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Dans l’enfer de Gaza. Avec Rami Abou Jamous

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Transcription de l’émission

David Dufresne
Bonjour à tous, on va bientôt retrouver Rami, qui a été longtemps ce qu’on appelle le fixeur, c’est-à-dire qu’il était la porte d’entrée en Palestine d’un grand nombre de journalistes européens et singulièrement français. Donne-moi une minute, il arrive, il arrive, bien sûr, oh c’est génial, bien sûr, voilà.Appelez les copains, partagez le live, Rami arrive dans une minute, je vais essayer dès maintenant.,attendez, je vais préparer la scène je ne vous cache pas que je suis tout fébrile parce que c’est un livre extraordinaire, c’est un livre bouleversant, journal de bord de Gaza. Si jamais vous cherchez un cadeau à faire, prenez ça pour Noël.Oui, moi je vous entends très bien, est-ce que vous vous entendez ? Oh c’est merveilleux, oui je vous entends Rami, je vous entends, merci infiniment d’être avec nous.Vous n’avez pas l’image, c’est ça ? Et si c’est ça, ce n’est pas grave. Vous ne pouvez pas faire la visio en fait ?Oh alors attendez, attendez, Rami propose de passer en appel vidéo. Alors on est en appel vidéo. Alors je suis tellement heureux de vous rencontrer, de vous voir.
Rami Abou Jamous
Non, c’est un téléphone.
David Dufresne
Voilà, là c’est parfait, merci infiniment cher Rami Abou Jamous. Évidemment, il se passe des choses en Syrie, peut-être qu’on en parlera, mais ça fait des semaines que j’essayais de caler ce rendez-vous avec vous et ce qui se passe en Palestine ne doit évidemment pas être balayé par l’actualité. Il ne faut évidemment pas tomber dans ces choses-là. Longtemps, vous avez été fixeur pour des journalistes occidentaux, et puis la guerre, et puis les circonstances. Rami Abou Jamous, c’est vous. Vous avez dû prendre la plume pour Orient 21. Vous tenez un journal de bord bouleversant que les éditions Libertalia publient depuis 7 ans. Si je comprends bien l’image, le panneau solaire de la maison de la presse fonctionne. Donc vous avez pu activer Internet, c’est comme si on était, mais comme ça quoi, là, à côté de l’autre. Alors vous, vous devez voir votre journal, votre livre en écran, on va essayer d’arranger ça, mais vous êtes à l’écran, je suis à l’écran et de temps en temps, je vous montre votre livre.
Rami Abou Jamous
Oui, je l’ai reçu il y a deux jours et j’ai oublié de l’amener avec moi aujourd’hui au bureau, mais je l’ai reçu grâce à Charlotte que je salue et à Sarah aussi, c’est grâce à ces deux jolies fans qui m’ont envoyé ça avec un grand cœur. Et je viens de le recevoir avant-hier et c’était la plus grande joie pour moi parce que tout le monde parle du livre, tout le monde a acheté le livre, tout le monde a lu le livre et moi je ne l’ai pas encore reçu à l’époque, et avant-hier je l’ai reçu, c’était vraiment le plus beau cadeau de Noël parce que je ne m’y attendais pas, c’était une surprise, ils ne m’ont pas dit et quand je l’ai reçu, j’ai sauté de joie parce que c’est comme un enfant, je viens d’accueillir un nouveau-né et il est maintenant dans mes bras et ça m’a fait tellement plaisir.Merci Charlotte, merci Sarah. Alors Charlotte, c’est Charlotte de Libertalia, Sarah, c’est Sarah de Orient 21, et vous êtes bien tombé parce que c’est un beau bébé dans la mesure où Libertalia, c’est de très bons éditeurs, la maquette est superbe, le papier est superbe et c’est bien, et c’est cool pour vous. J’en suis rentré chez moi le soir, à la villa, notre tente, il faisait noir, j’ai perdu la batterie de mon téléphone parce que je vais tout relire. J’ai allumé la lampe, la torche de mon portable pour allumer l’attente et pour lire le bouquin parce que j’étais tellement content, tellement content de le voir et de le lire. Et même mon fils Walid, quand j’ai montré, parce qu’ils ont envoyé aussi des cadeaux pour Walid, des sucettes et des petits cadeaux, et ils m’ont envoyé aussi une veste pour moi et pour sa femme, et c’est aussi le plus beau cadeau parce que depuis un bon moment je n’étais qu’en tee-shirt et quand il pleuvait, j’étais toujours mouillé parce qu’il n’y a pas de vêtements, malheureusement. C’est parmi les interdictions de l’armée d’occupation qui ont interdit de faire passer les vêtements. Et c’était aussi un bon cadeau et c’est pour ça que j’ai passé toute la nuit à le lire comme si c’était quelqu’un d’autre qui écrit. Ce n’est pas moi, c’est quelqu’un qui a reçu ce nouveau-né et qui est en train de le mettre dans ses bras parce qu’il est tellement content de le voir. Et j’ai dormi avec le bouquin dans les mains.
David Dufresne
Vous êtes où précisément, là où on se parle ? Si c’est possible pour vous de le dire, je vous avais demandé l’autorisation d’annoncer que vous viendriez au Poste, c’est le nom de l’émission, parce que je ne voulais pas le faire par rapport à votre sécurité. Il m’a dit : non, non, il n’y a pas de problème. Mais est-ce qu’on peut dire à peu près où vous êtes là ?
Rami Abou Jamous
Oui, moi, là, je suis au centre-ville de Deir El-Balah, La ville de Der el-Balah est aussi dans le centre, le milieu de la bande de Gaza, et là je suis dans la maison de la presse. La maison de la presse, c’est un établissement qu’on avait créé, moi et mon associé. Malheureusement, lui, il est parti se reposer en paix parce qu’il a été tué par l’armée d’occupation le mois de novembre dernier. C’est un établissement pour donner des services aux journalistes et surtout aux nouveaux journalistes et aux nouveaux diplômés aussi, pour les encourager, leur faire des formations, les aider à rentrer dans la vie professionnelle, faire des formations à tous genres : presse écrite, radio, télé, journalisme d’investigation. On faisait aussi des expos, on faisait aussi des réunions avec des chefs, des intellectuels. C’était un endroit très sympa et important pour les jeunes journalistes et pour les journalistes en général. Et malheureusement, on a perdu ce local-là dans la ville de Gaza l’année dernière pendant l’incursion dans la ville de Gaza. C’est juste à côté de chez moi, à la ville de Gaza, et puis j’ai perdu mon ami, mon associé. Moi, je le considère beaucoup plus qu’un frère, et on a perdu ce local-là. Et depuis, on n’a pas repris le travail qu’au mois d’août dernier, et c’est là, c’est grâce au gouvernement canadien qui déjà travaillait avec nous, nous a donné un peu d’argent pour louer ce local-là et reprendre notre travail en tant que maison de la presse. Bien sûr, le plus important pour un journaliste aujourd’hui, c’est l’électricité et Internet. Et malheureusement, on n’a pas d’électricité sur toute la bande de Gaza parce que tout a été bombardé. Il y avait une centrale électrique, ça a été bombardé, donc il n’y a plus d’électricité. Il y avait trois lignes qui alimentaient la bande de Gaza, ce sont des lignes israéliennes qui viennent d’Israël, et il y a une ligne égyptienne. Et malheureusement, ces trois lignes, ces quatre lignes qui alimentaient la bande de Gaza ont été détruites, plus la destruction totale de toute l’infrastructure, y compris l’infrastructure de l’électricité. Donc pour avoir de l’électricité aujourd’hui, soit il faut avoir un groupe électrogène et avoir du fuel, et bien sûr le carburant c’est parmi aussi les produits qui sont interdits de passer, ça passe au compte-gouttes et surtout juste pour les ONG, les Nations Unies, et non pas pour les citoyens. Et la deuxième solution, c’est d’avoir des panneaux solaires. Et nous, on avait acheté des panneaux solaires bien sûr du marché local parce qu’il n’y a rien qui rentre à nouveau, donc c’est des matériels qui ont été utilisés. Et justement, quand il y a un peu de soleil, on a de l’électricité, on a Internet. Quand il y a juste un nuage qui passe, donc il n’y a plus d’électricité, il n’y a plus d’Internet.
David Dufresne
Mercredi 21 février 2024 : intitulé de votre première chronique qu’on retrouve à l’entrée du livre. Recevoir un colis à Rafah, c’est exceptionnel, on vient de le voir. Hier, écrivez-vous, on a reçu un beau cadeau d’un ami français : une tente de quatre places.
Rami Abou Jamous
Avoir une tente à Rafah, c’est un rêve parce qu’à tout instant on peut être déplacé de force. Cet ami nous a fait parvenir des vêtements et du chocolat pour les enfants. Walid, mon fils cadet, a sauté de joie. Il y avait aussi des médicaments et surtout des pastilles pour purifier l’eau. C’est très important car l’eau est salée. Recevoir des colis à Rafah, c’est exceptionnel. Cela tient du miracle. Il faut des connexions dont je ne peux pas parler pour des raisons de sécurité. Donc, le livre que vous avez reçu, c’était comme une roue de secours à l’époque parce qu’on était à Rafah. Déjà, à Rafah, on était un peu chanceux parce que j’étais hébergé avec un ami à moi dans une famille où on était au rez-de-chaussée avec presque un T1 si on peut dire. Mais j’avais la chance d’être sous le dur et pas sous les tentes. Alors qu’à l’époque, il y avait à peu près 1,6 ou 1,7 million de personnes qui étaient déplacées avec nous et la majorité étaient sous des tentes, sous des bâches. Et pour avoir une tente, c’est vraiment un miracle. C’est le rêve de tous les déplacés d’avoir une tente. Et moi, j’ai eu cette chance-là d’avoir cette tente-là depuis la France pour qu’au cas où on va se déplacer, parce qu’on était sûrs qu’il allait y avoir un déplacement une deuxième fois. Pour moi, c’était la deuxième fois, mais pour les autres, c’était une énième fois. Et au cas où on va se déplacer, on peut avoir cette tente de secours. Et bien sûr pour le chocolat, parce que malheureusement, le chocolat, les sucreries en général, c’est interdit par l’occupation aussi de faire passer. Je ne sais pas si c’est considéré comme une arme fatale pour les Palestiniens, donc c’est pour ça qu’ils en sont privés. Et pour Walid, quand il a eu le chocolat, c’est la plus grande joie. Et pareil pour les pastilles, la purification de l’eau. Parce que le grand problème ici, c’est d’avoir déjà de l’eau, d’avoir de l’eau douce et d’avoir de l’eau pure. C’est un peu difficile. Et ces pastilles-là, c’était vraiment le plus beau cadeau aussi. Au moins, les enfants, ils peuvent boire de l’eau qui n’est pas salée et qu’ils peuvent goûter un peu de cette eau-là et on n’aura pas de problème, ni de maladies, parce qu’à l’époque, la majorité, on avait des diarrhées. Et j’ai oublié aussi de dire que parmi le sac qui était venu, il y avait aussi des médicaments et parmi les médicaments, il y avait des médicaments pour la diarrhée parce que ça, ça n’arrêtait pas la diarrhée à cause de tout ce qu’on boit et tout ce qu’on mange, parce qu’on mangeait à l’époque que et toujours, bien sûr, que des boîtes de conserve. Maintenant, on s’est habitué à ne manger que des boîtes de conserve et de l’eau salée, et sale aussi, donc c’est pour ça qu’on n’a pas arrêté d’avoir la diarrhée et des maladies du ventre.
David Dufresne
Et parmi, dans ce sac-là, il y avait tout ce qu’il faut pour se rétablir de ces maladies-là. La nourriture, et manger, évidemment, ça revient régulièrement dans votre journal de bord. Walid, votre fils, par exemple, rêve d’une chose, il rêve de poulet.
Rami Abou Jamous
rêve de Jaja. Jaja pour lui, parce que Walid, moi je l’ai appris depuis qu’il était petit qu’il mange tout seul. Il mange avec les mains, il fait ce qu’il veut et même s’il va salir tout le monde, salir ses habits, la maison et tout, c’est pas un problème, mais je voulais qu’il mange toujours avec les mains et ça ne plaisait pas à sa mère, bien sûr, mais bon, elle n’avait pas trop le choix. Parce qu’on était complices, Walid et moi. Et malheureusement, il aimait Jaja. Il aimait le poulet. Et à Rafah, depuis que la guerre a commencé, il n’y a plus de poulet, il n’y a plus de viande. Il aime les poissons aussi, il n’y a plus de poissons. Et donc, quand il me disait : je veux Jaja, mais je ne pouvais rien faire. C’est la pire des choses que ton fils puisse faire, il te demande un truc, c’est normalement quelque chose de banal et c’est vraiment quelque chose de très normal pour la population entière. Ça devient un luxe que tu ne peux pas lui donner. Et c’est pour ça que, le jour où il y avait du poulet, je l’ai acheté à plus de 5 shekels à l’époque, mais ce n’est pas grave parce que mon fils voulait du poulet. Il aimait les sucettes, il n’y avait pas de sucettes, il aimait les jouets, il n’y avait pas de jouets. Et pas que ça, même des trucs un peu comme les couches par exemple. Tout ce qui produit de l’hygiène, c’était interdit aussi parce que c’est toujours ce but-là de cette armée d’occupation qu’on est dans l’humiliation. L’humiliation de voir ton fils qu’il avait offert à ses besoins et qu’il n’a pas de couches à faire. Et t’es obligé de mettre des tissus ou bien d’être toujours passé par le système D. Pas de shampoing, pas de savon, rien du tout. Et tout ça, pour un père ou bien un parent, c’est ne pas donner ces besoins, le minimum pour un enfant. Ça fait très mal au cœur. C’est comme quelqu’un qui t’a poignardé parce que tu n’arrives pas à le satisfaire. Surtout pour un enfant de deux ans qui te dit « Jaja » avec toute l’innocence qu’il a. Il ne comprend pas qu’il y a une guerre, il ne comprend pas qu’il y a une armée qui est en train de nous humilier, il ne comprend pas qu’on est siégé, il ne comprend pas qu’on peut mourir à n’importe quel moment. Pour lui, c’est juste l’envie de manger du Jaja ou bien du chocolat ou bien des sucettes.
David Dufresne
Et un jour, Rami, vous lui achetez, vous venez de le dire, du poulet et vous avez un peu de réticence parce que le poulet en général, ce genre de poulet-là, vous l’achetez pas si j’ai bien compris, parce que vous n’êtes pas bien sûr de sa provenance, mais vous l’achetez parce qu’il le veut.
Rami Abou Jamous
J’ai fait beaucoup de concessions, même les boîtes de conserve, j’ai jamais amené des boîtes de conserve chez moi. Même ce qu’on appelle les salamis ou les mortadelles, je n’ai jamais amené ce mois. Même ce qu’on appelle l’avion haché dans des boîtes de conserve, je n’ai jamais acheté ce genre de trucs. Mais après, il faut faire des concessions parce que déjà, il faut vivre. On continue à vivre. Il faut manger quoi que ce soit pour ne pas avoir faim. Et en même temps, si je peux faire plaisir en mangeant quoi que ce soit ou n’importe quoi, ce n’est pas grave. Au moins, il sera content. Dans tous les cas, on mange n’importe quoi. Au moins, il sera content et il mange n’importe quoi. Et c’est pour ça que je l’ai acheté. Maintenant, ça devient une habitude. Comment dire ? J’ai plus pour moi parce que c’est notre vie, c’est notre façon de vivre et c’est notre façon de rester en vie. Au moins, on est en train de manger n’importe quoi, mais en faisant plaisir à Walid.Parfois, pour leur remonter le moral, écrivez-vous, le 25 février, il faut parfois mentir aux gens. Et là, vous avez page 24. Si vous voulez, je peux lire un petit peu le passage ou vous pouvez raconter. C’est comme vous voulez. Moi, j’ai plein de passages, mais je ne veux pas vous les faire paraphraser. Donc, c’est à vous de me dire. Mais allez, je me lance. Comme ça, vous pouvez reprendre votre souffle.
David Dufresne
Parmi ceux qui m’écoutaient, écrivez-vous, le fils d’un ami m’a demandé : « Tonton Rami, est-ce qu’on va rentrer chez nous ? Quand on rentrera, je t’inviterai à manger une pizza. » Cet enfant ne sait pas que s’il rentre, il n’y aura pas de pizza, écrivez-vous. Il n’y aura plus de pizzeria. Il n’y aura plus rien.
Rami Abou Jamous
Tout a été détruit. Il croit que la vie va reprendre comme avant. Je lui ai répondu.
David Dufresne
Alors, qu’est-ce que vous lui avez répondu ? Et pourquoi vous lui avez répondu ça ?
Rami Abou Jamous
Il faut mentir. C’est un enfant. Il faut mentir. Il faut dire que oui, bien sûr, on va manger des pizzas, on va manger des glaces, on va manger, on va tout manger. Il y aura juste cette guerre-là, ça va m’arriver. C’est la belle vie. Il faut mentir. C’est un enfant. Je ne mentais pas juste pour les enfants, je mentais aussi aux adultes. Parce qu’à Rafah, comme aujourd’hui, tout le monde me prend pour le connaisseur qui sait tout, qui avait des contacts directs et tout, donc tout le monde, le matin, il m’a dit alors, non, ça va durer un peu longtemps. Il veut garder cet espoir-là. Il veut trouver quelqu’un qui leur dit, voilà, qui dit des mensonges, mais pour garder cet espoir. Et surtout pour les enfants. Et je faisais ça avec mes enfants. Les enfants de Sabah, aussi, je faisais la même chose. Jusqu’à présent, je n’arrête pas de mentir. Walid, il n’est pas très conscient de ce qui se passe autour de lui, donc je suis en train de mentir dès le début, donc il est dans son monde parallèle. Mais pour les enfants de Sabah qui sont conscients de ce qui se passe, je suis toujours en train de mentir. Mentir, il donnait aussi des rêves, que bientôt ça va finir, bientôt on va partir en France, bientôt on va aller voir, et donner des promesses. J’espère que je vais tenir mes promesses, j’espère qu’on va rester en vie d’ici là, mais il faut toujours mentir pour remonter le moral des gens.
David Dufresne
Alors, il y a notamment un mensonge que vous allez faire à votre fils, et qui déchire le cœur. Quand il y a des bombardements, vous lui apprenez quelque chose, en lui disant en fait : c’est un feu d’artifice.
Rami Abou Jamous
Oui, ça c’est depuis le premier jour. Depuis le 7 octobre, quand ça a commencé, le premier jour, parce que nous on était dans une tour, chez nous c’est un immeuble de plus de 9 étages, nous notre immeuble est de 13 étages, et nous on était au. Et on voit tout, à l’époque c’était une vue panoramique, on voyait toute la ville de Gaza, la mer, c’est quelque chose de très joyeux qui s’est transformé un peu à Star Wars. Et ça bombarde autour, et on voit les bombardements où non seulement on entend du bruit, non seulement on vit la vibration, mais aussi on voit la lumière, on voit la fumée, on voit le feu, on voit la nuit, on voit que c’est devenu rouge à la place du noir, et on voit tout ça. Donc voilà, pour lui, papa applaudit, c’est le feu d’artifice, c’est l’anniversaire de Walid, moi je l’appelle Dido aussi, c’est son diminutif, et donc il a bien accepté cette idée-là, et à certaines époques il sait que c’est un danger, donc il regarde, il sait que quelque chose a éclaté, il y a des vitres qui se sont soufflées, mais quand il voit son papa en train de rigoler, et avec son sourire qu’il lui donne, ce masque que je porte tout le temps, et j’applaudis avec lui, il dit : bien peut-être c’est un danger, mais c’est un danger maîtrisable, papa est là, papa il sourit, donc ça va, il n’y a pas de danger.
David Dufresne
Et donc il applaudit quand les bombes tombent ?
Rami Abou Jamous
Et jusqu’à présent, même la nuit, quand il dort la nuit, jusqu’à présent dans notre villa, c’est-à-dire la tente, et que ça bombarde très fort, il est réveillé, quand il est réveillé, il commence à applaudir, il me regarde, il applaudit, et moi je commence à applaudir avec lui. Et c’est bien qu’il ait toujours ce réflexe-là, et peut-être maintenant il est un peu plus conscient de ce qui se passe, et surtout que maintenant on habite dans un camp de fortune, donc il y a beaucoup de gens autour de nous, il voit les gens, il voit la peur dans des gens, il voit les cris des femmes et des enfants qui s’en bombardent, il vient en courant me voir, en disant : papa, mais ça bombarde, c’est fort, c’est boum boum boum. Je dis : non, non, c’est le feu d’artifice. Il commence à applaudir, maintenant il sait que c’est un danger mais il applaudit pour sortir le danger, pour faire sortir le danger, mais je sais pas combien de temps ça va durer, ces malchances-là, il va comprendre que non, ce n’est pas du feu d’artifice mais plutôt c’est un grand danger où à presque chaque bombardement il y a une dizaine de personnes qui sont tuées à cause de ce bombardement-là.
David Dufresne
Précisément Rami, vous racontez plus tard, on y viendra sur la question du journalisme etc., mais vous racontez que vous savez, vous, dans la bande de Gaza, ce qui se passe parce que vous avez ici ou là certains qui ont accès à Internet, peuvent aller sur les réseaux sociaux. D’ailleurs, Walid, de temps en temps, vous lui autorisez à regarder des dessins animés qu’il aime pour se divertir, pour penser à autre chose. Qu’est-ce qu’ils vont dire vos copains là, s’ils regardent le replay de notre entretien, vous n’arrêtez pas de dire : je mens, je mens, je mens pour remonter le moral des amis. Qu’est-ce qu’ils vont vous dire ?Je crois qu’ils ont compris, mes amis.
Rami Abou Jamous
Ça fait un an et demi que je mens, je crois qu’ils ont bien compris. Avant-hier, il y a un ami à moi qui était un des proches, mais malheureusement l’absorption de ce trauma qu’on est en train de vivre et cette peur et tout ça, ça dépend d’une personne à une autre. Et à chaque nièce, il y a des gens qui tiennent le coup, il y a des gens qui sont plus forts que les autres, il y a des gens qui paniquent beaucoup plus que les autres, et moi je fais partie des gens qui sont un peu… Je ne sais pas si c’est un défaut ou un atout, mais en tout cas je suis un peu quelqu’un qui ne panique pas trop et je ne sens pas vraiment la peur ou qui n’a pas peur tout de suite. Et c’est pour ça que là récemment, quand je suis en train de venir et qu’il paniquait tout le temps : demain c’est la fin, une semaine ou deux, on va attendre une bonne nouvelle. Il m’a dit : ami, ça fait un an et demi que tu me dis de la… Je lui dis : non, non, non, tu vas voir, cette fois-ci c’est du sérieux. Le problème quand je mens, j’ai toujours un prétexte, c’est-à-dire je ne mens pas à rien. Là, mon prétexte : ah, Trump il veut voir, Trump il veut que tout s’arrête, regarde Netanyahou à la fin de la concession, le Hamas aussi, le Hezbollah aussi, regarde, ça va bientôt. Et ça a marché. Il a appelé sa famille, il a appelé sa femme, et ils ont dit que cette fois-ci c’est du sérieux. Mais il faut le faire. Parfois ils savent que c’est des mensonges, mais ils veulent entendre des mensonges pour remonter le moral aussi. C’est un peu psychologique, je ne suis pas psychologue, j’ai que trois fois que ce soit, mais je sais très bien comment.
David Dufresne
C’est un nuage probablement qui vient de passer. On va attendre la reconnexion. On va attendre la reconnexion. Pour ceux qui arrivent, nous sommes en direct de la bande de Gaza avec Rami, auteur d’un journal de bord de Gaza, triple prix Bailleul. Je vais attendre. Allô, allô. Je vous entends, Rami. On était coupés parce qu’il n’y a plus d’électricité. Apparemment, il y a un nuage qui est passé.
Rami Abou Jamous
Oui. Et là, le nuage est parti.
David Dufresne
Je suis désolé parce que vous, vous n’êtes pas de retour. Vous ne voyez pas ce qu’il y a à l’antenne ?
Rami Abou Jamous
Malheureusement, non.
David Dufresne
Vous ne perdez pas grand-chose. Mais on vous voit bien. Avec le mur blanc derrière vous. Et de temps en temps, je montre la très belle couverture de votre livre. Je voulais vous dire que dans le chat, puisque les gens réagissent tout en vous écoutant, tout le monde est extrêmement touché par votre témoignage. Et certains évoquent le film La vie est belle de Roberto Benigni. Est-ce que c’est ce que vous êtes en train de faire ?
Rami Abou Jamous
Je ne sais pas. Tout le monde me dit ça. Tout le monde fait référence à ça. Mais je ne sais pas. En tout cas, je ne suis pas le seul à faire ça. Je crois que tout père de famille, il est en train de protéger sa famille, sa femme, ses enfants, son fils. Je crois que tout le monde fait ça. Peut-être que moi, j’ai eu l’occasion de parler de ça. Il y en a d’autres qui n’ont pas eu cette occasion-là, de parler de ça. On va avoir l’occasion d’écrire ou bien de parler de leur vie. Mais je suis sûr que je fais partie des centaines de milliers de parents qui sont en train de faire la même chose. Ce que je fais, ce n’est pas quelque chose de miraculeux ou quelque chose d’extraordinaire. Je crois que toute personne, tout père de famille fait la même chose que moi. Et moi, c’est juste peut-être que j’ai eu l’occasion, grâce à Orient 21, d’avoir cet espace-là, de parler de moi, de parler de Walid, de partager. Et c’est vrai que ça a commencé avant ça. Ça a commencé avec le fil WhatsApp que j’ai avec mes amis journalistes. D’habitude, pour moi, ma vie privée, c’est quelque chose de sacré. Je n’expose pas ma vie privée à qui que ce soit, juste à mes amis, vraiment qui sont mes amis, mais pas à tout le monde. Pendant cette guerre-là, quand j’ai senti qu’il y avait moins d’infos, c’est qu’on est visé comme journaliste, et on ne peut pas travailler comme avant, on ne peut pas se déplacer, Gaza est divisée, on ne peut pas bouger, il n’y a plus de voiture pour aller d’un endroit à l’autre. Donc là, je me suis dit, ce que je vis, moi, c’est 2,3 millions de personnes qui sont en train de vivre. Donc je vais parler de moi. Et surtout que j’avais le sentiment que je vais mourir à n’importe quelle minute. Et c’est pour ça que je disais à mes amis qui sont sur le fil WhatsApp, là, je partage avec vous des vidéos de moi, de Walid, au cas où je vais partir, où on va partir se reposer en paix, vous avez quelques archives pour parler de moi et de Walid. Et c’est ça, au début, c’était ça l’idée. Après, c’est transformé sur Orient 21 et sur d’autres médias comme la télé et autres. Et c’est pour ça que tout le monde fait la comparaison avec La vie est belle. Mais en tout cas, je crois que la majorité des parents font presque la même chose.
David Dufresne
Dimanche 3 mars 2024, le parachutage, c’est comme donner à manger à des chiens. Il s’agit d’un journal de bord, vous racontez au jour le jour ce qui vous arrive, ce que vous appelez le gaz acide. On y viendra tout à l’heure. Vous savez qu’ici, en France, il y a des gens qui considèrent que le terme génocide est impropre. Vous avez créé le néologisme de gaz acide. On va y venir. Mais d’abord, le parachutage, c’est comme donner à manger à des chiens. Est-ce qu’il y a toujours des parachutages, entre guillemets, humanitaires ou est-ce que ça, c’est terminé ? La dernière fois, je croyais que c’était il y a un mois.
Rami Abou Jamous
C’est la pire humiliation qu’on a vécue, ce genre de parachutage. Vraiment, c’est quelque chose. Je n’ai pas vu beaucoup plus d’humiliation qu’on a vécue. Surtout, ça vient des pays qui considèrent qu’ils sont là pour nous soutenir ou bien pour nous aider. Quand ça vient de l’occupation, je comprends très bien parce que l’occupation, ils considèrent qu’on est des animaux sauvages, comme l’ancien ministre de la Défense et de la Ligue. On est des animaux humains et donc je comprends pourquoi ils veulent nous humilier, etc. Mais quand ça vient des amis ou bien de ceux qui prétendent qu’ils sont des amis, c’est là que ça m’attriste et que ça me fait vraiment beaucoup de chagrin parce que je ne comprends pas pourquoi ils font ça. Ce sont des gens qui payent des centaines de millions de dollars pour faire quelques parachutages et pour lesquels nous savons très bien qu’on vit dans une… Avant, on était dans une prison à ciel ouvert. Aujourd’hui, on est dans une cage à ciel ouvert. Et que tout le monde a faim, tout le monde veut manger. Ils voient vraiment cette image-là où on est en train de courir derrière ces palettes qui tombent du ciel pour trouver quelques plats ou bien quelques sacs de farine. Alors qu’ils peuvent faire ça autrement, proprement. Et je donne toujours l’exemple de l’Ukraine parce que l’Ukraine, pareil, quand ils veulent aider les Ukrainiens, ils l’ont fait d’une façon très digne. Des gens qui sont sous occupation ou bien qui sont sous la terreur d’un autre pays.Alors que nous, ils font ce genre de trucs avec ces millions de dollars qu’ils sont en train de déployer. Ils peuvent faire ça facilement, faire passer des camions, faire pression un peu sur les Israéliens et faire passer des camions comme il faut. Et nous, on va recevoir cette aide militaire comme il faut, digne, alors que ce n’est pas du tout ça. Et c’est pour ça que les Israéliens, ils ont donné ce feu vert aussi de faire ce genre de parachutage parce que les Israéliens savent très bien cette humiliation. Et il n’y a plus de photos pour ça, de faire ce genre de parachutage. Et comme par hasard, dernièrement, la Jordanie, ils ont fait les hélicoptères jordaniens. Ils sont partis de la Jordanie. Ils ont atterri sur le sol de Gaza. Ils ont déployé des tonnes d’aides militaires. Ils sont partis. Donc, si on peut faire quelque chose de façon propre, on peut le faire. Mais à l’époque, les pays et vraiment, je ne sais pas, ils savent que c’est de l’humiliation. On n’est pas dans un coin naufragé au milieu de l’île et il y a un volcan autour de nous. Personne ne peut arriver ou passer. Donc, ils font ce truc de langage. Non, il y a des chemins très bien précis. Il y a des ONG qui font ça. Il y a des Nations Unies qui font ça. Il y a le Croissant-Rouge qui fait ça depuis 70 ans. Mais non, ils ont choisi ce chemin ou bien cette image-là qui m’a vraiment fait beaucoup de peine et beaucoup de douleur dans mon cœur, comme on dit chez nous, parce qu’il n’y a pas pire humiliation que de voir ça. On sait donner les morceaux de viande à des chiens.
David Dufresne
Vous nous expliquez, page 25, qu’il s’agit de l’armée égyptienne, de l’armée jordanienne et hier, c’était le 2 mars 2024, dans votre journal de bord, les Américains. À propos des airs, il y a aussi ce que vous appelez les quadricoptères. Je vais peut-être lire le passage et vous me direz si c’est toujours d’actualité. C’était le jeudi 16 mars 2024, titre de votre chronique : J’ai décidé de rester tant qu’un tract ne me demande pas d’évacuer. Et vous écrivez, page 131, que les quadricoptères servent aussi à faire peur. Pendant la nuit, ces appareils émettent des sons effrayants : le bruit d’un bébé qui pleure toute la nuit, d’une femme qui appelle au secours, des chiens qui aboient. Les Israéliens les utilisent aussi pour faire la coordination avec les camions. Un quadricoptère se positionne au-dessus du camion et on entend : « Attendez une heure, passez maintenant prendre telle route, dans tel quartier » et il diffuse des bruits de tirs alors qu’il n’y a pas de combat.
Rami Abou Jamous
Oui, malheureusement, moi je considère que c’est vraiment l’arme fatale que l’armée d’occupation a utilisée pendant cette guerre. C’est vraiment une arme. Nous, on a l’habitude avec la technologie des Israéliens qui ont une technologie très, très, très forte. Dans 20 ans, on va savoir ce qu’ils ont fait avec nous dans ces années-là et quelles technologies ils ont utilisées. Mais le quadricoptère, ils l’avaient déjà utilisé pendant les manifs et les manifestations des marches de retour. Ils lançaient des bombes lacrymogènes. Mais cette fois-ci, ils ont passé trop, trop, trop loin et ils sont arrivés à tuer les gens avec ces quadricoptères. Nous, en sortant de Gaza-Ville, quand on était encerclés, ils nous ont obligés de sortir le matin pour quitter Gaza et aller vers l’hôpital Chifa. C’était les quadricoptères qui nous ciblaient. Au début, on ne savait pas ce que c’était. Au début, on disait : d’où viennent ces tirs, d’où vient ce bruit ? On ne comprenait pas. On disait qu’il y a un fantôme autour de nous et après, on a réalisé que c’était des petits drones utilisés, équipés de mitrailleuses, ou bien de haut-parleurs, ou quoi que ce soit. Et les Israéliens l’utilisent sans qu’ils soient sur place. Ils sont à 3 km ou bien 2 km et ils peuvent viser les gens, ils peuvent les tuer, ils peuvent les menacer, ils peuvent tout faire. Ils peuvent filmer, ils peuvent tout faire avec cette arme-là. Et jusqu’à présent, ils utilisent cette arme-là et surtout dans Gaza-Ville. La dernière fois, ce quadricoptère est entré dans l’hôpital Mar Madani, l’hôpital baptiste. Il était en train de courir après un journaliste qui travaillait pour la chaîne Al-Aqsa du Hamas, et il a continué à le viser jusqu’à ce qu’il l’ait tué dans la cour de cet hôpital-là. Et ça ne s’arrête pas, l’utilisation de ce quadricoptère qui, moi, je le compare toujours à un photon parce qu’on ne le voit pas. Il faut vraiment regarder bien dans le ciel pour le voir et on ne voit que les tracés, on voit juste les traits de tir, mais on ne voit pas l’appareil en tant qu’appareil. Mais après, petit à petit, on a commencé à le voir, à le constater et c’est vraiment le pire des pires des armes utilisées et surtout que derrière ce drone-là, c’est une fille parce qu’apparemment, dans la concentration, dans le suivi des yeux ou bien de la précision, les filles sont plus fortes que les garçons. Donc c’est la soldate qui est derrière cet écran-là et c’est un peu comme PlayStation. C’est-à-dire, il n’y a pas d’humanité. On ne voit pas la personne qu’on est en train de tuer. On ne voit pas la personne qu’on est en train de bombarder. C’est juste une PlayStation, un bouton, et le caractère en face de vous… Le style qui était en face de vous, il est mort. Il y a du son. C’est exactement un peu comme la PlayStation ou la Xbox. Donc il n’y a plus d’humanité. On peut tuer facilement. Ce n’est pas pareil quand on voit une personne en face et qu’on essaie de la tuer. Il y a toujours ce côté humain. Même si c’est un ennemi ou quoi que ce soit, même si on a une fatwa, comme l’a fait Netanyahou, de dire qu’on est des Hamas et que les soldats, ils ont le feu vert pour tuer tout le monde. Mais il reste toujours ce côté humain. Et on le voit, ce côté humain, après chaque guerre, quand on voit les soldats israéliens qui brisent un peu le silence. Ils avouent les horreurs qu’ils ont commises. Ils ont fait ça en 2014, 2009. Il y avait une association qui s’appelle Breaking the Silence.Ce sont les anciens soldats qui ont participé. Leur côté humain commence à dire que oui, on a fait des trucs de jamais vu. Et je sais très bien qu’après ces guerres-là, cette guerre-là de 2023-2024, je crois qu’il y aura beaucoup de soldats qui… Il y a toujours ce côté humain parce qu’à la fin, on est des êtres humains, et ils vont dire oui, on a fait des horreurs qu’il ne fallait pas faire. C’est justement quand je parle de génocide. C’est vrai qu’il y a des gens qui disent : on n’est pas encore au génocide. C’est vrai, parce qu’on a dépassé le génocide. On est arrivé au gaz acide. Et le gaz acide, ça va être quelque chose de jamais vu dans l’histoire. C’est vraiment un génocide spécial Gaza. Non seulement le nombre des victimes, mais aussi la façon dont on a tué ces victimes-là. Et petit à petit, on commence à comprendre comment on est parfois tués par un système ou bien une application d’intelligence artificielle à la vente, qui fait… C’est lui-même, c’est ce système-là qui choisit les cibles.Parfois par une ligne virtuelle que nous, on ne voit pas, mais l’ordinateur ou bien l’informatique, eux le voient. Si quelqu’un dépasse cette ligne-là que nous, on ne voit pas, il est mort tout de suite. Par les quadricoptères, par les technologies, par les derniers missiles qui sont en train de danser, il y a une disparition du corps. Avant, on était détectés quand on était bombardés. Là, c’est une disparition totale du corps. Donc on ne sait pas quel genre d’armes ils ont utilisées. Non seulement on est calcinés quand on est bombardés, mais ça vaporise, il n’y a plus personne, il n’y a plus de corps. Et tout ça, on va voir après la guerre. Il y aura des soldats qui vont participer à ces massacres et qui vont avoir un peu la conscience de dire : oui, on a fait ça, ça, ça, et qu’il ne fallait pas faire tout ça.
David Dufresne
Mardi, pardon, samedi 13 avril 2024, Je regarde les visages et je vois que les gens vieillissent. C’est le titre de la chronique. Dites-moi, vous buvez quoi là ?
Rami Abou Jamous
Une tisane.
David Dufresne
Alors moi, je bois un petit café. Je le bois pour vous d’ailleurs.
Rami Abou Jamous
Qu’est-ce que je veux dire d’ailleurs ? Ça fait partie aussi des interdictions.
David Dufresne
Le café ?
Rami Abou Jamous
C’est parmi tout ce qui est… je ne veux pas dire addictif, mais tout ce qui est quelque chose qui rend les gens un peu nerveux, c’est interdit. C’est-à-dire, le café, c’est interdit, les cigarettes, bien sûr, le tabac en général, les sucreries aussi parce que parfois les tablettes de chocolat, ça fait du bien et ça calme un peu ou bien ça donne une bonne humeur. Tout ça, c’est interdit. Il faut qu’on soit tout le temps coléreux, nerveux, et qu’on se bagarre entre nous parce qu’on n’a pas fumé notre cigarette. Et peut-être que les fumeurs, ils vont très bien comprendre ce que je suis en train de dire. Et ceux qui boivent du café aussi, si on est privé de café pendant un moment, on sera un peu nerveux parce qu’on se dit : oui, je n’ai pas pris mon café ce matin. Et tout ce genre de trucs, peut-être que pour les gens, ça paraît quelque chose de compréhensible, mais il n’y a rien de hasard avec cette armée d’occupation. Tout est bien calculé. Ils savent très bien ce qu’il faut faire entrer, ce qu’il ne faut pas faire entrer. Et parmi ce truc-là, le café aussi, ça fait partie de tout ce qui est interdit de le faire entrer parce qu’il faut qu’on reste à fleur de nerfs ou au moins ne pas être de bonne humeur.
David Dufresne
Alors justement, j’ai vu page 99, je reviendrai sur notre chronique, j’avais noté : les Israéliens utilisent une nouvelle arme, l’arme de la cigarette.
Rami Abou Jamous
Le manque de cigarette fait partie de la guerre psychologique israélienne. C’est exactement ce que vous venez de dire avec les rumeurs constantes d’assaut contre Rafah et d’une future occupation de toute la bande de Gaza. Le tabac, écrivez-vous, c’est mauvais pour la santé, mais excellent pour la guerre des Israéliens.
David Dufresne
On verra plus tard qu’il y a d’autres choses autour de la cigarette, mais avant d’y revenir, je voulais vous faire parler de cette chronique du 13 avril 2024, où vous expliquez qu’il y a une guerre qui est moins visible que celle des bombardements, mais qui est celle de la famine. Quelle est la situation exacte de la famine dans la bande de Gaza ?
Rami Abou Jamous
On va en parler, parce que maintenant, malheureusement, la bande de Gaza est divisée en trois. Avant, c’était en deux : Gaza-Ville et le Nord, et le reste, c’est-à-dire le milieu de la bande de Gaza et le Sud. Aujourd’hui, c’est divisé en trois, parce que Gaza et le Nord sont divisés. Il y a le Nord, je ne sais pas si vous connaissez un peu si je parle des villes, il y a des camps de réfugiés comme Jabalia, maintenant, il est séparé de Gaza-Ville, et il y a Gaza-Ville, et puis il y a le Sud, le milieu de la bande de Gaza.Aujourd’hui, il y a plus de deux mois à peu près, c’est pire que la famine. Ce sont des gens qui, ça fait deux mois, un peu plus de deux mois, n’ont rien reçu comme aide alimentaire, assiégés, bombardés, et on leur demande de sortir par force, et les gens, malgré ça, ne veulent pas sortir parce qu’ils savent que s’ils sortent, ils ne vont plus revenir. Et en plus, ils savent très bien que sortir, c’est égal à l’humiliation. Il y a des gens qui sont arrivés à un point de boire de l’eau dans la rue parce qu’il n’y a plus d’eau, plus de quoi manger, ni de la farine, ni du pain, ni rien du tout. Ils ont mangé de l’herbe parce qu’ils veulent rester en vie, et ils ont mangé aussi la nourriture des animaux, parce qu’ils ont fait avec le foin des sortes de pains pour rester en vie. C’est quelqu’un qui est au milieu d’une catastrophe, il ne trouve rien à manger, il est en train de manger quoi qu’il arrive pour rester en vie, surtout pour lui et pour ses enfants et l’eau, ça fait partie des choses Heureusement qu’il a plu la dernière fois. C’est vrai que pour nous, pour les déplacés, c’était la catastrophe, mais pour eux, c’était une roue de secours qui vient du ciel parce qu’ils ont commencé à mettre des seaux, remplir de l’eau avec des seaux pour boire cette eau-là. Ça fait bien longtemps qu’ils étaient privés de boire. Et on a une vraie famine. Et dans le Sud de la bande de Gaza, on n’est pas morts parce qu’au Nord, on est morts à cause de la famine. Il y a des gens qui sont morts parce qu’ils n’ont rien trouvé, surtout les enfants. Mais ici, dans le Sud, on est dans la malnutrition. Là, ça fait presque 3 semaines. Il n’y a plus de boulangerie parce qu’il n’y a plus de farine qui passe. Et malheureusement, puisqu’on vit toujours avec des boîtes de conserve et de la nourriture que je l’appelle de la pourriture, il n’y a plus rien à manger.Le pain était vraiment l’aliment le plus, je ne vais pas dire consistant, mais celui qui rassasie un peu les gens pour qu’ils ne sentent pas qu’ils ont faim. Et malgré ce manque, et à El-Maghazi, à cause de ce manque-là, on commence un peu dans la famine. La dernière fois, je ne sais pas si vous avez entendu, il y avait la queue devant une boulangerie qui était ouverte parce qu’il y avait quelques sacs de farine depuis le Programme Alimentaire Mondial. Et il y a eu trois femmes qui sont mortes, asphyxiées à cause de la foule qui était devant la boulangerie pour trouver quelques pains ou bien quelques sacs de pain. Et c’est ça le problème : on est en train de toujours survivre. On n’est pas en train de vivre. On est en train de survivre et chacun essaye de rester en vie.Donc c’est pour ça qu’on trouve des gens qui se bagarrent dans les queues, parce que chacun veut avoir un bout de pain parce qu’il n’y en a plus il n’y a pas pire que ce sentiment de faim, de ne plus pouvoir donner à manger à ses enfants. Il n’y a pas pire que ça, de sentir ça et qu’on ne peut rien faire. Et c’est ça, c’est ça vraiment la condition actuelle de la famine. Et c’est pour ça que, quand ça a commencé après deux ou trois mois de guerre, les gens ont tous maigri et ont tous vieilli beaucoup plus que dix ans. Et moi, j’en fais partie aussi. Moi, je ne me vois pas parce que, malheureusement, je n’ai pas de miroir chez moi, donc je ne me vois pas. Mais je suis sûr que j’ai vieilli beaucoup plus que dix ans parce que ce qui est appliqué aux autres s’applique aussi sur moi et sur ma famille. Et j’ai maigri aussi parce que moi, je suis quelqu’un qui aimait manger.Pour moi, le fait de manger, c’était beaucoup plus que de manger pour ne pas avoir faim. C’était manger pour avoir du plaisir, parce que j’aimais essayer tous les plats, de toute nature. Aujourd’hui, je vis avec du pain, de la sardine et quelques boîtes de conserve. Je ne me plains pas parce qu’au moins, je peux avoir accès ou bien je peux avoir la possibilité d’acheter ces boîtes de conserve. Il y en a d’autres qui n’ont pas cette possibilité et qui vivent avec les restos. C’est comme les Restos du Cœur que maintenant il existe à droite et à gauche grâce à des associations qui donnent à manger dans des camps de fortune. Il y a des gens, des associations, ils n’ont pas à manger, ils ne trouvent pas à manger parce qu’ils n’ont pas d’argent, ils n’ont pas de moyens. Il n’y a pas grand-chose à acheter sur le marché. Et quand on peut trouver quelques fruits ou bien quelques légumes, parce que là, les fruits, ça fait longtemps qu’on ne les a pas vus, mais quand on trouve quelques légumes, c’est hors de prix. Les gens n’ont pas la possibilité d’acheter ça.Toutes les denrées sont devenues 20 à 50 fois plus chères qu’avant le 7 octobre, c’est ça ? Malheureusement, tout est devenu trop cher à Gaza, sauf la vie humaine. La vie humaine, ça devient la moins chère du monde entier. Les Israéliens, quand ils tuent un Palestinien, c’est comme s’ils tuaient une mouche, même pas un animal, mais plutôt un insecte.
David Dufresne
La tisane que vous buvez, c’est une tisane fabrication, vous parlez de ça, de comment…
Rami Abou Jamous
Là, c’est quelques herbes qu’on mélange en trucs, c’est toujours le système D. Toujours le système D. Il n’y a rien de régulier ici. Tout ça passe par un système D. Ce sont quelques plantes qu’on trouve, on broie, on met avec de l’eau chaude, et ça marche. Et encore, nous, dans la maison d’après, on a un peu l’occasion, parce que quand on a loué cet appart, il avait du gaz, c’est-à-dire une bouteille de gaz, et on a aussi la bouteille de gaz du propriétaire qui nous a laissé gentiment de sa part. Et donc c’est pour ça qu’on peut avoir un peu de feu pour faire du thé et de la tisane. Mais il y en a d’autres que moi chez moi, par exemple, sous la tente, dans la villa, c’est avec du feu qu’on fait ça, avec du bois, et quand on chauffe, que ce soit de l’eau ou qu’on cuisine, c’est avec du four en argile. Et quand on a l’occasion d’avoir une bouteille de gaz aussi, c’est vraiment la fête. Parce que ça fait partie aussi des trucs qui sont exterminés d’entrée, et quand ils font entrer, ils font entrer au compte-gouttes, et on est 2,3 millions de personnes. C’est ça le problème de cette deuxième Nakba, c’est que la première Nakba, c’était juste se déplacer d’un endroit à l’autre. C’est-à-dire nos ancêtres se sont déplacés de Jaffa, de Haïfa et tout, et ils sont allés en Jordanie, à Gaza, au Liban, mais la nature de la vie était la même.C’est-à-dire les gens habitaient dans des maisons en argile par exemple. Ils faisaient la cuisine avec du feu. Il n’y avait pas à l’époque de bouteille de gaz, de gaz de ville, quoi que ce soit. Donc ce qui a changé pour eux, c’est un peu les lieux. Nous, ce n’est pas que les lieux, on est passé de la modernité, parce que les gens croient qu’à Gaza, c’est le Moyen-âge. Non, à Gaza, on vivait comme quelqu’un qui vivait à Paris et n’importe où en Europe. On avait tout le confort qu’il fallait pour vivre dans la modernité. Justement, il nous a privés de cette modernité, on est revenus au Moyen-âge, et c’est ça qui est difficile. Ce n’est pas parce qu’on vit dans une tente, non, parce que maintenant tout a changé. On vit dans une tente, on fait la cuisine avec de l’argile, avec du feu, on fait nos besoins juste parce qu’on a creusé un trou et on a mis un seau, et ça devient des toilettes.Pour l’eau, pareil, on chauffe de l’eau sur le feu. Pour prendre une douche, c’est une bouteille en plastique, on la divise en deux et on l’utilise pour prendre la douche. Le savon et tout ça, parce qu’il n’y a pas de savon, on a commencé à faire un système D avec des savons faits maison, qui n’ont rien à voir avec du savon, mais c’est juste sentir qu’on s’assemble ou qu’on est en train de se laver. Tout est pareil, il n’y a plus d’électricité, on fait avec soit du feu, soit des panneaux solaires pour ceux qui ont de l’argent, mais ceux qui n’ont pas d’argent, on ne peut pas acheter de panneaux solaires. Donc on est vraiment revenus au Moyen-Âge, alors qu’on vivait dans la modernité.
David Dufresne
Rami, il y a plusieurs questions très pratico-pratiques dans le chat, prenez une bonne gorgée, tant qu’il fait chaud, allez-y. Casper Plex vous demande, je vais vous le demander juste après, c’est Calorem qui vous demande s’il ne fait pas trop froid en ce moment, et Casper Plex qui vous dit : est-ce que ceux qui vendent ces produits sont-ils des profiteurs de la situation ? Et là, ça nous amène à une chronique que vous avez tenue assez tôt d’ailleurs dans votre journal de bord concernant les clans. Peut-être qu’il faudrait en parler, mais d’abord, est-ce qu’il fait froid en ce moment ? Comment ça se passe dans votre villa comme vous l’appelez, c’est-à-dire votre tente, une tente de marque française, si j’ai bien compris.
Rami Abou Jamous
Je ne veux pas faire de la pub, ça vient de Décathlon. Ça vient de Décathlon. C’est une tente qui vient de Décathlon. Malheureusement, je n’habite plus dans cette tente ;je ne l’ai pas installée parce que c’était vraiment trop petit et nous on est six, et donc j’ai été obligé d’acheter une autre tente qui est un peu plus large et plus, entre guillemets, plus fiable pour surtout le vent parce qu’on est juste à côté de la mer et je vis sur la route côtière donc j’étais obligé d’acheter une autre tente. Et pareil, cette tente-là c’est juste un bout de tissu. Je le dis à chaque fois, ce bout de tissu ne protège de rien, ni de la chaleur, ni du froid et surtout pas des bombes. Mais c’est juste, on se sent qu’il y a un endroit où on peut tous se réunir et dormir dans cet endroit-là, mais sans protection. Et s’il fait froid, surtout la nuit, il fait très froid, c’est comme quelqu’un qui vit dans la rue, mais c’est juste, il a un bout de tissu qui le couvre, mais ce bout de tissu ne le protège pas du froid.Surtout pas au bord de la mer et surtout quand il pleut aussi. C’est de l’inondation. Vous avez vu les images : quand il pleut juste une heure, une demi-heure, c’est une inondation partout et les gens ont perdu leur tente à cause du vent et de la pluie. Donc on est dans des conditions de vie très, très dures et pendant l’été, c’est plutôt l’hiver. C’est des reptiles, c’est des araignées, c’est des insectes, c’est tout. Et là encore, on n’est pas rentrés dans l’hiver. L’hiver, ça rentre le matin et en janvier donc c’est bientôt. Et nous, c’est un endroit où il pleut beaucoup pendant l’hiver. J’espère que d’ici là, on sera rentrés. Même si on est rentrés, on ne trouve pas nos maisons, mais au moins il y aura une ouverture des terminaux, il peut y avoir un peu de matériel pour faire au moins des trucs un peu solides, même si on est dans la rue, mais avec quelque chose de solide, avec de vrais bois, de vraies bâches, de vrais plastiques où on peut être un peu protégés en attendant la reconstruction.
David Dufresne
Donc le 24 mars 2024, vous titrez votre chronique : Chaque pouvoir qui arrive dans Gaza essaie d’utiliser les clans à son profit. Et vous attaquez en disant : les Israéliens sont toujours en train de chercher des solutions pour remplacer le Hamas. Parmi ces anciennes et mauvaises solutions, ils ont essayé de s’attacher la collaboration des chefs des grandes familles, grandes familles entre guillemets, de la bande de Gaza. Est-ce que, pour répondre au chat, il y a des profiteurs de guerre ? Est-ce qu’il y a le marché noir, la contrebande ?
Rami Abou Jamous
Le problème, c’est qu’on a passé un peu… parce que ça n’a pas marché les trucs de grands clans-là, vis-à-vis des Israéliens, c’est-à-dire que ce sont eux qui vont gouverner Gaza ou autre. Pour le moment, ça n’a pas marché. Quoique les Israéliens utilisent toujours ces clans-là. La dernière fois, c’était pour payer l’aide militaire qui rentre. Mais le problème, c’est que oui, il y a des vrais profiteurs. Il y a des commerçants, moi je ne les appelle pas des commerçants, c’est plutôt des bœufs. Je ne sais pas si vous connaissez ce terme, les BOF, c’est un terme qui date de la Deuxième Guerre mondiale en France. Ce sont ceux qui ont profité de la situation pour avoir de l’argent, et aujourd’hui on a des bœufs ici à Gaza. Et c’est ça qui fait mal, c’est que ça vient d’un frère, d’un voisin, d’un Gazaoui qui vit le même bombardement, qui vit le même massacre. Et malgré ça, ils profitent de la situation pour faire beaucoup d’argent et profiter de la majorité de la population qui est affaiblie, qui n’a plus d’argent, qui est ruinée et il y a quelques dizaines de commerçants, ils font des thunes, des thunes, des thunes sur le dos de cette population pauvre. Bien sûr, à l’aide des Israéliens, parce que j’ai expliqué à l’époque comment les Israéliens ont choisi pour l’importation juste cinq importateurs palestiniens et c’est eux qui profitent de tout. Et le cercle de profit, ça devient d’un commerçant à l’autre jusqu’à celui qui fait le marché ou bien marchand ambulant dans le marché de Gaza. Mais malheureusement, ces gens-là, ils profitent à fond de cette situation. Et là récemment, ils ont trouvé une nouvelle technique aussi. Et non seulement ils vendent des marchandises à des prix trop chers, mais – ce n’est pas dans le bouquin mais vous pouvez trouver sur Orient 21 ils profitent aussi du cash. Parce que comme les banques sont fermées, les gens ne peuvent pas tirer de l’argent, il n’y a pas de banque, il n’y a pas de distributeur de billets. Donc on passe par les bureaux de change et les bureaux de change, pour donner du cash, je transfère de mon compte bancaire à son compte bancaire. Donc c’est vraiment des profiteurs de guerre comme jamais vus, et la population de Gaza souffre de ces gens-là. Mais malheureusement, ces gens-là, ce sont des Gazaouis, ce sont des Palestiniens, ce sont des gens qu’on connaît, qui vivaient avec nous, et surtout, ils subissent les mêmes massacres que nous. Donc cette personne qui est en train de profiter, elle peut mourir à n’importe quel moment.Donc qu’est-ce qu’il va faire avec tout cet argent qu’il est en train de récolter ? Je ne sais pas comment ils pensent, mais en tout cas ils profitent de la situation à fond. Et ça fait aussi de la peine parce que ça vient d’un Palestinien, ça ne vient pas de quelqu’un qui profite de la situation et qui n’est pas Palestinien.
David Dufresne
Rami, vous parliez tout à l’heure de l’accès à l’eau, vous parliez de ces gens, notamment Suleiman, votre ami dont on parlera tout à l’heure. Vous en parlez page 54 : Suleiman et les siens ont creusé un petit puits à côté des bâches pour en faire des toilettes afin de ne pas avoir à faire des kilomètres pour aller aux toilettes des mosquées ou des écoles. Voilà comment vivent les déplacés de Rafah. Et là vous avez une phrase qui tord les boyaux, vous écrivez : nous sommes un peuple qui s’adapte toujours, très vite, mais s’adapter, écrivez-vous, c’est un peu accepter le mal, on ne se révolte pas, on s’adapte.C’est ça ce qui est grave, c’est que les faits de grenouilles, ça s’applique vraiment à nous facilement. Donc si vous pouvez amener quelqu’un qui vivait avant notre vie et qui aujourd’hui vit notre vie, il va mourir tout de suite sans bombardements. Mais nous, avec la politique israélienne qui nous a toujours donné cette théorie de grenouilles, en nous mettant au feu petit à petit, petit à petit, jusqu’à mourir doucement ou bien accepter les pires des conditions, ça, on a l’expérience depuis 48. Donc les camps de réfugiés qui étaient faits depuis 48, ils sont toujours là, à Gaza : les camps de réfugiés de Chati, le camp de réfugiés de Nuseirat, de Bureij, de Khan Younis, et tout ça. Et justement, on est en train de vivre le même chemin que nos ancêtres ont vécu et ils se sont adaptés, et nous aussi on s’est adaptés. Et c’est ça qui est un problème.S’adapter, ce n’est pas juste vivre cette guerre-là, mais aussi la misère qu’on est en train de vivre. Parce que normalement, on ne doit pas accepter cette humiliation, on ne doit pas accepter ce qu’on est en train de vivre. Mais non, nous on trouve des solutions, c’est bien de trouver toujours une solution, système D, d’être créatif, mais pas accepter et s’adapter au pire, à l’humiliation. Avant, quelqu’un qui allait recevoir un package d’aide humanitaire et tout ça, je ne vais pas dire que c’était la honte, mais c’était quelque chose qui n’était pas pour tout le monde, c’était vraiment consacré à ceux qui ont besoin ou bien à ceux qui sont pauvres. Aujourd’hui, tout le monde fait ça, tout le monde sans exception, tout le monde est inscrit dans les ONG et maintenant, les ONG ont une base de données de toute la population de Gaza, gratuitement, juste parce que tout le monde s’est inscrit dans ces listes-là pour avoir un sac de farine, un truc, ce qu’on voulait. Et là, c’est vraiment le pire, le pire, ce qu’on est en train de vivre. On a commencé à accepter l’humiliation, le largage d’aide humanitaire. Au début, tout le monde disait : on n’est pas des chiens, mais aujourd’hui, tout le monde court après parce qu’il veut manger, il veut boire, il veut survivre. Et c’est ça, on s’adapte toujours au pire. Pareil, creuser un trou pour des toilettes ou bien un autre système, c’est aussi s’adapter, c’est accepter, et non seulement accepter, mais ça va durer. Et c’est passé avec nos ancêtres, c’est le même scénario qu’ils sont en train de faire avec nous.Là, aujourd’hui, on est dans des camps de fortune. Avant, nos ancêtres étaient dans des camps aussi de réfugiés. Ces camps de réfugiés étaient des tentes. Et puis, petit à petit, ça devient des trucs en plastique ou en bâche. Et puis, petit à petit, c’est en toile. Et petit à petit, c’est dur. Et je crois que nous, petit à petit, ça va être la même chose bici et justement, c’est à cause des Israéliens qui nous forcent toujours à réduire notre esprit, à serrer notre esprit. Parce qu’aujourd’hui, on ne parle plus de Jérusalem, on ne parle plus de la libération de la Palestine. On ne parle plus d’un État palestinien. On parle de sacs de farine. Tout le monde cherche un sac de farine. Et c’est la grande réussite pour les Israéliens qu’un Palestinien de Gaza, qui avant, à l’époque de Arafat, parlait d’un État palestinien sur les territoires de 67, Jérusalem-Est comme capitale, avoir un aéroport, avoir un port… Aujourd’hui, ce même Palestinien, il demande juste un sac de farine.
David Dufresne
Néanmoins, votre ami Suleiman, c’est celui avec qui vous allez créer le bureau de presse, qui va disparaître.
Rami Abou Jamous
Non, non, ce n’est pas Suleiman. Soudain, c’est mon beau-père qui a créé…
David Dufresne
Pardon, pardon, c’est votre beau-père, excusez-moi. Non, non, je confonds, excusez-moi. Votre beau-père, il a cette phrase extraordinaire, deux pages plus loin. Il vous a dit, vous le retranscrivez : il n’y a plus de justice dans cette vie, il faut aller la chercher.
Rami Abou Jamous
Oui, il m’a dit ça avant de mourir. Parce que les gens croient que des gens ici sont morts juste à cause de bombardements. Il y a des gens qui sont morts parce qu’ils n’ont pas accepté cette vie. Ils n’ont pas accepté cette humiliation. Ils n’ont pas accepté cet état d’esprit ou bien état de vie qu’ils sont en train de vivre. Mon beau-père, il avait un bâtiment de quatre étages, ses enfants chacun avait un appart. Il avait 16 enfants, je parle enfants, garçons et filles. Et il était bien, il vivait bien sa vie, il gagnait bien sa vie. Et là, c’est quelqu’un qui a voyagé partout et à la fin, il a fini sous une bâche avec un trou pour faire ses besoins. Et pour lui, c’était la pire, la pire des choses pour lui et la pire humiliation. C’est pour ça qu’il est allé chercher la justice ailleurs, c’est-à-dire chez Dieu, parce que dans cette vie-là, il n’y a pas de justice. Et justement, deux jours après, trois jours après, il est parti se reposer en paix parce qu’il ne l’a pas supporté et Suleiman, mon beau-père, n’est pas le seul. Moi, je suis sûr, j’ai entendu parler la dernière fois avec un spécialiste, un sociologue, qui a dit que dans les guerres, il ne faut pas compter ceux qui sont morts juste directement à cause d’une bombe. Mais à chaque personne morte, il y en a quatre qui sont mortes à cause de la guerre, mais pas à cause de la bombe. Et Suleiman, il fait partie de ces gens-là. Et bien sûr, je ne parle pas que de Suleiman, parce qu’il n’a pas accepté ça, donc il est mort. Mais il y en a ceux qui n’ont pas les soins aussi. Il y a des gens qui sont morts à cause du cancer parce qu’il n’y a pas de soins de cancer. Il n’y a plus l’hôpital, le seul hôpital qui faisait les traitements, les chimiothérapies et tout ça, a été bombardé. Et maintenant, il est actuellement dans ce qu’on appelle l’axe de la tsarine. Pareil pour les gens qui ont plein de problèmes de reins, qui doivent avoir une dialyse deux, trois fois par semaine. Ils n’en ont pas la possibilité. Et ces gens-là, ils sont morts. Et pareil, il y a des gens qui sont morts juste à cause d’une grippe parce qu’ils n’ont pas les moyens d’avoir des médicaments ou bien des soins comme il faut et donc ils sont morts et je suis sûr que si on va faire les calculs des gens qui sont morts dans cette période-là, c’est-à-dire depuis 14 mois, on va voir que ce n’est pas juste 51 personnes qui sont mortes directement à cause des bombardements, mais il y aura 200 000 personnes qui sont mortes dans cette période-là. Et là, c’est lié toujours à la guerre, mais pas à cause des bombes.
David Dufresne
Mais aller la chercher, la justice, ça veut dire quoi ?
Rami Abou Jamous
Aller la chercher, c’est-à-dire il va chez Dieu. La justice, ça n’existe pas ici, ça existe dans un autre monde. Et pour aller la chercher et la justice, déjà, il faut se révolter pour chercher la justice, parce qu’on ne peut pas, la justice ne vient pas toute seule. Il faut aller la chercher. Et deuxièmement, pour lui, il voulait fuir ce monde injuste pour aller dans un autre monde. Et puisqu’il ne peut rien faire pour chercher la justice ici, donc il dit : je vais partir ailleurs pour la chercher ailleurs.
David Dufresne
Mais justement, le chat vous demande, vous venez de dire, pour chercher la justice, il faut se révolter. Quelles seraient vos possibilités de révolte face à ce que vous subissez ? Vous nous décrivez l’enfer, donc comment se révolter dans ce cas-là ?
Rami Abou Jamous
Rester sur place. Le fait de rester sur place, moi j’ai choisi de rester. J’avais l’occasion de partir, mais le fait de rester, c’est se révolter. Le fait de ne pas partir, c’est se révolter. Au début, je ne voulais pas sortir de la ville de Gaza. Après, j’étais obligé de sortir parce qu’on était encerclés, il nous a été demandé de partir, etc. Mais moi, je n’allais pas sortir même de Gaza-Ville. Et le fait de rester, c’est résister. Après, on n’a pas les moyens. On est en train de subir une guerre et un nettoyage ethnique de l’armée la plus puissante dans le Proche-Orient. Ce sont des gens qui n’ont pas seulement l’arsenal, la technologie, qu’aucune autre personne n’a. Et nous, on a quoi ? On a juste cette volonté de rester ici, de dire qu’on a le droit de rester là. C’est notre terre, c’est une occupation. Il faut lutter contre cette occupation. Et notre façon de lutter, c’est de rester ici. Ne pas bouger, ne pas sortir de la Palestine.
David Dufresne
Et qui vous aide ?
Rami Abou Jamous
Il n’y a personne qui nous aide. On n’a jamais senti quelqu’un qui nous aide depuis longtemps. Je ne parle pas des populations parce que, bien sûr, les populations sont toujours là. Elles sont conscientes de ce que c’est, une occupation qui dure depuis 75 ans. Elles savent très bien que ce qu’elles sont en train de subir, c’est un génocide, c’est un nettoyage ethnique. Et la population, elle le dit, elle le dit clairement. Mais malheureusement, si on parle de chefs de gouvernement qui avaient des pouvoirs, personne ne nous a aidés. Depuis 48 ans, on est abandonnés.Ce n’est pas nouveau. Et on n’a jamais compté sur personne. Jamais on n’a compté sur personne parce qu’on sait très bien que chacun a des intérêts. Et que le fait de demander de faire un État israélien ici dans cette région, tout le monde a intérêt, d’une façon ou d’une autre, que ça reste. Et personne n’ose dire que ce qui se passe est un génocide. Ce n’est pas parce qu’ils ne le croient pas. Ils le savent très bien. C’est un être humain, il sait très bien. Les images parlent toutes seules. Les photos parlent toutes seules. Les gens parlent de ce qu’il y a. Avec les réseaux sociaux, tout passe. Il n’y a pas de manipulations. Il n’y a pas de fake news. Il n’y a rien du tout. Au contraire, tout ce qui sort de Gaza, c’est vraiment une image pure qui sort de façon naturelle et spontanée. Mais les chefs de gouvernement, les présidents et tout ça, chacun a ses intérêts avec l’État d’Israël. Et donc, du coup, il n’ose pas dire quoi que ce soit envers Israël. Et surtout pas en Europe.Parce que le problème, ce qui se passe en Europe, c’est que les Européens se sentent un peu coupables de ce que nous avons vécu. Parce que la promesse de Balfour s’est faite en Europe. L’antisémitisme, la création de l’antisémitisme, s’est créé en Europe. Le fait de protéger Israël, de donner de l’arsenal à Israël, de donner tout ce qui est expertise au niveau des cuillers et tout ça, ça vient de l’Europe. Et tout ça, chacun a ses intérêts. Quand on donne tout ça à l’État, c’est aussi détruire les vrais habitants ou bien la Palestine. Et malgré ça, ces gens-là, au lieu d’avoir un peu conscience de dire oui, c’est un peu de leur faute, ils se permettent de nous dire : non, il n’y a rien qui se passe. Bon, c’est ça, 50 000 personnes, en tout cas, soit elles sont toutes des terroristes, soit on est des animaux. Donc ça ne vaut pas le coup de dire que c’est un génocide aussi, même pas une condamnation.Mais voilà, moi je considère toujours Israël, et surtout avec ce gouvernement de Netanyahou, c’est un peu l’enfant gâté de l’Europe. C’est l’enfant gâté que personne ne peut lui dire quoi que ce soit, et qu’en même temps, s’il fait une bêtise ou quoi que ce soit, on dit : c’est bien, c’est bien. Mais en avant, on dit : non, mon fils ne peut pas faire ça, attention, pourquoi tu as fait ça, et pas plus que ça. Mais tout le monde sait, il n’y a pas un chef politique qui n’a pas d’enfant, qui n’a pas de famille, qui voit comment un père de famille porte toujours son fils décapité, ou bien les enfants amputés, ou bien les familles entières qui sont écrasées sous une maison. Ils voient très bien ces images-là. Le père, je ne sais pas pourquoi il n’y a pas de conscience quand il ne se met pas à la place de ce père-là, et de dire que ce qui se passe doit être dénoncé comme il faut. Non, on a toujours cette phrase magique : Israël a le droit de se défendre. Comme quoi Israël est occupé, et nous, on est l’occupant, donc Israël a le droit de se défendre en tant qu’occupé.Toutes les normes internationales, que ce soit dans le droit international, le droit humanitaire, tout ce qu’on a appris depuis l’Occident, malheureusement ça ne sert à rien, parce que là, apprendre le droit international, le droit humanitaire, tout ça, c’est vraiment des paroles, ça n’a rien à voir avec la vérité, parce que là, apparemment c’est juste le droit du plus fort. Et tant qu’Israël c’est le plus fort, tant qu’il peut faire ce qu’il veut, il a une impunité de faire ce qu’il veut des Palestiniens, et toujours avec cette fameuse phrase : Israël a le droit de se défendre.
David Dufresne
Néanmoins, Amnesty International a rendu un rapport ces derniers jours qui acte le génocide, il y a la Cour pénale internationale qui a lancé un mandat contre Netanyahou. Est-ce que, pour vous, c’est dérisoire ou est-ce que ça compte ?
Rami Abou Jamous
Pour moi, ça fait depuis 48, il y a plusieurs résolutions de l’ONU, que ce soit le partage entre Israéliens, la libération des prisonniers, le retour des réfugiés… Tout ça, ce sont des résolutions de l’ONU, ce sont des instances internationales, mais bon, rien n’est fait. Et le pire, c’est que dans certains pays, ils ont dit : nous, si Netanyahou vient, on ne va pas l’arrêter. Il n’y a pas plus, comment dire, de honte de dire ça, c’est que ces pays qui demandent, qui parlent toujours de droit international, qui ont jeté les droits, qui viennent chez nous pour dire : vous avez des gouvernements, vous n’avez pas d’abris, pas de démocratie, qui parlent de tout ça, et ce sont les premiers à ne pas appliquer le droit international et c’est ça la honte, c’est que vous venez chez nous pour dire : oui, il faut appliquer le droit, il faut que ça soit démocratique, il faut faire des élections, il faut, il faut, il faut. Ils sont venus pour nous apprendre les notions de droit international, d’humanité et de tout ce qui est démocratie, mais ça ne s’applique pas quand ça ne les arrange pas. Et chez nous, ce qui se passe aujourd’hui chez nous, c’est aussi la faute de l’Occident. Parce que si on veut parler du Hamas, le Hamas a été élu en 2006, et à l’époque, tout l’Occident voulait qu’Abbas fasse des élections. Et quand on a fait des élections et que le Hamas a gagné les élections, personne ne l’a reconnu et l’Occident, en général, veut les choses à sa mesure, comme on dit chez nous. Et pareil, là on parle de droit, de la CPI, à l’international, on a créé ça parce qu’il faut que la paix règne dans le monde entier. Mais quand la paix à cette cour-là donne des décisions, on ne les applique pas parce que ça ne devient pas, ce n’est pas sur mesure ce que nous, on veut. Et ils le disent clairement, et c’est ça ce qui est grave. Donc personne, nous, on ne croit plus à ces paroles de liberté, démocratie et tout ça. Maintenant, on croit vraiment que c’est la loi du plus fort et voilà, Israël c’est le plus fort. Donc ils sont impunis, ils peuvent faire ce qu’ils veulent, quand ils veulent, comme ils veulent, et c’est tout.
David Dufresne
Dans une de vos dernières chroniques, vous donnez cette citation célèbre de Moshe Dayan, qui était alors le chef d’état-major de l’armée israélienne, du 29 avril 1956.J’imagine que vous la connaissez par cœur, est-ce que vous voulez la dire ou sinon je lis le passage et vous me dites ?
Rami Abou Jamous
Oui, il dit : il ne faut pas blâmer les Palestiniens, vous avez pris leur terre, vous avez tout pris, vous attendez très bien à ce que les gens se révoltent. Et il n’y a pas seulement ça, il y a Moshe, un ancien ministre de la Défense israélienne, il y a un mois, il a dit : ce qui se passe et ce qu’est en train de faire l’armée israélienne, c’est le nettoyage ethnique. Et c’est ça, c’est que tout le monde le voit, même un ancien ministre israélien. Haaretz, le journal israélien, parle des Palestiniens comme des demandeurs de liberté. Ils ont été sanctionnés, le gouvernement les a bannis, ils ne mettent pas de publicité, et il ne faut pas d’alliés avec Haaretz.Mais les Israéliens, ce sont des êtres humains, ils sont comme nous. Moi j’ai des amis israéliens, j’ai des amis franco-israéliens et j’ai des amis israéliens aussi. Et je sais très bien qu’ils veulent vivre en paix avec nous, comme moi je veux très bien vivre en paix avec eux. Mais le gouvernement d’extrême droite, il fait ce qu’il veut. Et il trouve toujours des prétextes pour faire la guerre.Parce qu’Israël, ça ne marche pas. Il faut toujours dire : vivre la victime. Ça a commencé en 48 et en 1900, la Seconde Guerre mondiale. En 48, ils ont récupéré la vente de Gaza, la Palestine, en tant que victimes. Ils ont continué jusqu’à présent en tant que victimes, mais nous, on est des victimes, des victimes. Et c’est ça le problème, c’est que tout le monde le sait. Même l’ancien chef du Shabak, là récemment, il dit, je cite : si j’étais palestinien, je résisterais pour avoir la libération de la Palestine. Et le journaliste lui a demandé : par tous les moyens ? Il a répondu : par tous les moyens.Mais c’est quelque chose de très évident, quand il y a une occupation, il y a quelqu’un qui se bat contre l’occupation. Vous, les Français, vous avez vécu ça pendant la Seconde Guerre mondiale. Vous savez ce que c’est une occupation, vous avez été occupés. Et si on va dire à tous les gens qui luttaient contre l’occupation qu’ils étaient des terroristes, la libération de la France, c’était grâce à des terroristes qui ont libéré la France. C’est juste l’inversion des rôles, c’est juste que les Israéliens sont trop forts au niveau médiatique pour dire qu’ils sont en train de vivre la victime, parce que non seulement ils ont occupé la Palestine, mais il faut qu’on nous occupe et personne ne bouge.Parce que s’ils bougent, on est des victimes. Et c’est ça le problème.
David Dufresne
Dans votre livre, vous avez une phrase magnifique puisque c’est à la fois des chroniques au jour le jour, c’est le quotidien, c’est ce que vous avez raconté. Et puis de temps en temps, il y a des fulgurances philosophiques, on pourrait dire, des moments où vous parlez de la dignité, où vous parlez de la philosophie. Et vous avez cette phrase, page 28 : toute la population est dans la misère, nous avons tout perdu sauf notre raison. Et là, ce matin, depuis une heure et demie, je crois que vous le démontrez. Vous n’avez pas perdu votre raison.
Rami Abou Jamous
Non, pas encore. Mais le problème, c’est que dans cette guerre-là, on a tout perdu. Moi, je considère que cette guerre, toujours, je fais la comparaison avec un mixeur de tornades. On est en train de tourner là-dedans, c’est un mixeur qui tourne, qui tourne, qui tourne. Et celui qui part se reposer en paix, il sort de ce mixeur, mais on est toujours dans ce mixeur-là. Et pendant ce mixeur, on est en train de tout perdre. C’est comme mettre quelqu’un dans un truc où il y a du vent, il perd ses habits, il perd ses cheveux, il perd tout.Mais il ne faut pas perdre la dignité. Il ne faut pas abandonner la dignité. Parce que nous, ce qu’il nous reste, c’est la dignité. On a tout perdu. On a perdu notre patrie, on a perdu nos enfants, on a perdu notre histoire parce qu’ils ont tout effacé. Ils ont même les sites archéologiques, ils les ont bombardés. On a perdu l’éducation, ils ont bombardé les universités, les écoles. On a perdu la santé parce qu’il n’y a plus de santé. Mais il nous reste un peu de dignité. Il faut rester digne. Le jour où on va perdre notre dignité, on va tous mourir. Personne ne va rester en vie.
David Dufresne
Et les enfants de Gaza ont perdu leur enfance. Vous avez une très belle chronique là-dessus.
Rami Abou Jamous
Bien sûr, ils ont grandi. Comme nous, on a grandi de 10 ans ou de 15 ans, les enfants, pareil, ils ont grandi aussi. Mon fils Walid, il n’a pas joué. Et la dernière fois, on a fait des billes en argile ou bien avec de la boue pour jouer aux billes. Même pour le jeu, on fait toujours du système D. C’est quelqu’un qui, normalement, devait être dans un parc d’attraction, ou aller jouer avec ses amis, ou même aller au jardin d’enfants et la dernière fois, il m’a dit : papa, je veux un cartable. Je vais acheter un cartable parce que déjà, on ne trouve pas de cartable. Mais j’ai acheté un cartable. Quand il l’a pris, il a mis des stylos et tout. Il veut aller au jardin d’enfant parce qu’il a vu ça sur Internet. Il a vu comment les gens, normalement, à son âge, ils vont à l’école, ils commencent à écrire et tout. Et lui, il n’a pas ça. Et non seulement mon fils, il est un peu chanceux, parce que je suis là, j’essaie de faire au mieux, de lui donner ce qu’il veut. Mais il y en a d’autres qui n’ont pas cette chance-là. Déjà, parce qu’il n’y a pas juste un seul fils, il y a une douzaine, soit 6, 7 enfants. Parce que nous, la famille moyenne, c’est 6 enfants ou 5 enfants. Et avec la misère qu’on vit, ils ne peuvent pas prendre soin de leurs enfants. Ils doivent sortir le matin, trouver à manger, tout faire. La maman aussi, elle doit travailler. Et les enfants, ils ont commencé à aider leurs parents.Dans le marché, dans la rue, on ne voit que les enfants partout. Tout le monde doit travailler. Ils ont oublié l’école, ils ont oublié l’éducation. Et bien sûr, la culture de marché, ce n’est pas le marché à l’européenne. Le marché ici, c’est des bagarres, c’est des insultes, c’est des problèmes entre les gens, c’est la culture de la vulgarité, c’est tout. Et un enfant, quand je dis un enfant, je ne parle pas de quelqu’un qui a 16 ans ou qui a 15 ans. Je parle des enfants qui ont 5 ou 6 ans, qui sont dans le marché parce qu’ils doivent travailler. Ils doivent faire des kilomètres pour chercher de l’eau, faire des kilomètres pour chercher de la nourriture. Au début, l’enfant a honte de faire la queue pour chercher de la nourriture. Aujourd’hui, il combat pour aller chercher une casserole de petits pois, des lentilles ou un peu de riz. Et tout ça, ça s’imprime dans la mentalité et les enfants, c’est maintenant qu’il faut les soutenir. C’est-à-dire avoir cet âge-là où on commence à leur donner l’éducation, à leur faire aimer l’école, à leur faire aimer l’enseignement et tout. Là, ils sont en train d’absorber tout ce qui est mauvais, malheureusement. Toutes les notions ont changé. Et le fait de demander à un enfant de 5 ou 6 ans de combattre pour vivre, c’est grave. Est-ce que là, il va combattre jusqu’à la fin parce que ça fait partie de sa croyance pour vivre ? Et ça peut passer plusieurs limites. Il peut finir par être bouleversé pour survivre. Et c’est ça qui est grave. Ils ont perdu l’enfance. Ils ont perdu cette innocence de l’enfance. Ils sont devenus, je ne veux pas dire adultes parce qu’un adulte, plus ou moins, il est un peu sage. Mais ils sont devenus plutôt des adolescents qui ont perdu la sagesse. Ils ont tout perdu. Et pour eux, il faut combattre pour survivre. Et non seulement ils ont une responsabilité pour eux-mêmes, mais aussi pour leur famille. Donc ils veulent survivre entre eux et leur famille, quoi qu’il arrive.
David Dufresne
J’aimerais vous faire parler d’une dernière chronique, si vous avez encore quelques minutes. C’est celle où vous parlez des nouveaux métiers. Cette pénurie a provoqué l’apparition de nouveaux métiers. Nous sommes le jeudi 8 août 2024. Parmi les nouveaux métiers, il y a le rouleur de cigarette, pour ceux qui ne savent pas rouler leur clope. Il y a le réparateur de billets de banque. Il y a le vendeur de sacs en plastique. Et puis, il y a justement à proximité de ces marchés dont vous parliez ou aux abords des camps déplacés, il y a le loueur, le loueur d’espace de frigo.
Rami Abou Jamous
Oui, justement, on revient toujours au panneau solaire. C’est vraiment la magie de l’électricité. Il suffit de faire un peu de panneau solaire avec un frigo. Il commence dans le camp de fortune si quelqu’un a quelque chose à faire. Chaque jour, il paye deux shekels, trois shekels. Ça dépend de la taille de l’objet ou bien de ce qu’il veut faire, que ce soit de l’eau ou bien des boîtes de, comment dire, un peu de nourriture ou bien quoi que ce soit. Parfois des médicaments aussi, parce qu’il y a des gens qui doivent mettre des médicaments dans le frigo. Et chaque produit a son propre prix.Ça fait partie du nouveau métier aujourd’hui qui fait ça. Il y a aussi les chargeurs de téléphones portables. Justement, quand moi, par exemple, dans la tente, la majorité des voisins autour de moi n’ont pas de système D pour charger leur téléphone. Donc, il y a un petit coin à côté, toujours un peu dans chaque camp de fortune. Il y a cette tente-là où on donne notre téléphone portable pour charger son téléphone portable. Parfois, on charge aussi des lampes rechargeables pour avoir un peu d’électricité la nuit. Une torche, par exemple, il y a ceux qui chargent leur téléphone portable et leur ordinateur portable, leur laptop. Tout ça, ce sont de nouveaux métiers qui n’existaient pas. Je ne sais pas si j’ai utilisé le bon terme en disant métier, mais ce sont de nouveaux business, on va dire, qui sont en train de se faire ici à Gaza à cause de la misère qu’on est en train de vivre.
David Dufresne
Rami, il y a beaucoup de questions dans le chat des gens qui vous écoutent, qui disent : à part pleurer, qu’est-ce que je peux faire, comment on peut aider ce monsieur, comment on peut aider les Palestiniens ? Alors, nous, ce qu’on a fait depuis le début de l’entretien, c’est que dans le chat, on met des liens, notamment vers Orient 21, qui est, on peut le dire, votre employeur, qui est le journal pour lequel vous écrivez ces chroniques. Il y a un appel au don aujourd’hui pour ce journal.Mais s’il y a quelqu’un qui aimerait, alors, j’ai bien compris, vous n’avez pas envie de vous accaparer l’aide, mais comment on peut vous aider, voilà, comment on peut aider la maison de la presse palestinienne, par exemple, pour ne pas vous aider vous directement parce que ça vous mettrait dans une position peut-être un petit peu délicate. Mais où est-ce qu’on peut envoyer un peu d’argent ?
Rami Abou Jamous
Aider, ça ne veut pas dire envoyer de l’argent. Vous pouvez aider avec, il y a plusieurs solutions pour aider. Déjà, pour la maison de la presse, aider, on peut faire des projets ensemble, on peut financer des projets pour les journalistes, pour les nouveaux diplômés, pour les jeunes journalistes et surtout pour les journalistes femmes. On peut faire beaucoup de choses. Mais aider aussi la population de Gaza, ce n’est pas qu’envoyer de l’argent. Aider, c’est se mobiliser, c’est parler de la cause palestinienne. Chacun parle à son voisin, à son entourage. Parler de cette injustice qu’on est en train de subir. Chacun peut juste parler de tout ça. Et on peut faire un changement. On peut faire pression sur les gouvernements. On peut faire pression sur, entre guillemets, les décideurs. On peut faire pression pour changer cette notion d’impunité sur Israël. On peut faire beaucoup de choses.Quand on veut, on peut. Ce changement qu’on a vu récemment dans les universités, que ce soit en France ou ailleurs, on parle de ces universités qui bougent, c’est la jeunesse qui a commencé à comprendre que les mensonges qu’ils ont entendus depuis longtemps, l’antisémitisme, si on parle d’Israël, c’est tout de suite égal à l’antisémitisme, alors que ça n’a rien à voir. Il y a des Juifs qui critiquent Israël. Il y a des Juifs qui veulent la libération de la Palestine. Il y a des Juifs qui veulent arrêter cette occupation et délivrer les deux États indépendants. Mais c’est juste que ces gouvernements d’Israël, à chaque fois, quand il s’agit de critiquer Israël, tout de suite, c’est antisémite. Et encore, il y a des gens, quand ils parlent d’antisémitisme, ils ne savent pas ce que c’est que sémite. Moi, je leur conseille d’aller dans le dictionnaire, de lire ce que ça veut dire que le peuple sémite.C’est qui les sémites ? Nous, on fait partie des sémites. Mais toujours, c’est de la propagande : antisémitisme = Juif et c’est tout. Ce n’est pas vrai. On peut faire beaucoup de choses pour la population de Palestine. On peut faire beaucoup de choses. Se mobiliser, parler à chaque fois. À chacun, il parle à son entourage, sur son réseau social.Juste parler de la vérité telle qu’elle est. La vérité, ça ne se cache pas. On n’a pas besoin de mettre des couleurs pour la vérité, pour que les gens l’acceptent. La vérité, ça se voit. Nous, on dit : on ne peut pas cacher la vérité avec un filtre. Ça ne se cache pas. Mais le fait de parler de tout ça, dans l’entourage, dans nos amis, si on est prof, en parler à nos enfants, à nos étudiants, si on est instituteur, on parle de ça à nos élèves. Si on est dans une association, on parle de ça à nos amis. Si on est footballeur, on parle de ça à notre public.Tout le monde peut se mobiliser. Tout le monde peut dire ce qui se passe. Et, du coup, je vois petit à petit, ça va changer cette mentalité. Ça va changer la mentalité d’impunité d’Israël. Et tout ça, ça doit s’arrêter. Aider, ce n’est pas de l’argent. Aider, ce n’est pas donner à manger, à boire. Aider, c’est faire en sorte que cette injustice s’arrête. Et pour que ça s’arrête, il faut une mobilisation. Et que les gens soient sensibilisés à ce qu’on est en train de vivre maintenant à Gaza, mais en général en Palestine. Et ça peut se faire. Tout le monde peut faire quelque chose. Il n’y a pas quelqu’un qui ne peut pas faire quelque chose. Toute personne peut être utile pour arrêter ce qu’on est en train de vivre.
David Dufresne
Merci beaucoup, Rami. Une dernière question à propos de ce qui se passe en Syrie. Est-ce que vous avez le temps de vous y intéresser ? Est-ce que vous avez déjà des analyses là-dessus ? Est-ce que vous pensez que ça peut changer la donne de votre vie ? Votre vie à vous, les Palestiniens ? Ou est-ce que c’est trop tôt pour le dire ? Et par ailleurs, on va s’écrire. Et si jamais Au Poste peut bosser avec la maison de la presse, si vous pouvez nous faire des reportages et on les financera, ce serait extraordinaire. Et on fera nos affaires après, en toute confidentialité. Je rigole, mais la porte est grande ouverte, évidemment, si c’est possible, si vous avez la force et le temps et tout ça. Mais voilà, pour terminer cet entretien, la prise, le départ de Bachar el-Assad de Syrie, dont on sait que c’était le Hezbollah qui était sa garde rapprochée. Qu’est-ce que ça peut faire pour vous ?
Rami Abou Jamous
Peut-être que les gens étaient un peu surpris de ce qui se passe en Syrie, mais c’est compréhensible. C’est-à-dire, malheureusement, tout ce qui se passe autour du Proche-Orient, ça a toujours une relation avec ce qui se passe à Gaza. Tout a commencé ici, même si on va aller un peu plus loin, quand on parle du printemps arabe, le printemps arabe a commencé à Gaza, quand le Hamas a pris le pouvoir. C’était un peu ça, le but du printemps arabe, que les Frères musulmans prennent le pouvoir dans tous les pays arabes. Bien sûr, ça n’a pas marché, malheureusement. Pareil, ça a commencé le 7 octobre et tout a été bien planifié pour que nos soutiens pour cette résistance, l’axe de résistance, soient détruits. Ils ont commencé par le Hezbollah. Le Hezbollah était très affaibli au Liban. Et puis l’Iran, même, ils ont eu pas mal de frappes. Et la Syrie qui était considérée comme le lien entre l’Iran et le Hezbollah pour la formation des armes et tout. Et voilà, pour arrêter cet axe-là, il fallait couper ce pays qui finance, qui est directement lié au Liban géographiquement. Et donc, d’un jour à l’autre, on a vu que la résistance ou bien la libération, comme ils disent, ils ont pris le pouvoir et que Bachar là, ça a basculé.Mais je suis très sûr que ça a été fait parce que tous les membres du Hezbollah qui combattaient avec le régime syrien, ils sont allés au Liban pour combattre avec le Hezbollah. Et pareil, la Russie qui était là pour protéger ce pouvoir-là ou bien ce régime, elle est en Ukraine. Mais je crois que tout ce qui s’est passé, c’est un deal et ça fait partie de ce deal-là, que ce soit entre Trump et la Russie, que voilà, vous donnez la Syrie, on vous donne plus de liberté pour l’Ukraine ou bien plus de manœuvre pour l’Ukraine et je crois que ça a commencé là, ce deal-là qui commence petit à petit. Mais pour nous, en tant que Palestiniens ou bien Gazaouis, on peut être un peu égoïstes. On considère que c’est bientôt aussi la fin de la guerre parce que si ça s’est arrêté au Liban et que Trump voulait tout arrêter, je crois que nous, on se rapproche aussi du cessez-le-feu. Et oui, bien sûr, c’est quelque chose pour nous. Nous nous réjouissons, on va arriver à ce point-là parce qu’on sait que Netanyahou, il ne voulait pas arrêter la guerre, il voulait que ça continue, parce que la continuation de la guerre, c’est aussi la continuation de sa vie politique. Mais là, la guerre, ça va s’arrêter, mais en même temps, il y aura Trump qui va garder sa vie politique. Donc tout le monde sort gagnant, entre guillemets, dans cette guerre-là, sauf la population de la Palestine ou bien les Gazaouis. Mais au moins, on aura un cessez-le-feu.
David Dufresne
S’il y a un cessez-le-feu, Rami, quelles ONG vous aimeriez qu’on soutienne ? Parce que si un cessez-le-feu arrive, l’idée, j’imagine, avant de reconstruire politiquement la Palestine, c’est de l’aide humanitaire. Est-ce qu’il y a des ONG qu’on peut conseiller plus que d’autres ou qu’on peut soutenir, ou globalement toutes celles qui sont connues sont correctes ?
Rami Abou Jamous
Si on va parler des ONG internationales, toutes les ONG internationales, pour le moment, elles sont en train de faire un grand travail au niveau des secours actuellement dans la bande de Gaza. Mais moi, un Palestinien, s’il me demande de soutenir ou bien il me demande un conseil pour soutenir un établissement, moi je vote plutôt pour l’UNRWA. Ce n’est pas une ONG, mais c’est symbolique. C’est le droit d’existence, c’est le droit du retour, c’est l’existence des Palestiniens. C’est le dernier témoin de l’injustice qu’on a vécue. Tant qu’il y a l’UNRWA, tant qu’il y a le droit du retour, tant que ça explique qu’on a une population qui a subi l’injustice, qui a subi l’occupation. Et là, le gouvernement de Netanyahou veut finir avec l’UNRWA. Je crois que Trump veut continuer aussi sur cette voie. Mais moi, je préfère, quand je parle de soutenir, ce n’est pas toujours donner de l’argent, mais soutenir l’UNRWA, c’est lutter pour qu’elle reste, parce que c’est vraiment le symbole de l’injustice que les Palestiniens ont vécue et qu’ils vivent toujours.
David Dufresne
Pour être clair, l’UNRWA, c’est l’agence de l’ONU, des Nations Unies, dévolue aux Palestiniens, c’est ça ?
Rami Abou Jamous
Voilà, que Netanyahou a chassée de Palestine et d’Israël.
David Dufresne
Ultime question, mon cher Rami. Qu’est-ce que nous avons fait pendant 1h45 ? C’est une question rituelle que je pose à chacun des invités. Qu’est-ce qu’on a fait pour vous, là ?
Rami Abou Jamous
Pour moi, c’est que, déjà, vous m’avez parlé de livres, parce qu’il y a des trucs que moi, j’ai écrits il y a longtemps. Donc ça m’a fait un peu revenir en arrière. J’ai replongé dans l’histoire, quand tout ça a commencé.Mais en même temps, c’était un plaisir pour moi, parce que je vois que vous avez lu le bouquin de A à Z, et que ça vous a touché. Et que, au moins, j’ai fait quelque chose de bien, de parler, d’être arrivé jusqu’en France et jusqu’où. Pour moi, c’était un moment aussi de parler, de sortir ce que j’ai dans le cœur, et que j’ai envie de dire. Et surtout, je n’ai pas menti, parce que j’ai l’habitude de mentir pour remonter le moral. Là, je n’ai pas menti, et ça m’a fait du bien de sortir tout ce que j’ai dans le cœur. Et ça m’a fait vraiment du bien, parce que je ne peux pas me permettre de parler de tout ça avec ma famille ou mes amis, parce que je sais qu’il faut parler de choses plus légères pour que la vie continue et que le moral reste en bonne forme.
David Dufresne
Je crois que le plaisir a été partagé, c’est ce que dit le chat. Jujube d’Odessa. Rascal dit qu’il va acheter directement le livre. Merci infiniment. On vous a entendu. Résistance, vous dit Ennaji. Et figurez-vous que votre éditeur, Nicolas, m’envoie un SMS il ne se rend pas compte, Nicolas, qu’on est en direct. Elle est super, cette émission. Merci beaucoup de nous permettre d’entendre Rami dans la durée. Je ne sais pas si Nicolas vous a entendu au tout début, mais votre joie à nous raconter que vous aviez reçu l’objet, le livre, il y a deux jours. C’était magnifique. Cher Nicolas, si tu es toujours là, l’émission sera en rediffusion dès 20 heures et puis après, elle sera disponible pour tout le monde. Revois au moins ce début parce que c’est la beauté du livre. Il y a quelque chose de miraculeux dans les livres.
Rami Abou Jamous
Bien que sans le retour j’étais bien dans cette interview et ça m’a fait vraiment plaisir déjà de parler avec vous. Je remercie vous et aussi ceux qui sont sur le chat, qui sont intéressés par ce qu’on est en train de dire, et surtout ceux ou celles qui ont demandé de donner de l’aide et de faire quelque chose à part pleurer. Ça m’a fait vraiment chaud au cœur. Il y a des gens qui s’intéressent et qui veulent faire quelque chose et ils demandent comment ils peuvent faire quelque chose. Ça m’a fait vraiment plaisir. Je vous remercie beaucoup de me donner cette chance-là de parler à votre public, à tout le monde, que ce soit en France ou dans le monde francophone.
David Dufresne
Merci de tout mon cœur. Ce qui me fait plaisir, c’est que vous allez pouvoir rentrer dans votre villa tout à l’heure, voir vos voisins et leur annoncer ce plaisir que vous avez eu, qu’il y a des gens en France et en Europe francophone qui s’intéressent à vous, et vous n’allez pas leur mentir en disant ça.
Rami Abou Jamous
C’est chouette.
David Dufresne
Quel beau sourire pour terminer, Rami. On reste en contact et vous revenez quand vous voulez, avec grand plaisir, et puis si on peut monter des petites choses ensemble, ce sera avec grand, grand plaisir.
Rami Abou Jamous
Merci beaucoup, merci David.
David Dufresne
Merci beaucoup, merci Rami. J’espère qu’on va se voir bientôt à Gaza ou ailleurs, et que tout ça, ça sera fini et qu’on pourra se voir face à face, comme ça, et parler de la guerre comme une page qui a été tournée, et qu’on parle de bonheur et de la reconstruction et d’une meilleure vie pour nous, pour les Palestiniens, et pour vous aussi, et que tout ça, ça va être derrière nous et qu’on va commencer une nouvelle page.
Rami Abou Jamous
Merci, au revoir.
David Dufresne
Voilà les amis, c’était un moment incroyable avec Rami. Je vous conseille vraiment son livre Journal de bord de Gaza. Moi j’ai prévu de l’offrir à toute ma famille à Noël. Ce sera le seul cadeau. Je vais prendre cinq exemplaires. D’ailleurs, vous savez que vous pouvez commander directement à Libertalia sur leur site.Voilà, donc je vais faire ça parce qu’il n’y a aucune haine pour les Israéliens, c’est une guerre qui est racontée de l’intérieur, en direct. On voit l’évolution, notamment de son fils Walid. Et puis il y a aussi tout l’aspect philosophique au fur et à mesure. C’est-à-dire il y a la guerre et il y a les effets de la guerre sur les esprits. Et voilà, c’est en direct et c’est de l’intérieur.

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