Didier Wampas : le dernier punk
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Bonjour Didier, alors, on me dit que les punks n’ont pas tant attaqué que ça ?
Non, il y a eu l’autre où vraiment la police a attaqué les punks. Et là, j’ai dit oui, y a le Carrefour à Porte de Montreuil. Voilà, ils ont mis tout le monde, ils ont lâché sur les stations d’essence, sur l’autoroute, sur la 1, et je me suis retrouvé en pleine nuit sur la rue. Voilà, c’est bien rigolo.
Tu es donc en tournée, mon cher Didier, tu adores ça.
En tournée de promo ? Bah oui, j’aime bien. Ben ouais, on n’en fait jamais que depuis quelques années avec notre maison de disques, on ne fait plus beaucoup de promo, donc là, ça me change.
Et t’as l’air heureux.
Je suis heureux de me lever le matin pour venir à Censier faire des interviews.
Alors exactement.
Toi, ou plus.
Quand j’ai annoncé : Didier sera là demain à 9 h. Les gens dans le tchat ont pouffé de rire. Didier à 9 h, et j’ai dit : « Mais vous, vous ne savez pas combien cet homme est discipliné. »
J’ai fait les trois huit. Pendant 30 ans, je me levais à 6 h, ou pour commencer à 6 h et demie.
Mais si, tu vas le raconter.
Un, trois, huit, en tout cas.
Voilà, tu faisais les trois huit ans à la RATP. Donc voilà. Donc parfois il y en a un, mais pas aujourd’hui. J’ai dit : « Non, non, aujourd’hui on va la faire à l’ancienne. Faut à fond. N’est-ce pas ? Qu’est-ce que je voulais dire ? » Oui, si tu la racontes, ta vie. Encore que dans Punk ouvrier, qui sort ces jours-ci chez Harper Collins : Didier Wampas, punk ouvrier, comme l’on disait prêtre ouvrier. Et justement, je voudrais tout de suite… Donc tu vas parler, enfin tu parles dans le bouquin de la RATP, on va dire. Mais il y a quelque chose qui m’a étonné. C’est que pour moi, tu es quelqu’un qui a la foi. Quand je parle de la foi, je parle de la foi, dans la foi religieuse. Donc le titre ouvrier fait référence – vous l’expliquez dans une petite note de bas de page – à ce qu’on appelait les prêtres ouvriers dans les années 60. Mais la foi n’apparaît que peu, voire pas, dans le bouquin. Pourquoi ?
Je pars raconter ma vie. J'étais là surtout, je vais parler des chansons et de la musique. Tu parles en elle-même, et moi, il y a ma vie dans Monsieur, je vous raconte un petit peu, mais ce n’est pas un livre pour approfondir ma vie, tout ça, ma vie, mon œuvre. Je n’ai pas trop envie de faire ça, donc je ne parle pas trop de mes convictions profondes, politiques ou tout ça. C’est un peu personnel. Je ne vais pas trop me livrer non plus, en vrai. Peut-être dans un autre livre, le prochain. Je ne vais pas trop me livrer. Je veux rester un peu caché encore.
Didier ne vend pas sans un livre. Un livre sur lui, sur nos jeunesses, sur nos 20 ans qu’on allonge tant qu’on peut. Un livre sur sa vision éternelle du monde. Le Seigneur est une fleur, à prendre au premier degré. Wampas Didier Electro RATP. Le jour fou furieux du micro le soir. Un ami, un punk ouvrier, comme jadis on disait prêtres ouvriers. Ce soir, ce soir, ce matin, ce matin, c’est Noël. Les enfants.
C’est le bouquin. Il y a quelques souvenirs. Effectivement, tu restes comme tu es. C’est-à-dire, ce n’est pas de la timidité, c’est, comment on appelle ça ? La pudeur. C’est-à-dire la vue trop livrée.
Assez paradoxal, Monsieur. Vous faites un livre et vous ne voulez pas vous livrer ?
Je ne vais pas faire le livre non plus. Mais sinon, insister.
Tu sais quoi ? Ça sent un peu.
Moi, j’ai pas envie, là. Je ne vais pas faire de livres. Et puis bon, allez, on a jamais plus Christian Eudeline, que je connais bien. On a discuté, j’ai dit : « Bon, si c’est basé sur les chansons, je veux bien. »
Voilà, le livre est basé sur les chansons. C’est-à-dire que vous décortiquez chaque chanson, Christian Eudeline explique que t’es arrivé les mains dans les poches, que tu ne sais pas trop de quoi parler. C’est un livre, d’une certaine manière, assez punk parce qu’il y a même des répétitions. On sent que c’est une première prise pour envie.
C’est comme les chansons, je n’ai pas envie de réécrire mes chansons. Je… euh… C’est du premier jet, je les garde comme ça. Et le livre, c’est pareil. Les concerts, c’est pareil, c’est tout. Même le studio, Le Seuil, se fait le plus possible comme ça. Tout premier jet, c’est ça ? Oui, j’ai besoin de mentir aux gens. Quand je réécris mes chansons, mes textes… Voilà, il y a un tel mot, j’ai changé. Non, je ne change pas. Je garde tout, qui peut être drôle.
Quitte à écrire Sans remords, qui revient sur les autres chansons plus récentes que les premiers.
J'écrivais juste, les autres se moquaient de moi. J’ai une chanson qui s’appelle La propriété, c’est du vol et quand j’ai des milliards, je n’achète personne. Vous pouvez me louer une partie. Et j’ai finalement… j’ai dû voir, qui m’a filé à presque 70 € pour acheter l’appartement. Donc je suis devenu propriétaire, et les autres se sont moqués de moi. Donc j’ai créé la chanson pour dire toutes les conneries que j’avais racontées, toutes les choses fausses. Chirac en prison, il n’y a pas eu. Jalabert n’a jamais gagné le Tour de France. Voilà, il y a eu plein de faussetés dans mes chansons.
À 50 ou 60 ans, écrit avec ton ami Eudeline, Christian, qui est le petit frère de l’autre, Patrick.
Le frère, c’est lui.
C’est celui qui a réussi bien, enfin… qui est dedans, ça n’engage que moi. Let’s go ! Comment il a 50 ou 60 ans ? L'écriture peut encore se faire des amis, mais ça n’a rien à voir avec ceux d’hier, ceux avec lesquels j’ai traîné au sortir de l’adolescence. Beaucoup sont partis, mais avec ceux qui restent, on n’a pas besoin de se parler. C’est un peu comme si on avait fait la guerre ensemble. Et aussi pas mal de conneries.
Oui, c’est vrai. Aujourd’hui, j’ai une famille, j’ai une femme, j’ai des amis, mais c’est plus pareil. C’est plus la même amitié qu’il y a 18 ans ou 17 ans. Quand t’as besoin de tes amis, c’est toute ta famille, tes amis. Et après, ça change. C’est différent avec les vieux amis. On se revoit et voilà.
Est-ce que tu peux faire la prochaine fois une réponse un peu plus longue ?
Toujours une question où je peux répondre longuement.
Et quelle guerre !
Quelle guerre ! On a fait la guerre des rues à Paris au début des années… des années 80, où on n’avait rien, où aller. On n’avait même pas de bar, il n’y avait même pas de squat, il n’y avait rien dans les rues. On buvait de la bière en espérant, en rêvant, en rêvant pouvoir trouver une soirée ou un endroit qui nous accepte. Voilà. Pour moi, ces années-là, j’ai le mieux résumé par la chanson de La Souris déglinguée : Rien n’a encore changé. C’est vraiment ça. Rien n’a encore changé. On marche toujours dans les rues, on marche même toute la nuit, sans arrêt, sans avoir rien trouvé, rien trouvé de mieux à faire que de foutre en l’air des poubelles. Et en trouver de mieux à faire que de… zones. Et comme ce n’est pas permis, voilà ce que c'était, les années 80. Parce que le dernier train dans les gares rentrait en banlieue.
Dans le dernier train. Pour toi, une joie extraordinaire.
C’est une histoire vraie. On prenait le dernier train pour Pontoise pour rentrer chez nous.
Il y avait un fanzine qui s’appelait Bruit et Graffiti, et tu rends hommage au fanzine, et je t’en remercie. Si ça…
Sans les fanzines, je ne serai pas là. À côté de vous, tout plein de fanzines à l'époque.
Absolument. Il y a un bouquin de Poulain qui doit sortir, qui était un des photographes. Attends, je cherche la caméra… Là, logiquement, ici, tu devrais être plus serré, on va mieux te voir. Et il paraît qu’il y a des questions dans le tchat…
Tu sais, quand je rentre à Taipei, ça me rappelle mon enfance. Et j’espère, avec vos tenues de ninja… donc je n’y suis pour rien. Je n'étais pas dans… c’est pas moi. Moi, j'étais électricien. Alors, c’est quoi cette histoire de l’abonnement call avec Brigitte ? Bardot, Bardot. Je veux la collaboration de Bardot, je veux bien. Merci pour ton néon coloré. Un peu de broderie. Ambiance France Télévisions.
Comment ça, ambiance France Télévisions ?
Quelle France Télévisions, ils regardent ?
Alors justement, avant de parler de la RATP, j’ai noté deux choses importantes : Pif, Gadget, Pif Gadget.
Bah oui, je lisais Pif petit. Donc mes parents étaient communistes, comme Pif.
C'étaient les éditions Vaillant.
Vaillant. On lisait. Puis on lisait… pas Mickey, surtout plus Mickey, c’est les capitalistes.
Pif, c'était Pif. Et dans Pif, il y avait Rahan.
On a gardé ce nom dont c’est le batteur qui l’a trouvé. On l’a gardé tout de suite, ça sonnait bien. On s’est dit : « Voilà », et on n’a pas cherché des heures.
Donc dans le bouquin, tu ne racontes pas. Tu fais la liste de tous ceux qui sont passés dans les vents. Pas sa première formation, deuxième formation, 800ᵉ formation. Et puis à un moment donné, il n’y a plus de Vent Passe, il n’y a plus que Didier.
Je ne les vois pas à ce jour. Tu rigoles ou quoi ? Ah bon ? Ben oui. Non, pas toujours le même devant. En ce moment, il y a Les Vents du Divan, pas de Psycho Attack. On refait les trois premiers albums avec une contrebasse géniale. Oui, c’est drôle, je reforme. Un groupe qui se passait… parut un peu bizarre. Il y en a deux qui tournent en même temps.
Et puis il y a l’autre groupe.
Je suis d’ailleurs avec ma femme.
Là, il y avait des bikinis.
J’ai fait un solo avec des bikinis. J’ai fait Didier Chappedelaine et les Maudits Français. Oui, la country québécoise.
Ah oui, alors on en parle.
Pas assez, dans la country québécoise.
Alors ça, j’ai découvert ça dans ton bouquin. Je ne savais pas que tu avais fait cet album-là, et je vais essayer de me le procurer.
Mais oui, parce que la country québécoise, c’est quelque chose.
Que ça a l’air d'être,avec ?
Marcel Martel, parce qu’il y en a dès qu’il y a des grands.
Alors je reprends le fil.
De ma vie. Elle est dure pour les cow-boys du Québec. Il y a une job par-ci, par-là. C’est pas comme aux États. La vie est dure pour les cow-boys du Québec. Swing là-bas dans le fond de la bouette à boire.
Après mon bac, que j’ai eu en 1982, je travaille à l’usine. C’est une usine de mécanique de précision à Saint-Ouen. Il faut se pointer à 6 h du matin. Je ne sais pas comment les gens peuvent tenir. Moi, je l’ai fait pendant un an et demi en me mettant en arrêt maladie une semaine par mois parce que j’en pouvais plus. La RATP me sauve. Ce n’est pas très rock, la RATP. J’ai fait les trois huit, mais j’ai toujours essayé d’en foutre le moins possible. Alors là, c’est génial. Encore une fois, je ne connaissais rien en électricité, j'étais vraiment très mauvais.
Et donc ça, ça t’a plu, et ce qui te permettait de te concilier avec le rock and roll, quoi.
Voilà. J’y allais pour me reposer, en gros. Non, pas vraiment. Je bossais, je faisais les trois huit. C'était dur, fallait bosser la nuit, et faire… et le matin, les après, 12 h. Mais ce n'était pas l’usine non plus, et je me permettais un peu de me reposer.
Alors de temps en temps, dans le bouquin, tu te fous pas mal de la retraite.
La RATP, j’espère ? Non, vous la laissez ?
Non. Alors par contre, tu fais allusion policière à ton travail.
Oui, d’une série télé.
À Starsky et Hutch.
Tu peux nous raconter ?
Mais c’est vrai que quand je suis rentré à leur début, je n'étais pas très à l’aise. C'était des vieux un peu… pas ouverts, pas drôles du tout, et je me sentais pas à l’aise, pas à ma place là-dedans. Je ne savais pas comment être. Et un jour, je me suis dit : « Tiens, on est dehors tout le temps, on a une bagnole, on va réparer ou entretenir les postes électriques dans tout Paris et la banlieue. » Et je me suis dit : « Tiens, c’est un peu comme Starsky et Hutch dans Paris, comme eux à New York. » Et on se balade où ce qu’on veut, on va voir des potes, on va boire un café. Et oui, je me suis senti comme Starsky et Hutch. C’est comme ça que j’ai pu m’intégrer à la RATP. Je me sentais bien. Après, la portière de la bagnole, les potes, du salut, tout le monde dans la rue, tu colles tout le monde, c’est rigolo.
Alors dans le bouquin, tu ménages un peu les copains de l'époque.
J’ai essayé d'être gentil, de ne pas dire de mal des gens.
À part deux.
Ou trois.
Ça fait plaisir.
Mais j’ai fait des efforts pour être gentil. Ça aurait pu être méchant.
Parce que je me souviens qu'à l'époque, tu étais non pas méchant, mais au fond, tu étais presque plus radical que les radicaux. C’est-à-dire que toi, tu disais : « Je tiens à rester à la RATP, je ne suis pas une rock star, je ne veux pas tomber dans ce truc-là. »
Question grosse rock star, c’est question d'être honnête avec soi-même et de pas rentrer là-dedans. C’est peut-être d’avoir eu des parents communistes. J’ai jamais voulu monter de boîte de prod, monter la boîte d'édition, les trucs comme ça, comme la plupart des groupes en fait. Je n’ai pas envie d’avoir. Avoir un comptable pour faire mes comptes sur ma boîte. Non, non, je veux du rock’n’roll, c’est tout, quoi. Je ne veux pas, c’est des conneries tout le reste. Je ne vais pas monter une entreprise. Le plan qu’ont les entreprises, même pour vendre leurs tee-shirts. Ils ont tellement de tee-shirts, les groupes, je ne citerai pas de nom. C’est obligé de monter des boîtes pour vendre leur tee-shirt. Nous, on ne vend même pas de tee-shirts, ou deux ou trois de temps en temps, mais on n’a pas… On ne fait pas tout. C’est du rock’n’roll. Only rock’n’roll.
Je pense toujours à Bertrand Cantat, écris-tu page 140, qui disait…
Toujours pas exagérer non plus.
Mais bon, pour la deuxième, la deuxième édition, vous corrigerez qui disait : « Mais non, on est tous pareils, ce n’est pas moi la star du groupe. » C’est faux, l'écriture. Moi, si je monte sur scène en jean, ça ne donne rien. Je préfère jouer la rock star, tout en sachant que ce n’est pas la réalité. Cantat a complètement tort là-dessus. C’est moi qui suis sur scène, qui me retrouve devant les gens, moi qui fais le malin malgré ma trouille et ma timidité. Le public est venu me regarder, m'écouter, car je suis le chanteur du groupe. C’est comme ça que ça marche, c’est tout. Alors je préfère prendre tout au second degré et en jouer, plutôt que de refuser le principe même du spectacle. Ce n’est pas très sain à mon avis.
Oui, oui. Au début, tu ne sais pas trop. Tu dis : « Non, je suis juste chanteur du groupe. » Tout pareil. C’est vrai quelque part, à tous ces musiciens, j’ai rien de plus que les autres, mais les gens viennent plus voir le chanteur, obligatoirement, celui qui crée les chansons, qui chante. Je préfère en jouer. Je préfère que les gens crient « Didier passe le roi » sur scène, et que moi, je joue la rock star complètement. Et après le concert, c’est fini. Je sais que ce n’est pas vrai, je préfère en jouer. C’est un peu malsain, sinon. Tu vois, tu refuses ça alors que ça existe, et après, ça fait des trucs que je ne peux pas. Bon. C’est plus rigolo de jouer la rock star en sachant qu’on n’en est pas, que de refuser ça.
Mais il n’y a pas de trace de souffrance dans ton bouquin, alors que tu es en décalage tout le temps.
Il n’y a pas de souffrance. Alors moi, je vais poser cette question, mais je ne sais pas à quel moment il y a de la souffrance dans ma carrière. Depuis le début, c’est que du bonheur. Mais franchement, depuis la première répète, c’est que du bonheur à chaque instant. J’ai jamais eu de souffrance, je ne vis pas d’attentes, d’attentes, d’attentes de réussite. Donc de toute façon, jamais d'échecs, jamais d'échecs commerciaux, aucune attente. Comme je dis dans le livre, mon plus grand bonheur et ma réussite absolue, c’est le premier 45 tours. J’existais là. J’avais besoin, avant, de prouver, de prouver quelque chose. Je l’avais fait. J’ai fait mon disque, que les gens trouvaient bien. Après, c’est que du bonus. Je n’ai pas besoin de quoi que ce soit d’autre. Je ne sais pas. Donc je n’ai aucune souffrance.
C’est vrai.
Mais je vote, non. Je ne suis pas… je vote. J’ai toujours voté, par exemple en 1980. Depuis que j’ai 18 ans, je vote, mais je m’en fous. Je m’en fous de tous ces trucs. Là, je regarde ça en rigolant. Les gens y vont au fait, pour gagner de l’argent. Pour moi, c’est… Par la musique. J’ai de la chance de pouvoir faire de la musique, et de ne pas être… En tant qu’artiste, on a une chance de pouvoir faire tout ce qu’on veut, d'être libre complètement. C’est ce que je dis toujours : le capitalisme ne nous oblige pas à penser pareil. Si tu ne veux pas gagner de l’argent, personne ne t’oblige. Ou gagne de l’argent… Tu fais ce que tu veux. Tu vas bosser au supermarché à côté, tu crées de la poésie. T’as le droit. C’est ça, l’avantage. Pour moi, c'était en Corée du Nord, ça se poursuit différemment que le régime. Si tu veux monter ta boîte, t’as pas le droit. Ici, si tu ne veux pas gagner d’argent, personne ne te fait chier. C’est l’avantage pour moi.
Est-ce que, par exemple, par rapport aux années 80, il n’y a pas une différence ? Et tout à l’heure, on parlait de guerre symbolique. Est-ce qu’il n’y a quand même pas un truc ? On a raté, notre génération ? Si, c’est l’opposition au RN.
On… bah, ça rue, ça. Comme le dit Loran : « Une jeunesse emmerde le Front national », ce n’était pas vrai. Je n’ai jamais chanté ça parce que je voyais bien que ce n’est pas vrai. On a raté, le raté. Qui a raté ? Qui a raté… ce que c’est ? Nous ? Ce que ces hommes politiques ? C’est tout le monde, un peu tout le monde a un peu raté le coche. Mais vous ? Que faire aujourd’hui ?
Comme disait l’autre.
Chacun. Si chacun fait bien les choses. Et moi, qu’est-ce que je peux faire ? Ce n’est pas que des slogans. Les gens qui sont à… qui, il dit, le croient, qui sont conquis. C’est : qu’est-ce que je peux faire contre le Front national, moi ? Contre… mais pas plus que le Front national, contre les idées. Je ne veux pas lutter contre le Front national, c’est plus que ça. C’est contre les idées nauséabondes. Vous luttez contre ça ? Qu’est-ce tu peux faire ? Moi, je peux faire de la poésie. Je peux essayer d’apporter du… un peu de bonheur aux gens, de montrer qu’on peut être différent, penser différemment. Et s’il y en a un qui rentre chez lui après un concert ou après avoir écouté un disque, un ton un peu plus rempli d’empathie et d’amour. Voilà. J’en sais rien,
Oui, mais la scène alternative, dont vous faisiez partie à votre corps défendant, pour et contre… Enfin bref. C'était quand même ça aussi. C'était aussi une façon de s'ériger contre ce qui n'était pas qu’une menace. Ou alors, aujourd’hui, si ?
On a parlé des Bérus, les autres. C’est que tu avais quoi ? Les Bérus ? Qui d’autres luttaient franchement contre le Front national ? Pas les Ludwig, du Washington, et même les Parabellum, du rock’n’roll. Loran, c’est les barbus, qui étaient vraiment à fond politisés, et toute la bande autour. Tous les curés de gauche autour des Bérus.
Alors le PPC se réunissait dans des groupes, dans des groupes, dans des salles. Il y en a une dont tu dis beaucoup de bien. On sent l'émotion, c’est le Jimmy. Est-ce que tu peux rappeler ce qu'était le Jimmy, à Paris ?
Ben, c’est le premier bar où il y a eu des concerts. Avant, il n’y avait rien. Il y a eu quelques squats, mais à part les squats, il n’y avait rien du tout. Et ça, c’est Rascal, notre manager, et Renaud, qui, un jour, ont trouvé un petit bar rebeu au de Bagnolet, et qui ont commencé à faire du concert tous les dimanches, après 12 h. Et tous les groupes ont joué là-bas. C’est un des seuls endroits pour jouer. Nous, on a fait le premier concert là-bas, au Jimmy. Et on l’a vu plusieurs fois, sur le gros François, mener sa sono.
Le gros François, c'était le garçon boucher
Je ne dis pas beaucoup de bien.
Ce n’est pas parce qu’il est mort, faut dire du bien.
Je ne suis pas en désaccord.
Et alors ? À propos du Jimmy ? Ah si. Difficile d’interviewer un copain, quand même. À propos du Jimmy, tu as cette idée de toi. Tu expliques ce que c’est pour toi, le punk, et je trouve que c’est une très belle définition. Est-ce que tu parles du Jimmy en parlant aussi d’autres clubs à Londres ou à New York, qui avaient généré, en Angleterre, les Stranglers ou Clash, aux États-Unis, Blondie, Ramones ? Et tu dis : « Le punk, c’est ça, une scène. » Ce ne sont pas des groupes qui font la même musique. Normalement, ce sont des groupes de la même génération, qui ont la même envie, mais qui ne font pas la même musique.
C’est important. Le punk, c’est devenu un petit truc tout codifié, mais ce n'était pas ça, au début. Absolument. Entre Blondie, les Ramones, ce n’est pas du tout la même musique entre eux. Et aucun rapport entre Parabellum et Ludwig non plus. Mais c’est une scène de gens qui ont la même envie, le même âge, à peu près la même génération, en tout cas, et qui se retrouvent parce qu’il n’y a rien d’autre. À New York, il n’y avait aucun endroit, à part Dubi, où il n’y avait rien par chez Djibi. Et voilà, on s’est tous retrouvés au même endroit. Toute une scène qui s’est créée, et qui, après, ben… a fait des émules, et continue à exister. Au même niveau, on ne peut pas comparer le Jimmy, mais quelque part, c'était l'équivalent français.
Et aujourd’hui, comme moi, j’ai complètement décroché depuis très longtemps. Est-ce qu’il y a des Jimmy partout en France ?
Est-ce qu’il y a des clubs, des petits bars, des trucs ? Comment ça se passe ? Après, moi, je joue beaucoup là-dedans. Enfin un tout petit peu. On a joué un petit peu au début dans les bars. Mais je crois qu’il y en a à Paris. En tout cas, les groupes peuvent faire une tournée, j’ai l’impression, toute l’année, à Paris, en jouant toutes les semaines dans des endroits différents. Ça n’existait pas à l'époque. Les groupes se plaignent aujourd’hui, et il y a quand même plein d’endroits. Il y en a qui ferment. Mieux, la Turquie rouvre aujourd’hui. Des fois, c’est plus à Pantin ou à Romainville, autour de Paris. Mais il y a plein d’endroits pour jouer en région parisienne.
Et à Sète, dans ta bonne ville de Sète ?
C’est pareil. Il y a des élus Lulu, il y a quelques endroits, il y a un nouvel endroit qui est ouvert : le Dantzig. Un bateau-phare pendant un an aussi, et là, le maire le laisse pourrir dans le port. C’est dommage. Mais bon, on l’a eu pendant un an, le même qu'à Paris, c'était super cool. Il y a quelques endroits…
New Rose était un magasin important. Au Poste y était allé à la petite exposition New Rose, il y a deux ou trois ans. Il y a un bouquin qui est sorti sur son téléphone, donc c'était un magasin de disques à Paris, dans le Quartier latin. Sans téléphone portable, pas d’autre moyen que de se pointer devant pour tenter de se retrouver ou faire connaissance avec d’autres punks. Il n’y a pas beaucoup d’endroits à Paris pour rencontrer des gens. C’est pour ça que pas mal de punks de banlieue traînaient aux puces, le week-end. Chez l’Indien, on achetait des tee-shirts, des bâches, des ceintures à clous, des patchs. Chez New Rose, on découvrait des disques. Le vendeur, Gérald, nous laissait souvent rentrer, il nous faisait écouter des trucs. Patrick Mathé, le patron, était moins cool. Il nous mettait souvent dehors, et lorsqu’on faisait trop les cons dans son magasin, il appelait les flics.
Ben oui, c'était ça. Par contre, je ne suis pas nostalgique de grand-chose, mais c'était quand même quelque chose de fort, quand on se retrouvait tous là-bas, et on écoutait des disques. Gérald était gentil, il écoutait des disques : « Tiens, c’est quoi ça ? » J’ai découvert plein, plein de choses là-bas. Et puis j’ai joué. On se rencontrait, et c'était un peu dangereux. Il y avait quelques relous de temps en temps qui braquaient, tout ça. C'était un peu le Far West, notre Far West à nous.
Ouais, mais justement, ce qui m’a plu dans le livre, c’est que deux ou trois pages plus loin, tu dis : « Ouais, Lily-Rose, les gens en font tout un truc en disant que c’est un coupe-gorge. Ne passe pas là. » Ce n’est pas à ce point-là, non. Et c’est là où c’est rigolo. C’est que t’as toujours ce sourire, tout le temps. C’est-à-dire que tu en fais, ton bouquin, c’est une façon de désacraliser tout le bordel.
Oui. En général, aujourd’hui, je lis des livres de temps en temps sur le rock alternatif, tout ça. Ils exagèrent, les gens. Ils enjolivent. Ça, un roman. Ça, c’est des petits cons qui voulaient de la bière et qui cherchaient quelque chose à faire, en vrai. Tous ces gens-là, à la base… Mais il n’y a pas qu’ici. En Angleterre, c’est pareil. Voilà, c’est ce qu’on cherchait. Une raison de vivre un peu. Et puis quelque chose à faire. Il n’y avait rien à faire. Voilà. Une chose, c'était bien. Une bonne fois, j’ai empêché Manœuvre de se faire braquer, tout. Je ne sais pas si je le dis dans le livre. On est des punks. Il y a Manœuvre qui sort du magasin avec des mecs qui voulaient le braquer : « Laissez-le tranquille ! » Et moi, j'étais gentil. J’ai empêché plein de gens de le surbraquer. Il y avait des skins, tout ça, qui étaient plutôt pas gentils à l'époque. Et moi, j’ai empêché plein de gens de faire des braquages, quand j'étais là. J’ai toujours été contre la violence. C’est un truc… Moi, petit, je n’étais pas bien dans ma peau, je l’ai plutôt été harcelé à l'école. J’ai toujours détesté la violence. Et quand je voyais ce genre de violence, j’essayais de les empêcher. Sinon, je me barrais, parce que je ne peux pas du tout.
Et alors ? Ce qui est assez drôle, c’est que Patrick Mathé, qui est un des deux fondateurs, avec le nom, de New Rose, était venu…
Nous, il ne nous a jamais trop aimés. Il était venu à bon port.
Il vous appelle quelque temps plus tard pour sortir un album. Puis c'était le premier…
Le deuxième, Russel et l’Humide.
Voilà. Chose sale et humide, qu’est l’album. Et ça te fait marrer parce que c’est le même mec qui a écrit quelques années plus tôt, deux ou trois ans plus tôt…
Ouais. C’est rigolo de se retrouver dans le bureau de Patrick Mathé, tu regardes… Il y a un truc bizarre. Bon, ça s’est bien passé. J'étais content de chez New Rose. Ils n’ont pas fait beaucoup de promo, mais personne ne faisait de promo à l'époque. Donc non, non, c’est très bien. Comme Boucherie, New Rose, ils ne payaient personne. Mais c’est pas grave. Les disques sont sortis, et moi, je ne leur en veux pas. On aurait gagné quoi ? 2 000 ou 3 000 exemplaires ? Ce n’est pas parce qu’on aurait gagné pas plus que ça. J’en sais rien. C'était plus à l'époque, on vendait plus qu’aujourd’hui.
Ah ouais, aussi.
Peut-être. Je n’en sais rien. Mais bon. Je sais que Marsu avait raconté que les Bérus vendaient 20 000 albums, et ce n'était pas vrai. C'était pour faire son Malcolm McLaren. « J’ai refait les bureaux, ils vendent 20 000 albums. » Mais ce n'était pas vrai, déjà à l'époque. Donc nous, je ne sais pas.
Ça, c’est très rigolo. Marsu, qui était donc le manager des Bérus ?
Et pourtant, j'étais à Bondage. J’ignorais. Alors je n'étais pas là au tout début, peut-être au tout début, mais ils gonflaient les chiffres.
Ouais, pour faire le malin.
Là où j'étais peut-être plus… J’en suis arrivé là, tu fais le con ? Aucune idée. Comme on n’avait pas les chiffres, je ne peux pas te dire que j’avais dit que je les vendais. Mais toi, ils ne nous payaient pas. Mais ce n’est pas grave, on sortait du disque, on a existé. Le gros François, il n’y avait personne non plus. Mais bon, paix à son âme.
On se fout de ta gueule dans le tchat, j’espère ! On se dit : « Ah ouais, donc en fait ils faisaient la sécu. »
La succube New Rose. Il ne faut pas exagérer non plus.
Alors, un rapport avec le label ? Oui. La boutique New Rose, 7 rue Pierre-Sarrazin, c'était la boutique de la maison, comme ça se faisait à l'époque. Pas mal, notamment à Londres. C'était un disquaire et une maison dite du rock.
C’est la même que la maison de disques et la boutique de disques.
Alors je ne sais pas si c’est la personne avec qui tu as écrit le livre, Christian Eudeline, qui t’amène à beaucoup parler de studio. Ce qui m’a étonné dans le livre, parce que pour moi, tu es avant tout un mec de scène, ou la scène incarnée. Et en fait, tu parles beaucoup des studios. Mais pour en dire des choses comme ça, page 64 : « Ce n’est pas parce qu’on enregistre au studio Pathé… »
Un plus gros studio. Les Stones, qui enregistraient, tout le monde je ne travaille plus mes textes. Je fais exprès d’arriver les mains vides. J’attends le dernier moment. C’est un peu dur et stressant, mais ça m’aide. Côté musique, c’est un peu différent. C’est une époque où on répète beaucoup, et où les morceaux sont déjà là, mais sans paroles.
Là, on parle de l’album Pas vous ?
C’est un choix. Je me suis dit : « Tiens, cet album, je le rêvais sans aucune idée, sans rien. » Bah si, un concept. On essaye de sortir des trucs au dernier moment. Et voilà, ça l’a fait. La première chanson, c'était Papillon, qu’on devait faire, et on devait l’enregistrer tous ensemble. Donc là, fallait que je chante en même temps que les autres. Et je vous rappelle, j’allais au studio, les stations défilaient, et puis on n’avait plus que cinq, quatre, trois, deux… Là, t’es là : « Il faut la… Il me faut les paroles, il faut les paroles ! » Et ça arrive. C’est arrivé : Papillon et Damnation.
Et dans cet album Ce soir, ce soir, c’est Noël, tu dis ? Ça a été enregistré…
Il sort plus ou moins le soir de Noël, le 24 décembre…
Tu ne sais pas ce qu’il y a dans ton livre, en fait ?
Non. J’ai pu le lâcher. C'était le Père Noël. Mais si, je dis ça.
C’est le 24.
Oui, oui. C’est une chorale qui était là. Plein de gens sont venus chanter. J'étais en joie dans le métro, j’avais rien écrit. Et j’ai commencé à regarder autour de moi, et c’est devenu une évidence : bah, le soir, quand c’est Noël…
Les étoiles, oui.
Dans la chanson, dans le métro. En arrivant. Le papillon Noël, ça s’est fait dans le métro, dans la 9.
Donc ça, c’est ton côté RATP, en fait.
Voilà, je pense. Donc je n’écrivais pas beaucoup.
Bah oui, vraiment. Tu foutais quoi, d’ailleurs ?
Je venais me reposer. Et c’est ça qui me manque, parce que, quand je rentrais à la RATP, que je fermais la porte, je n’avais plus rien. Plus aucune responsabilité. Et voilà, j'étais totalement… Je n’avais plus rien, m’occuper plus de rien. C'était fini. Je pouvais me reposer totalement. Tu y penses. Je m’en fous. Le soleil, on verra bien. Mais tu vois, dans la vie, quand même, des choses… Tu as des enfants, une famille. Dans un groupe, tu as plein de choses à t’occuper. Et là, quand je rentrais chez moi, c'était fini. Il n’y avait plus. Je sais. Je rentrais dans une bulle.
Question du tchat : quelle différence et quel rapport entre le punk au début, à New York, puis plus tard en Angleterre ?
Moi, c’est la même énergie. Ça vient du même endroit. Du môme de la rue, qui ont décidé de reprendre le rock’n’roll à zéro et reprendre l'énergie rock’n’roll de base. Que ce soit les Ramones ou les Pistols, c’est un peu la même énergie et la même… le même… Ouais, le même concept, dirons-nous.
Alors je passe maintenant en page 189. Qu’est-ce que j’ai noté ? Ah oui, les labels. Alors, tu en as parlé un peu tout à l’heure. Et disons que tu t’en fous un peu. Il n’y a plus, il n’y a plus de promotions. Les maisons de disques ne veulent plus faire de promo, etc. Et elles s’en foutent. Les maisons de disques. Ça marche, ça ne marche pas. Elles sortent des disques tous les cinq jours, de toute façon.
Elles ne veulent pas. C’est même pire que ça. C’est que les subventions, ils les distribuent entre eux. Ils ont des crédits d’impôt, ou je sais pas quoi. Ils n’ont pas besoin de vendre des disques. Ils ont besoin d’en faire pour avoir les subs, leurs conneries de machin. Et c’est comme ça que ça marche. Mais on ne va pas tous… peut-être les grosses tunes ? Je ne sais pas. Mais la plupart des labels marchent comme ça. Le nôtre, il a besoin de vendre le disque. Donc, c’est un peu… Oui, mais on a des moyens pour aller en studio, dans les beaux studios, pour bien faire le disque, bien. Tu dis : « Bah là, ils vont derrière, vous faire quelque chose, quelque chose. » Mais non. Moi, je m’en fous. Je suis content. On fait des disques.
Alors, c’est là où il y a le temps des news.
Voilà. Ils ne faisaient rien non plus à l'époque. Ça n’a pas beaucoup changé en vrai.
Les Ramones, tu n’es pas
Je ne suis pas Johnny Ramone.
Ce que je veux te dire, c’est qu’à titre personnel, le monde du show-business m’a dégoûté du punk rock, du rock’n’roll, puis après du rap. Du jour au lendemain, j’ai tout arrêté parce que j’ai trouvé que ces gens étaient insupportables. Et toi, tu t’en fous, je suppose…
Non. Je ne veux pas être dégoûté de ma passion de Massu à cause de gens qui ne sont pas… ou ne sont pas fous, s’en foutent. Heureusement que je suis au-dessus de ça. Sinon, oui, j’aurais arrêté, comme toi, si jamais je prenais ça trop à cœur. Je prends ça à cœur, mais je suis au-dessus. Au-dessus. On peut dire que le supérieur, monsieur ? Non. Mais grâce à ma manière de penser et de voir, je m’en moque. O.K. Il y a des petits moments où tu exagères. Puis après, tu bois. Ce n’est pas grave. Je vais faire le poids, j’en ferai un autre de disque. C’est celui-là. Il n’y a pas de promo. Borderline.
Les caméras, bien sûr, à la télévision, bien sûr..
Même la promo, je ne suis pas pour. Là, je suis avec toi, je suis content de discuter avec toi. Je ne fais pas de la promo. Je ne suis pas là parce que j’espère que les gens vont acheter mon disque, mon livre ou mon disque. Après, je m’en fous. Je suis là pour discuter avec des gens.
Bien sûr. Après l’entretien, on passera un petit extrait d’un petit film : Le Pigalle, dans lequel tu joues. Tu sais, je t’avais fait venir, oui, pour chanter là.
Là, ce n’est pas dans le métro, mais dans le train. C’est dans le train que t’as répété. Oui. Et puis, en fait, t’avais pas les paroles. Ils écrivaient sur un carton.
Alors, je suis très ouvert. Je suis un vrai, un vrai escroc.
Alors, il y a quelques anecdotes…
Tu vas voir, les escrocs, ils seront très mauvais. C’est ça aussi. Je ne peux pas me plaindre après trois ventes de disques, pour faire promo. Quand je vois comment je suis mauvais, quand je joue la guitare avec deux doigts, quand je fais n’importe quoi tout le temps, et que je n’apprends pas mes textes. Et ne pas me plaindre après. C’est ça aussi. Quand tu veux… tu te prends pour un génie de la musique où tu pourras, tu peux, tu peux, après, être déçu. Mais moi, déjà, je trouve que les gens s’intéressent à moi. Déjà, je dois m'étonner.
Oui, mais moi je ne crois pas à ton je-m’en-foutisme. Ceci dit, il faut y croire pour y croire.
Oui, mais tu ne peux pas. Le monde devient fou sinon. Et je ne m’en fous pas trop en fait, au niveau de la carrière, quoi.
Ah oui, ça va bien.
Sur les carrières ? Alors ça, je m’en fous. Sinon, je ne me fous pas du reste. Je m’intéresse beaucoup à l’actualité. Comme je l’ai dit tout à l’heure, je vote. Je m’intéresse beaucoup, je lis les journaux. Je lis Le Monde et tout ça. Avant, je ne m’en fous pas du tout, du tout.
C’est ça, le détachement.
Voilà. Oui, à la musique française. Je vais au fond des choses. Oui, la musique.
Ce que je voulais dire, c’est que ce qu’on vient de raconter. T’arrives au studio, t’as pas les paroles, tu les écris. Donc on pourrait croire qu’il y a une forme de désinvolture, peut-être. Mais c’est aussi une énergie, en réalité. C’est-à-dire, tu vas chercher la vitalité. C’est-à-dire, t’attends le dernier moment, parce que tu sais que c’est là que ça va passer.
Oui, c’est aussi pour ça. Oui, c’est un fonctionnement.
Ah ça, c’est le côté,c’est toi.
Voilà. Donc, tu vas au musée Brassens. Tu vois comment il bosse, ses textes ? On lui reprend des dizaines de fois, il change un mot. Un petit mot par-ci, par-là. Je n’ai pas envie de faire ça. Pour moi, ce n’est pas rock’n’roll.
Eh ben voilà. Je vais improviser un peu. Tu vas être rock’n’roll.
C’est ça, l’énergie… J’avais pris des notes, notamment… Alors ouais, tu racontes qu’on t’invite sur scène. Alors on t’invite sur scène, il y a des gens, des stars qui t’invitent. Euh… tu leur dis : « Je connais ta chanson », puis en fait tu fais n’importe quoi à la place. Et puis y en a d’autres qui te coupent le micro HF, qui font en sorte que tu ne puisses pas briller. Tu peux raconter ça ?
Oh, ce n’est pas ça. C’est Indochine, au Stade de France.
Quelle autre connerie tu as, par rapport à ton tee-shirt Johnny Ramone ? Tu dis que tu es heureux de ne pas avoir rencontré les Ramones ? Oui. Sous-entendu : quand tu as rencontré des stars.
C'était souvent ça. Ça ne se passe pas très bien. Quand tu as la pression, comme quand on a quinze ans. Tous ces gens-là, c’est des gens purs, nobles, des chevaliers blancs de la musique. Et puis non, c’est des gros cons d’Américains.
Bon, est-ce que toi, tu t’es comporté en gros con, parfois ?
Je suppose que oui, obligatoirement. Mais j’essaye de ne pas le faire. Sur le fait d’avoir vu des gens comme ça, j’essaye de ne pas le faire. Mais je suppose qu’il y a des soirs où je suis trop fatigué. Je ne vais pas voir la première partie. Tu vois, des fois, peut-être que tout ce que j’ai pu faire de gros con, c’est peut-être ça : ne pas avoir le temps de les voir vraiment, la première partie. Parce que tu as plein de dates, et que tu es fatigué. Tu es dans la loge, complètement mort avant de jouer… mais voilà. Mais j’essaye de ne pas être un gros con. En tout cas, si j'étais un gros con, qu’ils me le disent. Je m’excuse d’avance.
Alors, Manu Chao. À propos de la start-up… Je ne sais plus où, où est le truc.
Si j’avais un portefeuille demain.
Voilà. Qui est une forme de malentendu, on pourrait dire. C’est-à-dire, au sens où ce n’était pas prévu que ce soit un tube.
Alors c’est sûr. J’ai rarement gueulé autant dans une chanson. En plus, quand je chante, je suis vraiment… je bave, je gueule comme un putois. C’est pas du tout avec une petite voix gentille. Ce n’est pas du tout, c’est un homme. Pas pensable que ça passe à la radio.
Et ça passe à la radio. Et tu te retrouves dans une des pires radios.
Énergie, Rire et Chansons, partout. La première fois que tu t’entends au supermarché, c’est bizarre comme tout. Franprix, il y a un truc qui va pas, ou qui va si bien, parce que c’est ambigu. Tu te sens content, malgré tout, et en même temps… bah non, merde. Donc c’est un peu un truc… je suis un peu entre les deux. T’es content, et en même temps, tu n’assumes pas non plus. Tu vois ? Donc moi, je suis plus vieux. J’ai 40 ans, et ça fait 20 ans que je fais de la musique. Et ce n’est pas au niveau de Cobain. Mais je comprends. Je comprends tout à fait ce qu’a ressenti un mec comme Cobain. Que tu loues un succès mondial, et que tu te retrouves avec Zéro Six, et tout ce que je déteste. Il a fait un disque, un peu comme nous, espérant que ça marche. Bah lui, plus que nous. Il a voulu que ça marche plus. Nevermind, il fait tout pour que ça marche. Et quand ça marche, il s’emmerde. Il est devenu un gros con américain capitaliste, comme Google, comme les autres. Ça ne va pas. Tout le monde ne le reçoit pas comme normal, comme si j’étais une variante de base. C’est un peu ambigu, tout ça.
Et alors après, sur la chanson Manu Chao. Bon, tu expliques que l’intéressé n’a pas apprécié. Pas trop, mais ça va.
Pardon, Manu. Et surtout qu’il a toujours été gentil avec nous, quoi. Il nous a invités au Japon avec la Mano. Il aimait beaucoup le disque.
Je découvre donc : dans ton livre, il y a les chansons, et puis derrière chaque chanson, il y a quelques lignes pour expliquer d’où vient la chanson. Là où l’histoire de la rue, souvent, c’est des conneries. Et puis, de temps en temps, il y a un truc marrant. Enfin, c’est… Donc, c’est souvent marrant. Mais je veux dire, il y a des anecdotes qui sont plus ou moins anecdotiques. Puis il y a un truc, ça m’a beaucoup touché, en fait. Le groupe punk de Normandie, les Glaviots, qui est au début de la chanson…
Oui.
Et il a cru que tu t’étais moqué d’eux ?
Ça m’a fait de la peine. Je te jure, en lisant le truc. Je vous emmerde, les pauvres gars. Donc ce n’est pas grave.
Tout, c’est vieux. Là où j’étais dans le groupe, au début, quand ils ont reçu notre gueule. « Et tu nous prends pour des paysans, maintenant que t’es venu nous voir dans les loges une fois, en faisant les cons. » Et on a rigolé ensemble. Et quand j’ai fait la chanson, voilà. J’ai mis un vrai groupe, parce que je pense à eux. J’y voyais un groupe de Normandie en train de répéter, se dire : « Putain, les Manu… »
Parce que c’est quand même un sacré groupe. Et que la vie nous la joue, c’est beau, ça.
Oui. Donc, après, le chanteur, on s’est revus. Il habitait à La Réunion après. On l’a vu plusieurs fois. Et ils l’ont bien pris, en vrai. Après, c’est la première fois. Il y en a un ou deux dans le groupe.
Non. Apparemment, les Ramones n’étaient pas si cool. Les Shériff se sont embrouillés avec eux dans un festival, à Pau. Oui, oui, je sais. Ils m’ont raconté, les Shériff. C’est pour ça que je suis content d’avoir jamais joué avec les Ramones, et garder mon chevalier blanc du punk. Je m’appelle le chevalier blanc.
C’est vrai, Luis Mariano. On commence notre concert par une chanson de Luis Mariano, en ce moment.
Alors là, c’est l’intro du film.
Selon la DGSI, 287 fichiers sont actuellement en ligne, en ce moment.
Je disais tout à l’heure que tu rends hommage au fanzine. Ce qui m’a… Ce qui m’a évidemment beaucoup touché. Et puis, quelques pages plus loin, tu as un truc assez étonnant. Tu viens, au fond, dire : « Le punk, ça ne dit plus grand-chose aux gens, sauf dans les médias. » Tu racontes ça, tu dis : « Il y a toujours dans les médias quelqu’un qui vient te dire qu’il sait ce que c’est que le punk. »
Ouais. Ce n’est plus un nom, ou une musique, que la musique. Il y a plus de tee-shirts Ramones vendus que de disques, par exemple.
Tu parlais tout à l’heure des Bérus. Tu reviens, tu reviens souvent, plusieurs fois, sur eux. Alors il y a le truc de Marsu, mais tu l’as déjà raconté. C’était page 44, page 77. Qu’est-ce que tu racontes sur les Bérus, page 77 ? Attends un peu que je me retrouve… Ah oui ! Justement, ça fait le lien avec Carco, page 77.
Bah, il n’y a pas de hasard.
Il n’y a pas de hasard. Cette époque a pris fin quand les Bérus ont fait leurs adieux. Que, d’un coup, ça a été la fin des concerts où tu ne rentres pas si t’as pas de… assez de telle couleur sur tes docs. Martens. Des histoires à la con, quoi. Lorsque la Mano a explosé, et que Nirvana est arrivé, c’est vraiment l’histoire de quelques mois, tout ça. Mais le bouleversement était réel. Un changement énorme. Le début des années 90 et l’arrivée de Nirvana, ça a été la fin de toutes ces histoires de bandes, de bastons, de looks. Ça a disparu presque du jour au lendemain.
Ouais. C’est très bizarre. Jusqu’à présent, ce n’est que trop… Ça ne l’est pas. Tu ne savais pas quand tu as pris conscience de leur entrée, avec tes pieds en chaussettes. C’était du genre… oui. Ou des gens normaux, du concert de la Mano, déjà. Nirvana. Et… Du jour au lendemain, on a joué. Je me rappelle, c’était énorme. Quand un jour arrive, il y avait plein de gens, 800 personnes, et des lycéens, des collégiens, normaux. Mais c’est bizarre. C’est le moment où il y a une petite fille, qui passe un petit peu aussi à la radio. Et ça, il y a eu un changement radical des bandes, déterminées quand avec les Bérus et leur dernier concert, à l’ Olympia. Voilà, c’est la fin d’une époque.
C’est la fin d’une époque. Mais ce qui m’a intrigué dans ce passage, c’est le côté du jour au lendemain.
Oui, mais c’est vraiment vrai. C’est du jour au lendemain que c’est arrivé. Je crois vraiment que c’est Nirvana. Tout le monde le sait. Mais écoute… Toi, un peu dur, va là. Et pour les gens, c’est normal d’écouter une musique comme ça. C’est normal, quoi. Le rôle du punk, du grunge… que vous me fassiez un peu pareil.
Et donc, dès lors que c’était normal, c’était mort.
Bon, ce n’est pas mort. J’étais content qu’il y ait plus de gens aux concerts, et qu’on fasse plus de concerts, et que ce soit bien, avec les bastons. Ce n’est pas un but en soi, non plus. Ça va se faire, un petit peu. Mais les histoires de bandes, de looks, que tu as les Docs rouges…
C’est blanc. Tu ne rentres pas de maternelle, c’est un peu court. Dernier point que je voulais aborder avec toi :
Le concert des Bérus à l’ Olympia, l’an dernier. C’est un grand moment… J’ai vu le dernier à l’ Olympia, et comme un grand moment, ça s’est terminé par L’Internationale. Tout l’ Olympia, le poing levé. C’est un grand moment.
Tu n’as jamais chanté L’Internationale ?
Deux fois, pour faire le con. Mais pas sérieusement, au premier degré, comme les Bérus. Mais c’est un grand, grand moment. Voilà, c’est dit. Je me rappelle : Le Café, en première partie, puis Les Cadavres, en trois parties. Et je suis rentré. L’ Olympia. Je me souviens. Et Les Cadavres, tentant de jouer là, ça m’a déjà fait quelque chose de voir, dans cette grande salle. Et j’étais dans le frisson, tout de suite.
Tu nous dis de séparer l’œuvre de l’artiste, page 193. Et là, j’y étais. Je trouve ça intéressant, par rapport à aujourd’hui, ce que tu dis. Wagner était antisémite. Ce n’est pas pour ça qu’il faut arrêter de l’écouter. Quand les gens me disent : « Mais tu ne peux pas aimer ce groupe, ils votaient tous pour untel. » Je leur réponds que je m’en fous. Encore plus quand c’est du passé. Céline était ce qu’il était, mais on peut continuer à le lire. Voilà. Quand c’est politique, je m’en fous. Par contre, je précise : quand c’est dégueulasse, genre un vieux qui s’en prend à une gamine, là, je ne peux pas l’excuser.
Oui. Si tu as un tee-shirt de Johnny, tu peux avoir celui que tu veux. Joey était de gauche, Johnny était de droite. Voilà. Il n’empêche que c’est mon groupe préféré. Les Ramones, ce n’est pas grave. Et cette ambiguïté, justement, ressort dans la musique, et dans les chansons. Et c’est peut-être ça aussi, qui fait la richesse des Ramones. Du fait qu’ils étaient opposés politiquement, les deux. Ouais, ouais. J’en suis trop rien. Mais je comprends. Après, tu vas en Israël. Que de jouer Wagner, c’est interdit. Mais je comprends à quel point c’était la musique des nazis. C’est compliqué, tout ça. Mais si, faut y aller, regarder chaque personne, pour qu’elle ait voté, si on peut l’écouter ou pas. Après, quand c’est Polanski, ça me gêne un peu plus. Mais bon. Ce n’est pas évident de séparer l’homme de l’œuvre. J’en sais trop rien. C’est compliqué, tout ça. Mais oui. Les histoires de mœurs, c’est bien plus que politique. Vu que j’excuse des gens de voter mal.C’est compliqué, cette histoire-là. Surtout en France. Le mouvement artistique. La plupart des gens se disent de gauche. Mais ce qu’ils sont vraiment, je ne suis pas sûr, quoi. C’est facile de se dire de gauche. C’est très facile.
En quoi ils ne seraient pas de gauche, par exemple ?
Bah parce que je ne veux pas citer. Non. Mais il y en a plein qui disent de gauche, sur la gueule, du gros slogan anticapitaliste. Qu’ils, derrière, ont des entreprises. Ils montent des boîtes. Français. Voilà.
Oui, mais toi, tu as des gens pour gérer ça ?
Ah oui, oui. J’assume, ça. Je vis d’amour. Je paie ma baguette quand je veux acheter mon pain. Donc évidemment, je ne suis pas anticapitaliste. Je travaille pour gagner ma vie. Je paie mon pain, et je paie mon loyer. Oui, voilà. Il y a des gens qui s’en occupent, plus ou moins. J’ai un tourneur, qui me fait des feuilles de paie quand je joue. Voilà. Mais bon. Moi, je ne veux pas rentrer… Je ne sais pas si c’est hypocrite, de dire : « Je laisse les autres faire le sale boulot. » Mais moi, je ne veux pas me salir les mains avec tout ça. Voilà. C’est facile, peut-être. Mais ce sont, d’une manière ou d’une autre, tous les autres… Confrontés à Sarkozy, lui, refuser la SACEM, lui, refuser tout ça. Et après, ils ont fait un procès à Bondage. Eh ben, tu le sais bien. Jamais je ferais un procès à qui que ce soit, parce qu’il ne va pas payer mes droits d’auteur. Je ne veux pas faire ça. Chacun est vous. Mais son… Sa sincérité, où il peut, où il veut. Je ne sais jamais. On n’est personne de pur à 100 %, non plus. Dans le monde où on vit, on fait tous des compromis, évidemment. Mais après, on essaie de les mettre à un niveau… Voilà. C’est le micro compromis le plus loin possible. Je ne suis pas sûr du compromis, vraiment, mais…
Il y a un gros lot. Guillaume, qui nous dit : « Non, ce n’est pas hypocrite, ni facile. »
Non. Merci.
Alors, tu vois. Voilà. Alors là, il y a le chant.
Les Valkyries, les peintures du Vietnam.
Le problème, c’est que ce qui est dégueulasse et subjectif. évolue au cours du temps.
Une gamine de quatorze ans, ce n’est pas assez pour eux ? Comme ça, ça n’évolue pas. Oui, peut-être, mais bon. Non. Des gamines de quel âge ? No comment.
Aujourd’hui, on peut le faire. D’autant plus que… mais je ne sais pas. Ce n’est pas une chanson du tout érotique, de petite fille. Tu vois, j’ai ma fille aussi. Et je peux chanter ça à ma fille. Je passe ma vie avec toi. C’est une chose, une histoire. Au reste, je pars d’une connerie. Mais bon, il y a des gens impliqués, donc je n’en dirai pas plus.
Très bien. J’ai deux dernières questions.
Mais ça me fait rire. Tous les soirs, sur scène, je fais monter des filles sur les petites filles, et je slame sur les filles. Et je dis : « Aujourd’hui, avec MeToo, j’ai le droit de faire ça. » Eh bah, je le fais quand même. Je suis un homme, sur les filles. Ça, c’est personne. Ce n’est pas un jeu, ce n’est pas du sexisme et tout ça. Personne ne l’a mal pris. Personne n’a mal pris le fait que je fasse monter les filles, et que je saute sur les filles à la fin. Heureusement. C’est un jeu rigolo, pour se moquer un peu de tout ça, justement.
Ce soir, c’est Noël, ou comme dans Sans remords, ce n’est pas toujours Noël ?
Non, ce n’est pas toujours Noël. Regarde les élections américaines. Noël, le soir où tu apprends que Trump est élu Ce soir, ce soir, c’est Noël, par exemple. Mais voilà. Faut quand même tout faire pour que ce soit Noël. Malgré tout ce qui se passe. Si un jour, hélas, on a un genre de Trump élu à la tête du pays, va continuer à faire que ce soit Noël, quand même. Pour que ça reste Noël.
Mon cher Didier, ne vends pas si vite leur génie. J’ai promis à la demoiselle qui s’occupe de toi…
Oui. Elle est très gentille. C’est un très bon stagiaire.
Et elle m’a dit que tu avais d’autres rendez-vous, après ?
Oui, oui.
Il y a des fois où j’ai fait… Il y a des gens qui disent : « Ah, je me suis cassé le bras ! », « On m’a cassé le bas ou le pied ! »
Mais tu sais, aux États-Unis, tu aurais des procès ?
Oui, oui. Les gens sont contents, généralement. Voilà. Un salut à tous ces gens qui se sont blessés à cause de nous. C’est un peu dangereux, des fois, mais bon.
J’ai un petit regret. C’est que tu ne racontes pas un soir, en Bretagne je crois, où je vous accompagnais. À l’époque, j’étais critique, et le concert se passe admirablement. Sauf qu’au moment d’aller chercher les sous, il y a Charlotte, votre manager, dont tu parles, qui ne trouve pas le mec. Et le mec, il était rentré chez lui, il s’était endormi, bourré comme un con, sur son lit, avec le butin. Et il avait fallu passer par le toit pour les récupérer. Tu ne te souviens pas de ça ?
Ça me dit quelque chose. Ah, c’était le bon vieux temps.
C’était le bon vieux temps.
Il y a eu des histoires comme ça. Il y en a peu, moins aujourd’hui. Mais bon. C’est un peu plus réglo, un peu plus carré aujourd’hui, la musique. Que c’est dommage, ce poème. Mais c’est plus carré. Il y a moins de conneries comme ça qui arrivent, quand même. Il y a des tourneurs. Il y a des gens qui s’occupent de tout. Qui sont payés avant le concert. Je suppose. Je ne sais pas comment ça marche, mais bon.
Mon cher Didier, qu’est-ce que c’est, la question ? Dernière, ultime, rituelle…
On me demande si j’ai un micro préféré.
Le 58. C’est quoi ? Ce micro troué ? Ce micro que tout le monde a sur scène ? Et toi, avec fil…
Moi, je vais avec. Je n’ai pas le droit au sans-fil. Déjà parce que ça coûte cher. Que je le perdrais. Je le laisserais souvent. C’est surtout pour ça que je n’ai pas le droit.
Ah, ce n’est pas pour le casser à chaque concert ?
Ce n’est pas pour jouer avec le fil ?
Oui. C’est que jouer avec le fil, au départ, c’est parce que c’est trop cher.
Oui mais moi, je ne crois pas à ton je-m’en-foutisme. Ceci dit, il faut y croire pour y croire.
Oui, mais tu ne peux pas. Le monde devient fou, sinon. Et je ne m’en fous pas trop, en fait, au niveau de la carrière, quoi.
Ah oui, ça va bien.
Sur les carrières ? Alors ça, je m’en fous. Sinon, je ne me fous pas du reste. Je m’intéresse beaucoup à l’actualité. Comme je l’ai dit tout à l’heure, je vote. Je m’intéresse beaucoup, je lis les journaux. Je lis Le Monde et tout ça. Avant, je ne m’en fous pas du tout, du tout.
C’est ça, le détachement.
Voilà. Oui, la musique, en France. Je vais au fond des choses. Oui, la musique.
Ce que je voulais dire, c’est que ce qu’on vient de raconter : t’arrives au studio, t’as pas les paroles, tu les écris. Donc on pourrait croire qu’il y a une forme de désinvolture, peut-être. Mais c’est aussi une énergie, en réalité. C’est-à-dire, tu vas chercher la vitalité. C’est-à-dire, t’attends le dernier moment parce que tu sais que c’est là que ça va passer.
Oui, c’est aussi pour ça. Oui, c’est un fonctionnement.
Ah, ça, c’est le côté, c’est toi.
Voilà. Donc, tu vas au musée Brassens. Tu vois comment il bosse, ses textes ? On lui reprend des dizaines de fois, il change un mot. Un petit mot par-ci, par-là. Je n’ai pas envie de faire ça. Pour moi, ce n’est pas rock’n’roll.
Eh ben voilà. Je vais improviser un peu. Tu vas être rock’n’roll.
Question rituelle. Ultime question, mon cher Didier : qu’est-ce que nous avons fait pendant 1 h ?
On a discuté ensemble. C’était très agréable. Un bon début de matinée.
Merci.
Merci à toi.
