Kaoutar Harchi et Aurélien Bellanger : quand les écrivains s’écrivent
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C’est parti, nous attendons la troisième invitée, Kaoutar Harchi, qui est en train d’arriver. Les deux premiers étaient en avance donc voici Annabelle Perrin, éditrice, madame l’éditrice, bonjour.
Bonjour, j’avais demandé de ne pas dire ça, mais merci pour cette invitation.
Vous nous venez de Marseille, vous êtes arrivée hier pour être à l’heure ce matin. Quant à monsieur Bellanger Aurélien, vous revenez ce matin, sur les lieux d’un crime, une affaire terrible dont vous nous avez parlé. Nous sommes ici à Censier, l’ancienne fac qui doit être désamiantée. En attendant le désamiantage, on loue à des gens comme nous des petites pièces. Ici, c’est une ancienne salle de profs et monsieur Aurélien, visiblement, vous avez une affaire sur le dos. Comme on est Auposte, on ressort les vieux dossiers, trafic de drogue à la cantine de la fac de Censier.
Absolument.
Mais il y a 20 ans, il y avait une grosse affaire. Un trafic de drogue avait été démantelé et le QG, la base, le centre névralgique, c’était la cafète de Censier, là-bas. Voilà. Ça avait fait les titres du Parisien, les titres du 20h et tout, c’était vraiment important.
Et en fait croire qu’il n’y est pour rien.
Je crois que c’était de la cocaïne. C’était un vrai trafic de drogue à la Colombienne.
Et on ne trouve pas trace de ça dans vos livres ?
J’ai été étudiant. Voilà, à un moment, si on tape Censier on peut trouver un sous-dossier. Oui, mais ce n’est pas ce qui nous intéresse. On va évacuer tout de suite.
Avec les lettres, on ne va rien faire. C’est sympathique, mais ce dossier est trouble.
Donc, on générait beaucoup de cash. À l’époque, il n’y avait pas de bitcoin.
Merci beaucoup à tous les deux d’être là. Ah, là, voici. Bonjour. Enchanté. Alors, nous sommes déjà en direct. Nayan va vous mettre un petit micro. Prenez le temps de vous installer, Kaoutar Harchi vient d’arriver. Voilà, donc on va être au grand complet. Moi, il me manque mes notes. Je vais essayer de les trouver ici. Je vous l’ai dit, c’est à la bonne franquette. Alors, est-ce que tu peux nous expliquer que c’est que ce machin ?
Alors, ce machin que tu tiens dans tes mains, c’est la correspondance. Mais pour pouvoir t’expliquer ce que c’est la correspondance, il faut d’abord que je t’explique ce que c’est que la Disparition. C’est notre média épistolaire qu’on a fabriqué, inventé, avec François De Monès. Il y a maintenant quatre ans, je crois. On a fomenté ça pendant le confinement. On était, lui et moi, deux jeunes pigistes. On sortait de l’école de journalisme, dont on gardait un souvenir catastrophique. Évidemment. Donc, on se retrouve confinés ensemble. Et puis, plus de travail. Et on se dit, est-ce que ce ne serait pas le moment de réfléchir à quelque chose ? On se dit, mais quel est le moment ? Qu’est-ce qu’on est en train de vivre ? Et arrive l’attestation, la fameuse attestation de déplacement. Alors évidemment, situation extraordinaire, pandémie, etc. Mais nous, et je suppose évidemment David, que pareil pour toi Aurélien, ça nous a fait l’effet d’un choc, le fait qu’on puisse nous enlever, notre possibilité de nous déplacer dans notre propre ville, de ne nous autoriser qu’une heure et le tout contrôlé par la police. Alors, parenthèse, je sais qu’il y a un livre qui est sorti chez Anamosa, l’attestation, expérience générale. J’avais mis un livre.
Les deux auteurs étaient à votre place. Ils ont fait ça un an. Et c’est un magnifique travail.
J’ai lu le bouquin, j’ai trouvé ça super. Mais en fait, je trouve qu’il y a peu de choses encore qui ont été écrites sur ce moment, qui est quand même une dinguerie totale. Donc, arrive l’attestation. Et on se dit, mais en fait, là, des choses sont en train de disparaître, de manière temporaire, puisqu’on espérait qu’on allait pouvoir retrouver notre liberté de déplacement, mais quand même, des choses sont en train de disparaître. On pense évidemment à la biodiversité, aux espèces, à la possibilité de plus en plus réduite de pouvoir manifester librement. Et donc, ce thème de la disparition commence à être quelque chose de structurant, comme une sorte d’évidence. On voit des disparitions partout. On n’en avait même pas conscience. Mais en fait, à ce moment-là, on est confinés et en fait, on étouffe.
Vous vous connaissez un petit peu, puisque vous vous êtes déjà croisés à un truc d’architecture. On va y venir. C’est vous qui avez balancé ça. Donc, je vous explique le dispositif. Vous avez une petite caméra derrière vous qui me filme en petit. C’est celle-ci qui est la plus importante. Et il y a aussi celle-ci qui fait une caméra de surveillance. Et là, le peuple. Le peuple réagit en direct. N’hésitez pas à répondre au peuple.
Ce thème de la disparition devient pour nous structurant, vraiment intéressant. Et on se dit qu’on va dresser une sorte d’inventaire de ce qui disparaît. Inventaire infini, évidemment. En plus, référence à Pérec, La Disparition. On se dit qu’on va tenter d’épuiser non pas un lieu mais ce qui disparaît. Vient le moment de comment on met ça en place. Je préfère être transparente quand je raconte comment ça a commencé tout ça. Je me méfie de ceux qui démarrent leurs phrases en toute honnêteté, en toute franchise.
J’ai été transparent, il faut que je retrouve mes notes. Non, je ne remets pas en doute ton travail.
Alors où j’en étais ? Tu m’as déstabilisée. En toute transparence. François et moi avions 5 000 euros de côté. Il faut quand même avoir 5 000 euros de côté. Mais pour monter un milliard, on ne va pas se mentir. Ce n’est pas grand-chose. Donc, que faire avec 5 000 euros ? Comment ça marche ? Maintenant qu’on a ce thème de la disparition, qu’est-ce qu’on fait ? Site internet. On va monter un site internet. Oui, mais on pensait que nos récits seraient un pure-player. Pourquoi ? Là, tout de suite, on réalise que de parler de disparition sur internet où rien ne disparaît jamais vraiment, ce n’est pas logique. Donc, qu’est-ce qui disparaît ? Le papier. Une revue à cette époque-là nous semblait trop compliquée. Système de distribution impossible. Peut-être que si c’était à refaire aujourd’hui, on ne ferait pas une revue, mais ça nous semblerait moins compliqué. Et puis un jour, je vais essayer d’être plus courte et succincte, un jour, pendant cette période de fabrication, on reçoit une lettre d’un copain et on se dit que ça serait génial si cette lettre n’était pas une lettre d’un pote, mais d’un journaliste qui nous raconterait ce qu’il a vu sur le terrain. Exactement, on fait la même enquête et le même reportage, mais avec ce qu’on ajoute quand on écrit une lettre à un proche, à une amoureuse, ou que sais-je. De là naît la Disparition.
On revient à la disparition pour venir à la correspondance. Vous pouvez l’interrompre ? Donc, la disparition.
La disparition, voilà. Et puis, il y a la fameuse dissolution. On pense, comme beaucoup, que Bardella va arriver au pouvoir, qu’on y est, que ça y est. Et on se demande qu’est-ce qu’on peut faire, nous, avec notre tout petit média épistolaire, indépendant, artisanal. Je pense que c’est pas parce que c’est une toute petite chose, la disparition, c’est vraiment une goutte d’eau, un grain de sable. On a 1000 abonnés. On sait bien, mais ce n’est vraiment pas grand-chose pour autant, il faut qu’on reste les bras croisés et qu’il ne faut pas qu’on réfléchisse. Et ne pas faire ce que nous. La seule chose qu’on sait faire, François et moi, c’est d’avoir un petit peu d’imagination et d’essayer de mettre en scène l’information et les récits, c’est le seul truc qu’on sait faire. Donc on réfléchit.
C’est pas tout à fait vrai. François, si j’ai bien lu mes notes que je n’ai pas, il a un CAP de boulangerie. Donc il sait aussi faire les choses de ses mains. Je ne connais pas ce garçon-là.
Et c’est super important pour lui. Il fait du super pain, il est vraiment fort. Mais on en parlera plus tard.
Très bien, très bien.
Et donc, on se dit, il faut qu’on fasse quelque chose. Mais quoi faire ? Traiter l’extrême droite. Toi, tu le fais très bien. Au poste. Street Press le fait de manière magnifique. Mediapart. On se dit, on va ne pas faire une énième newsletter. Nous, on a un savoir épistolaire dans le courrier. Comment pourrait-on imaginer quelque chose ? Et on se dit qu’avec ces lettres, ce sont des journalistes, des autrices, des auteurs qui écrivent une lettre qui raconte leurs reportages, leurs enquêtes, etc. Avec la disparition, qui raconte une histoire de disparition, toujours. Mais il n’y a jamais de réponse, en fait. Finalement, cette idée de lettres, de correspondance, on le faisait qu’à moitié. Parfois, il y a des lectrices et des lecteurs qui répondent aux journalistes. Alors nous, on leur donne les lettres, etc. C’est tout un système. C’est une usine à gaz, pas possible. Chez nous, il y a des lettres partout. Mais voilà, on faisait les choses à moitié. Et on se dit, en cette période, si Bardella arrive au pouvoir, ou pas d’ailleurs, puisque de toute façon, on ne sait qu’une question de temps, on l’a compris, je pense, ici, il faudrait que des écrivaines et des écrivains…
Ah, ils ne sont pas tout à fait d’accord là-dessus, j’ai l’impression. On va en parler. Si tout est perdu, vous en parlez. On va voir.
Ils correspondent en temps réel, quasiment en temps réel, au moment où nous aussi, nous vivons des choses. Moi, j’adore lire des tribunes d’écrivaines et d’écrivains dans la presse, mais ça reste une tribune. Et j’aime aussi lire des correspondances, mais posthume. Et là, je me suis dit, ça serait quand même super intéressant de recevoir, au fil des mois, deux personnes qui se parlent. Après, il a fallu choisir quelle personne.
Et donc, pendant 6 mois, on reçoit, quand on est abonné, alors, il ne faut pas être abonné. À la disparition. À la correspondance. Vous êtes en train de le lancer. Et on reçoit, alors, est-ce que c’est une fois par mois, ou c’est une fois par mois, de chacun du duo, ou c’est un mois Aurélien, un mois Kaoutar ?
Oui, c’est comme ça. Aurélien a d’abord écrit à Kaoutar, elle lui a répondu et ainsi de suite…
Pendant 80 ans !
De janvier jusqu'à juin.
J’ai donc reçu la première lettre. Alors, première question, celle d’Aurélien. Alors, encore de boutique. Cette enveloppe orange, tout le monde reçoit de l’orange ou c’est une façon de m’acheter ? De la même manière que cette bague que tu portes, c’est une façon de m’acheter. J’aurais tellement voulu t’acheter. Mais non, tout le monde reçoit de l’orange. C’est magnifique. Donc, on reçoit cette première lettre. Là, voici. Comme c’est une lettre, je fais ça aussi avec les bouquins. J’ai pris des notes dessus. Il va y avoir des questions, etc. Très beau papier. Alors, quel papier ? C’est une imprimerie à Toulouse. Il faut parler d’édition. C’est quoi ce papier-là ? Il est beau.
Alors, ça, c’est François qui s’en occupe. Parce que c’est lui l’homme qui pétrit la pâte et l’homme qui pétrit le papier.
Et j’en étais sûr.
Oui, mais on fait attention au papier. Alors, pour l’anecdote, quand j’ai lancé la disparition, j’ai envoyé plein d’exemplaires à des journalistes et tout. Et Daniel Schneidermann m’a dit « Alors, je trouve le thème de la disparition vraiment brillant et tout, mais par contre, ces feuilles volantes, c’est dégueulasse. Ça m’énerve, je déteste ça. » Il n’avait vraiment pas aimé le principe de recevoir un récit qui peut se perdre. C’est peut-être un coup de grâce pour lui.
C’est rigolo parce que ce matin, j’ai donc imprimé la correspondance numéro 2, la réponse à Aurélien par Kaoutar. Donc là, on voit effectivement que c’est le BAT, normalement, ça devrait être coupé. Et je me suis dit, est-ce que je l’agrafe ou pas ? – Oui, oui. Bon après, comme c’est le BAT et que c’est le PDF… – Non, je me suis dit, c’est un crime. Mais ça, c’est son côté, Arrêt sur Images, il faut que les trucs soient figés, c’est Schneidermann ça. Donc non, bien sûr, c’est ça qui est génial, c’est des feuilles volantes.
C’est des lettres, c’est vraiment des lettres.
Mais ils sont extraordinaires, vos auteurs stars, ils sont vachement… – Ils sont sages. – Vachement cool. Ils ne disent rien, ils attendent. – J’arrête de parler. – Bon alors, vous lisiez la disparition ? Quand vous avez été contactés, vous saviez ce que c’était, leur machin ?
Moi, j’ai découvert la disparition par l’intermédiaire de Joseph Andras. C’est Joseph qui m’en a parlé le premier. Et d’ailleurs, il m’avait offert une sorte de petite carte postale. Donc j’avais une petite carte postale liée au projet de la disparition, mais sans trop savoir en quoi ça consistait. Et puis, à la belle étape, elle est apparue dans ma vie, et puis ça a commencé comme ça.
Parce que c’est vrai, dans les courriers…
Il est au taquet.
J’ai bu beaucoup de café. C’est bien, il y en a d’autres. Je précise que dans les courriers qu’on envoie, dans les courriers de la disparition, il y a une carte postale qui illustre le récit qui peut être une photo prise par le journaliste, une illustration qu’on a fait faire, une photo d’archive, et pour lequel Joseph Andras parlait d’une militante pure d’avenir des guerres qui avait été emprisonnée, qui avait disparu pendant un temps. Heureusement, elle a été libérée, et on avait fait faire un portrait d’elle illustrée. C’est ça, la carte postale.
Alors, Joseph Andras, super écrivain, il y a une histoire dans le rap très intéressante. Malheureusement, vous le savez mieux que moi, il ne veut pas apparaître à l’image. Donc, il ne viendra jamais Au Poste. Et ça, ça me fend le cœur. Mais vous le saurez de ma part. Lui, il l’entendra. Aurélien, tu connaissais, toi, la disparition ?
Non. C’est pour ça que je préférais la réponse de Kaoutar. Une autre question,
Donc, ce trafic de drogue. Est-ce qu’il y a une sombre histoire ici ?
Par ailleurs, quand j’ai choisi les duos, parce qu’il y a trois duos, et donc, quand j’ai choisi les duos, avec François, on s’est dit, on ne les contacte pas en leur proposant le projet sans leur dire avec qui ils pourraient ou pas discuter, puisqu’à mon avis, leur réponse va dépendre de la personne avec qui ils vont correspondre. Et Aurélien m’a dit, écoute, je reçois pas mal de propositions, etc., de bouquins, de trucs en ce moment, et tout. La seule personne avec qui je voudrais, j’accepterais de faire ça, c’est Kaoutar, donc tu tombes assez juste, quoi. C’est exact ?
Je me l’étais dit mentalement. Je m’étais dit, je vais dire non, sauf si c’est Kaoutar. La chance que je réponde non était vraiment très élevée. C’est vraiment très bien tombé.
Houellebecq ? Avoue que t’aurais quand même un petit peu aimé.
Ça aurait été assez bizarre sur les lignes éditoriales. – Oui, oui.
Ça c’est aussi, il en est question de Houellebecq. Il en est question dans ta lettre. Il en est question dans ton œuvre, évidemment. Au départ, t’es Houellebecquien, puis après, tu vas un petit peu t’écarter, mais comment se fait-il que tu l’aies été ?
Vaste question. Comment se fait-il qu’on l’ait tous été ? – Pas tous. En fait, ce qui est intéressant avec Houellebecq, c’est que c’est le nom d’une très grande controverse littéraire qui apparaît quand j’ai 18 ans. Donc à 18 ans, c’est-à-dire que j’ai déjà une culture classique assez solide, j’ai lu tout ce qu’il faut lire, j’ai lu très peu d’écrivains contemporains, et ça va être le premier écrivain contemporain qui va faire l’objet d’une controverse.
Bonjour les invités. Il y avait quelqu’un qui en a parlé tout à l’heure, c’est le coût de l’abonnement, parce que j’ai annoncé votre venue, et j’ai donc donné le prix d’abonnement, c’est 52 euros. – Pour recevoir 6 lettres.
Effectivement, c’est un coût. Après, pour la disparition, c’est 11 euros par mois pour 2 lettres par semaine. C’est moins cher, et c’est très peu cher. En fait, on était bien en dessous de ce que… On était bien en dessous de ce qu’on aurait dû, en fait… Et donc, là, on était obligés de faire en sorte que ça soit un petit peu plus cher. En fait, c’est le papier, c’est le routeur, c’est la poste, c’est le Polaroid qu’on met dans l’enveloppe. Malheureusement, je ne pense pas qu’on ne va pas devenir très riches avec cette affaire de correspondance, comme on n’est pas devenus très riches avec cette affaire de disparition non plus. La forme, c’est l’envoi, c’est les enveloppes, etc. C’est tout ça qui est très coûteux.
Alors, revenons à Houellebecq.
Je ne le dis pas à titre d’excuse, mais il y a eu cette singularité qu’il était assez largement défendu par la presse de gauche à la fin des années 90 et omni par la presse de droite. C’est-à-dire que l’article de base du Figaro, c’était de dire c’est un écrivain nul, c’est pas un styliste, etc. Et les seuls à la rigueur critique qui travaillent un peu à front renversé, c’est Jean-Marc Weissman, au Zebrock, qui avait un peu des réserves. Mais bon, on peut aussi avoir des réserves sur le positionnement politique ultérieur de Marc Weitzmann. Donc tout ça est assez bizarre. Aujourd’hui, c’est assez facile de dire que Houellebecq va être le lieu d’un certain confusionnisme. Pour l’époque, c’est pas flagrant. En réalité, quand on relit, il y a des problèmes de racisme quasiment dès le premier livre. Donc en fait, si on prend le filtre du racisme, effectivement, il y a une relecture totale, dès le premier livre, ça ne va pas, etc. Ce qui est intéressant, presque rétrospectivement, en termes d’histoire des idées, c’est de se rendre compte à quel point la question du racisme était occultable dans les années 90, y compris dans des milieux progressistes. Il se trouve que par ailleurs, en termes de puissance littéraire pure pour quelqu’un qui avait lu Jeanne de Thomas Mann, des choses comme ça, il y avait un côté retour à la grande métaphysique, au grand récit scientifique dans le roman, et sur le fond, un peu triste, un peu gris, des lettres françaises des années 80-90, qui étaient marquées, on l’oublie aussi, par le déferlement de la littérature anglo-saxonne. La littérature française contemporaine n’était quasiment plus lue, en librairie, alors qu’elle triomphait dans les années 80, les années Apostrophes, dans les années 80-90, c’était un peu fini. Et Houellebecq est apparu, à ce moment-là, comme quasiment la seule star de la littérature française, et pas star, au sens, bec bédé du terme, star, au sens d’y avoir quelque chose d’intéressant dans ses livres. Et donc, ce fut pour moi une sorte d’aggiornamento, je terminais… Moi, j’ai lu beaucoup de nouveaux romans, par exemple, donc j’en terminais un petit peu avec l’aventure moderniste, et c’était bien d’arriver dans autre chose qui avait lié, enfin qui avait très, pardon, à la maîtrise classique de l’art romanesque. Et donc, ça a été important pour moi de lire Houellebecq. Il se trouve que par ailleurs, par hasard, j’ai refeuilleté mon premier livre La théorie de l’information, et alors que je l’ai beaucoup nié à l’époque, en fait, dans sa structure, dans son propos, dans plein de choses, il doit beaucoup à Houellebecq en temps quasiment, au point de vue technique littéraire. Donc, ça a été un moment important. Donc, j’ai écrit mon premier livre qui est un essai sur l’œuvre de Houellebecq, sorti en 2010, et je ne vais pas faire le coup de « je me suis détourné de son côté, blabla », mais bon, c’est toujours important de raconter pourquoi ça a été un moment important sur la littérature française.
Alors, on parle de Houellebecq, parce que dans votre correspondance, il y a un thème central, c’est celui du racisme, et là, je suis un peu dans la mouise, parce que voici ce que tu écris dès le deuxième paragraphe à propos de Kaoutar. « J’avais été impressionné par ta façon de t’exprimer en interview, qui me paraissait nouvelle par rapport à ce qu’on avait l’habitude d’entendre. Le ton était plus ferme que celui des autres, mieux construit, parfois même ce qui m’apparaissait comme une assurance excessive me faisait peur. Et voilà qu’il faut que je pose des questions. Comment je fais quelqu’un qui est aussi magnifié ? »
Non, mais je suis contente. Merci Aurélien.
Le racisme, tu le tacles Aurélien, on va venir sur ce qu’il dit, notamment de la gauche, et immédiatement, tu dis « non, cette gauche-là, moi, j’en veux pas. C’est une gauche coloniale. Il y a le discours de Jules Ferry. Est-ce que tu peux nous exposer ce qu’il y a dans ta lettre, par rapport à ça ? »
« Oui, déjà dire que je suis très contente de participer à ce projet et puis très heureuse d’échanger avec Aurélien. Le plaisir d’échanger avec lui, il est lié aussi à son dernier ouvrage. Il en parlera très certainement. Et la question de la gauche, il est clairement posé. Et puis une certaine gauche, lui, a aussi clairement répondu. Il reviendra peut-être aussi sur ces éléments, qui sont des éléments qui, pour moi, participent tout autant de l’œuvre. Pour moi, il y a un ensemble là qui se produit et qui se présente à nous, qui est très intéressant, sur ce qu’est la gauche, sur la manière dont une certaine gauche tient les écrivains et leur assigne des positions. J’ai trouvé ça vraiment passionnant à suivre, à lire. Et cet échange avec Aurélien, il se nourrit de ça aussi, c’est-à-dire qu’il se nourrit aussi d’une période où tout d’un coup, il est possible pour les écrivains d’intervenir. Alors, j’ai dit, il est possible pour les écrivains d’intervenir, mais simplement parce que moi, j’ai toujours eu le sentiment que les écrivains ou les écrivaines essayaient ou en tout cas tentaient de tout faire pour se tenir éloignés d’une certaine forme d’actualité, d’une certaine forme de politique, et que plus on s’éloigne de ça, en fait, plus on est un écrivain pur qui ne réfléchit qu’en termes d’esthétique, de ligne formelle. Et pourquoi pas ? Mais en tout cas, politiquement, pour moi, c’est extrêmement problématique. Donc c’est pour ça aussi que j’étais très heureuse d’échanger avec Aurélien. C’est aussi parce que il y a cette entrée dans la matière politique et dans ce qu’elle peut avoir, oui, effectivement, de plus difficile, de plus violent, mais aussi de plus impur par rapport à la définition très classique de l’écrivain à la française. Et pour moi, ça se ressent dans une certaine forme de production littéraire, ça se ressent dans certaines formes de positionnement. Et c’est quelque chose qui, pour moi, est très gênant. Donc voilà, j’étais heureuse de pouvoir en discuter avec Aurélien. »
Si je peux me permettre, c’est vraiment comme ça qu’on a eu envie que Kaoutar fasse partie du projet, parce que dans son livre, avec Joseph Andras, qui est une sorte de discussion Littérature et Révolution chez Divergence, ils en parlent vraiment de cette… C’est structurant pour eux d’intervenir dans les médias. Et quand j’ai lu ça, je me suis dit que voilà, Kaoutar était la bonne personne pour cet exercice-là, puisque c’est quand même très important qu’ils rebondissent sur l’actualité.
Donc, Aurélien, au départ, tu envoies une première lettre à laquelle Kaoutar te répond. Dans cette première lettre, tu évoques à mot couvert, effectivement, ton dernier livre. Alors, les Aupostiens ne le savent pas, parce qu’ici, on est en vase clos, ils ne savent pas. T’as sorti un livre sur les derniers jours du… Parti socialiste avec un bandeau orange. Malheureusement, je n’ai jamais pu te joindre parce que je voulais t’inviter. Mais à ce moment-là, il y avait un torrent de critiques démentielles, complètement démentielles, Marianne, Transfuge, enfin toute la clique, contre toi. J’ai compris que peut-être ne t’avais pas forcément envie de te montrer à ce moment-là. Et donc, c’est un roman à clé, on peut le dire comme ça, sur le Printemps républicain qui a pris le PS, qui a pris le lead du PS. Et évidemment, pour toi, c’est la fin d’une certaine gauche.
Voilà. Oui, en fait, je me suis même demandé récemment si je ne m’étais pas trompé d’ennemis et ça m’a été reproché, j’attaquais une certaine gauche, alors que le fascisme est à nos portes, etc. Et pourquoi est-ce que je m’en prends à la gauche ? Et en fait, je me rends compte que j’avais raison, donc je n’ai pas eu le temps d’écrire ce livre, car je pense que le fascisme, on va dire, anti-woke en général, tel qu’il se concrétise aujourd’hui aux États-Unis et qui déferle très largement sur la France, c’est peut-être pas totalement vrai pour les États-Unis, mais en France, il a eu besoin d’une légitimation de gauche. C’est-à-dire, il a eu besoin d’intellectuels qui disaient que c’est vrai qu’on ne peut plus rien dire, on ne peut plus être de gauche, et surtout, avec le wokisme, on va perdre la classe ouvrière, on va perdre les prolétaires, on va perdre le peuple, etc. Et le discours anti-woke de type Le Point, etc., qu’on va dire un discours anti-woke secondaire, a eu besoin pour se légitimer du discours anti-woke primaire, et il a eu besoin de la trahison de tout un tas d’intellectuels. Et en fait, mon livre raconte la vaste trahison. Alors, on peut dire que la gauche avait trahi depuis Jules Ferry, c’est quelque chose que j’entends, mais ça nous amènerait dans un débat trop lointain. Mais de façon plus concrète, il me semble que la gauche a trahi sur les questions de la laïcité, sur les questions du racisme, et qu’elle s’est écartée de ses valeurs au nom de la défense d’un universalisme totalement mythé et mythique et miteux. Et il me semble que c’est vraiment… Quand je dis dans le bouquin, donc mon bouquin a une tournure pas complotiste, mais un petit peu balzacienne, je dis que grosso modo, un intellectuel médiocre du PS va réussir à tuer le PS, à mettre Macron au pouvoir, et à mettre le fascisme au pouvoir en France. J’attribue une inventivité extrême à des gens dont on peut me dire oui, mais ce sont des intellectuels médiocres. Ce sont des intellectuels médiocres, bien organisés. On a suivi l’épopée Le Printemps républicain, qui va donner largement Franc-Tireur, qui va avoir une chaîne de télé dans les mois qui viennent. On est face à des puissances quelles que soient leurs qualités intellectuelles, on est face à des puissances médiatiques réelles, qui fonctionnent en réseau, qui fonctionnent assez bien, qui ont été longtemps une sorte de gang de harceleurs sur Twitter, et qui s’est un peu métamorphosé, qui s’est légitimé. Et il me semble qu’en fait, la thèse est bonne, ils ont joué un rôle clé dans la bascule fasciste des élites françaises. Donc ça va être une sorte de fascisme propre, de facho-macronisme, qui va dire nous sommes le camp de la raison, etc. Et on voit bien qu’au moment de faire alliance, l’alliance sera toujours avec l’extrême-droite, qu’avec la gauche, ça se voit systématiquement, le caractère obsessionnel de la référence à LFI. Dès qu’on parle ne serait-ce que de Gaza, en France, les interlocuteurs de type Printemps républicain / raisonnable vont nous renvoyer tout de suite à LFI. Des sortes de délire comme ça. Et il me semble que voilà, en analysant donc le Printemps républicain, j’ai essayé de trouver l’un des nœuds de cette histoire. Donc c’est un travail de romancier, c’est évidemment très largement exagéré, mais la réalité pour le coup est elle-même très exagérée, et il me semble que c’était important de faire pour le coup vraiment un travail qui sortait un tout petit peu du champ romanesque, qui était un travail de dénonciation, et j’ai voulu confronter un certain type d’acteurs à leur responsabilité historique, à leur manquement intellectuel, on s’en fiche, mais au climat de saloperie général et déchaîné qu’ils ont contribué à installer. Et j’insiste, l’extrême droite ne serait pas si forte en France si elle n’avait pas été validée. Le bouquin Fini, enfin c’est un exemple parmi d’autres, le bouquin Fini sur un colloque qui a été organisé à la Sorbonne contre le wokisme, où était venu le ministre Blanquer et tout un tas d’intellectuels sans grande importance de type Pascal Bruckner, etc., ou Raphaël Enthoven, mais de gens qui ont coalisé une certaine idée qu’en fait tous les moyens étaient bons pour détruire la gauche, la gauche c’était le mal absolu, parce que la gauche en voulait à l’universel, à je ne sais quoi, à l’occident, en fait, un discours très suprémaciste, et en dernier lieu c’était moins grave de s’allier avec Bardella, parce que Bardella ça allait.
Cette gauche-là, écrivez-vous, écris-tu, cette gauche-là a volé le nom de gauche, si l’on entend par gauche, alors il y a des guillemets à chaque fois à gauche, le camp politique luttant pour la réalisation matérielle des idéaux de justice, d’égalité et de solidarité. Colonial, ça c’est bon, elle peut le garder, c’est mérité. Et là, tu réponds à Aurélien, qui essaie de s’accrocher à une idée de gauche, le tchat dit non mais cet universalisme, c’est un universalisme blanc dont on parle, et c’est précisément ce que toi, c’est pas Aurélien que tu critiques, c’est la gauche, en disant c’est une affaire de blanc et c’est une affaire de racisme. Et tu cites Jules Ferry.
Oui, ce que dit Aurélien, c’est effectivement très juste. Il me semble que ça croise une autre histoire française qui est l’histoire de l’islamophobie, l’histoire du rapport des idées françaises. On pourrait même dire d’une certaine manière des idées européennes à la question de l’islam et plus généralement à la question des populations musulmanes présentes sur le territoire. Donc c’est vrai que c’est une question qui est relative à la gauche, qui est relative à la forme de trahison, on peut employer ce terme-là à l’égard des idéaux. Après, le mot trahison, ça voudrait dire qu’à un moment donné, il y a eu dans l’histoire une sorte de pacte de sincérité. Alors ça, j’en suis pas tout à fait sûre. Je pense que ce qui est très difficile avec l’expression gauche, en fait, c’est que, comme tu le dis, je mets à chaque fois des guillemets, parce que c’est très compliqué de savoir ce qu’on entend exactement par là. Il y a des gauches, la gauche plus institutionnelle, une gauche plus centrale, plus libérale, une gauche plus réformiste et puis une gauche plus radicale, plus révolutionnaire. Il y a tout du moins, on essaye de préciser ces quelques éléments.Et puis, il y a la question, effectivement, des populations qui sont ciblées. Parce que c’est une gauche qui ne va pas sans objet, c’est une gauche qui ne va pas sans projet politique. Alors bien sûr, son projet politique, on peut le qualifier de fascisant, de réactionnaire, d’illibéral. Il y a beaucoup de qualificatifs possibles. Pour moi, le qualificatif le plus important, c’est le qualificatif de gauche coloniale et de gauche islamophobe. Parce que c’est vraiment la question des populations musulmanes, la question de l’islam, la question de la gestion des quartiers populaires, la question aussi, évidemment, de l’islamisme, mais aussi, bien sûr, la question du corps des femmes, la question de l’école, la question de l’alimentation. Enfin, il y a énormément de thématiques qui sont, en fait, les grandes thématiques qui structurent la vie politique à la française. Donc c’est une gauche qui s’est complètement construite, complètement faite, qui s’est nourrie au sens pop, mais aussi économiquement parlant. C’est aussi des personnes, si on essaie de reconstruire les trajectoires de certaines personnes, dont le CV est un CV qui a pu s’établir, qui a pu se réaliser. Ils ont pu atteindre des positions importantes, dans les coulisses de l’État ou dans des positions plus publiques, au regard des positions islamophobes qu’ils ont tenues, puisqu’il y a une sorte de récompense, il y a une forme de bon point donné à toutes les personnes qui défendent la cause islamophobe et la renforce. Et ça, c’est quelque chose, pour moi, qui est effectivement très important. Alors, on pourra toujours dire, oui, mais c’est parce que la gauche, c’est une certaine gauche, une histoire, avec une certaine forme d’anticléricalisme. Bon, tout ça, pour moi, c’est des arguments qui ne sont pas totalement entendables, puisqu’il faut bien faire la part des choses entre cette histoire anticléricale de la gauche, le rapport entre communisme et théisme. Tout ça, c’est des choses qu’on peut révoquer. C’est autre chose de plaider pour la discrimination, c’est autre chose de plaider pour la violence, c’est autre chose de plaider pour le fait de tuer des jeunes dans les quartiers, c’est autre chose de considérer que des jeunes méritent de mourir parce qu’ils ont conduit sans permis. Donc ça, c’est quelque chose qui est extrêmement important et qui rejoint, encore une fois, des politiques qui ont été menées par l’État. C’est pour ça que c’est un édifice politique extrêmement dangereux et extrêmement préoccupant parce qu’il a une base politique. L’État intervient, l’Assemblée nationale intervient, le Sénat intervient, mais il y a aussi une dimension idéologique et culturelle qui est extrêmement forte.
Je précise que cette conversation ressemble, me semble-t-il, à votre correspondance puisque sans dire son nom, tu évoques Nael. Aurélien, parle de toi évoquant Nael, rappelant à qui veut bien l’entendre qu’il ne fallait pas parler d’émeutes mais de révolte si je me souviens bien. Voilà, c’est juste pour que les gens qui participent au chat, qui nous écoutent, etc. comprennent ce qu’est-ce qu’on est en train de faire. C’est un petit peu une correspondance orale. Alors, j’ai parlé de Jules Ferry comme un compagnon.
C’est pareil, c’est des trucs de boutiquaires mais je me dis que peut-être, je ne sais pas, les gens aiment savoir comment on construit ce genre de projet un peu bizarroïde. Quand on s’est demandé qui on allait faire dialoguer, pour moi, c’était super important de ne pas faire croire à une espèce de fausse neutralité à la con. Un mec de gauche, une meuf de droite ou l’inverse. J’ai toujours trouvé ça ridicule dans la presse quand il y a le pour et le contre. Comme si on allait lire l’un et l’autre, on serait du coup, on se ferait un avis au milieu. Ce qui n’existe pas, la vie du milieu, après avoir lu le pour, le contre. Mais il fallait quand même trouver des personnes qui n’étaient pas exactement sur la même ligne. Après, personne dans la vie n’est exactement sur la même ligne. Je trouvais que par exemple là, dans ce qu’on vient de se raconter, ça en témoigne. Pour revenir à cette affaire du Printemps républicain, moi, quand j’ai entendu parler du bouquin d’Aurélien qui allait sortir, c’était l’entrée littéraire de septembre, on en entend parler autour de juillet, je me suis vraiment dit, et je pense comme pas mal de gens qui étaient sur Twitter à ce moment-là et qui ont suivi ça pendant des années dans une sorte de répulsion, passion, parce que moi je ne participais pas, je n’ai jamais écrit sur Twitter, mais j’ai lu, j’ai passé des heures à lire ces tweets dégueulasses d’Enthoven et compagnie. Je me suis dit, pourquoi Aurélien Bellanger se lance dans cette affaire après la bataille ? On a compris, il y a des papiers très sourcés, très enquêtés de Mediapart, notamment sur toute cette nébuleuse du Printemps républicain, Marlène Schiappa, etc. au moment où elle était au pouvoir. Je me suis dit, qu’est-ce qu’il fait ? Pourquoi maintenant ? Est-ce que ce n’est pas trop tard ? Et des personnes comme Kaoutar, pour qui c’est super important en revanche de leur dire sur Twitter qu’ils ont tort, de leur dire qu’ils sont racistes, j’admire la passion, le temps, l’énergie que Kaoutar et d’autres peuvent avoir pour leur répondre et pour ferrailler sur Twitter. Et je me dis, pourquoi il fait ça maintenant alors que d’autres ont fait le travail avant ? Et en fait, vu la répercussion que ça a pu avoir dans la presse de droite, de Marine Le Figaro, etc., vu les… En fait, je pense que beaucoup de gens se sont sentis trahis par l’écrivain Aurélien Bellanger. Et en fait, j’ai trouvé ça vachement chic, finalement vachement utile et la conversation entre deux est d’autant plus passionnante.
Est-ce que je suis en train de commettre une erreur ? Est-ce que tu as déjà lu la réponse de Kaoutar ? Mais les abonnés n’ont pas encore reçu. Ça va partir. Là, je pense que ça arrivera dans deux, trois jours. Ça part de Toulouse, l’imprimerie de Toulouse. Alors, Jules Ferry, j’y reviens, parce que, Kaoutar, tu le cites pour bien écrire les choses. Et magie de l’écriture. Je me dis, mais qu’est-ce qu’il a dit exactement Jules Ferry ? Qu’est-ce qu’il a dit exactement ?
Jules Ferry, ça fait partie de ces personnes qui ont été un artisan important de l’idéologie coloniale et de l’entreprise coloniale telle qu’elle va être lancée en Algérie par la France. Souvent, les historiens ou souvent les personnes qui aiment bien ménager un peu les susceptibilités disent qu’il y a deux Jules Ferry, en fait. Il y a un Jules Ferry de l’école, le républicain, le grand penseur de l’avenir. Et puis, c’est vrai qu’il y a l’autre Jules Ferry, qui a été pour la conquête coloniale, qui l’a pensée, qui l’a théorisée et puis qui s’est battu pour convaincre ses collègues de le soutenir. Ça, ce n’est pas vrai. Ce n’est pas vrai qu’il y a deux Jules Ferry, comme il n’y a pas deux Général de Gaulle.Ce qu’il faut essayer de comprendre, c’est qu’il y a des choses qui se passent dans le cadre des frontières nationales et il y a des choses qui se passent à l’extérieur des frontières. Et selon que vous êtes à l’intérieur des frontières nationales ou selon que vous êtes à l’extérieur, la valeur de votre vie, pour le dire très rapidement, n’a pas du tout la même valeur. Donc il est tout à fait possible de nourrir des idéaux de justice, d’égalité, de solidarité pour de jeunes enfants, pour un peuple, pour une nation, parce qu’elle est considérée comme nôtre. C’est la nation blanche, c’est la nation qui a la bonne couleur de peau, qui a la bonne religion, etc. Et puis, au-delà de ça, au contraire, dans les déserts et les autres formes de paysages lointains et exotiques, là, il est possible de faire autre chose dans une perspective d’enrichissement de la nation, d’enrichissement économique, mais aussi, bien évidemment, d’enrichissement moral, c’est-à-dire le fait d’éprouver sa supériorité sur des peuples tenus pour être inférieurs. Donc ça, c’est important, mais c’est une histoire de la gauche qui est vraiment connue. Mais en même temps, comme je le dis toujours, c’est important de faire ce travail de répétition pour dire que la problématique, elle est beaucoup plus ancienne. Et d’ailleurs, on a des personnes comme Manuel Valls qui peuvent se réclamer d’un Georges Clémenceau. Il y a tout un héritage, toute une dimension comme ça ancestrale qui permet de dire que, encore une fois, c’est effectivement lié à des personnalités aujourd’hui bien vivantes, qui occupent des postes, qui tiennent des discours, etc. Mais idéologiquement parlant, la chose est beaucoup plus ancienne, ce qui rappelle à quel point cette séparation entre la gauche et la droite perd de sa pertinence à partir du moment où la question raciale est formulée. Tout d’un coup, il n’est plus si simple que ça de déterminer qui est de gauche et qui est de droite, puisque c’est un autre rapport qui emporte le rapport entre les populations blanches, non-blanches, les populations travailleuses, les populations exploitantes, possédantes, etc. Donc ça, c’est quelque chose d’extrêmement important.
Dans ta réponse, qui est datée du mois de janvier, qui va arriver chez les abonnés, tu parles beaucoup de cette question-là, de la position d’Aurélien, d’où il vient, et la foudre qui s’abat sur lui. Mais je reviens juste deux secondes sur Jules Ferry parce que je lis la petite citation que tu mets et je me dis je vais quand même aller voir le Journal officiel, donc je suis allé voir le Journal officiel du 28 juillet 1885. Jules Ferry est à l’Assemblée nationale, il s’adresse, messieurs, il n’y a pas de femmes, messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai, il faut dire ouvertement qu’en effet, les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures et ce qui m’a plu, c’est la petite parenthèse, c’est les commentaires des huissiers, rumeurs sur plusieurs bancs à l’extrême gauche. Je me suis dit, c’est quand même marrant, rien n’a changé, 1885, rien n’a changé. Et j’aime bien cette petite précision, rumeurs sur plusieurs bancs à l’extrême gauche.
J’ai une anecdote sur Jules Ferry que je voulais réserver à un roman mais elle tombe bien, en fait, c’est une famille que je connais de loin dont l’ancêtre, le patriarche qui travaillait dans l’industrie du coton dans les Vosges a financé les campagnes de Jules Ferry quand Jules Ferry s’est lancé, donc le milieu franc-maçon de l’époque, etc. Et ils sont restés dans le coton et un jour, je ne sais pas exactement l’époque, mais je crois que c’est au XXe siècle, arrive dans une balle de coton à provenance d’Afrique un corps d’enfant noir mort dans la balle de coton. Et le truc est rentré dans l’histoire mythique familiale, il y avait deux trucs dans l’histoire familiale, l’ancêtre qui a financé Jules Ferry et le corps d’enfant noir qui arrive dans une balle de coton un jour. C’est la même histoire, c’est la même histoire sous une forme allégorique monstrueuse, mais c’est totalement la même histoire.
Alors, tu as une révélation Aurélien pendant les élections, je m’étais mis à voir les Blancs, écris-tu, et à les considérer dès qu’ils étaient plusieurs comme une menace possible. Je sais même comment cela a commencé, c’était un travelling sur le public qui se rendait à un meeting de Bardella.
Absolument, absolument. Ça a été largement diffusé, je pense que beaucoup de gens l’ont vu, je ne sais pas si quelqu’un était en trottinette électrique parce que le travelling était très smooth comme ça, et on voit une minute trente de gens qui vont à un meeting de Bardella, et ça dépassait le rejet classiste habituel, ils sont habillés n’importe comment, c’est des dégénérés du Nord, là, ils avaient un côté extrêmement éduqué. Et je me suis dit, c’est en voyant ça, je me suis dit, mais oui, évidemment, les gens qui vont à des meetings politiques, ce sont des gens qui sont déjà éduqués et qui font pas, enfin, ce que je raconte en lettre, qui sont déjà, par rapport à leur famille en tout cas, c’est quelqu’un de très politisé, qui s’intéresse, qui réfléchit, etc. Et j’ai vu qu’en fait, il y avait un public comme ça, les évangélistes de l’extrême droite, c’est aussi eux, et rétrospectivement, incidemment, ils étaient blancs, alors c’est plus compliqué, ils étaient blancs parce qu’il y a aussi des Arabes qui votent, qui ont voté Bardella, etc. Mais bon, ils étaient blancs, à 80 %. Et surtout, vraiment, après ça, et c’est pas une blague, je les ai vraiment vus dans la rue, c’est-à-dire que quand il y avait un groupe, mais ça m’a ramené à ma toute prime adolescence, parce que c’est des choses, on se consolide beaucoup dans la saloperie quand on grandit, mais moi, je me souviens que quand j’étais un jeune garçon, j’aimais pas les garçons, je trouvais qu’il y avait une violence qui se dégageait du corps masculin en général, et rapidement, j’ai compris, en fait, que c’était assez facile de choper les codes et de mettre aussi du côté, entre guillemets, des oppresseurs. Et quand j’ai vu, par contre, la menace, comme ça, fasciste, matérialisée dans la rue, j’ai fait une sorte de retour sur qui j’étais à 13-14 ans, avant que je bascule, entre guillemets, du mauvais côté, et j’ai vu qu’en fait, je les avais toujours vus, ces gens, comme une menace, et l’espèce de virilisme, de cour de récré du collège, pour des raisons, je pense, qui tiennent à mon orientation sexuelle, si j’avais été gaffe, ça aurait probablement été différent, mais il m’était plus facile, en fait, de jouer le jeu du genre avec eux, alors, je ne me suis pas non plus comporté comme un connard, mais ça m’a rappelé qu’en fait, dans cette espèce de phase critique, où on accède un peu à la pensée politique, j’ai très clairement vu là où étaient les méchants, et en fait, les redécouvrir comme ça, très tardivement, on va dire, c’est un peu pathétique, au milieu de ma vie, redécouvrir qu’en fait, je n’aime pas les hommes blancs en tant qu’ils se comportent, en tant que blancs, comme une meute agressive, et que je savais que c’était une menace, alors, pour moi, ça a été une menace 15 secondes, mais d’un coup, je me suis rendu compte qu’en fait, c’était une menace existentielle pour beaucoup de gens, de façon contemporaine.
Et alors, un peu plus bas, si tu veux intervenir et compléter, n’hésite pas, un peu plus bas, je l’ai noté, c’est la note B, page 5, de ta lettre, cela a été l’un des débats intellectuels de l’année, les électeurs du RN sont-ils, en dernier lieu, racistes ? Et t’as pas l’air d’y croire trop ?
Ah, si. Le débat était toujours structuré bizarrement, il y avait toujours à chaque fois que la question était bien posée, en fait, si, je pense qu’en dernier lieu, le motif raciste est central, parce que c’est la… c’est sur quoi cristallise le plus, mais c’est… j’ai essayé à la rigueur, et je pense qu’on comprend mieux par exemple la situation américaine comme ça, en déracisant le racisme, c’est-à-dire c’est un suprémacisme civilisationnel, et c’est pour ça que ça m’intéresse, parce que la question de l’islamophobie, la question arabe, elle arrive assez tard en Occident, à partir de la colonisation, mais le fond sur lequel elle se construit, c’est plutôt l’histoire des croisades, et c’est plutôt l’histoire des deux mâchoires, mâchoire nord, mâchoire sud de l’empire romain qui vont se combattre, et que l’Europe naît comme concept à partir du moment où la rive sud de la Méditerranée est arabe, et donc, disons que la formulation strictement raciale de cette question me semble occulter un débat qui est très fort aujourd’hui dans l’opinion américaine et dans l’opinion française, qui est un débat de guerre des civilisations éternelle.
Parce que, quand j’ai lu ça, j’ai un peu tiqué, si je puis dire, parce qu’on a reçu ici même Félicien Faury, qui a fait un travail d’ethnologue extraordinaire, il a passé 6 ans dans une ville du sud-est de la France et il apparaît très clairement que le ciment du vote Front national reste le racisme, chose qui est tout à fait occultée par nos amis les médias, tout à fait banalisée, tout à fait repoussée. Il marche dans la… C’est pour ça que j’étais un petit peu étonné que tu sois étonné par ce débat-là. Et toi, tu ne réponds pas vraiment à cette question-là, me semble-t-il, dans ta réponse.
Ça tient aussi à la forme de l’exercice, en fait. C’est pas facile de répondre à une lettre, c’est vraiment pas simple. On a un mois pour dire quelque chose et c’est pas simple parce que c’est pas mon rythme d’écriture et puis correspondre avec quelqu’un, c’est aussi une forme d’habitude, c’est aussi une certaine forme d’intimité, alors c’est vrai que plein de moments, je me disais, est-ce que je peux le dire, est-ce que je peux pas le dire, et puis l’idée qu’en plus la lettre n’est pas confidentielle, bien évidemment. Donc ça tient aussi à des éléments de ce type-là, il faut nécessairement faire des choix, mais il y a à chaque fois mille réponses potentielles à faire. Après, c’est vrai que moi, je reste aussi sensible au fait que c’est quelque chose qui sera lu par des personnes qui n’ont pas forcément une connaissance très approfondie de ces débats-là et qui viennent aussi chercher autre chose, qui viennent aussi chercher des éléments qui sont plus les éléments liés à l’histoire de la disparition. Donc disons que c’est dans cette lettre-là peut-être la première une tentative d’équilibre entre respecter le cadre qui est celui de la correspondance, répondre à Aurélien sur les points qui me semblent importants, mais essayer aussi d’ouvrir. C’est important d’ouvrir une lettre pour que la lettre soit à la fois accueillante à l’égard de ce que dit Aurélien, mais qu’elle soit aussi accueillante vis-à-vis des personnes qui vont la lire. Donc il y a beaucoup de points sur lesquels je me disais là je peux lui répondre, là je peux ne pas répondre, là je peux envisager autre chose. Donc il y aura d’autres lettres, ce sera une manière de revenir sur ces questions-là.
Eh ben dis donc, parce que moi j’ai trouvé que parfois j’y allais franco quand même,
Ça m’arrive aussi.
Et donc page 2, par exemple, tu dis à Aurélien : Donc là, on revient sur le bouquin, mais on est dans le même sujet en réalité, tu lui dis, tu as franchi une ligne, c’est vrai, tu n’as pas été absolument fidèle au pacte racial, tu vas en parler un petit peu tout à l’heure, qui exige la solidarité blanche face au crime, tu as perturbé l’absolution de la race qui consiste à être absolument blanc, pas un peu, totalement blanc. Peux-tu préciser ? Non pas pour Aurélien, mais qu’est-ce que c’est que cette idée de pacte racial qui unirait les blancs, c’est-à-dire nous trois, contre les autres, ou face aux autres ? C’est quoi cette idée ?
La question du pacte racial elle est effectivement importante. Le pacte racial c’est ce qui permet à une nation de tenir, de se reconnaître, de se reconnaître dans une histoire commune et de considérer qu’elle possède des frontières, des frontières qui sont respectées, des frontières qui sont aussi bien évidemment défendues et maintenues coûte que coûte. Donc la question du pacte racial ou du pacte blanc, c’est quelque chose à la fois d’assez immatériel, c’est une idéologie, c’est un rapport au monde, c’est une manière de se définir, mais aussi de définir les corps, mais aussi de définir l’usage des corps, mais aussi de définir la valeur des corps, etc. Et il est évident que cette question du pacte racial, elle est totalement faite, elle est totalement construite par la question de l’altérité, qui sont nos autres, qui sont les autres, alors il y a une multiplicité de formes d’altérité, mais l’altérité la plus structurante, ou en tout cas celle qui semble attirer l’attention et l’énergie de beaucoup, à la fois des groupes, des populations, mais aussi bien évidemment des États, c’est cette question raciale, c’est cette question de la constitution du corps de l’autre, mais aussi de son histoire, mais aussi de ses croyances religieuses, mais aussi de ce rapport au monde comme étant absolument déterminant de ce qu’il est, c’est-à-dire déterminant de son essence.Et il y a des courants politiques, à la fois à l’époque contemporaine mais aussi à des périodes plus anciennes, qui y ont eu pour vocation de souder les populations blanches entre elles, afin qu’elles puissent faire front face aux populations indigènes, face aux populations réduites en esclavage, face aux populations exploitées, etc. Donc c’est une sorte de solidarité. Je renvoie les personnes qui nous écoutent au livre de Charles Mills, Le Contrat racial. Et c’est un livre qui est extrêmement important parce qu’il dit que sous le tapis du contrat social, donc le contrat social c’est la grande idée rousseauiste sous laquelle on vit, il y a autre chose qui est un pacte plus fondamental encore, plus souterrain, qui est ce pacte racial. C’est comme si d’une certaine manière et c’est l’image notamment qu’emploie Charles Mills dans son livre, c’est comme si l’ensemble des lois, l’ensemble des déclarations, l’ensemble des principes qui proclament l’égalité et la solidarité étaient à chaque fois accompagnés d’un petit astérisque qui précise uniquement pour les populations blanches ou à l’exception des populations non blanches. Et ça c’est quelque chose qui permet, alors on peut parler de l’Europe, on peut parler de l’Occident, on peut parler des puissances impériales, permet à ce dernier de se présenter comme des populations… C’est vrai, c’est quelque chose qu’on rencontre bien dans l’histoire mais la question c’est toujours la même. La question c’est toujours qui a été visé par ces politiques-là, à qui ces droits ont été accordés et à qui ces droits ont été refusés. Donc on n’est pas sur quelque chose qui relèverait d’une individuation, de la question ou d’une possibilité de désigner nommément des personnes, même s’il y a certains travaux, certaines théories qui s’y intéressent, mais davantage sur des questions de position sociale, qui est reconnu et qui n’est pas reconnu. Et de ce fait-là, ce sont très clairement et très rapidement des questions par la suite de vie ou de mort qui se présentent. Et pour revenir au travail d’Aurélien, pour moi la trahison c’est bien celle-là, c’est une trahison de race. C’est tout d’un coup donner l’apparence d’être un écrivain blanc et tout d’un coup dire autre chose qui a au contraire vocation d’abolir cette domination ou en tout cas de la dénoncer.
Alors comment te répondre ? J’ai le bonheur d’être nettement plus âgé que vous quand j’ai vu vos années de naissance. Quand j’étais un peu plus jeune que vous aujourd’hui, la question de la race ne traversait pas, ouvertement en tout cas. Il n’y avait que les racistes pour parler de race. C’était quelque chose qui était dans le camp de gauche, un peu comme la religion d’ailleurs, c’était réglé. Dieu est mort, tout est permis, c’était réglé. Est-ce que tu peux comprendre, pour les plus de 50 ans, cette question que tu poses là, c’est-à-dire que le contrat racial serait prépondérant sur le contrat social, que ça puisse être perturbant d’envisager ça. Puisqu’on a cru, au contraire, et on croit encore peut-être, que justement ce qui fait la gauche, c’est le contrat social et c’est là-dessus qu’il faut se battre. Qu’est-ce que tu réponds à ça ?
Moi je trouve ça, je suis vraiment désolée pour vous. Je suis vraiment désolée que vous soyez tellement dans le faux, tellement dans la duperie, tellement dans la supercherie. Après sur la question du terme race, ça c’est quelque chose que je peux entendre, mais néanmoins une nuance qui est absolument fondamentale, c’est que pour les personnes qui prônent l’antiracisme, l’antiracisme quand on parle de race, on en parle toujours au singulier. Les racistes eux parlent de races au pluriel, ils parlent des races, ils croient qu’il existe des races inférieures, supérieures, etc. Quand l’antiracisme parle de race, on en parle au singulier. C’est une différence à la fois théorique, mais c’est aussi une différence politique absolue, c’est-à-dire que l’on tient la question raciale comme étant une question politique et non pas une question qui trouverait son origine dans une quelconque forme de biologie ou une quelconque forme de culture comme c’est prôné à l’extrême droite et comme ça a été prôné dans un certain nombre d’idéologies fascistes, etc. Donc moi je suis très contente qu’enfin, à partir des années 2000, puisque c’est à peu près là que la question raciale fait son apparition publique, à partir de ce moment-là qu’elle est légitimée sur la place publique et qu’on commence à avoir des débats qui s’ouvrent, des ouvrages qui sont publiés, puisque cette question-là, il ne faut pas oublier un élément important, elle était présente depuis extrêmement longtemps dans l’esprit des militants. Dans le Marseille des années 70, il y a toute une série de crimes racistes qui se produisent, on peut parler de Grasse, on peut parler de tout le monde, et les personnes qui en étaient victimes et aussi les personnes qui observaient ces phénomènes-là, elles savaient bien que c’était une question raciale qui était en jeu et pas uniquement une question qui serait liée à l’exploitation de classe et à la question du rapport de domination socio-économique.Donc c’est important que cette question avance, c’est une question qui a avancé, mais c’est le propre du fait de découvrir une forme de vérité, c’est-à-dire que c’est vrai que j’étais dans une forme de duperie idéologique ou duperie républicaine ?
Dans le réalisateur de Dupont-la-Joie, l’histoire c’est un couple de blancs qui part en vacances dans un camping et leur fille se fait violer et tout le monde…
C’était Yves Boisset non ?
Oui, Yves Boisset, tout le monde accuse l’Arabe. Et bien Yves Boisset a raconté plus tard, donc il était déjà un réalisateur quand même assez installé, et il a raconté plus tard que quand il est arrivé avec ces acteurs racisés, on n’a pas voulu d’eux à l’hôtel. Et le mec de l’hôtel lui a dit, je pensais que t’allais nous ramener des acteurs quoi, des acteurs, donc nous on ne veut pas de ça. Et les acteurs racisés ont dû trouver, ont dû aller ailleurs quoi. Et c’était à cette même période où il y avait des crimes racistes qui étaient commis en série dans plusieurs endroits du Sud.
Oui, oui, c’était dans les années 70, il y avait ce phénomène terrible des ratonnades, où ça pouvait monter à plusieurs dizaines de personnes qui mouraient, par balle très souvent, de fachos, de racistes. Qu’on a largement oublié quoi, je trouve. Une réaction ?
C’est là où, en retour, ce qui est intéressant, c’est la question universelle comme blanchiment de toutes ces questions, et qui explique une très large part du marasme politique des années 2000, qui correspond à un moment… Alors il faudrait croiser, pour revenir à mon bouquin, j’ai pas parlé des questions économiques, et c’est toujours bizarre de prétendre faire un travail sur la gauche et de pas parler des questions économiques, mais en fait, il me semble que l’occultation même des questions raciales est liée au marasme politique d’un moment, en fait, où les questions économiques sont largement figées. C’est un moment où le keynésianisme tombe progressivement en faillite après les années de Thatcher-Reagan. On voit bien qu’en fait, il ne peut plus y avoir d’achat d’une paix sociale par une redistribution quelconque. Et à ce moment-là, presque incidemment, la question raciale, elle revient, ça va être le triomphe électoral du Front national des années 80-90, parce qu’il n’y a plus d’argent à distribuer, donc on va quand même distribuer des gratifications, mais ce qui vont être des gratifications raciales. Ce qui, à la rigueur, venant du Front national n’est pas surprenant, cette chose existe pour ça. La bizarrerie, c’est quand les gratifications raciales vont se fabriquer au sein du Parti socialiste. La gauche va, grosso modo, je le dis très grossièrement, féliciter les Blancs d’être Blancs. Et va naître plein de monstruosités, dont l’une, par exemple contemporaine, ça va être le Rousseauisme, sorte de déviance terminale du vieux PCF, d’une défense de la gauche blanche-saucisson-pinard, qui est très réconfortante, et on se souvient des affiches Les Jours Heureux, qui ont un côté un peu Front populaire, etc., et qui est une façon, peut-être même pas volontaire, mais qui est une façon très subliminale de cacher les personnes racisées du truc. C’était le bon temps où on ressemblait tous à Jean Gabin et on mangeait du saucisson. Et vont apparaître comme ça plein de signes d’anomalie et qui vont se cacher derrière le concept universel. Et anomalie des anomalies, c’est celle que j’ai décidé de traiter frontalement dans le livre, ça va être l’anomalie Charlie Hebdo. C’est-à-dire comment est-ce qu’on va recycler ce que la gauche a eu de meilleur à un moment, qu’est son anticléricalisme marrant, le côté… — Le sort de curé. — Voilà, exactement. Et on se dit, voilà, pourquoi pas, l’ère de Betharram, c’est quelque chose qui pourrait manquer, etc. Et on va, en fait, le transformer en marqueur identitaire. C’est-à-dire quelque chose qui était une position de contre-culture, qui était une position défensive, va être retourné pour dire qu’en fait, l’une des grandes vertus du bon peuple de France, c’est qu’il est capable, comme il s’est moqué hier des curés, il va être capable de se moquer des musulmans, etc. Et il va se produire une sorte de glissement subliminal. Ah, ça ne vous fait pas rire. Voilà. Ah, ça ne vous fait pas rire. Et en fait, arrive cette injonction, mais totalement folle. Enfin, je parle en tant que non-musulman, mais c’est quasiment impossible d’être musulman en France, en fait. Il y a en permanence une obligation qui est portée d’être de plus en plus, d’être de moins en moins, de ne prêter rien, de dénoncer les attentats, de faire ci, de faire ça. À chaque fois que ça va, on remet un truc. Attal a quasiment fait sa carrière politique. Il est passé de… On ne sait pas trop qui c’est. C’est le porte-parole du gouvernement. C’est un très bon ministre de l’Éducation nationale sur l’abaya. Six mois plus tard, il est Premier ministre. Il a quasiment fait sa carrière politique sur un truc qui n’est quand même pas totalement central dans le monde d’aujourd’hui, qui est le port de l’abaya. Et donc voilà, il va se créer toutes ces choses. Et en dernier lieu, j’ai une petite tendance à regarder des TikTok. J’ai une sorte de lubie. J’aime bien regarder des TikTok de catholiques, d’intégristes. J’ai un TikTok, beaucoup d’intégristes. Je regarde beaucoup, j’ai beaucoup vu d’intégristes. Et là, en fait, le message le plus récurrent, c’est des types qui expliquent qu’en fait, non, l’islam, ce n’est juste pas possible. Ce n’est pas un peu. Et quand bien même, il y aurait un islam de France qui irait, qui ne poserait aucun problème en termes, on va dire, d’abaya, on va dire… Il mangerait du porc à la rigueur. Il y aurait encore des gens pour dire qu’en fait, vous mangez du porc, eh ben c’est une façon encore de faire plus subtile et de valider le projet islamiste. La position est juste injouable. Et en plus, il y a les hommes politiques qui font carrière en tapant dessus.
Sur l’école, comme nous existons, il y a vraiment… Donc le roman autobiographique de Kaoutar, il y a vraiment un moment que j’ai trouvé superbe où tu racontes… Alors dis-moi si je me trompe, parce que j’ai dû lire quand c’est sorti, mais où tu racontes que ta maman t’avait offert comme une sorte de porte-bonheur un petit courant qu’elle avait emballé dans un tissu ou quelque chose comme ça, et que tu le sors, ou en tout cas la professeur ou le professeur voit que tu as cette petite chose, et il ou elle te force à lui donner et l’ouvre devant tout le monde. Et toi, tu le vis comme une mise à l’écart la plus totale. C’est comme ça que tu le racontes, et c’est magnifique. Et je me suis dit, moi… Tu disais David, se sentir blanc, on n’est pas de la même génération et tout, mais je me suis dit, je ne peux pas imaginer une personne non blanche qui lit ça, et ce que ça doit lui faire, et comme ça peut la toucher.
C’était une manière de dire aussi à quel point l’institution scolaire est vraiment au centre des attentions. Le fait de considérer que l’école est un sanctuaire, le fait de définir l’école comme l’institution républicaine par définition alors que c’est un espace où les discriminations raciales sont extrêmement fortes, extrêmement structurantes. Bien sûr qu’il y a le jeu de la reproduction sociale qui a lieu, mais la stigmatisation d’une certaine enfance, la stigmatisation d’une certaine manière d’être, le fait de culturaliser constamment les politiques, c’est quelque chose qui est effectivement très important.Et ce n’est pas pour rien qu’Attal, c’est parce qu’ils ont véritablement le sentiment que c’est au sein de l’école que quelque chose se joue. Et d’ailleurs dans la question de l’école, ce n’est pas simplement la question des enfants qui se posent, c’est aussi la question des parents, c’est aussi la question d’une certaine forme de parentalité, c’est aussi une certaine forme de norme éducative qui se pose et on voit à quel point, il y a une traque, on avait écrit un article avec Joseph Andras sur cette question-là, moi j’avais écrit à propos aussi des politiques fémo-nationalistes d’une Marlène Schiappa, c’est une sorte de croisade, l’expression a été employée par Aurélien, et c’est très juste au niveau même de l’intimité des corps, pourquoi les jeunes filles ne se baignent pas, pourquoi les jeunes filles se mettent à l’écart dans les cours de natation, que mangent-ils, ce qu’ils font en Ramadan, quel est le discours qui est développé pendant cette période-là, et ça, ça dit aussi la fascisation très rapide du pays, c’est-à-dire que absolument tous les espaces de socialisation sont considérés comme des espaces qui doivent être tenus sous surveillance.
Même Jimmy Mohamed, ça a été quand même un signe, même Jimmy Mohamed, qui est un petit peu dans le top 10 des personnalités médiatiques préférées des Français, a été très violemment attaqué il y a 2-3 semaines par l’extrême droite parce que je crois qu’il a fait une vidéo sur « qu’est-ce qu’on peut manger pendant le Ramadan », et on se dit en fait, il y a quand même des signes, je le dis un peu comme un gag, mais il y a quand même des signes que ce pays est foutu, on a atteint quasiment un point de non-retour.
On va parler du point de non-retour. J’ai l’impression qu’on l’a atteint tout le temps. Oui c’est ça. Alors ce que je voulais préciser par rapport à ma question tout à l’heure, c’était pas une justification, c’était une explication de pourquoi il y a eu tant de retard à l’allumage, je veux pas dire que moi je le partage. Il y a une autre explication qui était de dire, là on parle de notre point de vue, celui de gauche, qui a été de dire pendant très longtemps, je m’intéresse à toi, je veux t’aider, moi en tant que blanc, à toi l’Arabe, parce que tu es Arabe, parce que tu es Maghrébin, parce que tu es victime de racisme, pas parce que tu es musulman, parce que bouffeur de curé que je suis, lecteur d’Hara-Kiri et des débuts de Charlie Hebdo, je ne place pas la religion sur un terrain politique, je la place sur un terrain intime. Est-ce qu’on peut encore tenir ce discours-là ou pas ? Là vous parlez beaucoup, beaucoup, beaucoup d’islam, de culture religieuse, est-ce que ça vous semble absolument primordial ou est-ce qu’on peut faire la séparation ?
Ce qu’il faut bien avoir à l’esprit c’est que…
Sans tomber dans les travers de tes amis.
C’est que la question religieuse elle est totalement traversée par la question raciale en fait, il n’y a pas quelque part la question religieuse et quelque part la question raciale, la question islamophobe c’est une question d’ordre racial, c’est une question d’ordre colonial, c’est une question qui relève de rapports de pouvoir, c’est pas une religion, c’est pas une question qui relèverait d’éléments confessionnels, même si pendant un certain temps on a essayé de le faire croire, un grand nombre de discours ont été tenus par exemple sur la nécessité de réformer l’islam, l’islam doit enfin connaître sa réforme, l’islam doit enfin rencontrer son Spinoza, l’islam doit revenir sur lui-même en changeant quelques sourates, en enlevant tel hadith etc., l’islam pourra entrer en modernité. Bon ça ce sont vraiment des discours coloniaux typiques et qu’on a bien connus en Algérie notamment. Mais encore une fois l’idée même de religion est une idée qui peut être remise en cause à partir d’un point de vue antiraciste, puisque souvent quand on dit « c’est religieux » ou quand on dit « la religion » en fait on pense déjà à l’islam. Quand on parle de la chrétienté ou quand on parle du judaïsme ou quand on parle du bouddhisme ou d’autres formes de croyances, de rapports avec le monde métaphysique, etc., on ne parle pas souvent de religion, on parle au contraire de culture, de sacré, de spiritualité, on emploie des termes qui sont beaucoup plus élogieux. Mais le religieux, la religion qui est toujours la manière dont on désigne l’islam au contraire fait appel à quelque chose qui serait archaïque, qui serait ancien, qui serait préhistorique, qui serait anti-moderne, etc on pourrait même dire que même la séparation quand on dit « mais le problème avec l’islam c’est que c’est une religion politique ». L’œuvre d’un certain Jésus-Christ a aussi politiquement participé à façonner le monde. Cette distinction entre ce qui est religieux et ce qui est politique est en soi déjà une perception coloniale du monde.
Ça ne peut pas être une marque de respect. C’est ta religion. Je ne discute même pas ça, c’est ta religion. Ce n’est pas ça qui fera que je vais te défendre. C’est un choix qui t’appartient. On ne peut pas l’imaginer comme ça ?
Ça peut l’être mais dans l’histoire qui est la nôtre et en particulier dans l’histoire de la gauche institutionnelle, ça a toujours été sous la forme d’une certaine forme de paternalisme, d’une certaine forme de condescendance. Pendant très longtemps des grèves ont eu lieu, des grèves dans les années 80 menées par des immigrés dans leurs usines, automobiles, etc. Et les questions qui étaient posées c’était de se dire : est-ce que ce sont des grèves pour leurs conditions de travail ou est-ce que ce sont des grèves qui ont une dimension religieuse, la grève sainte, etc. Donc c’est dire à quel point toutes les questions, toutes les problématiques, toutes les revendications politiques, toutes les expériences qui mènent vers une certaine forme d’égalité et de droit par les populations perçues comme non-blanches, racisées, sont à chaque fois justifiées sur le fait qu’elles n’ont pas atteint un degré de civilisation ou un degré de religiosité suffisamment élevé pour pouvoir prétendre être traitées comme des humains.
Alors je ne sais pas si vous avez vu le film Le Repli de Joseph Paris qui est venu ici, où il y a un extrait extraordinaire de 82-83 d’une grande grève, je crois que c’est à Aulnay et où effectivement en fait la question des musulmans et non pas des Arabes est posée, et effectivement c’est ce que tu viens de raconter, il y a un passage absolument éloquent sur cette question-là dans le film. Alors, c’est mélangé, ce trafic à la cantine de Censier. Alors, je ne sais pas, écris-tu, comment sera la troisième guerre mondiale, mais ce dont je suis sûr, c’est que son déclenchement aura été accéléré par la notion d’arc républicain. Alors là, mon petit bonhomme, c’est bien gentil de nous parler avec légèreté, mais une phrase pareille, on pose, là on pose la lettre.
J’ai hésité, parce que je me suis dit qu’on n’allait pas comprendre la blague avec Einstein, mais voilà, j’ai hésité. Donc la phrase connue, je ne sais pas si elle est apocryphe. Et l’intelligence, le durant, le sens physique. Je ne savais pas comment… Je ne connaissais pas l’amitié. On est dans le complot, là. Je ne sais pas comment se fera la troisième guerre mondiale, mais la quatrième se fera avec des arcs et des flèches. Exactement. Donc voilà, c’était une blague sur l’arc républicain. Non, non, je pense qu’ils font partie de l’arc républicain en tant que tel, disons que en fait, il n’y a même pas besoin de théoriser. Regardons la séquence politique depuis la dissolution. Disons que si Macron était un tout petit peu un rempart à quoi que ce soit, il aurait démissionné il y a six mois, ou nommé un Premier ministre de gauche, ou je ne sais quoi. Disons que là, on sent qu’il y a une volonté de absolument rien lâcher, parce que… Et c’est là, sous un régime fasciste, en fait, disons que l’arc républicain tel qu’il existe ne perd pas grand-chose. En vrai. Les gens qui sont riches aujourd’hui vont être encore plus riches encore. On a vu les accointances plus ou moins marquées de Bernard Arnault, très marquées vis-à-vis du trumpisme. Et il n’y a absolument aucun problème. On a vu la déclaration hier d’Apple qui va faire des très gros investissements au Texas. Donc le capitalisme ne va pas perdre grand-chose. Les hommes politiques plutôt sympathisants ne vont pas perdre grand-chose. Et il y a un moment, et c’est un petit peu le sens de la séquence, c’est que la guerre apparaît presque comme… Enfin, la guerre, on va dire. La grande bascule apparaît presque comme quelque chose qui va résoudre nos problèmes, parce qu’en fait, on arrive à quelque chose qui n’est plus pensable. Et pendant longtemps, disons qu’on va dire, le macronisme historique était une façon de poser l’équation avec intelligence.
Quelle drôle d’expression. Je sais que monsieur est auteur. Enfin, le macronisme historique…
Non, mais le macronisme historique, c’était prendre un héritage triste et dire… J’aimerais donner de l’argent aux pauvres. J’aimerais. J’aime la justice. Mais j’ai aussi besoin d’entreprises performantes. Et ce qui est intéressant, c’est qu’en fait, quand on a un tout petit peu de littérature marxiste, en fait, on comprend très bien ce que c’est le macronisme historique. C’est juste que le capitalisme est une formidable machine à scier la branche sur laquelle il est assis. Et arrive le moment où, en fait, l’arbre est en train de tomber. On assiste au moment où l’arbre est en train de tomber physiquement par les incendies, si on veut. Mais de partout, le capitalisme est entré dans une crise très grave. Il ne sait plus comment s’en sortir. Et arrive un moment un peu coup de poker 1914. Solution. On a une solution. On a le reboot, en fait. Et ce qui est intéressant, c’est que la première fois, le reboot a des intellectuels derrière lui. Il y a tous les zemmouriens qui sont contents. Aux États-Unis, il y a plein d’évangélistes apocalyptiques, aux survivalistes de la Silicon Valley. Il y a plein de gens qui pensent que l’effondrement serait une bonne chose. Derrière, il y a plein de gens, un petit peu d’écologie chelou, qui trouvent que passer de 8 milliards à 2 milliards, pas bête, voilà. La Russie, si on peut un peu faire fondre de la glace au pôle, c’est qu’il y a une sorte de coalition absolument hétéroclite, mais où on sent qu’en fait, on est tout près d’y aller. C’est pour ça que je dis que l’arc républicain y est. Parce qu’en fait, il n’y a même plus trop lieu de croire… Il faudrait voir quand même l’usure du discours macroniste, en mode, on va réussir, on va réussir à réinventer un modèle, équipé de distribution, etc. En fait, il n’y a quasiment plus rien. Et si on prend la lettre des discours, il n’y a quasiment plus rien, à part travailler plus dur, parce qu’on ne peut pas travailler moins dur que les autres, c’est tout.
Il y a ça et puis qui aurait pu prédire ?
C’est intéressant parce qu’il n’y a même plus ces petites portées d’utopie qui étaient pendant longtemps… Disons que la gauche molle française avait quand même un côté, on va faire les 35 heures, on va faire plus de droits, etc. Là, il n’y a même plus de petits horizons. Donc cette chose court au néant avec vraiment résolution.
Oui, c’est nous ou le chaos, quoi. Et on est en train de se dire que…
Même pas en fait, c’est nous et le chaos. Nous sommes une façon géniale d’embrasser le chaos.
Alors, l’heure avance et j’ai quand même des choses emmerdantes à vous dire.
Je pense que c’est le moment DJ Mehdi.
Non, là j’avoue, vous êtes enflammés sur DJ Mehdi l’un et l’autre, l’une surtout, voilà, etc. C’est extrêmement intéressant. Mais justement, je reviens avec mes gros sabots. Page 4, M. Bellanger, On était au milieu des années 90. Nirvana, que j’écoutais beaucoup, était, si queer que soit la figure de Kurt Cobain, une forme de maniérisme terminal de la domination du rock, la musique du mâle blanc qui retardait l’irréversible triomphe des musiques non blanches. Ce n’est pas théorique. J’ai une vision très nette des débats qu’on avait sur ce sujet au collège en plein débarquement de la culture hip-hop. Entre blancs, certes, catégorie, pour le coup, anachronique, mais surtout entre ceux d’entre nous qui vivaient dans les parties pavillonnaires de notre ville et ceux qui vivaient dans la partie avec des tours. Alors là, là je suis, là je lis ça, je suis effondré. Je suis effondré. Monsieur, à l’époque, il s’est trouvé des gens pour faire un pont, justement, entre le grunge et le rap, entre les Béruriers Noirs et les NTM, c’était le même Rudy Manager. Et là, là je me suis dit, ça m’a touché parce que, voilà, j’ai eu le bonheur de suivre Nirvana quand j’étais rock critique, bon, je ne me reconnais pas là.
Parce qu’on n’a pas exactement le même âge.
Donc attention à ce que vous racontez, monsieur. Là, là, là, si, moi j’ai des idoles, lui s’en est une par exemple. Non, mais je trouve ça très intéressant, évidemment.
J’ai mis longtemps à comprendre pourquoi est-ce que, et c’était la même chose, je détestais m’habiller quand j’étais adolescent et je détestais avoir des préférences musicales. Et que du coup, je surjouais mon adhésion à Nirvana en mettant des posters, mais c’était parce que je n’étais pas hyper à l’aise. Et je me suis rendu compte pourquoi, mais ultra tard, c’est qu’en fait, ça me dépassait sociologiquement. En fait, c’était l’expression, c’est connu, voilà, la superficie, l’intérieur, etc. Mais en fait, ça touchait au plus profond que j’étais. Et donc, c’était vraiment une question de réglage, de réglage très fin de qui j’étais. Et on se rend compte de la musique qu’on écoutait, parce qu’on est d’une époque de rareté musicale, le téléchargement n’existait pas, etc. Donc, il y a quand même un côté, un moment, il faut quand même lâcher 120 francs pour acheter un disque, 15 euros, 16 euros, 17 euros. On faisait quelques choix et on ne pouvait pas faire beaucoup. Et je pense, d’ailleurs, c’est l’explication pour laquelle arrive, dans les années 90, au moment du revival Woodstock, les 25 ans de Woodstock, je crois, ou 30 ans, le goût des musiques anciennes, parce que c’est beaucoup plus facile. La question a été tranchée par la génération de nos parents.
Non, mais ce que je voulais dire, parce que voilà, il se trouve que moi, j’ai écrit un bouquin en 91, intitulé « Révolution Rap », qui était une référence à Clash, qui lui-même était une référence au reggae, et à l’époque, 91, il y en a en plein, Nirvana, etc. Et ce que je veux dire, c’est qu’en fait, dans les années 80, il y avait déjà eu une première vague hip-hop très importante qui avait trusté les succès dans les radios, etc. Et justement, le rap était écouté, notamment aux États-Unis, par des blancs. Beaucoup, pas que les Beastie Boys, les René MC, etc. Ce que je veux dire, c’est qu’il me semble qu’il y a une petite simplification.
En termes de production d’élite culturelle, le hip-hop aurait été le premier moment, on va dire, la conquête de quelque chose. Et il me semble que la blancheur des élites culturelles a assez peu changé 20 ou 30 ans plus tard, et c’est comme si la révolution n’avait pas eu lieu. Alors on a vu à quel point c’était compliqué aux États-Unis, mais il y a un moment de stagnation, et arrive la réponse, c’est Moraine Classique, oui mais l’islam, ils ont arrêté d’écouter du hip-hop, parce que c’était interdit. C’est pour ça que je parlais de DJ Mehdi, ça raconte quelqu’un qui fabrique l’un des plus grands succès du hip-hop français, et qui finit chez les Versaillais. C’est bizarre quand même.
Juste un truc, peut-être que tu connais un documentaire qui portait le nom de ce mouvement à ce moment-là, qui s’appelle Rock Against the Police, et qui raconte très bien que dans les années 80, je crois, il y avait des concerts de rock organisés par des mecs plutôt de banlieue pour aider la cause des violences policières. Quand on voit ça aujourd’hui, on se dit, là on n’y est plus, ça ne marche plus comme ça, alors que ça devrait. –
Sur Nirvana, tu ne réponds pas, par contre sur DJ Mehdi, et notamment sur cette série qui vous a fascinés d’une manière ou d’une autre, tu réponds assez longuement, et j’aime beaucoup ce que tu racontes, est-ce que tu peux teaser quelque chose ? –
C’est un documentaire que j’ai regardé avec beaucoup de tristesse. Moi, je l’ai trouvé triste, je crois que je le dis d’ailleurs à Aurélien, qu’au sortir du documentaire, il y a une tristesse, il y a quelque chose qui ne va pas. Pour moi, il y a un mystère dans ce documentaire. Pour moi, il y a un tabou dans ce documentaire, il y a quelque chose qui n’est pas dit, il y a quelque chose qui n’est pas nommé, et pour moi, ça se ressent à travers presque tous les entretiens. Il y a quelque chose sur DJ Mehdi qui échappe totalement et qui n’a peut-être pas encore trouvé sa forme de mise en mots ou sa forme de mise en images, mon petit documentaire existe, c’est mon impression personnelle et intime. Ce que dit Aurélien sur le fait que l’intégration de DJ Mehdi prend ce chemin vers Versailles, c’est vrai qu’on le voit au début commencer sa carrière et faire ses armes dans un monde populaire, avec des personnes qui l’entourent et qui ont vraiment très peu des enfants issus, on pourrait dire aujourd’hui, d’immigration post-coloniale, et on voit son ascension, c’est une ascension dans un monde blanc, dans un monde où on consomme des drogues, il y a tout un univers, il y a toute une culture, il y a des codes qui produisent le sens d’une certaine forme de blanchité. Même ce voyage entre les mondes. »
J’avais été alarmé par le tatouage, il fait un collectif avec un DJ anglais et le tatouage qu’il fait quelques mois avant de mourir, c’est « carte blanche ».
Vous avez entièrement raison et ça n’a pas besoin d’être dit tellement c’est clair. Sur la première partie de sa vie, on comprend, c’est dit brièvement que Kerry James rentre en islam, que ça prend plus de place dans sa vie, et effectivement, la drogue, quand il est chez les blancs, est aussi très clairement évoquée, et pour moi, je trouve que c’est en revanche très clair.
On parlait tout à l’heure d’espoir, ta lettre, je la trouve cinglante, et empreinte de tristesse. D’ailleurs, tu le dis dès le début, je te remercie Aurélien pour ta lettre, elle est très belle, en ce moment, je trouve très belle, car je trouve triste. J’ai bien choisi.
Au point où j’en suis, la Disparition…
En ce moment, je trouve tout beau, car je trouve tout triste. J’ai trouvé ça génial,
c’est exactement ce que je fais, ce que je veux lire.
Je ne veux dire ça qu’ici, puisque partout ailleurs, ça ne se dit pas. On peut dire beaucoup de choses, mais cette histoire de tristesse, elle se dit bien moins, plus tristement. C’est pour dégager un peu l’esprit de tout ça. C’est ta réponse à l’époque, la tristesse ? Ou c’est l’époque qui te fait ça ?
C’est un sentiment qui est assez commun. Je pense que beaucoup de personnes sont dans une forme d’impuissance, d’un sentiment d’injustice, parce qu’ils ne leur ont pas donné ce pour quoi ils ont travaillé, parce qu’ils ne font pas partie des groupes qui seront sauvés, défendus. Cette question de la tristesse, elle est importante. Souvent, dans les textes qu’on peut écrire, on est dans une certaine forme de compatibilité, de nécessité de produire de l’espoir. C’est une discipline. Angela Davis, elle dit souvent ça. Elle a un ouvrage qui s’intitule L’Espoir est une discipline. On est des êtres disciplinés et disciplinés. On s’y tient très fermement. Mais parfois, il y a une autre forme de discipline qui est cette forme de mélancolie ou de tristesse. C’est le cadre de la correspondance qui permet de dire ça. Dans un autre cadre, je ne l’aurais peut-être pas dit. J’aurais dit simplement que ça me regarde. Cette correspondance crée une sorte d’illusion, d’intimité. Elle donne le sentiment qu’il n’y a que Aurélien qui va me lire. Elle permet tout d’un coup de prendre une posture, de dire des choses qui ne sont pas toujours dites et qui sont pourtant des sentiments traversés par des millions de personnes. Quand on a la possibilité de dire des choses, c’est important aussi de dire ce type de choses qui réunissent aussi beaucoup.
L’intimité de cette correspondance, qui est belle et chouette à voir, c’est que vous avez décidé de vous en servir de manière assez différente. Toi, Kaoutar, on n’en a pas discuté, j’en sais rien, mais je crois, en te lisant beaucoup et en commençant à te connaître, que je ne saurais pas avec qui tu vis, avec qui tu partages ta vie, alors qu’Aurélien raconte plus facilement, il parle de son amoureuse, de sa compagne, etc. Et Kaoutar a choisi, elle, de dire, voilà ce début, par exemple, qu’elle est triste, qu’il y a quelque chose qu’on ne peut pas écrire, pas forcément partout, et Aurélien, lui, plutôt de parler de ses enfants, de ses quatre pères. Et je trouve que justement, c’est une manière très différente de parler de soi, c’est super intéressant.
Aurélien, est-ce que je me trompe ? J’ai l’impression que toi, tu lui écris, mais tu nous écris aussi. C’est une lettre un peu plus publique que la tienne.
J’ai fini la deuxième, et la deuxième, je me suis dit, celle-ci, il ne faudrait pas la publier. Ça a été vraiment le… Oh, il est fort ! Ça a été vraiment le motif en mode… J’ai écrit assez peu de lettres dans ma vie, mais j’ai écrit des lettres avant les mails, à la fin des années 90, et mes lettres avaient toujours un côté un peu bizarre, c’est-à-dire, c’est des choses qu’on écrit la nuit et qui sont des déviations par rapport à une écriture ordinaire. Ce n’est pas qu’on est dans un mécanisme d’aveu, mais c’est qu’on est dans un truc un peu plus proche du rêve, où en tout cas, on tente des trucs. Et je me suis dit que c’était un peu le cas. Après, c’est un peu le côté showman, c’est beaucoup dire, mais comédien de l’affaire. C’est que dans le fond, je suis écrivain et qu’à la fin, j’aime bien publier des trucs et je suis content de me mettre un peu en danger. Ce n’est pas très vrai.
Toi, Annabelle, tu n’avais pas l’air d’être d’accord avec moi. Toi, tu l’étais. T’avais plus l’impression qu’Aurélien s’adressait…
Je pense que c’est parce qu’il écrit le premier et que dans son mouvement d’ouverture, c’est plus difficile de se positionner. Pour moi, c’est ça, j’ai sa lettre quand j’écris. Lui, il n’en a pas. Il n’y a rien. Il a le projet de la correspondance. Et je pense que ça change un peu.
J’ai vraiment vécu un truc d’adolescent. J’étais hyper anxieux après ma première lettre. Que tu la lises, d’avoir ta réaction, parce qu’il y avait un côté un peu cool.
Il y a un autre passage sur Jacques Brel, on en parlera plus tard. Tu dis « le méprisant Jacques Brel ». Qu’est-ce qui te prend à dire un truc pareil ?
C’est une chronique radio que je n’ai pas faite. Je ne sais pas pour quelle raison à l’époque que je faisais les chroniques radios. Je voulais expliquer que la fameuse photo où on voit les trois plus gros droitards français dans la même pièce, c’est Brel, Léo Ferré et Brassens. Ce n’est pas ma génération, mais il y a toute une génération qui est affiliée à cette image. Vous les avez écoutés, les types ? Ils sont horribles ! Et ce n’est pas un hasard si Brel a tourné chez Lelouch. C’est les mêmes sortes de machines à sortir des vérités toutes faites sur l’existence. Les pauvres ne savent pas vivre. Merci Jacques, merci.
Je vais vous envoyer un livre, monsieur. C’est tout l’inverse. C’est bien, c’est bien. Tu alourdis ton dossier. En revanche, je ne sais plus où c’est. Toi, tristesse, toi, la perte. Je crois qu’on commence à être majoritaire, écris-tu ? Pas du tout à préciser ce que tu viens de dire sur Jacques Brel. Je crois qu’on commence à être majoritaire. À penser que tout est perdu, ce n’a pas que des effets pervers. On commence à voir les choses un peu mieux. Est-ce que c’est une façon de te discipliner ? Ta manière d’être Angela Davis. C’est perdu, mais maintenant que l’on le sait, on peut s’organiser. C’est ça que tu veux dire ou pas ?
Moi, je suis assez vieux pour me souvenir de l’époque où ce qui comptait, c’était d’être d’avant-garde. Et d’écouter le bon album un peu avant les autres. Avoir vu que c’était la fin du monde deux ans avant les autres, il y a toujours un petit côté. C’est débile. Je l’avais vu dès 2003. Il y a ces satisfactions débiles, mais on ne se refait pas. À plein d’égard, je me dis que tout s’effondre. Fayard rachète tous les autres éditeurs. Il nous oblige tous à écrire soit Mein Kampf, soit rien. Il restera des médias de type La Correspondance. Ça fait partie d’un type. C’est un type, même si on espère que ça va mieux se passer. La Correspondance, c’est malgré tout un type de survie minimale de la littérature aux époques où tout s’effondre. Il y restera un truc. Il y restera la possibilité de s’envoyer des lettres. Peut-être avec des pigeons, même. On trouvera un moyen. On commence à voir, on commence à se mettre dans un mode un peu…On commence à regarder le prix des… Moi, j’ai fait ma première recherche, par exemple, sur quels sont les conserves, ce qui se conserve le mieux, je ne sais pas du tout, sur Ivalis, mais j’ai un peu regardé. Le problème, c’est le botulisme, apparemment. On commence à s’imaginer comment on va faire, si jamais. Et bizarrement, c’est un peu libérateur.
Par ailleurs, nous, quand on a eu cette idée de la disparition, en fait, quelques personnes autour de nous nous ont dit, mais ça fait peur, c’est sordide. C’est trop effrayant. Ça ne marchera jamais. Ce n’est pas possible. La période est trop dure. On a besoin de bonnes nouvelles. Et en fait, nous, on s’est dit que c’était plus possible, là, en 2020, 2021, à ce moment-là, d’appeler un média La Libération ou L’Humanité. Alors qu’en fait, on s’est dit qu’il fallait qu’on soit au diapason avec ce qu’on avait l’impression de vivre et que peut-être, en fait, c’était une sorte d’anticipation pour que ça n’arrive pas.
Alors, le ton de la conversation est peut-être plus livré que les lettres. Je laisse aux abonnés de la correspondance, c’est ça, de découvrir notamment des passages qui remuent énormément sur Gaza. Mais je pense que c’est bien de laisser la surprise à ceux qui vont les lire. Je veux dire par là qu’il y a quand même pas mal de… Il n’y a pas que Nirvana. Nirvana, c’était une blague, mais il y a des choses plus profondes et qui traversent, effectivement, l’époque. Il y a des reflets de l’actualité où on voit d’ailleurs que l’actualité vieillit très vite. C’est-à-dire qu’entre le moment où c’est écrit et le moment où on le lit, il s’est peut-être passé quelques jours et ça suffit.
Après, par ailleurs, on peut lire des vieilles correspondances et puis, pour autant, on ne s’en est pas désintéressé.
Ce vers quoi je voulais aller, c’est : est-ce que vous avez réfléchi au vieillissement de vos lettres ? Parce que c’est toujours un plaisir que d’aller voir les archives des écrivains, notamment, mais pas seulement des écrivains, et notamment des lettres. Il y a toujours un truc qui est à la fois une forme d’obscénité, quand même, parce qu’on va chercher… Non ?
Ça dépend. James Joyce, par exemple, il y a de nombreuses pages adressées à sa compagne Nora où effectivement, il dit qu’il aime beaucoup la sodomie et il y a beaucoup, beaucoup de passages là-dessus. En fait, les lettres sont connues pour ça, alors qu’en fait, il écrit par ailleurs des choses absolument splendides sur la religion, sur sa mère qu’il considère être une femme victime, et en fait, on en retient que les passages les plus salaces, en effet. Mais heureusement, il n’y a pas que ça.
Non, mais quand je parlais d’obscénité, c’était plus l’idée de lire des choses qui ne nous sont pas destinées, donc il y a une sorte de viol de l’intimité.
Je pense qu’à partir du moment où c’est politique, ça s’envole, quoi.
Oui, bien sûr. J’adore ça, mais vous, quand vous avez écrit votre première lettre, est-ce que vous avez réfléchi à ce qu’on pourra en penser dans 10, 15, 20 ans, quand vous aurez encore sorti quelques best-sellers et qu’il y aura des étudiants pour faire des thèses sur vos travaux ? Est-ce que vous avez envisagé ça ou pas ?
En tout cas, pour ma part, c’est vrai que tout ce que je peux être amenée à écrire…
Voyeurisme, c’est ça, pardon.
Oui, c’est toujours d’une certaine manière filtré, effectivement, par des formes de limites et de contraintes que je me fixe et que j’essaie de respecter. Et cette lettre, elle n’y échappe pas, en fait. Elle s’inscrit dans une longue liste de choses qui précèdent, et j’espère qu’il suivra aussi.
On sent qu’il y a un peu de retenue chez toi. Sur l’intimité, il y a de la retenue. Là où Aurélien s’épanche un peu plus.
Mais je pense que c’est quelque chose que Kaoutar a théorisé.
Je trouve qu’on peut tout dire dans une correspondance. Il n’y a aucune limite à l’intimité parce que le pacte littéraire est plus fort que nous et que de toute façon, ce n’est pas le vrai nous qui écrit. Et c’est là où je trouve qu’il ne faut pas se tromper. Dans l’usage que fait Kaoutar à titre professionnel en tant que chercheuse de la sociologie, je trouve qu’elle trouble beaucoup plus. Je trouve que c’est beaucoup plus intime que moi. J’ai un petit côté assez cadenassé dans le pacte littéraire. J’ai toujours bien aimé les romans pour ça. On ne peut jamais être inquiété complètement de ce qu’on a dit. On est dans cette espèce de forteresse. Ce qui m’intéresse le plus dans le travail de Kaoutar, c’est justement qu’elle fait partie de cette génération d’auteurs qui ont lu ou pratiqué la sociologie. J’ai toujours regardé comme ce n’est pas une avant-garde, ce serait débile de parler comme ça, mais comme l’une des veines les plus intéressantes de la littérature contemporaine. Elle attaque ce bastion qui s’appelle la littérature, et qui est juste une anomalie très française et qui mérite très grandement d’être fragilisée. En tout cas, qui n’a pas à perdre d’être attaquée comme ça.
Dans ton travail, qui est connu, mais aussi dans la lettre. Tu reviens là-dessus. Est-ce que je te trahis si je dis que tu ne crois plus en la fiction ?
Non, j’ai répété tellement partout, je l’ai crié sur tellement de toits que c’est très connu maintenant. C’est intéressant parce qu’Aurélien, il croit en ça. Et du coup, moi, ça me touche. Et comme je suis plutôt d’une nature sensible, il y a un moment où la position d’Aurélien me perturbe. Je me dis, est-ce qu’il y a quelque chose que je n’ai pas compris ? Est-ce qu’il y a quelque chose que j’ai manqué ? Du coup, j’y reviens à nouveau à la fois pour me convaincre moi-même de ma propre position, mais aussi pour la renforcer, mais aussi pour essayer de lui donner une assise encore un peu plus forte. Et c’est vrai, c’est juste de parler de la littérature française comme une sorte d’anomalie ou d’îlot extrêmement petit, extrêmement fragile, dans un océan de possibilités. Et la correspondance, pendant très longtemps, a été un genre littéraire important et pas à ce point dominé par le roman bourgeois et toute l’économie qui le soutient. Donc c’est vrai que sur cette question-là, moi, je vais plus à l’essentiel, je place plus au centre de mon travail la question du récit de soi, la question de la vérité, la question de l’abolition des intermédiaires, la question du personnage, la question du temps, du lieu, de l’action. Tout ça, c’est des choses qui me sont maintenant devenues assez étrangères et c’est aussi une manière de « recentrer » la question politique de manière un peu plus forte. Donc c’est vrai que la fiction, pour moi, c’est un adieu très heureux.
Quelques petites questions pour terminer, de boutique. Il y a Sorcière qui te demande, Annabelle, est-ce que les abonnés peuvent répondre par courrier au courrier la correspondance ?
Oui, avec plaisir. On appelle vraiment à ça et nous, on transmettra à Aurélien, à Kaoutar et les autres. Pour ça, il faut répondre sur l’enveloppe, il y a La Disparition et l’adresse, il suffit juste de nous envoyer une lettre.
Donc l’usine à gaz va repartir ?
Je voulais dire un truc. Au début, on a dit que c’était quand même une somme et c’est tout à fait vrai. Et je pense qu’à la fin de cette correspondance, peut-être qu’elle pourra être publiée sous forme d’ouvrage qui pourrait coûter moins de 20 euros, ce qui permettrait aux gens de pouvoir lire Kaoutar et Aurélien en payant moins et sans vivre l’expérience de recevoir la lettre au fil du temps avec le Polaroid. Mais de pouvoir les lire.
Parce qu’il y a effectivement cette question, est-ce qu’il y aura un recueil à la fin ? Il y avait aussi une question, est-ce que quelqu’un qui s’abonne maintenant va recevoir les deux premières lettres ? Parce que là, les affaires commencent, j’attends la réponse. Il y avait encore plein de questions, mais il est quand même 10h54. Question rituelle du poste à vous trois, qu’est-ce que nous avons fait pendant deux heures ?
C’est le très bref ancien étudiant à Censier qui parle. On a fait vivre l’université française un peu hors les murs, dans ce qu’elle a de plus beau. C’est bien qu’il y ait des débats intellectuels qui ne soient pas trop institutionnels, c’est encore meilleur.
Non, mais une réponse plus classique. J’ai fabriqué avec François, on a fabriqué un média indépendant épistolaire qui existe depuis quatre ans. C’est une galère quand même pas possible pour que tout ça tienne debout. Grâce à toi, tu as pu mettre la lumière sur ce travail. Heureusement qu’il existe des initiatives comme la tienne, c’est quand même super utile. C’est une respiration.
J’allais dire on a respiré.
Je dois dire qu’Annabelle a une énergie extraordinaire. Elle m’a contacté longtemps à l’avance. On m’a dit qu’on allait faire ça, on pouvait venir.
C’est très étrange ce que tu dis. J’ai l’impression de passer ma vie dans mon lit juste à regarder des films et lire des rediff. Je ne me vois pas du tout comme une fille pleine d’énergie.
Tu es la France qui travaille. Peut-être que tu ne te lèves pas.Quelques réactions du chat : Merci beaucoup. Juste une légère crainte d’être passé à côté de plein de trucs. J’aurais eu les mêmes offuscations que Davduf sur Brel.Merci à vous, merci à toutes et à tous pour cette belle interview.Et puis cette idée : rééditer des anciennes lettres. Mais si ce n’était pas votre idée de dire que la forme littéraire de la correspondance, il fallait peut-être la remettre en selle parce qu’elle a donné des choses extraordinaires.
C’est ce qu’on essaie de faire. Comme je te l’ai dit tout à l’heure, on est deux, c’est une toute petite structure. Les lettres de la Disparition, qui racontent des histoires de disparition de quartier, de lutte syndicale, c’est deux fois par mois, toutes les deux semaines. C’est des très longs papiers de journalisme littéraire très écrits d’une dizaine de pages. C’est déjà une très grosse machine. Et puis la lettre a quelque chose qui est à la fois très beau mais aussi elle enferme beaucoup. Je pense que si on fait des choses plus tard, des trucs plus punks, on pourra être moins enfermé dans le format. C’est plutôt l’inverse.Je crois qu’on va faire ces correspondances jusqu’à 2027 car c’est l’idée. Après, il y aura Alice Zeniter, Fibi Adjim, Marcos Clarke, puis après Hadrien Klent et Vidya Narine. … Adrien qui a écrit un triptyque qui s’appelle Paresse pour tous, qui raconte l’accession au pouvoir d’un économiste de type un peu Piketty qui, sa grande mesure, est de travailler que 3 jours par semaine. Et l’écrivain, c’est Raphaël Meltz. Il m’a beaucoup beaucoup influencée grâce à une revue qui s’appelait Le Tigre et qui est une petite merveille d’inventivité, d’intelligence, enfin vraiment c’est chouette. Il y a encore des archives sur le site et j’invite à aller voir un texte qui est encore disponible en PDF sur le site du Tigre et il a voulu prendre la tête du Monde. Il a 35 ans en ce moment-là, il a juste cette revue Le Tigre et il se dit après tout c’est un appel ouvert, l’appel à candidature, je pourrais le faire, pourquoi pas. Il décide de le faire et il est choisi parmi les 4 avec Fottorino, un truc improbable, il raconte tout ça, c’est très drôle.
Voilà, et c’est un bon copain, tu le salueras, il reste un Marseillais également.
Et donc il sera dans le dernier duo Hadrien Klent, Raphaël Meltz et c’est chouette parce que de manière différente, on l’a choisi parce que c’est un mec qui aime la presse indépendante, qui a créé ça, qui aime l’actualité, qui aura toujours des choses à redire, justement ça sera la troisième correspondance, alors il commence déjà à nous dire, il faudrait peut-être poser plus de questions, il a beaucoup d’idées et d’imagination.
Merci beaucoup à vous trois, c’était un vrai plaisir de converser avec vous, de vous lire et de vous dire à bientôt, d’une manière ou d’une autre.
