

Féminicides, une histoire mondiale avec Christelle Taraud
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Christelle Taraud est historienne. Elle explore l’histoire d’un corps féminin pensé comme déterminant de l’ordre social et moral, sur lequel s’abat un continuum de violence. Pour Bonjour Colère, la spécialiste du genre et des sexualités en contexte colonial nous raconte l’ouvrage dont elle a dirigé la rédaction : « Féminicides, une histoire mondiale ». La fresque terrible d’un crime analysé comme crime d’État.
« Dans tous les pays du monde, à toutes les époques, des femmes ont été tuées parce qu'elles étaient des femmes. » Féminicides, une histoire mondiale fait dialoguer, peut-être pour la première fois, les travaux des meilleures spécialistes venues de tous les continents. Il est construit sur une approche multiple : pour Christelle Taraud, l’approche scientifique est nécessaire mais pas suffisante, c’est par la conversation, horizontale, sans position d’autorité, qu’on saisit la réalité.
Elle définit cinq expertises à faire dialoguer : scientifique ; militante (les pouvoirs publics collaborant avec leur oppression, les femmes se tournent vers les associations en « première ligne de front ») ; artistique (moyen de communiquer, diffuser) ; journalistique (il reste marginalement un vrai journalisme d’investigation qui sort les affaires) ; et enfin, celle des premières concernées, des survivantes de féminicides.
Dans les années 1970, un premier outil théorique apparaît sous le nom de « fémicide » et désigne le crime de haine misogyne, l’assassinat par un homme d’une femme parce qu’elle est femme. Le concept de « féminicide » lui ajoutera sa dimension collective, structurante : toute la société est engagée dedans. Il sera forgé d’après l’étude du phénomène de disparition massive de femmes à la frontière entre les États-Unis et le Mexique.
Le féminicide n’est pas un crime isolé, pas plus un « fait divers », mais plutôt l’émanation la plus spectaculaire et la plus extrême des forces de violence misogyne qui traversent toute la société – on parlera de « continuum féminicidaire », notion qui décrit le flux de violences que les femmes subissent tout au long de leur vie, qu’elles hiérarchisent entre celles « acceptables » et les violences inacceptables, ce qui discrétise et brouille le caractère structurel et permanent des violences faites aux femmes.
Un crime à tendance génocidaire
C’est un « crime à tendance génocidaire », en tant qu’il vise le « peuple des femmes » dans leur identité, et en tant qu’il a une portée au-delà du meurtre, une portée de spectacle, de message envoyé. En témoignent les sévices et mutilations vastement commis sur les femmes, qu’elles survivent ou non à leur agression, qui démontre la colère et l’acharnement de leurs agresseurs. Selon les époques et les cultures, l’acharnement prend des formes différentes : crémation, mutilations, sévices... mais il est toujours présent.
Dans nos sociétés, on a tendance à penser que ces crimes sont le fait de monstres, de pervers ou de fous. Or, le féminicide n’est pas une marque de déviance de la masculinité, c’est au contraire la preuve éclatante de ce qu’est exactement la masculinité. Le féminicidaire type, c’est Monsieur Tout-le-Monde.
S’inscrivant dans les pas des travaux de l’anthropologue Françoise Héritier, à qui Christelle Taraud se rapporte régulièrement, l’ouvrage se propose d’établir une histoire mondiale du féminicide à travers nombre d’exemples, documentant article après article tous ses aspects - au passage, battant en brèche l’idée que les agresseurs ont un certain profil-type socio-culturel. « Lorsque l’on traite la question du féminicide, on a tendance à rendre certaines catégories de populations plus responsables que les autres », constate l’historienne. De manière analogue à la construction du discours colonial, l’indignation devant un féminicide sera à géométrie variable selon le profil de l’agresseur.
Une hiérarchie des vulnérabilités au féminicide
En ce qui concerne la victime, c’est encore bien plus grave : si toutes les femmes sont susceptibles d’être féminicidées, il y a des populations de femmes plus fragiles - à commencer par les travailleuses du sexe, stigmatisées depuis la nuit des temps et aussi parce que le travail du sexe est traversé par d’autres catégories de discriminations. Pour reprendre les mots de Judith Butler, « il y a des corps que l’on pleure et d’autres que l’on ne pleure pas ». Aussi, bien trop souvent, c’est du côté des victimes qu’on cherche les raisons de la violence, au point que les sociétés occidentales ont eu inscrites dans leur droit jusqu’à très récemment des notions telles que le « crime d’honneur » ou le « crime passionnel », terribles euphémismes pour désigner le meurtre, « l’exécution » de femmes pour ce qu’elles sont.
Féminicides : un crime systémique
Face à cette conception « culturaliste » qui domine, l’enjeu est de rendre évidente la dimension systémique du féminicide, des violences faites aux femmes et de l’assignation de celles-ci à un rôle d’objet, de « véhicule » pour la réalisation de projets d’hommes. En temps de paix comme en temps de guerre, « le corps féminin constitue la première colonie » (Rita Laura Segato). La guerre, qui pousse à l’extrême les dynamiques de domination, occupe une grande place dans le livre. Les violences sexuelles ne sont pas un résultat de la guerre mais une arme à part entière, une stratégie militaire. Le viol opportuniste, initiative d’un seul, existe mais ne dit rien des viols de masse, des viols « génocidaires », comme il s’en est trouvé en Bosnie pendant la guerre de Yougoslavie, ou au Guatemala dans les années 1980, et dans bien d’autres conflits – si ce n’est la totalité – où les femmes captives sont violées, imprégnées, mutilées, empêchées de procréer - et ce faisant, on attaque la communauté ciblée dans sa capacité à se perpétuer.
Il n’y a pas d’exceptionnalité dans le viol de guerre. Le viol est un élement structurel de la guerre elle-même. On est en train de relire de très nombreux conflits à l’aune de cette proposition.
Finalement, le féminicide est autant une histoire de l’assignation des femmes dans les structures du patriarcat, que celle de leur répression quand elles sortent de ce cadre. L’indignation de la société fait apparaître en négatif ces structures-mêmes.
Les femmes n’ont jamais été considérées comme des individus à part entière, pensant et agissant par elles-même et pour elles-même. Elles ont quasiment toujours et partout considérées comme des extensions d’autre chose. Des extensions de leur mari, de leur père, de leur fils, de leur famille, de leur communanuté, nation, race, confession religieuse, etc. Et donc, ce faisant, au travers de leur action, ce qui est jugé n’est pas leur action elle-même, mais ce qui est produit sur ceux avec lesquels elles sont apparentées.
Trois questions clés
Qui sont les autrices et auteurs ayant contribué à l’ouvrage ?
Selon le site de La Découverte, éditeur du livre : « avec les contributions de Gita Aravamudan, Claudine Cohen, Silvia Federici, Rosa-Linda Fregoso, Elisa von Joeden-Forgey, Dalenda Larguèche, Patrizia Romito, Rita Laura Segato, Aminata Dramane Traoré et plus d'une centaine d'autres autrices et auteurs ».
Quand a-t-on commencé à parler de « féminicide » ?
Si le mot a été utilisé depuis le XIXe siècle pour désigner des idées très diverses, la notion actuelle de féminicide est exprimée en 1976 par Diana Russell, lors du Tribunal international des crimes contre les femmes qui s’est tenu à Bruxelles.
Sur quels événements revient « Féminicides, une histoire mondiale » ?
Avec la contribution de 138 chercheuses et chercheurs, l’ouvrage revient sur de très nombreux événements de l’histoire, du Paléolithique jusqu’à nos jours, en passant par les chasses aux sorcières en Europe au Moyen Âge, de l’esclavage et de la colonisation sur tous les continents depuis le XVIe siècle, ainsi que de nombreux conflits armés et génocides modernes.
Transcription de l’émission
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Sources, liens & références

Féminicides - Une histoire Mondiale par Christelle Taraud
: Dans tous les pays du monde, à toutes les époques, des femmes ont été tuées parce qu'elles étaient des femmes. L'historienne Christelle Taraud réunit dans ce livre les meilleures spécialistes mondiales de la question, des œuvres d'artistes et d'écrivaines, des témoignages et des archives... pour comprendre le continuum de violences qui s'exerce contre les femmes depuis la préhistoire. Un ouvrage essentiel et inédit, autant scientifique que politique. Avec les contributions de Gita Aravamudan, Claudine Cohen, Silvia Federici, Rosa-Linda Fregoso, Elisa von Joeden-Forgey, Dalenda Larguèche, Patrizia Romito, Rita Laura Segato, Aminata Dramane Traoré et plus d'une centaine d'autres autrices et auteurs.
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Tribunal international des crimes contre les femmes
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28 juillet 2020 (à 81 ans) Oakland (Californie) États-Unis
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