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Images de #violencespolicières ? Même plus peur. Avec Thomas Coispel

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Transcription de l’émission

David Dufresne
Bonjour Thomas Coispel vous avez trouvé peut-être la parade pour surmonter la peur. La peur des pétards. La peur des LBD. La peur des canons à eau. La peur de l’attirail policier que l’on connaît de ses coups bas, de ses coups francs, de ses coups par derrière, etc. L’idée de génie, c’est d’avoir fait un court métrage dont vous allez nous parler à base d’images d’intelligence artificielle.
Thomas Coispel
Tout à fait. Du coup, déjà, merci pour l’invitation. Je suis même retourné en manif pour le mouvement climat là récemment pour évidemment la réforme contre la réforme des retraites. Mais c’est vrai que toutes les manifestations dites des Gilets jaunes, j’ai été extrêmement aligné sur l’ennemi, sur les valeurs et sur les revendications principales du mouvement. Mais très vite, en fait, j’ai eu peur d’aller en manifestation à cause des images qu’on a vues assez rapidement circuler sur la répression du mouvement, des violences policières et aussi de la violence faite sur des élèves, parfois des personnes qui passaient à peine dans la rue. Et toutes ces images-là m’ont traumatisé. Et je ne crois pas être le seul et donc que je n’ai pas pu aller en manifestation. Et c’est comme vous l’avez dit, un acte de couardise. Et quand du coup, les manifestations ont recommencé contre la réforme des retraites, j’ai repensé à ces manifestations là auxquelles j’avais été empêché. Et je me suis dit peut-être qu’il est temps de reparler de cette période là aussi pour raviver la mémoire politique qu’on a de ces événements. Et puis peut-être pour alerter afin qu’on essaye d’avoir de moins en moins ce genre d’images. Et donc j’ai réalisé un très court métrage qui est venu de deux occasions. La première, c’est que ça fait déjà plusieurs mois qu’on voit des applications de création d’images à partir de mots-clés qu’on appelle intelligence artificielle. Et j’avais vraiment envie d’essayer d’utiliser dans le cadre d’une fiction. Et le second élément un peu conjoncturel, c’est que j’ai participé à un mouvement qui est assez connu des cinéastes de la marge qui s’appelle le Kino. Et ce, du coup, est une sorte d'événement sans compétition où chaque mois des gens font des films avec eux, avec peu ou mais avec du coup l’envie de le faire maintenant. Et donc du coup j’ai des acteurs, j’ai un décor, un des acteurs avec une parcelle de jardin qui était proche de Les Jardins d’Aubervilliers, qui s'étaient fait défoncer pour les Jeux Olympiques et notamment de la ZAD qui avait eu lieu pour défoncer ces jardins. Donc je crois que les ingrédients étaient réunis pour tester cette intuition que j’avais, comme vous dites, d’utiliser les images qu’on peut générer à partir des intelligences artificielles pour finalement avoir la mémoire un peu traumatique, la mémoire un peu traumatique de ces événements, de cette répression policière. Et pour ceux qui ne connaissent pas ces programmes là, c’est assez simple d’utilisation. En théorie, on tape une phrase, on a envie de la voir illustrée et une sorte d’entraînement statistique sur des millions d’images permet de générer de nouvelles images. Donc ce n’est pas souvent des collages, c’est vraiment l’ordinateur entre guillemets qui essaye d’inventer, qui délivre de nouvelles images. Et on a vu beaucoup d’images issues de la pop culture Star Wars, Marvel sur les réseaux sociaux. On a eu beaucoup d’usages récréatifs, mais je pense qu’il y a aussi un usage militant de ces images qui est possible et que comme toute technique en fait, il y a la question de l’utilisation, l’intention qui rentre en jeu. Et donc on pourra peut-être, je l’espère, voir des films militants sur ces questions là.
David Dufresne
J’ai deux extraits à montrer. Malheureusement, je dois faire une petite pause technique parce que je ne comprends pas pourquoi ce que j’ai mis planqué sur un PeerTube et je ne suis pas autorisé ici, ça commence mal, donc je vais voir si je peux récupérer mon mot de passe. Je suis désolé. En fait, toute petite pause. Ça devrait aller.
Thomas Coispel
Je peux faire une précision pendant ce temps-là, ou est-ce que l’on attend ?
Thomas Coispel
Mais c’est dimanche.
David Dufresne
Donc ça devrait être bon, je vais pouvoir les mettre là. C’est pour ça que j'étais un tout petit peu absent parce que je voyais bien que ça déconnait. Mais là, c’est bon alors. On va reprendre. Voilà ce qu’on fait. Je vais mettre une autre scène où on va comprendre qu’il y a un petit extrait, comme ça vous pourrez apporter la précision. Mais avant de lancer l’extrait petite précision.
Thomas Coispel
Oui, du coup, j’ai réalisé un court métrage où dedans il y a des images générées avec des ambiances artificielles. Mais ce n’est pas tout le court métrage qui est ainsi réalisé. Ce sont seulement en fait un moment qui correspond à une sorte de souvenir traumatique, un flashback et on aurait pu en réaliser un film entièrement à partir d’images créées à partir d’intelligence artificielle. Mais ce n’était pas ce que je voulais tester. Sachant qu’on a tourné sur une demi-journée avec les comédiens, avec la postproduction des salles d’images, avec un agent, un film m’a pris trois jours. Donc ça montre aussi un peu l’effort qu’il faudrait pour faire un film de six minutes entièrement fait à partir d’images dans un film d’intelligence artificielle.
David Dufresne
On est dans une cabane de jardin dont on ne sait pas qu’il s’agit des Jardins d’Aubervilliers en lutte contre les promoteurs des Jeux Olympiques. Mais on comprend qu’en effet, c’est-à-dire dix secondes et il y a un trauma qui surgit dans la nuit et voilà le résultat.
Thomas Coispel
Parce que le film dure six minutes. Donc je pense que ça peut être intéressant que j’aille le voir directement.
David Dufresne
Bien sûr, bien sûr.
Thomas Coispel
Super, super ! Donc la première partie de l’extrait, ce sont des images tournées avec une caméra, des acteurs. J’ai juste modifié le. Pour ceux qui connaissent le chanteur Speed. Donc ça permet de créer ce flou mouvement pour évoquer un peu les Gilets jaunes, mais sans encore tout à fait les nommer dans l’histoire. Et après pour la deuxième image. Et il y en a d’autres comme ça. Donc dans le film, ça a été généré par Stable Diffusion qui est un des logiciels qu’on peut utiliser pour générer des images à partir d’intelligence artificielle. Stable Diffusion, lui, est gratuit et aussi en open source. Et en fait, on va créer une phrase avec des éléments de description en disant je veux voir une voiture qui crame sur les Champs-Élysées avec des manifestants au loin. Et à chaque itération, à chaque image, on peut 24 images par seconde. Il va interpréter cette phrase et il va créer une variante statistique de ce que ça pourrait être une photo de ce qu’on souhaite voir et mis bout à bout. En fait, ça donne cette séquence animée où la voiture se transforme, les Champs-Élysées se transforment et en fait on a cette impression un peu d’halluciner le réel. Certains pourraient dire que ce sont des défauts et en même temps c’est présent. L’intérêt d’utiliser ces images là plutôt que des images d’archives, c’est de montrer toute la somme des exemples et faire qu’on ait un petit peu un souvenir général. Ce n’est pas une situation particulière, singulière, de ces personnes là qui étaient ce jour-là sur les Champs-Élysées. Ça devient quelque chose d’un peu plus abstrait. Et donc ça, c’est assez intéressant pour évoquer le souvenir, le trauma, la mémoire.
David Dufresne
Je propose à ceux qui nous regardent de faire un petit retour en arrière eux-mêmes sur leur player et de voir qu’en effet, l’Arc de Triomphe, par exemple, change non pas de forme mais de volume, de couleur. Les voitures, comme celle qui est au premier plan, bougent en effet presque comme des voitures miniatures poussées par la main d’un enfant. C’est donc un premier extrait et il y en a un deuxième, lui aussi, qui est, qui est, qui est court et que vous m’avez proposé.
Thomas Coispel
Voilà plus narratif, plus pour l’histoire qu’on comprend de nos combats.
David Dufresne
Alors on y va.
Thomas Coispel
Deuxième extrait. Ouais. Du coup, dans le film, c’est la rencontre entre sept militants du mouvement climat. On peut imaginer Extinction Rébellion ou Alternatiba, et ce, sous cet ancien Gilet jaune qui s’est un peu reclus dans cette cabane de son monde, son jardin sur une parcelle qui est là et qu’il continue de travailler. Et l’idée du coup que j’avais trouvée intéressante à explorer, c’est que la militante, les militants ont besoin de lui parce que c’est le seul propriétaire qui reste encore sur place. Et du coup, il apparaîtrait plus légitime ou pour les médias, la police, la justice de s’exprimer en fait ou d’avoir un discours. Donc c’est un peu ça le début de l’intrigue. Et puis toute la question va être de se dire est-ce qu’il va réussir à aller parler par rapport à ce qu’il a vécu comme événement extrêmement traumatisant ? Et c’est ce geste-là qui fait un peu pas trop pourquoi au début, sur demande devant sa glace et qui revient plus tard avec une illustration plus métaphorique et servie pour un sens profond qu’on devine après. Et ce que je trouvais intéressant, c’est un film, je n’ai pas précisé, mais le Kino, c’est vraiment l’idée de rencontrer des acteurs et d’avoir deux mois pour faire un film. Donc on est vraiment dans la débrouille et dans les ingrédients qu’on a bien sûr à portée de main et en même temps, j’ai trouvé que c'était assez intéressant, voilà, de repartir de cette cabane, ce jardin. Il y a des sanitaires au pouvoir un peu plus tard. Et d'évoquer du coup la manifestation au loin et on entend le bruit qui monte et qui anticipe un peu le flashback qui viendra après pour charitablement le trauma ou qu’il a vécu en cadeau d’images qui vont à venir plus tard sur ces saisies, cette sensation de manifestation qui dérape et de violences policières et de répression.Et ces images-là, créées par intelligence artificielle, je trouve qu’elles ont un statut encore un peu indéfini, parce que, moi-même, en les découvrant, ce qu’on en fait, en fait, on avait sa portée. Ça provoque un texte, ça génère des images et on ne sait pas ce qu’on va trouver. Donc on découvre des sortes d’archives qui n’ont jamais existé et qui ont documenté des événements qui n’ont pas eu lieu mais qui auraient pu avoir lieu. Et donc j’ai été assez surpris de voir que malgré que ce soit une technologie développée par bien des industriels capitalistes, il y ait quand même la mémoire des manifestations et des violences policières et des Gilets jaunes inscrits dans cette œuvre, dans cette technologie-là.
David Dufresne
Et vous savez où le logiciel puise ses images ou pas ?
Thomas Coispel
Mais c’est surtout dans les réseaux sociaux.C’est Stable Diffusion, qui s’entraîne à partir de millions et de millions d’images qui sont publiées sur Internet et qui sont sur les réseaux sociaux, sur les banques d’images. Voilà. Et il y a eu pendant les premiers développements de la technologie, beaucoup de débats sur les droits d’auteur, d’artistes notamment qui disaient Mais si la machine s’entraînait à partir de mes images, moi je suis contre parce qu’elles pourraient reproduire le style de mes œuvres, hormis dix ans, quinze ans, vingt ans à m’entraîner. Et donc Stable Diffusion a fait une mise à jour. Ils ont enlevé les images qui avaient été réclamées par leur religion. Mais en même temps, ça pose de vraies questions éthiques, parce que les images qu’on voit dans le film ou les images que vous pouvez voir par ailleurs sur les réseaux sociaux n’existent pas en dehors. Elles ont été réinventées par l’homme, par la machine. Ce n’est vraiment pas un collage, c’est une réinvention à partir de là.
David Dufresne
Il y a une forme de boîte de Pandore quand même. En même temps, cette utilisation-là, je terminerai par En fait, vous avez été un petit coquin parce que vous m’avez interpellé sur Twitter à propos d'« Un pays qui se tient sage » et vous en parlez vraiment très gentiment dans votre billet de blog Mediapart. Au début, je me suis dit que c'était le type qui dit que ça a servi à rien, j’exagère, c’est parce que vous racontez, mais pas du tout. Je me permets de citer la fin de votre texte parce que je pense que c’est celle qui est la plus politique dans la portée de votre travail. Vous expliquez qu’il y a une utilisation militante et politique de cette technologie, celle de recréer des archives fictionnelles à partir de l’entraînement statistique sur des millions d’images. Le réalisme documentaire de l’archive peut être prolongé du réalisme fictionnel, ce qui en condense la multitude. Le résultat virtuel visuel prend la forme de séquences de mouvements à l’arrêt où chaque image est la déclinaison de la précédente. Ce n’est pas un policier menaçant, mais une succession de policiers menaçants se ressemblant mais étant tous légèrement différents. Si dans la vraie vie, la violence est le fait de policiers qui usent légitimement ou illégitimement, la fiction produite par l’intelligence artificielle montre que le visage de la violence est impersonnel. C’est la violence d’une institution.
Thomas Coispel
Merci d’avoir lu l’extrait. Effectivement, je m’exprime mieux à l'écrit qu'à l’oral. Et pour compléter cet écran, en vous écoutant, je repensais aussi à la loi Sécurité globale et à cette proposition de flouter le visage des policiers, l’obligation de flouter les visages des policiers. Et à l'époque, je m'étais dit Mais j’ai l’impression que ça, ça va bien renforcer le problème plutôt que de s’attaquer à un symptôme plutôt qu'à la cause du problème, puisqu’en ayant du coup des policiers qui ne mettraient même plus de visage humain, plus d’expression, là on aurait complètement fini de les transformer en monstres, en figures repoussoirs. Ils sont déjà hautement bardés d'équipements qui les font plus ressembler à des Robocop ou des Dark Vador que des humains. Donc si le dernier bout de pouvoir, on ne peut même pas en avoir la trace, ça finit véritablement par assumer cette espèce de déshumanisation. Et je voulais un peu remettre en perspective le film, votre film que j’ai beaucoup apprécié et qui à l'époque avait été un vrai choc. Et je m'étais dit que je le dis un peu dans l’article. Enfin, on crève l’abcès grâce au film Un pays qui se tient sage, on va pouvoir une discussion démocratique sur les violences policières, la violence d'État, etc. Et puis en fait voilà, c’est ça. Et c’est sur ce film-là, évidemment, permis de parler un temps de ces questions-là, mais. Mais je pense que collectivement, on n’a toujours pas fait la réflexion nécessaire, on n’a vraiment changé de modalités. Et du coup, je pense que c’est assez important de se dire que toutes ces décisions-là, de répression policière, de lois visant à masquer le visage de policier, c’est quand même trop pour être juste une succession de hasards. Il y a, il me semble, et je pense que votre film va dans ce sens-là aussi, la volonté de faire de plus en plus peur de la police pour limiter nos libertés. Et donc bref, je reviens à l'émotion que j’avais au début et que vous avez bien résumé, c’est oui à Angers, j’ai eu peur d’aller manifester et c’est bien là le problème. C’est pourquoi on en arrive à avoir peur d’aller juste marcher dans la rue et dire non. Vos idées à la face du gouvernement.
David Dufresne
Et puis ce lien-là qui sème le vent, qui est le titre de votre court métrage de six minutes. Merci infiniment Thomas d'être passé Au poste et je vous dis à très bientôt et plein de bonnes vues et bon visionnage !
Thomas Coispel
Merci ! La garde à vue était courte.
David Dufresne
Vous nous avez convaincus. Merci beaucoup à tous, grand merci à toi.

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