En guerre contre les cons avec Aurel
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Bonjour ! Amis du café ! Amies de la police, bonjour ! Le dénommé Aurel a dit sur les réseaux qu’il devait prévenir son avocate. Nous allons voir dans quelques instants si c’est le cas. Dites donc, on dirait que tout marche. On a réglé notre petite affaire avec monsieur Robin hier soir. Mon cher Aurel, je vais te mettre en ligne. Je ne sais pas si tu connais la maison, mais elle est comme ça. C’est punk rock, c’est à l’ancienne. Bonjour, allo ?
Santé Café, bon slogan. Oui, d’ailleurs, dans ta bande dessinée Méditerranée, enfin bande dessinée, comment tu appellerais ça ? Enquête-reportage ?
Documentaire, et il est question à un moment donné du café. Alors, les amis, je tiens à vous le dire, on tient là peut-être, peut-être un chef-d'œuvre. Non, tu ne le crois pas ?
D’accord, bien entendu. Alors attends, je baisse un tout petit peu ton son, voilà, ça devrait être bon. Alors, tu viens pour deux livres, Méditerranée et, parce qu’on aime bien aussi dire des choses qui piquent, Charlie, quand ça leur chante, sorti au mois de janvier. C’est ça ? Bon, comment va Aurel ?
Oui, alors tu sais, ça c’est vrai partout maintenant.
Même en Normandie. Alors donc, tu nous parles depuis Montpellier ?
Je cherche mes petites notes et après on part pour de bon. Je regarde ce que dit le tchat. Comment se fait-il que je n’ai pas le tchat là ? Alors, je ne sais pas si tu vois bien le retour.
Alors si tu veux répondre au tchat directement, tu es le bienvenu. Au contraire, c’est bien l’idée. Aurel dit, enfin plus exactement, Aurélien Froment dit Aurel, vous êtes né en 1980.
Ah bah si, en ce qui me concerne ça me rajeunit salement et ça ne me plaît pas d’inviter quelqu’un d’aussi jeune. Tu commences comme dessinateur dans la presse locale et tu reviens donc avec deux livres dont tu as le secret, l’un pour penser Méditerranée, l’autre pour se souvenir Méditerranée, en fait les deux font la même chose. Dans Charlie, quand ça leur chante, Futuropolis, tu braques ton crayon sur une décennie de silence et de désillusion, dix ans après l’attentat contre Charlie, que reste-t-il de l’esprit des dessinateurs tombés ? Peu, peu de choses, et c’est bien ce que ta BD, qui est une forme de manifeste, entend réveiller. Rire est devenu suspect, dessiner un risque. Tu es toi-même dessinateur de presse ? Dans quoi maintenant, alors ? Toujours Le Monde ?
Et pourquoi ce choix ?
Parce que dans la BD Méditerranée, où tu te mets en scène mais sans que ce soit jamais, comme tu sais faire d’ailleurs, sans que ça soit jamais déplacé, encore moins obscène, etc., de temps en temps tu reçois des messages du Monde qui te demandent tel dessin, alors que tu es à l’autre bout du monde, si tu veux dire, etc. Donc c’est vrai que je ne savais plus trop où tu étais.
Effectivement, à la toute fin du livre, tu donnes les trois années. Alors effectivement, il y a quelques rencontres, je ne sais pas pourquoi, je me suis dit tiens, ils nous les racontent maintenant mais elles ont dû avoir lieu avant, mais ça n’a pas beaucoup d’importance, c’est le plaisir du lecteur. Voilà, voilà pourquoi on fait en visio, parce que j’aimerais bien de temps en temps montrer quelques images, tu devrais voir ta couverture. J’ai cru que j’allais être malin et je me suis dit mais quand même pourquoi ça démarre par ce bleu, par ces cases, petit à petit, petit à petit et en fait j’ai vu que tout le monde avait compris. Histoire d’un continent, c’est ça que tu veux nous montrer au départ, bien sûr ?
Alors toutes mes excuses, imagine qu'à l’imprimerie, il n’y ait plus d’encre, c’est ce qui vient de se passer pendant une minute, il n’y avait plus de son. Et non, mais c'était de ma faute, est-ce que tu peux juste reprendre, donc je posais ma question sur le kaléidoscope, et juste ce que tu disais au tout début, c’est-à-dire qu’en fait tu as un ami, dont on parlera tout à l’heure, qui te parle de la Méditerranée comme un patchwork. On pourrait dire comme un câlin de kaléidoscope, d’où ces premières images qui sont très, très belles. Oui, je crois que l'écran leur rend quand même à peu près hommage. Donc, est-ce que tu peux redire ?
Page 14, tu dis de la Méditerranée que c’est la mère des mers. Alors, des mers au sens m-e-r-s, mais on pourrait dire quand on te lit, parce que si tu vas nous raconter cette histoire de la Méditerranée dont on se doute, on connaît un peu quelques petites choses et on se dit bon, c’est le croisement de plein de trucs, en fait on ne mesure pas, on va essayer d’en parler parce que c’est extraordinaire en fait. Là, on pourrait parler de l’Iran. On sait ce qui est en train de se passer, ce que j’ai appris hier dans ton documentaire BD, c’est que l’Iran joue un rôle très important dans la culture des graines qui vont transiter par la Méditerranée.
Alors la mère des mères, donc je disais ça pourrait être la mère des mamans, la maman des mamans, mais là il s’agit de la mère des mers. Pourquoi ? En quelques mots, tu dirais qu’il est important de se pencher sur cette Méditerranée ?
Alors il y a trois histoires dans Méditerranée, il y a ta quête où tu vas aller voir un certain nombre de sachants, de scientifiques, d’historiens, on va y venir. Il y a une deuxième quête, alors ça c’est ta quête à toi, on te suit aussi parfois dans des déboires familiaux avec ton fiston, qui m’a l’air bien sympathique au demeurant, mais tu le rends sympathique, chiant mais sympathique. Il y a la grande quête qui est celle de raconter cette histoire absolument extraordinaire de la Méditerranée et qui est beaucoup plus proche qu’on ne le croit, c’est ça que tu nous fais sentir, notamment à travers un grand nombre de cartes. C’est-à-dire que le nord et le sud de la Méditerranée sont d’un seul bloc en réalité. C’est le même climat, c’est les mêmes plantes qui poussent, etc. Et la troisième, on y viendra, c’est Omar, on y viendra après. Et il y a donc ces trois histoires qui filent dans ton livre. Émile Cheval nous dit que tu as oublié notamment la poterie autour, qui est bien née là-bas. C’est elle qui fait nos magnifiques tasses Au poste, c’est pour ça qu’elle est sur l’affaire. Pages 23, tu vas te foutre de moi. Mais j’ai appris un truc absolument invraisemblable, donc tu démarres tout simplement en expliquant la Méditerranée, qu’est-ce qu’il irrigue, quels sont les fleuves qui s’y jettent, tu expliques d’ailleurs que selon les langues on ne parle pas des fleuves de la même manière, mais surtout, écoute, oui je suis nul en géographie, c’est vrai. Quelle surprise extraordinaire que d’apprendre qu’il y a un fleuve extraordinaire parmi les fleuves qui se jettent dans la Méditerranée ! C’est lequel d’après toi ?
Alors ça, ça montre bien le côté eurocentré, tu vois, de notre culture, non ?
Je lisais tout à l’heure, il y a donc un troisième récit qui est celui de Omar et au départ tu nous laisses totalement dans l’inconnu puisque on est au début de ton livre, on est page 30, 31, on se promène et tu parles justement des toutes petites rivières, des ruisseaux qui deviennent des rivières, qui deviennent des fleuves qui se jettent, et c’est pour ça que tout d’un coup on passe de l’Ardèche au Nil et que là il y a quelque chose d’extrêmement, tout d’un coup, qui nous unit à l'Égypte. Enfin c’est absolument fantastique. Et tout d’un coup, on a cette double page dont on ne sait pas trop de quoi il s’agit. Est-ce qu’il s’agit de… On voit des hommes en armes, on voit des cat-cats, puis après on voit quelqu’un qui travaille dur sur un chantier, sous surveillance, on ne sait pas de quoi il s’agit et à partir de là on bascule, on se dit ça va être super. Comment as-tu eu cette idée de fragmenter les choses à ce point ?
Absolument, il n’y a pas que ça parce qu’en fait un des points de départ, c’est, tu as un ami et là on voit d’ailleurs que les pots en terre cuite ont leur importance parce que c'était grâce à ça qu’il est capable de nous raconter l’alimentation d’il y a quelques milliers d’années, comme quoi Émile Cheval avait bien raison de nous parler de céramique. C’est cet ami qui te dit, qu’on retrouve à un moment donné dans la BD, qui te dit, mais tu sais, le chemin emprunté actuellement, par ce qu’on appelle les migrants, les rescapés, ça a toujours été le chemin des migrations.
Nous avons dans le tchat un dénommé Florent Calvez, dessinateur, qui nous dit que quand on est loin, par exemple quand on habite Brest, on comprend l’aspect continent de la Méditerranée par le fait que vue d’ici, donc de Bretagne, proche de l’Atlantique, qui ouvre vers l’ailleurs, c’est une mer fermée, entre guillemets, donc communautaire en quelque sorte. Qu’est-ce que tu penses de cette idée de mer fermée ?
Alors, est-ce que ça n’est pas une question de perspective ? Et quand je te dis ça, je voudrais citer là aussi le tchat, puisque, alors attends, je vais te retrouver le nom, mais il y a quelqu’un qui dit, voilà, c’est Supermageman, quelle est la carte de la Méditerranée tournée à 90 ° derrière vous, monsieur Aurel ?
Ah, on prend des risques quand on vient Au poste.
Sans trucage.
Ah, c'était pas mal, hein, c'était pas mal !
S’il te plaît, tu peux nous faire la météo des plages ?
Donc à La Grande-Motte cet après-midi, on n’y va pas, c’est ça ?
Alors garde la carte si tu veux bien, dans une toute petite seconde, c’est Sabine Réthoré qui est l’autrice de cette carte. C’est le tchat qui a retrouvé et je remercie le tchat de l’avoir évoqué parce qu’effectivement à un moment donné tu es sur la plage et tu nous dessines la Méditerranée avec ce… Et là, c’est l’art de la BD, c’est-à-dire que tu fais tourner ce que t’appelles le pattern, que la Méditerranée pour toi c'était un pattern, et effectivement ici il y a, et c’est assez frappant, regarde les deux, il y a cette carte que tu redessines, comme tu viens de le dire, dont tu dis, moi, j’y vois aussi un petit lutin qui danse, et regardez bien, on dirait un petit lutin qui danse. C’est extraordinaire !
Comment on fait pour être poète en 2025, M. Aurel ?
Bonne réponse, vous pouvez rester. Alors tu as parlé de Patrick Boucheron tout à l’heure. Ah non, pardon je vais trop vite, je voulais d’abord qu’on aille au cimetière, qu’on aille voir à la fois Fernand Braudel. Alors tu vas le voir, ça tombe vraiment comme ça ?
Alors Fernand Braudel, il faut rappeler, c’est un des tout premiers historiens de la Méditerranée. Il se trouve que son grand livre, il va l'écrire dans les camps de concentration, ce qui lui donne évidemment une charge toute particulière. Et en fait, là on est page 47, il en reste encore 150 de régal. Mais vraiment, je vous le dis les amis, c’est extraordinaire. Franchement Aurel, toi j’ai la chair de poule, moi je te le dis. En fait, on voit que tous les interlocuteurs que tu vas aller voir après disent, oui, Fernand Braudel c’est au-dessus de tout et en même temps quelqu’un raconte très bien que l’histoire est toujours liée, elle ne peut être que contemporaine, c'était en fonction de ce que l’on sait, de comment on regarde, qu’on raconte les choses et que donc Braudel raconte la Méditerranée avec la vision de son époque.
Alors justement, au Collège de France, t’attend un Patrick Boucheron absolument virevoltant. J’ignorais, alors je ne montre pas tout parce que sinon ce serait trop déflorer, mais je n’imaginais pas ce gars comme ça, montant sur des chaises et en train de t’expliquer, « oui, on croit que c’est cool la Méditerranée, il fait chaud, il fait beau, mais non, ça n’a jamais été cool ». Et donc voilà, mais il le dit avec beaucoup de presque d’emphase. Et c’est un moment très chouette et alors tu sors de là un peu déboussolé en disant « merde, mais là je vais faire un bouquin sur un truc qui n’est pas cool, comment je vais le faire » et voilà. De Boucheron, qu’est-ce que tu voudrais retenir ?
C’est marrant, tu fais comme dans la BD, « oui oui, j’ai un peu lu », là on sent au début que bon…
Eh bien, riche, intelligent et maligne, c’est un peu ce qu’on ressent, page 60-61, où ça y est, là le récit est totalement en place, c’est-à-dire que tu superposes l’histoire, notre présent puisque là tu nous parles des trois guerres puniques qui ont opposé les Romains aux Carthaginois, les Romains veulent s’emparer de la Sicile carthaginoise, la première guerre punique dure 23 ans de 264 à 241 avant l'ère commune, voilà, et en fait qu’est-ce qu’on voit ? On voit des migrants aujourd’hui alors que tu nous parles de l’histoire.
Alors c’est amusant parce que je me suis demandé pourquoi les cartes, tu nous les montrais, sur du papier quadrillé d’écolier. Une gêne de ta part en disant, puisque je vais faire de l’histoire, je vais faire de la géographie, de la cartographie. Je vais la faire comme quand on était gamin. Donc une forme de modestie. Comment ça t’est venu ? Parce que ça revient assez souvent. Allez, je vais le montrer. Voilà, voilà, petit carreau, petit carreau avec des marges. Bon, voilà.
C’est page 48, mais je ne le montre pas parce que sinon on va tout montrer, ce n’est pas possible, et c’est magnifique, magnifique.
Alors, à quel moment tu scénarises, c’est-à-dire que ton enquête dure à peu près deux ans, trois ans, à quel moment tu scénarises et tu te mets à écrire ? Alors, quand je pose cette question, c’est par pure curiosité, je veux dire qu'à aucun moment je n’ai vu les coutures, ne t’inquiète pas, tu vois, on s’enfile le truc, mais alors de bout en bout, d’une traite, ça coule, c’est absolument incroyable, mais c'était juste par curiosité. À quel moment tu fais ton propre kaléidoscope, tu te dis que ça va être raconté comme ceci, tel personnage va arriver là, à quel moment ça arrive ça ?
Quand tu dis tableur, c’est vraiment un tableau ?
C’est marrant ça !
C’est du montage, c’est des séquences.
Pourtant à un moment donné tu t’interroges et tu dis « j’aurai jamais assez de 200 x pages ». Oui, c’est peut-être ça en fait. Peut-être qu'à ce moment-là…
Alors, à propos de couleurs, est-ce que tu peux, j’ai lu une interview de toi nous expliquant que c'était numérique.
Numérique, ça veut dire quoi ? Je n’y connais rien. Photoshop. Mais c’est-à-dire t’as tes planches ?
Tu ne maîtrises pas et tu mets tes couleurs, c’est ça ?
Si je puis me permettre, la cuisine a son importance dans l’histoire de la Méditerranée donc de pouvoir effectivement faire un peu de tambouille. Alors il y a un personnage que tu rencontres, que je ne connaissais pas, qui est un monsieur qui a à peu près 80 balais, qui continue à enseigner, qui est l’ancien de la Sorbonne, qui est linguiste. C’est absolument passionnant. Alors là, tu as bien fait de prendre plein de pages parce qu'évidemment, il y a plein de choses que l’on sait, que l’on connaît intuitivement. Mais là on a des preuves, et notamment tu parlais tout à l’heure de colonisation, ce monsieur qui s’appelle Louis-Jean Calvet, sociolinguiste, enfin il dit qu’il n’est pas socio, il est juste linguiste, donc il nous raconte la formation des lettres, etc. Bon, c’est absolument passionnant et ça montre qu’il n’y a qu’une espèce humaine, bon bref, mais il te dit que la survivance des langues, là je parle de mémoire, est liée en fait à la colonisation. C’est-à-dire comment… Les colonisateurs, ce sont aux types de colonisation. Est-ce que tu peux nous raconter ça ? Que les Grecs et les Romains, par exemple, ce n’est pas la même chose, ou les Français au Maghreb, ce ne sont pas les mêmes choses avec Napoléon etc.
J’ai lu !
Et grâce à ton livre on comprend pourquoi le latin dont j’apprends qu’il est né dans un petit village a eu cette expansion et aujourd’hui nous parlons de ça, c’est extrêmement lumineux. Il faut qu’on en parle un petit peu, il y a ton ami Guilhem Pérez Jordi qui est historien, tu en as parlé tout à l’heure, qui est à Valence, c’est celui, alors je le montre pour Émile Cheval, c’est celui qui nous dit qu’il est capable de nous raconter ce que les gens mangeaient et donc l'évolution de l’agriculture par la manière dont il cuisait la céramique. Voilà, donc très important.
Exactement. Alors qu’est-ce qu’on doit retenir rapidement ou faire envie pour aller lire ta BD sur ce que dit ton ami, puisque c’est un camarade de jeu manifestement, tu le remercies parce que tu lui dis que c'était un peu de ta faute si je fais cette BD, donc ça on l’a dit tout à l’heure, puisque c’est lui qui t’explique que c'était à peu près les mêmes voies empruntées aujourd’hui par les exilés qu’il y a trois ou quatre mille ans. Mais qu’est-ce qu’il y a d’autre à retenir de sa science ?
Page 107, tout d’un coup, irruption de l’actualité, c’est ce qui fait la force de ta BD documentaire, irruption d’actualité, voilà, tu reçois un appel du Monde pour lequel à l'époque tu travailles encore. Pourquoi j’en parle ? Parce que ça va nous permettre tout à l’heure de parler de ton autre livre sur Charlie et sur la nature et l'état des lieux terribles des dessinateurs de presse, et puis voilà, donc ça apparaît. Donc on t’appelle et en fait c’est une évocation, tu ne le dis pas exactement, tu ne donnes pas la date, mais on comprend qu’il s’agit du 7 octobre 2023 et que Le Monde t’appelle probablement pour avoir un dessin. Et tu te demandes à ce moment-là, page 107, on est au milieu, « mais pour quoi bon faire cette bande dessinée, à quoi bon raconter cette histoire alors qu’il y a une actualité sanglante ? » En tout cas, c’est comme ça que je l’ai lu. Qu’est-ce que tu te réponds à toi-même exactement ?
Alors effectivement, il y a le 7 octobre 2023 ici, il y a Marseille ici, Le Monde qui te demande un papier autour des trafics de drogue à Marseille, et ici il y a toi sur un banc, « mon gros cul posé sur ce putain de banc », où tu penses aux migrants qui sont en train de mourir dans la Méditerranée. C’est-à-dire qu’en trois cases, on a trois actualités concentrées de la Méditerranée.
Tu dis, on n’a pas eu les droits, mais j’ai rêvé, il me semble pourtant que tu reproduis quelques paroles, non ?
Alors moi je peux te dire que j’ai eu des soucis avec la famille Brel, c’est-à-dire que même deux lignes, il faut payer.
On ne dit rien.
On ne dit rien. Je voudrais aussi faire un bond et puis après je pense qu’on aura fait le tour de la bande dessinée parce que page 174 tu nous évoques l’Ocean Viking, ce bateau de SOS Méditerranée. Il se trouve que la semaine dernière on a reçu Jean-Baptiste Bonnet pour un film intitulé Save Our Souls, je ne sais pas si tu l’as vu ou pas. C’est un film, voilà, il a tourné deux mois sur ce bateau, c’est un film documentaire et vendredi dernier ce film a été projeté dans 100 salles partout en France, en Suisse, en Belgique et en Allemagne avec ensuite un débat qui était retransmis dans toutes les salles et donc voilà, je voulais dire qu’il y a des invités qui se superposent et là on ne rentre pas trop dans les détails mais plus on avance et plus l’histoire de Omar devient prégnante et je l’ai vécue comme une façon de provoquer en fait notre conscience. Est-ce qu’au bout du compte c’est ça ce que tu veux faire, provoquer presque même notre mauvaise conscience ?
Là, il y a un côté reporter qu’on n’a pas dans le dessin de presse, tout simplement.
Alors justement, puisque je suis très étonné, il y a beaucoup de monde, mais il n’y a aucune question. Là, tout le monde t'écoute. Alors les amis, si vous avez… Je pense que c’est ça quoi. Ou alors tout le monde a déjà très très chaud et un peu assoupi en se disant « Oh bah ça va, ils discutent les gars, ça a l’air cool, ça m’aide ». Bon voilà, Méditerranée, je la remontre. Elle est ici. Il y aura peut-être des questions qui vont arriver. Elle est ici et puis il y a l’autre, si tu as encore quelques minutes. Dans la collection Paroles de Futuropolis, Charlie, quand ça leur chante, avec cette couverture qui est très belle et qui en fait court tout le long du livre, c’est-à-dire l'étau dans lequel se retrouvent les dessinateurs de presse, on va y venir. On écoute le cours d’histoire, nous dit Roland. On conduit, il nous dit, ak colluge, alors prends pas ton téléphone et déconne pas. On est trop timide, dit Ursul, c’est la fin d’année aussi. Ça ne compte pas pour l’examen. Si, demande Mitchell-Mann, on écoute, on l'écoute. À Brest, il ne fait pas trop chaud. Attentif, c’est tout, nous dit Florent. C’est hyper intéressant, nous dit Citroën. Donc voilà, ils sont sages, ils sont sages. Tu sais qu’on était dans la même salle en 2021. Sauf que toi, tu as eu le César. Tu te souviens de ça ?
Voilà, au Festival Libia, parce que Monsieur donc, ça vous le savez tous, a remporté pour Joseph le César du meilleur film d’animation en 2021, c’est ça ? Et effectivement, on s'était croisés, voilà.
Alors Charlie, quand ça leur chante, au-delà de ça on ne se connaît pas, on s’est croisés deux fois, on s’est croisés deux fois peut-être. Charlie, quand ça leur chante, Futuropolis, donc c’est un livre d’intervention, je dirais, qui est sorti au mois de janvier et grosso modo rien ne va plus. Rien ne va dans le dessin de presse. En fait, pour résumer, vous êtes pris, je n’aime pas cette expression, enfin ceci dit, là je pense qu’elle est bonne, vous vous êtes pris en otage.
Alors par deux forces contradictoires mais qui arrivent à la même chose, c’est-à-dire à l’extinction de la liberté de dessiner finalement comme on l’entend. Il y a d’un côté les réactionnaires et de l’autre côté les prétendus républicains et là évidemment Charlie ça prend tout son sens puisqu’une partie du Printemps républicain que tu cites vient d’une partie de l’histoire de Charlie Hebdo. Alors d’abord, première chose, pourquoi t’as eu envie de te fâcher avec tout le monde ?
C’est la raison pour laquelle j’avais titré que tu étais en guerre contre les cons, petite référence à la fameuse une « c’est dur d’être aimé par des cons » de Charlie Hebdo. Justement, il y a Pimiko qui te demande quand même des précisions, parce que là ça se réveille, tu peux être sûr là. La question c’était, mais lequel de Charlie, celui de Val ou celui de Cavanna, ce n’est pas le même, alors ça évidemment, tu le dis très bien dans la BD, c’est lequel dont tu parles.
Et pourtant tu t’en sors bien, et pourtant, tu t’en sors bien.
Oui, on va dire que j’ai…
Les sans-papiers…
Dans cette veine, oui, non, il y avait du dissensus. Donc, si j’ai bien compris, le point de départ de cette bande dessinée, c’est un retour sur la solidarité formidable dont avait fait preuve toute la classe politique, médiatique envers la presse après le terrible assassinat des dessinateurs et du personnel de Charlie Hebdo. De ce moment-là, tu interroges ce qui reste et en fait c’est comme une formidable occasion ratée parce qu’en réalité on n’a jamais autant défendu la liberté d’expression juste après l’attentat de Charlie. En revanche, ce que tu dis, c’est qu’aujourd’hui on n’a jamais autant reculé dans la presse papier qui ne prend quasiment plus de dessinateurs, la presse web n’a pas les moyens. Ou l’envie, quand bien même tu considères, tu nous dis au passage, qu’elle est plus progressiste.
Alors, il y a évidemment la question de Guillaume Meurice qui surgit à un moment donné, avec, il faut que je retrouve la page, mais une déclaration assez dingue que je n’avais pas lue à l’époque. Voilà, c’est Riss, l’actuel patron de Charlie, qui a même osé à son propos, au propos de Guillaume Meurice, écris-tu dans ta BD : « L’esprit Charlie n’est pas une poubelle qu’on sort du placard quand ça vous arrange pour y jeter ses propres cochonneries » et tu rajoutes « dégueulasse ». Alors là tu fais toute une filiation entre les avocats des uns, les amis des autres, en tout cas le clan du Printemps républicain, mais comment tu expliques leur victoire finalement ? Comment tu expliques leur victoire ? Est-ce qu’on a été faibles ? Est-ce qu’on n’a rien vu ? Est-ce qu’on était ailleurs ? Est-ce qu’il y aurait de l’autocritique à faire ? Le chat demande : « y a-t-il de l’autocritique chez les dessinateurs de presse ? » Pour avoir laissé finalement ce qui était l’étendard de la liberté la plus dingue, un truc qui est devenu réac.
Mais est-ce que parfois on n’a pas besoin aussi d’humour ? Je ne suis ni raciste ni misogyne, bien sûr.
Alors lambda nous dit que l’humour n’a qu’une morale, être drôle.
Et tu commences ton livre avec ça justement, mais une chose m'étonne mon cher Aurel, c’est que tu te places derrière le code pénal, c’est-à-dire que tu dis « on peut rire de tout dans les termes de la loi, dans les limites de la loi » et d’ailleurs à ce moment-là tu rebondis en disant précisément Guillaume Meurice, la loi, les juges m’ont donné raison donc on aurait dû valider. Au lieu de ça, les mecs se sont enchaînés et aujourd’hui ceci dit, il se porte très bien le petit Guillaume à Radio Nova, etc. Bien sûr, mais voilà. J’aimerais bien que tu précises pourquoi, selon toi, finalement l’argument massue, c’est celui du code pénal.
Oui, mais le dessin de presse est en paresse, me semble-t-il, enfin celui que tu défends et en tout cas celui que j’aime, celui de l’exagération, celui par rapport à la caricature, donc tu pousses quoi !
À raison, ça passerait.
Alors dans le livre, tu donnes des mots extraordinaires, je voudrais que tu me dises ce que c’est. Donc là, je parle de cette case-là, qui est la case des tarifs. Alors on voit quand même les données : 89,83 €, 89,83 € le dessin accepté, ça c’est le barème, c’est le barème classique. 57,76 € le croquis ou l’illustration d’articles, alors en sachant que c’est dégressif, le troisième il passe à 24 balles. Et alors voilà, 35,23 €, le cabochon, la lettrine illustrée. C’est quoi un cul-de-lampe ?
Donc tu parles aussi évidemment de cette question-là, de l'économie du dessin de presse qui en fait a baissé, c’est-à-dire qu’il y a moins de commandes, il y a moins d’espace pour publier. Florent Calvez parlait tout à l’heure dans le tchat, il se demandait s’il n’y avait pas trop de professionnalisation. Je retrouve la question de Florent, si tu veux la reposer. « Cul-de-lampe, symbole typographique de conclusion », nous dit Julien Tacque. Oui Florent, tu voulais parler, le temps que tu formules ta question, je vais passer à autre chose. Le deuxième point qui m’a un peu étonné, il y avait donc celui de la loi, et le deuxième, c’est les réseaux sociaux. Ah, tu les aimes pas ? Ah, tu ne les aimes pas ?
Oui, c’est l’utilisation, mais en gros de ce que je comprends dans ce dessin qui par ailleurs est très drôle, et tu l’as dit à l’instant en disant « quand Charlie change une virgule, il se mange tous les réseaux sociaux ». Donc ce que tu veux dire c’est qu’en fait… Je l’ai pris comme ça, dis-moi si je me suis trompé, tu veux dire que ce retour immédiat freine l’imaginaire, freine la liberté parce qu’il y a cette idée qu’on va avoir le retour de flammes immédiat.
Donc c’est la question du second degré que tu poses, tu dis que, et là, c'était une question par exemple.
Florent Calvez précise, problème de professionnalisation des dessinateurs, voilà ce qu’il entendait. On peut dessiner mais ne pas avoir acquis les compétences pour faire du dessin de presse. Et au moment de Charlie, certains journaux ont fait travailler des dessinateurs qui ne savaient pas vraiment faire du dessin de presse, j’en ai fait partie, un dessin par semaine pendant trois ans pour le Télégramme en édition locale. Tu as vu ça ? Tu as eu ce phénomène ?
Dernier point sur ce livre, Charlie quand ça leur chante, un attaché de presse, très efficace d’ailleurs, a envoyé avec le livre la revue de presse : La Croix, « Peut-on rire de Dieu ? » Bon évidemment ça c’est une question, si La Croix ne la pose pas. Télérama, « dessinateur de presse, gommage en cours », L’Humanité, « des vœux pour la liberté d’expression », Le Soir, journal belge, « Plantu n’est pas l’alpha et l’oméga de l’humour », c’est une citation de toi. Le Monde des Livres, « le dessin de presse se rebiffe », avec plusieurs pages et plein de dessins de toi et de tes camarades, et le prétexte est la sortie de ton livre. Libération, « le dessin de presse va-t-il tirer un trait sur le dessin ? », etc. Et là je me suis dit tiens, c’est curieux, est-ce que la presse a voulu se racheter en te faisant… un tel honneur, à la sortie de ton livre. Est-ce que c'était une façon pour la presse de dire « bon bah merde, c’est vrai on a déconné, allez tiens on va lui donner la parole et puis après on éteint la lumière » quoi ?
Mais il y a des raisons techniques, il y a des raisons financières ?
Et qu’est-ce qu’ils t’ont dit ?
Qu’est-ce qu’elle t’a dit sur la personne décisionnaire ?
Non, non.
C’est Younes Abzouz qui t’avait interrogé le 12 janvier 2025 selon le chat. « Réflexion sur 10 ans de crise du dessin de presse », c'était dans Mediapart. Il me reste deux petites questions rituelles si tu veux bien. La première, et alors avec toi ça va tomber facilement, la première c’est : est-ce que tu aurais une recommandation culturelle à nous faire ? Ça peut être une BD, ça peut être un bouquin, ça peut être un titre de presse, peut-être un disque, ça peut être tout vieux, ça peut sortir de la Mésopotamie comme ça peut sortir de Netflix, je te dis n’importe quoi. Voilà, est-ce que tu as une recommandation ?
Et maintenant, la question rituelle : que faire, mon cher Aurel ?
Est-ce qu’on a été dupes et naïfs ce matin ?
Et auditrices ?
Il y a de la marge ! Merci infiniment d’avoir pris presque deux heures, j’ai pas vu passer, j’ai trouvé ça vraiment très chouette, j’espère que t’as eu aussi de beaux moments et bravo, bravo, bravo pour les deux livres, mais singulièrement pour Méditerranée, c’est pas du tout le même travail, la même portée et voilà. Mais vraiment moi j’ai été absolument emballé quand je l’ai terminé hier, je trouve ça absolument remarquable. J’invite tout le monde à aller voler le livre. « J’ai été bien dupé », nous dit Trognon. « Merci beaucoup », nous dit Gorba. Toutes les époques sont dégueulasses de Laure Murat est dans le tchat. Où est-ce qu’on peut m’envoyer du courrier ? On en parlera après la pause. « Merci pour la causerie », nous dit Supermurgeman. Bonne journée à toi, merci beaucoup, à bientôt Aurel.
À bientôt, ciao, ciao. Voilà les amis, et c'était un chouette moment, moi je peux vous dire que là je suis à 50 degrés parce qu’avec les lumières, les machines, il faut que j’aille me faire un petit café et je reviens.
