Extrême-droite : la presse (enfin) à l’assaut !
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C’est le bruit de la cafetière. Voilà, Mathieu Molard est dans la place.
Mathieu Molard est un garçon fatigué, car StreetPress a fêté ses dix ans, c’est ça ?
Treize, quatorze.
Quatorze ! Bon, le cadre est bon, comment dirais-je ? Tout est bon, je pense que le son est bon.
J’adore la cafetière à l’italienne.
Je fais de l’expresso, moi, monsieur. Bonjour Mathieu, bonjour tout le monde.
Alors je tousse.
Tu comptes te réveiller ou tu vas faire la bise ? Toutes les nuits sont comme ça ?
Moi, je sais pas, ça dépendra des questions, ça dépendra de l’intérêt, disons, où nous mène la conversation.
En tout cas, il y a du monde dans les Fafs Leaks, c’est ce que te dit déjà le chat.
Les Fafs Leaks, ce sont des milliers de documents, des milliers, mais ça, c’est le marketing. Dans la réalité, les Fafs Leaks, c’est deux choses. D’abord, ce sont des documents qu’on a récupérés on ne va pas vous dire comment, c’est les secrets de fabrication du journalisme, on ne peut pas toujours raconter les coulisses de tout.
Ouais, mais…
Disons qu’il y a des photos, des vidéos qui venaient principalement d’un même téléphone, celui d’un jeune militant néonazi parisien. Et comme ça vient d’un téléphone, eh bien, il y a tout ce qu’il y a sur tous vos téléphones sauf que j’espère que vous n’êtes pas néonazis, les gens qui nous regardent.
Mais il doit y en avoir un ou deux pour voir ce que tu vas encore raconter.
Sur un téléphone, il y a les conversations, les messages, les vidéos, et à partir de là, on a pu voir plein de choses sur un groupuscule de néonazis qui s’appelle la Division Martel, qui, je trouve, est effrayant pour ce qu’il est et surtout pour la jeunesse de ses membres, c’est-à-dire qu’ils ont 17, 18, 19 ans, ils sont étudiants. Alors, le but n’était pas de raconter l’intime, donc on n’a pas trop raconté les détails, mais on voulait juste montrer qui ils étaient. On voit leur dossier Parcoursup pour s’inscrire à la fac. On voit les sermons de leurs parents, on voit tout ça, et en parallèle on voit des saluts nazis, on voit comment ils préparent une ratonnade, comment ils la filment, la mettent en scène pour faire de la propagande, et on voit les liens avec les plus grands, ceux qui, en fait, derrière, les poussent, les mobilisent, les entraînent au combat aussi. Les plus grands, c’est le GUD (Groupe Union Défense), un groupuscule violent qui existe depuis des décennies à Paris. Leur leader, Marc de Cacqueray-Valmenier increvable est le chef des néonazis parisiens. On va en parler. Voilà. Et les Fafs Leaks, c’est principalement ces documents-là. Quand on a récupéré ces documents, on s’est dit qu’on allait, à partir de ces vidéos, etc., faire une série sur les néonazis parisiens. Mais bon, on avait beaucoup, beaucoup d’informations sur ce groupe de jeunes, un peu sur ce qui était périphérique, et on a rajouté tout un tas de documents : des extraits de procédures judiciaires qu’on avait récupérés, des photos, des vidéos, plein de trucs qui traînaient aussi un peu dans nos archives. On a fait une grande série en trois parties, à l’écrit d’abord, écrite par mon collègue Christophe. L’idée, c’était de raconter vraiment : c’est quoi, les jeunes néonazis parisiens d’aujourd’hui ?
Non, on ne parle pas de flics, on parle de Fafs Leaks, comme Wikileaks. Comme les fuites les leaks et les fafs.
Et donc on a fait un truc en trois parties. Il y avait la Division Martel, puis une deuxième partie à l’écrit sur ce qu’on a appelé les « néonazis mondains ». C’est un portrait croisé de deux jeunes issus d’un milieu privilégié : fils d’un photographe assez célèbre, ami des stars, et son copain, une sorte de Jackass au départ. Deux gamins qui auraient pu être mes potes on a à peu près le même âge, ils sont peut-être un poil plus jeunes que moi — et puis ils dérivent vers l’extrême radicalité. Il y en a un qui, aujourd’hui, fait la guerre en Ukraine, l’autre qui fait des combats clandestins en Pologne. Ce qui nous intéressait dans cette histoire, c’était de dire : voilà, quand on pense aux néonazis, on est toujours là : « ah ouais, c’est des gamins du Nord-Pas-de-Calais qui ont une vie difficile »… Ou alors c’est des mecs qui se sont fait taper par des Arabes à la cour de récré. Il y a un peu de stéréotypes là-dessus. Là, c’est deux mecs privilégiés, d’un milieu plutôt de gauche, plutôt bobo — comme on nous l’a pas mal dit pendant l’enquête qui ont complètement dévié pour en arriver là. Et la troisième partie, c’est Marc de Cacqueray-Valmenier, le boss des néonazis, et son acolyte Gabriel Loustau. Ce sont les nobles, les héritiers, parce que ça s’inscrit dans une histoire : le GUD. Et on voit que les actuels leaders de cette mouvance…
Tu as dit Gabriel Loustau, le Loustau qu’on connaît ? Il a un autre nom que Gabriel ? Il a un autre prénom ? C’est un autre Loustau ?
C’est son fils, c’est son fils. En fait, c’est ça, l’histoire qui est intéressante, c’est-à-dire que le GUD d’aujourd’hui est dirigé par des mecs ultra-violents issus de familles d’extrême droite. Et donc que Marc de Cacqueray-Valmenier… Alors là, je pourrais passer une heure à parler de ce mec.
Là, il y a du monde ! Les amis, envoyez vos questions en direct, j’ai la tchatche sous les yeux. Je fais une petite introduction, tu vas en profiter pour te désaltérer, mon ami, qui a donc du café dans une tasse. Au Poste, il y a de l’eau du robinet, mais je suis allé chercher la source ce matin. J’espère que tu as un peu de temps. Je salue ton courage, la matinée d’être ici, parce que tu ne le diras pas, mais moi je le dis : tu es, et tu es quand même menacé par ces gens-là. Est-ce que ça te gêne d’en parler ou pas ? Alors, on en parlera tout à l’heure, on en parlera tout à l’heure. Je fais une petite introduction, tu sais. Est-ce que vous appelez dans la presse écrite le chapeau ? Ce n’est plus une menace, c’est là, partout : des petites rues aux chaînes de grande écoute. Ça se croit triomphant parce que beaucoup ont baissé la garde. L’extrême droite voudrait triompher. Il est temps de l’arrêter. Depuis des années, le média indépendant StreetPress que tu diriges, que tu aimes, que tu représentes… Voilà, c’est ça que tu représentes, se situe aux avant-postes du combat. Puisque j’ai titré le stream : « La presse (enfin) à l’assaut de l’extrême droite ». Et je dois reconnaître qu’on va en parler là aussi. Comment se fait-il que, tout d’un coup, vous soyez plusieurs ? Et c’est une bonne chose, surtout ça : on va prendre le temps. Depuis des années, le média indépendant StreetPress se situe aux avant-postes du combat. Cette fois-ci, StreetPress lance un objet hors du commun : Riposte extrême droite, plateforme participative d’investigation sur l’extrême droite et ses groupuscules radicaux.L’ami Mathieu Molard. L’élégance même. L’homme dont les cheveux sont vraiment raccord avec la charte graphique du Poste : le roux, le orange. Bravo ! Alors là, tu as gagné une vignette, mon pote. Je peux te dire, ça va être ça, la vidéo de l’ami Mathieu, rédac’ chef adjoint maintenant ! Cocorico ! Vous êtes chef ! Voilà. Parce que maintenant, c’est devenu le soviet suprême chez vous, il y a des chefs partout. Bon, bref, tu es avec nous de bonne heure parce que c’est la moindre des choses de prendre notre temps sur des entreprises pareilles, courageuses, méritantes et innovantes. Café pour les braves.
Voilà, le café, exactement. On va rentrer en détail dans tout ce que tu viens de dire. Mais j’aimerais que, d’entrée, tu nous dises, selon toi, ce qui est de l’ordre du fantasme de notre part c’est-à-dire les gens qui sont opposés, les antifas, on va dire, pour la grande famille antifa, très variée. Est-ce qu’on est dans le fantasme ? Est-ce que les dangers sont réels ? Et quels sont, selon toi, les dangers ? C’est quoi le danger ? C’est les néonazis ? C’est Marine Le Pen ? C’est les deux, séparément, ensemble ? Si tu devais, aujourd’hui, cartographier l’extrême droite, la puissance de l’extrême droite en France, tu dirais quoi ? Imagine, t’étais à France Inter, t’as cinq minutes, attaque !
Il y a l’extrême droite parlementaire, c’est Marine Le Pen. Enfin, quand on prend un tout petit peu de recul je ne parle pas du temps long, je parle de dix ans aujourd’hui, Marine Le Pen, c’est 89 députés à l’Assemblée nationale. En réalité, 91 députés d’extrême droite, parce que, rappelons-le, il y en a deux autres qui ne siègent pas avec le RN mais qui sont Dupont-Aignan. Il est pas loin. Voilà. Il fut, à un moment donné, celui qui aurait pu être le Premier ministre, en 2017, de Marine Le Pen. Je me souviens d’une conférence de presse où j’étais allé, absolument lunaire, où il était prêt à être son Premier ministre si elle devenait présidente de la République. Donc ça, c’est la proximité.
Exactement. Et madame Ménard ne siège pas dans le groupe, elle non plus. Mais, au-delà de ça, moi, l’indicateur récent le plus intéressant que j’ai vu, c’est le résultat des sénatoriales. Alors certes, il n’y a eu que deux sénateurs RN élus. Par contre, il y a eu des dizaines de milliers de grands électeurs. Les grands électeurs, c’est quoi ? C’est des maires, des conseillers municipaux, des conseillers régionaux. Des élus locaux, par milliers, qui sont allés voter Rassemblement national, partout, partout, partout en France. Et ça, ça veut dire qu’il existe une notabilité. Parce que, quand on est élu municipal, on est un petit notable, ou un grand selon la taille de la ville. Il existe une notabilité qui, le jour où Marine Le Pen arrivera au pouvoir, suivra le mouvement sans aucun problème, voire le poussera, parce qu’ils ont voté pour elle. Donc ça, c’est l’indicateur qui montre à quel point elle est implantée dans le système politique. Le Rassemblement national va probablement faire le meilleur score aux élections européennes. On verra. Mais je ne vais pas faire l’oracle. Je n’ai jamais dit on me demande souvent si elle va gagner j’en sais rien. Je ne vois pas la vie comme ça. Moi, je ne suis pas un analyste du futur. Je suis un journaliste qui va voir ce qui se passe aujourd’hui, dans le présent. Et je suis quelqu’un qui aime un peu la bagarre, au sens politique du terme. Moi, ça m’intéresse de savoir si elle va gagner ou pas, mais j’en sais rien. Par contre, la seule façon que j’ai de voir les choses, c’est : qu’est-ce que je peux faire pour m’y opposer ? Et si elle gagne, au moins j’aurai fait ce qu’il faut. Et si elle perd, ce sera sans doute grâce à moi, mais au moins je me serai lancé dans la bataille. Et donc, oui, il y a le danger politique réel de Marine Le Pen qui, en plus, par effet de rebond, attire dans son sillage toute une partie du spectre politique. C’est-à-dire que, quand on a Darmanin, est-ce qu’on a vraiment besoin de Le Pen ? Parce que, dans une logique popularisée par Sarkozy, l’idée était de dire : « pour pas que le FN gagne, on va faire du FN à sa place ». Donc c’est super : maintenant, on n’a même plus besoin d’avoir du Le Pen pour faire du Le Pen au gouvernement. On a une loi asile et immigration qui est abjecte. On a une gestion de la police et du ministère de l’Intérieur extrêmement problématique. Tout ça s’inscrit dans cette idée, qui va, à mon sens, même plus loin : la France est raciste, et pour être élu en France, eh bien, il faut être raciste. J’ai assisté à un live Au Poste avec Piketty sur ce sujet électoral qui était passionnant et qui, justement, permet peut-être de remettre en perspective cette analyse. Donc j’encourage tous ceux qui ne l’ont pas vu d’aller revoir ce débat-là. Mais donc voilà, il y a ce danger-là, qui est un danger politique qu’il faut combattre. Et puis après, il y a deux autres dangers : celui auquel j’ai consacré peu de temps, parce que… enfin, on pourrait y consacrer beaucoup de temps, mais c’est le danger terroriste, qui est réel en France. On dit qu’il n’y a pas eu d’attentats terroristes d’extrême droite récemment en France. Deux choses : d’abord, il y a eu quand même un mec qui a été tué dans un projet terroriste, à mon sens, ou quelqu’un qui voulait tuer des Arabes et qui allait tuer.
Tu penses à qui ?
L’histoire du gendarme, un ancien gendarme qui allait tuer des gens. J’ai plus le nom, pardon. Et après, ça n’a pas été classé terroriste. Je pense que, dans d’autres circonstances, avec d’autres lignes politiques, il l’aurait été. Mais il y a surtout de nombreux projets terroristes qui sont ou qui ont été démantelés. Il faut reconnaître que c’est à peu près la seule thématique au sein de l’extrême droite sous-thématique pour laquelle le gouvernement prend à peu près la mesure du problème : le terrorisme. Et ensuite, il y a les violences. La différence entre les violences d’extrême droite et le terrorisme n’est pas une question de degré, mais une question de nature. Ce ne sont pas les néonazis du GUD qui vont basculer dans le terrorisme, je n’y crois pas. Ce n’est pas la même nature, ce ne sont pas les mêmes groupes. Et d’ailleurs, quand on regarde les projets terroristes qui ont été démantelés, les plus aboutis l’affaire de la Nouvelle OAS, par exemple ce ne sont pas des gens qui ont un parcours militant dans des structures.
Importants, les Barjols.
Les Barjols, etc. Ce sont des gens qui ont pu passer temporairement dans des structures militantes, mais ce ne sont pas des structures qui dévient dans leur entièreté, ni des gens qui dévient dans les structures. Et donc il y a la question des violences, et les violences de rue. Et là, on a un vrai problème actuel, complètement sous-dimensionné par tout le monde, par nous y compris je veux dire sous-évalué. Parce que, si on évalue, on a des dizaines et des dizaines, je pense plus d’une centaine d’agressions racistes violentes des agressions politiques au sens raciste ou alors contre des militants de gauche, menées par l’extrême droite, contre des personnes LGBT, etc., à visées politiques, menées chaque année en France, qui ont été menées l’an dernier.
Notamment à Lyon, à Lille, à Angers, un peu partout.
Il y a un maillage territorial très poussé, à Valence, à Nice, à Perpignan… On estime qu’il y a à peu près 150 groupuscules au moins présents sur le territoire, actifs pour une grande partie d’entre eux, violents. Et alors ça, tout le monde s’en cogne. C’est-à-dire qu’à Lyon, les images sont saisissantes : il peut y avoir, comme il y a eu le week-end dernier, cinquante mecs habillés de noir, masqués, qui se baladent dans les rues avec des armes blanches à la main. Dans une société du tout sécuritaire, où il y a des caméras de surveillance partout, dans les villes, où il y a des flics à chaque coin de rue, les mecs défilent, se baladent dans le centre-ville toutes les semaines comme ça. Et ça, c’est pas possible. Enfin, c’est qu’on les laisse faire, c’est que ce n’est pas jugé comme le problème prioritaire. Et ça, il y a un vrai souci. Ils font régner une certaine peur sur un certain nombre de personnes, dans un certain nombre d’endroits, et c’est un vrai problème.
Alors, il y a quelqu’un dans le chat malheureusement, je ne retrouve pas son nom, je crois que c’est Stéphane qui dit que tu te trompes un peu, que Marine Le Pen n’est plus d’extrême droite puisqu’elle est pour l’OTAN, qu’elle est pour l’Union européenne, et que donc on ne peut plus… Alors je ne sais pas si c’est de l’ironie ou s’il le pense vraiment, vu le monde qu’il y a… Je pense qu’il y a un peu de tout, et c’est super : toutes sortes de points de vue dans le chat, on est pour le dissensus, dès lors qu’on se respecte, qu’on ne tape pas sur l’autre ici. Mais, par exemple, ce discours-là, qui est notamment entonné beaucoup, à la fois par le politique on le voit très bien puisque, aujourd’hui, le RN ferait partie d’un arc républicain dont la gauche de gauche serait exclue bon, très bien. Il y a des éditorialistes qui, de plus en plus, disent finalement qu’on ne peut plus la classer à l’extrême droite, etc. Quel est ton point de vue, toi ?
Marine Le Pen est évidemment d’extrême droite. Ça ne veut pas dire qu’elle n’a pas changé, ou que son parti n’a pas changé. Son parti a changé de plein de manières et, effectivement, sa position sur l’Europe, sur l’OTAN, si on veut, sur ce qui se passe, sur le conflit israélo-palestinien.
On me précise que c’était de l’ironie, mais bon, pas si sérieusement.
Sur le conflit, par exemple, la position du RN sur le conflit israélo-palestinien est extrêmement intéressante, parce qu’elle dit quelque chose sur l’évolution idéologique du Rassemblement national. Mais elle ne dit pas, à mon sens, du tout, que c’est devenu un parti républicain et fréquentable. C’est juste que le RN est passé par un vide. Il était au départ un parti créé par des néonazis, ou même des nazis tout court : des gens entachés par la collaboration, qui d’ailleurs ont eu besoin de créer un nouveau parti parce que leur parti d’avant avait été dissous pour néofascisme. Les principaux cadres avaient collaboré. Ils ont créé le Front national et se sont dit : on va mettre en avant, devant, le plus modéré d’entre nous, un certain Jean-Marie Le Pen.
Absolument.
Qui, en 1972, venait des comités de soutien à Tixier-Vignancour, qui avait déjà une petite carrière politique dans ce qu’on appellerait aujourd’hui le populisme.
Plus jeune député à l’Assemblée, il a 22 ans, Le Pen, dans les années 60, et effectivement, en 72, il est poussé en avant parce qu’il est celui qui fédère les autres par sa « modération », entre guillemets. Quand on y réfléchit, ça en dit long sur les autres pépères derrière ceux qui étaient derrière. Et là-dedans, on parle vraiment de trésorier, de secrétaire, les big boss du parti qu’il a peu à peu évincés. Il a triomphé de ces gens-là. Voilà, l’histoire du Front national a été écrite et elle est connue.
Et donc la ligne idéologique majoritaire, même si le RN… enfin, on a le temps avant de rentrer dans ces détails-là : le RN, c’est l’idée de faire l’union de toutes les extrêmes droites dès le départ. Le FN, c’est dire : on va mettre ensemble les nationalistes révolutionnaires joli mot pour dire néonazis et néofascistes les monarchistes de l’Action française, les cathos bien vénères, les nostalgiques de l’Algérie française, bref, tous ces courants. L’idée étant : l’ennemi commun, c’est la gauche, les étrangers, les gauchistes, les Arabes, les Juifs tout ça, c’est un socle commun. Et cette union, c’est le FN.Et on va créer le Front national. Puis les années passent, je ne vais pas refaire toute l’histoire du FN. Là où il y a un changement de ligne, c’est qu’aujourd’hui, le Front le Rassemblement national est devenu pour moi un parti identitaire. Alors, on fait des pataquès sur Génération identitaire, qui a été dissous, mais aujourd’hui il n’y a plus de Génération identitaire parce qu’il y a Marine Le Pen, Jordan Bardella et le Rassemblement national. Et pour en revenir au conflit israélo-palestinien, avant, les nationalistes révolutionnaires, les néofascistes, comme ils n’aimaient pas les Juifs, Israël, c’était pas vraiment leur tasse de thé. Il y a un vieux slogan du GUD qui disait : « De Paris à Gaza, Intifada ! »
Aujourd’hui, c’est important pour les plus jeunes d’entendre ce que tu viens de dire c’est-à-dire que le GUD se disait pro-palestinien par antisémitisme.
Il y a une longue histoire de défense, devant ces mobilisations. Et le premier Européen qui meurt en Palestine, c’est un fasciste : c’est un Belge qui va s’engager aux côtés de la mouvance indépendantiste. Je n’ai évidemment pas que les Palestiniens..bref.
Bien sûr, bien sûr, on est entre nous.
Un endroit où on ne va pas m’accuser de n’importe quoi. Aujourd’hui, Marine Le Pen prend fait et cause sincèrement pour Israël. Ce n’est pas de la stratégie électorale, pour moi elle prend fait et cause sincèrement.
Ce n’est pas du racisme anti-arabe larvé ?
Si, c’en est, mais ce n’est pas de la stratégie pour gagner des électeurs. C’est l’idée et Éric Zemmour pense la même chose, mais le dit plus clairement que ce conflit est, pour l’extrême droite identitaire, un avant-poste d’une guerre des civilisations. Il y a d’un côté le monde arabo-musulman ce grand tout, sans nuances, qu’ils traitent comme ça qui veut envahir l’Occident, et en face, il y a l’Occident, l’Europe, la civilisation. Ça a été théorisé notamment par Dominique Venner, grand penseur identitaire français d’extrême droite, qui a théorisé ce choc. Il faut comprendre qui est Dominique Venner pour comprendre où en est Marine Le Pen. Et le conflit israélo-palestinien, pour eux, c’est l’Occident, Israël, la civilisation, les gens développés, face aux hordes barbares. C’est un avant-poste de cette guerre. Il faut les soutenir absolument, totalement dans ce combat, parce que ce combat qui se mène là-bas, ils pensent qu’il va se mener, de manière plus forte, dans les années à venir, en France et en Europe dans leur ensemble. Et c’est pour ça qu’elle soutient Israël : parce qu’elle est dans cette logique de choc des civilisations.
Il y a énormément de réactions dans le chat. Pauline est en train de les thématiser. Il ne faut pas hésiter à mettre non seulement les questions, mais aussi les commentaires ou les informations les plus saillantes. Il y a du boulot aujourd’hui. Donc, ça, c’est Marine Le Pen. Question du chat : son programme social ou annoncé, affiché comme social quand tu le décortiques, tu le décryptes comment ?
C’est assez compliqué de répondre à ça, parce que c’est un peu… le programme du RN, c’est assez foutraque. D’abord, parce qu’ils ne pensent pas qu’ils vont être élus sur un programme. Ils pensent qu’ils vont être élus sur quelques grandes lignes de force, quelques grandes valeurs, et que le reste sert soit à ramasser, de manière clientéliste, ici ou là, des clientèles, soit à déminer des choses qu’on leur reproche. C’est d’ailleurs pour ça que la posture sur l’Europe du RN, pour moi, ne dit pas grand-chose de ce qu’ils pensent réellement et ce qu’ils pensent réellement sur le sujet, je ne suis pas sûr. Ensuite, parce qu’ils n’ont pas été aux affaires au niveau national en France. Donc qu’est-ce qu’on peut faire ? On peut regarder ce qu’ils font concrètement au niveau local. Ce qu’on voit au niveau local, c’est que toutes les mairies tombées aux mains de l’extrême droite font une politique clientéliste, ce qui est l’opposé même de la démocratie. Contrairement à ce qu’ils prétendent une « démocratie populaire » où le peuple aurait enfin la parole dans les faits, c’est une kleptocratie. Les villes sont vraiment gangrenées. Il y a un livre qui est sorti sur David Rachline…
Il y avait une question : « Que penses-tu du livre Les Rapaces ? » Je crois que c’est Camille son prénom Vigogne je manque à tous mes devoirs, puisqu’elle vient Au Poste à la fin du mois.
Je ne l’ai pas encore terminé. Très honnêtement, après ce que j’en ai lu, ça me semble assez bien, vraiment fouillé, et il y a plein de choses intéressantes.
C’est donc le maire de Fréjus.
Ancien directeur de campagne de Marine Le Pen, qui, avant ça, vient de ce qu’on avait raconté et qui nous a valu quelques petits soucis avec le RN c’est un ancien de chez Alain Soral, qui a commencé sa vie politique à la fois au FN et chez Soral, dont il était un grand fan. Donc merci pour eux, droit dans ses bottes, contre l’antisémitisme… voilà. Et une fois arrivé au pouvoir, il s’est coulé et c’est ce qu’elle raconte assez bien dans ce livre il s’est coulé dans le moule corrompu. Oui, c’est-à-dire qu’il est arrivé là parce que la ville souffrait de clientélisme et de corruption, et que les gens ont dit : « On en a marre, dégageons le précédent, il est trop maqué avec les riches du coin. »
Il est trop maqué avec les riches du coin, avec les mecs pourris du coin qui corrompaient le précédent. Il est arrivé, il s’est remis à la place, il a signé les contrats avec les mêmes mecs, il a acheté les mêmes, il a reçu les mêmes montres, et voilà. Et c’est l’endroit où on va faire la fête. Et d’ailleurs, ce qu’on apprend que je ne savais pas, par exemple c’est que Bardella, qui est quand même le boss du parti, le jeune Jordan Bardella, eh bien Bardella, quand il a envie de faire la fête, il va là-bas. Il profite des joies du coin où il se fait rincer : il va à l’hôtel, il ne paye pas, il va en boîte, il ne paye pas, tout ça offert par les hommes d’affaires du coin qui, pour obtenir les marchés publics, arrosent l’extrême droite locale. Et voilà, c’est sale.
Donc voilà, Camille sera avec nous à la fin du mois pour détailler son bouquin.
Mais effectivement, c’est un super bouquin. Il dit quelque chose de doux : ce qui risque d’arriver si Marine Le Pen arrive. C’est-à-dire que d’abord, il faut quand même se poser la question : qu’est-ce qui se passe si Marine Le Pen arrive ? Je n’aime pas trop cet exercice de politique-fiction, mais je vais quand même me prêter au jeu. Il y a deux choses : d’abord, il faut savoir que quand le FN arrive au pouvoir quelque part, c’est toujours tout un clan, parce qu’ils se sont construits dans l’adversité réelle. Quand on sait ce qu’est être FN depuis 20 ans, c’est être traité de raciste pas pour rien, quand même d’avoir subi tout un tas de trucs et de se sentir « nous contre eux » en permanence. Donc, quand ils arrivent au pouvoir, ils ont un sentiment de revanche. Et celui qui est mis en avant, il est arrivé là parce qu’il a, avec lui, tout un tas de gens à qui il doit quelque chose, et qui sont aussi des compagnons de route. Pourquoi Marine Le Pen, alors qu’elle est dans une démarche de normalisation absolue, ne rompt-elle pas avec tout un tas de radicaux ? Je pense aux anciens du GUD anciens qui retournent aux manifs, qui n’ont jamais tourné la page.
Tu penses à Loustau, à Châtillon ?
Exactement. Qui ont des contrats à plus d’un million d’euros au Parlement européen avec le groupe du FN comme l’avait révélé Le Monde le groupe Identité et Démocratie, dont Marine Le Pen est membre au Parlement européen. Quand on met aussi tous ces gens, des radicaux qui siègent dans les instances du parti, il y a encore tout un tas d’anciens à qui elle confie des rôles clés. À un moment, pendant une campagne, elle avait dû quitter la présidence du parti, et elle avait voulu nommer un mec qui avait sorti des propos négationnistes. Il se passe toujours ça : elle ne se débarrasse pas de ces gens-là, parce qu’il y a cette fidélité.
Il y a un député dont la presse a révélé récemment qu’il avait tenu une librairie…
Oui, on avait fait une longue enquête quand il est arrivé. Et oui, il a été condamné pour des faits de violence. Il avait tenu l’Antinéa, une librairie qui vendait des livres négationnistes. Et on avait publié en ligne des montages photos d’un niveau d’islamophobie abject des trucs pornos des pires forums d’extrême droite, les 18-25 de Jeuxvideo.com. C’était ça, ce qu’il y a à l’Assemblée nationale : ce mec-là. Je ne veux pas rentrer dans les détails, c’est vraiment sordide, mais ce mec-là est député.
Mais pourquoi tu dis que Le Pen n’arrive pas à se défaire de ces gens-là ? C’est pour des raisons financières ? Pour des raisons de proximité amicale ou politique ?
C’est une somme de plusieurs raisons. D’abord, ce que m’a dit un cadre du Rassemblement national quand je lui ai posé la question : « Pourquoi vous les gardez, franchement ? Qu’est-ce qu’ils vous apportent ? Des mecs qui savent faire des flyers ? Il y en a d’autres quand même. » Il m’a répondu : « Tu sais, quand tu fais de la politique, t’as toujours besoin de gens prêts à prendre les sales coups pour toi. » Il y a quand même besoin de mecs pour faire les saloperies en pensant à toi. Première chose. Deuxième chose : ce sont des amis de trente ans, voire plus pour certains. Marine Le Pen les rencontre à la fac pour certains les Gudards pour d’autres, ce sont des amis de son père. Et enfin, à tous les niveaux du RN, on va sortir une enquête dans les prochaines semaines sur les liens entre le RN et tout un tas de groupuscules violents, dissous, etc. On en a pointé plein, on en a découvert plein. Pourquoi ? Parce qu’ils viennent du même creuset. Il y a un moment : comment dire à des militants de base, « écoute, maintenant on est le RN, on a des cravates, il faut couper avec tes vieux copains », quand, en réalité, ils viennent des mêmes milieux ? Quand ils sont arrivés à l’Assemblée nationale, cravate obligatoire. On a demandé à ces députés de dire à leurs potes : « Écoute, le mec avec qui tu traînes, qui est ton copain, celui avec qui tu vas boire des coups, il fait des saluts nazis… Mais vous venez du même endroit, vous êtes encore ensemble. Et maintenant, il faut arrêter de le voir ? » C’est pas possible. Le creuset est le même, le terreau est le même. On a publié une enquête sur un lycée absolument pas anodin, passionnante. Ce lycée, c’est un lycée privé catholique sous contrat, donc financé en partie par l’État, par nos impôts. Dans ce lycée, on trouve une fille de Marine Le Pen…
Notre-Dame d’Orvault ?
Notre-Dame, oui, du côté d’Angers, dans la campagne près d’Angers. Une des filles de Marine Le Pen y est scolarisée, ainsi qu’une fille de Châtillon, donc un ancien du GUD ; des actuels membres du GUD, des gamins, plusieurs fichés S, tout un tas de militants extrêmement radicaux de Riom groupe angevin dissous. Le directeur de ce lycée est un des grands-oncles de Marc de Cacqueray-Valmenier, le boss du GUD actuel. Et en même temps, il est parent du numéro deux du MEDEF, et en même temps le fils ou la fille du patron de Lactalis une très grande entreprise française. Et donc, voilà : tout ça dit qu’il y a un terreau commun. Comment créer une « licence d’académie » dans un tel environnement ? Ce n’est pas juste une coïncidence : c’est un milieu qui vit en vase clos. Ces gens-là se connaissent, leurs enfants se côtoient, les amitiés et les alliances se tissent là. Ce sont des mondes où tout le monde se fréquente : la grande bourgeoisie, l’aristocratie catholique, la vieille droite dure et les radicaux.
Ces gens-là n’ont rien à voir avec moi, mais imagine : aller au conseil d’école et être assis à côté de la prof de la fille de Marine Le Pen, qui est la maman de Jean-Loup, le chef du groupuscule néonazi La Variole dissous définitivement la semaine dernière. C’est un milieu commun. Donc, comment se séparer ? C’est comme si on te disait : « T’as plus le droit de parler à tes parents, à tes gamins ou aux gens avec qui tu as grandi. » Ce n’est pas possible. Le milieu, le terreau, tout est tellement le même qu’elle ne peut pas s’en séparer définitivement. Et même si ça ne tenait qu’à Marine Le Pen, une personne peut s’extraire d’un milieu, mais pas tout un parti. C’est l’ensemble du RN, ou une grande partie du RN, qui baigne dans ces milieux-là. Il en est issu, il est structuré comme ça, il vient de là. Donc c’est impossible qu’elle s’en sépare.
Alors, vous avez lancé StreetPress, et la raison pour laquelle tu es là et on ne va parler que d’extrême droite c’est que vous avez lancé, il y a quelques jours, une plateforme intitulée Riposte extrême droite, plateforme d’investigation collective. On pourrait dire comme ça : vous écrivez que « vous pouvez signaler ici la présence, les actions, les méfaits des groupuscules ou militants d’extrême droite, nous indiquer le nom qu’ils se donnent, les événements qu’ils organisent et nous partager leurs lieux de rendez-vous. Chaque détail compte : un article dans la presse locale qui nous aurait échappé, un simple tag ou même un autocollant sur un lampadaire peut nous permettre d’identifier un groupe et être le point de départ d’une enquête. Et si vous disposez d’images, de documents, d’informations sensibles, vous pouvez nous les transmettre de manière confidentielle et sécurisée. » Vous avez donc ouvert ce site. Est-ce que vous avez déjà reçu des choses ou, pour l’instant, c’est calme ?
Alors, pour l’instant, on a un peu plus de deux cents personnes qui ont participé. Oui, on a reçu des trucs, sans surprise. Alors, je vais mettre de côté les trolls d’extrême droite bon, je leur renvoie un message : il y en a quelques-uns dans le tas, vous pouvez continuer, ça prend moins de temps à nous d’effacer votre participation qu’à vous de la remplir. On clique sur une petite croix, et hop, disparu. Mais on a aussi reçu des choses intéressantes. Je vais donner un petit exemple qui montre bien ce qui m’intéresse. Bien sûr, si quelqu’un a des vidéos, des documents financiers, comptables, ça m’intéresse, ça va sans dire. Mais je vais vous donner un autre exemple : il y a un mec qui nous écrit et nous dit : « Voilà, j’ai lu une de vos enquêtes et je suis tombé sur le nom d’un jeune militant d’extrême droite. Eh bien ce mec-là, j’ai découvert qu’il était d’extrême droite, mais moi j’étais en cours avec lui. Voilà, j’étais juste à la fac et je n’ai pas d’informations incroyables sur son militantisme, mais je sais d’où il vient, sa famille, ses trucs, parce que j’étais à la fac avec lui. Si vous voulez m’appeler, appelez-moi. » Et ça, ce petit truc-là, on ne va pas faire un papier juste là-dessus, mais ça va nous donner un indice pour reconstituer une histoire plus globale. Je parlais de l’exemple de l’autocollant ou du tag : l’autocollant peut nous servir à deux choses. D’abord, on a pour projet de faire une grande cartographie. Il y en a d’autres qui ont été faites j’en profite pour les saluer : Réflexes, qui fait depuis des années un travail qu’il faut saluer, parce que bien sûr, nous sommes en partie les enfants de Réflexes, et il faut reconnaître ce travail-là. Plus récemment, il y avait Pierre Plottu et Maxime Macé, qui sont partis bosser à Libé.
Le mercato du journalisme antifa ! Vous faites une cartographie à la rentrée ?
Oui, c’est la cartographie la plus fouillée à ce jour. Elle regroupe une cinquantaine de groupuscules, publiée dans Libération. Nous, on estime qu’il y en a 150, donc il y en a cent qu’il faut encore documenter. Les stickers, c’est utile : ça nous dit « regardez, il se passe un truc là », et c’est un point d’entrée. Première chose. Deuxième chose : si et c’est notre projet, j’espère qu’on y arrivera cette plateforme est massivement utilisée, imaginons à Valence, je prends cet exemple car j’ai une histoire personnelle avec l’extrême droite de Valence. S’il y a, à Valence, un mec qui nous écrit : « Lundi soir, je suis allé boire des coups avec des copains dans un bar. En sortant, parce que j’étais gay, je me suis fait tabasser par des mecs qui ont tenu des propos qui me laissent à penser que c’étaient clairement des militants politiques d’extrême droite. » Il ne veut pas en dire plus : « C’était telle rue, tel endroit. » Et dans le même temps, un autre nous dit : « Moi, je connais bien Valence, et dans telle rue où j’habite, il y a toujours des gars de tel groupe. Et ils fréquentent le bar d’à côté. » Ça, ça nous donne un indice solide pour enquêter. Peut-être qu’on pourra identifier les mecs, montrer des photos à la victime et reconstituer des choses. C’est ce qu’on fait par ailleurs dans plein d’affaires : parfois, on identifie des auteurs d’agressions parce qu’on recoupe le lieu, les visages, les moments, et on peut présenter des images à des témoins pour confirmer. Donc, cette plateforme, c’est ça : un moyen de faire remonter des signaux faibles, d’amorcer des enquêtes, de nourrir la cartographie, mais aussi de faire de la veille. Si tu permets, je vais raconter comment est née cette idée.
Vas-y. Je me permets d’autant plus qu’il faut que j’aille éteindre une petite musique de fond que j’ai laissée, semble-t-il. Mais je t’écoute, et après j’aurai plein de questions.
C’est toujours bien, j’aime bien parler avec un petit fond sonore. Je vais vous raconter comment est née cette idée, ça permettra de faire un coucou aux copains. On avait un peu l’idée de faire ça depuis longtemps, mais sans que ce soit très clair, sans que ce soit très formalisé, très structuré. Et puis j’ai été invité par une association qui s’appelle Vox Public avant l’été. C’est une association qui aide d’autres associations, qui aide les collectifs de terrain. Il y avait dans la salle une cinquantaine de représentants de structures locales : des plannings familiaux, des centres d’accueil pour demandeurs d’asile, des militants d’Attac, plein de gens engagés localement sur des thématiques sociales. Et tous étaient confrontés, à leur échelle, à l’extrême droite. Je me souviens des gens du planning familial de Bordeaux qui me disaient : « Ouais, on a des problèmes, on ne sait pas exactement qui c’est, mais on sait que l’extrême droite vient nous emmerder régulièrement. » Des gens de CADA (centres d’accueil de demandeurs d’asile) disaient : « Oui, on a des menaces, des manifs, des types qui viennent, mais le problème, c’est que personne n’en parle. » À Paris, quand il se passe quelque chose, il y a les médias ; mais dans nos coins, tout le monde s’en fout. Quand ça arrive, au mieux, la presse locale fait un huitième de page, puis c’est oublié. Et encore, s’il n’y a pas un passage à tabac, ça ne remonte pas au niveau national. Et même quand il y en a un, ce n’est pas sûr qu’il y ait plainte, ni suite. Donc, ces gens ne savent pas à qui ils ont affaire, comment réagir, comment se protéger. Il y a un vrai manque d’information. Vox Public m’avait invité à faire une cartographie un peu théorique de la droite : représenter les familles, leur histoire, les thématiques sur lesquelles elles se mobilisent. Et j’avais appris beaucoup de choses parce qu’il y avait des récits locaux terrifiants : des drapeaux LGBT brûlés, des vitres pétées, des autocollants collés sur des domiciles (« on sait où tu habites »). C’est violent, c’est de l’intimidation. Et je me suis dit : on manque d’un outil de recension, de visibilité, et de solidarité. Parce qu’à terme, j’aimerais que cette plateforme serve aussi à fédérer des gens, à créer des liens. L’idée, ce n’est pas seulement de signaler : c’est de relier. On veut, plus tard, produire un manuel de riposte, collaboratif, fait d’expériences locales. Ce sera : « Voilà, on a eu ce problème, voilà comment on a réagi, ce qui a marché. » Et mettre tout ça côte à côte, pour aider d’autres à faire pareil.
C’est très fort. Et après ?
Après, moi, j’aimerais qu’on sorte de Paris et qu’on aille raconter tout ça ailleurs. Qu’on fasse des tables rondes à Hénin-Beaumont, dans le Var, à Fréjus, à Perpignan, qu’on aille voir les militants locaux qui résistent et qu’on en discute avec eux. Qu’on se mette sur le terrain, qu’on tisse un réseau citoyen et journalistique, qu’on ne soit pas juste une tour d’observation.
Je vais me faire l’avocat du diable. Est-ce que demander aux gens de dénoncer leurs voisins, c’est une bonne chose ? Jusqu’où est le curseur ? Parce que demain, d’autres pourraient faire pareil avec l’extrême gauche. Où est la morale ?
C’est une question complexe, et on se la pose. La différence, c’est le filtre journalistique. Le journalisme, c’est une méthode, une éthique, des lois. Nous, on s’y soumet. On ne rendra jamais publiques les données brutes : elles sont vérifiées, croisées, filtrées, contextualisées. Et on ne dit pas tout. Par exemple, dans le livre que j’ai coécrit avec Romain D’Angelo sur Alain Soral, on avait recueilli plein d’informations, certaines relevant de la vie privée : on ne les a pas publiées. Même si c’est un antisémite notoire, on ne balance pas tout. Il y a une limite éthique qu’on ne franchit pas. On nous le reproche parfois, mais on ne donne pas tous les noms, pas les adresses. Quand je parle de Marc de Cacqueray-Valmenier, je dis qu’il vit dans une maison cossue dans les Hauts-de-Seine, mais je ne donne pas l’adresse. Je ne veux pas créer des chasses à l’homme. Je suis là pour faire du journalisme, avec un engagement antifasciste assumé, oui, mais dans le cadre de la loi.
Donc, en fait, vous faites un travail de civisme.
Exactement. Et ce cadre juridique, c’est ce qui nous protège et protège les gens. Par exemple, quand on a récupéré des listings de militants ou de soutiens, on ne les publie jamais tels quels. On ne parle que des faits d’intérêt public : ceux qui ont une activité militante ou politique publique. C’est la différence entre du renseignement sauvage et du journalisme.
Mais c’était aussi une façon de te faire parler de ton boulot. En réalité, ces questions, je voulais te les poser. Par exemple, StreetPress, vous publiez beaucoup d’articles avec des photos et des vidéos. Certains, parce que ce sont des fuites les Fafs Leaks dont tu parlais mais ça fait bien plus longtemps que vous travaillez là-dessus. Et je me suis toujours posé une question : la plupart des photos sont anonymisées, c’est-à-dire que les visages sont masqués, sauf parfois quand il s’agit du personnage principal qui est devenu un personnage public. Avec cette difficulté : il est très difficile de savoir à quel moment quelqu’un devient public. Mais ça, c’est vieux comme l’histoire de la presse. Ces photos, c’est vous qui floutez ? Ou c’est parfois, sur les boucles Telegram, les mecs qui se floutent eux-mêmes ?
Les deux, mon capitaine.
Tiens, ça me plaît, ça me plaît, adjudant !
Ça vient refiler le mauvais coton… Alors, il faut savoir qu’il y a plein de photos qu’on utilise qui sont des photos de propagande parce qu’il faut appeler un chat un chat. Quand on va sur Ouest Casuals, la chaîne Telegram de la mouvance néofasciste en France, partagée entre les principaux groupuscules, ils postent eux-mêmes leurs actions. C’est de la propagande. Déjà, nous les rediffuser, ce n’est pas les trahir, c’est documenter leur mise en scène. On peut nous reprocher, dans notre camp, de relayer de la propagande, c’est un autre débat celui de la spectacularisation des milices fachos.C’est un vrai sujet. Mais, en tout cas, ces photos-là, elles sont rendues publiques par leurs soins. Ensuite, nous, on floute une partie des choses. Le droit fixe des limites, et je trouve ça bien. Parce que la morale, c’est mouvant ; le droit, lui, c’est un cadre. Il évite qu’on s’emballe. Des fois, on pense incarner la justice, la raison, mais il faut un cadre extérieur, sinon on dérape. Et le droit, il nous dit : attention, là, t’empiètes sur la vie privée.
Il y a le filtre de la circulation, de la copie, il y a l’enquêtrice ou l’enquêteur, le journaliste qui fait son travail, puis le chef de service. Vous avez des rituels, des validations. Donc il y a déjà des filtres. Et ensuite, vos juristes, vos avocats. Ce que je veux dire, c’est que c’est un métier, en réalité.
Exactement. À chaque enquête, c’est filtré, c’est trié. On a en tête les règles de droit. Des fois, j’ai des conversations enflammées avec Valentine, notre avocate. Je lui dis : « Tu fais chier ! » Elle me répond : « Ce n’est pas moi, c’est la loi. Tu peux publier si tu veux, mais si tu le fais, on va perdre au tribunal. » Et même quand on gagne, ça coûte de l’argent ; alors, quand on perd, n’en parlons pas. Donc, on fait attention. Et sur le floutage, il y a plusieurs cas : parfois, pour des raisons juridiques (mineurs, par exemple) ; parfois, pour des raisons humaines.Quand on a bossé sur la Division Martel, c’est des jeunes néonazis, certains étaient mineurs. Donc on floute. D’autres ont 18 ou 19 ans. Ils font des saloperies, mais ils ont 19 ans. Peut-être que je suis naïf, mais j’aimerais qu’ils s’en sortent, qu’ils changent de vie.Je racontais cette anecdote il y a deux jours : c’était la soirée StreetPress au Point Éphémère. La soirée débute, je parle avec un type, et trois gamins viennent me voir : « On est fans, Mathieu, on veut une photo ! » Je les regarde, crâne rasé, Fred Perry, 18 ans… Je me dis : « Ça sent pas bon. » Je leur dis : « Pas de selfie, on cause d’abord. » Je les mets à l’écart, je discute. Un peu plus tard, avec Christophe (mon collègue qui bosse sur l’extrême droite), je lui dis : « Va voir le petit là-bas, celui avec le Fred Perry, il est bizarre. » Il y va. Résultat : c’étaient des types de la Division Martel.On les a vus partir vexés, et, plus tard, on a retrouvé sur leurs réseaux des photos d’autocollants qu’ils avaient collés à la sortie de notre soirée. Bref, ils voulaient « garder le trophée ». Moi, je leur ai juste dit : « Les gars, j’espère sincèrement que dans trois ans, vous aurez tourné la page. » Je ne vais pas les haïr, ce sont des gamins.
Donc il y a une forme de droit à l’erreur, notamment pour les plus jeunes.
Oui, enfin, le droit à l’erreur… J’aimerais surtout qu’ils ne la fassent pas, cette erreur-là. Mais je ne veux pas en faire des ennemis à vie. Je ne veux pas les figer. Je ne mets pas un tampon sur le front de quelqu’un à 19 ans pour dire : « Voilà, tu es néonazi pour toujours. » Je garde un mince espoir que certains changent.
Revenons à Marc de Cacqueray-Valmenier. Il est donc le patron du GUD aujourd’hui, et vous avez sorti une grosse enquête sur lui. Qu’est-ce que tu peux en dire ? Quelles sont vos relations avec lui, si vous en avez, et surtout, quel poids il a ?
C’est beaucoup de questions ! Qu’est-ce que je peux en dire ? Marc de Cacqueray-Valmenier vient, comme son nom l’indique, d’une famille noble qui remonte au XVe siècle. Et c’est une famille qui revendique sa noblesse, pas juste un nom hérité. C’est une famille où on a eu des branches à droite, voire très à droite. Son père a probablement été à l’Action française on met du conditionnel, mais plusieurs sources le disent. Il a un grand-oncle qui a été abbé de Civitas, mouvement antisémite catholique intégriste récemment dissous. Il a un petit cousin candidat RN, un autre oncle qui dirigeait le lycée catholique dont on a parlé, où sont scolarisés de nombreux militants d’extrême droite. Bref, c’est une lignée d’aristocrates catholiques, entre clergé et armée.Il commence, lui, à l’Action française. Mais il trouve que c’est trop mou. Il bascule vers le GUD. Et d’ailleurs, un sociologue, Casadesus, a mené une étude incroyable sur l’Action française : il a passé un an avec eux, sans se cacher, observant leurs mobilisations, leurs lectures, leurs soirées, leurs rites. C’est passionnant. Il a suivi, au moment où Marc passait de l’AF au GUD, cette bascule idéologique. Marc, lui, devient vite fasciné par le GUD. Dans un entretien, il dit : « C’était mon rêve. Aujourd’hui, je suis en train d’y entrer. » Et il va devenir le boss. Ce n’est pas un imbécile. C’est un mec qui a fait prépa littéraire, école de management, cultivé, lisant les classiques de la littérature d’extrême droite. Mais pour devenir le chef, ça ne suffit pas d’être lettré : il faut être violent. Et lui l’est. Il va se faire connaître très jeune, il n’a que 25 ans aujourd’hui.
C’est très jeune.
Oui. Au moment des Gilets jaunes, il a 20 ans. Il attaque le cortège du NPA, balance des barrières sur les militants. À l’Arc de Triomphe, il va au carton. Il sera condamné pour ces violences, c’est sa première condamnation.
Il faut rappeler que le 1er décembre 2018, le matin, les fachos viennent autour de la flamme, entonnent la Marseillaise. Puis, dans la journée, les antifas les délogent. Ce jour-là, il y a eu une bagarre très violente autour de l’Arc de Triomphe, peu racontée, où l’extrême droite a été particulièrement brutale. Et, dans les semaines suivantes, les antifas vont les chasser du mouvement. C’était un épisode clé.
Exactement. Et c’est dans ce contexte que Marc se forge un mythe. Il dira plus tard : « Nous avons fait ce qu’aucun faf n’a fait depuis quinze ans : attaquer le QG des antifas parisiens. » Puis il partira au Haut-Karabakh, entre Arménie et Azerbaïdjan, où il combat quelques semaines. Ce conflit excite beaucoup l’extrême droite, perçu comme un affrontement entre chrétiens et musulmans. Il se fantasme « croisé ». Il y a même une procédure judiciaire ouverte contre lui pour participation à un conflit armé étranger.
Justement, je n’ai pas oublié mes questions. Il faudra quand même que tu nous dises ce qu’est le GUD. Mais tout à l’heure, Brigades Pinelli disait : « Je ne suis pas d’accord avec M. Molard quand il dit que le GUD ne va pas sombrer dans le terrorisme. Marc de Cacqueray-Valmenier est quand même parti au Karabakh et il est pote avec Azov. Le pas à franchir n’est pas immense. »
D’abord, j’espère que j’ai raison. Non pas pour mon ego, mais parce que je ne souhaite à personne de basculer dans le terrorisme. Moi, je pense qu’ils peuvent tuer, mais pas qu’ils sont dans une logique terroriste. Ce n’est pas la même chose. Il y a eu le meurtre d’un rugbyman en plein Paris, à dix jours d’une présidentielle, par deux militants du GUD : Loïk Le Priol et Romain Bouvier. On nous a dit que c’était un crime crapuleux. Pour moi, c’est faux : c’est un crime raciste et politique, mais pas terroriste au sens de vouloir terroriser la société. Ils sont dans la violence, pas dans la stratégie de terreur. Ce n’est pas la même nature. Et quand on regarde leurs parcours, ce sont des bagarreurs, pas des idéologues du chaos. Cela dit, peut-être que je me trompe. Je ne lis pas l’avenir, je me base sur ce que je vois.
Pourquoi parle-t-on autant du GUD ? Quelle est son importance réelle ?
C’est avant tout une importance symbolique. C’est un groupe parisien, ancré à Assas. Au départ, c’est un syndicat étudiant le Groupe Union Défense. Une résurgence des mouvements fascistes dissous avant la création du FN. Le GUD a commis des violences tout au long de son existence. Il disparaît, revient périodiquement, renaît sous d’autres noms. Il a une charge mythique énorme pour l’extrême droite. Quand Marc de Cacqueray-Valmenier recrée le GUD, il est à la tête de sa propre bande : les Zouaves Paris. C’est eux qui attaquent les militants de SOS Racisme au meeting de Zemmour à Villepinte. Ils seront dissous après cet épisode. Mais la dissolution, c’est juste un changement de nom. Il reprend le label GUD parce que c’est une marque, une filiation. Et surtout, il obtient la bénédiction des anciens Loustau, Châtillon, les vieilles figures du GUD des années 80-90.
Resituons : au meeting de Villepinte, Zemmour parle. À un moment, dix militants retirent leur veste et apparaissent avec des tee-shirts antiracistes. Ils se font immédiatement tabasser par des Zouaves. Les caméras officielles ne montrent rien, mais d’autres images sortent : on voit la violence. Ce jour-là, Zemmour devient aux yeux du public le candidat de la violence. Et, paradoxalement, ça aide Marine Le Pen, qui paraît plus « respectable ».
Exactement. Cette séquence montre tout : la brutalité des Zouaves, leur rôle central, et la manière dont ils nourrissent, malgré eux, la stratégie de dédiabolisation du RN. Après Villepinte, les Zouaves sont dissous, mais ils réapparaissent ailleurs. Reprendre le nom GUD, c’est obtenir une légitimité : celle d’une tradition. Et quand on reprend ce nom, il faut l’accord des anciens. Ils le reçoivent, avec l’aval de Châtillon et Loustau les amis de Marine Le Pen. Et aujourd’hui, Marc de Cacqueray-Valmenier n’est plus juste le chef d’un groupe de baston. Il est devenu une figure fédératrice de la nébuleuse néonazie. Autour de lui gravitent des dizaines de microgroupes : Division Martel, Variole, Mesure, Bastion social reconstitué… Il les coordonne informellement. Quand il lance un appel, ils répondent. Je vais donner deux exemples : 1 La manifestation du 9 mai, très médiatisée, où des dizaines d’hommes en noir défilent au pas, cagoulés, au son de slogans nazis dans Paris. C’était organisé dans son sillage. 2L’affaire dite du projet de ratonnade « France-Maroc » pendant la Coupe du monde. Des néonazis, venus de Rouen et Paris, prévoient d’attaquer des supporters marocains. Quarante types réunis dans un bar, armés. C’est Marc de Cacqueray-Valmenier qui envoie le message d’appel : « Rendez-vous là. » La police les intercepte avant qu’ils agissent.
Il y a eu un procès, je crois, et un non-lieu généralisé ?
Oui. En droit, c’est normal : la procédure policière était viciée. Les agents n’étaient pas compétents territorialement. Il fallait une réquisition du parquet pour le contrôle d’identité, et ils ne l’avaient pas. Résultat : nullité. Les prévenus bénéficient du doute. Mais, sur le fond, on sait très bien ce qu’ils allaient faire.
On peut dire, en résumé : le droit a été respecté, mais la justice s’est empressée de le rendre.
C’est bien dit. Et c’est souvent ça.
Sur la spectacularisation : on vous reproche parfois, à StreetPress, d’utiliser la même grammaire que l’extrême droite vidéos chocs, montages percutants, etc. Est-ce une critique que vous prenez en compte ?
Oui, bien sûr. Et elle n’est pas fausse. On s’interroge beaucoup là-dessus. Mais il faut revenir à ce qu’est StreetPress. C’est un média populaire, au sens noble : populaire, c’est-à-dire lu par des gens qui ne lisent pas Le Monde. Quand on a créé StreetPress, l’idée, c’était de faire du journalisme accessible, exigeant mais vivant, pas un truc d’entre-soi. Alors oui, on fait des titres qui accrochent, des vidéos dynamiques. Ce n’est pas pour singer l’extrême droite, c’est pour capter l’attention dans le flot. On ne ment pas sur le fond. On attire avec la forme. Et c’est une ligne de crête : si on va trop loin, on tombe dans le racolage ; si on reste trop sobres, on disparaît.
Et franchement, je n’ai jamais lu de papier chiant dans StreetPress.
Merci ! Mais crois-moi, on en a écrit quelques-uns.
Qui a créé StreetPress ?
C’est Johan Weisz. Il a fondé StreetPress il y a treize ans. Et il est toujours là. C’est important : un patron qui reste journaliste. C’est un média indépendant. Pas d’actionnaires industriels, pas de pubs de luxe. On vend une seule chose : de l’information. Johan vient d’une école de commerce, mais il bossait aussi dans des médias communautaires bénévoles. Et un jour, il a décidé de lancer un média jeune, engagé, sans capital. Il a emprunté dix mille euros pour refaire sa cuisine. Parce que la banque refusait un prêt pour créer un média, mais acceptait un crédit conso pour refaire une cuisine. C’est dire la société dans laquelle on vit. Patrick Weil lui a prêté une chambre de bonne : ça a été le premier local de StreetPress. Patrick est toujours actionnaire symbolique, sans jamais avoir touché un centime. C’est ce genre de compagnonnage qui a fait le média. Et on a toujours eu une règle : ne pas être déficitaires. Pas de déficit, pas de dépendance.
Et aujourd’hui ?
Aujourd’hui, on est une petite PME. Chaque année, on grandit d’un ou deux salariés. On vit grâce aux dons 30 % de nos revenus, aux fondations (30 % aussi), et au reste, des prestations pour des assos, des ONG, de la vidéo, du documentaire. C’est notre équilibre. Les dons sont vitaux. Sans ça, on serait morts.
Donc vous êtes sur un modèle 100 % sans publicité ?
Oui, on n’a pas d’annonceurs. C’est pas par posture, c’est juste qu’aucune marque ne veut s’associer à nos sujets. Trop anxiogène, trop politique. YouTube nous démonétise presque tout. Dès qu’on met “extrême droite” dans un titre, c’est interdit aux moins de 18 ans, donc invisibilisé. L’algorithme nous étouffe. Résultat : on survit grâce aux lecteurs.
C’est le prix de l’indépendance.
Exactement. C’est dur, mais c’est la seule voie.
On va revenir sur l’extrême droite, mais tout à l’heure, tu parlais de Jo, votre fondateur, et j’ai complètement oublié de dire à Euryale, Pauline et tous ceux qui reçoivent des piges Au Poste que, en réalité, le modèle des contrats, ils viennent de StreetPress. C’est Jo qui m’a filé un sérieux coup de main au début, quand on s’est dit : « Merde, il faut professionnaliser ce bordel ! » Je l’ai appelé, et il m’a répondu tout de suite. C’est un mec toujours dispo, je l’en remercie. On va revenir à l’extrême droite, mais restons sur la presse. Vous aviez lancé avant les élections de 2022 une newsletter, la FAF, qu’on relayait régulièrement.
Et t’étais le seul à l’appeler la FAF ! Elle s’appelle juste FAF, comme ça.
Oui, mais j’y arrive pas, faut que je mette un article, ça m’arrache la gueule sinon !
Elle s’appelle FAF, c’est tout. Et ça me va bien, ça me fait rire.
Bon, alors cette newsletter FAF, vous l’aviez lancée pendant la campagne présidentielle.
Oui, c’était hebdo à l’époque, pendant toute la campagne. On pensait l’arrêter après dix mois, mais elle a cartonné. Aujourd’hui, elle a 40 000 abonnés, avec entre 30 et 50 % de taux d’ouverture à chaque envoi. Elle est gratuite il suffit de laisser un mail et on y consacre beaucoup de boulot.
Mais depuis, Libération et Mediapart ont lancé leurs propres newsletters sur l’extrême droite : Frontal pour Libé, Le Bloc pour Mediapart. C’est une coïncidence ou vous les avez inspirés ?
Je pense qu’on les a un peu bousculés, et tant mieux ! Je ne le dis pas avec amertume. Quand on a lancé FAF, on s’était dit : « On fait ça pour dix mois. » Et puis ça a pris. On a créé un format lisible, clair, accessible, documenté. On voulait casser le côté solennel du traitement de l’extrême droite : en parler avec rigueur, mais sans langue de bois, sans lourdeur. Et ça a plu. Alors forcément, ça a donné des idées. Libé a monté Frontal, avec Pierre Plottu et Maxime Macé deux journalistes qui avaient bossé sur FAF comme pigistes avant d’être embauchés là-bas. Franchement, je suis ravi pour eux. C’est une super nouvelle pour eux et pour la presse. Pareil pour Mediapart, avec Le Bloc. Plus on est nombreux à bosser sur ces sujets, mieux c’est.
Tu ne ressens pas ça comme une concurrence ?
Non, pas du tout. Les gens nous disent souvent : « Oh là là, ils vous ont piqué votre créneau ! » Mais on n’est pas dans un marché, on est dans un combat. Le but, c’est que ces infos circulent. Si demain, on est submergés de gens qui bossent là-dessus, tant mieux. Ça voudra dire que la presse prend enfin le sujet à bras-le-corps. On se parle avec les collègues de Libé et Mediapart. On se file des coups de main, on se prévient sur certains sujets, parfois on se partage des documents. Il y a de la confiance. Si trois médias de gauche font chacun un travail d’investigation sérieux sur les fachos, c’est tout bénef pour la démocratie.
Je suis d’accord. Et Libé a quand même eu le mérite d’embaucher quatre journalistes à plein temps pour suivre l’extrême droite. C’est rare et courageux, surtout pour un journal déficitaire.
Exactement. Il faut le saluer. Parce que ça coûte cher, d’embaucher sur des enquêtes longues, peu “bankables”. Et Mediapart aussi fait le taf. Le Monde, eux, travaillent sur le sujet surtout en période électorale. Mais globalement, pendant des années, les rédactions ont laissé tomber ce champ. Il n’y avait plus qu’Abel Mestre et Caroline Monnot, au Monde, avec leur blog “Droite extrême”, qui tenaient la veille. Pendant dix ans, ils étaient seuls. Le reste des médias regardait ailleurs. Moi, j’ai fait un stage au Nouvel Obs pendant mes études : le journaliste qui couvrait l’extrême droite… couvrait aussi les Verts ! C’était un demi-poste. Ça en dit long. L’extrême droite, dans les rédactions, c’était le sujet qu’on refilait aux jeunes ou aux pigistes. Et puis aujourd’hui, comme la menace est devenue évidente, tout le monde s’y remet. Tant mieux.
Et tu penses que c’est un réveil sincère ou un réflexe de panique ?
Les deux. Il y a un vrai réveil, mais tardif. Et aussi une peur : la peur que ça leur échappe. Pendant trop longtemps, beaucoup ont cru qu’en ignorant le problème, il disparaîtrait. Ou qu’en “dédiabolisant” Marine Le Pen, elle perdrait de sa radicalité. C’est l’inverse qui s’est produit.Aujourd’hui, il y a un début de sursaut. Libé et Mediapart font ce qu’il faut, et même Le Monde recommence à y consacrer des moyens. Mais il y a eu un grand vide médiatique, un vrai désert pendant quinze ans.
Et selon toi, qu’est-ce qui porte le plus : les enquêtes sur l’argent, sur les violences, sur les liens avec les réseaux néonazis ?
Tout ce qui casse leur narratif. Leur force, c’est leur récit : “Nous, les vrais Français, le peuple contre les élites.” Il faut briser ce récit. Tout ce qui montre leur corruption, leurs magouilles, leur mépris des pauvres, ça marche. Les affaires financières les touchent, car elles détruisent leur image de parti “propre”. Les affaires de violences aussi, car elles rappellent que sous le vernis, il y a toujours la brutalité. Mais il ne faut jamais céder sur les valeurs. Ce que la gauche et une partie des médias a fait, c’est abandonner le terrain des valeurs. La République, la solidarité, l’antiracisme, tout ça est devenu honteux à force d’être caricaturé. Pendant ce temps, la droite et l’extrême droite ont gagné la bataille des mots. Elles ont imposé leur lexique, leur morale.
C’est ce qu’on appelle la bataille culturelle.
Exactement. Et l’extrême droite la mène depuis trente ans. Avec des intellectuels, des revues, des youtubeurs, des think tanks. Pendant que la gauche a déserté le terrain. Elle a honte de défendre ce qu’elle est. Résultat : c’est Zemmour qui parle de la France, Onfray qui parle de la morale, Finkielkraut qui parle de la civilisation. Ils ont occupé l’espace. Mais la bataille n’est pas perdue. Il y a encore des contre-feux, des médias indépendants, des assos, des chercheurs, des artistes. La culture est un champ de lutte. Et nous, journalistes, on doit faire notre part : informer, documenter, et ne pas céder à la peur ou au cynisme.
Tu penses que le gouvernement actuel contribue à cette normalisation ?
Oui, bien sûr. Le macronisme a intégré les idées de l’extrême droite dans son logiciel. Il n’y a plus besoin du RN pour faire du RN : il suffit de regarder la loi immigration ou le discours sur “l’autorité”. En prétendant faire barrage à Le Pen, ils ont banalisé ses thèmes. C’est dramatique. Et en face, la gauche s’écharpe, au lieu d’offrir un horizon.
Tu parlais de la gauche. Qu’est-ce qui, selon toi, empêche aujourd’hui une réponse claire à l’extrême droite ?
Je pense que la gauche a peur. Peur de parler de sécurité, peur de parler d’autorité, peur d’être accusée de “faire du RN”. Résultat, elle a abandonné ces sujets. Mais aussi peur d’assumer la conflictualité. La politique, c’est un rapport de forces. Et depuis vingt ans, la gauche cherche à plaire au lieu de combattre. Elle n’ose plus nommer l’ennemi. Elle a peur de dire que la France est traversée par un racisme structurel, que la police pose problème, que les inégalités explosent. Elle préfère le consensus, la nuance, la technocratie. Pendant ce temps, l’extrême droite avance, tranquille, avec des mots simples, des émotions fortes.
Tu penses à qui, précisément ?
Je pense à toute la gauche institutionnelle. Le PS s’est effondré sur sa trahison sociale, et la NUPES s’est effondrée sur ses querelles d’ego. Mais aussi à certains intellectuels qui, sous prétexte d’“universalisme”, défendent une vision fermée de la société. Résultat : la gauche n’a plus de récit. Il n’y a plus de grand imaginaire collectif. Quand on parle d’écologie, c’est pour dire “il faut faire des efforts”. Quand on parle d’égalité, c’est pour dire “attention à la division”. Personne ne parle de justice, de dignité, de joie collective. L’extrême droite, elle, parle de fierté, d’identité, d’appartenance.
Et du coup, comment tu expliques que des gens qui ne sont pas racistes, qui ne sont pas violents, finissent par voter RN ?
Parce que le RN, aujourd’hui, parle à leurs émotions. Il ne parle pas de fascisme, il parle de sécurité, de pouvoir d’achat, d’autorité. Il offre un cadre, une appartenance. Et puis, il y a une défiance totale envers les institutions, les médias, les partis. Les gens ont l’impression que tout est pourri, que tout le monde ment. Et comme l’extrême droite est encore “en dehors”, elle bénéficie de cette colère. Marine Le Pen fait croire qu’elle est l’alternative, alors qu’elle est le système depuis vingt ans.
Et Zemmour ?
Zemmour, c’est différent. C’est le visage décomplexé du fascisme. Il ne cherche pas à plaire, il cherche à imposer. C’est une droite radicale, obsédée par la pureté. Il dit tout haut ce que Le Pen pense tout bas. Il a perdu électoralement, mais il a gagné idéologiquement. Il a déplacé la fenêtre d’Overton. Aujourd’hui, on peut tenir des propos racistes, islamophobes, misogynes, et être invité partout. C’est ça, son héritage.
Et la gauche radicale ? Ruffin, Mélenchon ?
Je trouve qu’ils n’arrivent plus à parler à tout le monde. Ruffin garde un lien fort avec la France populaire, Mélenchon a une vraie vision, mais leur alliance s’est fracturée. LFI est dans un moment difficile, prisonnière de son image. Pourtant, sur le fond, leurs analyses sont souvent justes. Mais la forme la colère, la radicalité fait peur. On a tellement intégré l’idée que la politique devait être “raisonnable” qu’on a oublié que la colère peut être légitime.
Tu penses qu’il faut retrouver une conflictualité politique ?
Oui, clairement. Le débat public français est anesthésié. On n’a plus le droit de s’engueuler. Tout est lissé. Il faut réapprendre à se confronter sans se haïr. Parce que, sinon, c’est l’extrême droite qui récolte la colère. Et il faut que la gauche arrête de mépriser les colères populaires. Qu’elle arrête de traiter les gens de “beaufs”, de “réacs”, de “fachos”. Il faut aller discuter, écouter, débattre. Mais sans renoncer à nos valeurs.
Et toi, personnellement, t’arrives à garder la foi ?
Ouais. Enfin, pas tous les jours, hein. Mais ouais. Parce que, malgré tout, je vois qu’il y a des résistances. Des gens qui se bougent, qui créent des médias, qui tiennent des Assos, des collectifs, des librairies. Des profs, des éducateurs, des avocats, des artistes, des journalistes. C’est ça, la société. Pas les plateaux télé. Les gens qui bossent, qui s’entraident, qui s’accrochent. Moi, quand je suis fatigué, je repense à une scène. J’étais à Lyon, en reportage. On venait de publier un papier sur un groupe néonazi local. Le lendemain, une prof m’envoie un message : « Merci, parce qu’on avait peur. On n’osait plus en parler, et là, vous l’avez dit. » C’est ça, la raison. Si on éclaire un peu, ça suffit.
Et tu crois que le journalisme peut encore changer quelque chose ?
Oui. Sinon, je ferais autre chose. Je ne crois pas que le journalisme sauvera le monde, mais je crois qu’il peut le rendre moins sale. C’est déjà énorme. Le journalisme, c’est mettre des mots sur le réel, pour empêcher le mensonge de tout recouvrir. C’est aussi une manière de dire : “On vous voit.” Et ça, c’est essentiel.
C’est une belle conclusion.
Merci. Et merci à toi, surtout, pour l’invitation.
Merci à toi, Mathieu Molard, et bravo à toute l’équipe de StreetPress. Riposte extrême droite, c’est en ligne, et la newsletter FAF, c’est tous les vendredis matin. Merci à vous tous dans le chat, vous avez été incroyables. Bonne journée.
