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Dossier 137 : une IGPN de rêve ? Avec Dominik Moll

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Transcription de l’émission

00:04:03David Dufresne
Amis, amis du café, amis de la police, amis de la police, amis du cinéma, ami de Dominik Moll, réalisateur de La Nuit du Douze et maintenant de Dossier 137, bonjour Dominik.
00:04:18Dominik Moll
Bonjour David,ça va bien, ça va pas mal du tout. Le film est sorti mercredi dernier et marche plutôt très bien. On est à 200 000 entrées donc on est content. Les retours sont très très bons.
00:04:32David Dufresne
215 000, me disais-tu il y a une minute ? 215.000 en moins d’une semaine. On peut dire que ton film reçoit l’accueil du public, l' accueil de la presse, l’imprimature de deux anciennes patronnes de l’IGPN.
00:04:52Dominik Moll
Enfin, il y en a une, ce n’est pas vraiment une imprimatur.
00:04:58David Dufresne
On n’a pas les moyens du cinéma français.
00:05:07Dominik Moll
Je parle dans le micro, excuse-moi. J’ai pas lu l’entretien en entier dans le Parisien.
00:05:16David Dufresne
Oui dans le Parisien par Catherine Balle.
00:05:18Dominik Moll
Oui, au début elle dit quand même, oui, je crains que le film pourrait donner l’idée que tous les policiers fautifs ne soient pas poursuivis, enfin ce qui est quand même un peu du wishful thinking, donc voilà, elle n’adhère quand même pas complètement au film.
00:05:44David Dufresne
Qu’est-ce que tu préfères dans la promo ? Que je relise le pitch ou que tu le fasses toi ?
00:05:53Dominik Moll
. Bon, ni l’un ni l’autre, alors, je préfère le faire, moi. Donc, alors. Dossier 137 est une enquête policière qui est menée par une enquêtrice de l’IGPN. Léa Drucker. Léa Drucker, dans le film elle s’appelle Stéphanie Bertrand. Et qui essaye de comprendre dans quelles circonstances un jeune manifestant a été grièvement blessé par un tir de LBD lors d’une des premières manifestations des Gilets jaunes, enfin plus précisément celle du acte 4 donc de 8 décembre 2018, et qui va se heurter aux limites et aux contraintes de son métier.
00:06:38David Dufresne
Nous allons parler cinéma, nous allons parler réalité, nous allons parler de message, nous allons parler morale, nous allons parler action, nous allons parler opinion. On va sortir les popcorns, le café. Si on se tutoie, c’est qu’en fait, on s'était croisé au moment de ton écriture, même avant l'écriture.
00:06:56Dominik Moll
Non, non, c'était avant. C'était disons, avant de commencer l'écriture, il y a eu plusieurs, enfin quatre mois où j’ai fait que de la recherche, documentation, rencontres. Et donc, je t’avais effectivement appelé, comme j’avais vu, un pays qui se tient sage pour parler avec toi du maintien de l’ordre, enfin de ton expertise à toi, enfin voilà, donc c'était effectivement, je t’avais rencontré.
00:07:28David Dufresne
C'était un chouette café, place d’Italie à Paris, je m’en souviens bien. On va parler de ça, de la documentation, parce qu’il y a tout un tas de remerciements, j’ai vu des noms passés, etc. On va, on va parler ça tranquillement. On va parlé du fait que tu étais en stage d’observation, on peut dire comme ça ?
00:07:47Dominik Moll
C’est vrai que j’ai eu l’autorisation de passer quelques jours au sein de l’IGPN, enfin surtout la délégation parisienne de l’IGPN dans le 12ème, et j' ai pu pendant quelques jours observer les enquêteurs dans leur travail, assister à des auditions et surtout échanger avec elles et avec eux rester en contact après avec certains d’entre elles ou d’entre eux. Lorsque, pendant l'écriture du scénario, on avait des questions comme ça sur des points précis de procédure.
00:08:20David Dufresne
Et encore aujourd’hui ou pas ?
00:08:22Dominik Moll
Oui, oui, je suis toujours en contact.
00:08:23David Dufresne
Oui, ça peut servir. Alors, on va regarder la bande annonce, et ensuite, on attaque.
00:08:38Bande Annonce
Comment vous justifiez nous sommes enquêteurs à l’IGPN, la police des polices. Nous enquêtons sur les fautes que peuvent convaincre certains policiers. C’est une infirmière de l’hôpital qui m’a dit de venir ici pour porter plainte pour mon fils Guillaume. C'était à la manifestation de samedi. Un policier qui lui a tiré dessus avec un flash-ball. Les flics là, qui ont fait ça, vous les avez retrouvés ? Putain, mais il a rien fait ! Ses fils de pute, ils l’ont défoncé alors qu’il a rien fais ! Mais tu baisses d’un ton là ! Mais si c’est ma parole contre la leur, ça sert à rien. Nous a dit que la République était en danger. Nous a demandé d’empêcher les pillages et d’impacter les individus violents casseurs et les individus qui s’en prenaient aux collègues en tenue. Le gouvernement est en panique. Pouvez-vous me décrire ce que vous voyez ? Sur les images, on ne voit pas bien. Il me semble au contraire qu’on va très bien. Qu’est-ce que vous avez vu dans la rue ? Qui a dit que j'étais à la fenêtre ? J’espère qu’ils vont pas étouffer l’affaire. Tu vas pas t’y mettre ? Toi aussi ? Franchement c’est la honte. C’est des héros les mecs. T’as vu tout ce qu’on leur demande ? Tu peux pas te mettre un peu à leur place ? Mais à force de trouver des excuses à ceux qui déconnent, les flics sérieux qui essaient de bien faire leur boulot, ils vont tous se barrer de la police. Ils ne sont jamais sanctionnés. Ce n’est pas le moment de provoquer la grogne des syndicats. Qu’est-ce qui vous arrive Madame Bertrand ? Si tout le monde pense qu’un autre point de vue que le sien est hostile, comment on tient ensemble ? Je sais plus moi.
00:10:04David Dufresne
Voilà, donc le film est partout en France et il le sera encore plus à partir de mercredi parce qu’il y a plein de salles. Alors d’abord, tu l’as dit à l’instant, c’est l’acte 4, je l’avais reconnu parce qu’on voit des blindés, or c'était le jour où il y a eu, le 8 décembre 2018, où il y a eu des blindés de la gendarmerie pour faire un peu de la parade, on va dire. Quelle est l’autre inspiration ? Quelles sont les inspirations de ton film ?
00:10:36Dominik Moll
Alors, le point d’ancrage dans la réalité, c’est au-delà du travail de l’IGPN, qui m’intéressait parce que la police des polices c'était intéressant et on ne sait pas grand-chose dessus mais sinon les points d’encrage c'étaient plusieurs enquêtes, l’affaire telle qu’on la voit dans le film n’existe pas telle quelle mais une sorte d’assemblage d'éléments de plusieurs enquêtes que j’ai étudiées parce qu’elles ont été très suivies et documentées, notamment dans Mediapart mais aussi d’autres dans le monde. Donc il y a par exemple l’affaire qui concerne la famille Pontonnier qui a un peu servi de modèles pour la famille Gérard dans le film, donc une famille qui est, enfin pas de Saint-Dizier comme dans le film, mais de la Sarthe, de primo-manifestants qui viennent en famille pour manifester contre la fermeture des services publics, qui en profitent aussi pour faire un peu de tourisme dans Paris, cette sortie familiale, tourne au cauchemar lorsque l’un des fils se fait grièvement blessé, alors pas à la tête comme dans le film, mais par une grenade Gly F4 à la main, et s’ensuit tout un parcours traumatisant, juridique, médical. Il y a aussi eu l’affaire qui a été relancée récemment.
00:12:16David Dufresne
Je me permets de t’arrêter Dominik, parce qu’il se trouve, tu n’y es pour rien évidemment, mais que quelques jours il y a un mois avant la sortie, un mois pile avant la sortie de ton film, le tribunal correctionnel a relaxé le 17 octobre 2025, le CRS qui était poursuivi pour blessure involontaire sur Gabriel Pontonnier, et donc il y a eu la main arrachée. Tu parleras ensuite des autres affaires qui t’ont inspiré, mais qu’est-ce que ça t’a fait ? Cette décision par rapport à ton film, qui entend raconter comment la police se fait sa propre police, éventuellement. Je rajoute bien éventuellement.
00:13:01Dominik Moll
J’ai assisté au procès, j’y étais, et j'étais, enfin bon, le jugement, la relaxe complète du CRS m’a pas étonné plus que ça, mais en même temps, dépité quand même parce que c’est surtout… C’est surtout terrible pour la famille Pontonnier et ce qui est terrible et assez insupportable dans ces affaires c’est qu’on en fait par ce genre aussi de jugement où on retient même pas le principe d’imprudence parce que quand je suis quand même pas mal étudié l’affaire et vu aussi les vidéos qui existent enfin le lancé de cette grenade G F4 enfin bon ça c'était encore l’utilisation de ce type de grenades et encore un autre problème, mais les circonstances dans lesquelles il a lancé, le principe de nécessité, de proportionnalité ou de légitime défense ne paraissait pas du tout établi et le fait qu’il soit entièrement relaxé et que même le principe d’imprudence ne soit pas retenu, c’est encore une violence supplémentaire pour les victimes à qui on refuse le statut de victime, et c’est ça en fait qui est insupportable et où on sent que, enfin aussi de la part de la justice, il y a un problème
00:14:33David Dufresne
Donc tiens, le message, le problème, c’est la justice plus que la police.
00:14:39Dominik Moll
Ben il y a des problèmes partout, enfin moi je dirais plus le problème c’est la politique en fait, déjà. Enfin quand on est incapable d’admettre qu’il y a des policiers qui commettent des violences illégitimes et qu’on n’arrive même pas à prononcer le mot ou quand Macron il dit il est inacceptable de parler de violences policières dans un état de droit. Darmanin qui dit quand j’entends le mot violence policière je m'étouffe, quand même Laurent Nunez qui dit vous m’entendrez jamais prononcer le mot « violence policier », on se dit mais si, il faut avoir une parole claire là-dessus et c’est pas parce qu’on dit il y a des policiers qui ont un problème avec la violence, enfin comme on l’a vu aussi dans les vidéos de Sainte-Soline, enfin même si c'était des gendarmes. Et qu’ils ne devraient pas être dans la police, ça ne veut pas dire qu’on jette de l’opprobre sur toute l’institution, mais à force de ne pas vouloir le dire, ça devient vraiment problématique.
00:15:48David Dufresne
D’autres actes ou d’autres événements ont nourri l'écriture du film.
00:15:53Dominik Moll
Oui, alors il y a ce qu’on appelle l’affaire Angelina à Marseille qui a été très documentée par Mediapart et qui a trouvé un rebondissement récemment. Donc une jeune femme qui, ça c'était aussi le 8 décembre je crois, enfin en tout cas au tout début, qui rend du travail, elle était pas manifestante. Avec son copain, elle se fait bloquer dans une rue. On lui dit, vous pouvez pas passer, attendez. Ils attendent un coin de rue, tout d’un coup, elle se prend un tir de LBD, elle tombe. Et puis là, il y a des policiers qui la lattent et qui la matraquent et donc qui lui fracassent le cerveau. Donc elle est grièvement blessée. Elle emporte encore des séquelles. Et donc là, c'était enfin pour l’aspect, on ne sait pas qui c’est, on n’arrive pas à identifier les policiers qui ont commis ces violence, il y a des vidéos de mauvaise qualité, on interroge les diverses unités de police qui étaient sur le terrain à ce moment-là et personne ne sait qui ça pourrait être. Et voilà, c'était vrai que l’IGPN de Marseille n’a vraiment pas fait grand-chose sinon rien pour que l’affaire avance. Pour que les policiers soient identifiés. Il se trouve que d’il y a deux ans, il y a une nouvelle juge d’instruction qui a été nommée et aussi une nouvelle chef de la délégation marseillaise de l’IGPN. Et les deux se sont dit mais ce n’est pas possible que ça en reste là et ont repris l’affaire. Et donc, avec cette volonté, on réussit. Pourtant, il n’y avait pas beaucoup plus d'éléments qu’avant. D’identifier les policiers et ce qui en est ressorti aussi c’est qu’un des policiers en fait, qui n’avait pas participé aux violences mais qui avait été impliqué, enfin deux policiers de la BAC, avait donné les noms à son supérieur qui lui a dit tu te tais, il a été convoqué par le syndicat Alliance qui lui à dit tu tais et donc voilà du Enfin moi je n’aime pas aller. Les grands mots, mais là il y a quand même le mot omerta s’impose un petit peu et c’est vraiment révoltant à quel point il y a cette violence et en plus au-delà de ça il y a la lâcheté de ne même pas assumer ces actes et on espère évidemment que maintenant cette affaire va mener à un procès et que ces policiers vont être jugés.
00:18:38David Dufresne
Il y a déjà beaucoup de questions dans le tchat que je reprendrai tout à l’heure, mais il y en a une qui m’intéresse parce que la confusion est éloquente. À quel point il a été difficile pour l'équipe du documentaire de communiquer et d’obtenir des informations et ou des archives de police et de l’IGPN ont-ils subi des pressions ? Ce n’est pas un documentaire, c’est un film de fiction largement documentaire.
00:18:59Dominik Moll
C’est ça, c’est une fiction largement documentée. Alors, quand j'étais à l’IGPN, n’était juste là en observateur, je ne leur ai pas dit « tiens, donnez-moi tel dossier d’enquête et tel dossiers d' enquête ». Mais cela dit comme, enfin notamment, dans les enquêtes journalistiques de Mediapart, il y a des larges extraits des dossiers, enquêtes ou même des citations de PV, etc. Il y a quand même de quoi faire. Et non, je n’ai pas subi de pression, il faut dire que quand j’ai fait ma demande d’immersion à l’IGPN, il y avait une nouvelle directrice Agnès Thibault-le-Cuivre, qui pour la première fois était une magistrate et pas une policière, et qui avait envie de rendre l’institution un peu moins opaque et que le public puisse comprendre un peu plus ce qui s’y passe et en quoi consiste le travail. De l’IGPN, et donc le fait de ma demande et l’idée que le cinéma puisse s’en emparer, rentrer un peu dans sa logique, dans cette démarche, et elle m’a ouvert les portes mais sans jamais demander, ni à elle, ni au ministère, ni qui que ce soit, d’avoir un droit de regard sur quoi que ce soit. De toute manière, à l'époque, je n’avais pas encore de scénario, puisque c'était encore dans la phase de documentation. Mais même par la suite on m’a jamais rien demandé, donc il n’y a pas eu de pression à aucun moment.
00:20:29David Dufresne
Est-ce que dans les locaux de l’IGPN, il y a l’affiche de la Nuit du Douze puisqu’on sait que dans des commissariats, les policiers sont très friands de certaines affiches de films.. Mais la Nuit du Douze, c'était les gendarmes ! Non, attends, je me souviens plus… Excuse-moi, la PJ ?
00:20:48Dominik Moll
Non non, c’est La PJ. Alors par contre, dans les locaux de la PJ de Grenoble, enfin, où j’avais également fait une immersion pour La Nuit du 12, il y a l’affiche de La Nuit du 12. Mais aussi dans les bureaux de l’IGPN, ils sont très peu décorés. Enfin, autant les bureaux de La PJ, c’est assez personnalisé, voilà, il peut y avoir, j’en sais rien, des photos de l'équipe des photos, des blagues, des trucs comme ça, des écharpes de rugby, plein de choses, c’est assez personnalisé. Autant à l’IGPN, comme on le voit dans le film, les bureaux sont assez neutres et assez peu personnalisés, parce que le fait que ce soit des policiers qui reçoivent d’autres policiers, voilà, ils n’ont pas forcément envie que, voilà, d'étaler un peu leur goût sur les murs.
00:21:47David Dufresne
Dans le tchat il y a Matro chat qui nous dit le nouveau directeur de l’IGPN n’aurait-il accepté quand on voit comment il commente le rapport de Flagrant Déni je ne sais pas si tu l’as vu
00:21:56Dominik Moll
Non, je n’ai pas vu le rapport de flagrant déni.
00:21:58David Dufresne
Alors Flagrandini était hier au poste, je t’enverrai le lien si tu veux, c’est absolument accablant pour l’IGPN et pour les cellules de déontologie. Evidemment ton film ne peut pas embrasser toute la problématique, mais il se trouve qu’en réalité l’IGPN ne travaille que sur une infime partie des affaires. Les autres affaires, c’est ce qu’on appelle les cellule de déontologie départementales, où là c' est vraiment le collègue de la machine à café qui enquête sur le collègue de la machine à café. Donc la proximité, la promiscuité dont tu parles dans le film, on va y revenir, en tout cas sur l’esprit de corps qui peut se dégager, qu’est-ce que c’est que de jeu. Travailler sur ces anciens collègues, futurs collègues, en tout cas collègues puisque tout le monde est collègue dans la maison Poulaga, mais là c' est encore plus fort. Donc effectivement, le nouveau patron de l’IGPN est un peu moins ouvert semble-t-il que la patronne. Est-ce-que tu sais pourquoi celle qui t’avais accepté n’est plus là ?
00:23:00Dominik Moll
. Enfin elle n’a pas été gérée parce qu’elle m’a accepté c’est en fait parce que, parce que à un moment donné, en décembre de l’année dernière, Darmanin lui a proposé d'être Dir Cab au ministère de la Justice, et elle hésitait, elle était pas sûre, Et puis comme, bon, il est magistrate et ça n’arrive pas non plus tous les jours d’avoir la proposition d’un poste aussi important, elle a accepté donc elle a quitté l’IGPN mais finalement elle n’est pas restée très longtemps au ministère qu’elle a quitter 3 ou 4 mois après.
00:23:43David Dufresne
Voilà, parce que si je puis me permettre, Dominique, je t’entends toujours dire, tu viens de le faire. Oh, c’est une ancienne… C'était une patronne de l’IGPN, une ancien magistrate, oui, bien sûr elle est toujours magistrate. Mais en réalité, elle venait déjà du cabinet de Darmanin au ministère de l’Intérieur.
00:23:59Dominik Moll
Oui, oui, tout d’abord.
00:24:00David Dufresne
C’est quand même quelqu’un qui a, enfin dans les magistrats, il y a tout un tas de nuances et de couleurs. C’est quand même, c’est pas pour rien qu’elle se soit occupée de la police, me semble-t-il.
00:24:15Dominik Moll
Oui, mais enfin moi qui la connais bien maintenant, de toute manière, je ne vais pas dire du mal d’elle et c’est quelqu’un qui est très ouverte d’esprit et qui a un regard aussi critique sur ce qui se passe au ministère ou ailleurs, j’apprécie ça, il y a une vraie ouverture d' esprit.
00:24:43David Dufresne
Alors ce n’est pas Marie-France Moneger-Guyomarc’h, qui était une ancienne patronne de l’IGPS, qui fut la première à faire des rapports, et qui n’aura pas l’autorisation, maintenant on peut le dire, n’auras pas l’autorisation à l'époque de chiffrer le nombre de morts par balle policière à l'époque, mais là on parle d’il y a une quinzaine d’années à peu près, voilà.
00:25:09Dominik Moll
Dans la scène dont tu parles, c’est Agnès Thibault-Le-Cuivre,. Voilà. Avant, ça pourrait être la successeuses je sais pas comment on dit
00:25:17David Dufresne
C’est ça, Brigitte Julien, à l'époque notamment des Gilets jaunes et qui a sacrément couvert les troupes de mon point de vue. Dans ton film, tu parlais avec délectation des PV révélés par Pascal Pascariello de Mediapart. Dans ton film, il y a pas mal de PV, puisqu’il y a beaucoup d’auditions,que nous dit la littérature policière ?
00:25:45Dominik Moll
Il y a les PV, il y a les réquisitions, enfin déjà, ce qui est frappant, c’est que c' est un style très particulier, un vocabulaire très particulier très codé et je pense que c est aussi pour, comment dire, pour essayer de rester justement dans une neutralité ou un désir d’objectivité où le ressenti n’a pas sa place. C’est pour ça que c’est un vocabulaire très codifié qui, moi, finit par me fasciner. J’avais envie qu’on l’entende dans le film et qu’on sente que ça fait partie intégrante du travail, enfin comme aussi dans La Nuit du Douze, à la PJ il passe quand même beaucoup beaucoup beaucoup de temps à taper des PV. Et voilà, donc c’est quelque chose que j’avais envie de montrer aussi.
00:26:49David Dufresne
Mais quand tu dis que ça te fascine, qu’est-ce qui te fasciné exactement ?
00:26:54Dominik Moll
Ce langage et cette syntaxe, enfin cette façon de tourner les phrases
00:27:04David Dufresne
Alors parce qu’il y a la joie de l’adverbe, pédestrement, nous pénétrons pédestrement par exemple, pour dire rapide.
00:27:08Dominik Moll
Oui oui, ce genre,nous nous transportons sur… ce genre qui devient à toute proportion gardée presque poétique, c’est une certaine forme de poésie.
00:27:21David Dufresne
On peut comprendre qu’au début du 20e siècle, nous nous transportons, oui en effet, à aller à un endroit, c’est quelque chose, mais bon, effectivement mais il y a aussi la logique policière. C’est-à-dire comment on piège les gens, comment on les amène à aller dire ce qu’ils n’ont pas forcément envie de dire.
00:27:44Dominik Moll
Oui, alors ça c’est autre chose, parce qu’enfin, ce langage dont on parle, qui est dans les PV, les réquisitions, c'était vraiment les rapports écrits, qui sont écris comme ça. Après, dans les interrogatoires, évidemment, ils font des phrases comme toi et moi. Oh, surtout comme toi ! Surtout comme moi, probablement. Hum, oui. À voir, à voir. Je me souviens d’ailleurs quand on s’est rencontré, j’avais dit est-ce qu’on peut se tutoyer et tu dis, ah ouais toi tu vas tout de suite comme un flic quoi.
00:28:20David Dufresne
Oh oui
00:28:22Dominik Moll
Et tu balles à l’heure sans plus !
00:28:23David Dufresne
Bravo, bravo, alors on va, les extraits sont en train d’arriver, on va avoir le deuxième extrait qui est prêt mais je vais attendre de voir si le premier peut l'être, je voudrais quand même que tu nous racontes alors il y a une question dans le tchat, donc il y à visiblement des gens qui ont vu le film Stéphanie Bertrand, Léa Drucker, s’appelle Stéphanie Bertrand et on te demande est-ce que c’est pour masculiniser
00:28:53Dominik Moll
Non. Après le choix des prénoms ou des noms de famille, c’est toujours un peu..i il se trouve que je me suis rendu compte que j’avais travaillé déjà avec Léa il y a dix ans sur un film qui s’appelle des nouvelles de la planète Mars où elle avait un tout petit rôle et je me suis rendu compte après coup que son nom de famille dans ce film là c'était déjà Bertrand donc c’est peut-être Léa Drucker qui fait une association avec Bertrand je sais pas pourquoi mais non c’était pas du tout pour masculiniser le personnage
00:29:35David Dufresne
Tu peux nous parler de ce séjour d’observation, ça dure combien de jours, et qu’est-ce que tu as le droit de voir à quoi tu assistes ?
00:29:47Dominik Moll
Là j’y étais 5 jours, c’est de lundi à vendredi. Le premier jour, j’ai surtout assisté à ce qu’ils appellent la réunion bilatérale, c'était la grande direction de l’IGPN qui n’est pas dans le même bâtiment qu’il est dans le 20e, le grand bâtiment rouge derrière Hélène Boucher, le lycée. Bref, et donc ils viennent à plusieurs, et les différentes directions, c’est-à-dire la direction nationale des enquêtes qui s’occupe plutôt de grosses affaires de corruption, et la direction de la délégation parisienne qui s’occuper plutôt de maintien de l’ordre, ou aussi de plaintes pour harcèlement par exemple à l’intérieur de la police, enfin si une policière trouve que son supérieur la harcèle ou elle peut aussi porter plainte à l’IGPN. Et donc ils font un point sur les différentes affaires en cours. Et ensuite j’ai eu une rencontre avec la directrice et son adjointe de la délégation parisienne pour qu’elle m’explique déjà l’organisation, comment ça fonctionne par groupe, les chefs de groupe, ce qui est assez semblable à la PJ, mais comment ça fonctionnait. Et puis après j'étais dans des bureaux avec différentes enquêtrices et enquêteurs. Alors évidemment, enfin, je pense que tout le monde n'était pas ravi que je traîne par là. C’est-à-dire ? Ben, c’est à dire qu’il y a des enquêteur.e.s qui étaient curieux, ou enquêtes qui étaient curieux de ma présence, et ça leur plaisait aussi de partager leur travail, d’expliquer leur travail et d’autres qui l'étaient sûrement moins, mais du coup j’avais pas de contact avec eux parce que leur porte restait fermée, j’allais là où la porte était ouverte et puis petit à petit il y a aussi des affinités qui se créent et puis on sent celles ou ceux qui ont envie d’expliquer aussi des choses, d'être un peu pédagogues.
00:32:16David Dufresne
Mais ça, est-ce que ce n’est pas un biais, finalement ? C’est-à-dire que ce que tu vas connaître de l’IGPN, c’est ce que l’IGPN veut bien dire d’elle. Et si oui, comment tu contrebalances ?
00:32:34Dominik Moll
Non, je ne pense pas, parce que je ne suis pas complètement naïf non plus, et puis c'était des échanges très ouverts, et moi je posais toutes les questions possibles. Et imaginable, mais j’essayais surtout de comprendre la logique, enfin surtout sur les affaires de maintien de l’ordre, puisque c'était ça qui m’intéressait. Après, par exemple, il y avait quand une enquêteuse me montrait des vidéos suite à une plainte sur laquelle elle travaillait et elle m’expliquait voilà bah là moi j’en arrive à la conclusion que le lancer de grenades de désencerclement était légitime et elle m' explique pourquoi et puis après moi je lui dis mais alors est-ce que vous pouvez me montrer un exemple où c’est pour vous c’est pas légitime, et donc elle me montre un exemple ou ça ne l’est pas donc c'était voilà donc j’apprenais quoi. Après, évidemment que eux et elles s’orientent à la, enfin ce qu’ils appliquent, c’est aussi la doctrine du maintien de l’ordre telle qu’elle est définie par le politique et par la hiérarchie policière, donc voilà des voies de fait peuvent justifier des lancées de grenades, de désencerclements ou autres, ce genre de choses.
00:34:26David Dufresne
Si j’ai bien lu le dossier de presse qui accompagne le film, tu dis d’ailleurs, à l’aune de ces échanges que tu as pu avoir, qu’en fait, tu as été, tu t’es aperçu que le maintien de l’ordre posait des questions particulières aux agents de l’IGPN par rapport à d’autres affaires. Et en te lisant, moi, j’y ai appris ça. Donc c’est une découverte. Quelle est cette découverte exactement ?
00:34:56Dominik Moll
C’est pas une gêne, c’est juste… Voilà, disons que par rapport aux cas de corruption, des enquêtes sur des cas de ripous qui revendent des fichiers ou qui peuvent revendre de la drogue qui a été confisquée, enfin ce genre de choses. Disons qu’il n’y a pas d'état d'âme, il y a l’idée qu’eux, ils déshonorent clairement la police et donc c’est normal qu’on enquête sur eux, qu’ils soient sanctionnés,. Pour le maintien de l’ordre, c’est un peu plus compliqué parce que les enquêteurs de l’IGPN qui ont tous travaillé dans d’autres services avant, on commence pas sa carrière à l’IGPN, ça n’existe pas, qui connaissent aussi la difficulté du maintien d’ordre. Et un des enquêteurs dans le film, un des collègues de Léa Drucker, dit à un moment donné, je les comprends on les envoie en première ligne et dès qu’il y a un problème, c’est eux qui sont pointés du doigt, ce qui n’est pas faux. Donc il y a évidemment toujours la responsabilité individuelle et quelqu’un qui commet une violence gratuite et une violence absolument.Enfin les violences pour moi c'était toujours non justifié mais disons une violence illégitime pour faire rapide il y a la responsabilité individuelle, mais après on sait aussi que on leur donne des armes, on les encourage à les utiliser, on présente, on dit, enfin il y a toute cette rhétorique, enfin qui est pointée dans le film aussi, sur nous sommes en état de guerre, en face ils veulent détruire la République, donc tous ceux qui sont en face sont mis dans le même sac et c’est tous les ennemis de la République donc c'était normal qu’on utilise les armes etc. Sauf que les donneurs d’ordres et les politiques qui emploient cette rhétorique-là, eux, ils ne sont jamais embêtés. Enfin, ils questionnent jamais leur responsabilité même pénale. Parce que par exemple, dans le cas de la famille Pontonnier, une des choses qui a été citée au procès..Alors ce n'était pas un ordre direct au CRS qui avait lancé la grenade, mais c'était des ordres qui étaient sur les ondes à d’autres unités. À un moment donné, c'étaient maintenant tous les gilets jaunes qui sont sur le rond-point des Champs-Élysées. Vous les mettez minables, vous les défoncez, donc quand on reçoit des ordres comme ça, on se sent aussi légitime de se lâcher, bien sûr, mais ça, c’est jamais questionné. Et donc, quand c'était dans des cas où est-ce que c'était de la légitime défense ou non, est- ce que les manifestants en face étaient effectivement menaçants ou non.. et qu’il y a des zones grises comme ça, les enquêteurs et les enquêtrices de l’IGPN vont se mettre plus facilement à la place des policiers parce qu’ils connaissent aussi la difficulté de leur métier. Mais ça ne veut pas dire pour autant qu' ils se disent, comme je ne vais pas enquêter dessus, ils essayent quand même d’aller Enfin moi, enfin, ceux ou celles que j’ai pu observer, j’avais l’impression qu’il et elle faisaient très sérieusement leur travail. Après, il faut savoir aussi que c’est pas l’IGPN qui décide de la suite judiciaire à donner.
00:38:37David Dufresne
Ah, là tu parles comme un policier de l’IGPN !
00:38:40Dominik Moll
Bah non mais c’est vrai, c’était le parquet qui va décider si il s’est classé sans suite.
00:38:47David Dufresne
Mais sur le travail de l’IGPN, c’est-à-dire que le dossier nourri par le travail de l’IGPN est en fonction de la qualité du dossier, c’est-a-dire qu’on peut faire en sorte qu’un dossier soit classable assez facilement.
00:39:00Dominik Moll
Ou inversement. Bien sûr, bien sûr, mais c’est vrai que, comment dire, l’enquêtrice telle qu’elle est jouée par Léa Drucker dans le film, est une enquêteurise de l’IGPN assez idéale et comme dans n’importe quel service, il n’y a pas que des gens qui font super bien leur travail. Et justement, je citais tout à l’heure Marseille, il y avait un vrai dysfonctionnement de l’IGPN dans l’affaire Angelina pendant toutes les premières années de l´enquête, ça c’est clair.
00:39:35David Dufresne
Alors, je te propose qu’on regarde justement cette enquêteuse idéale, Léa Drucker, qui se transporte en prison pour aller écouter en fait le camarade de celui qui a été mutilé.
00:39:54Dominik Moll
Enfin, dans le film, il est gravement blessé à la tête
00:39:59David Dufresne
Ah non, l’extrait est bloqué, alors attends, il y a l’autre extrait, le dojo, celui-là tu dois l’avoir, l’extrait numéro 2.Alors, on a des extraits d’une telle qualité, tellement lourds, que nous n’avons pas les moyens, nous, streamers, de les diffuser. Ah non c’est des droits d’auteur, figure-toi !
00:40:22Dominik Moll
Comment ça, les droits ?
00:40:22David Dufresne
Et bah figure-toi que YouTube dit « bah non, tu peux pas mettre cette vidéo parce qu’il y a des droits d’auteur dessus ». Ah ! D’accord. Et donc j’avais mis en « non répertorié ». Est-ce-que tu peux nous restituer la scène, donc tu sais la contextualiser.
00:40:52Dominik Moll
Oui, donc c’est une scène entre donc Stéphanie Bertrand, Léa Drucker et son ex-mari, qui est interprété par Stanislas Mérard, qui est policier lui aussi. On comprend qu'à un moment donné, ils étaient aux stups tous les deux et à un moment donné, elles, plus pour des raisons d’emploi du temps qu’autre chose, a basculé à l’IGPN parce qu’il y a des horaires de travail plus réguliers. Et donc, ils se retrouvent tous les deux dans un dojo parce que leur fils fait une démonstration de karaté. Et donc il y a une discussion, enfin visiblement, ils ne sont pas d’accord sur le travail qu’elle effectue à l’IGPN, voilà, regardons la scène Allons-y, pas de droit d’auteur.
00:41:51Bande Annonce
C’est que Victor a peur de dire qu’on est policiers. C’est la vérité, le père d’un de ses copains m’a demandé dans quel établissement j’enseignais. J’ai pas compris tout de suite. Votre fils Victor m’as dit que vous êtes prof de sport, j’en sais de le français, blablabla. J’aimais pas oser rectifier. Il raconte que je suis prof, il a honte de dire que je fais flic. Donc quel monde en vit ? Et toi, t’alimente la détestation de la police ? N’importe quoi, je fais juste mon travail d’enquêtrise comme je l’ai toujours fait. Quand t'étais au stups, t'était pas pareil. Tu sais quoi, t’avais qu'à postuler à l’IGPN à ma place et moi je serais restée aux stups. T'étais bien content que j’y aille, hein, pour qu’un de nous deux ne saurait réguler et puisse s’occuper de Victor. Moi aussi, ça me plaisait les stupas. Alors oui, à l’IGPN j’enquête sur des collègues, ça m’enchante pas tous les jours, mais quand il y en a qui font de la merde, il faut qu’ils assument. Je t’ai vu tout ce qu’on leur demande. Tu peux pas te mettre un peu à leur place ? Je ne fais que ça.
00:42:47David Dufresne
Dans ce moment, on comprend que le choix qu’elle fait, et tu viens de le dire un petit peu, de rejoindre l’IGPN, c’est en fait un choix qui n’a rien à voir avec la police en fait, qui est un choix d’horaire de travail, de tranquillité d’esprit à peu près, voilà, on va pas être dupes
00:43:07Dominik Moll
Pas de tranquillité d’esprit, non, parce qu’en fait, enfin, très peu. Enfin, parmi les enquêteurs et les enquêtrices à l’IGPN, très peu y vont parce qu’ils ont envie d’y aller. C’est effectivement soit pour des raisons. Mais ils savent que ce n’est pas une tranquillité d' esprit, parce qu’sils savent très bien que les enquêteurs et enquêteurises de l’IGPN sont très mal vus par le reste de la profession considérée en partie comme des traîtres et parfois même détestés. Donc, ce n’est pas pour la tranquillité d’esprit, ça, c’est sûr. Mais c' est vrai qu’il y a des horaires de travail plus réguliers et que, enfin, là, dans le cas de leur couple, comme à un moment donné, ils ont un enfant et qu' il y en a un qui doit s’en… Et comme par hasard, ça tombe évidemment sur la femme et pas sur le mec. Voilà, donc ça raconte ça aussi, oui.
00:44:00David Dufresne
Ton héroïne, et donc une femme, on a parlé tout à l’heure de deux anciennes, même trois anciennes patronnes de l’IGPN, ce qui est très rare qu’il y ait autant de femmes à la tête des services, est-ce que ça veut dire quelque chose ?
00:44:16Dominik Moll
Alors c’est vrai qu’enfin quand j'étais à la PJ de Grenoble sur 25 Enquêteurs il y avait une femme, à l’IGPN c'était à peu près la parité disons, enfin 50-50. Et dans les postes de responsabilité, il y a plus de femmes qu’ailleurs alors que je saurais pas, c’était un fait, je saurai pas exactement l’expliquer mais c’est comme ça.
00:44:43David Dufresne
Dans ton séjour d’observation, est-ce qu’il y a eu autre chose que des discussions ? Est-ce que par exemple, tu as pu assister à des interrogatoires en étant évidemment silencieux, muet et tout ça ? Est- ce que tu as plus pu vivre ça ?
00:44:56Dominik Moll
Oui, j’ai assisté à des auditions, en tant qu’observateur où je prenais des notes. Évidemment, je n’enregistrais rien ou je ne filmais rien. C'était toujours avec l’accord des policiers qui étaient auditionnés ou interrogés parce que c’est une chose ça se recoupait avec certains PV que j’avais. Lire, enfin, notamment sur une certaine mauvaise foi, et même face à des vidéos qui paraissent assez accablantes d'être dans une stratégie comme ça de nier l'évidence et de dire c’est ce qu’on voit dans la bande-annonce, le type qui devant toute évidence nie. Oui, vous voyez ça, mais moi, je n’ai pas vu ça, enfin moi, j’avais pas le même Donc moi, je… Voilà, j’ai ressenti que le manifestant voulait faire ceci ou cela. Voilà, et donc ça, ce système de défense, enfin de surtout ne jamais rien n’admettre parce qu’après c’est consigné sur le PV et c'était ça qui va constituer le dossier d’instruction et s’il y a un procès, c' est une écrit noir sur blanc, donc de toujours dire non.
00:46:21David Dufresne
L’apparente froideur de Léa Drucker qui incarne donc cette policière, elle semble toujours impassible, en tout cas quand elle travaille, après elle a des tourments évidemment, c’est une fiction, mais quand elle est sur son lieu de travail, elle est assez froide, elle était assez distante, est-ce que c'était ce que tu as vécu ou ce que t’as senti, ou est- ce que c est toute licence en arts, c est comme ça que tu avais envie de le raconter.
00:46:46Dominik Moll
Non, non, ça correspond à une réalité, alors j’appellerais pas ça de la froideur, mais parce que froideurs, enfin une fois j’avais discuté avec une commissaire qui disait que ça l'énervait que dans les fictions policières, dès que c'était une policière femme, il fallait justement qu’elle soit masculinisée, qu’elles soient froides et dures, Donc c’est pas de la froideur, c' est plutôt essayer de rester objectif en fait, après la question, c’est est-ce qu’on peut l'être ou non. Et ce qui était intéressant, c’est que j’avais, enfin Léa pendant la préparation m’avait demandé, mais est- ce que moi je pourrais rencontrer des enquêtrices que toi t’as rencontré. Alors j’ai organisé une rencontre avec deux des enquêtrices, et une des questions qu’elle leur a posé c'était, voilà moi, comédienne, mon outil de travail, c’eut les émotions, je joue avec ça, mais vous, comment vous gérez ? Vos émotions, si vous êtes face à une mère qui porte plainte parce que son fils a été grièvement blessé, que peut-être vous avez un peu de compassion ou face à un flic qui est arrogant, qui vous énerve, que vous avez de la colère ou qui nie l'évidence, qu’est-ce que vous faites avec tout ça ? Et donc elle, elle disait évidemment qu’on ressent des choses mais on les met sous cloche, il ne faut pas déjà les montrer à ceux qui en fassent ce qu’ont ressent. Parce que, voilà, comme tous les policiers, que ce soit la PJ ou ailleurs on enquête à charge et à décharge, il n’y a que les faits qui comptent, et surtout il ne faut pas que nous on se laisse, pour les mêmes raisons, envahir par les émotions, par le fait de savoir est-ce qu’on trouve quelqu’un sympathique ou antipathique ou autre. Et du coup, ça a été une ligne de conduite très importante pour le jeu, c’est-à-dire de savoir, enfin voilà, c'était une espèce quand même de cocotte minute, on sent que ça bouillonne à l’intérieur, enfin ce n’est pas du tout un robot, il y a plein de choses qui se passent à l’intérieur, mais elle n’es pas censé les exprimer ou les montrer pour justement essayer de coller à cette objectivité dont après on peut discuter si elle est tenable ou non mais en tout cas d’essayer de garder ce cap là mais qu'évidemment il fallait quand même que le spectateur puisse percevoir qu’il se passe plein de choses à l’intérieur mais pas de manière hyper extériorisée ou explicite et c’est vrai que… Que Léa, je la trouve assez magistrale dans cet exercice-là.
00:49:16David Dufresne
On va la retrouver donc dans le premier extrait que j’ai envoyé non plus sur YouTube mais sur notre propre serveur Peertube Donc on va regarder cet extrait, je l’ai contextualisé tout à l’heure, c’est le début du film, Léa Drucker se rend en prison où est incarcérée le copain Gilet Jaune qui a été jugé en comparution immédiate et qui donc est parti directement par la case prison.
00:50:23Bande Annonce
Bonjour Monsieur Cordier, je suis commandant Bertrand de l’IGPN, l’inspection générale de la police nationale, mon collègue, le Major Garini. Nous enquêtons sur les circonstances qui ont mené à la blessure de Guillaume Girard samedi dernier. Sa mère nous a dit que vous étiez avec lui au moment des faits. Est-ce exact ? Nous souhaitons vous entendre en qualité de témoin. Je ne sais même pas comment il va, je n’ai aucune nouvelle. Son pronostic vital n’est plus engagé, mais les médecins ne le jugent pas en état d'être auditionné. En état, ça veut dire quoi ? On va voir les séquelles ? Il a rien fait. Ses fils de pute, ils l’ont défoncé alors qu’il a rien fais. Tu baisses d’un ton, là. Tu parles correctement, s’il te plaît. Et vous les avez retrouvés ? Les flics, là, qui ont fait ça, vous les aviez retrouvées ? Monsieur Cordier, c’est nous qui posons les questions. Parce que vous allez me croire. Au tribunal, ils m’ont même pas écouté. Ça a duré cinq minutes, on montre en main tout ce qui comptait. C'était une fiche d’interpellation rédigée par les flics qui disait que je leur avais tapé dessus. C’est complètement faux. Monsieur Cordier, nous ne sommes pas là pour enquêter sur votre interpellation, mais sur ce qui est arrivé à Monsieur Girard. Votre témoignage peut nous aider à comprendre ce qui s’est passé. Mais si ça m’apporte le contrôle à l’heure, ça sert à rien.
00:51:38David Dufresne
Alors, quand on regarde cet extrait, je vais te poser la question brutalement, c’est-à-dire que le discours de ce jeune homme, il est de mon point de vue parfait, mais si je prends une autre scène d’un point de vu policier, ça sera aussi parfait au sens où c' est le discours de chaque partie qui est exprimée. Est-ce que c’est un choix de ta part de dire un partout la balle au centre ?
00:52:06Dominik Moll
Alors je pense pas, il y a certains critiques qui ont pu me reprocher ça, c’est oui, ménage, la chèvre et le chou, balle au -Centre, Moi, je ne le vois pas comme ça. Enfin, alors, moi, ce qui m’intéresse, c’est de questionner les choses et d’essayer de comprendre à travers ce film aussi, à travers cette enquête policière, comment est-ce qu’on peut en arriver. À des violences policières. Parce qu’il y en a, donc juste de dire « Ah, il y en à, c’est les méchants policiers. » c'était un peu court. Donc moi, j’essaye dans le film d’essayer de comprendre comment on peut en arriver là. Alors dans le films, ça passe par le fait que des unités de police soient envoyées qui ne sont pas formées au maintien de l’ordre, que tout ce discours politique qui infuse sur la République en danger. Toutes ces choses-là. Mais ça ne m’empêche pas de nommer certaines choses. Il ne s’agit pas de trouver des excuses à un certain comportement. C’est pas ça du tout. Mais c’est vrai que même le principe de dénonciation… Pour moi, en tout cas pour une fiction, ça me semble trop limité. Moi je préfère vraiment le principe de questionnement et d’essayer de faire avancer aussi la réflexion et la compréhension des choses et donc d'être dans des généralisation des deux côtés où on est déjà dans un monde hyper-clisé. Donc si d’un côté on dit ACAB tous les flics sont des bâtards et de l’autre côté tous les manifestants, par exemple qui manifestent pour l'écologie, sont des éco-terroristes ou tous les manifestants sont des ennemis de la République.
00:54:13David Dufresne
Puent la pisse.
00:54:13Dominik Moll
Oui puent la pisse ou autre, ça va durcir les fronts, et c’est pas en durcissant les fronts Enfin, il faut arriver à sortir de ce lien qui est complètement abîmé entre la police et des pans entiers de la population, mais ça peut venir, pour moi encore une fois, ça peut venir que du politique. Et déjà, par le fait d’admettre qu’il y a des comportements violents de la part des policiers. Mais bon, c’est sûr qu’on en est pas encore là, Parce que comment dire ? C’est vrai qu’enfin, du coup, à force, je fréquente pas mal de policiers et je sais que l’autre fois, à la suite d’une discussion, j’ai discuté longuement avec deux policières que j’ai vraiment trouvées.. Enfin, je me suis dit si tous les flics étaient comme ça, ça serait super, quoi, et qui ont envie d’exercer leur métier dans le sens qu’ils devraient avoir, c’est-à-dire la police républicaine et au service du citoyen, et pas juste là pour protéger un pouvoir, et pas parce qu’elles étaient bisounours ou quoi que ce soit, pas du tout, mais parce qu’elles ont envie que leur métiers aient un sens. Et je pense que le problème, c' est qu’il y a effectivement un mal-être auprès de la police, c’est sûr. Enfin, le fait qu’il y ait un taux de suicide très élevé, enfin, ça raconte quand même quelque chose. Mais la réponse des syndicats ou même du politique de dire on va soigner votre mal-être en vous donnant encore plus d’armes et en vous confortant encore dans l’idée que vous êtes une forteresse assiégée, ça ne fait pas avancer les choses. Enfin, la seule façon de lutter contre ce mal-être, c’est de redonner un sens à leur métier. Et beaucoup de policiers ont envie de ça. Et puis, ça résoudrait aussi le problème de manque de vocation, parce que ce, maintenant, qu’on l’a bien vu avec les vidéos de Sainte-Soline, quand les gendarmes jouissent du fait de pouvoir tirer sur des manifestants et de jouer à la guerre, c’est un problème de recrutement. Parce que du coup, beaucoup de personnes qui veulent y aller, ils vont pour des mauvaises raisons. Et ça, c’est très problématique.
00:56:42David Dufresne
Gilles Marchand est le co-scénariste du film, comment vous avez travaillé ? Est-ce que vous aviez un tableau en disant voilà les arguments policiers, voilà les argument des syndicats de police, on n’a pas parlé mais leur poids est très bien restitué dans le film. Voilà les arguments des policiers, voilà les arguments des politiques parce que, si je veux le dire gentiment, il y a quelque chose de très fort dans le film, c’est une forme de synthèse de ce qui se disait à cette période-là, ou de ce qu’il peut se dire aujourd’hui, puisque aujourd’hui, enfin, il y à un débat sur ces questions-là. Ce qui n'était pas le cas forcément avant. Comment on fait quand on écrit un film comme ça, en se disant… Voilà, il faut qu’il y ait un flic qui dise « halte au police bashing », qu' il y ait la scène qu’on a vue là en prison, où le jeune manifestant explique l’inégalité devant la loi à laquelle il fait face. Comment on fait ?
00:57:43Dominik Moll
Si, si, je veux une recette. C’est tout ce que je te demande. Voilà. Bah c' est pas la bonne recette, celle que tu as esquissé. Parce que du coup, enfin, un sociologue peut procéder comme ça, mais pour une fiction, il faut que ça passe par l’humain et par les personnages. Donc on va déjà s’orienter, enfin, il y a déjà la décision de raconter ça du point de vue d’une enquêteuse de l’IGPN et du coup de voir quelles sont les particularités de son métier, enfin c’est en soi que c'était passionnant enfin indispensable pour moi de faire cette immersion et de voir aussi comment même dans sa vie privée, enfin elle est toujours renvoyée à sa fonction, enfin que ça soit de policière au sein de l’IGPN, enfin que ce soit dans les discussions avec son ex, la nouvelle copine de son ex avec même son fils qui lui demande pourquoi tout le monde déteste la police avec sa mère qui ne peut pas vraiment comprendre ce qu’elle fait, voilà, et puis après il y a aussi l’enquête, parce que c’est quand même aussi un film de genre et un film d’enquêtes, donc il faut construire l' enquête et donc on va voir quels sont les éléments, enfin est-ce que, est- ce que, et de décider que voilà qu’on n’arrive pas, parce qu’il y a des affaires où on sait tout de suite quels ont les, qu’elles sont les policiers qui qui ont commis une possible violence, alors que là, on s’est dit le fait de ne pas les trouver tout de suite et de devoir passer comme ça par des recherches de vidéos, par des auditions de chefs d’unité dont on sent bien qu’ils n’ont pas très envie de collaborer. Voilà, donc c’est comment on construit l’enquête et comment on construit l'évolution du personnage y compris sur cette question du biais et sur cette interrogation sur l’objectivité. Est-ce que c’est possible d'être complètement objectif et qu’est-ce qui fait qu’on l’est un peu moins ? Et est-ce-que c' est un problème ?
01:00:03David Dufresne
Parlons filmage, Red Jazz te demande, pouvez-nous nous parler du choix de mise en scène, des reconstitutions, de moments de manifestation ? J’ai trouvé qu’il y avait un sentiment de vraisemblance qui s’en dégageait alors que beaucoup de films qui cherchent à reproduire plan par plan des vidéos de manifs donnent plutôt le sentiment d’une chorégraphie empruntée. Comment as-tu appréhendé les scènes de manif qui sont effectivement très réussies ?
01:00:29Dominik Moll
Alors, déjà, ce qu’il faut préciser, c’est qu’on n’a pas de scènes de manif qui sont des scènes, comment dire, de cinéma. Enfin, toutes les images de manif sont des images auxquelles a accès l’enquêtrice et qui font partie de son travail d’enquêtes, parce que ça, c’est une des choses qui m’avait quand j'étais à l’IGPN, c’est qu’ils passent énormément de temps à essayer de récupérer, sécuriser des images, que ce soit des caméras de surveillance de la préfecture de police, de smartphones sur les réseaux sociaux pour voir s’ils arrivent à trouver quelque chose qui pourrait correspondre à l’affaire sur laquelle ils travaillent. Du coup, j’avais passé beaucoup de temps à visionner des vidéos qui avaient été tournées par différents journalistes notamment lors du 8 décembre, enfin déjà pour avoir une idée plus précise du déroulement exact de la journée, pour arriver à imaginer aussi un trajet pour la famille de manifestants. Et j’ai sélectionné certains bouts de plans, pas beaucoup mais certains. Dont je savais qu’ils allaient nous servir pour nous, après, tourner nos propres plans, dont on comprend qu’il ont été tournés avec des smartphones
01:01:55David Dufresne
Alors attends, ce que je comprenne bien, là c’est l’art du faux. C’est-à-dire tu as les moyens de cinéma avec ce que ça veut dire de moyens financiers, de temps, de figurants, de techniciens, de camions, pour finalement…Mais je trouve ça génial !
01:02:14Dominik Moll
Avec un smartphone. C’est ça ? Oui, oui, bah oui, oui. Non, mais c’est un peu curieux, parfois. C' est vrai que par exemple, il y a un plan qui est un plan de caméra de surveillance de la préfecture de police, donc nous-mêmes on a placé une caméra assez haute, on avait bloqué la rue dans le 17e, il avait des figurants CRS, des figurant gilets jaunes, il y avait une confrontation entre les deux au premier plan et tout au fond, on voit Oh policiers en civil qui passent, enfin mal définis, flou au fond, et on avait besoin de ça pour pour faire avancer l’enquête puisque c’est la première fois où on les voit se déplacer. Et donc effectivement ça demande pas mal de moyens, il fallait installer des barricades dans la rue, des voitures en flamme, des trucs et on filme ça avec, enfin là c'était avec un appareil photo, mais c' est ce qui donne, et puis le plan on le voit même pas si longtemps, on n’a même pas le temps d’analyser vraiment ce qui s’y passe. Mais ça donne effectivement un sentiment de véracité. Et aussi le fait que les plans en smartphone, on les ait réellement filmés avec des smartphones. Bon, évidemment pour avoir le côté vertical, mais aussi pour avoir cette matière d’image qui correspond au… Au smartphone, et parfois dans les images qui sont censées avoir été filmées par la famille Girard, on a combiné les deux, c’est-à-dire par exemple, il y a un moment où on les voit bloquer dans une rue, ils chantent « on est là, on est la », même si Macron ne veut pas « on et là », donc évidemment, c’est un plan.
01:03:56David Dufresne
C’est pas comme ça l’air. Tu peux faire l’air ou pas ?
01:03:59Dominik Moll
Ah non, je chante très mal. Ben moi aussi, on y va ! On y va tous les deux ! On est là ! On est là ! Même si Macron ne veut pas nous, on est là. Voilà, viens ! Ouais, bien bien. Quoi ?
01:04:15David Dufresne
Et là, tu viens de perdre toute crédibilité dans le monde !
01:04:22Dominik Moll
Et donc voilà, il y a ce plan-là où on les voit chanter, derrière eux on voit d’autres manifestants qui sont des figurants, et puis il y’a une sorte de contre-champ où on voit les manifestants devant eux, donc de dos, et au fond un cordon de gendarmes mobiles qui bloquent la rue, enfin on peut pas passer quoi. Et ça c'était un plan de journaliste que du coup on a recadré en format vertical, pour que ça fasse smartphone. Il y a deux, trois moments comme ça où il y a des images d’archives d’une certaine façon, mais la plupart on les a tournées nous, avec l’arrestation par exemple qu’on voit dans un lavomatique, mais en ayant aussi visionné pas mal de vidéos réelles dont on a pu s’inspirer.
01:05:16David Dufresne
Dans le film, ces policiers qui commettent ce qu’ils vont commettre avancent en marchant, très lentement. Il n’y a pas de folie, il n’y pas d’urgence, et là, pour le coup, c’est un geste extrêmement froid, en fait. Comment ça t’est venue cette idée de nous montrer une violence policière quasi au ralenti ?
01:05:42Dominik Moll
Bah, parce que, parce qu’il y a des cas où c’est, enfin par exemple, suite à la mort de Naël, enfin quand il y a eu les émeutes dans les quartiers, et à Marseille, il y à eu donc le cas d’un jeune homme qui s’appelle Eddie, qui, des policiers lui ont tiré dessus avec un LBD, enfin il y avait des images assez impressionnantes parce qu’on lui a enlevé une partie du crâne du coup, sur les images, on avait presque l’impression que c'était un effet spécial, parce qu’il avait le crâne vraiment enfoncé quand il témoignait. Et là, c’est exactement ce qui s’est passé. Et puis voilà, j’ai vu d’autres cas où c'était plus en marge de manifestation, enfin pas dans un contexte hyper conflictuel où il y a des barricades, ou des manifestants jetteraient des projectiles. Mais voilà, en marge, dans des rues latérales où tout d’un coup, il y a des policiers un des enquêteurs de l’IGPN, à qui j’avais discuté, il appelait ça le braconnage, enfin, des policier qui braconnent.
01:07:04David Dufresne
Tu viens d’expliquer qu’il est déjà 10h03, donc on va bientôt arrêter parce que tu as un bel emploi du temps. Tu viens expliquer que tu a filmé dans le 17ème arrondissement de Paris pour ceux qui ne connaissent pas les beaux quartiers.
01:07:20Dominik Moll
Oui, oui.
01:07:21David Dufresne
Il y a quelques années, les tournages de manifestations après les Gilets jaunes étaient interdits par la préfecture de police de Paris, c’est-à-dire qu’on ne pouvait pas rejouer ce qui s'était passé. Toi, tu as pu le faire. Est-ce que c'était auréolé de tes Césars et de la Nuit du Douze que tu as eu cette autorisation, ou comment ça s’est passé ?.
01:07:48Dominik Moll
Bah alors on a vraiment suivi le protocole normal, c’est-à-dire que ça passe déjà par la mission cinéma à Paris, enfin il y a un bureau qui s’occupe de ça, et donc on leur a dit, voilà, on voudrait tourner, on a besoin de tourner des scènes qui sont censées être à côté ou près des Champs-Élysées, évidemment on se doute bien que là, ça va être compliqué d’obtenir une autorisation. Qu’est ce que vous nous conseillez ? Donc ils ont dit, bah allez voir.
01:08:16David Dufresne
Il n’y a que Mission Impossible qui peut tourner. Tom Cruse, il peut tournée tout bloquer. Toi c’est une petite rue, mais enfin c'était déjà pas mal.
01:08:26Dominik Moll
Non, elle n’est pas si petite que ça, et donc il nous a dit, allez voir dans le 17ème, parce qu’après il y a aussi la question, quand on bloque les rues, de détourner la circulation, toutes ces questions pratiques quoi, et il nous ont dit, allez voir, dans le 18ème, plutôt pas loin des boulevards extérieurs, il y à des rues où il y a des immeubles haussmanniens qui correspondent à l’architecture du 8ème. Et effectivement, on a trouvé une rue qui était même assez large et qui était facile à bloquer parce qu’il y avait très peu de passage de voitures. Et puis après, j’imagine qu’y a aussi eu la demande auprès de la préfecture. Et voilà, mais on a suivi vraiment les canaux habituels. Et j’ai pas essayé de faire jouer mes nombreuses relations.
01:09:24David Dufresne
Et les bagnoles en feu ?
01:09:29Dominik Moll
Non ! Non, non, ben après on travaille avec des gars dont c’est la spécialité. Comment ça, un cocktail Molotov aussi ? Parce que maintenant aussi il y a des considérations écologiques, enfin parce qu’avant on s’en foutait, on foutait le feu à une bagnole, il y avait tout qui brûlait, les sièges qui dégageaient des fumées dégueulasses. Donc là il faut que ça soit, ils amènent eux une carcasse en fait qui a déjà brûlé, qui a été désossé, il n’y a pas de moteur dedans, il n y a plus la matière des sièges, enfin tout ce qui peut,après, l’ensemble leur dit, ben voilà, on aimerait bien qu’elle soit là. Et après eux, ils installent des rampes à gaz à l’intérieur de cette voiture qui sont reliées à des bonbons à gaz qui sont beaucoup plus loin. Et puis après, c’est les rampes à gaz où ils peuvent du coup régler plus fort, moins fort selon le besoin. Et pour les fumigènes, c’est pareil. Enfin, ils ont des fumigènes qui ne sont évidemment pas irritants
01:10:36David Dufresne
Donc est-ce qu’on pourrait envisager, tu vois, une véritable révolution qui dirait au départ non non mais on filme, on va faire une barricade, on vas mettre des bagnoles, c’est pas les vrais cocktails Molotov et en fait si !
01:10:50Dominik Moll
Bah, je vais te raconter un truc qui est quand même assez drôle. C’est qu’avant donné, justement, quand on tournait les vidéos de la famille Girard qui déambule dans Paris, et donc il y a un plan où ils longent la scène comme ça, ils savent pas trop où a lieu la manifestation, et ils arrivent au pont Alexandre III. Et là, le pont Alexandre III est bloqué par un cordon de CRS, donc qui étaient des figurants aussi. Et nous on avait une quarantaine de figurants gilets jaunes qui déambulaient avec nos comédiens. Et évidemment on avait toutes les autorisations,. Mais on bloquait rien parce que, ils traversaient, ils étaient sur le trottoir, et donc tout ça, pareil, filmé avec un smartphone. Et à un moment donné, on n’avait plus besoin des figurants CRS, donc on les libère, on avait plus que les gilet jaunes. Et un quart d’heure après, arrivent des vrais CRS. Donc trois cars de CRS qui arrivent et puis il y a leur chef enfin qui lui était en civil qui voit tout de suite que c’est un tournage et il était assez mort de rire et il dit bah en fait les autres ils étaient prêts à bondir ? Bah ils étaient dans le véhicule, dans leur véhicule mais en tout cas non, non mais enfin ils sont jamais sortis du truc mais ils disaient bah on a eu un appel de je sais pas quelle direction qui nous a dit il y a des gilets jaunes qui se dirigent vers l’Élysée, il faut les intercepter ! Et donc, et c'était en 2024, ou 23, je sais plus, 24, enfin tout ça pour dire que, enfin pour répondre à ta question, si tu veux foutre le bordel, tu prends quelques copains, tu leur mets des gilets jaunes et tu les fais déambuler auprès des Champs-Élysées, enfin on sent quand même qu’il y a encore une fébrilité et une nervosité assez fortes par rapport à ça.
01:12:51David Dufresne
Le film dure combien de temps ?
01:12:53Dominik Moll
Une heure cinquante-six.
01:12:54David Dufresne
Oui il est court, il est dense, et ce serait lui faire pas justice que de faire une émission qui serait plus longue que le film. Voilà, c’est comme les débats, s’ils sont plus longs que le film c’est pas terrible. Donc je vais te poser une dernière question concernant le film, après j’ai deux petites questions rituelles. Tu as donné la temporalité là, tu as dit filmage 23-24. Évidemment tu n’es par responsable, mais pourquoi ? La fiction française a besoin d’autant d’années pour aller questionner la société. Les faits relatés dont on filme sont de 2018, on est en 2025, ça fait sept ans. Là où les Américains auraient mis peut-être quelques mois, ou allez, un an ou deux. Qu’est-ce qui explique ça ? C’est le financement ? C’est quoi ?
01:13:41Dominik Moll
Enfin, c’est les américains dans les années 70, hein, plus aujourd’hui, hein. C’est mon est eldorado de cinéma, ça. Voilà, moi aussi, donc on est bien d’accord.
01:13:53David Dufresne
C’est Serpico.
01:13:57Dominik Moll
Alors, en ce qui me concerne moi, je ne peux pas parler pour les autres, mais au moment du mouvement des Gilets jaunes, je me suis pas dit qu’il faut absolument faire un film là-dessus, déjà parce que j’ai mis du temps à comprendre ce que c'était. Enfin, c’est comme ça a pris tout le monde de court et que personne n’avait jamais vu un tel mouvement. Honnêtement, moi, au début, je savais pas trop quoi en penser, donc j’y ai mis du temps aussi. Et parfois, il faut quand même un peu de distance pour arriver à intégrer ce genre de sujet à l’intérieur d’une fiction. Et quand j’ai commencé à réfléchir au projet et à faire la documentation, enfin c'était au moment des manifestations sur la réforme des retraites, donc j’aurais pu aussi le situer là, mais… Comme on n’en parlait plus du tout des Gilets jaunes, ce qui me semblait quand même assez dingue, enfin, vu l’importance qu’avait ce mouvement et à quel point ça avait ébranlé le pouvoir. Je me suis dit, c’est important de le revisiter, mais je pense que j’avais besoin aussi de ce temps, même par rapport, tu vois, au temps judiciaire, enfin, de se rendre compte que, voilà, que les manifestants blessés, bien 5 ans après, 6 ans après 7 ans après c'était il n’y avait toujours pas eu de procès. Enfin le film raconte ça aussi et encore on a l’impression que c’est dans un temps beaucoup plus ramassé qu’en réalité. Mais c’est vrai que il y a quelque chose en France qui fait qu’on s’empare rarement de… Enfin, par exemple, la guerre d’Algérie, il n’y a pas eu grand-chose à part René Vautier, il y a pas eu grand-chose. Et maintenant, bon, sur l’occupation, oui, ça, on peut faire des trucs à la pelle parce que c’est bien loin. Et puis, voilà, et on sait qu’ils sont les bons et les méchants. Donc c' est plus simple. Mais c' es vrai que ce n’est pas simple aussi. Je pense qu’il faut faire attention. D’arriver, enfin j’espère que c’est réussi dans le film que le sujet, il faut pas que si le sujet bouffe tout et prend le dessus, le film il peut pas fonctionner. Enfin il faut que ça passe et c' est là où le film de genre, l’enquête policière, est intéressante parce que tu peux travailler sur les codes du genre, sur une enquête où tu as envie avec l’enquêtrice, de t’identifier à elle, de savoir est-ce qu’elle va réussir à savoir ce qui s’est passé, est- ce qu’elles va identifier les fautifs, Donc voilà, avec les codes du genre, le suspense, la tension, les rebondissements,. Et donc des codes que les spectateurs connaissent et qui les rassurent d’une certaine façon, mais tu peux du coup en profiter pour y glisser des thématiques qui vont plus loin et qui questionnent réellement la société.
01:17:04David Dufresne
Alors effectivement, je n’ai pas parlé de l’intrigue pour laisser aux aupostiens et nos aupostiennes le plaisir de la découvrir, mais ça me donne l’occasion quand même de nommer, alors comment dit-on, Gus Laji ? Oui, Guslagie Malanda qu’on avait vu dans Saint-Omer, me semble-t-il.
01:17:22Dominik Moll
Absolument.
01:17:22David Dufresne
Et qui là, joue le rôle d’une femme de chambre dans un grand hôtel qui joue, enfin voilà, j’en dis pas plus.
01:17:33Dominik Moll
Parce que non, parce que pour moi, c'était très important, parce qu’elle fait aussi le lien avec les quartiers sensibles, comme on dit, et le fait que la violence policière existe là-bas aussi, et encore moins médiatisées que celles qui peuvent concerner des manifestants gilets jaunes ou autres. Et ça me paraissait, et que les banlieues ont été un terrain d’expérimentation pour les LBD, enfin pour toutes les armes. Donc ça me parait inconcevable de pas avoir un personnage qui incarne ça aussi.
01:18:21David Dufresne
Deux questions rituelles, et après je te libère, mais tu n’es pas… Peut-être tu reviendras, on ne va pas parler du prochain film, mais quand il y en aura un, bref. As-tu une recommandation culturelle à faire, par exemple un autre film que tu conseillerais à tous ceux qui ont déjà vu le tien, ou un livre, ou un disque, ça peut être un vieux machin, tu parlais de René Vautier, eh bien, ceux que ça intéresse sur Les copains de Ciné Mutins, il y a tous les films de René Vautier, mais voilà, ça va pas être ce que tu veux.
01:18:52Dominik Moll
Alors, dans l’actualité cinématographique, il y a un film que j’ai découvert grâce à Léa, qui me l’a recommandé, c’est une grande cinéphile, et qui s’appelle Un Poète, c’est un film colombien, et qui est vraiment très étonnant, enfin bon, je vais pas le raconter, mais c'était que des non-comédiens.
01:19:16David Dufresne
C’est le prof qui est dépressif ?.
01:19:18Dominik Moll
Voilà, c’est un prof de poésie J’ai vu la bande annonce, ça a l’air vachement bien, c’est très singulier, enfin moi j’aime bien être surpris par des films et je me dis ça je l’ai jamais vu. Et ça c' est un film que j’ai j’aimais vu. Et sinon je suis en train de lire un livre que je trouve passionnant, enfin qui n’est pas un roman mais qui est de Lumir Lapray, qui est une activiste écolo, qui le livre s’appelle « Ces gens-là », et elle, elle est de l’Ain, et elle parle, en fait,, tu le connais, le livre ? Enfin pour faire court, les gens qui sont tentés par le vote FN, ou plus que tentés, ou RN, pardon,et donc elle est d’une petite agglomération dans l’un, elle est une des rares à avoir fait des études, enfin de sociologie, d’avoir voyagé et elle revient, donc elle se réinstalle dans son village, et donc elle essaie je crois qu’elle a été candidate aussi aux élections récemment, mais elle essaie, par la, comment dire, de convaincre ses concitoyens, ses voisins, mais par la discussion et elle arrive aussi à, enfin elle essaye d’expliquer comment est-ce qu’ils peuvent en arriver à la tentation du vote RN. Donc c’est pas juste un rejet en disant bah c'était tous des bouffons, des connards racistes, mais elle va beaucoup plus profond et beaucoup plus loin vraiment, je trouve ce livre absolument passionnant.
01:21:13David Dufresne
Eh bien écoute, le chat s’enflamme, te suit, merci pour cette recommandation, je vais dire ça. D’autres se foutent de ma gueule en étant étonnant que David n’en ait pas entendu parler, bah oui, j’avoue, j’avoue. Voilà, et ben on va là. Je vais dire, voilà, c’est chez Payo, ces gens-là Lumir Lapray Et enfin, ultime question, 10h18, ça fait 1h18 que nous parlons, qu’avons-nous fait Dominik Moll ce matin ? Je ne sais pas, qu’est-ce qu’on a fait ?
01:21:45Dominik Moll
On a parlé, on a échangé, c’est ça qui est bien, l’important c'était de se parler et d'échanger. Si tout le monde se parlait plus et échangeait plus, ça serait super. Enfin, à un moment donné, Léa Drucker, dans le film, elle dit ; Enfin, c’est pas que un point de vue, autre que le sien, est vécu comme hostile, comment est-ce qu’on tient ensemble ? Et cette question de comment on fait société, dans une époque où avec les réseaux sociaux,, tout pousse aux clivages et à l’affrontement,c’est quelque chose qui me préoccupe beaucoup et bon alors nous on n’a pas des positions très éloignées mais par exemple tu vois je repense à "Un pays qui se tient sage" enfin quand je trouve les moments les plus passionnants dans le film c’est quand tu mets en face de de personnes qui sont vraiment pas du tout du même bord et qui commentent les images de violence policière que que tu leur projettes et qu’ils se parlent, et que ça finit pas forcément en invectives, mais voilà, par un qui admet que ce qu’on voit à l’image, même si lui, il est, enfin je sais plus, c’est un syndicaliste, policier, il admet qu’Alliance, même le mec d’Alliance, il admet que c’est problématique, mais ça, ça peut, et moi je crois beaucoup à la nécessité de se parler.
01:23:41David Dufresne
Les images du Burger King dont le procès n’a toujours pas eu lieu 7 ans plus tard. Merci beaucoup Dominik, c'était un plaisir de voir ton film, de te recevoir. Je vais saluer tout le monde et dire qu'à partir de maintenant on va essayer de partir pile à l’heure et non pas 20 minutes à l avance parce que visiblement YouTube aime pas les temps d’attente. Donc maintenant soyez à l’heure, la matinale c’est à 7 heures les émissions générales, c’est 9h ou 18h, on va démarrer pile à l’heure.
01:24:19Dominik Moll
Une bonne résolution ! Bravo David !
01:24:23David Dufresne
Merci, à bientôt, et merci à Nayan.
01:24:26Dominik Moll
Oui, merci Nayan.
01:24:41David Dufresne
Et maintenant, la question rituelle. Qu’est-ce qu’on peut faire pour peser sur la situation ? Que faire ?
01:24:55jingle
Il y a beaucoup de choses possibles en fait et dans les luttes, les luttes sont extrêmement créatives, elles sont inventives, elles sont riches et souvent elles ne se contentent pas d'être anti-tout mais aussi de penser des contre-projets de territoires et comment vivre autrement dans les territoires. Se dire qu’on a tous et toutes les capacités d’agir par nous-mêmes, qu’il ne faut pas déléguer cette action à d’autres. Savoir ce qui a été fait permet aussi de savoir ce qu’il y est possible de faire, c’est inspirant pour la suite. C’est à la fois que faire, c’est comment faire, par quel chemin, comment s’organiser. On peut construire aussi des manières de faire du commun, de partager, de s’entraider. Là, il y a les possibilités d’une autre société. Il faut qu’on organise un mouvement révolutionnaire qui soit capable à la fois de s’opposer à ces systèmes de domination et qui soit aussi capable de proposer d’autres formes de faire société et du coup une société débarrassée des rapports de domination. Que faire ? C’est pas à moi d’y répondre. On y répond collectivement à chaque fois qu' on résiste, qu’ont cherche. Qu’est-ce qu’on peut faire déjà à s’y intéresser, s’informer ? Et après, une fois qu' on aura fait ça, peut-être qu’il sera temps d’interroger la responsabilité collective et la responsabilités de l'État français dans cette situation-là.

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