« Frères », ou le combat des familles contre les #violencespolicières
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Nous sommes dans le studio, alors ça marche à peu près amis du café, Mais il n’y a pas de cafetière. Oh, je suis tellement excité, les amis, si vous saviez ! Oh si vous saviez comme je suis content de passer aux choses sérieuses ! On a eu deux années de tour de chauffe et maintenant c’est parti. Nous allons voir ensemble un film d’Ugo Simon qui date de 2021 je crois. Enfin on verra ça avec lui. Alors ça me fait plaisir, ça me fait marrer de faire cette première émission totalement bricolée. J’ai fait longuement attendre notre invité, que je ne me trompe pas. Alors lui, il est bien éclairé, lui, il a droit à la lampe, comme dit Euryale, à la lampe de blogueuse. Monsieur, c’est du cinéma direct qui nous attend trois, quatre. M. Simon, il est là, bonjour.
Je suis très content d'être là pour la première fois au milieu des cartons, ça me va très bien. Je ne vais pas commencer sur l’image de la Fémis super machin. Je suis très habitué à ce genre de situation.
Tu devrais le dire aux bricoleurs.
Bricoleurs, surprise quand on est à la Fémis, c’est le luxe. Mais quand on sort de l'état du cinéma français, surtout quand on débute, on sait bricoler.
Bon alors c’est un peu bizarre. Je prévois de mettre une autre caméra ici pour que, quand je regarderai ceux qui nous regardent, que je salue, qui arrivent en nombre..Je suis un peu de profil si tu veux, puisque la caméra est là. On réglera ça, mais ce qui compte… Vous avez vu cette peinture, une peinture orange. Est-ce que vous avez vu ce canapé orange ?
Très confortable, le canapé.
Le canapé d’Au poste est confortable.
Qu’est-ce qu’on peut faire alors ?
Qu’est-ce qu’on peut faire ? Eh bien, discutons encore un petit peu, histoire de régler les choses, qu’on puisse se libérer Robin, notre super héros. Non, il n’y a pas de coussins Au poste. Bonjour, Monsieur Simon. Nous dit-on bonjour. Est-ce que tu peux me dire si c’est bon de ton côté ? Si c’est bon, je lance le film d’Ugo et on se retrouve après.
Donc mon film, je l’ai fini en 2 h 21, c’est ça ? C’est donc mon film de diplôme de fin d'études, sorti de la Fémis en 2021 où j'étudiais là-bas dans le département montage. Donc c’est, pour faire court, une école de cinéma publique à Paris qui est divisée en plusieurs départements qui correspondent à différents métiers du cinéma. Donc moi j'étais en montage, comme je l’ai dit, et voilà, c’est un cursus qui dure quatre ans.
Et donc tu es sorti de la Fémis il y a deux ans et demi.
Oui, en juillet 2021.
Donc là, on va regarder “Frères”, qui est en fait le film de fin d'études, c’est ça, c’est ça. Donc, vous êtes obligés de fournir un film.
Ouais, on est obligé. En fait, selon les départements, les contraintes ne sont pas les mêmes. Évidemment, les étudiants en réalisation sont obligés de faire un film. En montage, on a des contraintes un peu différentes, mais on est quand même obligés de faire un film. Et les contraintes qu’on a et que je n’ai pas totalement respectées sont qu’on est censés réaliser un film à partir d’images préexistantes, c’est-à-dire qu’on ne tourne pas. Donc il y en a un petit peu dans mon film, mais j’ai quand même beaucoup tourné.
On va parler de “Frères” quelques instants, puis après on va le regarder. Qu’est-ce qui t’a incité à aller sur ce thème-là ? Donc, de suivre trois frères que l’on salue. Je pense que certains nous regardent, qui ont été touchés de près par la mort de leurs frères. D’où le nom du film, suite à des opérations de police. Donc il y a trois frères qu’on connaît bien ici. En tout cas, il y en a un qu’on connaît bien, c’est Farid, puisqu’il est déjà venu Au poste. Qu’est-ce qui t’a poussé ? Ça nous permet de faire des petits réglages et après on lance le film. Qu’est-ce qui t’a poussé à aller sur ce thème-là ? Qui n’est pas forcément un thème du cinéma français ? En tout cas, pas du tout traité de cette manière-là.
Bon, déjà, peut-être que je peux commencer par dire que le cinéma français, comment dire, n’est pas, disons, dans ce à quoi je me reconnais le plus forcément. En tout cas, pas le cinéma français comme on l’entend quand on parle comme ça, un peu rapidement. À propos, si on doit citer des cinéastes un peu connus qui sont sortis de la Fémis, en fait, à la Fémis, il y a plein de gens qui font plein de choses différentes. Moi, en l’occurrence, j’ai eu envie de faire du cinéma en découvrant le documentaire, le cinéma documentaire et surtout en découvrant le cinéma documentaire politique. Et en France, il y a une grande histoire de ça, et pas qu’ailleurs, mais en France particulièrement quand même. Donc après, je pense qu’on va en parler après, bien sûr, conversation, mais on peut citer René Vautier, Godard, Chris Marker pour les plus célèbres. En tout cas, il y a une histoire de ça dans laquelle je me reconnais, qui nourrit et qui m’inspire. Donc je ne me sens pas complètement, disons, bizarre à vouloir faire un film de cinéma sur un sujet aussi frontalement politique, quoi. Donc ça, c’est la première chose. Et sinon. Mais bon, ça je peux en parler longtemps, donc je vais peut-être garder un peu des billes pour après. Mais ce que je peux dire, c’est que le sujet des violences policières est un sujet qui me suit et m’intéresse depuis longtemps. J’avais envie, quand je suis rentré à la Fémis, je savais que j’avais envie de faire un film de fin d'études sur la question des images de violences policières plus spécifiquement. Et j’en suis arrivé, à force de réfléchir et de me poser des questions, à avoir envie de filmer donc Farid, Mahamadou et Diané. Mais je n’ai pas envie d’en dire trop.
C’est super ! Alors, il est où ton film, dis donc ? Alors attends, il est là ? Il est là ? Firefox, ok. Oh la vache, ça me fait rire, les mecs de la Fémis, t’imagines ? Bon, vous allez voir, très beau film, très touchant. Comme le film est sur le site depuis maintenant une dizaine de jours, j’ai reçu plusieurs messages, plusieurs emails extrêmement touchants suite au visionnage de ton film. Ce n’est pas un film fastoche. Mais voilà, on n’est pas là pour avoir une vie fastoche non plus. Voilà, donc je vais mettre le site d’Au poste tant qu’il est là, le film, il est là. Ok les amis, je lance le film et je vous dis à dans 43 minutes et 37 secondes. Nous regardons le film “Frères” (2021) réalisé par Ugo Simon, avec trois frères, trois frères exemplaires dont un, pour moi, qui rappelle Malcolm X, presque par ses envolées. Les deux autres, les trois sont extrêmement touchants, extrêmement forts. Je les salue, ils nous regardent, et j’envoie le film. Vous me dites si le son est bon. Si le son est bon, je mets plein pot et c’est parti.
D’abord, merci à celles et ceux qui ont commenté et apprécié le film. Comment on fait ? Je ne sais pas. Je pense que d’expérience, quand j’ai montré le film, je crois que c’est bien de marquer une petite pause, quoi. Mais on peut aussi… En général, c’est bien d’en discuter, en tout cas, que ce soit juste après ou après une petite pause. Mais c’est bien d’en parler quand même. Après, certaines personnes n’arrivent pas à parler, voilà. Il faut aussi se laisser imprégner par l'émotion. Je ne sais pas, je n’ai pas de réponse. Je pense que chacun reçoit le film en fonction de son histoire aussi.
Non mais il n’y a pas de problème, Robin, ne t’inquiète pas. Il me disait : « Oui, t’es figé, il faut relancer », mais ce n’est pas grave. Toi, on t’entend et tu n’es pas figé. Très émouvant, nous dit Jeanne de Brigue, Léa Culpa nous dit : « Le film, un sommet, surtout avec les trains sur X ce soir. » Alors je ne sais pas quels sont les traits et très clairement, le fascisme a pris sa place sur Twitter. Je vais presque te retourner le truc. C’est que, comment on fait, quand on tourne et surtout quand on monte, pour ne pas être que dans l'émotion, pour être aussi dans la réflexion, pour être aussi dans le combat ? Parce qu'évidemment, c’est un film politique. Tu parlais de ça tout à l’heure. Est-ce que, par exemple, il y a des moments où tu t’es dit : « Tiens, je vais trop loin dans l'émotion » ? Je pense, par exemple, à la toute fin du film où ta caméra s’attarde sur Farid. Est-ce que ça, par exemple, l’idée de « jusqu’où je mets de l'émotion, jusqu’où je n’en mets pas » s’est posée ?
C’est une question très importante qui a été là tout le long de la fabrication du film. Ce que je peux peut-être commencer par dire, c’est que faire un film, c’est du temps de recherche comme avant. J’ai fait ce film au cours de ma dernière année d'études à la Fémis et entre le moment où je décide de le faire et la fin de la post-production, il s'écoule environ un an, ce qui est un temps plutôt long pour un film de 45 minutes. Il n’y a pas de règle là-dessus, mais en tout cas, c’est un cadre de travail assez confortable qui fait que j’ai pu avoir le temps de me poser des questions, d’essayer des choses, parce que le montage sert à ça. Et donc, je n’ai pas eu, comment dire, au moment où j’ai commencé à monter, d’abord, je n’avais pas complètement terminé de tourner le film. J’ai beaucoup alterné des phases de montage avec des phases de tournage et la question de l'émotion a fait partie des multiples questions qui se sont posées. Et en fait, peut-être que je peux répondre à ça, c’est que… En tout cas, moi, je n’ai pas théorisé ça en même temps que je le faisais, quoi. C’est-à-dire que je faisais une version montage, puis je constatais des choses, j’ajustais, je prenais une autre direction ou pas, ou j’approfondissais cette direction. En tout cas, j’ai vite compris que là où la parole était la plus belle et la plus puissante, quand je dis la parole, c’est donc la parole de Diané et Mahamadou. Et le mythe, c’est quand elle était à la première personne. Et donc souvent chargée d'émotion. Parce que ce que je veux dire par là, c’est que c'était le plus fort et le plus intéressant. Non pas quand on parlait « des affaires », comme on dit, ni quand ils répétaient les faits qui s'étaient passés, ce qu’ils sont amenés à faire très régulièrement. Mais quand ils racontaient.
Non sans lassitude d’ailleurs.
Non sans lassitude. C’est aussi pour cela que moi, ce qui m’intéressait, c'était de chercher autre chose, bien sûr. Et cette autre chose-là, c'était une parole, donc, à la première personne sur comment est-ce qu’ils vivent au quotidien avec ça, cette souffrance, cette injustice et comment ça les a transformés chacun individuellement.
Alors le film s’intitule “Frères”, tu suis donc trois frères, on vient de le voir. Or, dans ces histoires, dans ces drames, en règle générale, ce sont les mères et surtout les sœurs qui sont au combat. Pourquoi as-tu choisi de suivre des garçons, des frères plutôt que des sœurs ? Alors évidemment, il y en a une qui est emblématique de ce travail, mais il y en a d’autres. Pourquoi ce choix, en fait, tout d’un coup ?
Il y a plusieurs explications à ça. D’abord, je crois que le moment où j’ai vraiment décidé que le film serait un portrait de Diané, Mahamadou et Farid date d’un rassemblement qui a eu lieu place de la République à l'été 2020, si je ne dis pas de bêtises, à l’appel de la famille Jing, qui venait d’obtenir victoire à la Cour européenne des droits de l’homme, qui a condamné la France à verser une amende de 120 000 € je crois, après douze ans de combat. Je ne dis pas que ce n’est pas trop approximatif, mais il me semble que c’est ça. Et donc, à cette occasion, au rassemblement, il y avait, je dirais, une trentaine de familles invitées, avec à chaque fois un porte-parole ou une porte-parole qui prenait la parole pour la famille. Et moi, à ce moment-là, j'étais en train de gamberger et de réfléchir à quel film faire pour mon film de fin d'études. Et j’avais déjà cette idée de faire un film sur la manière dont on montre la violence de la police. Et au stade où j’en étais à ce moment-là, j’avais envie de faire un film, mais c'était une envie très théorique, de faire un film qui questionne la façon dont on montre, notamment sur les réseaux sociaux, les images de violence. J’ai éprouvé cela à ce moment-là, mais je pense que je ne suis pas seul, une sorte de, comment dire, d’overdose et même de constat politique : ça ne suffit pas ou ça ne marche pas de montrer la violence telle qu’elle est, de montrer ces images de violence. On sortait des gilets jaunes peu de temps avant et en fait, j’avais envie de faire un film autour de ça, mais c'était quand même des idées très théoriques, quoi. Et donc, à ce rassemblement, j’ai vu et entendu, surtout au dernier moment, des Farid que j’avais déjà vus et entendus à d’autres événements auparavant. Mais là, puisque j'étais dans cette réflexion-là, ce qui m’a interpellé tout de suite, c’est que chacun de leurs frères s’est fait assassiner devant ou à côté des caméras d’une caméra de vidéosurveillance donc qui leur manquait. Donc ils se sont fait assassiner devant ou à côté d’une caméra de surveillance, et ces images n’ont jamais été montrées à la famille et n’ont jamais été instruites par la justice. Et donc il y a des images qui manquaient, quoi. En fait, ce manque d’images a rencontré mon questionnement sur la façon de montrer des images de violence. Et je me suis embarqué dans un film avec trois… Mais donc au départ, il n’y a pas une volonté particulière de filmer trois hommes. Mais très vite, j’y ai réfléchi. Évidemment, je me suis dit : « Mais pourquoi est-ce qu’il ne faudrait pas avoir une sœur ou je ne sais pas, dans le film ? » Mais ce que je me suis dit assez vite, de façon assez évidente, c’est que donc, comme tu le dis très bien, les personnes qui sont le plus médiatisées sur ces questions-là, qui sont liées à des victimes de violences policières, sont souvent des sœurs. Donc simplement, je me suis dit que là, je préparais les trois hommes.
On va évidemment parler du film en détail. Mais d’abord, tu m’as dit tout à l’heure, pendant qu’on buvait une petite bière, que tu fais ton travail, c’est-à-dire que tu as contacté les trois frangins et ils t’ont donné des nouvelles : où en étaient leurs affaires, les affaires ? Oui, des instructions concernant leur frère. Est-ce que tu peux nous dire, sans trop dévoiler de secrets, ce qu’il en est par rapport à ton film, par exemple ce que des gens viennent de voir ? Qu’est-ce qu’il y a de neuf ? Est-ce que parmi les deux familles qui réclament à cor et à cri les images, est-ce qu’elles ont pu voir les images, par exemple ?
Non, toujours pas. Ce n’est pas programmé. Mais alors déjà, peut-être qu’il faut commencer par dire qu’il y a assez peu d’informations sur les procédures judiciaires en cours au sein du film, ce qui est un choix de ma part de ne pas alourdir le film par ça, et aussi parce que toutes ces informations sont disponibles à plein d’endroits grâce au travail des militants et des journalistes, dont je fais partie. Donc moi, j’avais envie de me situer ailleurs. Mais ce que je veux dire, c’est qu’aucune des procédures n’est terminée et certaines durent depuis très longtemps. Je pense à Farid, à son frère Wissam, qui a été assassiné en janvier 2012. Donc voilà, aucune des procédures n’est terminée. Disons que les nouveautés sont qu’il va y avoir prochainement une reconstitution policière dans l’affaire d’Ibrahima Ba, donc le frère de Diané. Oui, courant septembre, et c’est déjà une victoire pour la famille parce que malheureusement, c’est extrêmement rare que, dans des histoires de crimes policiers, des reconstitutions aient lieu. Et la famille espère que cette reconstitution rendra évident le fait que les versions des policiers incriminés sont incohérentes. Voilà, il devrait y avoir une reconstitution, mais ça, je n’ai pas la date, à propos du meurtre de Wissam.
De Wissam, à Clermont-Ferrand.
À Clermont-Ferrand, c’est ça ? Ibrahima Ba, c'était donc à Villiers-le-Bel et Camara à Épinay. Et voilà, quand j’ai demandé… C’est intéressant que je dise ça parce que, quand j’ai demandé ça à Diané, Mamadou, Farid, Diané m’a immédiatement parlé du fait qu’il y allait avoir le jugement des policiers accusés de l’agression de Théo Lucas en janvier 2024, le 9 janvier, si je ne dis pas de bêtises. Et il m’a parlé immédiatement de ça en me disant que chacune des affaires était solidaire entre elles et qu’en fait, une décision de justice favorable pourrait faire jurisprudence, à la fois en termes de droit, mais aussi en « erreur » l’opinion publique, quoi. Donc c’est important. C’est-à-dire que chacun ne se bat pas simplement que pour sa propre histoire, sa propre famille, mais il y a un lien de solidarité très fort, quoi, entre chacune de ces histoires.
Le film, tu l’as montré où, et quand ? Comment il circule, en fait ?
Donc le film, je l’ai terminé il y a un peu plus de deux ans. Je me suis vite dit que c'était important pour moi, mais enfin pas que pour moi, quoi, que le film circule à la fois dans un circuit militant, ce qui me semblait évident, et en même temps qu’il pouvait circuler dans un circuit de festival de cinéma, ce qui a été le cas. Et j’en suis très heureux puisque c’est compliqué d’avoir des films sélectionnés en festival. Il y a beaucoup de films qui se font. Donc j’ai eu cette chance.
Donc ton film a été montré à ?
Il a été montré pour la première fois au festival de Brive, qui est un festival du moyen métrage, qui est un très bon festival que je recommande à tout le monde. Il a été montré aux États généraux de l’usage, qui est un festival de documentaires en Ardèche. Pour ceux qui ne connaissent pas Lussas, c’est un village en Ardèche où il y a une école de cinéma, plusieurs de cinéma documentaire.
Un peu les talibans du documentaire.
Les talibans, je ne sais pas. Voilà, c’est un dépôt du documentaire en français.
Oh, Monsieur est très politiquement correct.
Mais je pense qu’il y a plus taliban que ça, c’est vrai.Mais bon, bref, c’est une autre histoire. En tout cas, historiquement, il y a un grand festival de documentaires là-bas et mon film…
Oui, absolument.
J’ai été présenté là-bas l'été dernier. Il a été dans des festivals en Italie, a fait d’autres festivals en France. C'était au festival Traces de vie, à Clermont-Ferrand. Il a été au Flim à Paris, qui est un festival de moyen métrage aux Docks dans le 20ᵉ arrondissement, qui est un très bon festival aussi. Il a été à la Fête de l’Huma. Il a été montré en Suisse dans un super cinéma qui s’appelle Le Spoutnik, qui est un cinéma associatif et militant, je dirais presque, à Genève. Je recommande à quiconque passe à Genève d’aller au Spoutnik. Après, moi, j’ai décidé aussi de montrer le film une première fois sur Internet publiquement. Alors c'était il y a plus d’un an, presque un an et demi, dans l’entre-deux-tours des élections législatives, parce qu’il y avait eu encore une fois, comme c’est tous les mois, un meurtre policier dans le 18ᵉ arrondissement à Paris. Et à ce moment-là, je voyais que Mélenchon parlait des crimes policiers. Donc j’ai voulu, disons, contribuer au débat. J’ai écrit à Mediapart, qui a publié le film gratuitement sur leur site pendant un mois je crois, ou une semaine, je ne sais plus. Bref. Et là, après le décès de Nahel en juillet, j’ai souhaité diffuser le film sur Internet.
Absolument.
Différents journalistes qui n’ont certainement pas répondu et… Le site Manifesto 21 a également mis le film en ligne pendant tout le mois d’août et il a aussi circulé dans les circuits militants. En fait, pour être exact, la toute première fois que je l’ai montré, c'était à Sarcelles, à l’initiative de Diané, du comité, et je crois que c’est peut-être la plus belle projection que j’ai faite.
Justement. Donc des belles projections, ça, on imagine facilement qu’il y en a eu. Mais quels sont, par exemple, dans les retours. Après je vais commencer à lire le tchat et j’aurai évidemment des questions, mais quels sont les retours qui t’ont le plus surpris, en bien ou en mal, qui t’ont décontenancé sur ton film ou sur la problématique ? Parce que très vite, les gens sortent du côté esthétique pour aller sur le fond des choses. Ce sont des choses qui t’ont surpris ?
Bon, selon le cadre dans lequel je montrais le film, on parlait plus ou moins de la forme du film, donc de ses qualités esthétiques, mais qui sont, en tout cas de mon point de vue, indissociables du fond politique. En tout cas, disons que j’ai pensé la forme du film en fonction du fond.
Bien sûr.
Qu’est-ce qui m’a surpris ? J’ai eu quand même, globalement, assez essentiellement des retours très positifs et très émus par le film, quoi. Ça m’est arrivé deux ou trois fois d’avoir, notamment dans un festival de cinéma, une réaction d’une dame d’une soixantaine d’années, blanche – je précise, parce que c’est important pour la suite du propos – qui m’a dit que j’aurais dû prendre un blanc dans mon film, que ça desservait le propos, le fait que ce soit que des personnes racisées. Donc j’ai essayé de rester diplomate, en lui disant que les crimes policiers étaient dans l’immense majorité des crimes racistes. Voilà, donc la conversation s’est arrêtée assez vite. Non, sinon, je vous jure, je ne crois pas avoir eu dix mauvaises surprises dans les retours qui m’ont été faits du film.
Parce que je prends mes notes et mes notes sont sur mon téléphone. Je ne crois pas que je fasse autre chose pendant Voilà. Ou Spoutnik à Genève en 601. Alors je retrouve mes petites notes. Oui, c’est lui que je considère comme Malcolm X. Wissam. Excuse-moi, pardon, Farid.
En fait, souvent, les gens font des erreurs, je ne sais pas.
Pourquoi je confonds avec son frère ? Oui, bien sûr, t’as raison, Farid, Farid qui est venu Au poste. Déjà, très vite dans le film, il pose la question de : « Qu’est-ce qu’on peut faire ? » Évidemment, le film ne répond pas à ça, encore que la phrase d’après, c’est de dire : « Ce qu’on peut faire, c’est de parler et de faire en sorte que les gens soient au courant. » Mais est-ce que, par exemple, quand tu as projeté ce film en salle, en cinéma, tu as eu le sentiment que des gens sortaient de là en se disant : « Il y a quelque chose à faire et voilà ce qu’on va faire », où tu vas passer du stade du constat, de l'émotion très forte, à l’action ou au militantisme ?
Alors ça, c’est une question que je me pose aussi beaucoup, parce que quand il y a des discussions après les projections, je peux sentir ça. Mais il y a plein de gens qui ont vu le film et donc je ne sais pas si ça peut déboucher sur une perspective d’engagement ou de mobilisation. Mais à ce titre-là, je pense que les projections les plus intéressantes étaient celles où j'étais accompagné par certains des frères. Oui, bien sûr. À Genève, j'étais avec Farid et j'étais avec toute l'équipe et une militante incroyable du comité Ibrahima Ba.
Absolument.
Et en fait, la conversation a assez vite dérivé sur des questions stratégiques, stratégiques de comment on fait. Et je pense que pour répondre à ça, il n’y a pas mieux que Farid, Diané ou Mahamadou. Et en l’occurrence, Farid était là et cette conversation était très féconde, je crois, parce qu’elle donnait envie aux gens qui sont restés après la projection de… voilà, de s’engager et de se renseigner plus. Même si je pense qu’ils l'étaient déjà pas mal, pour être honnête.
Bien sûr. Natlagitane nous dit que le film est mobilisateur, même si ça se finit sur un désert et des réalités désertiques.
D’abord, je trouve ça très bien. Si tu penses que le film est mobilisateur, moi, c’est quelque chose que j’espère, en fait. Comment dire… qu’on ne reste pas… En fait, de façon générale, ma façon d’aimer le cinéma avant, quand je parle, même pas des films que je fais ou que j’ai envie de faire, c’est de me sentir impliqué, investi et de ne pas être un spectateur passif, quoi. Oui, quand on parle de film politique comme celui-ci, je pense que la question est encore plus évidente, quoi. Et pour moi, c’est très important que ça puisse déboucher sur quelque chose. Par contre, je pense qu’il faut quand même être un peu humble quand on fait des films. Quand on fait des films ou quand on écrit des textes ou quoi que ce soit, ça ne fait pas tout. Ce n’est pas comme ça que ça ne suffit pas à transformer une personne. Par exemple, moi, c’est une question que je me pose vraiment. Et oui, c’est ça. Par contre, c’est peut-être un truc qui m’a un peu surpris, même si je m’en doutais un peu. J’ai rencontré après une projection quelqu’un qui m’a dit : « Ah mais c’est super ce film, hyper émouvant et tout, on devrait le montrer dans une école de policiers. » Et moi, j’ai dit que je n’y croyais pas trop. Enfin que je ne pensais pas que ça… J’ai dit « pourquoi pas ». Donc cette personne m’a envoyé mon film. Ouais, il y a un ancien policier qui est maintenant à la retraite et qui a répondu à un mail, tout ce qu’il y a de plus prévisible. Disons qu’en fait, c'était bien de faire un film comme ça, mais que ça aurait été bien aussi d’entendre des policiers, bien sûr. Enfin voilà, un discours tout à fait habituel de la part de la police. Et en fait, moi, quelque part, j’aimerais beaucoup pouvoir montrer mon film à des policiers et discuter avec eux. Mais disons que cette interaction-là, à travers cette personne que j’ai rencontrée, m’a un peu dissuadé, car c’est pour ça que je dis qu’il faut quand même être un peu humble. Je ne suis pas certain que le film puisse complètement convaincre quelqu’un qui est, comment dire, déjà convaincu que les personnes qui sont dans le film sont coupables de quelque chose.
Alors il y a le frère de Guy Camara qui dit justement dans le film : « Ce n’est pas les individus que j’attaque, mais le système, la justice. » Et ça, c’est assez troublant parce que ce n’est peut-être pas vrai des trois frères, mais il n’y a pas forcément un rejet de la police en tant que tel. En revanche, bien évidemment, il y a un rejet par rapport au drame qui leur tombe dessus. Comment as-tu reçu ça ? Par exemple, ce discours-là qui est un discours nuancé pour ainsi dire.
Je dirais que ce discours ne m’a pas surpris et que j’ai trouvé… comment dire… Je pense qu’une chose qui m’intéressait beaucoup en faisant ce film, au-delà du fait d’essayer d’apporter ma contribution à quelque chose qui ne va pas dans la France contemporaine, c'était… Mais je crois que c’est quelque chose qui me motive encore aujourd’hui dans les projets de films que j’ai, même en ce moment : comment est-ce que la colère nous mobilise ? Comment est la colère ? Comment est-ce qu’on peut transformer cette colère ? On a tous l’impression que tous, on est beaucoup, en tout cas, à se sentir en colère et à ne pas savoir quoi faire, etc. Et comment on transforme cette colère. Et en tout cas, ce que je peux dire à propos de, et ça vaut aussi bien pour Mahamadou et Farid, c’est que j’ai… comment dire… J’ai eu l’impression d’un discours plein de… je ne sais pas, de sagesse et en même temps, il faut faire, comment dire… plein d’intelligence, mais qui ne sont pas des discours mous. Donc certes, ils ne sont pas anti-flics bêtement, parce que de toute façon, ça ne fera pas avancer grand-chose. Mais j’ai reçu ça comme d’abord, ça m’a beaucoup impressionné, ça m’a énormément impressionné. Je pense que beaucoup de gens, à leur place, pèteraient un câble, je ne sais pas comment dire. Et de voir comment en fait, quand je disais tout à l’heure que ce qui m’intéressait le plus et que je cherchais, ce discours à la première personne sur comment, intimement, est-ce qu’ils vivent chacun dans cette situation, c’est ça en fait, quoi. Comment ils ont réussi à habiter cette colère, puisqu’ils l’habitent, puisqu’ils se battent, qu’ils ne baissent pas les bras, et en même temps à la rendre puissante, belle, engageante.
Sanseverina te pose la question : « Ce film est l’anti-banlieue de 20 h. Ugo l’a-t-il fait consciemment pour prendre le contre-pied des reportages des JT ? »
Oui, oui, tout à fait. Mais ça, c’est ce film, c’est tout le reste, quoi. Je pense que, comment dire, tout le fondement de ce que j’ai envie de faire dans le cinéma – et je suis loin d'être seul, heureusement – c’est de se battre contre. Donc ça vaut pour les banlieues, mais ça vaut pour tout le reste.
Oui, bien sûr.
Tout le traitement médiatique audiovisuel est hautement problématique à plein d'égards.
D’autres questions ? Est-ce que tu as proposé le film à Ciné Mutins ?
Non.
Tu vois qu’ici c’est limité.
On voit très bien qui sont les siens et les copains.
Eh, non, c’est trop tôt ? Tu ne voudrais pas ? Tu voudrais d’abord faire vivre le film au cinéma ?
Eh oui, disons que moi, en fait, je ne suis pas, comment dire, distributeur. Donc j’ai d’abord cherché à diffuser mon film dans des festivals de cinéma et après, moi, avec mes petites mains, j’ai essayé de le montrer, ce que j’expliquais, quoi. Après le décès de Nahel ? Mais oui, je serais tout à fait pour.
Alors je reviens sur le film. Une autre citation. Là encore, du frère de Guy Camara. Il te dit : « C’est à nous de raconter nos histoires. On a trop laissé les gens parler à notre place. » Est-ce que malgré tout, tu ne parles pas aussi à leur place ? Puisque c’est toi qui montes, c’est toi qui filmes, c’est toi qui choisis. Est-ce que cette phrase-là, elle est ambiguë, je trouve ? On voit très bien ce qu’il veut dire, évidemment, par rapport justement au discours médiatique dont tu viens de parler, de dénoncer, etc. Mais au fond, c’est quand même un film d’Ugo Simon, ce n’est pas un film des trois frères. Donc c’est quand même toi qui choisis, ce n’est pas un problème. Mais voilà, mais par rapport à cette phrase ?
Je l’ai sciemment mise pour ça, pour à la fois pour se poser cette question. La grande question qui revient souvent en ce moment, si on me la pose tellement, c’est la question de la légitimité à parler de quelque chose qu’on ne vit pas intimement. Et aussi, voilà, pour ramener ma place à moi, quoi, que ça soit visible dans le film en tout cas. Quoi ? Pour moi, bien sûr. Bon, j’ai beaucoup de choses à dire là-dessus. Je vais essayer d'être un peu synthétique. Je crois que ce que je peux dire de plus important là-dessus, c’est que je crois que le cinéma documentaire est un des rares endroits – quand on ne fait pas n’importe quoi, quand on se pose les bonnes questions – un des rares endroits où la rencontre est possible. Je crois qu’on a réussi à créer cet espace d'échanges entre nous qui a fait qu’ils se sont sentis à l’aise de me faire confiance
Une marque de confiance, bien sûr.
Confiance de me parler aussi librement et sincèrement. Et après, évidemment, c’est mon film, donc c’est moi qui ai monté. D’abord, la première chose que j’ai dite à chacun des frères, c’est que je leur montrerais le film avant qu’il soit terminé et que s’il y avait la moindre chose qui dérangeait, on enlèverait, ce que j’ai fait. Et ce qui s’est bien passé, puisque je n’ai rien touché au montage après leur avoir montré. Enfin, c’est intéressant, parce que quand j’ai commencé à faire le film, j’avais un peu comme ça cette idée vague de faire le film collectivement avec eux. Et en fait, en discutant autour de moi, notamment avec des gens plus expérimentés, plus âgés, m’est venue l’idée qu’en fait, quand on fait un film, comment dire… C’est-à-dire que moi, qui suis étudiant à la Fémis, qui regarde plein de films, qui se pose des questions sur le cinéma documentaire depuis longtemps et qui avait l’envie de faire, le désir de faire un film qui soit, je pense, peut-être pas nouveau, mais en tout cas qui soit singulier, c’est-à-dire qui apporte quelque chose. Alors même que j’avais toute cette culture de cinéma, je galérais à trouver le film. Donc en fait, je pense qu'à un moment, il faut aussi prendre ses responsabilités quand on fait un film. En gros, c’est ça que je veux dire.
Et puis ça, par exemple, ça pose la question centrale de : pour qui on fait le film ? Parce que est-ce que tu le fais pour tes protagonistes ou est-ce que tu le fais pour ceux qui regardent le film, ou est-ce que tu le fais pour toi, ou est-ce que tu le fais pour les trois, ou deux des trois ? Il y a à ce moment-là… Est-ce qu’il n’y a pas un truc dangereux à dire à ces protagonistes : « Vous regarderez le film avant, avant diffusion » ?
Euh. non, je ne crois pas. En fait, j’aurais montré le film. Je pense que c’est dangereux… je ne sais pas, mais en tout cas, si ça peut être dangereux pour un film. Et j’ai déjà vécu ça en tant que monteur sur un documentaire, je pense que c’est dangereux pour un film quand on monte le film alors qu’on n’est pas en confiance sur le montage pourri. Mais j’estimais que le montage était bien. Et donc je leur ai montré quelque chose dans lequel je croyais.
Ouais, ouais.
Et donc, en fait, on a eu une discussion après, et je veux dire, ça s’est très bien passé parce que je pense que j’avais pris… En fait, tous les moments de la fabrication du film, je pensais à eux. Je ne pensais pas simplement à comment est-ce que le film peut aider au combat. Mais pour moi, c'était fondamental qu’il l’aide quand même ? Ce n'était pas le premier objectif. Donc je ne faisais pas le film que pour eux, je le faisais aussi pour d’autres.
Bien sûr.
Pour les spectateurs, c’est toujours un peu vague, cette formulation, mais en tout cas, pour apporter un film, voilà, au débat public. Bon, je ne sais pas comment dire. En tout cas, voilà, ce que je veux, c’est que ce film existe et qu’il soit vu. Donc je pensais évidemment à sa réception. Voilà, je me suis un peu perdu là.
Mais non, ça va, c’est bien. Non, c’est bon. Je voudrais passer à Adjani, le frère d’Ibrahim. Il y a cette question des vidéos que tu utilises. Tu utilises évidemment des vidéos qui viennent d’un peu partout, des réseaux sociaux et des vidéos verticales, à l'époque dans laquelle on est, où tout le monde filme à peu près tout. Et sauf que le paradoxe, c’est que justement, ils voudraient des vidéos, qu’on leur refuse, des vidéos de vidéosurveillance. Alors évidemment, on comprend très bien la légitimité et la force de ce combat, et on s’y associe. Mais d’une certaine manière, c’est aussi valider finalement la vidéosurveillance, de penser que la vérité pourrait surgir de la vidéosurveillance. Est-ce qu’on ne se pose pas, d’une certaine manière, est-ce qu’on ne valide pas la surveillance ?
En la demandant.
En la demandant !
Je pense que c’est plus simple que ça. Il faut savoir que les caméras de vidéosurveillance, notamment dans le film, on la voit pivoter comme ça. Donc en fait, une caméra de vidéosurveillance, ce n’est pas un œil complètement objectif qui verrait tout, tout le temps.
Bien sûr, bien sûr. Il n’empêche que c’est piloté.
C’est piloté. Il n’empêche que ces images ont la capacité juridiquement d’apporter des preuves. Et on sait, dans les histoires de crimes policiers, que les batailles juridiques sont extrêmement complexes, longues et très souvent perdantes, oui, pour les familles. Et donc je crois que c’est tout à fait normal de demander ces images, quoi. Si on en fait surtout le constat apparent du fait que, si on cache ces images, si on ne veut pas nous les montrer, c’est peut-être que justement, précisément, elles pourraient incriminer les policiers en question. Et donc on a d’autant plus envie de les voir.
Bien sûr.
En fait, je crois que dans cette demande, il n’y a pas de fin… il n’y a pas une réflexion théorique. Bien sûr, la nécessité d’avoir des preuves pour obtenir justice et surtout rétablir la vérité.
Alors il y a aussi, dans le témoignage à la fois très fort et terrible de Jenny, il y a cette communication de la préfecture de police, au départ relayée par un certain nombre de médias, qui consistait à faire croire que la moto de son petit frère était volée : « Il n’y a pas de fumée sans feu, de toute façon, c’est un délinquant. » Et ça, par exemple, dans les entretiens que tu as pu avoir avec eux, dans tous ces mois passés avec eux, est-ce que ce mensonge, à la fois politique, politique et médiatique, revenait souvent ?
Oui, au sens où en fait, je veux dire, c’est une ultime violence. Il y a la perte d’un être cher et après, il y a la façon dont on salit cette personne. Mais je crois que chacun des frères dans le film en parle très bien d’ailleurs. Mais ça revenait souvent, c’est… c’est sanglant, parce que c’est rajouter de la violence à la violence.
Oui, bien sûr. Je dis ça parce que plus tard, Wissam, ou plutôt d’ailleurs, je crois, dans le film, pardon, Farid. Il dit : « Sans les médias, notre cause n’existerait même plus, elle serait totalement effacée. » Donc il y a cette bagarre médiatique à jouer, qui est épuisante, qui est inégale. C’est pour ça que je me demandais comment ils vivaient ça.
C’est très éprouvant. C’est cette boue poreuse, très éprouvante. Après, je pense que c’est eux qui en parlent le mieux, de ça. Mais je veux dire quelque part… Je veux dire, quand on perd quelqu’un, c’est toujours très compliqué, bien sûr, c’est un chemin, etc. Mais là, ça le rend complètement impossible, ou en tout cas d’autant plus compliqué. Il faut se battre pour quelque chose. Voilà peut-être ce que je peux dire là. Tu sais, je crois que chacun d’eux parle très bien de ça, en fait. C’est surtout Mahamadou qui en parle très bien, à un moment dans le film, quoi. Oui, on ne se bat pas tellement pour obtenir une décision de justice, mais pour rétablir la vérité. En fait, il y resterait… Sinon, s’il n’y avait pas de combat, il resterait publiquement une image de : « En gros, telle personne a volé quelque chose, s’est fait descendre par la police parce qu’elle a tenté de fuir ou quoi. » Sous-entendu, voilà, ça ne pose pas tant de problèmes dans la version policière. Et en fait, le gros de leur combat repose beaucoup sur une volonté de rétablir la vérité, quoi. C’est que le mensonge est insoutenable, en fait.
Oui, vas-y.
D’autant plus qu’il est formulé par une institution publique.
Bien sûr. Natlagitane nous dit qu’il y a de nombreux plans-séquences. Le plan de la prison en avant dans le wagon, à reculons, pendant le rêve, dans le train, le rétroviseur, la houle de malade, puis le désert à la fin. « Ça me plaît beaucoup », dit-il. « Ça soutient très bien le propos. Mais est-ce que ce sont des références à quoi ? Est-ce que ça veut dire quelque chose que je ne comprends pas ? » Et il ajoute : « Je n’y connais rien en cinéma. » Alors évidemment, c’est intéressant parce que tu n’es pas obligé d’expliquer. Ça peut être aussi ça. Mais effectivement, c’est en ça que tu es dans une écriture qui n’a rien à voir avec l'écriture télévisuelle. C’est à ce moment-là qu’il y a du cinéma, évidemment. Mais est-ce que tu veux en dire un peu plus ?
Oui, bien sûr, ce que je peux dire d’abord, c’est que le plus important, je crois… Oui, il y a des références derrière, etc. Mais le plus important, je crois, c’est ce que ça procure, ce que ça crée chez la personne qui regarde. Et j’espère que Natlagitane, en tout cas, même si forcément elle n’a pas forcément compris ou… comment dire… rationalisé pourquoi tel plan a été là, en tout cas que ça a procuré un effet. À des moments, les films, les images, les sons opèrent aussi comme de la musique, ça crée des sensations, ça met dans une humeur. Et donc, ce que je peux dire là-dessus, c’est que tous ces plans, parce qu’il y a des plans en mouvement, de travelling, mais aussi des plans fixes sur des lieux où on ne voit rien en fait, des plans quasiment vides, ou alors il y a quelques passants, où sont passés les crimes et où on ne voit plus rien là, maintenant ? L’idée est à la fois de se mettre, de placer la personne qui regarde le film dans une position d'écoute. Toutes les décisions de mise en scène, de montage que j’ai prises dans la fabrication du film, au cours de la fabrication du film, visaient à rendre l'écoute la plus attentive possible, bien sûr. Et voilà. Après, il y a une histoire du cinéma dont je parlais un peu avant que le film commence. Donc je peux citer quelques références.
Mais justement, il y a Sansévèrina qui te demande quels sont, au masculin et au féminin, les documentaristes qui inspirent Ugo dans son travail ?
Ben alors, il y en a plusieurs. En tout cas, spécifiquement… Disons que dans le film, j’essayais de trouver quelque chose, et c’est quelque chose que je continue à travailler, quelque chose de l’ordre du rapport entre la parole intime et le paysage, pour le dire vite. Les lieux et particulièrement les espaces urbains. Et ça, il y a une histoire du cinéma qui travaille ces questions-là. Je vais peut-être commencer par parler de Chantal Akerman, qui est connue principalement pour son travail de réalisatrice de films de fiction, mais elle a fait des documentaires absolument magnifiques et surtout très politiques. Je pense à deux films en particulier que j’ai revus quand j’ai préparé mon film, qui sont De l’autre côté et un autre qui s’intitule Le Sud. Alors De l’autre côté raconte l’histoire de ceux qui effectuent le trajet, ce que font les migrants, entre le Mexique et les États-Unis.
Oui.
C’est une succession de portraits. C’est une alternance de portraits, de paroles filmées et de… Il y a beaucoup de travellings, de paysages. Et en fait, la caméra, le film, avance proche de la frontière, puis traverse la frontière, puis se retrouve de l’autre côté, donc aux États-Unis, « de l’autre côté ». Et donc se succèdent des prises de parole de différentes personnes, des personnes qui font la traversée de la frontière, des policiers, mais aussi des Américains plus ou moins, je dirais, pas très accueillants pour être… Le Sud raconte l’histoire d’un crime raciste qui s’est passé dans le sud des États-Unis. Et c’est un peu le même principe. C’est des alternances de paroles filmées avec des paysages, beaucoup de travellings.
Ça, je pense que si on regarde ces deux films-là, on verra que c’est une grosse influence pour moi. Il y a d’autres films plus ou moins connus, mais il y en a un qui est très célèbre et qu’en fait j’ai découvert dans l’année pendant laquelle je préparais mon film : Shoah de Claude Lanzmann.
C’est incroyable parce que le tchat est en train de se déchirer là-dessus. Il y a des gens qui disent : « Ça rappelle Shoah, le film de Claude Lanzmann », d’autres qui disent : « Mais qu’est-ce que tu racontes ? » Mais si, les travellings, les paroles sur des travellings de lieux où il n’y a plus rien, où on ne peut que deviner, ça rappelle Shoah. Enfin bref, le tchat s’engueule là-dessus. Donc en fait, non. Toi tu dis… tu sais quoi ? Je vais faire mon côté Fémis, je vais modifier le cadre, puisqu’on a discuté pendant la pause, encore une petite bière, je vais mettre la caméra telle que tu me proposais de la mettre te concernant. Mais tu peux parler, on est en direct.
Ben oui, je ne sais pas si Shoah est explicitement une référence pour ce film-là. En tout cas, tout ce que je peux dire, c’est que c’est un film incroyable d’un point de vue historique. Évidemment, ça, on le sait, que c’est devenu un monument ou quoi, qui a apporté beaucoup de choses à l’histoire. Mais c’est aussi un monument de cinéma, quoi. Et notamment, ce que fait le film de très beau, c’est précisément ce rapport entre les lieux et la parole, quoi ! Et Claude Lanzmann lui-même a beaucoup parlé de ça.
Voilà, c’est ça. Après, c’est une référence tellement assommante que c’est un peu compliqué, quoi. C’est un peu compliqué de part aussi le sujet.
Mais en tout cas, moi j’ai mis du temps avant de le voir en entier, ce film. Et je le recommande absolument parce qu’en plus du sujet, il y a une forme très intéressante.
Est-ce que vous voulez continuer ? Te demande Pimiko, en tant que monteur ou réalisateur, puisque au début de l’entretien, tu expliques que tu étais un peu sur les deux modèles. Monteur ? Réalisateur ? Les deux, mon général. On faisait quoi, de mon général ?
Alors oui, moi, j’aime beaucoup faire les deux. Voilà, j’ai envie de faire les deux. Ce ne sont pas du tout les mêmes choses qui s’activent intérieurement, ce ne sont pas les mêmes temporalités. Quand on monte un film qu’on ne réalise pas, c’est moins stressant, mon engagement. Et du coup ça fait du bien. J’ai monté le film d’un ami. Donc oui, oui, j’ai envie de continuer à faire les deux.
Natlagitane insiste : « Oui, mais le rétroviseur ? À quelle allusion ? Quel film il allusion ? »
Non, il n’y a pas de référence précise. De façon générale, dans le film, il n’y a aucun plan qui fait référence précisément à des films antérieurs.
D’accord.
Les films dont je parle, et il y en a d’autres, quoi. Mais ce sont plus des choses qui me nourrissent personnellement. Mais je n’ai pas fait des citations de plans, quoi. Et le plan du rétroviseur.
On appelle ça comme ça. Citation de plan. Ah, pas mal.
Comme nom, comme un texte, comme un texte.
Des cinéastes qui sont experts, là, vu la qualité de ton film, ce serait dommage de lâcher la réalisation.
Je te remercie beaucoup. Je ne compte pas m’arrêter, si ça peut te rassurer.
Est-ce qu’il y a d’autres questions, les amis ? Dans le tchat pour Ugo, il y a quelques étudiants en cinéma ou étudiants en cinéma, notamment Sergent DA qui dit : « On nous avait parlé de Chantal Akerman en cours de cinéma, mais pas du tout de ce côté-là, y a des trucs beaucoup plus stériles. J’enrage un peu. »
Je te conseille de tout mon cœur de regarder De l’autre côté, absolument qui datent de quand ces deux films ? Je vais dire des bêtises. Je ne sais pas, bon, là, je ne sais pas. Je crois que les deux sont des années 90.
Ouais, absolument. 99 et 2000.
L’autre côté, je pense que ça doit être 2002.
Quand on réalise un film comme le tien, où on partage des moments durs, très forts, intenses, enfin tout ce qu’on veut, à quel moment ça s’arrête, quand on est réalisateur ? À quel moment on tourne le dos à tout ça ? Si on tourne le dos, ou est-ce que ta présence ce soir, ici, pour cette première personne Au poste, dans son studio, est-ce que ça veut dire qu’on n’en sort jamais tout à fait ? Ou est-ce qu'à un moment donné, on se dit : « Non, c’est derrière moi et je passe à autre chose » ?
Je pense que, quand on essaye de faire les choses bien, on n’en sort pas. Ce serait assez odieux d’avoir un rapport utilitaire aux gens qu’on filme, particulièrement à propos de ces histoires tragiques, quoi. Donc en fait, pour répondre concrètement à la question, je continue à avoir des nouvelles ou à voir chacun des personnages du film. On a noué des liens, quoi. Bien sûr, je ne sais pas… Même quand je viens là, je me sens un peu porte-parole, à mon humble échelle, de ce pourquoi ils se battent.
Après, je vais te laisser, on a deux questions Au poste ? Il faut que je les retrouve. La première, c’est la question de l’organisation, du pessimisme. Il y a un surréaliste qui s’appelait Pierre Naville, qui un jour a écrit dans La Révolution surréaliste cette phrase : « Organisons le pessimisme. » Est-ce que ça résonne en toi ? Tu peux dire non si ça ne résonne pas.
Je ne sais pas si j’ai envie d'être pessimiste aujourd’hui.
Très envie de l'être.
J’aimerais bien un peu d’optimisme en ce moment. Moi, j’ai un besoin, que tout nous pousse au pessimisme, quand on a besoin d’un peu d’horizon pour avancer.
Alors justement, la deuxième question, c’est : qu’est-ce qu’on a fait ce soir Au poste, d’après toi ?
Une première punk. Ça interpelle, entre autres.
Non, parce que là, j’ai découvert tout à l’heure, pendant qu’il y avait le film, quand on discutait, que tu n’as pas qu’une vie d’étudiant de la Fémis, tu as d’autres cordes à ton arc et d’autres..Ça ne m’étonne pas quand on voit le film, on sent qu’il y en a sous le sabot. Mais voilà, t’as d’autres vies, notamment la musique. Est-ce que tu penses qu’il y a des choses à réaliser aujourd’hui ? Est-ce que ce qu’on fait Au poste s’inscrit là-dedans ou pas du tout ?
Je crois que c’est très important. On en parlait un peu tout à l’heure pendant que le film passait. Mais moi, je suis spectateur de Twitch, pas hyper assidu, mais je regarde de temps en temps, et je pense que c’est un endroit hyper important à investir, quoi. Je pense que globalement, c’est important de créer et c’est ça aussi que je voulais dire tout à l’heure. Enfin, j’y ai pensé après, quand tu me parlais de la réception du film : ouais, à quoi ça sert, en gros, de faire tout ça, quoi ? Je crois que ça, ça raccorde aussi avec la question du pessimisme, de l’optimisme. Je crois que c’est important, à la fois de se faire un peu de bien, quoi, et de créer des moments d’échange, de discussion. Il ne faut pas forcément se poser la question, toujours, parce que c’est quelque chose qu’on renvoie systématiquement à la tête, notamment des films documentaires, de cinéma ou quoi, mais personne ne voit ça où c’est quand il n’y a que la question de l’efficacité politique, en gros, quoi. Et je crois que c’est bien aussi de faire les choses pas forcément dans l’idée de convaincre des gens pas convaincus ou quoi, mais de provoquer des rencontres, de partager des idées, d’échanger des choses intellectuelles ou sensibles. Et je crois aussi que c’est aussi ça, qu’on se dit qu’il faut être humble quand on fait des films, ne pas penser qu’un film va faire la révolution tout de suite. Mais, en tout cas, ça donne au moins des nouvelles perspectives à des gens avec qui on a des affinités et on partage des affects. Voilà, tu vois, je crois que c’est un peu ce qu’on fait là.
Oui, absolument, absolument. Mon cher, je ne sais pas s’il y a d’autres questions. As-tu déjà un sujet ou une idée pour le prochain film ?
Ce qui compte, c’est le regard. Je travaille sur deux projets de film très longs. Je n’ai pas tellement envie d’en parler parce que c’est en cours. J’ai commencé le montage d’un film il y a trois jours et je suis au début d’un autre projet de film qui va me prendre encore au moins deux ans, je pense. En fait, comme je l’expliquais tout à l’heure, un film, c’est long en temps de recherche, avant qu’il soit fini, c’est compliqué de dire ce que ça va être, quoi.
Très bien. As-tu, pour terminer, vraiment des conseils de film à donner ou pas ?
J’ai vu, au festival d’Angoulême, là, en avant-première, le film Le Procès Goldman. C’est donc sur le procès d’un homme qui a braqué, qui l’a reconnu, deux pharmacies et ça… je ne sais pas quelle est la troisième chose, mais un magasin, je ne sais plus. Et qui a été accusé d’avoir tué deux pharmaciennes au cours d’un de ses braquages. Il a été condamné alors que… dans les années 70, qui par ailleurs, donc Goldman était un militant gauchiste comme beaucoup à cette époque-là. Il est accusé et condamné une première fois à la prison à perpétuité pour avoir tué deux pharmaciennes. Il a fait appel, il y a eu un deuxième procès. Le film raconte l’histoire du deuxième procès.
Le film sort le 27 septembre, nous dit Euryale.
Exactement. Voilà, donc je recommande ce film.
L’histoire est assez connue, donc c’est un film que tu as vu en avant-première et que tu conseilles.
Super ! Écoute, je te remercie. Il y a Rolland qui nous propose Des idées de génie, qui est un film documentaire qui sort début octobre. Brice Gravelle, son réalisateur, sera avec nous Au poste, je crois, le 12 septembre, un film très fendard sur le patron de GIFI.
Je vous remercie toutes et tous, merci d’être restés voir le film et de nous écouter.
Merci Ugo.
