’est pas bien ? Ça fait voir les choses différemment.
Disons que quand t’arrives à un moment où t’en es à la cinquantième étude sur les Rolling Stones, tu vois, passer à un truc où tu les regardes un petit peu par un autre prisme, c’est pas mal aussi. Ça permet de dégivrer les choses, de faire surgir de nouvelles idées, etc. Après, moi, c’est une approche, tu vois i y a beaucoup d’approches aujourd’hui et c’étaient des travaux qui sont très intéressants, où on va aller chercher le clivage, la domination, la confrontation, etc. Bon, moi je t’avoue que je les lis avec beaucoup d’intérêt, mais comme je t’ai dit tout à l’heure par exemple avec l’exemple que j’ai cité sur les mouvements punk qui viennent rencontrer les Afro-Caribéens de Londres, moi j’aime bien les moments où ça se rencontre, où ça se brasse plutôt quoi. Donc j’aime beaucoup l’idée des échanges, des circulations, des dialogues, des hybridations. C’est vraiment plus les endroits où je m’éclate à regarder ce qui se passe quoi.Mais effectivement, c’est très intéressant. Alors je te dirais qu’en plus je ne suis pas du tout… je ne mets pas du tout les approches justement, ces nouvelles approches, sous le tapis parce que pour moi, j’essaie toujours de garder… je ne me sens pas très outillée pour les embrasser, ces approches. Mais en même temps, j’essaie d’avoir une certaine vigilance là-dessus. Pourquoi ? Parce que moi, dans mon parcours et dans mes appétences personnelles, je vois bien à quel point, par exemple, les femmes tiennent une place fondamentale. Et si je ne m’en étais pas aperçue, ça m’a aidée à le conscientiser. Typiquement, pour donner des exemples très concrets, je ne vois pas comment on peut parler des Clash, par exemple, sans parler de la couverture de la pochette de London Calling qui est réalisée par une femme, Penny Smith, qui a fixé pour nous l’imaginaire de ce que sont les Clash avec Paul Simonon qui fracasse sa basse.
qui est d’ailleurs un des autocollants !
Oui, tout à fait, les autocollants qui sont là, et beaux autocollants. Donc ça, c’est une chose. Si on prend le mouvement post-punk à Manchester, une nana comme Linder Sterling, qui est une artiste multitalentueuse, qui est elle-même musicienne, performeuse, qui était dans un groupe de punk qui s’appelait Ludus… Elle a fait les couvertures des disques des Buzzcocks, à base de collages. Elle fait des trucs délirants, ultra militants, qui secouent le cocotier d’à l’époque vachement fort, quoi. J’adore cette nana, vraiment. Aujourd’hui, tu vois, elle est exposée, elle est rentrée dans les collections de la Tate, donc bon, femme dans le mouvement punk. Voilà, The Slits, par exemple, c’est un groupe super chouette de filles qui se sont faites à la force du poignet. La biographie de Viv Albertine, pour moi, c’est vraiment… son autobiographie, c’est une petite merveille, quoi. Il y a aussi, tu vois, des travaux de femmes sur les musiques populaires qui ne sont pas forcément des historiennes, ce sont des journalistes. Je vais la citer : Mélissa Chemam, qui a publié un bouquin sur Massive Attack, qui est extraordinaire.Donc je vois… et puis, je veux dire PJ Harvey, Patti Smith, Björk… Moi, aux Inrockuptibles, ça a beau être un boy’s club…
Oui, c’est ce que j’allais dire. L’équipe de rédaction des InRocks, c’est un boy’s club.
Néanmoins, moi, une des nanas, des femmes…
D’où leur une aussi scandaleuse sur Cantat, quoi.
Ah oui, ça, ce n’est pas mon époque, ça. C’est pas bien, mais toujours est-il que je ne botte pas en touche. Dans la troupe de l’époque, il y en a qui ont eu du mal à s’extirper de la problématique Bertrand Cantat. Mais la couv de Cantat, victimaire, machin, bidule, qui va déclencher celle de Elle, ça c’est l’époque Pigasse, donc c’est une autre époque, ce n’est pas la mienne.Donc pour revenir à mon équipe de rédaction des InRocks, c’est que c’est un boy’s club. Cela dit, moi, une des pierres angulaires pour déplier le paysage musical des Inrockuptibles, c’est une femme. Elle s’appelle Nour Narayan. C’est elle qui a introduit toute l’histoire du hip-hop et du rap aux InRocks. Elle en a pris quand même pas mal dans la figure, pas tant d’ailleurs de ses collègues que du lectorat un peu captif au départ des Inrockuptibles. Mais grâce à elle, les choses se sont ouvertes. Aux InRocks, il y avait aussi Laurence Romance, par exemple, qui est la compagne de Kent, qui est une ancienne musicienne, qui l’a écrit étrangement, parce qu’elle est plutôt issue des scènes punk. Elle a écrit sur l’arrivée des musiques électroniques en France, par exemple. Donc véritablement, il n’y a pas à remettre en cause la nécessité de ces approches-là, parce que je pense aussi qu’à partir du milieu des années 90, on est arrivé à un moment où les scènes musicales échangent tellement entre elles, et puis où finalement la technique du sample fait que… on compose de la musique en prélevant ailleurs, que tout est mélangé. Donc ce sont des approches qui sont intéressantes, quoi.Après, moi, ce qui me fatigue un peu, c’est que parfois ça devient aussi un filon éditorial un peu paresseux, tu vois, où on va publier des ouvrages sur « ces femmes inspirantes de la musique ».
De toute façon, une fois que t’es « femme inspirante », ce n’est pas bon signe à la base.
Exactement, tu vois, c’est des espèces de catalogues, un peu faciles, un peu paresseux. Donc bon, ça c’était un peu le revers de la médaille, mais globalement, c’est intéressant d’aller creuser ces filons-là.
Et je reviens sur une question quelque part qui est première, mais que je te pose maintenant parce que j’avais d’abord envie de rentrer dans la question des lieux, etc., mais qui transparaît de ce que tu racontes. Quand on fait de l’histoire de la musique, on a quoi comme sources en fait ? Parce que tout à l’heure, t’as parlé des fanzines, t’as parlé des sources de la mairie pour savoir ce qui s’était passé quand les 200 punks avaient attaqué la police. Mais qu’est-ce qu’on a à pied ? Bon, t’as travaillé sur un journal, donc qui a priori est déjà une source. Mais qu’est-ce que l’on a comme sources ? Alors je sais que c’est très long aussi comme question. Je suis désolée, elles sont très larges, mais…
Pour le coup, là, si t’adores une musique populaire, tu peux faire un peu feu de tout bois. Il n’y a vraiment pas besoin de se freiner. Donc déjà, il y a toutes les productions musicales qui vont être des objets très riches, parce que tu peux aussi bien les aborder par le support lui-même, le vinyle… enfin avant le 78 tours qui n’était pas en vinyle, mais des disques. Le contenu musical, les livrets, les pochettes, tout ça, ce sont des sources, bien sûr. Tout un tas d’écrits qui vont du fanzine, dont on a parlé, à la presse professionnelle. D’ailleurs, il y a quand même des passerelles entre les deux qui sont souvent… ce n’est pas David Dufresne qui te dira le contraire, fanzineur émérite.
David, en fait, il est sur la route, il nous écoute sur la route et il retourne en arrière parce qu’il dit : « Mais les InRocks n’étaient-ils pas d’affreux Versaillais ? »
Pour partie, les InRocks sont des affreux Versaillais. Après, sociologiquement parlant, ce n’est pas non plus… ils ne sont pas partis non plus avec beaucoup dans les poches.
Tu veux dire, ils sont nés à Versailles, quoi ?
Ils sont nés à Versailles. Mais enfin, bon, ce n’était pas non plus… ils ne sont pas nés dans la Chambre du Château du Roi, quoi. Ouais. Globalement, c’est, évidemment, on a une image de Versailles qui n’est pas celle d’un quartier populaire, loin de là. Mais disons que c’était vraiment la petite classe moyenne, donc il n’y a pas… sociologiquement parlant, on n’est pas dans des « je sais pas », ils ne vont pas payer l’ISF, je pense.
Pour revenir aux sources, pardon, c’est David qui nous a coupé.
Donc oui, il ne va pas te dire le contraire, lui c’est un fanzineur qui, d’ailleurs, dans Combo numéro 5, a fait une très belle interview qui est rentrée dans mon corpus de sources des Inrockuptibles. Après, tu as tout un tas d’images : les posters, des images animées, des sources audiovisuelles, par exemple, qui sont très intéressantes. Tu as aussi des sources manuscrites. Je te dirais qu’on est au moins deux à les avoir eues en main, ces sources manuscrites. Deuxièmement, c’est un jeune master 1 avec qui on a travaillé pour la revue. On a publié un article à la revue Temps des médias, qui s’appelle Adrien Bonneville Aux Archives nationales, il y a un fonds d’archives de Bernard Lenoir, qui a été une des grandes voix rock, un rock aussi de France Inter, du service public. Et en fait, Lenoir et Michèle Soulier, sa productrice, ont déposé aux Archives nationales à peu près tout ce qui concerne leurs émissions sur France Inter, donc de 1991, on va dire, jusque dans les années 2000, quoi. Et en fait, avant Internet, Lenoir correspondait avec ses auditeurs qui lui écrivaient. Ils lui écrivaient des lettres pour pouvoir obtenir des entrées à ce qu’on appelle les Black Sessions. Alors les Black Sessions, c’est un truc un peu… si j’ai le temps, je te raconte d’où ça vient. Mais, dans les années 60, en Angleterre, il y a des bateaux pirates sur lesquels des radios s’installent pour contrer le monopole de la BBC. Il y a un film très célèbre qui a été fait là-dessus, qui s’appelle Good Morning England, ou un truc comme ça dans la version française. Et officie sur un de ces bateaux un type qui s’appelle John Peel. Paix à son âme. Et John Peel, ensuite, il intègre la BBC quand les bateaux pirates sont interdits d’émettre. Dans une de ses émissions, il organise des Peel Sessions. Donc il invite des groupes qu’il repère à venir performer live dans les locaux de la BBC. Et ces Peel Sessions, elles ont depuis été commercialisées et… parfois aussi mises à disposition à l’écoute assez librement sur les internets et il y a vraiment des merveilles là-dedans. Et en fait, Lenoir va reprendre cet art du passeur qu’a développé John Peel et il va l’implanter à France Inter.Donc ces auditrices et auditeurs…
T’es un autre France Inter.
Et ils écrivent à Bernard Lenoir pour avoir une place pour rentrer au studio 105 de la Maison de la Radio, pour écouter, lors d’une soirée, leur groupe. Lui, il leur donne accès ensuite par ça. Donc, pour avoir une place aux Black Sessions, tu pouvais aller à la FNAC à l’époque, retirer une place, c’était un peu la foire d’empoigne, mais après, il fallait arriver à soudoyer l’animateur. Et en fait, tu te rends compte que, dans ces boîtes d’archives, il y a des centaines de lettres. C’est génial. Mais tu ne peux pas imaginer ce qu’ils font. Alors entre ceux qui s’inventent des scénarios totalement alambiqués à base de : « Je suis au service militaire en pleine dépression, mais là je vais avoir une perm, et en même temps c’est l’anniversaire de ma petite copine, donc bon, tu peux me filer une place pour la Black Session Divine Comedy, nanana… » Il y a toute une série où tu as des auditrices de Bretagne qui envoient des cartes postales qu’elles dessinent elles-mêmes avec des vaches, tu vois. Il y en a un qui s’est amusé à faire… moi, j’étais ouf parce que je suis nulle en maths. Donc le truc, je me suis dit : « Mais comment le gars a eu l’idée de faire ça ? » Souviens-toi des vieux papiers millimétrés qu’on avait en cours de maths, les feuilles de papiers et les blocs. Donc lui, il a envoyé un graphique où il a fait un graphique en barres verticales, où il a répertorié combien de fois tel titre, tel titre, tel titre sont passés sur une période… Il y en a qui font des lettres d’amour pas possibles, il y en a qui font des trucs avec des collages. Mais ça, ce sont des archives vraiment extraordinaires. Ça te saute à la figure, tu te dis : « Mais bon sang, quelle richesse ! » On ne peut pas les photographier. Elles sont soumises à la loi de confidentialité des 50 ans. Il y a encore des gens qui, d’ailleurs, sont vivants, ceux qui les ont envoyées, par exemple. Donc on ne peut pas les photographier, mais à dépouiller, c’est extraordinaire ! Après, t’as les madeleines typiques : aller regarder tes archives à l’INA Tech, les émissions Les Enfants du rock, des choses comme ça.
Mais il y a des groupes qui déposent leurs archives ? Je rêve, ou les Bérus ont déposé des archives ?
Alors les Bérus, deux membres des Bérus, le troisième était moins chaud pour le faire, ont déposé à la BNF. Oui, parce qu’il y avait une expo, on pouvait aller les voir. Donc il y a plein de choses, tu vois. Dans les archives des Bérus, t’as un blouson de François Guillemot, par exemple, t’as Dédé, qui est la boîte à rythme des Bérus, qui est fondamentale dans le son des Bérus. C’est elle qui donne… t’as des masques, parce que les Bérus, ils sont très influencés, ils ont une influence de l’art circassien en fait, des arts du cirque. Donc t’as des masques, des fringues, puis des trucs Ça crie « les Bérus » ! T’as des choses qui sont dans les archives des musiques populaires, il y a des choses qui sont hyper fragiles en fait et qu’on a du mal à collecter, notamment sur cette période, qui sont les flyers, les choses comme ça. Puis t’as des témoins, t’as plein de témoins, tu peux faire de l’histoire orale à n’en plus finir, pas de problème. Aujourd’hui, en fait, tu peux aussi te saisir sans difficulté, pour faire l’histoire des musiques populaires, de ce qu’ont apporté les réseaux sociaux. Alors leurs ancêtres, MySpace, tu vois, des trucs comme ça, des blogs, par exemple. Et puis t’as des gens gentils qui, pour les toxicos comme moi, des scènes mancuniennes, s’amusent à les collectionner puis à les mettre en ligne, tu vois. Je ne le crie pas trop parce que moi, c’est un endroit où je peux passer mes nuits. Mais il y a une numérisation des archives musicales de Manchester. Notamment pour les périodes… il y a des choses sur les périodes récentes, mais notamment pour les périodes de l’Haçienda et des années punk et post-punk qui sont incroyables. Et là, t’as des trucs très très fragiles, très difficiles à conserver, qui ont été conservés par des gens. Ce sont des fanzines, des flyers, des programmes de concerts, des setlists, tu sais, ce que les musiciens posent au sol, à la sortie des concerts, où il y a l’ordre des morceaux qu’ils vont jouer. Bon, ce genre de choses, et parfois, en fait, c’est ce qui fait toute la différence, tu vois, parce que dans ces scènes qui sont fragiles, où les gens qui étaient impliqués ont eu des vies parfois chaotiques, où ils ont déménagé… Mais en fait, ces petits indices, c’est parfois ce qui va te permettre de bien raccrocher le cours de l’histoire, en fait, parce qu’il s’y cache des petites choses qui vont faire sens.
Alors maintenant, on va passer un peu à la dimension politique des musiques populaires. T’as vu, j’ai mis Le Temps des cerises, d’une certaine façon, en t-shirt. Dans l’intro du livre que t’as co-écrit avec ta bande de potes et d’historiens, En lutte, carnet de chants, vous citez une chanson de Julien Clerc. Et alors, c’est : à qui sert une chanson si elle est désarmée, me disaient les Chiliens, bras ouverts, poings liés. De l’importance de la chanson politique. Bon, moi je suis historienne des luttes sociales, donc je sais que chansons et luttes, ça fait bon ménage. C’est « poings liés » ou « poings levés » ?
« Poings liés » ! Ben peut-être oui. Euh, qu’est-ce que tu peux en dire ? Alors je sais que d’abord il faut rendre à César ce qui est à César, le choix de cette citation revient à Julien Blottière, que j’embrasse, qui nous écoute je pense.
Salut Julien !
Voilà !
Qu’est-ce que je peux te dire de cette histoire ? C’est quoi ta question déjà ? Bah c’est, enfin, chanson et politique, chansons… justement le titre de cette émission, Contestations musicales, le lien entre la musique, la musique comme répertoire d’action des luttes aussi quoi.
Alors je dirais que la force du chant pour venir animer les luttes, c’est peut-être d’abord l’oralité, la simplicité des choses. C’est-à-dire que t’as pas besoin de savoir lire, t’as pas besoin de savoir jouer de la musique, etc.
La retraite, à 60 ans, on s’est battu pour la gagner, on se battra pour la garder.
Donc c’est vrai que, en plus dans le cadre des luttes, t’es toujours dans une dynamique collective, donc finalement, tu chantes juste, tu ne chantes pas juste, on s’en fout, tu chantes avec les autres. Je pense que tous les gens qui ont lutté au cours de leur vie, qui ont milité, ils savent que la lutte, ça peut être âpre et que dans ces moments-là, le chant, c’est quelque chose qui va venir te réconforter, recréer de la solidarité, du lien. Redonner du courage. Mais aussi, on le voit dans les manifs encore aujourd’hui, le fait de chanter et le fait de chanter de façon festive la lutte, c’est la joie, la fête, on peut lutter en faisant la fête, ça a ce type de dynamique. Et puis les chansons, elles sont toujours ancrées dans une époque, donc finalement elles sont aussi des aspirateurs et des témoins, elles rendent et puis elles gardent une mémoire aussi, elles permettent de garder une mémoire des luttes, quelque part. Les Canuts, par exemple, que tu chantes très bien, c’est un exemple, c’est un exemple parfait.
Même si c’est une chanson qui est très tardive.
Oui, c’est pour ça qu’elle garde la mémoire, justement. Elle a été composée en 1894, si ma mémoire est bonne, par Aristide Bruant.
Alors que la révolte, c’est 1834.
En fait l’idée, c’est, lors de cette exposition universelle de Lyon, de permettre à travers ce chant de garder la mémoire des luttes des Canuts, de ces tisserands de la soie de Lyon. Donc véritablement, ça fait vraiment très bon ménage, quoi, ça fait très bon ménage.
Et donc, à l’origine du livre, il y avait un blog à la base. Alors est-ce que tu peux en parler un peu, puisqu’il existe toujours. Moi, j’y vais hyper souvent. Je trouve que c’est d’une utilité, mais absolue, salutaire, nécessaire. Donc, est-ce que tu peux en parler, un peu ?
Disons que le carnet de chant, en lieu de carnet de chants, ça a été… pendant longtemps on a cherché à transformer un peu en version papier ce blog. Et c’est vrai que Carnet de chants, c’était ce que ça a enfanté. Mais quand on dit blog, déjà ça vous donne une idée depuis quand il existe. Ce blog, il s’appelle l’HGBox, il doit exister depuis le début des années 2000 à peu près. Il y a à peu près 500 notices, je pense, de chansons aujourd’hui. En fait, au départ, avec les To Be Free, qui est mon boys band, qui sont les co-auteurs du bouquin, nous, on est tous enseignants d’histoire-géographie. Et on trouvait que c’était une bonne idée, dans nos cours, de faire venir des sujets d’histoire et de géographie par la chanson. Soit la chanson mémoire, soit la chanson témoin, soit, peu importe, la chanson militante. Et du coup, on s’est réunis, on a aggloméré les uns petit à petit, parce qu’on n’a pas tous les mêmes parcours, et on s’est dit : « On va proposer des notices donnant des clés d’intelligibilité des chansons, de les remettre dans leur contexte. »
Ah moi, il y a plein de chansons que j’ai découvertes avec le blog : Ma maison de Anne Sylvestre, il y en a plein.
Et puis comme effectivement, les programmes scolaires ne sont pas toujours très au fait, ils ne sont pas toujours rapides à intégrer les derniers apports de la recherche. Petit à petit, nous, on s’est aussi documentés. On a pris des axes, effectivement, le féminisme, tu vois, les questions de discrimination, de racisme. Dieu sait qu’on a des exemples multiples et variés. On a aussi essayé d’avoir justement une espèce de cartographie. Des entrées aussi géographiques pour aborder certaines chansons. Et bon, le blog, c’est quelque chose… c’est un format numérique assez daté. Donc, on continue. C’est surtout Julien qui l’alimente, le blog. Mais Julien, il fait surtout un truc super, c’est qu’il a fait basculer une partie des contenus de l’HGBox sous forme de podcast, en fait. Donc ce sont des propositions assez courtes, une vingtaine de minutes, généralement thématiques, dans lesquelles il va pouvoir présenter plusieurs chansons et les lier dans une problématique plus globale. Et ça, c’est un chouette truc, mais moi, j’ai plus le temps de trop le faire. Donc j’écoute, j’écoute ce qu’il fait, parce que c’est vraiment… et lui, tu sens bien qu’il a une maîtrise de l’outil.
Eh bien, merci beaucoup Véronique. Merci à vous. Donc je remontre tes deux bouquins, si vous voulez en savoir plus, parce que forcément on pourrait passer vachement plus de temps, mais il y a un moment faut bouffer. Et tu sais qu’on a dit qu’on terminait sur le nouveau qui arrive.
Oui, alors ce n’est pas un tome 2, parce que c’est un nouveau cycle, une renaissance, une revisite… mais donc on a un tome 2 qui sortira à la rentrée prochaine, qui va s’appeler Siamo Tutti, alors mon italien est un peu… Siamo tutti antifascisti. L’idée, c’est en fait l’idée nous en est venue évidemment d’entre deux tours des élections. L’idée d’essayer d’explorer un peu la façon dont le chant permet de parler et de lutter contre toutes les formes d’oppression.
Donc septembre ?
Oui ; on a le titre, on a la couv… Il est écrit en quasi-totalité, mais la date de sortie ce n’est pas encore ça.
Tu peux dire quelques chansons qui sont dedans ou tu n’as pas le droit ?
Je ne sais pas si j’ai le droit, je ne veux pas me faire taper sur les droits.
Ok, ne te fais pas taper sur les droits !
Merci, merci, au revoir.
On pourrait remettre Salut à toi comme on avait mis au début, mais le son n’était quand même vraiment pas super. J’espère que ça n’a pas trop foiré mon essai. Je vous rappelle qu’il est super important de soutenir Au Poste et qu’Au Poste n’existe que par vos dons. Et donc, on compte sur vous, sans vous pas de Au Poste. Achetez des couvertures de coussins, c’est magnifique. Et il faut s’abonner aux chaînes YouTube pour que des émissions comme ça et bien d’autres encore soient possibles. Il faut absolument ce soutien, c’est aussi la garantie de l’indépendance et donc de la liberté de parole.
