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Journalistes sous pression

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Transcription de l’émission

Clémence Postis
Posez -nous des questions, essayez d 'être brefs, entre guillemets, je vous oblige à rien. Mais voilà, ça va être un moment un peu participatif, et vous l 'avez compris, nous sommes déjà en retard, donc cette table ronde ne terminera pas à 13h, ça c 'était 11h, midi et demi, elle terminera plutôt à 12h45. Je vais commencer par vous présenter, même si c 'est bien écrit derrière. Donc Lina Rhrissi vous êtes journaliste au Pôle Enquête de Street Press, Valentine Oberti, vous êtes journaliste à Mediapart et co -directrice de la rédaction, et vous Olivier Jourdan -Roulot vous êtes directeur du Pôle Enquête de Blast. Comme on a déjà pris pas mal de retard, on va commencer tout de suite. Et pour le coup, ça va beaucoup être des questions collégiales, où la question s 'adresse à tous les trois. Et tous les trois, vous travaillez pour des médias indépendants qui se positionnent quand même souvent sur des sujets sensibles, voire très sensibles. Est -ce que, pour commencer, vous pouvez nous donner des exemples concrets de pressions que vous avez déjà subis ?
Lina Rhrissi
Bonjour à tous, alors moi ça fait deux ans et demi que je suis au Pôle Enquête de StreetPress, et en deux ans et demi, concrètement, ce que je trouve le plus impactant, c 'est les procès. Moi j 'ai eu deux procès, donc le premier visait la rédaction, le second ma rédaction pour un article, mais aussi moi en tant que complice. Donc voilà, il y a des gradations dans les pressions. Le premier, c 'était assez inattendu. C 'était pour un article sur une gendarme haut placé qui s 'était immolé par le feu et qui mettait en cause sa hiérarchie selon une info qu 'on avait eue. Et en fait, elle avait aussi des problèmes familiaux avec la justice aux affaires familiales. Et c 'est finalement son mari dont on avait parlé et qu 'on avait qualifié de mari violent qui portait plainte. On a gagné le procès, mais voilà, comme quoi les pressions peuvent venir de partout quand on fait des articles sur des sujets sensibles, et j 'en parle parce que sur les violences sexistes et sexuelles, étant donné que c 'est une stratégie de défense d 'attaquer en diffamation, ça arrive souvent d 'être attaqué. Et le second procès, c 'était Venom, une marque de sportswear. J 'avais fait une enquête sur le monde du travail, donc sur du harcèlement moral, des progressistes du patron qui portent plainte. Et là, c 'est la première fois que je me suis retrouvée prévenue. Et donc à la place du prévenu au tribunal, pour un journaliste, c 'est toujours particulier de changer de place. Pour moi, c’est ce qui est le plus difficile en enquête, parce qu 'on a ces procès qui sont longs, c 'est des procédures qui arrivent souvent trois ans après. Et en fait, derrière notre tête, on a ce jugement qui arrive. Et sinon, le cyber harcèlement, évidemment, vient aussi. Pour compléter ce que dit Lina, effectivement, les pressions judiciaires sont hyper fortes. Par exemple, depuis que Mediapart existe, depuis bientôt 17 ans, on a eu plus de 300 procédures judiciaires, plus de 300 procès, et donc on en a perdu cinq, je le dis pour être parfaitement transparente. Mais voilà, c 'est quelque chose d 'assez présent, et toutes ces procédures judiciaires, c 'est normal que des journalistes répondent devant les tribunaux de leurs écrits. En revanche, il y a des pressions judiciaires qui ne sont pas forcément… Je pourrais donner comme cas concret, c 'est quelque chose qui a touché Mediapart. Il y a quelques années, dans l 'affaire Benalla, une tentative de perquisition du journal. Voilà, Mediapart avait révélé des enregistrements clandestins venant documenter des pratiques d 'Alexandre Benalla et la violation de son contrôle judiciaire. Bref, je ne rentre pas dans ces détails -là, mais une enquête avait été ouverte, non pas sur les faits, mais sur ces enregistrements clandestins. Et donc, les procureurs s 'étaient pointés à l 'entrée du journal, mais sans le mandat nécessaire pour venir perquisitionner. Donc on a refusé la perquisition, et puis on a ensuite… Ça, pour moi, c 'est vraiment une façon d 'instrumentaliser la justice et de l 'utiliser à l 'effort politique pour dissuader les journalistes.
Olivier Jourdan Roulot
Alors, c 'est la maison Blast qui parle. C 'est le quotidien des médias que nous sommes et des journalistes que nous sommes. À Blast, on quitte un jeune média. Enfin, on va fêter quatre ans, ça passe très très vite. On a très régulièrement, toutes les semaines, on doit se préoccuper des procédures et des actions que certains déclenchent en justice face à nos enquêtes et nos révélations. Par exemple, il y a qu 'hier, on était à Perpignan, suite à une plainte pour injure et diffamation contre un corps constitué de la police municipale de Monsieur Aliot Tout ça, pourquoi ? Parce que nous avions révélé… Nous avions produit et révélé en 2023 les méthodes très particulières de sa police dans des déchaînements de violence, et je pèse mes mots, il suffit d 'aller voir les documents que nous avions produit et les vidéos. Ce qui nous a valu, évidemment, quand on est face à ces documents, on travaille, il y a un certain nombre d 'étapes dans ce métier qui sont à respecter pour pouvoir être sûrs de ce qu 'on fait, de ce qu 'on produit et de ce qu 'on présente. Bon, c 'est très courant, en tout cas, Monsieur Aliot, il est responsable de la police, on a évidemment évité d 'accepter une discussion sur les éléments que nous avions produit. Et deux jours après, il a demandé à son conseil municipal de l 'autoriser à porter plainte contre notre rédaction, et Denis Robert, le directeur de Blast. Donc voilà, on était au tribunal avant -hier. Très favorablement connu au service, Denis Robert. Dans ces moments -là, c 'est important, on en parlera, d 'avoir le soutien d 'organisation, qu 'elle soit professionnelle ou engagée. Vous, c 'est très important ce que vous faites ici, mais hier, j 'ai eu un appel de la responsable juridique de RSF, qui venait d 'ailleurs en nouvelle sur ce procès, qui est clairement… Tenez -vous bien, on va sortir l 'article dans une heure, ou il est peut -être déjà en ligne, au moment où on sortait de ce procès. Alors, le débat, il porte vraiment sur les journalistes sous pression, pas sur la concurrence qui révélaient ces méthodes d 'une brutalité hallucinante, ont été mises en balance aux nouvelles affaires de violences policières. Pardon, nous avons sorti ensemble, je vais terminer de nouvelles vidéos et de nouveaux documents début 2024, Mediapart en a sorti d 'abord avant nous, et puis nous, quelques jours, on a complété ça. On a à la fois un déchaînement de violence incroyable, des images extrêmement choquantes, d 'interpellation dans les rues de Perpignan par la police municipale de Monsieur Aliot, qui ont conduit à la condamnation d 'un agent de cette police à six mois de prison en 2024. Voilà à quoi nous sommes confrontés, et c 'est notre quotidien. En tout cas, moi, c 'était mon quotidien hier et avant -hier.
Clémence Postis
Ça fait des très grosses journées, quand même. Quand on a discuté, Lina, vous m 'avez dit un truc que j 'avais trouvé assez intéressant. C 'était oui, nous, on touche à des choses moins étatiques que Mediapart et StreetPress. Nos procès, ils sont plus petits, et c 'est vrai qu 'il peut y avoir cette impression -là, mais ils sont quand même extrêmement déséquilibrés, notamment avec Venum. Est -ce que, justement, vous pouvez m 'en dire un petit peu plus sur, on s 'en doute que quand on attaque la police ou l 'État, on est face à énormes, mais aussi face à des plus petits procès comme Venum, c 'est aussi déséquilibré ?
Lina Rhrissi
Oui, oui, Venum, c 'est un bon exemple
Clémence Postis
Peut -être aussi, rappelez ce qu 'est Venum ?
Lina Rhrissi
Oui, Venum, c 'est une marque de sportswear qui est adorée par les policiers et les mecs de quartier populaire. C 'est globalement viriliste. Du coup, on peut retrouver ça dans des clips de rap de Kaaris, mais aussi dans le film Les Misérables, le policier porte Venum. Et du coup, moi, ce qui m 'a intéressée, quand des salariés de Venum m 'ont annoncé, c 'est que c 'est une marque qui, dans ses publicités, utilise beaucoup cette image quartier populaire avec des modèles noirs, des femmes maghrébines. Et en fait, quand j 'entends que le patron aurait des propos racistes répétés, ça va jusqu 'à Sale Arabe. Il appelle les maghrébins de l 'informatique les Mexicains de France, pour faire une comparaison avec les États -Unis. Il y a du sexisme aussi. Il revendique le fait de faire des tailles seulement pour les tailles fines, puisque ce n 'est pas pour les grosses vaches. Il a du mal avec les congés maternités. Il dit qu 'il ne veut pas embaucher de femmes parce qu 'elles partent en congés maternités et ne servent plus à rien. Nous, StreetPress, on a un ton qui peut être parfois provoquant avec des titres destinés au web. On se sert du web. Derrière, il y a aussi des gens qui souffrent. Cette enquête m 'avait marquée parce que j 'avais beaucoup de souffrance de la part des gens qui étaient essorés par cette entreprise et qui avaient perdu toute confiance professionnellement juste pour dire qu 'on n 'attaque pas parce qu 'on a un problème avec une marque ou autre. C 'est vraiment parce que c 'est important de la santé au travail, toutes ces choses -là. Sauf que Venum, derrière cette image de marque pas si connue, a quand même un chiffre d 'affaires de 100 millions d 'euros par an. C 'est six fois le chiffre d 'affaires de StreetPress. C 'est une marque qui a beaucoup de sponsors. Par exemple, quand l 'enquête est sortie, on pensait que ça allait avoir plus de relais. L 'équipe n 'en a pas parlé. On a eu en off des retours de journalistes qui sont au sein des rédactions et qui, eux, sont de bonne volonté. Ils font des publicités, ils prennent des pages de pubs dans l 'équipe, c 'est un peu compliqué. De même, quand l 'enquête est sortie, avant même qu 'on ait le procès, des influenceurs, des sportifs qui font de la MMA, avec une image assez viriliste, ont commencé à appeler à la haine envers StreetPress, envers moi. Il y a même eu une info selon laquelle j 'avais écrit cet article parce que j 'avais voulu travailler chez Venum et qu 'on m 'avait refusé. Quand on voit ma carrière, c 'est peu cohérent, mais ça marche puisque ce sont des influenceurs qui ont des meutes derrière qui cyberharcèlement. Tout ça, on ne le voit pas forcément, mais il suffit d 'avoir les moyens de Venum pour que ça ait une efficacité sur nous et que ça prenne beaucoup de mon temps. C 'est des journées où quand on voit son nom apparaître sur les réseaux sociaux des notifications, ça atteint rien qu 'en termes de temps, et émotionnellement aussi. Et le procès, c 'est des moyens qui sont pour lui moins importants que pour nous quand il attaque. Ça, c 'est un exemple de déséquilibre entre une grosse marque et nous.
David Dufresne
Question du tchat,Je vais la retourner avec le thème du débat. Est -ce que la pression ne serait pas aussi entre vous ? À quel point la concurrence des médias indépendants est -elle rude ou non ? Et comment chacun aborde cette concurrence ? Est -ce qu 'ils sont contents qu 'elle existe ? Est -ce qu 'il y a une frustration ou une impression de se marcher dessus ?
Olivier Jourdan Roulot
Allez, moi, je prends la main. Deux flashs, merci. Oui, nous sommes concurrents. Oui, quand Mediapart début 2024 a sorti les nouvelles vidéos et révélations sur Perpignan, j 'étais pas très content. Bon, mais on a complété, bravo. Et bravo pour le boulot. Évidemment, c 'est la nature des choses. Nous sommes concurrents. On est en concurrence. Il faut savoir dépasser. Je le dis et je le répète souvent, pour moi, il y a un des plus beaux mots de cette profession qui, à mon avis, est très peu pratiquée. C 'est confrère, confraternité. Et face à ces agressions, ces difficultés. Il existe un certain nombre d 'organismes. Le Fonds pour la presse libre, RSF joue un rôle extrêmement important. Et là, très régulièrement, et petit message, il y a des journalistes qui sont en difficulté. La responsable de RSF m 'a dit que je vais vous donner votre numéro. C’est très important de ne pas être isolé. Et alors, cette conférence naturelle entre nous, il faut savoir dépasser ça. Moi, je me souviens, ça concernait StreetPress aussi, de la façon dont un média qui s 'appelle Reflet, qui fait un travail aussi remarquable depuis des années dans une toute petite économie, avait récupéré des dizaines de milliers de documents de l 'X sur Patrick Drahi et avait été empêché par une procédure totalement innovante et abusive d 'un tribunal, tenez -vous bien, de commerce. C 'est -à -dire que Patrick Drahi, grâce à des textes et à des lobbyings qui sont faits pour de plus en plus grignoter le secret des sources, nous empêcher de travailler, etc., a réussi à saisir un tribunal de commerce, c 'est -à -dire un juge non professionnel, non compétent en matière de droit, pardon s 'il y a des gens qui sont au tribunal de commerce ici ou des commerçants, mais qui est un juge élu par des chefs d 'entreprise, voire des commerçants, je ne dis rien contre le commerce, mais ça n 'a rien à voir avec la presse et il existe des juges professionnels qui sont totalement spécialisés. Donc, il saisit ce tribunal qui empêche, par anticipation reflet, d 'écrire quoi que ce soit sur les documents qu 'il a, sans savoir ce que le reflet va écrire ou pas. C 'est totalement sidérant. Donc, la profession s 'est mobilisée, il y a eu un certain nombre de communiqués, une mobilisation importante qui a été faite. Moi, j 'ai appelé Antoine Champagne, et je lui ai dit, « Écoute, Antoine, il faut aller plus loin, tu es bloqué, nous, on fait ce que tu veux pour t 'aider, mais je pense que ce que tu dois faire, tu continues tes enquêtes, tu refuses, tu refuses cet arbitraire -là, il y a un risque énorme qui pèse sur toi, nous, on l’accueille, on va prendre la responsabilité sur ça et on doit organiser quelque chose qui tourne. Ça doit aller chez Mediapart, ça doit aller chez Street. Ça a donné une opération qu 'on a montée qui est absolument, à mon avis, unique en France et remarquable, qu 'on a montée avec Street et reflet. On a construit un pôle dédié qui a travaillé pendant des mois, des mois, chacune de nos rédactions a payé deux journalistes pour amplifier les révélations sur ces documents et ça veut dire que le petit média qui était seul et isolé est très faible face à Monsieur Patrick Drahi. Ils se sont retrouvés avec une coalition de trois médias qui ont amplifié le truc, on a dédié des équipes et on a sorti trois journées spéciales avec 30 enquêtes exclusives, on a bouffé, analysé, analysé des dizaines de milliers de documents et la réponse à Monsieur Drahi, c 'est une amplification considérable parce que les résultats de vues, de lectures, nos trois médias concentrés, c 'est une réponse très concrète. Il faut aussi prendre des initiatives et être innovant. Il y a des tas de choses à penser pour réagir et refuser tout ça. J 'ai été un peu long, pardon.
Valentine Oberti
Je suis tout à fait d 'accord avec ce que vient de dire Olivier. En fait, on n 'est jamais aussi fort que quand on est unis et quand on est ensemble. Évidemment qu 'on se tire la bourre pour sortir des infos et que c 'est énervant quand c 'est le confrère qui l 'a sorti avant parce qu 'on a travaillé dessus longtemps et que c 'est aussi quand on est un média indépendant de sortir une info, l 'occasion d 'amener peut -être des nouveaux lecteurs, des nouvelles lectrices et donc d 'assurer une forme de pérennité financière, etc. que tout ça s 'est lié. Mais on n 'est plus fort quand on est ensemble. On fait régulièrement des co -prod, on se met d 'accord que ce soit d 'ailleurs avec des médias pas forcément tout à fait indépendants. On a cité StreetPress, ça nous est arrivé aussi de travailler ensemble. Mais aussi des fois avec Libération sur des violences policières. On est aussi dans des consortiums avec des journaux internationaux pour sortir des grosses enquêtes qui demandent beaucoup de temps, donc de l 'argent et puis d' éplucher des documents, des leaks, des trucs très lourds qu 'on ne peut pas faire tout seul en fait. Et puis pour démultiplier l 'impact, sortir à plusieurs des informations, c 'est forcément ça calme un peu le camp d 'en face.
Clémence Postis
Est -ce que tu veux réagir aussi, Lina ?
Lina Rhrissi
Ouais, moi je pense qu 'en plus c 'est chouette parce qu 'on a tous des identités différentes dans les médias. Et du coup c 'est important cette concurrence. C 'est pas pour faire l 'apologie du capitalisme, mais en réalité ça permet d 'étudier des champs d 'enquête à laquelle l 'autre HEDAC n 'aurait pas pensé. En fait c 'est galvanisant aussi de sortir des enquêtes que les autres médias n 'ont pas faites. Franchement, je pense que cette concurrence est importante aussi quand c 'est confrontationnel justement.
Clémence Postis
Et pour pas faire de jaloux, est -ce qu 'il y a une question dans le public ?
David Dufresne
Ah là, faut que je me lève ! Attention,
Clémence Postis
On sort de derrière sa petite bulle comme ça. On est la première conférence,
David Dufresne
Qui voulait poser une question ? Alors, je vous explique un truc très important. Là vous êtes filmé de dos, c 'est à dire pas reconnaissable. Si vous voulez être vu, vous vous tournez. Voilà, c 'est juste pour vous dire vous n 'êtes pas filmé à votre insu. On fait très très attention à ça. Surtout avec toute cette concurrence. Alors moi j 'ai une technique, c 'est que je dois garder le micro. Imaginons que vous racontiez n 'importe quoi.
Spectateur
Bonjour, il y a une grande question qui est financière. Est -ce que vous êtes capable de juger à peu près le poids financier de tous ces procès ou autre tentative on va dire de ralentir les enquêtes, ce genre de choses, à quel point ça pèse sur vos rédactions et comment ça peut vous empêcher de produire d 'autres choses ?
Valentine Oberti
Moi, ce que je peux vous dire par exemple, c 'est que le budget de… Donc on travaille avec un cabinet d 'avocats depuis que Mediapart existe, enfin voilà, nos avocats, donc c 'est le cabinet Seattle. Et en fait, on a un budget de 250 000 euros par an pour le travail juridique. Donc ça se passe en amont d 'une publication. Donc les enquêtes les plus sensibles et les plus touchées, elles sont la plupart du temps relues par nos avocats qui nous donnent des indications. Après on fait ce qu 'on veut évidemment. On a aussi appris à être encore meilleure dans la façon de formuler nos enquêtes, d 'écrire dans le respect du contradictoire. Enfin forcément, on s 'est affûté à tout ça. Et ils nous accompagnent aussi en aval quand il y a des poursuites et donc qu 'il faut aller devant les tribunaux pour y répondre. Mais voilà, c 'est un budget quand même important. Et si on n 'a pas cette possibilité, c 'est du temps et de l 'argent. Et c 'est aussi ça qui doit sans doute dissuader peut -être des médias plus fragiles d 'enquête. Et aussi, je pense aux journalistes indépendants, les pigistes qui sont précaires, qui n 'ont pas forcément de rédac derrière eux, qui ne savent pas s 'il y aura une rédac derrière eux pour les accompagner quand ils seront poursuivis. Donc tout ça, ça a un effet dissuasif. C 'est ça qui est mortifère pour l 'information aussi.
Olivier Jourdan Roulot
Oui, pour donner quelques éléments de repère. Alors nous, on n 'a pas la force et la puissance d 'un navire amiral comme Mediapart. Mais on réserve une enveloppe de tout. Alors c 'est peut -être où on est très très mauvais ou on réserve également une enveloppe d 'environ 200 000. Enfin très très mauvais étant donné Mediapart, c 'est une très grosse machine par rapport à nous encore, environ 200 000 euros par an. Et donc effectivement, on paye des avocats qui font, on a un avocat en particulier, M. Kade, que je remercie parce qu 'il fait des efforts considérables avec des tarifs, vraiment c 'est un engagement, c 'est une conviction. donc il relie régulièrement les enquêtes. C 'est une bataille assez amusante généralement parce que lui insiste souvent, et c 'est son métier, à la prudence. Et moi je me bat, je dis non non, on ne peut pas, c 'est pas possible, etc. Alors des espèces d 'arbitrages, de circuits, selon les énergies du moment, ce n 'est plus un ou l 'autre qui gagne. Quand c 'est très agressif, c 'est plutôt moi, quand c 'est plus sage, c 'est plutôt lui. Et puis derrière, on va au combat comme à Perpignan. On a par exemple une affaire aussi sidérante de notre point de vue, on est confronté aux droits suisses. On avait enquêté sur une société, il y avait un français qui était très harcelant par rapport à ses employés féminines, qui avaient des comportements absolument exécrables, de maltraitance. On a vraiment très très bien travaillé ça avec un excellent journaliste qui est un pigiste régulier qui s 'appelle Maurane, que je salue, et on s 'est retrouvé face à le simple fait de lui avoir envoyé des questions, de lui avoir sollicité, étant donné qu 'il était mis en cause par ce qu 'on constate sur le terme de cette entreprise. Il a saisi la justice suisse, qui, un peu comme nos amis de reflet, de façon préalable, nous a interdit d 'écrire, alors qu 'on ne savait pas ce qu 'on allait écrire. Et on a été non seulement interdit d 'écrire, mais on a dû répondre à des audiences en justice, des convocations. Si on ne répondait pas, on aurait des condamnations encore plus fortes. Et donc on a dû payer des avocats suisses qui peuvent aussi être parfois militants, mais enfin ils sont déjà beaucoup plus chers pour un média comme nous, français. Et donc là, on en est pour rien, pour l 'instant, non pas pour rien, parce qu 'on a écrit ce qu 'on pouvait écrire, et on écrira à la sortie de tout ça. Il est hors de question de lâcher là -dessus. Mais ça coûte de l 'argent, on en est à 14 000 euros sur cette affaire extravagante, exotique pour nous.
Lina Rhrissi
Nous, pour avoir une idée, le chiffre d 'affaires en 2024 de Streetpress était 800 000. Donc en fait, ce sont les dépenses. Et 15 000 euros dédiés aux frais judicieux. Donc c 'est moins que vous, mais en proportion, c 'est quand même conséquent. Et un truc à souligner, c 'est que parmi ceux qui nous attaquent, il y a beaucoup d 'élus de maires, notamment. Et en fait, pour eux, les frais judiciaires sont dans leurs frais de mandat. Donc déjà, c 'est aux frais du contribuable, mais en plus, ça ne leur coûte rien. Donc pour faire des procédures Bayon, ce qu 'on appelle des procédures liées à plutôt censurer les journalistes, c 'est plutôt l 'instrumentalisation de la justice, pour eux, ça ne coûte rien. Donc ça, encore, c 'est un déséquilibre, d 'autant qu' il est arrivé à plusieurs reprises, que le procès arrive, le maire retire sa plainte. L 'élu retire sa plainte, ce qui leur permet de faire un effet d 'annonce, on porte plainte pour diffamation, d 'engager des frais pour nous, puisqu 'on prépare notre défense, et puis finalement, de ne pas se confronter vraiment à la justice, qui prouve que c 'est une instrumentalisation.
Olivier Jourdan Roulot
Et puis, je veux dire un petit mot, quand on arrive à obtenir des frais aux dépens, c 'est -à -dire que le juge considère que la procédure qui nous a été faite est vraiment abusive, les frais aux dépens, c 'est riquiqui. Là aussi, il y a un vrai problème. Il y a un vrai problème face à ces procédures. C 'est vrai que la profession est mobilisée, c 'est quelque chose sur lequel la profession réagit. Elle essaye de faire, entre guillemets, du lobbying face aux autorités, parce que ceux qu 'on obtient, nous par exemple, on a fait condamner aux dépens quelqu 'un qui vient d 'être mis en examen récemment, qui s 'appelle Bernard -Henri Lévy. On a sorti, ça a été une des grandes enquêtes d 'une série de documents financiers du Qatar, qui laissait penser, enfin pas qu 'il laissait penser, qui montrait que le Qatar voulait remettre des chèques d 'un montant considérable de hautes personnalités françaises, dont Bernard -Henri Lévy, Nicolas Sarkozy, Michel Platini. On n 'avait pas les encaissements de ces chèques, mais on avait le départ. On a fait notre travail. J 'ai presque envie de dire que c 'est tellement régulier ces attaques et ces plaintes que moi, quand il n 'y en a pas, je me dis on a loupé quelque chose. Et je n 'encourage pas. Effectivement, pour nous, c 'est une perte de temps. Il faut être solide. Nous, on peut se le permettre parce qu 'on arrive à mobiliser des moyens, mais il y a plein de médias qui sont empêchés par rapport à ça. Et donc, pour finir avec Monsieur Bernard -Henri Lévy, on l 'a fait condamner deux fois, il s 'est obstiné et il a dû financer le développement de Blast à hauteur de 2000 euros. D 'ailleurs, je demande si on les a réclamés parce qu' il faudrait vérifier.
Clémence Postis
Vous allez croire que je n 'ai absolument pas préparé ma table ronde, mais c 'est juste parce que je trouve ça très amusant. Je vois une lumière. David, il y a une autre question sur le chat.
David Dufresne
Absolument. C 'est une question de Pierrot Galège. On fait des dons aux médias, mais est -ce possible de faire des dons auprès d 'une structure spéciale dédiée au procès ou alors des juristes avocats qui pourraient vous venir en aide ?
Clémence Postis
Vu vos têtes, je sens que c 'est le moment de créer un truc.
Lina Rhrissi
Je pense que Reporters Sans Frontières font du bon taf sur ça. je ne sais pas.
Valentine Oberti
J 'ai peur de dire une bêtise. Oui, évidemment, donner de l 'argent à Reporters Sans Frontières, c 'est toujours utile. Est -ce qu 'ils apportent du conseil,de l 'aide juridique ?
Olivier Jourdan Roulot
Oui, je crois qu 'il y a de l 'aide juridique. L 'échange que j 'ai eu hier avec le responsable, c 'était pour ça.
Valentine Oberti
Reporters Sans Frontières ou directement les rédactions dans lesquelles on pourra utiliser cet argent pour se défendre.
Clémence Postis
On parle beaucoup des pressions judiciaires, mais il y a une question. Est -ce que ce genre de pression fait aussi peur à vos sources ? Comment faites -vous pour protéger vos sources et leur donner assez confiance pour qu 'elles aient quand même envie de vous contacter ?
Valentine Oberti
En leur garantissant qu 'on les protège envers et contre tout, en quelque sorte. Quand j 'ai parlé de la perquisition, pourquoi on s 'est opposé à la perquisition ? Parce qu 'il n 'était pas question de saisir du matériel informatique et de pouvoir retracer éventuellement l 'origine de ces enregistrements, les sources qui avaient pu nous les transmettre. C 'est à ça que servent aussi ces procédures bâillon. C 'est à dissuader les sources de données des informations. Par exemple, vous avez sans doute entendu parler d 'Ariane Lavrilleux, une journaliste freelance qui, pour le Média d 'Investigation Disclose, a mené une enquête en révélant des documents confidentiels défense sur comment la France a vendu des armes numériques à l 'Egypte, dont l 'Égypte disait qu 'elle servait à viser des terroristes, or ces armes étaient utilisées contre les populations civiles, et donc Ariane Lavrilleux un jour elle s 'est réveillée, elle a été réveillée tirée de son sommeil par une perquisition à 6 heures du matin chez elle avec des policiers de la DGSI, avec une perquisition très lourde où on lui a saisi son matériel informatique, ses téléphones, et où elle s 'est retrouvée en garde à vue pendant quasi 48 heures de mémoire. Alors aujourd 'hui sous le statut de témoin assisté, elle a pas été mise en examen, elle a pas non plus été totalement écartée de la procédure comme mise en cause, elle va avoir accès au dossier, etc. Mais quel est le but de cette enquête ? Si ce n 'est découvrir ses sources et donc les mettre en difficulté. Donc c 'est là où il y a quelque chose de très très grave dans ce genre de procédure, et donc il faut absolument pouvoir s 'y opposer et qu 'elles ne se reproduisent pas trop, mais c 'est bon, après c 'est là où il y a des limites dans ce qu 'on peut faire aussi.
Olivier Jourdan Roulot
Nous on a été confronté à, évidemment, on a tout soutenu et on soutient le remarquable travail d 'Ariane, qui est une chouette journaliste et une brillante professionnelle. On a été confronté à une affaire un peu similaire l 'année dernière. On a une journaliste qui s 'appelle Clara Meney qui suivait, qui enquêtait sur les questions de livraison d 'armes à Israël, et qui suivait un groupe qui menait une opération, un groupe militant qui menait une opération de protestation contre une société qui s 'appelle Excelia, qui est mise en cause dans une formation judiciaire pour complicité de crimes contre l 'humanité à Gaza. Et donc ces gens -là menaient une opération, je ne sais pas ce qu 'ils ont fait exactement, ils sont rentrés dans le haut, ils ont dû crier, ou jeter de la peinture, je ne sais pas. Ce groupe a été interpellé, notre journaliste également, qui a présenté sa carte de presse, qui n 'était là que pour son métier. Elle a été amenée de force au commissariat du 11ème arrondissement de Paris. Elle a été détenue de façon totalement arbitraire pendant 32 heures, de jour et de nuit. Je sais, puisque j 'ai géré moi -même cette crise -là, et notamment la façon dont on doit mettre en tension beaucoup de choses pour obtenir la libération de quelqu 'un qui est détenu de façon totalement arbitraire, c 'est -à -dire que vous jouez le rôle de négociateur avec un commissaire, il ne faut pas totalement casser le contact, vous faites monter la pression partout, et on était en train d 'organiser une manifestation, comme je voyais arriver la fin de journée. La fin de journée, c 'est la panique extrême, ça veut dire que votre journaliste va passer une seconde nuit sur une planche dans une jaulle. Elle a été libérée sans poursuite. Je précise que les militants en question il n 'y a eu aucune poursuite, ça a été classé sans suite. Et pourquoi elle a été retenue ? On parlait de protection de source, parce qu 'elle a refusé de donner son ADN et le code de déblocage de son portable, parce que la police française n 'a pas à avoir les sources de Blast. Les contacts, les sources d 'un journaliste de Blast qui exerce son métier. Nous avons engagé une procédure contre l 'agent judiciaire de l 'Etat. RSF encore une fois, ils sont là, merci RSF, a saisi le défenseur des droits, et la Confédération Européenne des journalistes a lancé une procédure sur la plateforme du Conseil de l 'Europe sur la sécurité des journalistes. Voilà un cas exemplaire et arbitraire d 'abus, de droits, de ce à quoi nous sommes confrontés aujourd 'hui. Ça c 'est une grave dérive. Et d 'une journaliste qui a tenu et qui a refusé pour la protection de ses sources.
David Dufresne
J 'ai une suggestion de question, est -ce que vous voulez la poser ? Est -ce qu 'il n 'y a pas une pression de la part des donateurs ou des abonnés qui sont les seuls financeurs finalement des médias indépendants ? Est -ce que vous voulez que je pose la question tout seul ou est -ce que vous voulez la poser vous ?
Lina Rhrissi
Non, mais c 'est un numéro d 'équilibriste puisque à ce moment là, il y a un échange entre avocats des deux partis et nous pour prouver donc en fait, quand on est attaqué en diffamation, il y a plusieurs étapes dans notre défense. Le parti adverse doit d 'abord prouver que c 'est de la diffamation. Or, quand on dit que cet homme politique a eu un emploi effectif et qu 'on l 'a prouvé, c 'est pas de la diffamation. Quand on dit que cet homme politique est une nouille, c 'est de la diffamation parce qu 'on insulte sans contexte, sans expliquer pourquoi on insulte. Ça d 'abord, c 'est de définir la diffamation. Une fois qu 'on a dit que c 'était de la diffamation.
David Dufresne
Ah oui, ça peut être une bonne question sur l 'IA aussi. Est -ce que l 'IA va créer une pression sur les journalistes ?
Lina Rhrissi
Est -ce que c 'est d 'intérêt public ? Une fois que c 'est prouvé que cette information est d 'intérêt public, il faut prouver que c 'est une enquête sérieuse. Voilà les trois étapes en gros pour être lavées. Et en fait, pour ça, il faut produire parfois des preuves d 'enquête sérieuse, donc des notes, des enregistrements. Et en l 'occurrence, par exemple, pour Venom, moi, les salariés que j 'ai anonymisés, parce que dans le monde du travail, c 'est très compliqué de faire parler les gens parce que c 'est la vie des gens, c 'est la vie professionnelle. Et même dénoncer un employeur quand on est dans un milieu tendu, dans un milieu professionnel tendu ou dans une situation précaire, ça peut empêcher pour d 'autres jobs après, puisqu 'on est vu comme celui qui parle à la presse, donc c 'est hyper important de protéger l 'animal. Mais quand je donne mes notes, mes enregistrements, en fait, le patron peut s 'en servir aussi pour se venger sur des salariés, puisqu 'il peut reconnaître très facilement, en fonction des anecdotes, que moi, j 'ai bien fait attention à ne pas forcément être toujours super précise. Donc là, avec l 'avocate, il y a eu un gros échange de à quel point notre défense prime, à quel point la protection des salariés prime, et on a fait le maximum pour protéger l 'anonymat des sources, on est rentré en contact avec elle pour savoir à quel point, plusieurs années plus tard, puisque c 'est trois ans après l 'article, peut -être qu 'elles ont un CDI dans une entreprise où elles ont moins peur de parler qu 'à l 'époque. Si elles voulaient collaborer, la plupart du temps non, parce qu 'en fait, un patron aussi qui a autant de pouvoir et qui est un petit peu toxique que celui -là fait peur quand même, des années plus tard. Mais voilà, c 'est de l 'équilibrisme, mais on y arrive, et l 'important, c 'est nos sources, et je pense que la justice en est consciente. Après, il y a une autre chose, c 'est qu 'on passe à la 17e, quand on est attaqué en diffamation, c 'est une chambre spécialisée dans la presse, et du coup,on a quand même des juges, des magistrats qui connaissent très bien ce droit, et qui, du coup, sont plutôt favorables à la presse, mais en revanche, une des techniques aussi de certains qui nous attaquent, notamment les maires, encore une fois, les élus, c 'est d 'attaquer en dehors de Paris, là où il va y avoir des juridictions qui sont, il n 'y a pas de chambre dédiée au droit de la presse, et donc des magistrats qui vont moins être favorables aux journalistes.
Olivier Jourdan Roulot
C 'était le cas à Perpignan, c 'est pas pour rien que Louis -Aliot, et encore une fois, je n 'avance rien sur la qualité et le professionnalisme des juges à Perpignan, et je suis très optimiste pour la décision que nous aurons le 3 d 'avril, mais que Louis -Aliot aille à Perpignan, c 'est évidemment l 'idée de ne pas être confronté sur une affaire comme celle qui nous concerne, affaire de presse, par des juges qui sont parfaitement qualifiés et spécialisés là -dessus, en pariant, peut -être, sur une proximité qui pourrait faire jouer quelque chose qui serait favorable, c 'est ce que tu dis.
Lina Rhrissi
Ça fait des frais encore en transport pour l 'avocat.
Clémence Postis
Est -ce que dans le public, et après je demanderai au tchat, parce que je sais qu 'il y a une question dans le tchat, mais pour que ça soit équitable, est -ce que quelqu 'un a une… En direct, je vois une question au fond. J 'en vois même deux.
Spectatrice
Est -ce que vous constatez une montée des procédures bâillons et des attaques envers les journalistes dans leurs enquêtes et dans leur travail depuis la montée croissante de l 'extrême -droite ? On peut le dire, depuis plusieurs années. Et la seconde question, c 'était au niveau international, depuis l 'arrivée au pouvoir de Donald Trump aux Etats -Unis, est -ce que… Comment vous sentez la situation pour les journalistes américains là -bas dans leur travail pour les enquêtes et tout ça ?
Olivier Jourdan Roulot
Les journalistes américains, c 'est très inquiétant. J 'ai vu ce matin en prenant le tramway en courant pour essayer d 'arriver à l 'heure qu 'il y avait une, je crois en l 'organisation des journalistes de la presse présidentielle. Ça ne s 'appelle pas exactement comme ça, mais c 'est l 'idée. Il y a l'équivalent en France. Ce plénier du fait qu 'ils étaient de plus en plus tenus à l 'écart des mouvements, déclarations et conférences et activités de M. Trump, qui est effectivement difficile à suivre. Mais bon, il n 'y a pas besoin d 'aller aux Etats -Unis chez M. Trump pour avoir ce type d 'atteinte. Moi, je pratique une presse très différente de ce que peut être l 'exercice d 'un journaliste de la presse présidentielle. Mais bon, en tout cas, ça existe. Ils ont régulièrement, en France, publié des communiqués, se plaignant des entraves de la sélection. On peut remonter aussi de loin dans le temps jusqu 'à M. Sarkozy l 'appeler les rédactions pour choisir l 'identité des journalistes qui étaient conformes pour venir couvrir ces activités. Mais bon, c 'est inquiétant. Nous, il y a dix jours, on a une vingtaine de jours, trois journalistes du Maghreb qui sont venus en stage à Blast. Alors en stage, j 'avais un peu mal à les appeler les stagiaires parce que j 'avais beaucoup à apprendre d 'eux. Ce sont des journalistes d 'enquête spécialisés qui travaillent dans des conditions exécrables. Et on se dit qu 'il y a encore de la marche pour aller au pire quand on voit la façon dont ils travaillent. Et cette fois, cette conviction, ils sont en danger, ils sont en danger. Nous, c 'est encore confortable, il y a encore de la marche sans doute aux Etats -Unis. Mais plus ça va, moins ça va.
Valentine Oberti
Non, peut -être juste pour compléter, sous Emmanuel Macron, il y a eu un truc hyper symbolique qui était de vouloir sortir la salle de presse des journalistes presse présidentielle, qui était dans l 'Elysée, qui était pas loin de la Cour d 'honneur de l 'Elysée, de la sortir et de la mettre dans une autre L, donc vachement plus éloignée des allées venues et du poste d 'observation que pouvait représenter cette salle de presse des journalistes accrédités Elysées. Ça, c 'était à la fois concret et problématique, et à la fois très symbolique même sur l 'éloignement géographique du pouvoir. Et voilà,pour avoir suivi, pas forcément en tant que journaliste politique, mais quand même avoir fait pas mal de déplacements sur le terrain, au moment quand je travaillais notamment pour Quotidien et pour d 'autres émissions, on est tous d 'accord pour dire que ça s 'est durci, qu 'il y a eu sous Emmanuel Macron l 'accès à, à la fois il parle beaucoup, mais l 'accès au déplacement, au personnel politique, c 'est considérablement restreint et la capacité à ne pas répondre aux questions, c 'est vraiment problématique si on veut que le contre -pouvoir que représente la presse s 'exerce normalement sainement, c 'est quand même assez problématique. Et je sais pas si les procédures Bayon, elles ont augmenté, mais elles sont quand même très régulières et je me demande si la France n 'avait pas perdu des points dans le classement de RSF, je suis pas très précise, il faudrait vérifier, mais j 'ai le souvenir que dernièrement, on avait perdu des points notamment à cause des procédures Bayon qui étaient intentées contre des journalistes, on a parlé de Bolloré, champion du Jean, on a parlé de Drahi, d 'Elde Allée devant des tribunaux qui sont pas des tribunaux de commerce notamment, mais aussi d 'autres chambres, du droit d 'auteur, etc., qui qui ne nous attaquent pas sur le fondement de la loi 1880, qui est la loi qui régit notre profession et que chacun peut saisir, évidemment, et c 'est normal qu 'on réponde de nos écrits, mais c 'est pas normal, c 'est pas sain qu’il soit attaqué de façon en contournant ce droit de la presse dont on doit répondre.
Olivier Jourdan Roulot
Et je rebondis, il y a une chose très importante parmi toutes les choses importantes que tu as dites, dans la graduation des attaques, le pire c 'est les attaques, enfin, à mon avis, le signal le plus inquiétant c 'est la multiplication des attaques de faible intensité. Ça, ça témoigne d 'une dégradation de nos conditions de travail, je vais vous dire ce que je pense. Jusqu 'ici, ce métier s 'exerçait dans un rapport qui pouvait parfois se tendre entre la presse et les autorités, mais globalement les élus, les administrations, les fonctionnaires considéraient qu 'ils avaient un devoir de réponse et quand ils étaient sollicités. Ce n 'est plus le cas. Aujourd 'hui, les administrations, les hauts fonctionnaires à la tête de l 'administration, les directions ne répondent plus à la presse sur des questions très simples. C 'est totalement arbitraire. Je voudrais rappeler que le travail qu 'ils font, les documents qu 'ils possèdent, sur lesquels ils font de la rétention, y compris quand on saisit la CADA et qu 'on les fait condamner. Personnellement, le ministère de l 'Intérieur, quand je réponds, c 'est un service payé par les Français qui exerce une mission de service public, ne répond pas. Le service de presse classique, je ne parle même pas du cabinet du ministre, c 'est vrai pour tous et il y a une généralisation de ça. Et ça, en faisant ça, vous mettez les journalistes que nous sommes dans une très très grande position de fragilité. C 'est extrêmement grave, ces petites choses -là.
David Dufresne
Attention, il y a le peuple du public qui a des questions.
Clémence Postis
Il y a quelque chose pour moi, je n 'ai plus le droit de parler du chat et au public, j 'ai compris, je ne dirai plus rien.
David Dufresne
Vas -y, Lina.
Lina Rhrissi
En plus, moi, ça va être très court, c 'est juste que j 'ai un peu sondé mes collègues. StreetPress, on travaille beaucoup sur l 'extrême droite et il y a un sentiment d 'avantage de procès depuis à peu près deux ans. Et pour les pressions liées au cyberharcèlement, nous, on a eu deux périodes. On a sorti une cartographie de l 'extrême droite il y a un an. Là, ça a été un déchaînement de haine et la dissolution. C 'est mon collègue Chris, qui était là l 'année dernière, qui travaille beaucoup sur l 'extrême droite, qui s 'est souvenu. Là, on nous a dit qu 'on avait très envie de nous dégommer à la R15, qui est une arme automatique. Bon, il a des souvenirs très précis de ces périodes où l 'extrême droite, prenant le pouvoir davantage dans les urnes, forcément, il y a une libération de la parole et de la haine envers les journalistes. Et je pense que ces procédures et ces réponses moins fréquentes à la presse, sont aussi liées à un dénigrement de la profession par des champs de plus en plus importants de la politique.
David Dufresne
Alors, une question très courte.
Spectateur
Lina, qui parle de remise en question de la sécurité des journalistes, je voulais savoir pour ce genre de pression qui ne sont pas des procès mais plutôt des menaces et autres, est -ce que vous avez le sentiment que les pouvoirs publics que vous êtes amenés à titiller assez régulièrement jouent le jeu ou vont être plutôt mesquins, en fait ?
David Dufresne
Il y avait aussi une question de madame,
Clémence Postis
Et il ne faudra pas oublier le tchat.
David Dufresne
Tu crois que je vais oublier le tchat
Spectateur
Oui, bonjour. Je voudrais savoir s 'il vous est arrivé ou s 'il vous arrive encore de vous sentir surveillés dans votre vie privée.
David Dufresne
Valentine, c 'est pour toi ?
Olivier Jourdan Roulot
Par qui ?
Valentine Oberti
Non, pas moi en tout cas. Mais par exemple, il y a eu l 'affaire, je ne sais pas si vous avez entendu parler de l 'affaire Pégasus, du nom de ce logiciel espion qui peut espionner des téléphones sans même avoir besoin qu 'on clique sur un lien, etc. C 'est une affaire qui avait été révélée par Forbidden Stories, en parlant avec Le Monde, etc. Et nous, deux de nos journalistes, Edward Plenel et Lénaïc Brodoux, qui d 'ailleurs est dans une table ronde tout à l 'heure sur les violences de genre, ont eu leur téléphone espionné par ce logiciel. Donc voilà, les gens ne nous surveillent pas forcément parce qu 'il y a quelqu 'un qui nous suit derrière dans la rue, mais la cybersurveillance, en quelque sorte, est encore plus inquiétante. Là, l 'accès direct à votre téléphone, votre répertoire de contacts, de sources, etc. c 'est chaud.
Olivier Jourdan Roulot
En faisant très très court, David, toi qui, comme moi, est un vieux journaliste, quand même, les écoutes de journalistes, par ce qu 'on appelait les RG à l 'époque, on entendait le petit clic, un petit déclenchement, c 'était assez fréquent, y compris les retours qu 'on pouvait avoir sur des âmes bienveillantes qui nous disaient vous êtes sur surveillance, ça existe, c 'est une vieille histoire.
David Dufresne
Mais c 'était moins des surveillances privées que des surveillances par rapport au travail, va t 'on dire ?
Lina Rhrissi
Oui, nous, à des fêtes streetPress, l 'année dernière, il est déjà arrivé que des militants de la division Martel, qui a un groupuscule néonazi, de bébés néonazis de 16 ans, qui sont pas si impressionnés en vrai, mais qui font quand même des dégâts, viennent au soirée pour troller, mais il suffit de les impressionner un petit peu, ils partent. Mais moi, ça m 'est déjà arrivé de bosser sur des enquêtes avec des personnages qui ont été harcelants, voire violents, et du coup d 'être paranoïaque, quand même. Ça m 'embarque sur le mental puisque j 'ai déjà cru reconnaître quelqu 'un que j 'avais stalké en photo, je pense que c 'était peut -être dans ma tête, mais je pense que ça rend aussi parfois fou de travailler sur l 'enquête et de savoir à quel point on peut être des cibles.
David Dufresne
Et sur la question de monsieur qui n 'a pas été stalké par streetPress, pourquoi vous répondez pas ?
Lina Rhrissi
Parce qu 'on est embarrassé, on n 'en sait pas. On a cru comprendre que la question c 'était -ce que les politiques jouent le jeu de la question -réponse ? C 'était ça la question, on n 'était pas sûr d 'avoir compris.
Olivier Jourdan Roulot
C 'était plutôt sur le côté comme vous êtes amené assez régulièrement, par exemple en ce moment, surtout Mediapart, à titiller les pouvoirs publics ou Blast qui parlait tout à l 'heure de la police. Est -ce que quand vous -même vous êtes victime de cible harcèlement, de menace de mort et autres, je vais être plus concret, est -ce que derrière les pouvoirs publics, la police, la justice et autres jouent concrètement le jeu ? Ou recule d 'un pas en disant vous l 'avez cherché ?
Lina Rhrissi
Non, en gros, on a eu un truc qui nous a un peu emmerdé il y a un an et quelques. En gros, quand on a un problème pour déposer plainte, les plaintes suivent leurs cours, je n 'ai pas constaté de mesures de rétorsion une fois qu 'on avait saisi les institutions pour se défendre. Je ne l 'ai pas en tête. Il y a eu un truc qui nous a un peu interpellé il y a un petit moment, c 'est Fabrice Arfi qui avait fait un gros travail d 'enquête sur la fraude à la taxe carbone. Vous voyez cette affaire de fraude à la taxe carbone avec le personnage principal Arnaud Mimran, qui en prison avait sa cellule qui était sur écoute et en fait, on s 'est rendu compte en travaillant sur ce sujet et en récupérant des éléments du dossier et donc les transcriptions de ses écoutes qu 'en fait, il avait en tête de se venger de Fabrice et de lui mettre un compromis sur le dos. En gros, je résume, quand on a constaté ça, les menaces étaient des menaces de mort écrites dans ces transcriptions d 'écoute qui étaient quand même assez explicites et en fait, quand on a découvert ça, c 'était bien après, et on n 'avait pas été averti par les policiers ou les juges chargés de l 'enquête. Ça, on a considéré que c 'était problématique, on l 'a fait savoir, on a protesté, donc ensuite les choses ont suivi leurs cours mais ça, ça nous a un peu embêtés parce que c 'était quand même des menaces assez sérieuses. C 'est le seul exemple que là j 'ai en tête, mais sinon j 'ai pas l 'impression qu' on nous surveille
Olivier Jourdan Roulot
La question est sans doute très bien mais la réponse est à peu près impossible. c 'est dû aussi à la structure, à ce qu 'est Blast, qui est un mélange de chronique et de journalisme. Nous avons des signatures chez nous qui cristallisent beaucoup d 'agressivité sur les réseaux sociaux puisqu 'on est un média qui a des mocks de production vidéo qui répondent tout à fait à ce que sont les consommations notamment de vidéos et de réseaux sociaux. Par exemple, Salomé Saqué est l 'objet de campagnes d 'une agressivité terrible, des choses terribles. Mais par rapport à ça, les précautions qu 'elle prend, elles sont surtout personnelles, elles sont surtout professionnelles au sein de son entreprise. Les autorités, vous êtes seul au monde, et puis on ne peut même pas leur reprocher. C 'est très compliqué. Mais là, le cas de notre confrère Arfi est extrêmement problématique pour le coup.
Clémence Postis
Est -ce que tu veux réagir ? Est -ce que toi t 'as eu des soucis Lina ou pas ? Et auquel cas, parce que là je vois la lumière du tchat qui devient de plus en plus vive. T 'as pas de micro !
Lina Rhrissi
Non, à part cette paranoïa concernant un policier syndiqué qui était très protégé, que je crois avoir croisé dans la rue, non,..
David Dufresne
Le tchat va très bien, vous remercie beaucoup pour la qualité du débat. Alors, il y a Panot qui vous dit souvent qu 'il y a des déchaînements de haine et autres. Olivier, à l 'instant, tu viens d 'en parler concernant Salomé. Y a -t -il en face des déchaînements de soutien ? Et quel est l 'équilibre entre haine et soutien ? Et à propos de soutien, une question de pas à pas qui vous demande s 'il n 'existerait tout de même pas des pressions venant de vos donateurs et de vos abonnés, puisque ce sont vos seules sources de financement.Est -ce qu 'il y a des sujets qui fâchent vos donateurs et abonnés et qui vous empêchent d 'être tout à fait libre ?
Valentine Oberti
Vas -y, va au bout, David.
David Dufresne
Non, non, non, allez -y. C 'est pas Zappa qui a posé la question.
Valentine Oberti
Sur la proportion haine -amour, on a aussi effectivement, on peut aussi se réjouir du fait d 'avoir dans nos communautés respectives, je pense, du soutien, des abonnés fidèles qui nous apparaissent et par leur abonnement, leur fidélité. Ça fait chaud au cœur. Et on se console aussi, parce que c 'est même trop faible, mais on tient et on continue à faire ce qu 'on fait parce qu 'on sait que ce qu 'on raconte c 'est d 'intérêt public, que c 'est important pour faire vivre le débat démocratique et que ça a aussi un impact parfois mesurable, parfois pas mesurable, mais il y a un impact sur la société ou sur des choses qu 'on dénonce qui fait que c 'est ça aussi qui est réjouissant. Et sur la partie est -ce que nos abonnés nous titillent, oui, on a des retours, ça ne nous empêche pas de faire ce qu 'on veut, mais on est à l 'écoute. En tout cas, je parle pour Mediapart, c 'est un journal qui s 'est créé sur deux jambes, sur la rédaction et les articles, les enquêtes, les reportages, les analyses et sur le club, l 'espace en libre accès participatif de Mediapart, qui est donc l 'espace où les abonnés peuvent écrire des billets de blog en accès libre et librement, etc. Et donc, on est attaché à cet espace participatif qui peut prendre d 'autres formes et donc aux commentaires sous les articles, on lit les billets de blog de nos abonnés et les adresses qui nous font directement, parfois en nous interpellant par mail, on en tient compte et on s 'en distancie, on le prend comme un retour critique qu 'on pourrait aussi se faire au sein de la rédaction et pour réfléchir à nos pratiques et aux sujets qu 'on traite, tout simplement. C 'est plutôt vertueux, je dirais. Peut -être c 'est très politiquement correct ce que je dis
Lina Rhrissi
Non, mais les messages de soutien, c 'est hyper important et je pense que Mediapart a initié ça, mais on est dans une ère où le journalisme marche beaucoup à l 'engagement Le journalisme engagé marche parce qu 'il y a l’engagement des lecteurs, on est dans un nouvel économique de la presse où on a besoin des lecteurs et du coup on fait cette propagande, mais en fait c 'est hyper important pour nous et ça nous fait toujours plaisir quand nos amis ou des gens qui ont des lecteurs qu 'on recroise, qui font ce travail de propagande pour nous en disant merci, heureusement que StreetPress est là, heureusement que Blast est là. C 'est tout aussi important que les dons que le message passe. Et sinon, pour ce qui est des lecteurs, je pense qu' on a tous à cœur, au contraire, de toujours un peu aller à rebours de ce que on va dire notre camp attend de nous. Moi je pense à Mediapart qui a enquêté sur la France Insoumise, alors que j 'ai vu le documentaire hier de Sarkozy, c 'est génial, documentaire, mais donc tout ce discours qui dit que Mediapart c 'est une officine, Mediapart a fait le taf en enquêtant sur la France Insoumise. Nous, par exemple, StreetPress, car Media, avec une identité urbaine, a beaucoup fait des interviews garde à vue, les interviews GAV, pour ceux qui connaissent StreetPress depuis longtemps, je ne sais pas, c 'était des interviews avec des rappeurs qui racontent leurs rapports à la police, donc c 'était super parce que c 'était une parole peu entendue, et puis ce n 'était pas forcément de l 'enquête, ça pouvait être anodin comme rapport, mais ça dessinait un rapport à la police de ces hommes racisés venant de milieux populaires intéressantes et puis marrantes parfois, et en fait, la société évoluant et les débats évoluants, Ines Belkacem, la rédactrice en chef du Pôle Société aujourd 'hui, a enquêté sur des violences sexuelles dans l 'industrie du rap, on était très bien placé pour faire ces enquêtes là, vu que c 'était nos sujets, et du coup, bah voilà, ça devenait compliqué de faire les interviews GAV, déjà ça a duré 3 -4 ans, donc on fait le tour, et puis le rapport au label, parce que faire des interviews culturelles, le journalisme culturel, il y a quelque chose avec l 'indépendance, puisqu 'on travaille beaucoup avec la communication des artistes, bref, il y a eu une décision d 'arrêter les interviews GAV, parce que ce n 'était plus trop possible de faire ces interviews sur les VSS dans le milieu du rap, en toute liberté, donc voilà, je pense que comme on est journaliste avant tout, au contraire, on est aussi là pour apporter des choses auxquelles notre lectorat n 'a pas pensé, et enfin, je pense, voilà, qu 'au contraire, les lecteurs nous connaissent et savent qu 'on est là pour ça,
Clémence Postis
Est -ce que, David, je peux poser une question ? Parce que tu n 'as pas éteint la lumière, donc je ne sais pas quoi faire David, tu n 'as pas éteint la lumière
David Dufresne
Excuse -moi, excuse -moi, non non, c 'est une erreur, à toi la parole ! Ah super !
David Dufresne
Bien sûr ! Trop bien !. Ne vous inquiétez pas, on va faire revenir le public aussi. C 'est juste parce que là, on a balayé pas mal de types de pressions, le cyberharcèlement, la pression judiciaire, la pression économique, mais c 'est vrai que il y a une pression qu 'on n 'a pas abordée qui est la pression physique et les menaces physiques que peuvent subir les journalistes. Est -ce que vous avez des exemples de ça ?
Lina Rhrissi
Olivier a passé un bon moment avant d 'être à Blast.
Olivier Jourdan Roulot
Je citais hier en relisant le petit topo que tu nous as envoyé pour récapituler le programme, enfin le plan. Parce que oui, on dirait pas comme ça, mais j 'ai préparé un truc en fait. Il y a du travail. Tu avais écrit victime de menaces, de violence physique, de choses comme ça. Moi, ça m 'est arrivé dans un autre cadre que celui de Blast. J 'ai exercé en Corse, où j 'ai créé, piloté et fini par couler un quotidien dans les années 2010. Créer un quotidien en Corse, ça veut dire forcément arriver dans une société que je connais bien, qui est toute petite, qui est insulaire, qui exprime des choses, parfois avec beaucoup de brutalité. Donc c 'est une société de proximité. Et créer un quotidien dans cette île -là, ça veut dire que vous êtes concurrent de celui qui existe, de Corse -Matin, et que donc forcément vous pensez, et vous allez créer un contre -modèle. Le contre -model c 'est quoi ? C 'est d 'arriver en Corse, dans une île où il y a une criminalité organisée galopante. Ma consœur et mon amie Hélène Constantini, qui est une journaliste qui collabore très régulièrement à Mediapart, ont écrit un livre, je crois que ça s 'appelle L 'emprise. C 'est une société sous -emprise. Maintenant on parle de phénomènes mafieux ou de mafias en Corse. Il faut faire attention avec les mots. Donc moi je suis arrivé là -bas en 2009. J 'y suis retourné. C 'était un groupe de presse courageux local, groupe de presse des communications, qui publiait depuis une dizaine d 'années un mensuel qui était extrêmement courageux, qui s 'appelait Corsica, qui faisait des Unes. C 'était un peu qui tu qui. Faire ça en Corse, il faut le faire dans une société aussi petite que celle -ci. Exercer notre métier à Paris avec courage, C 'est important, c 'est nécessaire, c 'est utile, il faut le faire. Mais globalement le soir, allez on va rentrer chez nous et on va être surveillés par notre copine ou votre copain. En Corse quand vous exercez, quand vous sortez du bureau, les gens sont là, les gens sont là. Donc il faut savoir gérer ça. Moi j 'y suis retourné parce que je voulais pas rentrer en Corse, il se trouve que je suis Corse parce que je connais très bien cette société. Donc ce groupe de presse voulait lancer un quotidien mais les confrères Corse ne voulaient pas s 'y mettre. Non pas parce qu 'ils n 'aiment pas travailler mais parce que c 'est compliqué. Donc ils ont fait venir une équipe extérieure, moi en particulier. Et il se trouve que je suis Corse mais je n 'ai pas un nom qui sonne et je ne voulais surtout pas agiter la carte. Oh je suis Corse parce que moi le journalisme par les Corse pour les Corse c 'est pas mon truc. Et moi ce qui m 'intéressait c 'était de pratiquer le journalisme en Corse comme on le pratique à Paris, à Londres et comme on doit le pratiquer. Mais ce n 'est pas la même chose, c 'est très très compliqué. Ça veut dire que vous prenez une petite rédaction de jeunes débutants parce que vous n 'avez pas les moyens du concurrent, tout petit. Et que vous les poussez à faire des choses que les autres ne font pas. Et eux ils sont des juniors, c 'est difficile, c 'est dangereux. Et quand Corse Matin sort un article sur un assassinat on ne comprend rien. Mais il semble qu 'il y a eu quelque chose, on ne sait pas qui c 'est, on ne sait pas ce qui s 'est passé, on ne sait pas. Non seulement juste l 'identité jamais mais alors pourquoi, qui, quoi, comment, qu 'est -ce qui est en jeu derrière ça, il n 'y avait personne. Et quand vous êtes le journal qui explique ça, c 'est extrêmement compliqué. C 'est -à -dire qu 'un jour vous avez un journaliste qui est chargé de ces dossiers là, qui sort de l 'école, qui a 25 -26 ans, qui arrive, qui est tout bleu pendant 3 jours. Il est tout bleu, vous comprenez. Donc vous le prenez dans un coin, vous rassurez, vous sortez de l 'exercice de son métier et puis vous réfléchissez. Et vous comprenez qu 'il a été approché, menacé par des gens qui ne rigolent pas. D 'ailleurs il y a eu un film magnifique, moi je pense au film de Thierry de Peretti, une jeunesse corse. Moi j 'ai grandi là -dedans, c 'est pour ça que quand je suis rentré en Corse je savais à peu près gérer ça. Mais lui non. Et il y a un autre film magnifique, Borgo, sur l 'histoire incroyable de cette gardienne de Borgo qui va aller donner le top. Un assassinat d 'un prisonnier qui rentre, qui est en permission. Ce sont deux très grands noms de la criminalité organisée Corse, à qui on prête beaucoup. Et qui vont être flingués à la sortie de l 'aéroport de Port -État. Un des deux flingués, son surnom c 'était Tony de Boucher, c 'est lui qui avait approché mon journaliste. Et à Tony le Boucher on lui prêtait beaucoup, beaucoup, beaucoup. Donc vous êtes confronté à ça. Un autre jour il m 'est arrivé d 'écrire un article qui a des plus à un hôtelier très célébré par la presse économique et locale. Raconter les connexions avec des intérêts très, très particuliers. Donc il prenait de l 'appui dans mon journal, il a appelé, mon propriétaire n 'était pas content. Bon, je lui ai dit écoute c 'est comme ça, moi ma démission tu l 'as dès le début. Si ça te convient pas, je m 'en vais, il n 'y aura aucun problème. Mais tant que je suis là, c 'est comme ça. Donc on a perdu 70, 80 abonnements, ce qui pesait. Et puis ça n 'allait pas, donc il m 'a appelé. Ça a été très fleuri. Et puis comme voilà, je lui ai dit écoutez moi je suis désolé monsieur, je fais mon métier, uniquement mon métier. Il m 'a clairement menacé. Alors qu 'est -ce que vous faites là -dedans ? Vous ne prenez pas ça à la légère, vous ne tremblez pas. D 'abord je savais pourquoi j 'y allais et comment. Vous prenez des précautions, vous appelez monsieur le procureur. Une autre éminence de la criminalité organisée, fils et père proche de la brise de mer n 'a pas apprécié une enquête que j 'avais écrite. Il m 'a fait menacer par un avocat. Alors un avocat dans ce type de situation, généralement même en pénal, même chez des voyous, il joue le go -between. C 'est -à -dire il essaye d 'apaiser les choses, heureusement. Là il avait fait appeler de prison son avocat pour que cet avocat appelle un journaliste et une rédaction et le patron d 'une rédaction et le menace. Je lui ai dit mais vous êtes complètement dingue monsieur. Vous savez qui vous appelez, vous ne vous en rendez pas compte. Je lui ai donc dit que si vous voulez jouer le petit télégraphiste vous dites non. Et puis vous savez que je vais appeler le procureur évidemment et que je vais prendre des précautions. Donc j 'ai appelé le procureur, on signale ça évidemment parce que c 'est une situation dangereuse. Et je ne rigole pas parce que ce sont des gens qui ont des piles d 'adversaires comme dans l 'affaire qui concerne Fabrice Arfi. Et le truc c 'est de ne pas être tout en haut de la pile parce que là ça peut vous arriver. C 'est -à -dire ils ont 100 ou 150 cibles. Donc si vous êtes juste quelqu 'un qui est un peu emmerdant à mon nez, il faut savoir relâcher un peu la pression parce qu 'on n 'est pas là pour le pire non plus. Ça ne mérite pas. Mais il faut prendre ça avec sérieux. Donc là j 'ai vu un de ces avocats qui a joué au go -between. On prend des précautions mais ces choses -là arrivent. La Corse est un endroit particulier. Et on recevait Saviano, vous avez aussi reçu à Mediapart. Bon voilà, Saviano c 'est d 'abord lisez ce livre. Je suis en train de lire Falcone, formidable. Et puis cette écriture et puis quelle histoire. Mais lui, c 'est très concret.
Clémence Postis
Est -ce que vous, il y a eu des menaces physiques ? On a l 'impression que j 'attends que ça. Dites -moi que vous avez eu des menaces. C 'est pas obligé.
Valentine Oberti
Alors du coup, après le récit qui vient d 'être fait par Olivier, des menaces physiques et des brutalisations physiques, des violences physiques, c 'est notamment l 'extrême droite. J 'en oublierai sans doute, mais j 'ai en tête ma consœur Marine Turchi qui, aux manifestations du Rassemblement National, notamment le 1er mai, se fait physiquement brutaliser par des proches de Marine Le Pen, des anciens gudards. Donc voilà, il y a cette violence physique -là. On l 'éprouve avec l 'extrême droite. Et ça a été aussi le cas d 'un de mes collègues au quotidien, Paul Larrouturou, dans un salon où il s 'était fait brutaliser par des gens dans l 'entourage de Marine Le Pen. La violence physique, c 'est notamment celle de l 'extrême droite, je dirais. Et j 'oublie sans doute des choses. Moi, c 'est mes collègues qui travaillent à l 'extrême droite. Je crois qu 'il y avait eu des cibles qui avaient été mises dans des vidéos et des jeunes d 'extrême droite qui s 'entraînaient à tirer. Les souvenirs sont un peu flous, parce que ça ne me concerne pas. Donc quand ça ne me concerne pas, on ne s 'attarde pas non plus sur le négatif à l 'arrêt d 'acte. Mais oui, forcément, c 'est des menaces concrètes. Je voudrais dire un dernier truc sur les atteintes physiques. Ce ne sont pas des menaces, mais ce sont des atteintes physiques. Toute la phase de manifestation des Gilets jaunes, les journalistes, les manifestants… On a beaucoup documenté les violences physiques, les mutilations des manifestants qui se prenaient des tirs de LBD et compagnie. Les journalistes qui couvraient ces manifestations ont été particulièrement brutalisés par la police pendant ces manifestations, empêchés de faire leur travail, mais aussi brutalisés, violentés. Ça, c 'était un moment très frappant, je trouve. La couverture de ces manifestations, c 'était physiquement pour ceux et celles qui allaient au plus près de ces manifestations. C 'était compliqué.
Clémence Postis
Est -ce qu 'il y a des mains levées ? David, il faut sortir de la bulle.
David Dufresne
Je sors
Clémence Postis
Je ne sais pas qui a levé la main en premier. On va commencer par tout sur la gauche. Et un monsieur là, parce que je ne les ai pas regardés depuis le début.
Spectateur
Bonjour. Moi, j 'avais une question sur l 'avenir du journalisme engagé. On a vu que les milliardaires, le grand capitalisme, essaient de mettre la main sur les écoles de journalisme. Est -ce qu 'il n 'y a pas un risque idéologique et que dans quelques années, vous allez avoir du mal à trouver un vivier de journalistes ? Est -ce qu 'ils ne seront pas tous devenus formatés ? Et est -ce que ce ne sera pas plus difficile de faire vivre les réactions en termes d 'idéologie ?
Lina Rhrissi
Pour l 'ESJ Paris, ça nous a tous alertés. C 'est surtout une intention des milliardaires d 'arrêter d 'aller à la source et de former. Mais il y a déjà Marion Maréchal, qui a un institut de formation l 'IPJ, si je ne me trompe pas. En tout cas, c 'est surtout leur intention qui est inquiétante. Mais en réalité, c 'est une école, je ne sais pas pour valoriser uniquement les écoles reconnues par la profession, mais c 'est une école qui n 'est pas dans celles qui sont reconnues par la profession. Donc je pense qu 'il y aura toujours un vivier de… Toujours c 'est peut -être trop s 'avancer, mais en tout cas, moi je ne m 'inquiète pas pour les candidats au journalisme. En revanche, c 'est le financement de la presse, puisque je pense que les médias indépendants sont d 'autant plus importants que les milliardaires. Que ce soit Bernard Arnault chez LVMH ou Bolloré avec Prisma Media, JDD, etc. deviennent vraiment politiques dans leur gestion des médias, alors qu 'avant, il y avait moins d 'implication politique. C 'est plutôt renforcer les médias indépendants, mais je pense que le tournant est en train de se faire. Et moi, j 'ai quand même un peu d 'espoir quand je vois ce qui se fait. Chez Streetpress, pour la première année, on marche au don comme blast. Et là, cette année, notre campagne de dons, on a appelé au don mensuel pour pérenniser. En gros, c 'est aussi de la communication d 'Irano à ceux qui nous soutiennent. On va avoir besoin de vous dans la durée et de façon structurelle. Et voilà, il faut que vous vous engagiez vraiment, que ce soit un petit budget quand vous en avez les moyens. Et je pense que ça rentre. Moi, c 'est l 'impression que j 'ai. Après, il y a aussi l 'inflation, les inégalités en hausse qui font que les gens, on va prioriser les médias indés forcément dans leurs dépenses. Mais je ne suis pas si inquiète pour le journalisme engagé. Pour le journalisme en général, oui, mais le journalisme qu’il représente aussi.
Olivier Jourdan Roulot
Pour ces ressources, c 'était la question, la formation, les étudiants, les jeunes confrères. Moi, je suis assez optimiste. Je vois même dans certaines des écoles, alors celle -ci, reconnues par la profession. Il y en a suffisamment pour ne pas l 'épuiser. Nous, on a failli produire un communiqué en expliquant que nous ne recruterons aucun journaliste sortant de cette école. On ne l 'a pas fait, je ne sais pas s 'il fallait le faire. Enfin, la réflexion s 'est posée, puis là, on réfléchit ensemble sur ce qui doit être fait. Mais par contre, moi, je sais qu 'on le fait peu. On n 'a pas le temps de structurer ça à ce jour, mais il faudra qu 'on réponde à des invitations. Mais nous, par exemple, Blast, vous allez dans des écoles de journalisme aujourd 'hui, mais c 'est un carton absolu auprès de ces jeunes étudiants. C 'est ce qu 'ils ont envie de faire. Parce que nous répondons à une attente à des besoins d 'un journalisme engagé, avec des choses qui correspondent à leur génération. Et la question, je vais vous le dire, c 'est que moi, quand je suis venu ici, j'étais très heureux de venir participer à cette manifestation. La personne qui gère les partenariats chez nous, puisque nous en sommes partenaires, je lui ai dit, mais ça serait bien de coupler ça avec des visites dans les écoles de journalisme. Il y en a une à Bordeaux, par exemple. Et donc, Denis m 'a dit, mais tu sais, dans les écoles de journalisme, c 'est souvent les directions, ils ne nous aiment pas beaucoup. J 'ai dit, mais ce n 'est pas grave, on va passer par les associations des étudiants. Et puis, je voudrais bien voir les directions des écoles qui interdisent à une association d 'étudiants de recevoir un Média Blast. Voilà. Donc voilà, moi, je suis plutôt optimiste. Après, le combat, il est là. Et puis, on parle de Bolloré. Alors là, c 'est vraiment la caricature et l 'avant -garde, j 'ai envie de dire, du pire. Mais il n 'y a pas besoin d 'aller chez Bolloré. Il suffit de regarder la façon dont tournent les médias du pôle en constitution de Saadet. Nous, on a fait une petite pique cette semaine très amusante avec le nouveau directeur de la rédaction de La Provence à Marseille, qui était au pied de l 'avion bien révérend de Macron. On se souvient que lors de la précédente visite à Marseille, Macron était parti voir les quartiers nord pour les questions de narcotrafic. Et il y avait une, une, qui disait, bon, il est parti après son blabla. Mais nous, on est toujours là. Et là, ça avait fait un scandale. Le directeur de la rédaction sous Saade a été viré et remplacé par le nouveau qui, lui, va au pied de l 'avion, Servile, pour faire une interview consternante. Et nous, on s 'est amusé à lister les questions qu 'il aurait pu poser, par exemple sur M. Castaner et ses pratiques au port de Marseille, etc. Mais non, non, moi, je pense que, mais bon, après, le combat est engagé. Et puis, évidemment, ça se joue sur les soutiens. On n 'a pas de milliardaires, on ne fait pas de la finance et on a des moyens qui sont là grâce à vous.
Clémence Postis
Oui, puisque, pour le coup, vous me regardez, vous levez la main. En réalité, maintenant, c 'est lui, le maître du micro.
David Dufresne
Alors, attendez, monsieur, parce que je vous disais, je vous donne la parole, mais j 'ai complètement oublié de vous donner une règle, que j 'aime bien appliquer, c 'est de donner la parole paritairement. Donc, comme c 'était un monsieur, je vais aller voir une dame, puis après, je reviendrai vous voir, si vous voulez bien. Vous voulez bien vous approcher ?
Spectatrice
Bonjour, alors, moi, j 'avais juste une question quand on est jeune journaliste. Est -ce qu 'on peut se permettre de parler de tout ou est -ce que c 'est risqué ? Est -ce qu 'il faut bien s 'entourer ? Qu 'est -ce qu 'il faut faire en préalable ? Est -ce qu 'on peut parler de tous les sujets, de tous les pays ? Ou faut-il faire quand même attention quand on commence dans ce métier ?
Valentine Oberti
Bah, c 'est difficile de répondre comme ça, mais il ne faut pas… Si on commence, en étant jeune journaliste, à s 'auto -censurer, c 'est compliqué, quoi. Même si c 'est, en effet, plus que la censure, l 'auto -censure, je pense, qui est la plus grosse menace dans les rédactions. Parce que là, on parle de trois rédactions indépendantes, ok. Il y a plein, enfin, le gros des journalistes, ce n 'est pas là. Je veux dire en termes de nombre, dans des rédactions qui ne sont pas forcément… soit le service public ou soit des rédactions qui sont des médias privés, tenus par des industriels qui ont d 'autres intérêts privés que le droit à l 'information. Mais si vous vous retrouvez dans ces rédactions, il faut essayer quand même de pousser les limites et les limites du cadre, quoi. Si vous commencez dans ce métier en vous disant « Tiens, il y a ça, je ne vais pas faire ça. » Évidemment, il ne faut pas vous mettre en danger et aller au casse -pipe, sur des situations qu 'a pu raconter Olivier. Il ne faut pas se mettre en danger personnellement, en fait. Évidemment, il faut voir ce qu 'on a autour comme structure pour pouvoir pousser un peu les limites. Mais il faut quand même arriver dans une rédaction… Enfin, moi je le dis d 'autant plus facilement que j 'ai travaillé dans plein de rédactions différentes et notamment des rédactions où ce que je voulais proposer de faire n 'était pas exactement ce qu 'on attendait de moi. Et donc, voilà, c 'est aussi ça qui est amusant. C 'est -à -dire que si on arrive dans une rédaction et qu 'on se met dans les pas, dans la ligne, et qu 'on est juste là pour faire les trucs qu 'on nous demande et sans proposer, sans bousculer, c 'est quand même déjà renoncer un peu à une part de notre métier. On est quand même là pour penser contre nous -mêmes, pour se bousculer et pour aller un peu plus loin. Donc il faut quand même avoir ça en tête, avoir envie et du coup avoir un peu l 'énergie et l 'envie pour. Donc c 'est vrai que c 'est pas évident de se lever tous les matins et d 'avoir la pêche pour se dire « Bah voilà, là je vais aller proposer ce sujet au red chef qui me l 'a déjà envoyé chier » en se disant « Cette fois -ci je vais le pitcher comme ça et puis là ça va passer et puis en fait c 'est important » mais il faut quand même avoir un peu cet état d 'esprit -là, je pense. Un peu combatif, quoi.
Olivier Jourdan Roulot
Oui. La réponse est que tu dois pousser le curseur le plus loin possible. Si tu dans une rédaction qu 'on fait de l 'institutionnel et tout sauf du journalisme, si tu es là, tu y es, tu y restes, tu apprends. Et tu pousses le curseur le plus loin possible. Toujours. Voilà. Il faut aller le plus loin. Il ne faut pas aller à l 'impossible. Pas se mettre en danger, effectivement. Et puis tu feras autre chose, tu iras ailleurs. Parce qu 'après il y a deux attitudes. Je veux dire, dans des tas de journaux très installés, effectivement, nous on est riquiquis. Nous, Blas, c 'est 10 cartes de presse en interne. Enfin voilà, la profession c 'est… Il y a combien de cartes de presse ? 34 000, 32 000, bon ça faiblit, mais enfin voilà. On est rien du tout. Mais le gros des journalistes, des journaux et des médias en France, bon, ce sont des rédactions qui souvent font de la relation. Ils font des communiqués, etc. Bon, c 'est peut -être pas passionnant. Moi, je l 'ai fait. Je suis passé partout. Je suis passé dans tous les journaux. J 'ai toujours cherché à apprendre quelque chose, à détecter, voilà. Et je considérais pas que c 'était brillant, mais je dénigre pas ça. Et moi, j 'ai enseigné en école de journaliste. Je leur disais, d 'abord, ne vous faites pas bouffer votre rêve. Votre rêve, vous le gardez. N 'acceptez pas qu 'on vous le bouffe et qu 'on vous le détruise. Parce qu 'il y a deux attitudes. Soit tu vas trop loin et tu sors du cadre. Non, il faut que tu restes dans le cadre en allant le plus loin possible. Ou soit tu renonces à tout. Tu fais du journalisme pour te faire des copains, pour avoir des invitations. Ça peut être très agréable. Ça peut être une petite vie. Mais enfin, c 'est pas du journalisme de mon point de vue.
Valentine Oberti
Tout dernier truc, très concrètement. Si vous êtes dans une rédac et que soit on vous censure ou on vous empêche de faire des choses, on vous met de côté, on vous corrompre parce que vous ouvrez et que vous essayez d 'aller plus loin. Je pense qu 'il faut le dire, en fait. Parce que l 'erreur, c 'est de garder tout pour soi et d 'être un peu pétrifié. Donc je pense qu 'il faut le dire. Il faut le dire à la SDJ quand il y a une SDJ. Donc ce sont les journalistes qui sont élus pour veiller à la bonne déontologie dans les médias. Il faut le dire aux syndicats quand c 'est possible de se tourner vers des syndicats, voire ce syndiqué. En fait, il y a quand même des instances, des structures qui permettent d 'avoir du soutien et une forme, je sais pas si c 'est de protection, mais en tout cas de ne pas être tout seul et d 'avoir un collectif parce que c 'est quand même le collectif qui fait qu 'on est fort. On en revient toujours à ça. Donc voilà, il ne faut pas garder pour soi et dire, publiciser les choses, c 'est déjà une façon de les neutraliser.
Lina Rhrissi
Non, c 'était juste pour rebondir, je suis d 'accord avec mes confrères. Mais je voulais rajouter, moi j 'ai fait l 'école de journalisme de Sciences Po. Et j 'ai fait Sciences Po avant, en ayant grandi dans une famille de militants. Donc la question me parle parce que j 'ai eu l 'impression qu 'il fallait que je cache mes idées, enfin mon orientation politique pendant mes études supérieures. Et Sciences Po c 'était intéressant parce qu 'il n 'y avait pas besoin de l 'extrême droite qui rachète des écoles de journalisme pour avoir un formatage assez impressionnant. On nous apprenait à être des couteaux suisses, donc c 'était vraiment la forme qui comptait plus que le fonds. Je ne me souviens pas d 'avoir eu de cours d 'enquête, beaucoup. Notre directeur d 'école ne nous a pas vraiment poussés à aller postuler dans des rédactions comme Mediapart ou autres. Ce qui est assez surprenant quand on prend du recul en fait. Mais sûrement on est jeune et c 'est très bien raconté dans le livre d 'un homme politique que je préférais quand il était journaliste. François Ruffin, Les Petits Soldats du Journalisme. Et franchement ça n 'a pas changé du tout. Ça raconte comment on nous apprend à faire des micro -trottoirs où le prof ou le rédacteur en chef, quand c 'est dans la vie active, nous demande d 'avance la réponse qu 'on doit avoir. Et donc on va faire des micro -trottoirs sur les grèves de train dans les gares et demander aux gens comment ça les embête. Donc c 'est vraiment le niveau zéro du journalisme. Mais les écoles de journalisme ont ce problème. Mais du coup, avec cette personnalité de vouloir me cacher mes idées parce que j 'avais peur de jamais être embauchée, j 'ai fait des stages vraiment pas de blanche. Donc j 'ai fait par exemple un stage au Figaro, service économique, en 2017, à l 'époque où Macron était ministre de l 'économie. Et franchement c 'était hyper intéressant. Donc en plus en stage on est dans une position où on fait ce qu 'on nous dit quand même. Donc il faut prendre ça comme ça parce que c 'est aussi intéressant ensuite quand on bosse dans des médias qui nous correspondent mieux pour comprendre l 'environnement média. Et c 'était très rigolo parce qu 'au service éco, les journalistes autour de moi trouvaient Macron trop beau. Donc ça racontait vraiment quelque chose de ce qui était en train de se construire. Et je pense qu 'il faut aussi prendre ces expériences quand on est en école de journalisme. Déjà aussi parce que c 'était l 'époque où le Figaro Vox n 'avait pas encore pris l 'ampleur. Génie Bastiais était déjà dans la rédaction mais le Figaro n 'était pas encore pour l 'union des droites totalement. Et donc il y a des services intéressants au Figaro, je pense aux services internationaux. Bref, c 'est intéressant de toute façon parce que c 'est des vieilles maisons qui ont un savoir -faire. Et puis c 'est aussi intéressant pour comprendre l 'économie des médias et pour être un meilleur journaliste dans ce milieu.
David Dufresne
Allez -y monsieur.
Spectateur
Moi j 'avais d 'abord une information puis ensuite une question. L 'information c 'est que je suis d 'une commune à côté, le Carbon Blanc. Et il y a un cinéma et dans le cinéma on va programmer le 11 mars. Personne n 'y comprend rien puisque je sais que tout le monde n 'a pas pu le voir sur l 'Otopia. Donc je vous invite, si vous n 'avez pas pu le voir, de venir le voir sur le cinéma de Carbon Blanc. On va faire à cette occasion un débat à partir de ce documentaire qui est tout à fait intéressant. La question c 'était, vous avez dit, on a exploré un certain nombre de choses, notamment le terrain judiciaire. Vous avez dit aussi le terrain économique. Moi je trouve qu 'on n 'a pas été très loin sur la question du terrain économique. Je vous poserai la question directement qui est de dire, est -ce que vous avez été empêché pour des raisons économiques de faire un reportage. Parce que vous n’aviez pas la capacité de financer une enquête que vous saviez a priori qui était une enquête très longue et très coûteuse
Valentine Oberti
Je peux essayer de répondre pour Mediapart ? Je ne crois pas. Je ne sais pas si c 'est de l 'autocensure, mais est -ce qu 'on ne fait pas les enquêtes ? On travaille en fonction de nos moyens. Chaque année on vote un budget pour l 'année suivante, le budget de l 'entreprise. On réfléchit dans ce budget à augmenter soit nos capacités dans la rédaction en recrutant tel ou tel journaliste sur tel sujet qu 'on aurait qui serait encore un angle mort. On va recruter dans tel et tel service du journal des gens en marketing ou équipe technique et produit pour développer et que l 'expérience de nos lecteurs soit meilleure, etc. On construit des budgets en fonction de nos capacités, de nos ressources pour pouvoir aller le plus loin possible. Est -ce que parfois… Si vous voulez, j 'ai envie de dire sky’s the limit. On pourrait sans doute encore plus s 'enquêter sur des plus gros trucs. Quand c 'est très gros, ce que je disais tout à l 'heure, quand c 'est très très gros, par exemple quand on a des licks de documents, de centaines de pages de documents, par exemple, et que c 'est souvent transnational, on est dans un consortium, le IC, qui rassemble des journalistes de différentes rédactions ailleurs qu 'en France. Et donc on unit nos forces pour pouvoir mener des enquêtes qui seraient très longues et qui seraient aussi certainement impossibles à mener tout seuls parce qu 'elles font appel à des compétences de journalistes différentes. Un de nos journalistes, Yann Philippin, est hyper calé en économie, en comptabilité, en évasion fiscale, en bilan financier. Il peut lire des documents comptables comme on lirait un roman, mais d 'autres journalistes vont avoir besoin, vont être bons en piscine ou en data. C 'est peut -être comme ça qu 'on envisage les grosses grosses grosses enquêtes très complexes. C 'est aussi ce que t 'as dit Olivier sur les cas des dry licks, les infos que vous avez récupérées via reflets et que vous aviez mutualisé vos forces pour travailler ensemble. C 'est plutôt comme ça qu 'on travaille, mais je n 'ai pas le souvenir qu 'on ait renoncé à une enquête par manque de moyens, même s' il y a toujours des renoncements.
Olivier Jourdan Roulot
Oui, il y a des limites financières, mais moi je suis plutôt concentré. C 'est difficile de répondre à la question, elle est bonne et juste, mais moi je suis concentré dans ce qu 'on fait, pas dans ce qu 'on ne fait pas. Après dans l 'absolu, si j 'y réfléchis deux minutes, il y aurait des tas de choses que j 'aimerais faire, pas des regrets, mais des tas de choses que j 'aimerais faire. Effectivement quand on rentre sur des enquêtes qui prennent du temps, quand elles deviennent transnationales, il y a un certain nombre de problématiques qui font que les médias seuls, même en bonne santé, ne peuvent pas les porter seuls. Donc là il y a les réponses des consortiums, ce qui a vraiment été quelque chose de très très important dans la profession. C 'est apparu il y a une dizaine, une quinzaine d 'années, moi j 'en ai expérimenté un ou deux, mais c 'est fabuleux, j 'avais parlé avec Michel Henri, je ne sais plus s 'il l 'a fait pour libérer. Il est passé chez vous le Mediapart Michel Henri ? Il avait fait un Leaks, je crois, en consortium, et voilà, j 'avais parlé de ça avec lui. Nous on en a fait un ou deux avec Follow the Money, notamment qui est une organisation hollandaise, du journalisme très très engagé, qui partage de l 'information. Bon, le média a très certainement travaillé avec eux. Mais oui, oui, oui, j 'ai une liste d 'enquêtes importantes pour lesquelles je ne peux pas tout faire en même temps, j 'ai pas assez de journalistes, voilà, ça c 'est les limites. Nous on est dix cartes de presse en interne, je veux dire on fait une production qui est une production très très très dense, tous les jours, en enquête, en journalisme, en émission, c 'est une très grosse machine. Et puis après on fait vivre, on fait vivre selon les variations du moment et les angoisses qu 'on a en fin d 'année, disant ce qu 'on va passer, ce qu 'on va s 'en sortir, est -ce qu 'on refait une année ? Pour l 'instant le miracle continue, on fait vivre les enquêtes entre, allé, une dizaine de journalistes réguliers, j 'aimerais en avoir 20, 30, 40. Voilà, je ne sais plus à quelle occasion, on nous avait accusé à l 'époque d 'avoir potentiellement un financeur, c 'était lié à une histoire liée à Anticor, qui aurait pu être par ailleurs un homme d 'affaires, qui aurait pu être par ailleurs un supporter, finalement il s 'était fâché avec lui, de Montebourg, qui aurait été candidat aux élections, bon ça renvoie de l 'archéologie, enfin on ne sait plus, c 'est ça. Et moi j 'avais cette position en interne, moi j 'avais dit, moi en fin de compte, l 'argent quelque part, d 'où il vient, oui, je me pose la question, parce que c 'est mon quotidien de tracer ça, comme Yann Filippin, de regarder ce que ça veut dire, ce que ça implique, et d 'analyser, une fois qu 'on a, on explique ce que ça veut dire. Mais moi à Bolloré, il me filerait 300 000 euros, j 'achète pour 300 000 euros de journalistes qui lui tirent dans le pied, voilà. Donc il faut de l 'argent, oui. J 'espère que M. Bolloré nous entendra.
Lina Rhrissi
Non mais je suis d 'accord, mais je pense que ce n 'est pas tant une censure que des choix à faire, et en fait on aimerait juste avoir le triple, le quadruple de journalistes pour faire, pour en compte de rédac, ne pas avoir à dire, ben met -toi sur ça, parce que ça a l’air plus intéressant que ça, et en fait pouvoir faire ça et ça, enfin c 'est tout.
Clémence Postis
Donc merci beaucoup, on est obligé de s 'arrêter, parce que déjà qu 'on a commencé en retard, donc on est en retard, bref, il faut qu 'on s 'arrête. Merci beaucoup, vous avez été incroyables, que ce soit vous ou le chat, avec plein de questions super intéressantes. Merci à vous, parce qu 'évidemment vos réponses étaient superbes aussi. N 'hésitez pas à soutenir les médias, à aller les découvrir, à aller regarder à l 'étage la suite, et évidemment je suis bien obligée entre chaque conférence de faire l 'instant promo soutenez Revue Far West qui organise le festival !

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