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Dans l’enfer de Calais avec Louis Witter

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Transcription de l’émission

David Dufresne
Monsieur Louis Witter
Louis Witter
Commissariat de Calais, gros big up les gars !
David Dufresne
Journalistes à la frontière Franco-britannique-
Louis Witter
Des caméras partout, des barbelés partout, des murs partout, des grillages partout.
David Dufresne
Vous êtes un globe-trotter.
Louis Witter
Une centaine d’amendes de 130 cent euros pour non respect du confinement
David Dufresne
Sur Calais depuis 2016.
Louis Witter
Hé toi, je t’ai mis une amende pour plaque non conforme.
Louis Witter
Gérald Darmanin, puis Eric Dupont Moretti ont dit non, non, on ne laisse pas les tentes, on va lutter contre les passeurs.
David Dufresne
Tu as reçu un e-mail de la préfecture ?
Louis Witter
Tais-toi ou on te chope, on est en bas.
David Dufresne
Ben on attend ! Nos services vous ont repéré là-bas, notamment on vous a repéré toutes les semaines qui précédaient les grosses évacuations. Vous nous direz comment vous étiez renseigné. Par ailleurs, mon cher Louis, vous avez été en Ukraine, en Irak, au Liban, en Colombie. Vous avez été correspondant deux ans au Maroc. C’est incroyable tous ces pays ! Si jeune. Vous êtes rentré en France, vous avez décidé d'être pratiquement policier, puisque vous avez été pion, donc ça, ça nous plaît, jusqu'à l'été dernier. Et puis surtout, surtout, Louis, tu es aujourd’hui basé à Calais, c’est-à-dire que tu vis à Calais, tu travailles pour les actualités sociales hebdomadaires. Qu’est ce qui a fait que tu t’es dit je vais aller m’installer à Calais ?
Louis Witter
C’est donc la première question.
David Dufresne
Faites pas le malin, c’est la première question !
Louis Witter
J’ai commencé à y travailler en 2016, peu avant la grosse évacuation du campement qui était le plus gros bidonville de France. Il y avait près de 10 000 personnes qui vivaient à ce moment-là, qui s’appelaient la jungle, qui était appelée la jungle par les personnes elles-mêmes et c’est devenu ensuite un terme générique et médiatique pour décrire un peu tous les campements de personnes exilées en France. C’est un terme que tu emploies entre guillemets, dans les articles. Parce que si on l’emploie sans guillemets, ça voudrait dire qu’on décrit ces endroits-là comme étant une jungle, ce qui n’est pas le cas. Mais c’est les personnes elles-mêmes, les Afghans, au début, qui avaient appelé ça « jungle », parce que c'était sur des dunes avec pas mal de petites buissons et tout, et ça ressemblait un peu à une petite jungle. Donc c'étaient les personnes qui ont dénommé ça comme ça. Aujourd’hui, les petits campements qui sont éclatés un peu partout dans la ville ne ressemblent plus du tout à ça. Mais médiatiquement, on continue à appeler ça des « jungles », mais c'était plus trop le cas.
David Dufresne
Donc la jungle, ça décrit la végétation et ça ne décrit pas la métaphore jungle, la dureté entre les rapports humains ou des choses comme ça.
Louis Witter
Et justement, c’est pour ça que ce terme-là est un peu compliqué aujourd’hui à continuer d’utiliser parce que ça voudrait dire, pour les gens qui connaissent pas forcément ni les lieux ni la situation, que c' est la jungle, de Calais c’est la jungle.
David Dufresne
Pourquoi tu vas t’installer là-bas ?
Louis Witter
Alors, je m’en allais là-bas après quelques années à faire des allers-retours sur place pour voir un peu comment la situation évolue. Et notamment l’année dernière, en 2020 et 2021, enfin 2020, début 2021, où là avec un camarade qui écrit, donc un rédacteur, on travaillait en binôme, moi à la photo et lui à l'écrit, et on a constaté que les expulsions avaient lieu tous les deux jours. Donc, il y avait une certaine violence d'État qui se mettait en place ici et qui était devenue presque une routine, et pour les personnes, et pour l’associatif, et pour des calaisiens et des calaisiennes. En constatant ça, à la fin de cette année en tant que pion-flic du coup, dans le public, on s’est dit, avec les actualités sociales hebdomadaires, pourquoi ne pas couvrir pendant un an, chaque semaine, un peu la situation sur place. Et au lieu de faire des allers-retours une fois par semaine, je me suis dit, autant aller sur place pour en fait prendre toute la mesure de ce qui se passe. Rencontrer les gens, les connaître peut-être plus dans la profondeur et dans la durée.
David Dufresne
C’est le même travail que tu fais, sauf que tu le fais en calaisien et non plus en personne extérieure. Est-ce que déjà ça a changé quelque chose ?
Louis Witter
C’est énormément changé dans le sens où les personnes que je rencontre ont noué des choses, que ce soit avec les bénévoles, avec les personnes exilées, avec les gens qui sont demandeuses d’asile ici, et avec les calaisiens et les calaisiennes aussi en fait. J’avais un point de vue en arrivant ici qui était le point de vu que j’avais depuis quelques années, en mode qu’Aller est une ville de droite qui ne veut pas accueillir les migrants et qui en a marre. Et en fait, il y a quand même des solidarités exceptionnelles dans cette ville, des gens qui agissent super discrètement, super humblement aussi, mais à leur niveau pour aider les personnes qui sont en errance et en transit dans leur ville pour aller au Royaume-Uni.
David Dufresne
Pourquoi il a accablé ce point de passage.
Louis Witter
Ça a commencé dans les années 90, en 95, ce point de passage qui a commencé à avoir afflué beaucoup de Kosovo Is. Et même quand on parle avec des vieux ou les vieilles calaisiennes, ils nous disent, les anciens, qu’ils appellent encore ces gens les Kosovars. Alors qu’il y plus du tout de Kosovars qui essayent de passer. Pourquoi il y a un point de passage ? Parce que l’Angleterre a des facilités au niveau du travail, surtout pour les personnes qui n’ont pas de papier, il n’y a pas de contrôle d’identité dans la rue, il y n’a pas l’obligation d’avoir un… Des papiers d’identité sur soi H24 et ces personnes-là, en général, rejoignent des amis ou de la famille. Il y a quand même un lien très fort avec des personnes qu’elles connaissent déjà et qui sont installées au Royaume-Uni. Aujourd’hui, des nationalités qu’on voit le plus, donc à Calais, à Grande-Sainte, qui est une ville proche de Dunkerque, mais qui reste sur le littoral du Nord et qui fait traverser les gens en Angleterre, en majorité sont des Kurdes, Kurdes irakiens, Kurdes syriens, Kurdes d’Iran, beaucoup de Soudanais à Calai. Des prêtres aussi et des communautés un peu moins nombreuses comme des vietnamiens par exemple à Grande-Sainte. Il y a beaucoup de personnes qui veulent traverser d’elles-mêmes, c’est-à -dire en tentant de monter dans des camions de nuit en se cachant. Et cette année il y a eu quand même une explosion du nombre de passages en bateau et de personnes tentent de les traverser sur des petits canaux pneumatiques.
David Dufresne
Le Brexit a modifié la donne ou pas ?
Louis Witter
Le Brexit n’a pas trop changé la donne, à part sur les camions.
David Dufresne
T’es en train de dire que ma question n'était pas bonne, parce que c’est moi qui l’ai modifié la donne, t’as dit modifiée la donne. Changer la donne pardon, tu veux dire que la question était mal formulée ? Attention attention monsieur Witter.
Louis Witter
Elle nous allume, elle nous lit. Même pas mal de changements. Il y a moins de camions qui sont passés à un moment, surtout sur des apports. Et maintenant, le commerce entre les deux pays a un peu baissé. Il y en a moins au passage.
David Dufresne
La loi anglaise n’a pas été modifiée par le Brexit concernant l’accueil des étrangers, des migrants, des sans-papiers.
Louis Witter
Et c’est ce que notre cher ministre Darmanin hurle aux anglais de changer leur code du travail.
David Dufresne
J’ai commis une grave erreur parce que je n’ai pas salué ton talent. C’est-à-dire que j’ai salué son engagement physique puisque tu vis à Calais. Je veux dire, c’est quelque chose. Au service aussi d’un talent de photographe que je trouve vraiment très, très fort. Et donc, je tiens à le saluer. Mais franchement, tu me rappelles Philippe Brault. Philippe, c’est mon vieux pote avec qui j’avais fait Prison Valley, format de monnaie etc qui était photographe à libération dans les années 90 et je trouve qu’il y a quelque chose de de très beau de très tendre de très direct dans ta photographie moi je fais qualifier de photo reporter j’espère que ça te ça te convient
Louis Witter
Alors, cette photo, c’est fin novembre, je crois, si je ne me trompe pas. Je n’ai plus les dates exactes en tête. Sur le camp qui est appelé Old Lidl. Le vieux Lidl, parce qu’il n’y avait pas un Lidl qui était construit sur ce terrain vague avant mais qui n’existe plus. Les expulsions, il faut savoir qu’elles ont lieu tous les deux jours, toutes les 48 heures en ce moment. Il y a neuf vannes de gendarmerie mobiles ou de CRS qui arrivent, qui confisquent les tanks avec les sociétés de nettoyage qui les accompagnent. Et ensuite qui se barrent. Et ce matin-là, beaucoup d’associations, d’associations de calaisiens solidaires, etc. Se sont dit, on va organiser un petit déj' mais pour essayer de bloquer cette expulsion. C’est qu’on en a marre, ça n’arrête pas. Tout le monde est épuisé par ça. On arrive, on prépare un petit-déj' et s’ils essaient d’entrer dans le campement, on fait une ligne comme ça. Et ce jour-là ça a poussé. Les gendarmes ont commencé à pousser avec leurs boucliers. Il y a de gros renforts de CRS qui sont arrivés dans les 20 minutes qui ont suivi. Tout ça pour finir à une centaine, je crois, de forces de l’ordre contre une cinquantaine tout au plus de bénévoles et d’exilés. Et ils ont fini par faire demi-tour. Donc ce jour-là, ça a été une petite réussite. Tout le monde était très content de voir que la solidarité peut empêcher des personnes de se voir confisquer à 9 heures du matin leurs tentes et le peu d’affaires qu’elles ont. Et le lendemain, par contre, ils sont revenus et là, pour le coup, ils ont pu tout reprendre.
David Dufresne
Comment es-tu au courant ? Comment tu sais que ça va se passer ce jour-là, qu’il faut être à cet endroit-là ?
Louis Witter
Alors sur les opérations policières, en fait, c’est la routine. C’est ça qui est terrible, c’est qu’on sait que ça a lieu tous les deux jours. Mais il n’y a pas de secret, en fait. Au début, c’est du bouche à oreille. Quand t’arrives avec tes journalistes, c’est que tu comprends pas trop la situation. Tu rencontres des gens, des associatifs, ce genre de monde. Comment ça peut se presser comme ça, etc. Et à force de vivre sur place, tu te rends compte que c'était vraiment tous les 2 jours. Donc t’es juste à te pointer à l’intérieur et à t’attendre de te faire sortir par les forces de l’ordre, en général, même quand t’est journaliste et que t’essayes de courir ces expulsions.
David Dufresne
Les photos de Louis sont magnifiques et accessibles, allez sur son site, mangez-en, ça rend plus beau votre appartement. Et Sentierbattant, lui carrément, il fait le VRP et il a bien raison. On peut acheter tes photos, on peut commander des tirages que tu expédies, c’est une façon de te soutenir. Natlagitane te demande que vous disent les migrants sur leur parcours qui pourraient échapper à votre objectif.
Louis Witter
Il y a plein de choses en fait que les photos ne racontent pas seules. C’est aussi pour ça que l’Al magazine des actualités sociales de Madère, cette année, on écrit et on essaye de raconter ça aussi par l'écrit et par la photo, pour essayer d'être les plus complets possible. Ce que ça raconte pas forcément, c’est les conditions de vie. Là, on est fin novembre, il fait encore bon, mais là, on est en hiver, il fait moins 3, moins 4 degrés. On ne ressent pas le froid sur les photos. On sent pas l’odeur de la fumée du bois qui brûle pour se chauffer ou pour faire cuire sa gamelle. Il y a plein de choses qu’on ne voit pas en fait et que les bénévoles racontent aussi, que les personnes qui les racontent de ces campements, de cette tranche de vie, de cette attente qui est ultra-terrible. Parce qu’une photo c’est un trentième de seconde au plus bas, sinon c' est un six-centième de seconde. Mais l’attente quand ça fait six mois que t’es accordé pour tenter de la traverser, elle est difficilement consultable sur une seule image.
David Dufresne
Est-ce que tu as des migrants qui refusent, pour le dire autrement, qui refusent d'être photographiés, de peur d'être repérés ou je ne sais quoi par rapport à leur exil ?
Louis Witter
Il y a très souvent une appréhension de l’appareil photo. Il y à quelque chose que je constate, c’est que les personnes au début de leur parcours migratoire on place parfois beaucoup d’espoir dans la presse, dans les journalistes. C’est-à-dire qu’en Irak, quand on rencontre des personnes yézidis qui étaient dans les camps de réfugiés là-bas, avant de partir, ils ont envie de parler de leur situation, ils se racontent, ils témoignent. Mais en fait, quand on est dans les 33 derniers kilomètres qui vont aller rapprocher de l’Angleterre, des journalistes, ils en ont déjà vu en Grèce, en Italie, en Libye. Ils ont déjà parlé de leur parcours, de leur situation. Est-ce qu’il y a eu des changements en général ? Non, il n’y a pas eu forcément d’impact. Donc, il y a une lassitude aussi là-dessus. Et après, c’est vrai qu’il y a des risques. On sait que le Royaume-Uni, aujourd’hui, commence à faire appel à la reconnaissance faciale pour savoir si les personnes étaient en France avant, si elles ont traversé par camion ou par bateau. Et que ça peut être dangereux pour elles.
David Dufresne
Donc la reconnaissance faciale, ça veut dire que par exemple, est-ce qu’il y a des photos que tu prends, que tu ne vas pas publier sur les réseaux sociaux qui sont alors là le vivier de la reconnaissance faciale et éventuellement tu vas réserver à des expositions ou à des journaux imprimés.
Louis Witter
Dans les journaux papiers, aujourd’hui, ils reprennent les images qu’on leur fournit sur le web aussi, donc elles se retrouvent inexorablement sur les antennes. En revanche, pour les expos, je pense que là, en plusieurs années de boulot, il y a plein de photos que je n’ai pas sorties, parce que peut-être trop tôt, parce que les personnes sont encore en transit ici, etc. Et qui seront peut- être l’objet d’une expo ou d’un bouquin à la limite. Mais sur les lieux de vie en général, le consentement des personnes importe vachement. Là, je faisais un reportage hier sur l’accès aux soins, par exemple, des personnes exilées, donc je suivais la Croix-Rouge. Et là, il y avait vraiment un truc d’explication, parce que c’est un moment un peu intime, c'était une consultation médicale, etc. Donc vraiment si ça te dérange, tu vois, je ne fais pas de photos, et si tu veux, je peux être de dos et tout. Mais une fois qu’une personne dit non, c’est non, tu te bastes tranquillement. Vu que Calais est un peu un centre d’attention médiatique de temps en temps il y a un retour des bénévoles et des personnes exilées sur le non-respect par des journalistes de cette question-là, de l’accord des personnes par exemple. Donc c’est arrivé avec la caméra allumée, avec la lumière, sur un lieu-dit où les personnes se réveillent, il est 9h du mat', elles se lavent les dents, elles n’ont pas forcément envie d'être filmées à ce moment-là.
David Dufresne
On est où ? Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi ce monsieur brandit ce drapeau ?
Louis Witter
Alors 16 octobre 2016, on est dans ce qu’on appelait la jungle de Calais, dans cette énorme binomial qui est juste derrière l’homme au drapeau, enfin pas au niveau du pont mais derrière lui, dans son dos. Et ce jour-là, il y avait une manifestation qui voulait aller au centre-ville, une manifestation de personnes exilées pour demander le respect de leurs droits, l’ouverture d’une route sûre vers le Royaume-Uni. Et la préfecture interdit, enfin interdit à cette manif de sortir du campement. Il y avait vraiment une… Vous ne passerez pas et donc un nombre incommensurable de forces de l’ordre et voilà du coup des affrontements qui éclatent et cette personne qui a un drapeau anglais et qui fait face au CRS là sur cette photo.
David Dufresne
Tu photographies des gens qui sont en train de bouleverser leur vie, ce qui va se passer pour eux, on est quand même dans le tragique.
Louis Witter
Une autre tragique, on est surtout dans la dernière ligne droite de leur parcours pour la majeure. La France n’est pas un but. S’il était anglophone, tu n’as pas du tout envie de rester en France. C’est plus compliqué. Si tu es anglophone, tu veux aller en Angleterre. Et l’Angle terres, c’est 33 km à parcourir. 33 km de mer, certes, mais 33 km.
David Dufresne
Ce sont les plus durs kilomètres ou pas ? Est-ce que c’est comme ça qu’ils t’en parlent ?
Louis Witter
Non, non, non parce qu’il y a eu des mois d’errance au Maroc, dans les campements du nord du Maroc à Nador par exemple, en Libye, en Turquie aussi, pour les personnes qui viennent du Kurdistan par exemple ou d’Afghanistan. Quand on traverse la Méditerranée, les personnes pensent que du coup la Manche est facile à traverser.
David Dufresne
Ce n’est pas le cas. Cette photo est extrêmement connue parce qu’il se passe quelque chose et on a déjà évidemment plein de questions là-dessus. On a donc un monsieur en combinaison bleue, en bonnet noir, en gant blanc, armé d’un couteau. Qui est ce monsieur ? Alors je ne te demande pas son nom, j’imagine que tu ne l’as pas et on s’en fout, mais qui est-il, pourquoi est- il là, à quel ordre obéit-il ?
Louis Witter
Ce monsieur est un nettoyeur de la société Amri qui est une société de nettoyage qui est mandatée par la préfecture du Nord, du 59 à Grande-Sainte pour procéder à la destruction des tentes lors des expulsions de campements à Grande Sainte. En gros, comment ça se passe ? La force publique, les CRS arrivent et sur leur talon, il y a ces galas en bleu cagoulé qui vont découper les tentes. Les policiers ne le font pas eux-mêmes. C’est ce qui était un peu la question, les policiers ne le font pas eux-mêmes. Mais la préfecture mandate une société pour le faire et pour les détruire. Donc là, comment ça s’est passé ? Devant ce type-là, il y avait un policier, c'était Rez qui a dit à la personne de quitter sa tente. Et dix secondes après, il y a ce gars-là qui arrive et qui l’empaquète et qui la jette.
David Dufresne
Donc il est, je n’ai pas bien compris, il est salarié.
Louis Witter
par une entreprise de nettoyage industriel.
David Dufresne
Qui elle-même dépend d’eux.
Louis Witter
qui est une société privée mais qui est mandatée par la Préfecture. Donc qui agit en fait sur ordre de la Préfecture.
David Dufresne
Tu as pu discuter avec ce monsieur ou avec ses collègues ?
Louis Witter
J’ai discuté avec un salarié d’une de ces sociétés un jour qui m’a dit qu’il avait refusé de faire ce boulot parce que lui il était intérimaire et il s’est fait un peu avoir parce qu’on te dit la veille voilà on a une mission pour toi c’est du nettoyage industriel et t’arrives le matin on te met cette combinaison et en fait c'était pas très industriel à part dans la méthode mais tu arrives sur un campement et tu détruis détente et il a refusé et du coup il s’est jamais fait rappeler.
David Dufresne
Est-ce que tu sens une gêne quand tu assistes à ça ?
Louis Witter
Ah oui, carrément. C’est d’ailleurs pour ça qu’ils sont masqués, cagoulés, mais ça dépend lesquels. Il y en a qu’on sent que ça emmerde, ça se voit, et il y en à d’autres, au contraire, que ça fait un peu marrer. Et sur une des camionnettes de cette société, un jour, ils collectionnaient les écussons de gendarmerie et ils étaient habillés en traînés militaires. Il y avait peut-être un peu d' accointances idéologiques avec tout ça.
David Dufresne
Que deviennent ces tentes qui sont déchirées.
Louis Witter
Elles sont mises à la benne et ça a fait un peu polémique ces derniers mois parce que Gérald Darmanin, puis Eric Dupont-Moretti ont dit non, non, ne laissèrent pas les tentes, il n’y a qu’un seul employé qui faisait ça et on l’a viré, donc je doute que ce soit que lui, parce qu’en fait, ils le font tous. Et aujourd’hui, la finalité, c’est OK, elles ne sont plus lacérées, mais elles sont quand même mises à la benne, enfin la finalité reste la même, c’est les détruire.
David Dufresne
Quand tu prends cette photo, que certains dans le tchat décernent photo de l’année 2021, est-ce que tu sens que tu prends une photo particulière ?
Louis Witter
Pour cette photo-là, on travaillait avec Simon Hamy, qui est journaliste écrit, et on travaillait sur ces expulsions-là quasi quotidiennes, qu’ils le sont un peu moins à Grande-Sainte, mais qui restent récurrentes. Et en fait, pendant toute la matinée, on était un peu chassé par les policiers en dehors du périmètre de sécurité qui est installé par ces policiers, et on sentait qu’il ne fallait pas trop faire d’image. Enfin, il y avait un peu une gêne et une pudeur du policier à montrer ce qu’y fait à l’intérieur de ce campement. On savait que c'était important quand même à raconter et c’est pour ça qu’on est allés ensuite jusqu’au Conseil d'État parce qu’ils nous ont empêché de courir ces expulsions. Là c’est pris au téléobjectif, plutôt très loin de la scène et tout en étant un peu corsé par des policiers derrière qui jouaient les chiens alignés pour nous dégager.
David Dufresne
Quel est l'état de la loi aujourd’hui pour un photographe comme toi qui documente la réalité ?
Louis Witter
Une opération de police, normalement, quand elle a lieu sur la voie publique, comme c’est le cas ici, c' est un parc municipal de Bois-du-Puythouck, il n' y a pas d’encadrement législatif. C' est une opération, de police donc, de la force publique sur un lieu public, où tu peux faire des images. Ce salarié, en plus, on voit qu’il est masqué, ganté et avec un bonnet, donc il n' est pas reconnaissable, donc là, il n y a même pas..la question ne se pose pas. Et c' es un peu pareil avec les forces de l’ordre, en fait. Vu que c’est une société mandatée par la préfecture, ils agissent au nom de la loi, pour la loi et au nom de la préfecture, donc au nom des autorités. Donc ça me paraît nécessaire de pouvoir documenter ce qui se passe parce que ça veut dire que c’est une décision commune, enfin c' est une décision d'État, qui implique tous en tant que citoyens aussi et que citoyennes, parce que c est avec notre pognon qu’ils font ça de base et puis c est idéal, dans l’idée c est quand même en notre nom aussi qu' ils font ça.
David Dufresne
Est-ce que par rapport aux pays dont je parlais tout à l’heure, dans lesquels tu as travaillé où tu as aussi fait des photos absolument magnifiques en Ukraine, au Liban, en Irak, en Colombie, quand tu prends cette photo-là par exemple, est-ce-que tu fais des comparaisons intellectuelles dans ta tête avec des moments que tu as pu connaître dans des contrées lointaines ou pas ?
Louis Witter
Ce qui est un peu triste à dire, c’est que la chasse au sans-papiers, elle est un petit peu commune à pas mal de pays. En Europe, on se rend compte qu’elle est commune à beaucoup de pays européens. Par exemple, leur tenue, leur combinaison, leur sur-chaussure et leurs gants, on voyait la même chose en Hongrie en 2015, où même dans la posture et dans l’habillement des policiers, ça renvoyait un message quand même très raciste. Ces personnes-là arrivent de Serbie. Mais comment on les accueille, c’est en les tendant masqués avec des FFP2 et des gants, des armes et des barrières. On ne sait pas ce que vous faites ici et vous n’avez rien à faire ici. C’est la même chose qu’on constate sur beaucoup de pays européens aujourd’hui, sur la chasse aux sans-papiers et à déguiser.
David Dufresne
Cette photo m’a rappelé 1996, à l'époque j'étais à Libération,j'étais à l'église Saint-Bernard, j’dormais, je tenais une chronique quotidienne avec Dominique Simonnot le jour où les CRS défoncent la porte de l’église à coups de hache, ça va être un truc absolument incroyable, il va y avoir des manifestations sauvages tout de suite, le jours même, puis ensuite des grands rassemblements. Cette photo-là que tu as prise, elle va agir alors elle aura peut-être moins de retentissement, mais elle va quand même agir comme un révélateur de la même manière que la hache avait agi, c’est-à-dire que tout d’un coup il y a une traduction physique d’un harcèlement assez peu visible en réalité.
Louis Witter
Il y a une permanence, il y a le côté routinier que je disais tout à l’heure, comme pendant ses quotidiens, et même sa tendance à s’aggraver, pardon, à la veille d’une période électorale qui s’avère déjà super tendue. C’est un peu la surenchère. Et là, à Calais, on voit depuis août, et depuis que tout le monde a un peu le sentiment de ou lala, la présidentielle approche, un défilé darmanesque dans le coin. Une accentuation de la répression, des violences policières, et de ce harcèlement-là. Je trouve que ce harcèlement-la, qui soit par les préfectures et le harcèlement policier, c’est un peu le part en pauvre des violences policières quand on se concentre là-dessus en France. On a tendance à sous-estimer les violences contre les personnes exilées. C’est-à-dire qu’elles ont très peu de possibilités de se retourner, que ce soit au niveau de l’IGPN, de la justice, de porter plainte, bien qu’il y ait des associations exceptionnelles ici, comme la cabane juridique. Ou Human Rights Observer qui font de l’accès aux droits et qui disent aux personnes si les policiers sont arrivés hier soir, qui m’ont cassé la gueule et qu’ils ont éteint ton feu et qu’ils ont gazé de ta nourriture, ce n’est pas normal. Même si t’as pas de papier, t’as le droit de te pointer dans un commissariat et dire je veux porter plainte et on sera là pour t' aider, etc.
David Dufresne
C’est vrai aussi des violences en prison, mais d’une certaine manière, il y a des gens comme toi pour documenter, peu à peu ça sort quand même de la photo de cinéma, on a l’impression d’un plateau télé, c’est-à-dire une orchestration, c’est une mise en scène de ce que je pourrais appeler la réunion.
Louis Witter
Pression joyeuse. On est quelques malheureusement et tragiquement quelques semaines avant le naufrage, il y avait 27 personnes au l’arche de Calais. Le nombre des traversées en bateau a explosé en 2021, il y a 8000 traversées victorieuses en 2020, il en a eu 28000 en 2021. Gérald Darmanin du coup mobilise un peu tout le monde et dit je viens en visite, ça s’est décidé vraiment deux jours avant, je viens à visite dans le nord et dans le Pas-de-Calais pour montrer qu’aux anglais surtout. Pour montrer aux anglais que je fais quelque chose et que j’ai besoin de leur oseille. Parce qu’il y a 62 millions de sets qu’on attend de l’Angleterre et qui n’arrivent pas toujours, je crois. Et du coup, il vient.
David Dufresne
Ah oui, oui, attends, ça m’intéresse ça, je n’ai pas percuté, donc il y a aussi une question financière, donnez-nous du pognon pour qu’on vous aide à ne pas recevoir de migrants, c’est ça ?
Louis Witter
En fait, depuis 2006, Nicolas Sarkozy a fait signer à la France les accords du Touquet qui déplacent la frontière britannique à Calais. La mer est toujours coupée en deux, il y a toujours les eaux territoriales françaises et britanniques, mais la frontière terrestre est située à Calai. Donc la France est payée en grande partie par la Grande-Bretagne pour gérer sa frontière extérieure et sa frontière terrestre. Donc là, Gérald Darmanin vient montrer, regardez… Du coup, qu’est-ce qu’il fait ? Il vient en visite au policier du Pas-de-Cadet pour les assurer de tout son soutien. Et eux, pour les caméras et les appareils photos, ont placé des zodiacs qu’ils ont confisqués juste devant, des gilets de sauvetage, des billons d’essence et des paquets dans une mise en scène qui est un peu du théâtre mais super morbide, quand même, je trouve. Il arrive, il serre les pinces des élus, des personnes qui l’entourent, des officiels, et ensuite ils les présentaient vraiment à cette table aussi où il y a leur armement en fait, la table qui est dressée, il y à leur armements, et ce qu’il y a dans le fond, par terre, c’est des choses confisquées. Et là, il prend un air grave, il discute un peu. Nous, la presse, on a une minute trente, deux minutes pour faire des images, et ensuite on nous demande d’avancer parce que là, il va s’entretenir avec des policiers et ces entretiens-là sont confidentiels.
David Dufresne
Donc effectivement, on reconnaît Frédéric Vaud, le directeur général de la police nationale. Les casquettes à palme, c’est de l’aréopage préfectoral. Et il y a ce lampadaire magnifique. Qui a apporté ce projecteur-là ?
Louis Witter
Alors, les autorités, parce qu’en fait, il est arrivé avec une heure et quelques de retard, et du coup, il faisait nuit au moment de sa conférence de presse, et ils n’avaient pas trop de lumière pour éclairer. Et on entendait les phoques, oh l’eau, parce que l’on est vraiment sur la plage.
David Dufresne
Quels sont tes rapports avec les forces de l’ordre en tant que photographe.
Louis Witter
Alors d’une manière générale, c’est assez compliqué. Ça dépend vraiment des jours et des personnes. C’est-à-dire qu’il y a un turnover assez gros à caler en termes de CRS, par exemple. Et quand les CRS arrivent pour la première fois ici, en général, ils sont sympas. C' est-à-dire avec les bénévoles, ce rapport-là aussi qu’ils observent, ils vont tenter de comprendre mais attendez qu’est ce qui se passe, etc. En début d’année, la préfecture avait installé des rochers. Pour empêcher une asso de venir distribuer de l’eau. Un jour, pas mal de bénévoles sont venus et ont commencé à tirer les rochers pour pouvoir repasser. De là, une compagnie de CRS arrive, qui venait d’arriver dans le coin, leur chef en descend et ils tentent vraiment de comprendre la situation. Ils demandent à une bénévole « Ah mais attendez, avant votre cuve elle était là, puis vous ne pouvez plus la remplir. » bon ben allez-y faites-le et faites attention à vous et c’est barré. Sauf qu' après, la préfecture a été rappelée 10 minutes après et ils sont revenus pour demander d’arrêter. Quand les CRS arrivent, ils ne savent pas ce qui se passe ici et au fur et à mesure des jours et des semaines, ils deviennent de plus en plus tendus et c’est de plus en plus compliqué de bosser. Sur les évacuations, sur les excursions de campement par exemple, c'était devenu impossible de faire des images. On est sortis en permanence de ces expulsions-là. Eux disent qu’il y a un périmètre qu’on doit respecter Vous ne pouvez pas être en pleine…
David Dufresne
C’est-à-dire qu’ils vous mettent hors du champ de l’action.
Louis Witter
300 mètres plus loin, et du coup toi en ton journaliste, tu ne peux pas parler aux personnes, tu ne peux pas constater ce qui est fait, ça complique quand même vachement un travail d’information sur une opération de la force publique.
David Dufresne
C’est les CRS qui sont en fonction là-bas, il n’y a pas de gendarmes mobiles ?
Louis Witter
Là à Calais ces derniers mois c'était surtout des gendarmes mobiles par exemple et là depuis le 1er janvier c’est surtout des CRS.
David Dufresne
Voilà, et alors les CRS c’est des compagnies qui viennent s’offrir de ma part pour 15 jours, 3 semaines, puis ça tourne. Est-ce qu’il y a des compagnies dont vous dites, les rapports vont être plus compliqués avec elles, ou plus simples avec d’autres, ou est-ce que c' est une machine, et quelle que soit la compagnie, quelle que soit le commandant, c’est les mêmes problèmes. Ou est- ce qu' il y a des distinguo ?
Louis Witter
Non, non, c’est vraiment la même machine à chaque fois, parce que lors de ces expulsions-là, les CRS suivent à chaque fois la voiture de la commissaire ou du commissaire divisionnaire de Calais. Ces expulsion, elles sont toujours placées sous réquisition, soit de réquisitions du procureur, soit des enquêtes en flagrance qui sont faites par les policiers. Mais c' est toujours le commissariat ou la commissaire de Calais qui est en tête de ces explications. Donc en général, nous, que ce soit les journalistes ou les bénévoles, on les connaît et ils nous connaissent aussi quand on travaille ici. Et c’est les premiers à aller nous chercher à l’intérieur du campement en mode bon, allez, ça suffit, tu dégages.
David Dufresne
Et avec le commissariat, est-ce que tu as des rapports sans rentrer dans la… On doit toujours protéger ses sources, je te le rappelle. Ne balance pas sous prétexte que c’est sympathique d'être au poste.
Louis Witter
J’ai dit salut Philippe et à tout le commissariat de Calais, gros big up les gars, si vous me regardez. Non, non, je n’ai pas du tout de contact avec eux à l’intérieur malheureusement. Tu as cherché à en avoir ou pas ? J’avais cherché avec vous officiel, j’ai envoyé des courriers au ministère de l’Intérieur, puis à la préfecture et à la sous-préfecture, parce que curiosité journalistique, d’essayer de comprendre un peu. Parce que les CRS qui passent ici ne connaissent pas la ville, sa situation.
David Dufresne
La création de ce qu’on appelle des forces mobiles, c’est fait exactement pour ça. C’est pour empêcher ce qu' on appelle la fraternisation et donc que le maintien de l’ordre soit opéré, quelles que soient les situations. Donc c’est sciemment qu' on envoie des gens, et c' est vrai pour tout, des CRS de Marseille à Calais et des CRS de Calais à Marseille pour éviter toute fraternisation, toute habitude, etc.
Louis Witter
Et alors que les policiers du commissariat, et surtout les vieux policiers qui connaissent le terrain depuis 95, journalistiquement, ça m’intéresserait de pouvoir causer avec eux, d’avoir leurs ressentis sur comment ça a évolué, etc. Mais c’est une fin de non-recevoir qui est adressée par les sous-préfectures depuis août, malgré les demandes.
David Dufresne
À l’inverse, est-ce que ta présence force les forces de l’ordre à modérer leur comportement, par exemple par peur du retour de flammes médiatiques ?
Louis Witter
Je pense que la seule présence d’un regard extérieur lors des expulsions les pousse à la modération. Et c’est vrai pour des journalistes, c' est vrai pour les observateurs des associations qui suivent ces expulsion quotidiennement aussi pour les documenter. Je parlais tout à l’heure de Human Rights Observer, HRO. Eux, ils sont vraiment tous les matins sur le terrain à suivre ces expulsion-là, en essayant au maximum d’y entrer avant de se faire sortir. Eux sont connus surtout comme le loup blanc, parce qu’ils sont là vraiment tous le jours, tous les jours, tout le jours. Mais leur présence permet de documenter et aussi de, on espère, modérer ce qui se passe. Les gros témoignages de violences policières qu’on peut entendre, c’est à chaque fois de nuit quand il n’y a personne.
David Dufresne
On est au mois de décembre. Il y a moins d’un mois. Alors déjà, décrits nous, on est où là ?
Louis Witter
Alors on est sur le campement de Old Eagle, le même campement où on avait vu les personnes se tenir la main là et empêcher l’expulsion un matin. Ces vidéos ne sont pas de deux mois, elles m’ont été envoyées par un bénévole qui travaille sur place le matin même en me disant mec, il se passe un truc incroyable, parce que c’est quand même un peu lunaire de voir 4… C’est le cas de Lugus de Visite Pirate, venir taper un drift sur un terrain vague, qui n’est pas un terrain vague, mais un lieu de vie pour 400 personnes.
David Dufresne
À la fin donc le 4x4 de la police s’embourbe. Ton informateur va t’envoyer régulièrement des photos et tu vas les publier pratiquement en plus de la journée.
Louis Witter
Je lui ai envoyé des messages, je lui demandais alors comment ça se passait. Il me dit que les gars sont arrivés pour essayer de tirer la voiture. Ce sont des militaires de visite pirate. À la base, ils ne voulaient pas appeler leur hiérarchie pour les sortir de là. Parce qu’ils sentaient que ça commençait à être pas très glorieux pour eux. Donc les habitants du campement ont commencé à essayer de tirer à la voiture, mais impossible. Du coup, ils ont quand même dû faire appel à un gros camion pour tirer le véhicule de là-bas.
David Dufresne
Immédiatement je crois que c’est le ministère de la Défense qui dit que ça ne va pas du tout, que ces gens là vont avoir des problèmes disciplinaires. Est-ce que tu as suivi cette histoire ? Est- ce que tu sais où ça en est ? Est-ce que tu sais si ces annonces ont été suivies des faits ou pas ?
Louis Witter
Le lendemain, je crois qu’ils ont été renvoyés à Dijon dans leurs casernes respectives, c'était des militaires du train, des militaires du génie du train je crois. Mais après, sur les sanctions, aucune idée. Il y a eu un article des confrères de Nord Littoral, qui est le journal calaisien et du littoral calais, qui n’ont pas eu d’infos non plus sur les sanctions qui ont été prises.
David Dufresne
Je ne sais pas pourquoi, c’est la première fois de ma vie, t’imagines le truc, Twitter ne marche plus. C’est pour ça que je suis perturbé parce que je n’arrive pas à recharger la vidéo puisqu'à un moment donné, on voit ce véhicule qui s’embourbe, il ne peut pas sortir, etc. Et puis tu montres des photos qu’on t’envoie de migrants qui vont extraire enfin qu’ils vont aider les policiers, enfin les militaires à se sortir de ce bourbier. Qu’est ce que tu as pensé quand tu as vu ces photos là ?
Louis Witter
C’est assez dingue et assez ironique. Ça a surtout fait beaucoup rire les Anglais, qui ont encore profité pour remettre une couche sur la France. Regarder, on leur fit tant d’argent pour gérer la frontière et ils étaient en train de conduire un 4x4 tranquillement. La scène des personnes exilées en train d’essayer de sortir le 4x4 de là était quand même assez hallucinante. C'était quand même la force publique, bon là c’est la défense, mais c'était des gens qui croisent quand même souvent et c'était jamais très cordial. Et là, cette petite solidarité, c'était rigolo d’avoir.
David Dufresne
Est-ce que tu sais si tes tweets sont surveillés, sont regardés, est-ce qu’il est arrivé que l’IGAS ou l’IGPN, donc les premiers c’est pour les gendarmes, les deuxièmes c'était pour les policiers, te contacte en te disant « Monsieur Witter, on aime beaucoup votre travail, on apprécie beaucoup ce clair-obscur dans lequel vous savez travailler », mais on aimerait bien aussi avoir d’autres photos parce qu’on a vu des choses. Est- ce que ça t’est arrivé ?
Louis Witter
Ça m’est arrivé un jour, mais je n'étais pas du tout à Calais. C'était en Manif Paris, un policier qui faisait partie du rapport syndicat-préfecture, donc en civil, pas casqués et tout, c'était pris un énorme pavé sur la tête, était allé à l’hosto, et deux mois, trois mois après, j’ai un appel sur mon numéro quand j'étais au Liban. Oui, bonjour monsieur, je suis le policier que vous avez pris en photo blessé à ce moment-là. Je vais être très honnête avec vous, j’ai perdu 60 % de la vue, 40 % de mes capacités cognitives, etc. Il était déjà curieux, donc c'était assez gênant, il me dit, parce qu’il a été passé aux UGT de France 2, il me dit, et ça, ça vaut combien une photo comme ça ? Je lui fais pas UGT, il la prend à 100 balles, il fait, ah c’est pas cher quand même. Et à tout hasard, est-ce que vous aurez les photos du contre-champ ? J’ai fait, là ça va être compliqué, je peux pas quoi, et il fait ah je comprend, je comprend. Bonne journée, enfin c'était assez lunaire comme appel. C’est la seule fois où c’est arrivé, et bien sûr que ça a été un refus. Je lui ai juste envoyé par mail la photo de lui, à terre, en train de pisser le sang, c'était tout ce que je pouvais faire.
David Dufresne
Et sur ton travail sur Twitter qui a une véritable résonance, est-ce que tu as une appréciation particulière de ça ou pas ? Est-ce tu t’en rends compte ? Est- ce que tu t’en moques ? Est-ce que tu dis « moi je fais mon boulot et je reste naturel » parce que par ailleurs, c’est ton compte perso, donc parfois il y a tes délires, puis de temps en temps il y à leur délire. Voilà, mais ce n’est pas du tout la même tonalité. Est-ce que tu fais gaffe à ça ou non ?
Louis Witter
Non, je trouve que c’est juste un outil très très très chouette. Quand les médias, entre guillemets, traditionnels, ne veulent pas de tes reportages, et t’as beau leur proposer de temps en temps, c'était un moyen de quand même diffuser l’information et diffuser son boulot. Mais surtout l’info gratuitement, et sur Calais, je trouvais que ça avait une résonance assez particulière. C’est-à-dire que c'étaient des personnes avec qui maintenant on cause pas mal, et qui te disent, moi je pensais que depuis 2016 et l'évacuation du grand bidonville, il n’y a plus rien. De constater que les expulsions ont lieu tous les deux jours, de le voir sur leur fil Twitter tous les deux jours, je trouve que c’est super utile. Par exemple, la photo de l’attente découpée, c'était sur Twitter. On avait proposé à certains médias, on n’avait pas eu de retour, alors qu’on trouvait ça assez choquant, la destruction des effets personnels des personnes.
David Dufresne
Tu m’avais envoyé un DM en me disant, mais je ne comprends pas, personne n’en parle et je suis parti dans un grand élan romantique, mais qu’est-ce que vous foutez les médias ? Merde, il y a un mec qui bosse !
Louis Witter
On avait tourné pas mal sur Twitter et finalement, dix jours après, un papier dont Libé un petit quart de page dans le canard enchaîné avec la photo et les échos de la préfecture du 59. C’est dingue qu’il faille en passer par un réseau gratuit, des GAFA et tout ça pour faire de l’info alors qu’on essaye d’en faire sur le terrain.
David Dufresne
Tu penses que c’est dû au sujet ou est-ce que tu penses que c' est aussi dû à la nature de ton travail, c' est-à -dire le photojournalisme qui a perdu année après année de sa force pour tout un tas de raisons.
Louis Witter
Il y a les deux, que ce soit dans les médias locaux, comme La Voix du Nord, Nord-littoral ou dans les médias nationaux, il y a une lassitude sur le sujet de l’exil, des frontières, qui est un peu malheureuse. Dans la presse locale, ça s’explique parce que les habitants et les gens d’ici ne veulent plus en entendre parler, et au niveau national, un peu pareil, c’est qu’on rabâche toujours les mêmes choses, etc. Il y a à chaque fois un intérêt médiatique quand il y a des drames. Et ça s’arrête là. Et c’est un peu dommage parce qu’en fait, cette routine, elle est tout autant descriptible que l’exceptionnelle. Enfin, ce n’est pas normal ce qui se passe. Il y en a, et puis l'état du photojournalisme, oui, fait que c' est compliqué de travailler avec des rédactions qui payent en temps et en heure et qui mettent de l’intérêt dans les boulots photo. Mais il y en a, il y des réactions qui mettent en valeur les photographies, qui respectent les photographes.
David Dufresne
Paulette Alpin, que je salue, qui est un policier qui est arrivé il y a quelques jours au poste et qui de mémoire travaille dans le Sécurité publique, je découvre sa question mais je la pose directement, voilà, en la découvrant, c’est fascinant, le biais cognitif des journalistes entre guillemets de gauche, quand parlez-vous des violences commises par les migrants à l’encontre des chauffeurs routiers et de la population du Calaisie ?
Louis Witter
Ça relève du fait d’hiver, ça arrive qu’on en parle. Dernièrement, il y a un chauffeur qui a été agressé parce que les personnes essaient de monter dans son camion. Je pense que cette violence-là, et ce qui est passionnant, c’est d’en parler avec aussi les canadiens et les salésiennes. Quand tu sors à Calais, tu peux être autant agressé par un calaisien du cru ou par une personne qui vient du sud de la France ou par quelqu’un qui vient d’ailleurs. Il n’y a pas de… Problème particulier, surtout au centre-ville, et surtout depuis que la mairie a dégagé tous les campements en fait dehors. On ne croise plus personne à l’intérieur de Calais. Même beaucoup de calaisiens et de calaisiennes ont l’impression qu’il ne se passe plus rien parce que les lieux de vie sont éclatés loin des commerces. On en parle en tant que journalistes de ces choses-là, mais on parle aussi de ce que la France fait. Si on maintient ces personnes dans cette précarité-là au quotidien, ça ne peut pousser qu'à des drames, que ce soit mourir en mer, que se soit péter des psychologiquement. Parce que quand tu te fais confisquer ta tente par moins de degrés, que tu dors dehors et que tu ne manges pas ta faim, tu pètes un plomb psychologiquement, ce qui se comprend, voler pour manger, etc. C’est aussi une responsabilité commune. Et je ne parle pas que de la police là, je parle de l'État et de nous en tant que citoyens et citoyennes.
David Dufresne
Est-ce qu’il y a une évolution de la perception des salésiens et des calaisiens sur cette question-là depuis des années ?
Louis Witter
Il y a deux positions qu’on entend beaucoup, qui sont super polarisées, c’est des gens très racistes, très anti-migrants, et des gens, très solidaires, qui y aident beaucoup et qui ne s’en cachent pas. Mais au milieu de tout ça, il y a une grande majorité assez attristée par la situation, mais qui se sent ultra impuissante. J’ai pu bosser dans un collège récemment à Calais, enfin dans un lycée, donc avec des lycéens, on en parlait, c'était juste comment on peut aider. On ne sait pas, nous, comment aider. On vit ça depuis qu’on est né, on est né avec ça. Mais tu veux qu’on creuse nous-même un tunnel pour faire traverser des gens vers l’Angleterre ?
David Dufresne
Et le regard des gens de Calais sur la police.
Louis Witter
Ils restent très bienveillants. C’est quand même une ville qui ressemble à une petite forteresse avec des caméras partout, des barbelés partout, des murs partout, des grillages partout et des policiers partout en fait. Je n’ai pas les chiffres en tête, mais c’est une ville extrêmement surveillée et quadrillée.
David Dufresne
Il y a les migrants, il y a des policiers et puis il y en a une autre force, c’est la force médiatique. Comment en ville on perçoit les journalistes, les équipes télé qui déboulent, les photographes qui arrivent, les streamers qui streament ?
Louis Witter
Non, c’est assez mal vécu, mais je pense que c'était partagé par l’ensemble des Français aujourd’hui, la défiance à l’encontre des médias, ce qu’on prend ici. En 2018, j'étais revenu faire un reportage, à un moment dans un café, je parlais avec une gérante de bar, elle était « mais c' est n’importe quoi, comment ils parlent de notre ville, c' est pas la guerre ici, c n’est pas Bagdad, on n' est pas une ville sinistrée et détruite, on est une jolie ville et tout, il y a ceci, cela à faire ». Alors les personnes exilées, il a eu, après le naufrage des 27 personnes, une vraie colère à l’encontre des journalistes, surtout des télévisions qui arrivaient sur l’aigle de vie et qui travaillaient sans forcément demander, sans forcément prendre le temps de réellement travailler, à pousser les personnes à parler de choses très personnelles, très traumatiques souvent. Et du coup, pour pas mal de bénévoles, il y a aussi une incompréhension du… Toute l’année, nous, on fait ce boulot d’urgence, mais quand ils débarquent, il faudrait être au petit soin pour les journalistes et tout leur expliquer, tout leur montrer et faire limite le boulot de fixeur.
David Dufresne
Alors le boulot de fixeur, il faut expliquer ce que c’est. C’est en gros une équipe de télé qui arrive à voir la « bon il me faut un kurde qui avec un œil en moins, si possible, huit enfants. » Je veux dire, évidemment je force le trait, mais c'était à peu près ça. C’est-à-dire, le red chef a décidé qu’il fallait faire le portrait d’une famille et il faut qu’elle soit comme si, il lui soit arrivé ça parce que ça rentre dans un truc.
Louis Witter
Et pour pas mal de personnes, surtout de bénévoles, quand ils sont en lien avec des journalistes, les journalistes leur demandent parfois ce genre de boulot, alors que ce n’est pas le leur. Et ils leur expliquent qu’ils ont aussi un lien avec les personnes de confiance, d’aidant et d’aider, et qu’il ne peuvent pas, comme ça, en claquant des doigts, dire à cette personne, ben vas-y, on te met devant la caméra, et tu racontes comment tu as traversé la Méditerranée, comment tu vas tenter de traverser la Manche, et pourquoi tes mains, elles sont ouvertes, parce que tu tentais de grimper dans le camion. C’est un peu difficile pour les associatifs de faire soin. D’avoir ce rôle.
David Dufresne
Toi même, tu as beau être un jeune journaliste, tu as déjà bien roulé ta bouteille quand tu vois ça.
Louis Witter
La majorité sont salariés, ils ont une pression dans le temps qui est énorme, c’est-à-dire qu’on t’envoie à Calais pour un jour. J’ai croisé récemment quelqu’un d’une grande chaîne en continu nationale, et c'était quelqu’un et il m’a dit, je suis là deux jours, c' est cool, on va pouvoir faire un long format, dans le fond.
David Dufresne
De 4 minutes.
Louis Witter
Donc il y a cette pression-là du temps qui ne permet pas de faire le boulot comme eux-mêmes voudraient le faire. Donc forcément ces journalistes-là vont pousser les personnes à leur raconter tout vite, demander à cette association ou à cette personne bénévole d'être dispo de 14h à 15h demain, parce que c’est le dernier moment et je ne peux pas faire autrement. Il y a ces conditions de travail-là qui sont responsables, c’est tout ça, mais oui, ça me fout assez en colère. C’est pour ça que d’un côté, moi, je suis très content d'être indépendant, d’avoir le temps de faire mes sujets et d’habiter ici maintenant.
David Dufresne
Certains demandent est-ce qu’on dit réfugié, est- ce qu' on dit émigré, est ce qu on dit exilé, moi je rajoute sans papiers, migrant.
Louis Witter
C’est le terme de l'État, c’est un terme qui vient d’employer très souvent. Je trouve qu’il est assez déshumanisant et qu' il est toujours à coller à des chiffres. Un tweet de préfecture 62, la préfecture a évacué ce matin, a mis à l’abri 1200 migrants. C'était comme si c'était une valeur marchande ou un objet, je trouve ce terme assez déshumanisant. Celui que les bénévoles ici emploient, que les associations emploie et que… Même que beaucoup de personnes l’emploient, même les casiers. C’est une personne exilée. Rappelez que c’est une personne, quand même, et c'était une personne exilée. Parce que réfugié, c'était un statut, si elle est en soi, d’un point de vue légal, si la personne est réfugiée en France, ça veut dire qu’elle a obtenu la protection et l’asile.
David Dufresne
Tu disais tout à l’heure que les calaisiens te disaient c’est pas Bagdad. Alors évidemment c'était pas Bagdads, dans le sens où c'était pas suite à un bombardement. Mais bon, c'était absolument une photo…
Louis Witter
Alors là, on est dans ce qu’on appelle la jungle de Calais, en 2016, deux jours après l’expulsion. Là, on a une personne qui va voir s’il y a encore des affaires, si elle peut récupérer des choses à l’intérieur. C'était des constructions en dur, comme on peut le voir. C’est des cabanes, c'était les endroits coupés du vent, coupés de la pluie, où il y avait parfois des plaques chauffantes pour se faire un manger. On ne va pas aller jusqu'à dire qu’il avait un confort de vie, puisque ce serait mentir et raconter une connerie, mais c’est fixe. Il y avait 10 000 personnes, c'était coupé par quartier, le quartier soudanais, il y avait une église, une mosquée, une école, un bar, une boîte de nuit même. C'était une petite ville de 10 000 personnes, il faut quand même se rendre compte que c’est beaucoup. Et oui, ça pouvait rappeler des bidonvilles qu’on peut voir dans d’autres pays, et même en France, jusqu'à il y a quelques années. Au bidonville Rome de Ivry-sur-Seine, par exemple, en 2015, ça ressemblait à ça, c'était quand même des endroits où tu t’arrêtes. Aujourd’hui, le harcèlement et l’attaque ont encore davantage précarisé les personnes. Elles n’ont plus un accès à l’eau, elles ne peuvent pas se faire à manger parce qu’elles n’en ont pas de plaques ou d'électricité comme là-dedans, leurs tentes sont confisquées tous les deux jours. Il y a eu un basculement quand même, pour faire croire et pour dire qu'à Calais ne se passe plus rien depuis 2016, on a évacué ce gros campement et maintenant on condamne des personnes déjà condamnées à l’errance à encore plus de précarité et de galère.
David Dufresne
La répression selon toi, elle s’abat avant tout pour empêcher ces personnes exilées de venir ou pour le reste de la population ou pour l’Angleterre.
Louis Witter
Je pense qu’il y en a trois. Il y a une volonté de montrer aux Anglais, regardez, on fait quelque chose. C’est pour ça que notre ministère de l’Intérieur est venu gesticuler deux fois depuis août, quand même, donc deux trucs très médiatiques à chaque fois. Où il a convoqué des ministres de l’Intérieur des autres pays, d’autres pays européens comme la Belgique, l’Allemagne, etc. Il y à ce côté content d’Angleterre. Il y a, à côté, la mer de Calais qui est très proche de Gérald Darmanin. Pour montrer à cet administré que, regardez, on fait quelque chose dans la ville. Et c’est vrai que la ville a un peu changé depuis 2015, depuis un an, un peu plus d’un an maintenant, et a encore été reconduit il y a quelques jours jusqu’au 8 février. Un arrêté préfectoral a été pris par la sous-préfecture du Pas-de-Calais 62 pour interdire les distributions alimentaires et de boissons dans l’ensemble des rues de la ville, c'était une dinguerie.
David Dufresne
La préfecture, c’est le représentant de l'État, c’est directement le représentant de l'État. Voilà, il est nommé par le ministère de l’Intérieur. Donc ça veut dire comment ils font pour manger.
Louis Witter
L'État lui-même a mandaté une association pour distribuer quelques repas à Calais, enfin en sortie de ville, là où sont les lieux de vie maintenant. Vraiment éclatés et à la sortie, planqués, tout cachés. Cet assaut a distribué à peu près 600 repas, il y a à peu près 1500 personnes accusées. Ça permet à l'État de dire non mais si notre assaut mandaté ne distribue que 600 repas, on estime le nombre de personnes à 600, point barre. Il y a tout un tas de d’autres petits assauts qui ne sont pas mandatés par la préfecture et qui sont la cible de cet arrêté préfectoral parce qu’elles allaient sur les autres lieux de vie où cette asso n’allait pas ou l’État n’allait pas pour distribuer la nourriture aux personnes qui en ont besoin. Il y a une asso qui s’appelle Salam qui fait ça, qui distribue des repas chauds. Il y à une asso qui s’appelle Calais Food Collective qui va ramener des denrées sèches, donc des conserves, des choses comme ça, pour permettre aux personnes de cuisiner elles-mêmes à manger à l’heure où elles veulent et à l’endroit où elles veulent. Calais food collective fait de l’accès à l’eau aussi. Il y a le campement où les militaires ont été en voiture. Avant que l’arrêté préfectoral mette les deux rues qui permettent d’y accéder dans l’interdiction de distribution de nourriture, ils ont posé d' énormes et creusé une tranchée. De bien 1m50 de profondeur pour empêcher aux camionnettes des associations d’accéder à cet endroit. C’est-à-dire qu’avant que la loi soit du côté de l'État, avant que l’État fasse un arrêté préfectoral pour lui permettre d’interdire par la loi une distribution de nourriture, la préfecture a agi par l’urbanisme pour empêcher à ces assauts de venir distribuer. Donc il n’y a rien d’illégal, eux ils font juste un petit aménagement urbain. Mais qui permet d’empêcher les assauts de venir distribuer à l’ongle avant que l’arrêté préfectoral soit rallongé avec les deux.
David Dufresne
Est-ce que des journaux comme Le Monde, Libération, est-ce-que tu considères qu’ils en parlent suffisamment ?
Louis Witter
Bah oui, carrément, cette thématique-là, ouais, on va prendre l’exemple de l’association Utopia 56. Pendant le confinement, pendant les deux trois confinements successifs, ils ont pris près de 100 amendes de 135 euros pour non-respect de la copine. Parce qu’ils allaient distribuer un petit peu à manger ou des vêtements secs, ou qu’il allait accompagner des gens à l’hôpital, etc. De nuit. Centaines d’amende de 135 euros pour notre respect du confinement. On ne peut pas reprocher aux médias de s’intéresser à des choses si nous-mêmes on ne s’y intéresse pas.
David Dufresne
Je pense que le rôle des médias c’est aussi d'être éclaireur, ce n’est pas simplement d'être accompagnateur.
David Dufresne
Bien sûr, mais je pense que…
David Dufresne
Je me permets de dire ça à toi, tu es le modèle même de ce que j’aime, moi.
Louis Witter
Mais je pense qu’ils éclairent.
David Dufresne
Ils éclairent un bout de terrain que tout le monde se contrefout.
Louis Witter
Et si demain, je pense, le Monde fait une une sur l’arrêté préfectoral qui a été pris ici pour interdire la distribution de bouffe, je suis pas sûr qu’il y ait un sursaut, peut-être de côté un peu blasé là, que je prends, mais non, je ne suis pas blasé du tout, on y croit.
David Dufresne
Blabla te demande comment arrives-tu à avoir cette haine tous les jours, d’autres te demandent comment psychologiquement tu tiens.
Louis Witter
Garder des bons copains, des bonnes copines, être amoureux, garder la fête et la solidarité de temps en temps pour s’oublier et pour oublier tout ça. Et à Calais, il y a quand même une force où tous les bénévoles sont plongés là-dedans. Et moi, je ne suis que journaliste en fait, c’est que mon boulot, c' est simplement de raconter et de donner à voir ce qui se passe ici, mais je ne fais pas dans l’urgence. Comme les associations qui doivent prodiguer des soins, donner à manger, donner à boire, etc., sont vraiment dans une urgence. Et leur sentiment d’impuissance est parfois plus rude que celui du journaliste.
David Dufresne
Natlagitane te demande, est-ce que tu subis des pressions en tant que témoin de cette politique ? Dans le tchat d’autres ont posé des questions concernant les soutiens aux personnes exilées, est ce qu’il y a des pressions ?
Louis Witter
Pour les personnes bénévoles, c’est les amendes. Les amendes pour leurs véhicules. C’est-à-dire que, vu qu’ils sont connus, leurs véhicules, leurs plaques d’immobilisation sont connues, c'était aller chercher la petite bête. Donc, si t’as un petit bout de pare-choc qui sort un petit peu, les forces de l’ordre vont mettre quelque chose de saillant et de dangereux. Bam, 90 balles. Ton rétroviseur, là, il ne fonctionne pas trop. 90 balles. Il joue quand même pas mal avec ça. À un moment, justement, j'étais sur une expulsion matinale avec une des assauts. Les gendarmes entrent dans leur camionnette. Moi, je monte sur ma moto pour partir. Et là, un des gendarmes ouvre la camionnette et dit, « Toi, je t’ai mis une amende pour plaque non conforme. » Et bam, il referme le truc. C’est que des trucs comme ça où tu ne sais pas si tu vas recevoir une amende ou pas la recevoir. Il y a trois bars à Calais qui sont un peu des bars de bénévoles et de gens solidaires. Donc là, pareil, des fois, c’est des petites descentes pour contrôle du passé. Ce qui n’arrive pas forcément dans d’autres bars, et les policiers qui filment avec leurs téléphones personnels les papiers d’identité des bénévoles ou les bénévoles sur le terrain aussi.
David Dufresne
Tu as publié l’autre jour sur Twitter, tu as repris une vidéo d’un élu du Rassemblement national, il me semble ?
Louis Witter
Alors Marc Defleurion, qui est un élu Rassemblement national du Pas-de-Calais, a diffusé une vidéo qui semble rédigée il y a plusieurs mois, où un homme brandit un pistolet semi-automatique à l’encontre de personnes exilées, en hurlant « Casto Stalem ! » Et c’est une menace assez grave, elle a été assez commentée parce que, il dit « le seul moyen d'éviter ça, c'était de voter Marine », mais on sentait que dans son propos, il avait l’air de pas condamner, enfin, il postait pas cette vidéo pour condamné, Parce que c’est un truc quoi.
David Dufresne
, Le Rassemblement National, les lémuriens, les fachos et tout ça, quel poids ils ont à caler ?
Louis Witter
Sur la vidéo, il a dit « Moi j’appelle au vote pour Marine Le Pen pour mettre fin à cette violence, et absolument à rien d’autre », il s'éloigne. Et il a ironisé à la fin « Je fais appel au vote des Calaisiens, pas des migrants, car ça ne vous aura pas échappé, ils n’ont pas le droit de vote ». Le poids de l’extrême droite, il était très fort en 2016-2017. Il y avait un groupuscule, une espèce d’asso, de groupes qui s'étaient montés, qui s’appelaient Sauvons Calais. Et qui était un peu un conglomérat de l’extrême-droite du Nord et parisienne. Il y avait le général Piquemal, qu’on a revu ensuite pas mal dans beaucoup d'événements d’extrême-droites, qui a commencé à vouloir prendre la tête de cet assaut et dire Sauzon Calais. Et voilà, il y avait eu une manif de fachos à la gare et il s'était fait interpeller à ce moment-là. Et tous les gens de Sauzon Calais étaient là, Sauzon le général, il est persécuté parce qu’il est général.
David Dufresne
C’est ma mère qui a sauté ta lutte ! Je te jure, je te jure !
Louis Witter
Il y a des violences qui sont parfois commises par des groupuscules d’extrême droite ou par des individus d’extrême-droite dans le coin, sur des personnes exilées. Il y a quelques années, c'était des tirs de plomb ou chevrotines de nuit sur les campements.
David Dufresne
Tu dirais que l’extrême droite pourrait plus instrumentaliser ce qui se passe qu’elle ne le fait ou elle est déjà au taquet ?
Louis Witter
Ah, elle est déjà au taquet. La tactique de l’extrême-droite, et c’est ça avec tout, c'était l’instrumentalisation du fait divers. À Calais, c’est du pas béni.
David Dufresne
La France préside l’Union Européenne pour 6 mois. Est-ce que tu attends quelque chose par rapport à Calais ?
Louis Witter
On a eu un superbe avion de Frontex qui est arrivé il y a quelques semaines, après une réunion des ministres européens de l’Intérieur qui avait lieu à Calais, à la mairie de Calais. Et ça a été une grosse annonce. Et du coup, il y à un avion Nord-Roubaisien, je crois, qui survole Calais tous les jours et qui prend des photos de la mer et des campements, depuis le ciel. C’est Yann-Arthus Bertrand peut-être dedans, je ne sais pas.
David Dufresne
Ça, c’est de l’humour de photographe.
Louis Witter
C’est la terre vue du ciel par son texte. Cet avion-là coûte un pognon de dingue et il a une utilité, je pense, toute relative sur le terrain. Au niveau européen, ce que Darmanin et les autres ministres avaient annoncé, c’est qu’on va lutter contre les passeurs. Traiter la conséquence n’est pas le problème. Il n’y a pas de gens à caler parce qu’il y a des passeurs, parce qu’il y en a. C’est la traite d'êtres humains, bien sûr que les passeurs sont d' incroyables salopards qui font entre 3 et 6 000 euros sur un passage d’une personne en bateau. La cause, on devrait pouvoir la prendre en charge au niveau européen, ce qui n’est pas fait.
David Dufresne
Les passeurs, on peut documenter.
Louis Witter
Très difficilement, très très difficilement. Un ami documentariste est dessus. C’est super difficile parce que c’est très hiérarchique en fait. Quand l'État annonce l’arrestation de passeurs à Calais en général, ou à Grande-Sainte c’est les petites mains. C’est des personnes exilées elles-mêmes qui n’ont pas la totalité du pognon pour payer un passage en bateau et qui du coup sont mises au service de N plus 1 pour récolter l’argent par exemple sur le code banque qui va le filer à N plus un et qui arrive dans la poche en général de réseaux établis soit en France, soit en Angleterre, soit dans les pays de départ.
David Dufresne
Tu as reçu un e-mail de la préfecture. Tais-toi ou on te choque, on est en bas.
Louis Witter
Sur Inter, il me semble, en radio, en Irak, qui a remonté un réseau de passeurs, mais sur la facilité des concertantes avec laquelle c’est fait en fait. C’est-à-dire que c'était des groupes Facebook. Tu es à Erbil, au Kurdistan irakien, où on te dit « pourtant tu vas aller en Angleterre et c’est un formidable voyage, mais pas loin. Tu vas passer par là, par là et à la fin tu arrives en Angleterre. » Et on voit au profil des personnes qui tentent le passage que ce n’est pas toujours pour fuir la guerre, c’est pour rejoindre un proche par exemple. Dans les personnes qui étaient décédées en 24 novembre, il y a une femme qui allait rejoindre son fiancé au Royaume-Uni. C'était le but. Et les fins de m’en recevoir des papiers qui n’avaient rien donné pour le rejoindre a fait qu’elle a pris la route la plus dangereuse qui soit, la mer, pour aller le rejoindre. Parce que les États n’arrivent pas à se mettre d’accord sur des routes sûres et légales.
David Dufresne
Ce naufrage, il faut rappeler rapidement sauf erreur de ma part, les autorités françaises ont dit c’est pas à nous d’intervenir, les autorités anglaises ont dit ce n’est à nous de l’intervenir, personne n’est intervenu et donc il y a eu combien de morts ?
Louis Witter
Il y a une plainte d’association contre le port français et contre l’État anglais pour faire toute la lumière sur les responsabilités. Parce que les témoignages des personnes rescapées, c’est vraiment, on a appelé les secours d’un côté et ils nous ont dit « vous êtes dans les eaux anglaises Et de l’autre côté, vous êtes dans les eaux françaises.
David Dufresne
Et du coup personne n’est intervenu.
Louis Witter
C’est les pêcheurs, comme souvent, qui ont découvert le drame vers 14 heures. Le calais à pile, c’est pour les assauts qui ne sont plus financés actuellement.
David Dufresne
Merci beaucoup Louis, tu pars sur le terrain aujourd’hui ou ?
Louis Witter
Ouais, là j’ai rejoint une asso qui s’appelle Project Play et qui amène des jeux pour les enfants sur les campements pour essayer de les divertir un peu dans tout ce merdier. Du coup là je fais un papier sur la protection des mineurs et la prise en charge des enfants et des mineures ici à Canet-Cherly Bay.
David Dufresne
Bravo Louis super super de te recevoir c'était chouette
Louis Witter
J’espère ne plus avoir de boulot à Calais dans deux semaines. Ce serait cool que tout ça s’arrête.

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