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Françoise d’Eaubonne, « sale conne » et pionnière écoterroriste

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Transcription de l’émission

Mathilde Larrère
Bonsoir à toutes et à tous, émission spéciale ce soir au poste puisque nous sommes en direct dans une librairie à côté de Notre-Dame et aujourd’hui avec Nora on va cuisiner le taulier !
Nora Bouazzouni
Ah ah ah ah ! Et il y a du monde en face ! Et il y a du monde !
Mathilde Larrère
Et il y a du monde, on ne le voit pas forcément, mais il y à du monde et on va parler !
Nora Bouazzouni
Allez, ouais !
Mathilde Larrère
Il y a 3000 personnes, c’est extrêmement émouvant, selon les manifestants, voilà. Et on va parler d’une sacrée sale conne ! Ouais, Brigitte l’aurait détestée, la D’Eaubonne, il n’y a pas photo. Féministe, pire, éco-féministes, poseuse de bombes, anti-nucléaire, anti carcérale. Elle en impose, elle en parle fort, elle écrit beaucoup, mais purée la sale conne de compèt ! Génial donc on va commencer à te cuisiner et je vais laisser la parole à Nora pour la première question. Merci, chère consœur sale conne bonsoir !
Nora Bouazzouni
Ah ben oui, est-ce qu’il y a, je vais faire un truc de stand-up, est ce qu’ils y a des sales connes dans la salle ? Oui ! Allez ! Voilà, c’est bien ça ! Alors, bonjour monsieur Dufresne !
David Dufresne
Bonjour madame.
Nora Bouazzouni
Vous n’avez pas trop peur ? Un peu. Donnez-moi ça. Qu’est-ce que c’est que ça ? C’est encore un livre. Encore un livre ? C'était Guillaume Meurice ou quoi ? Qu’est-ce qu’il fait ? Ah, il fait tout. Alors, on est là pour ce livre, voilà. « Remember Fessenheim ». Elle est là, la couverture Regardez si on me voyait écrit par le taulier d’auposte, David Dufresne, qui est un livre qui parle de cette sale conne que tu viens présenter, Françoise d’Eaubonne, qui se trouve être ? C’est dingue ! Mais c’est incroyable, la grand-mère de David Dufresne.
Mathilde Larrère
Est-ce que « la salle connerie » est héréditaire ?
Nora Bouazzouni
Oh ! Eh bien on va le découvrir tout de suite, avec un quiz. Non je rigole, ce n’est pas vrai. Alors, bon, moi j’ai une première question. En plus j'étais chez ma psy tout à l’heure, donc ça tombe bien. Eh vous avez vu, moi qu’est-ce que je vais pas… Parce que nous en faisons juste pour vous raconter quand même. En fait, moi je vais dire à David, Eh mais tu ne veux pas venir faire une contre-interview en fait ? Il avait dit, ah je ne sais pas, ça fait bizarre. J’en ai parlé à ma fille, elle m’a dit, mais grave !
Mathilde Larrère
Moi j’avais dit…
Nora Bouazzouni
Pas contre interview parce que vraiment ce serait bien et donc j’ai dit à Mathilde et il a dit il a dit ouais je sais pas elle m’a dit pff t’inquiète et on l’a convaincu voilà parce qu’on est très fortes et on dit ça les sales connes voilà donc j' avais une question David est ce que on écrit sur sa famille pour éviter c’est pour toi oui c’est toi David oui c est ça est ce qu' on écrit sur sa famille pour éviter d’aller voir un psy ou parce que ça y est c’est bon on a régler des trucs chez le psy. Vous avez vu comment je commence là ?
David Dufresne
Deuxième option, même si le psy c'était il y a très très très longtemps, mais en fait il fallait basculer dans un âge qui commence à être avancé pour me dire, allez, je peux me permettre de regarder dans le rétroviseur. Alors attendez, je voudrais juste un tout petit truc. En fait, ici on est dans une librairie, la librairie d’Utopia, on va demander à Pierre.Ah bah il est là, je ne voyais plus ! Pourquoi est-on dans cette librairie ? Parce qu’avant qu’il y ait cette magnifique exposition très propre, il y en avait une autre il y a un an ou deux où il y avait là-bas au coin des féministes des sales connes, avant la lettre, et il y avais Françoise D’Eaubonne qui était en haut là-haut, je sais plus, assez haut quoi. Et je me suis dit, si je fais une soirée avec le bouquin, ce serait bien de le faire ici parce que c’est un très chouette lieu qui a besoin de pognon.
Intervenant
Oui, merci David. Effectivement, donc bienvenue à la librairie Utopia. On est heureux de vous accueillir. Comme tous les jeudis soirs, on fait des rencontres avec des auteurs et des autrices sur le thème large de l'écologie. D’ailleurs, notre libraire, qui est la librairie de l'écologie à Paris, on est les seuls, peut-être même en France, je ne sais pas. On va peut- être le vérifier. On aurait beaucoup de mal à casser la grand-mère de David, parce que entre agriculture et vivant, on connaît aussi bien la thématique du nucléaire, le thème de l'écoterrorisme, la thématique du féminisme, évidemment. Donc autant le livre de David, on va savoir le caser où il faut, et c’est vraiment un super bouquin, autant pour sa grand-mère, ça va être un peu plus dur. Donc j’espère qu’on en saura un peu mieux ce soir savoir où la ranger, ou peut-être inrangeable, parce que l’intersectionnalité avec elle, voilà, on est à plein dedans. Donc merci encore pour votre présence. Et merci par avance pour votre soutien à la Librairie Utopia, on en a besoin, pour tenir encore. Merci beaucoup.
David Dufresne
Alors
Nora Bouazzouni
Et attends, on n’a même pas salué les aupostiens qui nous regardent, on manque à toutes nos obligations.Tu l’as dit ?
Mathilde Larrère
Pas assez.
Nora Bouazzouni
Faut leur demander du pognon.
Mathilde Larrère
Merci beaucoup.
Nora Bouazzouni
On a oublié de demander du pognon. Les habitués savent. Bon, adonnez-vous. Mais adonnez-vous, en plus, c’est bientôt la fin de l’année. Don, doublé, pour un don de 10 euros. David, met 10 euros ! Non, je rigole, ça ne servirait strictement à rien. Non, mais voilà, adonnez-vous, adonnez-vous pour voir des merveilleuses sales connes et des gros cons aussi, des gros sales cons. Gros gros cons, des sales cons, vraiment très très cons et qu’on adore. Voilà, c’est tout.
Mathilde Larrère
Garanti détesté par Brigitte et Emmanuel.
Nora Bouazzouni
Ah, c’est un bon nouveau T-shirt ça, Brie Manuel et Magite. Donc, la question après, moi je me laisse un peu dans le côté psy, tu vois, je suis obligée, on a fait goût de psy, de psy pour on te suivra. C’est, un peu, la mode, beaucoup la mode des récits familiaux. On l’a vu à la dernière rentrée littéraire, les présélections, les nominations. Beaucoup de gens parlent de leur famille et comment on fait pour parler de sa famille sans parler de son nombril ?
David Dufresne
Alors, justement, si j’avais su que la rentrée littéraire serait autant marquée par autant de manque d’imagination, où tout le monde ne parle que de sa famille, j’aurais vraiment reporté la sortie du bouquin. Parce que c'était une des raisons pour lesquelles j’ai attendu des années et des années, parce que je me disais, oh là là, les gens qui veulent faire leur bouquin sur leur mère, leur grand-mère, c’est d’un pénible en règle générale, Il paraît qu’il y a des bons bouquins qui sont sortis sur le sujet là en septembre mais pas tous et en fait non non c’est un genre, le genre famille que je trouve assez pénible voilà mais là il se trouve que c'était avant tout l’activiste Françoise d’Eaubonne qui m’a intéressé, il se trouvait que c’est ma grand-mère, il s’y trouve donc que j’ai accès à des archives, des trucs, des machins et des souvenirs mais en plus c’est pas..voilà, je ne fais pas un livre sur l’héritage, l’atavisme.
Nora Bouazzouni
Moi, j’avais noté justement, tu vois, tu as sauté une question. Je vais la poser maintenant, puis après, tu pourras poser la tienne, parce que là, c’est lui qui a dit le mot, il a écrit atavisme. Ma question, c’est, dans le livre, vous verrez, il y a un moment où il parle de briser un héritage, d’une généalogie infecte, je cite les mots, d’avant Françoise, des fachos, disons-le tout court. Et moi, j’ai quand même trouvé qu’il y avait un côté un peu atavisme. Tu as beaucoup le vocabulaire, le lexique de la malédiction Donc il y a quand même quelque chose, presque de l’ordre du surnaturel.
David Dufresne
Ta séance, c’est bien passé !
Nora Bouazzouni
Je dépense pas 60 euros chaque semaine en psy… Et encore, parlons pas de la psychiatre.
David Dufresne
Est-ce qu’il y a le terme atavisme ?
Nora Bouazzouni
Non, mais il y a la malédiction, il y a brisé, il y a l’héritage, voilà il y a toutes ces choses là. C’est Dufresne c’est pas Zola non plus.
David Dufresne
Oui, voilà, il faut restituer, donc Françoise, elle est pour ceux et celles qui la connaissent, c’est une femme très à gauche, gauche de gauche, d’ultra gauche, d’extrême gauche, appelez ça comme vous voulez, très à la gauche. Mais ses origines familiales, en effet, ses parents, notamment son père, pour des raisons historiques, son père a fait elle est née en 1920, c'était très important. Son père, lui, a fait Verdun et donc, je vais aller très très vite, dans les années 20, 30, il se fait avoir, en partie, par le discours mussolinien social, socialisant, on va dire, alors qu'évidemment, on sait très bien qu’il n’y a rien de social dans Mussolini, mais parce que c’est une famille qui est très marquée par les valeurs catholiques, charitables, sociales, mais il se trouve qu’ils vont verser dans l’extrême droite. Et notamment au début de la guerre, ils vont être, mais là j’ai une historienne à côté donc je fais super gaffe, au début de la guerre évidemment Pétain c’est le héros de Verdun, donc ils sont maréchalistes. Elle, Françoise, a 20 ans et en fait ça va être sa première rupture, le premier moment où elle va briser effectivement. L’héritage, alors qu’elle adore par dessus tout sa mère dont on pourra parler mais surtout son père, elle fait une rupture idéologique puisqu’elle va rejoindre la résistance et elle est tout à fait opposée à ce que elle a pensé de ses parents et ça c’est quelque chose qui me qui me fascine parce que c'était une sorte de de première extraction Elle sort de son milieu familial qui par ailleurs est très Il faut le rappeler, son vrai nom, c’est Françoise Piston d’Eaubonne. Donc comme milieu, c’est pas mal, non ? J’adore, voilà, et donc, ça remonte à l’an 1000. Enfin, voilà. C’est une famille d’aristocrates totalement déchue. Sa mère Rosita, d’origine espagnole, a étudié avec Marie Curie, pas loin d’ici, en Sorbonne, n’est ce pas ? Et elle a dû faire le coup de poing parce que les étudiants ne voulaient pas, les garçons ne voulaient pas que les femmes étudient. Et donc, là, il y a une forme d’apprentissage physique. Mais en gros, il y a cette extraction, on pourrait dire sociale, politique de la part de Françoise qui coupe court à tout ça. Et ça, je trouve ça absolument admirable. C’est à dire que partir de là où elle part, pour arriver là où on risque d’aller, c’est magnifique.
Nora Bouazzouni
A un moment, elle dit quand même, dans le livre, elle le dit, j’adore, et ça veut dire quoi, ça le dit ? David est très d’Eaubonne, le petit David, c’est lui.
David Dufresne
Alors, alors oui, il y a quand même chez elle une forme de… Alors je suis particulièrement touché ce soir parce qu’en fait il y en a dans la salle quelqu’un qui l’a beaucoup côtoyé, qui s’est occupé tellement d’elle que j’ai hyper peur de raconter des conneries, mais malgré tout, malgré ce que j’ai dit sur l’extraction sociale. Elle reste Françoise D’Eaubonne, et donc elle a des petits relents comme ça, aristos, et effectivement, quand je nais, en fait, elle a un héritier. Parce que je suis un garçon, tout féministe et grande féministe qu’elle est, il y a quelque chose qui se passe, semble-t-il, puisque ma mère me l’a raconté et m’a mécanisé, m’a programmé des centaines de fois, je viens de naître à la maternité. Les infirmières se demandent qui est cette dame qui rentre sans coup férir, qui claque la porte, pas un regard vers ma mère, qui prend le bébé, c’est-à-dire moi, qui le soulève et qui dit, donc cette phrase très aristocrate : bon sang, ne saurait mentir, et qui pose le bébé et qui se barre. Après, ma mère m’a répété ça, il y a encore une semaine.
Nora Bouazzouni
Elle t’a jeté un sort en fait ta grand-mère
Mathilde Larrère
Oui, ça fait très sorcière, en fait.
Nora Bouazzouni
Il y a les bonnes fées et puis il y a…
David Dufresne
Alors les sorcières, Françoise les a un petit peu réhabilitées en 1978 avec son bouquin « Le sexocide des sorcières », elle fait partie de celles qui ont réhabilité la sorcellerie. Oui, je pense qu’elle m’a jeté un sort, c’est vrai, j’aurais dû y penser en écrivant le truc, pas mal.
Mathilde Larrère
Tu vois, malédiction, c’est ce qu’elle disait. Alors moi, j’ai une question plus sérieuse, parce que moi, je fais la sérieuse. Donc, tu sais, les historiens, quand ils font une introduction et qu’ils ont la question des sources, on y viendra après, mais avant, ils ont de la question, ce qu’on appelle l'état de l’art, l’historiographie et tout ça. Et donc, ma question, c’est : puisque, d’ailleurs, tu le dis, ce n’est pas sur toi que tu écris, mais tu veux écrire sur Françoise D’Eaubonne. Il y a déjà des ouvrages sur Françoise D’Eaubonne. Il y un très bon docu de Manon Aubel, d’ailleurs dans lequel tu es présent. Qu’est-ce que tu voulais dire de plus, de mieux, de différent ? Est-ce parce que tu voulais parler de l'époque ou est-ce qu’il y avait des choses, tu as l’impression qu’elles n’avaient pas été dites ou qu’elles avaient été mal dites sur Françoise ?
David Dufresne
J’avais des manques, il y avait deux manques pour moi très importants, c'était la joie de Françoise. Quand elle est étudiée, elle est pour ses théories, pour sa pensée, notamment l'écoféminisme qu’elle a aidé à forger. Mais justement c’est un petit peu sérieux, c’est un petit peu, voilà, il n’y a pas le côté joie qui emporte tout, tempête, infernale, impossible de Françoise. Et puis il y avait toute la partie activiste qui évidemment me parle énormément, et donc voilà, c'était ça. Et puis justement, au moment donné, moi j'écris dans le livre que je n'écrit pas sur elle, mais que j'écris avec elle. Et pour moi, ça, c’est extrêmement important. Avec elle, ça veut dire quoi ? Ça veut dire que je passe mon temps, en fait, à lézarder le livre de ses correspondances, de ses ouvrages, de ses colloques, de ces interviews, comme si elle nous parlait. Sans deux points, ouvrez les guillemets, voici la source.
Nora Bouazzouni
Oui, vous verrez, il y a beaucoup d’italiques, enfin beaucoup, on la voit, en fait, elle intervient. Alors, pour moi, c’est ça, on l’entend d’un coup, il y a une phrase de David et puis il va mettre trois, quatre mots de Françoise. En fait, elles entrent comme dans la chambre de l’hôpital, paf ! D’un seul coup ! La malédiction est là. Sur cette idée de travail, c’est un travail de mémoire que tu fais aussi avec ce livre, et il y a la question de la vérité. Moi, je voulais d’abord savoir si tu ne craignais pas une forme de biais de confirmation, un peu. Quand on écrit sur quelqu’un dont on est proche, comme ça. Et aussi, il y a une phrase dans le livre, c’est « la vérité n’est pas le but, le but c’est l'âme ». Oui, je suis très dans ma phase psy aujourd’hui.
David Dufresne
C’est-à-dire que ça, c’est une allusion directe à mon ancien métier de journaliste.
Nora Bouazzouni
Tu considères que c'était un ancien métier ? Ah oui, tout à fait, oui, oui. Ah oui oui oui. Mais ça, on pourra y revenir. Mais bon, je le pratique encore, malgré tout. Enfin, malgré moi, plus exactement. Oui, non, cette idée d’aller chercher la vérité, la vérité judiciaire, la vérité médiatique,. Au fond, je n’y crois plus tellement. On peut essayer d'être le plus sérieux possible, le plus consciencieux possible. Le plus rigoureux possible, ce n’est pas ça qui compte. Ce qui compte, c’est la patte humaine. C’est ce que ça vous fait, c’est ce vous en retenez. C’est en fait l’interprétation que vous en faites. Donc ça reboucle avec ta question, est-ce que c’est un biais ou pas un bien ? C’est a à la fois un biais et ça a été pour moi un bonheur d’enquêter pendant quatre ans sur elle, parce qu' à chaque fois je me disais mais je lui dois tout, mais c’est pas possible, je croyais être original, mais non, c'était elle qui a tout fait, Là, elles ont l’air d'être contentes, je sais pas ce qu’elles ont préparé mais…
Nora Bouazzouni
On disait que les questions psy c'était peut-être utile visiblement
David Dufresne
Non, pas du tout, pas de tout, mais justement, réflexe de journaliste, ancien journaliste appelle ça comme tu veux, je suis allé voir tout un tas de gens qui ne sont pas hagiographiques, qui ne se sont pas dans le biais justement, et qui nuancent, il y a beaucoup de gens, ça m’a vraiment marqué que j’ai rencontré, qui parlent de rencontres ratées avec Françoise. De moments difficiles, que ça n’a pas pu durer très longtemps, souvent de son fait, et bien ça pour moi c’est une façon de ne pas confirmer le biais, en tout cas de n'être surtout pas dans l’hagiographie.
Mathilde Larrère
Alors je continue mes questions un peu sérieuses, en même temps j’ai eu 6 heures de cours…
David Dufresne
Attends, je regarde le tchat, il y a Valeur anarchiste qui dit « aristopunk » quand même.
Mathilde Larrère
Un peu comme Sissi, quoi.
David Dufresne
Allez, ha bon !
Mathilde Larrère
Ah oui, pareil, oui. Oui, c’est un peu poussé, mais ce n’est pas complètement faux non plus, on va dire. Ce n'était pas la pire, quoi. Alors, moi, j’ai la question des sources. Ce que tu sais, en fait, tu ne le sais pas, mais tu es en train de devenir un peu historien, je te le dis. Et donc, tu as une sensibilité aux sources. Et la preuve que tu deviens un peu historien, c’est que tu donnes tes sources à la fin et bien classées, comme il faut. Et donc t’as travaillé à partir de sources super variées en fait. Moi j’ai trouvé ça super intéressant pour ça, parce que j’aime bien les sources. T’as travaillé sur des archives privées, t’as travaillé sur des sources de presse, t’as travaillé des sources policières, on les affectionne tous les deux, on sait combien c’est riche ce type de source. T’es allé aux archives de l’IMEC, bref plein de sources. Est-ce que tu peux nous en dire plus et est-ce-que tu peux.. Ce que nous, les historiens, on appelle notre goût de l’archive. Alors je vous explique, si vous n'êtes pas historien ou historienne, il y a une historienne absolument géniale qui s’appelle Arlette Farge, qui travaillait sur des archives d’ailleurs policières, judiciaires, qui travaillait sur le XVIIIe siècle et qui a écrit un bouquin qui s’appelle Le Goût de L’Archive, et dans lequel elle raconte la matérialité du travail de l’historienne dans ses archives. Et à quoi ça ressemble les archives ? Ce que ça sent, ce que ça crisse sous les bras, Sous les, enfin, sous les.non ! C’est tout ce que ça fait, tout ce ça apprend, tout ce qu’on peut en tirer donc le moment goût de l’archive de David Dufresne
David Dufresne
D’abord je te trouve un peu injuste, parce que justement les sources, oui elles sont classées, mais je ne les ai pas mises comme un historien ou une historienne les mettrait, j’ai le plus grand respect pour ces gens-là, j’en lis beaucoup, c’est que j’essayais, comme je l’avais fait pour un autre bouquin sur Tarnac, de raconter des histoires autour de ces archives, de ces sources, c'était dire que je dis voilà, c' est à tel endroit, un tel ma-dit, ce n’est pas un tel m’a dit, tel jour, c est à tel endroit. Ça s’est passé dans un restaurant, il y a des petites histoires autour de ces sources. Il n’y a pas que des sources mises brutalement comme ça. Et ça me permet aussi justement d’alléger le texte et de ne pas l’alourdir par ce genre de précision qu’on a parfois dans certains essais ou documents qui moi, ça me fatigue un peu. Donc là, c’est une façon de les mettre en valeur en les mettant alors le goût de l’archive, ça, ça me vient de la brocante de mes parents, et donc de la fille de Françoise, c’est que moi j’adore les vieux machins, les vieux papiers, et c' est extraordinaire effectivement d’aller aux archives de la préfecture de police de Paris, je vous assure.
Mathilde Larrère
C'était mieux les anciennes quand même, on est d’accord ?
David Dufresne
Alors, les archives de police, l’immense avantage qu’elles ont, c’est qu’en fait, elles parlent surtout du travail policier et de l'état d’esprit policier, bien plus que des gens dont elle a, par exemple, la surveillance. Parce que là, par exemple, vous verrez, sur Françoise, il y a tout un tas de notes. Et en fait, c' est très, très souvent à côté de la plaque. C’est parfois misogyne Françoise Piston-D’Eaubonne, virgule, qui se dit écrivain. Il y a un officier de police qui ose écrire ça, elle a déjà publié 40 bouquins. Donc t’as envie de lui dire, mec, mais pour qui tu te prends, quoi ? Qui se dit écrivain ? Évidemment qu’elle est écrivaine. Bon, donc il y a l’archive. C’est évidemment extrêmement jouissif quand tout d’un coup, on découvre quelque chose qu’on rêvait de découvrir ou à l’inverse qui nous surprend tout à fait. Enfin, voilà, il y à vraiment un jeu. C’est une enquête sans risque, je veux dire, voilà, t’es là en train de soulever des tonnes de papiers, voilà, tu t’exposes pas forcément physiquement. Il y a aussi les archivistes, certains sont détestables et d’autres sont absolument extraordinaires. Peuvent passer trois jours pour essayer de vous retrouver un truc, ne comprennent pas et parlent d’affaires d'État, mais comment se fait-il ? Mais pourquoi il n’y a plus rien dans les archives du préfet, du barin, à cause de l’attentat de Fessenheim dont on parlera ? Enfin, le type, tu sens vraiment, tu ne l’as jamais vu, mais tu sens qu’il est envoûté par ça. Pour moi, c’est extrêmement passionnant. Mais tout à l’heure, quand je parlais de pattes humaines, pour moi, c'était très important aussi de confronter les archives au témoignage. Dès lors qu’il y a encore des témoins, évidemment, Napoléon ce serait compliqué. Mais là, il y a des témoins. Et par exemple, c'était ce que je pouvais reprocher à certains ouvrages autour de Françoise, où on n'était que sur des documents, on n'était pas du tout dans des témoignages oraux, or je trouve que ça fait partie du métier que de recueillir la parole, de restituer la parole. Alors après, effectivement, Du fait de ma lignée j’ai eu accès à l’IMEC, l’Institut de la mémoire de l'édition contemporaine, où il y a énormément d’archives où j'étais emmené par la personne dont je parlais tout à l’heure qui est dans la salle là, qui est une ancienne abbaye heureusement désacralisée, sinon Françoise ne pourrait pas y être, où il y a tout…
Mathilde Larrère
Il y a le fil à brûler, tu sais.
David Dufresne
Alors ceci dit, j’ai visité le bunker, là, parce que j'étais invité à l’IMEC, c’est extraordinaire. C’est du côté de Caen alors en fait, donc c'était dans une ancienne abbaye, qui a été magnifiquement restaurée, où on peut consulter les archives. C'était le seul endroit que je connaisse où les archives sont pesées au gramme près. D’habitude on te donne un dossier, on te dit voilà, vous avez le dossier. Vous avez 22 grammes d’archives, ok, très bien, c’est comme si c'était de l’or quoi, c’est vraiment pour éviter le vol, je pense. C’est pour éviter le vol mais c’est la première fois que je vois un pèse-personne, enfin un pèse-machin, pèses-lettre si tu veux, bref. Et alors le bunker, il est extraordinaire, extraordinaire. Très moche, mais c’est un bunker. Mais alors il est, attends, anti-tremblement de terre, anti bombardement, anti inondation.
Nora Bouazzouni
Est-ce qu’il est anti-sales connes ?
David Dufresne
Ah non, il y en a plein, il en a pleins dedans.
Mathilde Larrère
Il y a quoi d’odieux ?
David Dufresne
Il y a énormément de manuscrits d’auteurs et d’autrices depuis le XXe siècle. C’est assez faramineux, il y a constamment des archives qui arrivent. Quand on a visité justement le bunker, il avait des archives d’un grand collectionneur du surréalisme et du mouvement dada. Donc là, j’avais envie de les aider à les répertorier parce que j’ai envie de regarder ça. Bon, évidemment, on ne peut pas, c’est dans des boîtes qui sont très chères, qui n’ont l’air de rien mais en fait qui résistent au feu, c'était les boîtes d’archives. Les boîtes d’archives dans un matériau très particulier.
Mathilde Larrère
Elles sont toutes comme ça, puis ça évite l’acidité, c’est hyper compliqué, la conservation des archives. Mon grand-père était archiviste.
David Dufresne
Et juste pour finir, il y a aussi un jeu extraordinaire sur les dérogations.
Nora Bouazzouni
Je vous pose une question, d’accord ? Allez-y ! Monsieur, je ne suis pas journaliste, là !
Mathilde Larrère
Non, parce que justement, la question d’après, c'était d’abord, est-ce que tu as eu accès à des documents auxquels d’autres chercheurs ou chercheuses n’ont pas accès parce que tu es membre de la famille ? Et à l’inverse, j’imagine qu’il y a aussi des documents auxquels tu n’as pas pu avoir accès, parce que sur des archives policières, judiciaires, et puis sur des histoires de poseuses de bombes, forcément, il doit y avoir des trucs qui sont difficilement communicables.
David Dufresne
Alors, effectivement, à l’IMEC, notamment, j’ai eu accès à tout, là c’est par droit familial, et notamment aux albums photos de Françoise, et là, j’avoue…
Mathilde Larrère
C’est là qu’il y a la photo de la couverture.
David Dufresne
C’est là qu’il y a la photo de la couverture où elle tient un revolver. C'était une photo qui est posée, mais elle possédait un pistolet d’alarme puisqu’un jour, elle le prête et que le photographe à qui elle le prête tire dans le plafond du démago, je crois, à Saint-Germain-des-Prés. Donc, il y a notamment un document qui s’appelle Missing Link, qui est un document, qui n’est pas autorisé à la recherche. Au chercheur, je vois que madame regarde comme ça, pourquoi ? Parce qu’en fait, il implique des gens qui sont encore en vie dans des aventures, on va dire, voilà, donc moi on m’a fait confiance, et évidemment, j’ai fait en sorte que des gens qui pouvaient être concernés directement n’apparaissent pas dans mon livre, voilà, et ensuite il y a effectivement les archives judiciaires. Donc, comment ça se passe ? Ça, c’est aux archives nationales. Ça se passe ainsi, vous demandez l’accès à telles archives, on vous dit ça, vous pouvez, ça, vous ne pouvez pas, vous devez demander une dérogation. Et il y a dans chaque ministère, donc dans le ministère de l’Industrie, par exemple, puisque c'était celui qui gérait le plan nucléaire à l'époque des sabotages de Fessenheim par Françoise, il y à quelqu’un, un archiviste qui dit, ben oui, ce document, on peut le donner, celui-là, on ne peut pas le donner. Et là, le jeu, c’est d’essayer de comprendre pourquoi on vous donne tel accès à tel ou tel document. Là, par exemple, il y a une semaine, mais c'était un peu tard pour le livre, mais je vais quand même aller voir. Il y a les héritiers de la famille Giscard d' Estaing figurez-vous, qui ont accepté que je regarde les journaux. Intime du Président Giscard d’Estaing, parce que les sabotages ont lieu pendant sa présidence. Donc moi je voulais absolument, mais ça a mis un an et demi, voilà un an et demi, mais je vais aller les voir si jamais il y a un truc de dingue, je vous avertirai.
Nora Bouazzouni
C’est bien, je vous jure qu’il n’a pas connaissance de nos questions, mais alors il fait le lien comme s’il voyait à travers les feuilles, parce que la prochaine question, c’est sur les journaux intimes. Incroyable. Non mais vraiment, je vous le jure, c’est n’importe quoi. C’est vrai, je vous le jure que c’est vrai, tu t'écris… Non, c’est toi qui réponds, tu sais, toujours. Tu écris souvent que Françoise voulait laisser des traces. Elle le dit, elle a beaucoup écrit, elle avait des journaux intimes, tu en parles beaucoup, c’est un gros matériau de source que Mathilde décrivait aussi. Tu utilisais, et il y a des passages un peu olé, olé dans les journaux très intimes de Françoise qui était quand même très affable sur à peu près toute sa vie, même amoureuse, intime. Qu’est-ce que ça fait quand même de se plonger dans les journaux intimes de sa grand-mère quand on est le petit-fils et de lire des choses qu’on n’avait pas, on n'était pas forcément le public pour ça ? Est-ce-que toi tu sais ou tu crois qu’elle a écrit ses journaux intimes ? En étant ok pour qu’il soit lu après par tout le monde ou est-ce que tu t’es senti un peu :ah bon qu’est ce que je fais et puis oui ça fait quoi du coup ?
David Dufresne
Alors, il y a effectivement eu des moments très dérangeants.
Mathilde Larrère
Si vous voyez sa tête, là.
David Dufresne
Parce que, comment te dire, la sexualité de Françoise, de ma grand-mère, ce n’était pas ce que je cherchais, si tu veux, mais ça déboule.
Nora Bouazzouni
Notamment une scène de plan à trois dans le livre où je me suis dit :les détails sont quand même là et j’imagine qu’il y en avait beaucoup d’autres qui ne sont pas dans le livre
David Dufresne
Mais en fait, il y a très vite tout un tas de mots qui ne sont pas dans le livre, parce que ce sont des mots de famille, parce que ce qu’il faut comprendre c’est que dans ma démarche, il y a quand même une idée de renouer le lien avec elle, qui s'était perdu de son vivant, et donc, par exemple, à chaque fois que je voyais des mots tendres qu’elle pouvait avoir sur sa fille, c’est-à-dire ma mère, immédiatement, j’ai envoyé la photo à ma mère.
Nora Bouazzouni
Est-ce que tu peux aussi expliquer pourquoi ? Parce que ça, c’est quelque chose qu’on n’a pas encore abordé mais dans les biographies de Françoise d’Eaubonne aussi par rapport à ses enfants parce que là, si les gens ne connaissent pas, explique un peu pourquoi le lien devait être rabiboché.
David Dufresne
Parce qu’en fait, elle n’avait pas les moyens matériels d'élever ses enfants et qu’elle les a confiés à ses sœurs, en fait, que ce soit son fils qui s’occupe énormément de la mémoire de Françoise. Vincent, absolument, ou sa fille, ma mère, Indiana, du nom du roman de George Sand, donc elle n’a pas été, on pourrait dire, une mère, comme je pourrais dire d’un mec qui n’a pas été un père. Ce n’est pas ça, c’est-à-dire une absence quasi totale.
Nora Bouazzouni
Où tu écris « Elle n’a pas été ni mère ni mauvaise mère ».
David Dufresne
Voilà c’est ça parce que dans ce que certaines personnes autour de Françoise revendiquent un peu ce côté là en disant, puisque Françoise avait eu cette expression, j’ai été un mauvais père. Sous-entendu, les mecs se permettent de penser à eux avant tout et par exemple de ne pas s’occuper de leurs enfants. Pourquoi les femmes ne pourraient pas. On peut tout à fait se poser cette question, c’est tout à fait légitime de se poser cette question mais en fait ce que je vois moi dans ces carnets, c'était qu’il y a une souffrance par rapport à ça. C’est à dire qu'à aucun moment en réalité elle le met, elle en fait un mode de vie ou une philosophie. Donc voilà, il y avait cette histoire à régler d’une certaine manière, à réparer d’une certaine manière et donc vous allez voir que c’est un peu raté, en fait. Je pourrais vous raconter ce qui s’est passé depuis la publication. Bah vas-y, hein. Non, mais attends, parce qu’il y avait un autre truc par rapport à ça les journaux intimes. Voilà, les journaux intimes, oui, les journaux intimes, le sexe, et voilà, en fait, je m’aperçois qu’elle brûlait d’envie, que tout ça soit raconté. Et en fait elle désigne différentes personnes, notamment, il est dans la salle son fils adoptif, qu’elle désigne comme biographe. Et il se trouve que ce jeune homme a préféré aider le petit-fils et d’autres à écrire cette histoire qui, pour des raisons qui lui appartiennent, n’avait pas envie d'écrire. Et donc, le fait de me rendre compte qu’elle avait tellement envie que les choses soient dites, ça libère. Ok, puisqu’elle voulait qu’on y aille, on va y aller, mais on va y aller à fond.
Nora Bouazzouni
Le consentement de Françoise. C’est ça et puis c’est donc bien avec Françoise et pas sur Françoise. Voilà j’avais juste une question par rapport à ce que tu disais, tu dis c'était une enquête sans risque, sans risque physique pour toi, mais est-ce que t’as pas eu peur ou est- ce que ça s’est pas produit que tu découvres des trucs où tu t’es dit ah merde. Alors, on ne parle pas d’hagiographie, donc je ne te demande pas si tu ne les as pas mises dans le livre à dessein ou pas, mais en tout cas, ce n’est pas une enquête sans risque, moi je trouve quand même, parce que tu enquêtes sur ta grand-mère, tu ne sais pas ce que tu vas trouver partout, tu ne sait pas ce les gens, Mathilde disait qu’il y avait beaucoup de sources qui sont des gens, tu en parlais aussi des sources orales, tu sais pas, ce que ces gens vont te raconter à l’avance.
David Dufresne
Non mais là en fait, je parlais des archives, des enquêtes sur archives, si tu veux, il n’y a pas de risque physique, voilà. Il peut effectivement y avoir un risque, une charge mentale assez forte. Mais moi, à la limite, quand j’avais des mauvaises nouvelles ou des trucs qui me plaisaient moins rien, ça me faisait plaisir en fait. Je me disais, ah bon, donc il y a de la nuance à apporter, donc c’est plus compliqué que ça, si ça n’avait été que des validations je me serais un peu emmerdé, donc non, là-dessus, je n’avais pas d’appréhension par rapport à ça. Ce qui a été plus compliqué, c’est de découvrir qu’elle est allée beaucoup plus loin dans ce qu’on appellerait aujourd’hui la lutte armée, finalement, que je ne le pensais. Et donc là tu te dis, mais comment 2025 je vais pouvoir raconter ça dans une époque où un feu de poubelle, BFM en est émoi pendant 3 heures. Et alors là, ça vous fait rire, donc ça m’a fait rire aussi, je me suis dit, bah ouais, très bien, alors on va y aller, on va mesurer l'époque.
Mathilde Larrère
On va rentrer d’ailleurs un peu plus dans le sujet du bouquin. On ne va pas tout raconter ce qu’il y a dans le bouquin parce que quand même, il faut que vous découvriez en le lisant. Mais donc tu présentes toutes les luttes de Françoise. Alors, je vais faire un truc qui ne va pas te plaire. Je vais remettre de la chronologie.Parce qu’une des caractéristiques que tu pourras rebondir, c’est que tu atomises la chronologie. Et moi, j’ai du mal. Enfin, vous comprenez, je veux dire, moi, voilà, ça soit dans l’ordre et lui il prend tout et boum, et on est dans tous les sens. Donc quand même, si on doit lister ces luttes et je vais forcément en oublier. Il y a donc entrée en résistance, tu en as parlé rapidement, mais peut-être tu voudrais y revenir. Ensuite, elle a quand même pas mal milité pour la paix en Algérie. Elle a signé le Manifeste des 121, tu vois, je ne le savais pas avant de le lire, dans ton bouquin.Bon après, moi je ne suis pas du tout une historienne de ces questions-là. Mai 68, le mai 68 de Françoise, et moi je milite en faveur de la publication du truc à la fin parce que t’as vraiment envie d’en savoir plus, féminisme, on reparlera du commando saucisson, elle invente le mot phallocrate, elle se bat pour le droit à l’IVG, puis les luttes LGBT. Alors je m’arrête à LGBT parce que c’est vraiment un peu que LGBT à ce moment-là, et même LG en fait, parce que BT c'était un peu après.
David Dufresne
Oui, mais madame l’historienne, s’il vous plaît, je me permets de vous interrompre une seconde. Ah non, non, Nous sommes dans une époque où l’homosexualité est interdite. Ah mais ça je sais, je sais ! Non mais je veux dire, donc c’est déjà énorme comme combat !
Mathilde Larrère
Oui oui, c’est juste que d’habitude je dis toujours Lgbtqi, et là je le dis pas parce que de fait, historiquement, les questions qui se posent à ce moment là, elles sont au début d’ailleurs, enfin, le gay et lesbienne, et puis le phare il va devenir que gay, c’est un truc qui est un peu problématique, bon on va pas faire l’histoire du FAR. Donc elle est au FAR, c’est le Front homosexuel, d’action révolutionnaire, voilà. Ensuite, lutte écolo-antinucléaire, à un moment où le gouvernement impose le tout nucléaire sans débat avec opposition des scientifiques et que ce structure difficilement, mais se structure un mouvement antinucléaire citoyen. Donc, en gros, là je vous l’ai remis dans l’ordre un petit peu, mais qu’est-ce qui se joue avec, et c’est exactement ce que disait Pierre au début, c'était la convergence des luttes. Parce qu’il y a l'écoféminisme, donc écologie-féministe, mais les autres aussi en fait.
David Dufresne
Oui, oui, ça c’est quelque chose que j’ai découvert parce que jusqu’ici j'étais, je ne sais pas pourquoi, c'était avant tout une bibliothèque Françoise, donc c'était des livres et je ne faisais pas forcément de lien entre ces différents ouvrages. Or elle, elle était vraiment dans cette idée qu’elle empruntait à Deleuze, alors qu’a priori Deleuze, pour des raisons que je n’irais totalement, ce n'était pas forcément sa tasse de thé, mais il y a une phrase qu’il aimait beaucoup, C’est que toutes les luttes se rejoignent. Et ça c’est très tôt, on est au début des années 70, donc la convergence, effectivement l'écoféminisme, c'était vraiment une convergence de deux socles extrêmement importants. Le combat anti-nucléaire rejoint le combat anti militaire. Et voilà, elle passe son temps effectivement à jeter des ponts, en ce sens-là, je la trouve éminemment moderne, éminemment contemporaine. Alors qu’on pourrait penser que voilà, c’est quelqu’un qui est mort en 2005, la traversée du désert démarre très vite dès les années 80, qui avait été quand même complètement oubliée, dont on pourrait se dire qu’est-ce que c'était que cette pièce de musée ? En fait, c’est une pièce qui est à rapporter aujourd’hui dans le débat actuel, je trouve qu’elle reste visionnaire, elle reste très moderne.
Nora Bouazzouni
Avant de passer aux luttes armées à la violence, Mathilde et moi avons beaucoup de questions sur la violence légitime et la légitimité de la violence.Toi, t’as pas choisi une lutte particulièrement écolo. C’est-à-dire que tu t’es pas dit je vais marcher dans les pas de ma grand-mère en étant anti-nucléaire, écolo, de quelque manière que ce soit d’ailleurs. Est-ce que, d’abord, est-ce-que tu as fait ça en conscience, un peu justement pour dire « bah non, je ne vais quand même pas faire comme mamie, quoi, ce serait un peu bizarre, donc je vais plutôt aller voir ailleurs si j’y suis. » Et sur le féminisme de Françoise, toi, comment as-tu grandi avec ce féminisme-là ? Est- ce que tu as été biberonné à ça par ton entourage, ta famille, Françoise, ta mère, etc. Ou est- ce-que c’est sur le tard peut-être que tu a eu une prise de conscience ?
David Dufresne
Je raconte que je m’en suis sorti honteusement, je le confesse, auprès de mes trois enfants pendant des années en disant, moi, l'écologie, le féminisme, j’ai ça dans le sang, j’ai ça dans les veines, c’est réglé. C'était évidemment une façon.
Mathilde Larrère
Bon sang ne saurait mentir !
David Dufresne
Voilà ! Exactement ! C’est bon !
Mathilde Larrère
Si tu nous avais demandé, on t’aurait dit !
David Dufresne
Alors, ces deux questions, pour être très franc, qui existent, la question du féminisme existe par le modèle de ma mère qui, à Lyon, je le raconte dans le livre, participe à l’inauguration d’une place, la place Françoise D Eaubonne dans un quartier qui s’appelle la Duchère, où il y a une dame qui vient lui demander, qui lui dit, oh là là, ça doit être d'être la fille de Françoise D’Eaubonne. D’ailleurs, c’est dur d'être une femme et ma mère répond, non, c’est un état d’esprit. Bah voilà, moi j’ai été élevé là-dedans. C’est-à-dire une espèce de truc un peu énigmatique, mais on se dit, c’est puissant, ok, un état d’esprit, Donc j’ai été élevé par une femme extrêmement indépendante.Donc moi j’ai associé le féminisme à l’indépendance, en fait, très tôt. L'écologie s’est arrivée vraiment plus tard, en fait c'était arrivé quand je suis allé vivre en Amérique du Nord et que j’ai fait un documentaire sur les sables bitumuneux, où là, j’avais quand même senti qu’effectivement il y avait le désastre que nous connaissons aujourd’hui. En fait, le chemin que j’ai pris, c’est celui de Françoise, et ça a été la révélation pour moi en faisant cette enquête, c'était que, alors que je pensais vouloir tuer le père, ce que je voulais, c'était me rapprocher d’elle. Là, l'écrivaine, l'écrivaine journaliste, l´activiste. Et donc, ce qui me fascine chez elle, c’est son activisme. Voilà, c´est l’idée d’aller dans la mêlée, de passer d’un combat à l´autre. C´est ça qui m´a le plus importé, ensuite, en faisant l´enquête, là, je me suis rendu compte qu´effectivement, il fallait réfléchir à ces questions-là. Il fallait réfléchir sérieusement et il se trouve qu'évidemment il y a la question MeToo qui arrive et là je me dis c’est bien parce que ça me permet de réfléchit à tout ça en tant que mec, ça me permit de réfléchi à tout ça, tous les travaux de Françoise, voilà donc j’essaye.
Nora Bouazzouni
Ha ha !
David Dufresne
Pas mal
Nora Bouazzouni
Donc ça converge ou pas les luttes chez David Dufresne ?
David Dufresne
Même si, là je parle devant un auditoire extrêmement concerné et qui sait beaucoup de choses. Même si par exemple, j’ai été très frappé par les témoignages des anciennes copines ou copains de Françoise qui regrettaient que la lutte des classes avait un peu disparu aujourd’hui dans certains combats. En tout cas, je vois que quelqu’un fait comme ça dans la salle.En tout cas, c’est perçu, alors d’autres font comme ça, vous voyez, bon. En tout cas, c’est perçu.
Nora Bouazzouni
Nous, on fait comme ça avec Mathilde, je crois.
David Dufresne
Et alors, par exemple, ça, voilà quelque chose qui m’intéresse, qui m’interpelle, c’est de savoir est-ce qu’effectivement la lutte des classes a disparu, a été dissoute dans certains combats extrêmement progressistes par ailleurs, il ne s’agit pas de les blâmer, et donc la convergence, est-elle doit se faire toujours avec cette idée de lutte des classes ou pas, je crois que oui, mais je ne suis pas sûr d'être très moderne en le disant, ou d'être très actuel on va dire, mais oui la convergence, au poste ça n’est que ça, on essaie de faire parler des gens qui sont tous du bon côté de la barricade évidemment, mais pour essayer de créer une agora, un débat, c’est ça l’idée, d’essayer de converger.
Nora Bouazzouni
Ou bien avoir un accident de tête, une historienne blessée. J’ai juste une petite question sur les RG, les notes blanches des renseignements. Il y en a pas mal, elles sont assez savoureuses.Elles sont incroyables. C’est très savoureux dans le bouquin.Vous verrez, c’est ponctué de notes de police ou des renseignements qui décrivent, qui font les taupes dans les assemblées générales, notamment avec le FAR quand ils parlent des sodomies dans les salles des beaux-arts, enfin, voilà. Bon et puis donc tu dis, il y a écrit un moment qui se dit écrivain.
David Dufresne
Ah, je vois qu’il y a des gens qui font comme ça aussi.
Nora Bouazzouni
Il y a des gens qui étaient là-bas à l'époque, on a des sources orales. Il y à un moment où Françoise, on le disait tout à l’heure, il y a écrit, qui se dit écrivain, mais il y à moment il y a écrit aussi écrivain engagée. Oui. Et alors moi j’avais une question, bon après on connait la réponse aussi, mais je veux savoir ce que t’en penses, le mot engagé aujourd’hui, il décrit toujours uniquement la gauche les gauchistes. C’est-à-dire que l’idéologie elle n’est qu'à gauche.Ah mais votre idéologie wokiste et quand on dit qu’un écrivain ou une écrivaine est engagé, c’est une sale gauchiste, c’est une sale conne gauchiste.
Mathilde Larrère
Les autres, ils sont neutres.
David Dufresne
Oui et non. Dans le sens où moi j’ai l’impression que l’engagement aujourd’hui, c’est surtout du commerce. C’est s’engager à prendre comment, à être embarqué dans une consommation. Quand on faisait des documentaires interactifs, c'était ça l’idée. C'était de dire, on va engager les gens dans le récit, ils vont prendre part au récit. Et aujourd’hui, il y a cette idée : démerdez-vous, consommez, consommez en vous engageant, vous vous consommez vert. Donc vous êtes engagé. Voilà, c’est bon, c’est réglé, c’est payé. Au revoir.
Nora Bouazzouni
On coche une case quoi.
David Dufresne
On coche une case, il me semble, voilà, pour moi ce n’est pas du tout une insulte à l’engagement. En revanche, je suis mille fois d’accord avec toi, il faut absolument combattre la pseudo-neutralité. Ça c’est une évidence quoi, ça il faut le faire pied à pied, point.
Mathilde Larrère
Tous les jours, tous les jours. Alors, cela dit, une petite nuance, c’est que, moi, pour avoir des copains qui travaillent sur les sources, police, surveillance dans les années 60, 70, l’extrême droite aussi est énormément surveillée et dans les rapports, on peut parfois avoir,en fait, la police, elle voit bien qu’il y a aussi des écrivains engagés à l’Extrême-Droite. C’est plus médiatiquement, je trouve que…
David Dufresne
Il y a une petite différence, c’est qu'à l’extrême droite…
Mathilde Larrère
Moi je ne parle pas maintenant, je ne connais pas les rapports de maintenant.
David Dufresne
C’est que la plupart des militants sont des indicateurs alors qu'à gauche c'était quelques traîtres mais la plupart ne parlent pas aux flics quand même alors qu à l’extrême droite si c’est pour ça que la police pour d’autres raisons aussi mais connaît mieux cette extrême droite de l'époque que l’extrême gauche qui est quand même un univers qu’elle a du mal à appréhender
Nora Bouazzouni
J’ai juste une petite réflexion avant qu’on parle de violence. Juste un mot que j’ai découvert dans le livre. Françoise d’Eaubonne, elle ne parle pas de flics. Elle a ce mot incroyable. Donc tu rappelais qu’elle avait inventé le mot phallocrate, écoféminisme et elle écrit hétéroflic. J’adore. Voilà, je voulais juste vous la donner, celle-là. Vous n’avez pas encore lu le bouquin. Dans le bouquin, plusieurs fois, ça revient et j’adore, hétéroflic. Je trouve ça génial.
Mathilde Larrère
Le manifeste du FAR a été refusé. C’est ça, alors, les répertoires d’action. On l’a dit et on peut y revenir, mais Françoise D’Eaubonne, c’est d’abord une femme qui écrit énormément, mais vraiment énormément, mais c’est aussi une femme qui agit. Et c’est peut-être, ça on s’y attend moins, surtout de la part d’une femme. C’est quelque chose qui, en tout cas, ça peut plus surprendre les condés on va dire. Et non seulement elle agit, mais elle légitime le recours à la violence. Elle n’a pas de problème avec ça. Une violence qui n’est pas pour tuer, parce que je pense que c’est quelque chose qui est quand même important de le rappeler, c’est pitié pour les familles des vitrines des usines nucléaires. Mais il ne s’agit pas de faire des victimes. Et ça par contre, en tout cas moi, ça m’a marqué. Mais en tout cas, elle le légitime, elle est proche de tout un tas de groupes violents. Elle n’a aucune critique de cette utilisation de la violence. Et ça nous parle d’une époque. Alors moi, j’ai lu ton livre juste après avoir lu le Sorj, le livre de…on dit Kills ou Kells ?
Mathilde Larrère
Kill et qui nous replonge dans ces années, hein ?
David Dufresne
Dans ses années Mao.
Mathilde Larrère
Oui, et où la violence politique, parce que la résistance n’est pas si loin aussi, il y a des explications historiques, elle est beaucoup plus légitimée qu’elle ne peut l'être maintenant. Donc moi je me suis dit, en te lisant que, et c’est un peu ce que tu as dit tout à l’heure, mais ce qui t’avait aussi intéressé, tu as dis ça m’a fait marrer, mais je pense que ce n'était pas seulement marrant, en fait, c'était intéressant, et je pense c'était politiquement hyper important de rappeler la possibilité de la légitimité de violence populaire.
David Dufresne
Absolument, alors évidemment c’est toujours…
Mathilde Larrère
C’est sérieux ça ? Elle parle bien !
Nora Bouazzouni
Je peux être ton élève ou pas là ?
Mathilde Larrère
Ah la vache ! Aujourd’hui j'étais tellement fatiguée en cours qu’au lieu de dire que Napoléon avait fait une pique à l'égard du pape, j’ai dit il a fait une pipe à l'égard du pac !
Nora Bouazzouni
Excommunication immédiate, Mme Larrère.
David Dufresne
Très difficile après une telle sortie de reprendre le micro, je voudrais juste essayer d’ajouter une question du tchat, quel était le rapport de Françoise avec le combat collectif ? Alors, tu as parlé du livre de Sorj Chalandon, que j’ai vraiment beaucoup aimé, où il parle de ses années Mao. Comment s’appelle ce livre d’ailleurs ? Le livre de Kells.
Mathilde Larrère
Ah c’est un grand bouquin, je l’ai vraiment beaucoup aimé.
David Dufresne
Alors, il parle donc de…
Mathilde Larrère
J’ai beaucoup aimé le sien aussi, hein, mais les deux, lisez les deux l’un après l’autre, c’est génial. C’est vraiment, mais genre, entrée, plat, dessert, parfait, quoi. À la fin, on sort, on a envie de tout brûler, c’est génial.
David Dufresne
Alors, ce que je voulais dire aussi, c’est que c'était très compliqué de parler en public, en direct, de lutte armée, de choses comme ça. Parce que par essence, c’est plutôt des choses dont on ne parle pas publiquement, mais on peut parler de ce qui s’est passé.
Mathilde Larrère
C’est la bataille de l’histoire.
David Dufresne
C’est l’avantage de l’histoire, c’est comme ça qu’on peut avoir la gourmandise de l’histoire, absolument. Donc, Sorj, c’est les Mao. Françoise, elle n’est absolument pas dans les Mao, elle quitte le Parti communiste dès 1954. Ce n’est pas pour retourner dans une organisation avec des chefs, surtout. Ça, ce n’est pas son truc. Elle aime bien, elle, par contre, est un petit peu cheftaine. Ça, oui et quand je vois qu’on se marre, quand on rivalise un petit peu, elle s’en va. Elle y va parce que ce qu’elle aime c’est comme le dit le tchat, c’est secouer le cocotier, c’est faire chier, c’est retourner, renverser la table à longueur de temps. Ce qui la rend infernale, impossible et si précieuse parce qu’elle est toujours là à secouer tout le monde. Donc elle va passer son temps à créer des associations, notamment des associations éco-féministes ou féministes, avec un certain nombre de militants ou de militantes. Donc elle est tout à fait dans l’action collective, mais elle est aussi dans l’action très rapprochée, et notamment dès lors qu’il s’agit de faire des opérations qu’on pourrait qualifier de lutte armée, puisqu’elle va poser des bombes, et pas seulement à Fessenheim, c’est là où j’ai découvert dans un des textes auxquels j’ai axé, celui dont je parlais tout à l’heure, Missy Kling, qu’en fait il y a eu un certain nombre de sabotages dont certains auraient pu mal tourner, malgré effectivement la prévention qu’elle avait toujours de ne faire aucune victime blessée ou a fortiori mort. C'était quelque chose pour elle qui était complètement exclu. Même si elle va prendre fait et cause parmi les combats que tu n’as pas cités, pour la fraction Armée Rouge allemande qui, elle, va faire des morts.Alors on pourrait en parler très longuement.
Mathilde Larrère
C’est le nom d’ailleurs du commando
David Dufresne
Du commando, voilà, le commando qui revendique le double sabotage de Fessenheim, voilà. Il porte deux noms, c’est le commando Puig Antich, qui est le nom d’un militant espagnol garroté, et Ulrike Marie Meinhof qui à l'époque est emprisonnée et soumise à la torture blanche. Elle finira suicidée, je mets des guillemets, comme à l'époque Libération, qui était Libération les mettait. C’est à dire qu’on a probablement suicidé ces gens-là, puisque ce seraient les seuls révolutionnaires suicidés sans texte, sans explication de leurs gestes. Ce qui montre bien que ce n’est pas eux, parce que si ça avait été eux, ils auraient laissé un texte. Donc elle est fascinée par Ulrike Meinhof, qu’elle considère comme sa sœur de lutte. Elle va écrire, Françoise, un livre que moi j’aime beaucoup, qui s’appelle « On vous appelait terroriste », qui est une sorte de roman. Alors ne l’appelons surtout pas la bande à Baader, sinon Françoise s'énervait très fort et elle aurait raison.
Mathilde Larrère
N’oubliez pas Ulrike
David Dufresne
Et voilà, l’appeler bande à Baader, c’est enlever les femmes. Or, dans la fraction armée rouge, c'était les femmes qui commandaient autant que les hommes. Mais là, on voit aussi la culture médiatique, etc.
Mathilde Larrère
Mais c’est comme, action directe, quand je ne sais plus quel journal, où le procureur qui dit « vous vous rendez compte, les assassins étaient des femmes », cette impossibilité de penser la violence des femmes.
David Dufresne
Oui, oui, voilà, absolument, alors effectivement, Françoise va, c’est un livre d’ailleurs qui a été réédité et qui vaut, je trouve, plus par sa préface que pour le livre, pardon Françoise, qui s’appelle Contre-violence, qui est une espèce de compilation d’articles, de textes théoriques, de dessins, de poèmes, notamment dédiés à Ulrike Marie Meinhof par Françoise. Et donc elle va essayer de théoriser ce qu’elle va appeler la contre-violence, pour ne pas prendre le terme de terrorisme évidemment, dont elle rappelle les choses très simples, c’est que le terroriste de l’un est résistant de l’autre. De tout temps c'était comme ça, on peut discuter à chaque fois, mais elle, elle a été résistante. Donc elle sait de quoi elle parle. Et elle a été, parmi ceux qui, pour Vichy où les nazis, elle était une terroriste. Donc elle sait un petit peu de quoi il parle. Donc pour elle, effectivement, tout ça se discute et je trouve que c’est extrêmement rafraîchissant, si je puis dire, de réfléchir à ces questions-là aujourd’hui, en 2025. Même si, évidemment, ce que l’on voit à l'œuvre, c’est un appareil policier aujourd’hui qui est sans commune mesure plus puissant aujourd’hui. Imaginons que le sabotage de Fessenheim est lieu aujourd’hui. Françoise est arrêtée dans le quart d’heure, dans les 24 heures. Le Louvre, c’est quatre jours.
Nora Bouazzouni
Après, c’est les moyens technologiques, techniques, C’est peut-être moins le système aujourd’hui répressif policier.
David Dufresne
Bah c’est la rue, mais…
Nora Bouazzouni
Intersexe Ah oui, ça converge ! C’est ça ! On est d’accord ? Non mais si… Je veux dire, la technologie aide quand même, la vidéosurveillance c'était ça qui a permis de les retrouver quand même rapidement.
David Dufresne
Non, il y a deux trucs. Il y a une technologie qui est complètement ahurissante, enfin qui nous fait basculer dans un système, dans une société vraiment de répression policière. Et si elle le veut totalitaire, assez facilement. Les moyens sont là, il n’y a seulement quelques garde-fous, quelques magistrats, quelques avocats, quelques collectifs, mais enfin sinon on y est quoi. Et puis il y aussi, je crois que ça c’est extrêmement important, une tolérance à ces questions-là qui n’existe plus. Je parlais tout à l’heure des feux de poubelle sur BFM, ça fait trois heures. Discuter de ce genre de choses, ça paraît totalement… On est limite dans le délit, on est limite, dans le réel délit d’opinion. Et effectivement, il y a une tolérance à ces questions-là, qui a totalement baissé et qui empêche tout, enfin, qui empêche, qui limite, qui décourage, qui encourage, qui intimide, oui, bien sûr.
Nora Bouazzouni
C’est marrant parce qu’on ne parle pas beaucoup de la peur dans le livre. Elle parle beaucoup de l’excitation, Françoise, justement, de ses actions violentes, les bombes qui sont posées, elle est très excitée dans ses journaux, elle raconte ça vraiment, elle « gourmandise ».
David Dufresne
Oui je crois que la peur, ce n’était pas son truc, elle avait peur de ni des mecs ni de personne.
Nora Bouazzouni
Elle parlait 4 secondes, les premières 4 secondes dans une manif, on sait que ça va mal tourner, les flics arrivent et chargent.
David Dufresne
Voilà, parce que ça, c’est une manifestation oubliée. Maurice Rajfus avait écrit, historien de la police, donc c'était une manifestation de juillet 1953, je crois, qui se termine Place de la Nation à Paris et qui va faire plusieurs morts par des tirs de balles policières. Il y a, je crois, alors à l'époque c'étaient comme ça qu’on les appelait, ici nord-africains. Et un français, c’est comme ça qu’on les appelait, bon voilà, c'était une manifestation pour l'émancipation en Algérie en fait. Les événements d’Algérie, la guerre d’Algérie n’avait pas éclaté, enfin il y avait quand même un vrai problème avec le colonialisme et il y avait donc des gens qui avaient manifesté. Et là, elle entend les balles siffler, elle est là, place de la Nation et donc elle entend les balles siffler et elle se souvient de ces années de maquis où ses camarades avaient très bien calculé le fait qu’il y a ces trois premières secondes, quatre premières secondes où on est pétrifié, où on n’agit pas et puis après il y a l’instinct de vie, de survie et je pense qu’elle en fait elle a l’instinct de vie et de il y a quelque chose de plus grand que la vie qui est absolument incroyable. Donc non, non, elle n’a pas peur, même de la police, elle aurait un peu envie de se faire arrêter parce que comme ça ce serait, tu parlais de Zola, ce serait une héroïne. Elle est dans les traces de Sartre avec la cause du peuple, comme si une amie de Simone de Beauvoir avait envie de…
Mathilde Larrère
Elle a soif d'épique ?
David Dufresne
Oui. Et puis elle a envie d'être arrêtée parce qu’on n’arrête pas les écrivains, donc ce serait un scandale. Et en fait, personne.
Mathilde Larrère
C’est la crème Simone.
David Dufresne
Voilà, exactement, mais en fait personne ne vient la voir.
Mathilde Larrère
Merde.
David Dufresne
Il n’y a pas d’arrestation. Alors moi, j’ai trouvé des gens qui se sont fait arrêter pour ce sabotage, qui racontent, l’un d’eux est décédé depuis d’ailleurs, un type extraordinaire qui doit être très connu dans cette libérée, qui s’appelait Jean-Jacques Rettig qui est un des premiers militants contre Fessenheim dès les années, tout début des années 70, qui avait, qui me racontes les premières radios libres, Radio Vert Fessenheim, c'était lui, Avec les jeux de cache-cache, avec les flics et ce flic dans le commissariat qui était sympathisant et qui l’appelait pour lui dire attention. On joue au tennis dans trois jours. On joue au tennis dans 3 jours, ça veut dire que vous allez vous faire arrêter demain. Bon, bref, voilà. Elle aurait voulu, elle se faire arrêter. Et en fait, il n’y a pas les moyens technologiques. Et puis, il n’y a pas ce qui était quand même la source prioritaire et qui est encore aujourd’hui l’indic. Parce que c’est souvent quand même. La dénonciation, la délation, qui est le début de l’enquête.
Mathilde Larrère
Après, historiquement.
David Dufresne
Voilà, quelles que soient les époques, on est bien d’accord. On est bien d’accord.
Mathilde Larrère
Sous la restauration c’est comme ça.
David Dufresne
Voilà.
Nora Bouazzouni
Ah, je peux te le dire.
David Dufresne
Et bien aujourd’hui, c’est encore comme ça.
Nora Bouazzouni
Tout à l’heure, tu disais que la résistance était vue comme du terrorisme par les FAF, par exemple, les fachos, etc. Et je voulais te poser la question, il y a Audre Lorde qui, contrairement à ce qu’elle disait, est-ce que tu crois que c’est possible de détruire la maison du maître avec les outils du maître ? Elle dit qu’il ne faut pas détruire la maison avec les outils du Maître. Mais cette phrase me faisait penser aussi que tu disais, c'était Frantz Fanon dans les années de la Terre, qui dit que la violence anticolonialiste, elle est là à cause du colonialisme et lui écrivait que pour le colonisé, la vie ne peut surgir que du cadavre en décomposition du colon.
David Dufresne
Oui, bien sûr, bah oui, bien sûr. Pourquoi elle pose des bombes à Fessenheim ? C’est avant tout parce que le semblant de démocratie a craquelé, le vernis démocratique a craqué, c’est-à-dire qu’on a imposé dans les années 60, c'était le plan Messmer, on a imposé à la France le tout nucléaire, sans débat politique, et tu le rappelais tout à l’heure. Il y a effectivement des scientifiques qui ont commencé à dire mais ça ne va pas, mais ils font un moratoire. Et puis, en fait, c’est le passage en force par l'État du tout nucléaire qui dit qu' il n’y a pas de discussion à avoir. Et donc, à ce moment-là, il y a des manifestations pacifistes à la frontière, notamment en Suisse, en Allemagne, parce que c'était frontalier, mais aussi ailleurs, partout en France. Ces manifestations, aussi belles soient-elles, n’arrivent pas à enrayer le déploiement. Et donc là, l’idée, c’est de dire, on va faire sauter cette centrale en construction pour susciter le débat. Le débat, malheureusement, n’a pas tellement lieu. Je raconte un petit peu, et d’ailleurs, c’est assez rigolo de voir qui est d’accord, qui ne l’est pas. Moi, j’avoue, je suis désolé pour mes copains libertaires, mais à chaque fois, ça me fait rigoler de repenser au communiqué de la fédération anarchiste qui dit mais ce n’est vraiment pas le moment du grand soir, qu’est-ce que c' est que ces bombes,. Voilà, ce sont des gens qui attendent le grand soir pour qu’il ait lieu. Et d’autres qu’on pourrait qualifier de plus socio-démocrate des syndicats qui disent non, non, nous on ne sait pas faire ça mais vraiment chapeau, chapeau à ceux qui ont fait ce petit truc-là. Et donc l’idée c’est effectivement, tu es acculé à la violence, c' est pas un choix d’aller poser des bombes, c' est parce que on ne veut pas écouter le débat, on ne veut pas l’opposition, donc on prend les armes pour provoquer.
Mathilde Larrère
Ça qui est triste, c’est qu’en fait, elle veut provoquer le débat et il n’y aura pas de débat, puisqu’ils n’en parlent pas.
David Dufresne
Sauf que, regarde, on en parle encore de son sabotage ce soir. C’est une façon de dire qu’il y a encore des gens qui résistent au nucléaire. D’une certaine manière, je ne les connais pas, mais ce livre est un hommage aux gens de Bure qui sont dans une merde pas possible, parce que simplement ils essaient de dire qu’on ne peut pas enfouir à Cigeo des déchets pour des centaines de milliers d’années. On ne sait même pas comment avertir ceux qui resteraient là, si jamais l’espèce humaine ne s’effondrait pas. On ne sait même pas, comment on va dire à nos arrières, petits enfants, là attention, il y a des déchets nucléaires, on ne sait pas quelle langue ils parleront, enfin bref. Il y a une très bonne BD d' Etienne Davodeau sur le sujet qui part des grottes de Pech Merle et qui arrive à Bure et qui fait tout l’historique comme ça du nucléaire et de l’anti nucléaire. Donc d’avoir fait ce geste-là permet de rediscuter de ces questions-là comme d’autres. Mais effectivement, alors là ça fait partie de mes petits plaisirs, j’avoue j’aime ça, pouvoir prendre la presse à défaut. Et dire « Ah putain les gars, franchement, mais le parisien, mais comme vous étiez salauds, mais européen, mais qu’est-ce que vous avez raconté déjà à l'époque, etc. » Et effectivement, là, si tu veux, c’est toujours pour moi une joie triste, mais quand même une joie de débusquer le journalisme de préfecture. Et là, il est absolument flagrant, c’est-à-dire que les journalistes, à part un ou deux, et j’en parle parce que bravo à eux, n’ont absolument pas fait leur travail de contre-pouvoir. Et donc ça, ça rejoint aussi, je pense, les questions de l’idée de l’engagement. Et je pense que les Soulèvements de la Terre, quand ils rendent hommage à Françoise d’Eaubonne, dès les premières pages de leur livre, s’inscrivent dans cette idée-là, qui est de dire qu’il faut provoquer le débat. Ben oui, il faut aller ailleurs. Et le pire, c’est que c'était le meilleur. C’est qu’en fait, ils ont raison, puisque même la justice leur donne raison en disant les bassines, c’est tout pourri. Et les gens un peu sérieux savent très bien que le nucléaire est une folie, est une folie absolue, au-delà même de ce que Françoise pouvait considérer comme le nucléaire symbole du patriarcat jusqu'à son ultime stade, ou même avant ça, on sait bien que c’est une folie environnementale.
Mathilde Larrère
Environnementale, voilà. Non, je voulais juste, puisqu’on parlait de la violence, mais moi quand je parle de la question de la violence, je cite toujours l’archevêque, il y a trois sortes de violences. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions, les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes, je rajoute de femmes, dans ces rouages silencieux et bien humiliés. La seconde, c’est Françoise, et la victoire, est-ce la violence ? La victoire, j’y crois. Et la violence révolutionnaire qui naît de la volonté d’abolir la première, la troisième est la violence répressive qui a pour objet d'étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. Il n’y a pas pire hypocrisie que de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première qui l’a fait naître et la troisième. C’est beau quand même. Alors, on va peut-être abandonner un tout petit peu la violence, même si on peut tourner pour une autre dimension que tu as évoquée tout à l’heure, mais sur laquelle je voudrais qu’on revienne, c’est la joie. C’est la joie, la joie de Françoise, la joie des luttes, les chansons. Alors, elle fait une chanson. Si la révolution n’est pas une fête, elle ne vaut pas le coup d'être faite. C’est joli et ça me fait penser à Emma Goldman. Si je ne peux pas danser, je ne veux pas de votre révolution.
David Dufresne
Et figure-toi que j’ai eu un débat avec une biographie d’Emma Goldman. Elle ne lui a pas dit ça ? Elle ne lui a pas dit. Alors voilà. Oh non ! Donc c’est Françoise qui la coiffe sur le poteau, c'était elle ! Non. De la même manière que Joe Strummer n’a tout à fait dit : Je vais pleurer ! Le futur n’est pas écrit, mais…
Mathilde Larrère
Et Marie-Antoinette La brioche
David Dufresne
Ben ouais, alors donc faites gaffe les historiens, mais voilà, mais ce n’est pas grave, voilà. En gros, ce qu’on pourrait dire, c'était qu’elle ne l’aurait pas tout à fait dit, prononcé, écrit, mais c’est un condensé de sa pensée.
Mathilde Larrère
Après, par exemple, quand tu lis les lettres de Rosa Luxemburg, tu vois qu’elle est pleine de joie, d’amour, d’amitié, il y en a d’autres. Alors, la joie c’est important, la joie c’est essentiel.
David Dufresne
Donc, effectivement, c’était quelqu’un d’extrêmement joyeux. Elle chantait beaucoup. Elle va d’ailleurs écrire un certain nombre de chants de manifestations. Toi qui récoltais les pancartes, les slogans, à l'époque, on aurait pu récolter aussi les chants et les sons parce que c’est extrêmement inventif. Beaucoup plus qu’aujourd’hui, beaucoup beaucoup plus qu’aujourd’hui.
Mathilde Larrère
Alors moi je ne suis pas d’accord, les manifestations féministes sont…
David Dufresne
Non, je parle des chants, je parle des chants.
Mathilde Larrère
Ah il y en en a quand même qui exagèrent
David Dufresne
Tous ensemble, tous ensemble, oui, oui. Tous ensembles. Non mais, on sait tous.
Nora Bouazzouni
On a des biens hein ! On l’a pas beaucoup en manif féminine !
Mathilde Larrère
Le Dufresne là non parce qu’alors là je peux te dire et les chorales féministes il y a des trucs de malade.
David Dufresne
Je maintiens qu’il y avait, à chaque manifestation, semaine après semaine, des nouveaux chants. Ça passait beaucoup par la chanson, c’est ça que je veux dire. Et donc, que faisait Françoise ? En fait, elle prenait des airs connus, soit du folklore français, soit Brassens. Elle a beaucoup utilisé Brassens, l’air de “la mauvaise réputation”. Et ces textes ont été infiniment drôles, provocateurs, elle racontait beaucoup.
Mathilde Larrère
Mais je t’assure qu’actuellement, dans des chorales féministes, il y a exactement la même chose, c’est une inventivité, c’est la même chose, c’est le principe des Goguettes, tu prends un air connu et tu le transformes en le politisant.
David Dufresne
Non, mais tu as raison, mais moi j’avais en tête plutôt les grandes manifestations ou les grands défilés type 1er mai, où je trouve que c’est quand même très, très, très plan-plan. C’est-à-dire que même moi, moi je vais te dire, même d'écouter, d’entendre les Bérus, ça me fait chier, je me dis putain, c'était il y a 40 ans, quoi. Oh putain il vieillit !Non, pas du tout, je préférerais qu’on me donne, des trucs d’aujourd’hui, tu vois.
Nora Bouazzouni
Écoute les Vulves assassines !
Mathilde Larrère
Mais oui ! La retraite à 60 ans…
Nora Bouazzouni
Tu sais ? Ben 149.3 Ben oui ! Démission pour Claire oui
David Dufresne
Bon, ok
Nora Bouazzouni
On va lui faire une playlist, on va faire une playlist de chants. Ce sera ton cadeau de Noël.
David Dufresne
Très bien. Super, super, super. Donc la joie, la joie de Françoise, il y a la chanson, il y a les histoires, elle raconte des histoires en prenant les accents de chacun des personnages. Elle parlait fort, elle était toujours habillée de trucs avec des bagouses en plastique. Mais plein de couleurs. Elle était vive quoi c'était c'était vraiment c'était vraiment, vraiment ça et je crois qu’elle cherchait à chaque fois oui le le plaisir et surtout surtout la liberté c’est ça pour moi la grande la grande leçon de Françoise c’est son goût pour la liberté et de son partage de la liberté à Jacques Chancel qui lui demande Qu’est-ce que vous voudriez qu’on dise après votre mort ? Je vais le faire.Elle répond.Un, j’aimerais bien qu’on dise qu’est ce qu’il s’est marré avec elle. Et si j’ai pu aider quelques-uns à être un peu plus libre et elle finit là-dessus.C’est ces deux choses-là. Et ça, si tu veux, c’est quelque chose que j’ai été un peu biberonné à ça, la déconnade et le goût de la liberté et de ne pas supporter les liens de subordination qui soient au-dessus, qui soient en dessous. C'était pour ça que j’hésitais à ce qu’on fasse le truc, mais là c’est bon, c’est réglé cette idée de liberté, mais d’une liberté, je ne crois pas qu' on puisse concevoir la liberté autrement que dans la joie.
Nora Bouazzouni
C’est pour ça que t’aimes autant aller avec ta caméra et tes questions et ton live voir les gens en festival, en manif, ça t’apporte toujours autant de joie ? Malgré tout.
David Dufresne
Ah oui, oui, parce que je trouve qu’il y a justement d’une part, il y a une forme de courage à manifester aujourd’hui, on le sait tous, donc c’est quand même un truc. Et puis parce qu’il y une règle très simple, c’est dès lors qu’on s’intéresse aux gens, ils sont intéressants. Tous ! C’est tout !Voilà, c’est aussi simple que ça. Tous ! Il suffit juste de s’intéresser, donc, c’est un détail et hop, tu es là dans la rue, hop, tu vois le bonnet de monsieur, je ne sais pas, tu fais une vanne sur le bonnet, hop. Il dit, attends, il m’a regardé. Il y a un truc encore plus fort, me semble-t-il, c’est de faire, dans les entretiens, c’est un peu ce que nous faisons d’ailleurs, c’est de faire parler les gens sur leur travail. Parce que le travail étant quand même extrêmement constitutif de ce que vous êtes, c’est une porte formidable pour découvrir la patte humaine dont je parlais tout à l’heure.
Nora Bouazzouni
Est-ce qu’elle te lisait des histoires ?
David Dufresne
Oui, oui, oui. Pardon, je viens juste d’y penser. Si, si, elle lisait des histoires, elle inventait. Il faut dire, et j’ai complètement oublié de l'écrire, et je m’en veux, mais purée, comme je m’en veux, elle nous appelait par des prénoms qui n'étaient pas les nôtres.
Mathilde Larrère
Parce que tu vas découvrir des trucs chez Valéry Giscard d’Estaing.
David Dufresne
Et en fait, elle nous appelait par les prénoms de ces personnages de romans. Et toi, c'était quoi ? Alors, non, moi ça va, moi j'étais un peu… Mais c’est surtout mon beau-père qui m’a élevé, que j’ai aimé d’amour. Elle l’appelait par des prénoms qui étaient les prénoms de ces personnages. Elle appelait François, elle appelait Pierre, alors qu’il s’appelait Philippe. Voilà et dans ses romans, elle met nos prénoms. Alors, elle fait de ma grande sœur une révolutionnaire, ce qui est absolument impossible, avec tout l’amour que je peux lui porter. Et ça fait aussi partie de sa joie, c’est-à-dire de prendre là aussi des libertés avec la vie, avec les gens.
Nora Bouazzouni
Mais elle donnait les prénoms de personnages libres ou bien quand il n’y avait pas quelqu’un, elle donnait le prénom d’un personnage qui n'était pas…
David Dufresne
Non, non, non mais c’est simplement parce que tu disais qu’elle était graphomane effectivement, elle a publié 120 livres, elle a laissé 15 000 pages de carnets, de journaux, enfin bon, elle écrivait absolument tout le temps et d’ailleurs là j'étais à Toulouse l’autre jour et c'était génial quoi, c'était fendard, il y avait une dame qui avait été emmenée puisque Françoise, enfin la famille à l’origine elle est toulousaine. Et Françoise l’avait emmenée, cette petite dame, dans les années 50, l’avait emmenée à la piscine. Elle se souvenait de Françoise ne surveillant pas les gamins qu’elle avait emmenés à la piscine et tapant à sa machine à écrire sur les gradins de la piscine je lui dis, quel dommage que je n’ai pas connu cette anecdote. Mais elle écrivait tout le temps sur tous les formats possibles. Petits carreaux, grands carreaux à spirale, sans spirale. Le carton de papier toilette, le dos du bloc-note, des trucs. Et ça, alors voilà, dans le plaisir des archives, c’est ça, quoi. C’est-à-dire effectivement ces nuits torrides racontées sur une nappe de restaurant, c’est marrant, quoi !
Nora Bouazzouni
Elle ne pouvait pas s’empêcher. Avant de passer la parole à la salle, comment toi, tu expliques que Françoise d’Eaubonne ait mis autant de temps à être reconnue en France à ce qu’on en parle, parce que récemment il y a eu un comeback avec, Mathilde le disait, des livres, des documentaires,, il y a eu des podcasts, plein de choses sur sa vie sur elle, donc énormément de choses, des rééditions, des romans, des essais, comment t’expliques ça en fait, qu’on a mis autant de temps, que ce soit aussi tardif ?
David Dufresne
Alors là, on s’aventure sur un terrain où j’ai peur de ne pas être super légitime, qui est l'écoféminisme, et qui est le féminisme tout court aussi. De ce que je comprends, l'écoféminisme en fait va très vite en France. En France, parce que ce n’est pas le cas aux États-Unis, ce n’est pas le cas en Inde, mais en France, va un peu disparaître en partie avec la figure de Françoise. Parce qu’il y a des amalgames qui sont malheureux, mais qui sont faits, en tout cas, voilà, il y a les féministes qui se méfient de la notion d'éco féminisme en disant on veut pas parler de le naturalisme, essentialisé, on veut parler des femmes et de la nature, parce qu’on veut pas parler de la nature des femmes Bon, c’est bon, j’ai l’imprimature.Donc je déroule, je poursuis. Et donc ça disparaît, pour des raisons qu’on vient d’expliquer. Et Françoise va revenir avec le retour en grâce de l'écoféminisme, puisqu’il vient des suds beaucoup et à ce moment-là, les gens retrouvent le fait que c’est elle qui, la première fois en 1974, dans un livre intitulé Le féminisme ou la mort, qui est une prolongation du livre. Et une réponse au livre de René Dumont, L’utopie ou la mort. Renée Dumont, qu’elle a accompagnée dans sa campagne électorale avant de se barrer. Elle écrit avec trois orthographes différentes, d’ailleurs, l'éco-féminisme, éco- féminisme tout attaché, éco-féminisme, éco slash féminismes, ce qui démontre que ce n’est pas encore super clair, en fait, dans sa tête. Mais bon, c’est elle qui va forger le terme.Évidemment l’idée n’est pas d’elle.Les idées appartiennent à l'époque, elles voyagent, elles traînent simplement, elle capte l’idée.
Nora Bouazzouni
Oui, elle a le mot, comme on disait, dans les suds, la pratique était de là depuis longtemps, et la théorie aussi.
David Dufresne
Et donc là, il y a des jeunes chercheuses et historiennes, je pense à notamment Caroline Goldblum, qui vont, les gens du Passager Clandestin, les éditrices du Passager Clandеstin, qui vont commencer à la rééditer, d’autres aussi. Et donc, elle revient. Elle revient et elle est discutée, elle est disséquée, elle est analysée. Comme elle ne l’a jamais été de son vivant.
Mathilde Larrère
Mais c’est une question, enfin, moi ce serait une piste, je ne sais pas si t’es d’accord, mais souvent, pour que quelqu’un s’en souvient, pour sa mémoire soit transmise, et je dirais plus encore pour des femmes dont la mémoires est plus difficile à transmettre, il faut qu’il y ait des passeurs ou des passeuses de mémoire, et pour ça, souvent, soit c’est les familles, soit ce sont beaucoup plus efficaces les institutions, les partis, etc. Or elle, en étant complètement désencartée de tout. Elle ne peut pas avoir une association ou un parti qui s’occupe de sa mémoire. Tu vois, dans les gens qu’on connaît, et en tout cas quand on travaille sur les femmes dont on se souvient et celles qui ont été oubliées, celles par exemple qui appartenaient au PC et étaient membres du PC, on s’en souvient plus puisque le PC a fait son rôle d’entrepreneur de mémoires en la matière. Mais elle, comme elle est dans rien, peut aussi expliquer le fait qu’il a fallu, après, qu’il y ait d’autres passeurs et passeuses de mémoire, mais il n’y a pas eu ça pour, non ?
David Dufresne
Absolument. C’est-à-dire qu’elle n’a pas embarqué dans les années 80 quand Mitterrand gagne. Elle ne va pas faire partie de ces gens qui disent bon, maintenant, royale au bar, on a milité à tous les ministères,. Et parfois, pour changer la vie, et puis parfois pour pas la changer mais changer la leur, bon voilà, tout ça on connaît. Elle, elle ne va pas là-dedans.Elle n’a pas de diplôme universitaire. Donc elle n’est pas protégée par l’institution, universitaire, et elle n’est d’aucun parti. Donc, effectivement, elle tombe dans un trou noir, si tu veux. Maïs trou qu’elle a aussi, en partie creusé.Je veux dire, ça n’a pas été qu’une victime. Elle a embrassé tellement de combats qu'à un moment donné, elle a un peu lassé les siens et les siennes. Parce que voilà, et que parfois ça semblait, il y a quelqu’un qui, de la Gueule ouverte, donc ce journal écologiste des années 70 qui était extrêmement véhément, la veuve du fondateur, qui me dit qu’en fait elle était trop écolo pour les féministes et trop féministe pour les écolos, et c’est ça qui va, on va dire, la perdre. Moi, c’est un truc que j’adore chez elle. C’est-à-dire cette idée de dire, j'échappe, j'échappe aux mouvements. Voilà. Et en revanche, je conçois tout à fait, et pour Françoise, c’est évident, que ça laisse des gens sur le carreau, sur le bord de la route. Parce que t’as pris un combat, t’es avec des gens, et puis tu passes à un autre combat, tes copains d’avant ne comprennent pas forcément. Et ça crée, au bout d’un certain temps, une forme de solitude, mais qui est aussi le prix, je pense, de sa liberté de penser comme chanterait l’autre idiot.
Nora Bouazzouni
Tu ne veux pas lire un extrait avant de donner la parole au public ?
David Dufresne
Ah si, oui, alors voilà, c’est parce que moi je vis sous la contrainte
Mathilde Larrère
Ah non
David Dufresne
Mais, bah si !
Mathilde Larrère
C’est bon pour le teint, vas-y, merci.
Nora Bouazzouni
Ok, on s’hydrate.
David Dufresne
Ce n’est pas ça, il paraît que c’est ma compagne qui veut toujours que je lise et elle est dans la salle, alors je lis. D’abord, je dois vous dire un truc. C’est un très mauvais titre. Le titre, c’est « Remember Fessenheim », c’est incompréhensible, mais moi, je l’adore. Donc, j’ai essayé, dès les premières pages que je vais vous lire, de l’expliquer. Je ne suis pas sûr d’y parvenir. Mais ce n’est pas grave. Derrière son bureau, l’inspecteur Kalahan se caresse le menton. Il porte un blouson beige, ses cheveux sont combinés à souhait, l ère pénétrée, il crève l'écran. Mais voici Clint Eastwood est perplexe. Fessenheim, son supérieur acquiesce. Oui, Remember Fessenheim. Dans son cinéma de quartier à Paris, l écrivaine Françoise Piston-D’Eaubonne assiste au film médusée. Soudain, elle éclate de rire, comme aucune grand-mère ne savait si bien faire. Un rire tonitruant, un rire de tempête, de femme forte qui s’emporte. Elle saute en l’air de joie maintenant. L’inspecteur Callahan toise sa partenaire, la jeune aspirante Kate Moore. Le navet est truffé de jeux de mots salaces. Lui, j’ai un gros calibre 44. Elle, une affaire de pénétration. Mère de fasciste, écrit d’Eaubonne dans un carnet. Dans une autre scène, ça lui revient à Icewood, Fessenheim, qu’est-ce que ça veut dire ? L’inspectrice Moore explique, l’année dernière, deux bombes ont éclaté dans une centrale nucléaire à Fessenheim en France. L’attentat évoqué remonte au 3 mai 1975, c’est un ami qui a recommandé à Françoise D’Eaubonne d’aller voir le troisième opus de la série des inspecteurs Harry en ce jour anniversaire, écrit-il. Elle aurait bien aimé aller au Colorado parce que les places y sont bon marché Et les WC, servaient de lupanar, mais l’inspecteur ne renonce jamais, n’est pas à l’affiche. C’est depuis la prison de la santé où il purge sa peine pour une bricole, recel d’objets d’art. Non, je pense à Sarkozy, là. Excusez-moi, que l’ami a envoyé une missive énigmatique à partir d’une coupure de journal donnant les horaires de l’Harry. Il écrit à d’Eaubonne, or ce film est peut-être inintéressant, mais l’intérêt d’un film peut-être autre chose que son sujet, la musique, les images, autre chose par exemple. La censure de la santé n’y voit pas malice, le service ne peut saisir de quel anniversaire il s’agit. 3 mai, D’Eaubonne sait 3 mai 1975, sommet de ma vie, écrit-elle dans ses mémoires. Le communiqué revendicatif du sabotage, de sa plume, a affirmé « Nous avons pris toutes les précautions possibles pour que ne soit menacée aucune vie humaine. C’est ainsi que nous contribuons au combat anti-nucléaire, espérant arrêter ou retarder le fonctionnement de cette centrale, attendu qu’ensuite il serait trop tard pour employer ses moyens. » Puis, en écho au concept d'éco-féminisme que D’Eaubonne a forgé un an plus tôt, dans son essai Le féminisme et la mort, notre action est l’expression de la protestation primordiale de la vie contre le capital coupable de génocide, dernier stade de la société patriarcale d’oppression.
Mathilde Larrère
Moi, je trouve que c’est bien.
David Dufresne
Attends, il reste deux paragraphes, tu veux lire les deux autres ?
Mathilde Larrère
Non, merci, merci.
David Dufresne
Dans un calepin. Claire Fontaine, rouge à petits carreaux, intitulé « 1976-1978, la vie », Françoise note « Juste ciel, il fallait marquer l’anniversaire du 3 mai, en effet, quand Gérard saura ça ». Gérar,d c’est Gérart Hoff, un de ses grands amours, picâtre défroqué, sympathisant de la bande à Baader, bientôt soumis à la torture blanche par la police ouest allemande. Avec Hoff, Françoise a fait sauter la centrale nucléaire de Fessenheim, en construction, deux années avant qu’Eswood n’enquête. Françoise D’Eaubonne était ma grand-mère, quand elle déboulait, la terre tremblait.
Mathilde Larrère
T’as vu que t’as écrit la bande à Baader ?
David Dufresne
C’est marrant parce qu’au moment où je le lis, je me dis putain, j’ai écrit ça. Et pourtant, ça fait 2000 fois que je lis ce passage et tu vois, c’est la première fois ce soir que je m’en rend compte..
Mathilde Larrère
Ben c’est ça d’avoir deux sales connes hein ! Je vais faire passer le micro comme ça si vous avez des questions.
David Dufresne
Alors on fait un homme, une femme et bien d’accord, ce n’est pas que les gars qui parlent.
Intervenant
Oui, à un moment, vous avez été coupé, à propos des bombes, vous avez commencé à dire, mais j’ai découvert il n’y a pas longtemps qu’il n' y a pas qu'à Fessenheim. Et moi, effectivement, je suis intrigué parce qu’il a y a pas longtemps, quelqu’un m’a dit, ah, mais il y a eu un tel attentat à Paris contre un centre informatique d’EDF. Je crois bien que là aussi, c'était Françoise D’Eaubonne. Alors, je ne sais pas si c’est à ça que vous faisiez allusion. Et moi, je voulais témoigner à propos de la Gueule ouverte. Enfin, je vous laisse répondre sur, quand vous avez dit « il n’y a pas qu'à Fessenheim ».
David Dufresne
Alors, on peut divulgâcher. Non ? Alors, vous avez la réponse dans le livre. Je peux vous donner la page. Il faut simplement que je le recherche. Mais effectivement, il y a d’autres sabotages de Françoise. Quand ce fait d’armes a été révélé, il n’y a pas si longtemps en fait, il y quelques années, seul ce fait de l’arme a été révélé. En fait, il y a toute une série. Et c’est cette série qui, à mon avis, fait sens. Et raconte combien ça n'était pas un accident, mais que c'était bien quelque chose de pensé. Et vous, vous vouliez nous parler de la Gueule ouverte ?
Intervenant
Oui, bien sûr. C’est à propos du mot de 1971 qui est le mot phallocrate. Moi, je suis un écolo depuis mes 14-15 ans, c'était en 78, et en 72, comme je suis déjà écolo, je suis avec Pierre Fournier pour créer La Gueule Ouverte. Et La Gueule Ouverte, pour nous, c’est un journal essentiel, extrêmement subversif. Et bien sûr, on y lit Françoise D’Eaubonne et moi, je suis très énervé quand je découvre qu’il y a actuellement des universitaires. je donne les noms. Je suis très énervé par Émilie Hache, qui enseigne à Nanterre et qui a dit à la philosophe Arielle Salet, qui venait juste d’arriver d’Australie. Ah, mais Françoise D’Eaubonne, elle n’a eu aucun rôle par rapport à l'écoféminisme dans les années 70. En fait, l'écoféminisme, c’est surtout une histoire anglaise et américaine. Emilie Hache, qui n’a pas connu comme moi la période écolo des années 70, ridiculise un petit peu Françoise D’Eaubonne elle ne jure que par les histoires anglaises. Et moi, je sais que cette révélation d’Arielle Salet ça s’est passé, j’en ai noté, le 16 septembre 2019. Et à ce moment-là, il est revenu juste de Nanterre, revenu d’un entretien avec Émilie Hache. C’est comme ça que j’ai découvert cette façon d’interpréter Françoise D’Eaubonne.Mais moi, étant un grand lecteur et un participant intime de La Gueule Ouverte, je ne suis pas du tout d’accord dans les années 70, Françoise D’Eaubonne était pour nous essentielle. Par exemple, j'étais parti en 1975 d’une communauté qui, pour faire craquer la société, s’appelait le CRAC, commune, révolutionnaire, anarchiste, communiste nous, on avait un vocabulaire un peu bizarre. Et à partir du mot de Françoise phallocrate, on avait inventé une injure destinée aux filles dont on trouvait qu’elles s’étaient comportées un peu trop en objets, pour nous, il fallait absolument boycotter la société de consommation, sortir totalement des canons bourgeois de quel look il faut avoir. Et pour nous, un look de fille révolutionnaire, c'était un look qu’on appelait à l'époque « fringue unisexe ». Il ne fallait absolument pas frimer avec les fringues à la mode. Et si une fille frimait avec les fringues, on lui disait « espèce de fallope ». Donc « espèces de fallope », ça voulait dire « t’es une salope qui se compromet avec la société de consommation ». Et on faisait honneur à Françoise D’Eaubonne par ce mot. Donc voilà, c’est pour dire que c'était très important pour nous, Françoise D’Eaubonne, et comme on est dans une librairie écolo, je voudrais terminer en disant que nous, les écolos, on aimerait la réédition de plusieurs livres de François D’Eaubonne concernant le mystérieux différent ou la mystérieuse polémique entre François d’Eaubonne et le militant pour ne pas faire la guerre en Algérie, c’est Roland Perrault. Et donc, pour nous, les écolos, la communauté de Longo Maï dans les Alpes est très importante. C’est une communauté qui existe encore aujourd’hui. Et on n’a pas compris pourquoi Françoise D’Eaubonne a écrit au moins trois livres pour dénoncer son ex-copain, je crois que c'était son ex-copain, Roland Perrault, nous, on aimerait vraiment… Et je le dis parce que Mme Cambourakis ne veut absolument pas, donc on cherche d’autres éditeurs, on voudrait qu’on réédite les trois livres, notamment à commencer par celui, c’est les gens de Longo Maï qui m’ont dit, « Si tu veux comprendre ce qui s’est passé, lis un livre de 1963 qui s’appelle « Jusqu'à la gauche ». » Et là, on comprend pourquoi Françoise D’Eaubonne s' est mise en colère contre Longo Maï en traitant cette aventure de secte.
David Dufresne
Longo Maï, c’est bien longtemps après.
Intervenant
Oui oui, alors il est de 1980 à 1982.
David Dufresne
Alors, plusieurs choses. D’abord, là, vous avez cité une historienne que je ne connais pas, qui n’est pas là pour répondre. Hélène Hache, vous l’avez dit, et Émilie Hache. Donc, c’est toujours délicat d’attaquer quelqu’un en son absence. À la limite, je pourrais dire, si elle dit ça, vous allez dire 2019. 2019, le retour de Françoise est en train d’arriver. Donc, elle n’a peut-être pas vu tous les textes qui sont arrivés après, et il a été de bon ton, encore aujourd’hui, de dénigrer un petit peu la parole de Françoise par rapport à d’autres, anglaises, américaines. Mais vous avez tout à fait raison, la Gueule ouverte, c'était le journal dans lequel elle avait trouvé, on pourrait dire, refuge, ou d’ailleurs elle s’engueulait, enfin c’est assez rigolo parce que c'était un journal qui paraissait tous les quinze jours, c’est ça ? Et donc il y avait comme ça des joutes entre les uns et les autres, notamment autour du Larzac, qu’est-ce qu’il faut faire, ne pas faire, etc., et voilà, vous le connaissez par cœur, tout ça. Et donc effectivement, non, elle était au cœur, au cœur de l’action, c’est une évidence. Voilà. Et dire l’inverse, c’est du révisionnisme. Sur l’histoire de Longo Maï, jusqu'à la gauche, en fait donc Longo Maï, c’est une communauté qui est une des rares communautés qui existe encore, qui a été créée après 68, c’est une des rares qui existe encore. Et ce que je, donc effectivement c'était une affaire personnelle en réalité, entre le fondateur et Françoise qui se transforme en bataille. Voilà, elle avait enquêté et il y a eu des procès entre eux. Elle en a perdu, elle en a gagné, elle a publié des livres et moi j’en fais une ligne dans le bouquin parce qu’en fait je considère que c’est un combat qui était un combat qui lui appartenait Et j’ai cru comprendre, alors si vous êtes en lien avec les gens de Longo Maï aujourd’hui qui n’ont effectivement rien à voir avec les accusations qu’elle avait pu faire à l'époque notamment concernant le le fondateur autour de, on va dire de son accusation, je ne dis pas que c’est la réalité, je n’en sais strictement rien, d’ascendant sectaire sur les membres, on va dire ça assez rapidement. J’ai cru comprendre que certains descendants, héritiers de Longo Maï, avaient prévu d’aller voir justement les archives de Françoise pour essayer de mieux comprendre ces accusations. Donc, à mon avis, ce sera plus intéressant que eux fassent ce travail-là, que de rééditer des bouquins qui vraiment sont datés, sont microscopiques Voilà, ça fait partie des combats, à mon avis, de Françoise, qui ne sont pas tout à fait essentiels. Après, dans Jusqu'à la gauche ou dans Putain de jeunesse aussi, Putain de jeunesse est plutôt la résistance jusque à la gauche, c’est effectivement ces souvenirs d’activisme des années 50-60. C’est assez rigolo parce qu’effectivement ce Roland Perrault a priori lui avait raconté qu’il avait un maquis dans le Vercors et c’est toute une histoire, il l’embarque et puis il a rien, le gars c’est ce qu’elle raconte
Intervenant
Je voulais juste, j’ai oublié de parler du communisme sexuel que nous nous pratiquons. Alors on va faire tourner là. On va faire tourner et puis après… Est-ce qu’elle avait lu William Raj par exemple ?
David Dufresne
Ça, je ne sais pas.
Intervenant
Question d’une femme.
Mathilde Larrère
Ça s’appelle fermeture éclair, un homme, une femme.
David Dufresne
Voilà, c’est ça.
Nora Bouazzouni
Pourquoi elle admirait Ulrike ?
David Dufresne
Pourquoi elle admirait Ulrike
Mathilde Larrère
Ulrike Meinhof parce que comme je t’ai pas passé le micro…
David Dufresne
Voilà, alors le point principal, le point principal, c’est, à l’admirer, on va dire, son courage, mais le point principal, je crois, c est le fait qu’elle voyait chez Ulrike quelqu’un qui avait, qui s'était extrait de son milieu, qui était promis un grand avenir de journaliste allemand, de télévision. Il y avait beaucoup d’archives avant. Avant les agissements avec la Fraction Armée Rouge elle travaille dans un journal qui s’appelle Concrète, je crois, quelque chose comme ça, un journal allemand. Mais c’est quelqu’un qui est très, très en vue et qui, en fait, va sortir de la bourgeoisie pour rejoindre la lutte armée. Et donc, ce choix-là, qui est un choix du milieu des années 60, Il n’y a pas une guerre déclenchée. Ce sont les gens qui portent ce combat-là, qui le mènent quand je dis « il n’y a pas une guerre déclenchée », c’est-à-dire qu’il n’a pas un pays qui attaque un autre et donc on se retrouve résistant. Mais par contre, il y a un capital… Oui, non ?
Intervenant
C’est quand même l'époque de la guerre du Vietnam.
David Dufresne
De la guerre du Vietnam, absolument, oui bien sûr, et le grand fait d’armes, merci beaucoup, et le grand fait d’armes de la fraction armée rouge qui va être extrêmement, qui va énormément influencer Françoise, c’est le sabotage de l’ordinateur de l’armée américaine sur le sol allemand, ordinateur qui pilote les bombardements meurtriers au Vietnam, Ce qui veut dire que la fraction armée rouge, avant de tuer en son nom, il va y avoir à peu près, je ne sais plus, ces 40 ou 80 morts jusqu’au début des années 90. Avant ces morts-là, il y a eu des milliers de vies sauvées par cet attentat. Donc effectivement, il y a la guerre du Vietnam qui cristallise les combats. Mais ce que je veux dire, c’est que l’Allemagne n’est pas attaquée et il y à des gens qui disent que l’Italie n’est pas attaquée. Et pourtant, il a les brigades rouges. Ce n’est pas une guerre conventionnelle, c’est une guerre sur les idées, contre le capitalisme, contre le communisme totalitaire. C’est toutes ces choses-là qui se mettent en place. Et donc, c’est ça qui la fascine. Et puis, parce que c' est une femme, évidemment. Donc là, il y a quelque chose pour elle qui résonne avec tout son combat féministe.
Intervenant
Et une femme qui avait écrit…
David Dufresne
Et une femme qui avait écrit, voilà, et une femme qui avait écrit, absolument. Alors maintenant, il nous reste un peu de temps, non c’est fini ? Encore 10 minutes !
Intervenant
Je voulais donc juste signaler pour ceux qui sont intéressés par la cause nucléaire que demain soir à 19 heures, impasse Crozatier, il y a une réunion de gens donc antinucléaires pour ceux qu’ils veulent y aller. Et ma question, c'était par rapport à la convergence des luttes. Qu’est ce que penserait Madame d’Eaubonne, de tous les luttes des sans-papiers, les mineurs isolés et de tous les migrants, première génération, deuxième génération ou troisième génération ?
David Dufresne
Je suis embarrassé par votre question parce que dans le livre, justement, j’explique que j’ai un peu de mal avec les gens qui font parler les morts. C’est-à-dire qu’ils disent, ben, Françoise aurait dit ça, aurait pensé ça. Alors, oui, elle a milité dans les années 80, elle à participé à un certain nombre de manifestations pour les immigrés. Elle, en 1984, elle a dans une lettre que j’ai retrouvée, elle a cette analyse de Jean-Marie Le Pen en disant à Hellyette Bess, qui était en prison, Hellyette Bess qui était surnommée la maman d’Action Directe, pour faire très vite, que j’ai retrouvé. Une dame absolument admirable qui a tenu le jargon libre pendant des années et des années, et qui à 93 ans, toute courbée. Elle m’a donné accès à la correspondance et dans cette correspondance, Françoise dit en 1984 à Hellyette qui est alors en prison. Contrairement à ce que pensent tes camarades d’Action Directe, Jean-Marie Le Pen n’est pas un épiphénomène et là, je trouve que c’est absolument extraordinaire de clairvoyance terrible. Quand on pense à ce qui nous menace aujourd’hui de la part de Françoise en 1984, alors que le mec, tout le monde sait que le parti a été fondé par des SS, par des nostalgiques de l’Algérie française. Enfin, personne ne donne un kopeck électoralement à ce mec-là. Il va être aidé, comme on le sait, par un coup de publicitaire à la télévision. Mais même ça, le type, il végète aux européennes. Il fait très peu, très peu de pourcentage. Donc, Françoise, elle est tout à fait opposée à toute forme de racisme, de fascisme et pour vous répondre elle est de tout temps du côté des dominés. Moi, il y a une histoire que j’adore.
Mathilde Larrère
J’aimerais bien la connaître.
David Dufresne
Dans un journal de 68, enfin pas dans un journal, en fait dans un manuscrit.
Mathilde Larrère
En fait, je voudrais être comme ça.
David Dufresne
T’es pas loin ! Vous n'êtes pas loin. Elle raconte, en plein âgé, alors je ne sais plus si c’est au théâtre de l’Odéon, à la Sorbonne il y a un jeune étudiant d’origine ouvrière qui dit à ses camarades mais moi je ne peux pas dire à mon père que le capitalisme c’est mauvais. Mon père travaille en usine et ça fait 20 ans qu’il met de côté pour s’acheter une Simca neuve. Et là, le jeune étudiant ouvrier se fait tancer par les camarades étudiants en disant « Mais si ! Mais bien sûr, il faut abattre le capitaliste. » Et elle, elle le défend. Elle le défend parce qu’il est tout seul. Et en plus, il a raison. C’est-à-dire qu’il faut écouter, quand même. Et donc voilà, ma réponse, elle est là. Elle serait du côté de ceux qui se battent et de ceux qui sont dominés elle a toujours été comme ça.
Mathilde Larrère
Alors, on me dit qu’il va falloir bientôt s’arrêter parce qu’en fait, il va être 21h, sachez-le ! Vous le sentiez, vous aviez faim un petit peu !
Nora Bouazzouni
Ah oui, j’ai une question bonus, parce que vous verrez dans le livre, il y a mention plusieurs fois de la couleur orange. Vous voyez où je vais en venir ? Car la voiture, la 4L surnommée orange mécanique, puis notre voiture orange apparaissent qui ont servi à aller poser de la bombe à Fessenheim et je me suis dit au poste, il y a comme tu dirais, un air de déjà vu. Est-ce que la couleur, je n’ai pas la réponse, je vous jure, je me suis dit ah mais ce n’est pas possible en fait, comment je ne sais pas, est-ce-que l’identité visuelle, mais non !
David Dufresne
Non, ce n’est pas le modem, non !
Nora Bouazzouni
Alors est-ce qu’il y a un lien ?
David Dufresne
Quel bonheur de me rendre compte qu’effectivement c’est dans une 4L orange flambant neuve qu’elle va aller chercher d’abord de la dynamite sur les chantiers avec son camarade de jeu Gérard Hoff qui conduit la 4L, parce qu'évidemment elle ne conduit pas, voilà et la 4L est orange, en fait le orange, ce n’est pas pour ce orange-là de cette 4L-là, mais c'était effectivement l’orange de mon enfance, parce que vous n'étiez pas née, mesdames. Mais au début des années 60 au début des années 70.
David Dufresne
Voilà, donc moi c’est l’orange de mon enfance et je voudrais juste répondre au chat que je fais très très vite. Tisane qui dit, David a esquissé une phrase au début comme quoi son livre n’a pas eu l’effet escompté sur la réparation familiale, peut-on avoir la suite ?
Nora Bouazzouni
La psy continue, la thérapie continue.
David Dufresne
Allez, très rapidement.
Nora Bouazzouni
Allez, dépêche, voilà donc juste l’orange. Rien à voir avec la 4L ?
David Dufresne
L’orange n’a rien à voir avec la 4L, mais la 4L a tout à voir avec l'époque, et ce orange c’est l'époque, et c’est ce orange, donc aujourd’hui, il est facile de trouver du orange, mais pendant 20 ans, l’orange était une couleur absolument maudite, elle était nulle part, donc, tout ça pour vous dire qu’en fait, effectivement, en partie, j’ai parlé des histoires entre ma mère et sa mère. Et vous avez commencé par dire comment on écrit sur la famille, et l’angoisse, parce qu’en fait, il y en avait une, le danger, il était là, c'était vis-à-vis de ma mère. Parce que je ne voulais pas et donc je faisais gaffe. Et dans le livre, il y a plusieurs endroits où je me dis ça, ça va poser un problème, ça, mais il faut le dire quand même, parce que voilà, il y a un truc plus fort que tout. Et en fait, ma mère met du temps à lire le bouquin, qu’importe et elle le lit en une nuit. Et elle m’appelle le lendemain, alors qu’elle a quand même souffert de ne pas être aidée, épaulée et aimée par sa mère. Et tout d’un coup, elle a quasiment des sanglots dans la voix parce qu’il me dit, mais je ne savais pas qu’elle était si pauvre à la fin de sa vie, j’aurais dû l’aider. Comment ça se fait ? Pourquoi ? Je ne comprenais pas quand elle est venue. Enfin, bref, elle donne des détails. Et en fait, ce que je veux dire par là, c’est que on a raison d'écrire. Et on ne sait jamais ce que ça va faire. Il ne faut pas trop se poser la question parce que ce n’est jamais là où on croit qu’il y a un problème ou on croît qu’on va faire plaisir. C’est autre chose, c'était ce que je voulais dire. Merci beaucoup, merci à Nayan à la technique.
Nora Bouazzouni
Merci, merci David merci Mathilde on se retrouve au poste avec une émission qui s’appelle Du passé faisons table basse Et moi je suis aussi sur au poste tous les mois avec Bouffe De là et avec qui va faire la vaisselle, émission féministe Merci à la librairie Utopia, achetez les livres, soutenez vos libraires indépendants et indépendantes et adonnez-vous au poste et bonnes fêtes !
David Dufresne
Bonnes fêtes ! Merci beaucoup !

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