L’empire colonial de Bolloré : ses racines, ses opposants
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Bonjour à toutes et tous, merci d'être aussi nombreux déjà sous le chapiteau et sûrement aussi très nombreux et nombreuses à nous suivre en ligne, c’est super que ça se passe comme ça. Je me permets une mini info pour le chap, n’hésitez pas à rentrer dans le chapiteau et à dire aux gens de rentrer dans le chap, parce qu’il y a de la place devant même si tous les gradins sont déjà bien remplis. Alors, je me présente rapidement, après je présente mes invités et ensuite on discute ensemble du sujet de cette 2ᵉ table ronde du village anti-fasciste de l'événement de ce week-end, « Levons les voiles contre l’Empire Bolloré ». Pour rappel, on a les images nous aussi un peu en direct, là, eh bien, les voiles se sont bien levés contre l’Empire Bolloré ce midi. Les camarades ont réalisé toutes les actions qui étaient imaginées depuis un certain nombre de mois sur une plage pas très loin de chez Vincent, comme on l’appelle. Et voilà, et donc l’armada va continuer de se déployer et de lever les voiles contre cet empire. Sauf erreur, ce matin, la première table ronde portait sur les dimensions médiatiques de cet empire gigantesque, tentaculaire, de Bolloré. Cet après-midi, pour démarrer, on va parler des dimensions coloniales de l’Empire de Vincent. On ne peut pas l’appeler camarade, parce que ce n’est pas non plus un camarade. Et donc, je me présente, moi, c’est Quentin. Je vais faciliter la table ronde, animer la table ronde du mieux que je peux. Soyez indulgents. Mais surtout, j’ai la chance d’avoir, pour discuter de ces diverses dimensions coloniales de l’Empire de Vincent Bolloré, quatre invités(es) Je vais faire une rapide dénomination, mais après je vous laisserai éventuellement vous présenter pour un premier tour, si ça vous va. Tout de suite à ma gauche, j’ai Lawryn qui est à la fois au CA et au bureau d’Attac. Ensuite, j’ai Lola, qui est journaliste à la Revue Silence. Puis, Arthur et Mariama, qui représentent tous les deux l’association Survie. Et on est donc tous et toutes très contentes, à Levons les voiles, d’avoir Attac, Silence et Survie ici avec nous cet après-midi pour discuter de l’empire colonial de Vincent Bolloré. Je vous passe ce micro et je vous laisse resituer un petit peu plus précisément, chacun, chacune, qui vous êtes par rapport à ces organisations, ça vous va ?
Bonjour tout le monde, je vais faire rapide parce que, en fait, t’as tout dit pour ainsi dire, donc toujours Lawryn, toujours au CA et au Bureau d’Attac France et surtout merci beaucoup pour l’invitation. On est très heureux d'être avec vous toutes et tous pour cette mobilisation d’ampleur et on espère qu’il y en aura d’autres et on n’en doute pas. Et voilà, réaffirmer le soutien d’Attac France, le soutien que l’on espère sans faille, mais en tout cas, on fait tout pour.
Oui, bonjour. Moi, c’est Lola. Je suis journaliste pour la revue Silence. Alors, vu que, malheureusement, peut-être tout le monde ne connaît pas dans la salle, Silence, c’est une revue indépendante d'écologie politique et d'écologie intersectionnelle. Ça, c’est notre numéro sur l’Empire Bolloré, « Résistez à l’empire Bolloré ». C’est une revue qui existe depuis 40 ans et qui cherche à apporter une écologie, évidemment, anti-fasciste, féministe, antiraciste, et à créer le plus possible de liens avec d’autres luttes émancipatrices. Et donc voilà, on a publié en mars dernier un numéro qui s’intitule, pas « Désarmer », mais « Résister à l’empire Bolloré », justement, qui faisait écho à la campagne Désarmez Bolloré. Et c’est un numéro qui était très intéressant à faire parce que, face à cet empire médiatique, on s’est dit qu’on peut aussi coopérer entre médias indépendants pour mutualiser nos forces et nous entraider. Et du coup, j’ai eu beaucoup de plaisir à travailler sur ce dossier avec trois autres médias indépendants : Lisbeth Media, qui a été ce matin à une table ronde sur l’empire médiatique, L'Âge de Faire et La Brèche. Et on a fait ensemble une infographie qui est derrière, mais trop loin, que vous pourrez retrouver à l’accueil, avec le dossier d’ailleurs. Voilà, et moi, si je suis là, c’est pour parler d’une enquête que j’ai menée à distance, mais j’ai pu récolter tout un tas de témoignages de femmes au Cameroun, qui sont des paysannes sans terre, riveraines de monocultures de palmiers à huile, possédées par Socfin Bolloré. Et je voulais vous parler de la double peine que subissent les femmes, puisqu’en plus de la violence, elles ont des violences sexuelles et sexistes, et aussi comment elles se mobilisent et vous parler de leur détermination sur place.
Bonjour à toutes et à tous, donc moi je suis Arthur Baron, chargé de campagne et mobilisation au sein de l’association Survie, et je travaille sur les intérêts économiques de la France en Afrique.
On a une vague idée du fait que Vincent Bolloré, c’est un milliardaire qui habite dans le coin, qui a racheté l’entreprise de ses parents, OCB, etc. Parfois, ça s’arrête là et c’est un peu dommage, parce qu’il y a vraiment des ramifications assez énormes et des sources de cet empire économique, industriel qui prennent racine en Afrique. Et donc voilà, c’est important de l’avoir bien en tête, et c’est à ça que va servir cette discussion : se resituer à la fois d’où vient cet empire colonial historiquement, qu’est-ce qui s’y passe encore aujourd’hui et comment est-ce qu’un certain nombre d’organisations y résistent, qu’est-ce qui se prépare aussi, parce qu’on a tendance à croire que c’est fini, ça y est, il est rentré, il est super gentil maintenant, mais ce n’est pas le cas. Comment résister ou agir aussi depuis la France, parce que ce n’est pas parce qu’on parle d’enjeux coloniaux et de pays lointains qu’on ne peut pas agir depuis la France. Mais avant ça, peut-être Lawryn, est-ce que tu peux restituer en gros le récent fait d’armes d’Attac sur Bolloré et comment ça peut servir un peu d’entrée en matière ?
Oui, bien sûr. Le récent fait d’arme, c’est la production du rapport Bolloré qui est sorti fin avril. On y tenait beaucoup. Alors à Attac, on aime bien produire des savoirs critiques. C’est une de nos marottes. C'était une de nos façons de faire, parmi d’autres modes d’action. Et on ne l’a pas fait tout seul. On n’a évidemment pas produit tout seul ce rapport. On l’a produit avec les camarades de l’Observatoire des multinationales. Et donc maintenant on commence à le porter, parce que c’est un outil, en fait, c’est un outil qu’on a envie de porter et on a envie que vous vous en empariez, qu’on arrive à le faire vivre, parce que le problème qu’on a face à Bolloré, on commence à le dessiner ensemble et on va le dessiner ensemble, c’est que c’est immense, c’est donc un empire, c’est donc un système. Et dans ce rapport, l’idée c'était d’avoir quelque chose d’accessible tout en ayant du complexe, puisqu’on n’a pas le choix quand on aborde Bolloré. Le rapport fait 76 pages malgré tout. On a essayé de faire de l’accessible et du synthétique autant qu’on le pouvait, mais forcément on est face à une montagne colossale et tentaculaire. Et donc on a essayé de décrypter un peu ce système. Alors d’abord évidemment par des chiffres clés parce que, bon, on parle d’un financier plus que d’un industriel et on a bien tenu à insister là-dessus, parce qu’il aime à surfer sur ce mythe finistérien de l’industriel français, etc. Et donc ça, on le travaille, on le déconstruit pas mal dans le rapport. Et ensuite, évidemment, on est revenu sur l’origine de sa fortune et là, il y a du boulot. Alors évidemment, nous avons parlé de raids boursiers parce qu’il est connu pour ça, Bolloré. Ensuite, nous avons pas mal parlé de son empire médiatique et on va revenir grandement là-dessus, même si ça a été évoqué par les camarades de la table ronde précédente. Et puis, bien évidemment, ce qui va nous occuper ensemble cet après-midi, on évoque son empire colonial. Les origines, les rentes et les collusions et le monopole médiatique et politique, en définitive, qu’il arrive à avoir par cet empire colonial. Ensuite, on a évoqué la façon dont il fonctionne, comment il arrive à contrôler cet empire, parce qu’il est connu pour ça, Bolloré, avec ce système de poulies bretonnes (on en parlait tout à l’heure), donc un système de holding en boîte, si vous préférez, et son entourage, parce que c’est aussi comme ça qu’il verrouille : il a un cercle de proches qui arrivent à protéger cet empire et puis ses complices, parce qu’en plus des proches, il a énormément de complicités comme vous le savez dans les gouvernements ou même des gouvernements, que ce soit en France ou ailleurs. Voilà, et donc pour revenir en particulier sur l’empire colonial, je vais laisser la parole aux camarades de Survie, je ne sais pas si tu souhaites dire un mot.
Ouais, c’est ça, carrément. Merci Lawryn. Ouais, Arthur, le boulot que vous faites à Survie, justement avec Survie, c'était aussi de travailler dans les archives, d’aller comprendre d’où vient tout ça. Et tu as évoqué tout à l’heure la Françafrique. Est-ce que tu peux nous resituer l’origine historique de cet empire colonial de Bolloré, ailleurs qu’ici ?
Vaste tâche, hein, mais on va essayer. Non mais du coup, donc, la famille Bolloré est connue pour la papeterie, la marque OCB, le papier bible, etc. Donc c'était une petite entreprise familiale, 1822, l’arrière-grand-père de Vincent Bolloré, pour l’anecdote, a ramené de Chine un procédé pour produire du papier très fin, donc c’est sur ça qu’ils se sont spécialisés. Et en fait, cette entreprise familiale tombe un peu en décrépitude d’année en année. Et avant qu’en 1981-1982, avec son frère, Vincent Bolloré reprenne l’entreprise Bolloré, qui était détenue par son cousin, qui paraît-il était un très mauvais gestionnaire. Et en fait, Bolloré, qui a très tôt eu une aptitude pour la finance, décide de reprendre pour un franc symbolique l’entreprise Bolloré avec son frère et entouré de très bons réseaux, et notamment d’avocats fiscalistes. Donc c’est Antoine Bernheim qu’il faut absolument retenir. Parce qu’en fait, on a l’impression que Bolloré s’est fait tout seul avec son argent ou son talent. Mais en fait, il ne faut jamais oublier les réseaux qu’il a et c’est très important dans le cas de la Françafrique. Donc en fait, Antoine Bernheim qui était sur un coup, c’est-à-dire l’accaparement de SCAC. Donc SCAC, c'était la société commerciale d’affrètement et de combustibles. C’est une société d’import-export très présente en Afrique dans les ports… Donc une société typiquement coloniale et néocoloniale, c’est-à-dire basée sur le fait d’importer et exporter, et notamment des matières premières d’Afrique. Et c'était le groupe Bouygues et le groupe Delmas-Vieljeux qui voulaient récupérer la SCAC. Antoine Bernheim entend parler de ça, connaît Vincent Bolloré, parce que des réseaux mondains, parce qu’ils sont quand même dans une famille qui est implantée en Bretagne. Et de manière générale, son père Michel Bolloré avait des réseaux, que ce soit politiques avec Pompidou, ou au sein d’autres acteurs économiques. Et Bernheim et Bolloré vont monter un coup, c’est-à-dire à la place de Bouygues et de Delmas, s’emparer de la SCAC, de manière complètement imprévue. Enfin, comme tu en parlais aussi, donc avec un raid. Enfin, c'était le procédé typique de Bolloré. Et c’est comme ça que, du coup, en 1986, il s’accapare la SCAC et il rentre dans le cercle très fermé de la marine marchande. Et il met un pied, du coup, dans les réseaux néocoloniaux. Donc en fait, le tournant colonial de la famille Bolloré, c’est vraiment dans les années 80. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce n’est pas un empire colonial depuis le XVIᵉ siècle, comme certaines compagnies ont pu faire, c’est vraiment les années 1980.
Je me permets juste une petite question, ça fait deux fois que vous évoquez les raids financiers. Est-ce que tu peux redire juste, ou Lawryn, en quoi ça consiste de s’approprier une entreprise comme ça assez rapidement, on imagine en tout cas ?
C’est de monter au capital de manière un peu imprévue, en provoquant du coup un renversement des balances au conseil d’administration et en forçant du fait que l’actionnariat passe d’un côté, et du coup il devient propriétaire. Et ça, il faut avoir l’accord des banques, d’où l’intérêt d’avoir un avocat fiscaliste comme Antoine Bernheim qui permet ça. Et tout ça s’explique aussi puisque Bolloré déteste les dettes des banques. Pendant les années 90, il a eu un peu une traversée du désert et c’est pour ça qu’après les années 90, tout son empire s’est construit sur le fait d'être autosuffisant. D’où le fait de monter énormément d’holdings, de rentrer dans le capital de plein d’entreprises. Et il a un procédé assez particulier, c'était qu’il s’attaque toujours à des plus gros poissons que lui. Et il y a deux techniques : soit le plus gros poisson finit par céder, et du coup dans le cas de la SCAC ou dans d’autres cas. Soit, dans le cadre par exemple de Pathé, ou quand il a essayé TF1 aussi, le poisson est trop gros, mais ça fait tellement peur à l’actionnariat et ça fait tellement peur aux autres patrons du CAC40 qu’on finit par lui racheter ses parts avec une plus-value et en fait du coup il en sort toujours gagnant. Et ça, c’est son modèle partout. Et ça, on le retrouve. Et après la SCAC, son concurrent Delmas-Vieljeux, qui a très mal pris le fait qu’il se soit fait coiffer sur le poteau, Bolloré mettra 10 ans, mais il finira par absorber aussi Delmas, alors que c'était une entreprise historique de l’import-export et de ces relations coloniales et néocoloniales. Et ce qu’on peut dire, voilà, enfin, moi je pointe du doigt vraiment les réseaux et s’il y a bien des noms à pointer, donc là, j’ai parlé d’Antoine, mais il y a celui de Michel Roussin qui est pour moi impactant. Mariama, tu pourras compléter aussi si je ne dis pas tout, mais en gros Michel Roussin, il était directeur de cabinet de l’ancien directeur de la SDEC, qui est des services secrets français, donc de la DGSE. Quand on est directeur de cabinet, c’est qu’on est le bras droit. C’est-à-dire que le directeur de la SDEC, il ne peut pas tout faire, donc il délègue un directeur de cabinet dans l’ombre. Je vous renvoie à Alexis Kohler avec Macron, etc. C'était toujours les mêmes logiques. Donc imaginez un peu le personnage. Il était directeur de cabinet de l’ancien… oui, Alexandre de Marange, entre 1977 et 1981. Quand Mitterrand arrive, il déboute Michel Roussin. Ensuite, il a été directeur de cabinet de Jacques Chirac à la mairie de Paris. Et là aussi, si c'était son directeur, imaginez bien les logiques qu’il y a derrière, c’est-à-dire que c'était son bras droit et qu’ils faisaient des choses un peu en sous-main. Et notamment, dans le cas de la mairie de Paris, ça s’est documenté par Survie dans « Le Livre noir de Jacques Chirac » par François-Xavier Verschave, tout ce qui est détournement de fonds au niveau des HLM, des constructions, où il y avait des commissions et des rétrocommissions qui étaient envoyées au RPR, voilà, tous les réseaux passent, etc. On pourrait en parler des heures, mais ce n’est pas l’objet d’aujourd’hui. Mais du coup, Michel Roussin, pardon, oui, je reviens. Il est connu pour ce genre de pratiques et il a un réseau parce qu’il a été aussi président de l’ancêtre du MEDEF dans la branche Afrique. Donc il connaît tous les patrons des multinationales françaises en Afrique et il a des réseaux, il a des pratiques, et l’avoir dans son groupe sert à être un avantage fondamental pour Vincent Bolloré et ça explique son déploiement ensuite.
Du coup, là, ce que t'évoques, c’est une première porte d’entrée qui est la SCAC. Est-ce que tu peux situer un petit peu, et puis après Delmas, qu’est-ce qui se cache derrière ces noms d’entreprises en termes concrets d’infrastructures, d’activités économiques notamment en Afrique ? C’est quoi ? Et puis après, ça a évolué vers quoi ?
En fait, du coup, c’est la logique de la marine marchande et de l’import-export. C’est-à-dire avoir des ports, avoir les routes qui relient à ces ports, donc des chemins de fer ou des routes terrestres, enfin pour envoyer des camions, et donc d’acheminer des marchandises du continent vers l’Europe et l’Occident. Et en fait, c’est vraiment la logique coloniale, c’est que l’Afrique, depuis la colonisation, a été placée dans une économie coloniale. Donc une économie d’exportation. Donc on extrait d’Afrique les matières premières et on les envoie à l’autre bout du monde et on ne cherche rien d’autre, on ne développe pas, on fait juste de l’infrastructure logistique portuaire. Et du coup, les entreprises comme la SCAC qui sont spécialistes de ça, c’est celles qui gèrent les frais de douane et les frais de port. En sachant qu'à l'époque, et c'était peut-être toujours le cas maintenant, les frais de port étaient payés en avance. C’est-à-dire qu’une entreprise qui doit envoyer ses marchandises, elle sait qu’elles vont partir dans un mois, elle paye en avance. Du coup, c’est du cash, et donc ça veut dire qu’au niveau de la trésorerie c'était très avantageux. Quand Bolloré s’empare de la SCAC en 1986, en fait, il s’empare de la banque qu’il y a derrière et de la fiscalité que ça permet d’avoir du cash, et notamment en Afrique où, dans ces années-là et toujours aujourd’hui, il y a de la corruption, il y a toujours des contreparties. Pour avoir un port, il faut soutenir les élites locales, enfin les élites politiques locales, en contrepartie de quoi on embauche aussi des personnes au sein de ces entreprises et c’est à ça que sert la SCAC, donc ce sont des entreprises d’import-export pour faire clair. Vincent Bolloré, par exemple, prend le caoutchouc. Le caoutchouc est produit. Le camion qui transporte le caoutchouc jusqu’au train, c’est un camion Bolloré. Le train dans lequel monte le caoutchouc, c’est un train Bolloré. Le chemin de fer sur lequel le train roule, c’est un chemin de fer Bolloré. Le port dans lequel arrive le caoutchouc, c’est un port Bolloré et la grue qui emmène le caoutchouc jusqu’au bateau, c’est une grue Bolloré.
C’est une grue Bolloré. Eh bien déjà je pense que c’est un peu plus concret. Est-ce que tu peux resituer juste aussi les pays concernés ? Parce que là on comprend bien que du coup en fait il hérite, enfin il n’hérite pas du tout, il rachète sournoisement mais quasiment l’infrastructure coloniale française quoi, en tout cas des bouts. Mais on parle de quels pays exactement et de quels ports ? Et n’hésitez pas si je ne sais pas, Mariama ou Arthur, vous avez un mot à dire.
Il a réussi à récupérer tout ce qui était l’ancienne AOF, Afrique Occidentale Française. Donc, on parle de la Côte d’Ivoire, on parle du Cameroun, on parle de la Guinée, notamment pour les ports les plus rentables et on parle aussi des affaires judiciaires que Bolloré n’arrive pas à se dépatouiller en France actuellement. Mais ça, ce sera la conclusion de notre introduction.
Non mais super, je pense que tout le monde visualise mieux ce qui se cache derrière ces entreprises en termes d’activité. Moi, ce que je me représente, c’est là que je fais le lien avec l’actualité, mais Donald Trump qui se bat pour ravoir le canal de Panama, en fait, c'était tellement un goulot d'étranglement et des trucs, des goulots d'étranglement par lesquels toutes les ressources sont obligées de passer, de payer des taxes, etc. C'était pourquoi. Et donc pour une économie héritée, en tout cas qui descend d’une infrastructure coloniale, avoir les ports d’Afrique, avoir ces infrastructures logistiques, c’est être au bon endroit pour pouvoir capter un maximum d’argent et faire un maximum de fric, pour le dire clairement.
Je voulais juste ajouter un dernier truc par rapport à ce que tu viens de dire, c’est que Bolloré a profité d’un contexte particulier des années 80-90. Avec le néolibéralisme grandissant, le capitalisme mondialisé et surtout les politiques d’ajustement structurel qui ont été imposées à l’Afrique, c’est-à-dire le FMI et la Banque Mondiale, qui imposent aux pays africains endettés de se séparer de leur dette, mais c’est valable aussi pour la Grèce, c’est valable aussi, là on en parle, Bayrou, la France. Quand un pays est endetté, il y aura toujours le FMI, la Banque Mondiale qui vont lui dire : « Vends tes biens publics, donne d’abord les infrastructures, les ports à des entreprises privées. Ça va compenser ta dette, baisse les salaires » C’est exactement ce qui a été fait en Afrique et ça n’a absolument pas résorbé la dette, ça n’a absolument pas marché. C'était juste une stratégie pour que des multinationales s’emparent de nouveaux marchés à bas coût. Et c’est totalement de ça qu’a profité Bolloré. Il faut toujours l’avoir en tête, il a profité des années 90 où les pays africains ont bradé les infrastructures portuaires et les chemins de fer. Et il a profité de cette aubaine.
Très clair, merci. Peut-être que pour terminer là-dessus, je place juste une marque et je pose une question. Est-ce que du coup tout ce dont tu parles là et qui je crois s'étend, s’est étendu au-delà de l’Afrique, c’est ce qui s'éclate un temps derrière Bolloré Logistics ? Moi je me rappelle, je me souviens, dans des boîtes en stage, il y a un temps, il faut envoyer ça à tel endroit, passe par Bolloré Logistics, enfin pour n’importe où, n’importe quoi, c'était quasiment automatique quoi. Est-ce que c'était bien ça dont on parle ?
C’est exactement ce que j’avais.
Ok, très bien. Merci Arthur. Bon, donc on a l’impression qu’il y a une grosse partie de l’empire colonial, au moins qui a été de l’ordre de la logistique en Afrique. Est-ce que c’est tout ? Je ne crois pas. Il y a plein d’autres dimensions à cet empire. Et est-ce que Lola, tu peux justement nous en parler ? Tu l'évoquais déjà tout à l’heure.
Oui, bien sûr. Donc, en effet, quand Bolloré a vendu tout son empire logistique africain et ses ports et toutes les infrastructures routières et ferroviaires, il y a beaucoup de médias qui ont titré, comme on le disait, « Bolloré quitte l’Afrique », donc il y a un peu cet imaginaire-là qui est présent. Alors vous qui êtes ici, j’imagine que vous savez plus ou moins que ce n’est pas le cas, mais moi, ce dont je vais vous parler, c’est tout son empire agro-industriel. Et donc ici, on voit qu’il s’accapare l'île du Loc’h dans le Finistère. Malheureusement, ce ne sont pas les seules terres dont il s’accapare. Il s’accapare des centaines de milliers d’hectares de terres en Afrique et en Asie. Donc, je vais essayer de vous illustrer concrètement quelles conséquences ça a sur les riverains, riveraines de ces plantations, et notamment sur les femmes.Donc voilà, Bolloré, il est présent dans 10 pays d’Afrique à travers ce groupe qui s’appelle SOCFIN, d’agro-industrie, qui produit deux choses. Enfin, il cultive en fait des monocultures de palmiers à huile. Ça, c’est pour faire de l’huile de palme et de l’hévéa. C’est un arbre qui permet de faire ensuite du caoutchouc. Donc, ce sont des immenses monocultures, voilà, un système plantationnaire tout à fait aussi colonial. Et donc, il est présent notamment au Cameroun. Au total, c’est 191 000 hectares de terre qu’il possède. Donc c’est une surface tellement gigantesque que c'était difficile de se la représenter pour moi, des chiffres titanesques. Et au Cameroun, ça a commencé en 2000. En fait, les plantations, les monocultures de palmiers à huile, c'étaient dès la fin des années 1960-1968. C’est d’abord l'État camerounais qui a planté des palmiers à huile. Et c’est dans les années 2000 que l'État a privatisé cette entreprise qui s’appelait la Socapalm au groupe SOCFIN qui appartient donc à Bolloré. Bolloré possède 39 % des parts, pour vous donner un aperçu, donc c’est le deuxième actionnaire, c’est un des principaux actionnaires. Et il a été dans le conseil d’administration pendant des années, il est complètement décisionnaire sur cette multinationale. Et donc voilà, dans les années 2000, l'État a concédé 76 000 hectares de terres rien qu’au Cameroun. Donc, c’est gigantesque, quand on parle d’accaparements en France, la section de la Confédération paysanne, c'était sur 2 000 hectares, c’est déjà énorme, mais 76 000 hectares pour juste une entreprise, c’est immense. Et donc, tous ces hectares n'étaient pas exploités. Au fur et à mesure, ils ont continué, depuis une vingtaine d’années, à agrandir les plantations et donc à expulser, en gros, des paysans de leurs terres. Souvent, en tout cas, moi, j’ai lu des témoignages de paysans et paysannes expulsés sans aucune compensation, qui se retrouvent juste sans aucun moyen de subsistance.Et donc moi, ce sur quoi je voulais insister, il y aurait énormément de choses à dire sur les conséquences de la monoculture de palmier à huile, d’un point de vue de la déforestation, d’un point de vue des ravages écologiques, des pollutions que ça engendre, du point de vue de l’exploitation des travailleurs et des travailleuses. Je n’ai pas le temps de développer tout ça et j’ai choisi un angle très spécifique mais il y a aussi d’autres ravages dont je ne vais pas parler. Moi, j’ai voulu parler de la double peine qui est infligée aux femmes qui ont perdu leur terre là-bas. Puisque non seulement elles subissent la violence de l’accaparement des terres et en plus elles doivent subir des violences sexuelles et sexistes. Je vais essayer de vous expliquer ce lien. En s’agrandissant, les femmes ont perdu, comme je le disais, tout ce qui leur permettait de vivre, puisque là-bas, les riveraines des plantations, elles vivaient de la cueillette dans la forêt, à la fois pour se nourrir, mais aussi pour se soigner avec les plantes médicinales. Avec les pesticides, toutes ces plantes ont disparu en grande majorité. Elles vivaient de la pêche. Les rivières sont complètement polluées, donc il n’y a plus de poisson. Évidemment de leur agriculture et de la vente au marché de leur production, et sans terre ce n’est plus possible. Donc elles se retrouvent dans une situation vraiment de misère, alors qu’elles étaient autonomes avant. Elles se retrouvent, enfin, moi, les femmes que j’ai eues au téléphone et qui m’ont montré leur vie étaient vraiment désespérées. Je pense clairement dire ça, elles se sentaient complètement assujetties « au blanc », comme elles disent.Donc voilà, et du coup elles doivent parcourir des distances toujours plus longues pour essayer quand même de survivre. Soit d’aller cultiver des champs qui sont dans des villages voisins qui, heureusement, mettent à disposition des terres, soit de glaner en forêt les quelques produits ligneux qu’elles trouvent. Et sauf que, quand elles traversent les plantations et qu’elles sont surprises sur les plantations de Socfin-Bolloré, elles prennent des risques énormes et c’est très fréquent qu’elles se font violer ou qu’elles subissent des agressions sexuelles.J’ai un peu envie de vous partager un témoignage, mais ça peut raviver des traumas, donc je préfère prévenir si, dans la salle, des personnes veulent sortir et revenir dans 10 minutes. C’est tout à fait possible. Mais je voudrais vous mettre des noms derrière ça parce que ce sont des personnes qui sont concernées, très concrètement. Et donc là, j’en ai eu plein des témoignages, malheureusement ce n’est vraiment pas un cas isolé, mais je voulais vous parler d’Agnès, qui a 46 ans, qui vit donc à côté de la plantation, donc c'était plutôt à l’ouest du Cameroun, et qui avait traversé la plantation pour aller chercher des noix plus loin dans un village lointain et qui s’est fait surprendre par deux vigiles. Elle m’a raconté qu’ils avaient une machette à la main et ils lui ont demandé de l’argent, elle n’en avait pas, et donc à la place, ils lui demandaient un rapport sexuel. Elle a refusé et ils ont insisté, ils l’ont menacée, ils ont commencé à lever la machette. Ils lui ont dit je ne sais plus si j’ai l’exacte citation, mais ils lui ont ordonné de se déshabiller et elle a encore refusé. Donc ils ont essayé de lui taper avec la machette. Elle a réussi, je dois dire très forte, à éviter la machette et ça l’a juste blessée à la jambe. Elle a négocié pour avoir juste le temps de faire une prière. Ensuite, ils ont essayé de la tuer. Elle a réussi à esquiver le premier coup. Ils ont tenté encore. Elle a réussi à s’enfuir. Après, elle a appelé son mari, les amis du village, qui ont essayé de rechercher ces vigiles qui avaient complètement disparu. Elle a survécu. Elle a appelé la Socapalm, donc c’est la filiale camerounaise de Socfin, qui n’a mené aucune enquête, qui n’a absolument rien fait suite à ça. Et ça, c’est malheureusement fréquent. Là, elle réussit, heureusement, à s’en échapper indemne. Mais des viols qui se passent concrètement, j’ai eu plein de témoignages. En gros, les femmes de là-bas, de la plantation, elles me disent : « Soit on t’attrape, soit on te viole, soit on te met en prison et là tu dois payer des amendes énormes », parce qu’ils accusent les femmes de voler les noix de la plantation. Donc c’est de ces violences-là dont je voulais parler parce que je pense qu’elles sont assez invisibles et ça montre bien comment l’exploitation coloniale, l’exploitation de la terre et l’exploitation des corps des femmes, elles sont très clairement liées et là, en l’occurrence, c'était vraiment la même cause. Et si les femmes traversent, c’est bien parce qu’elles n’ont plus de terre et donc c’est pour ça qu’elles se retrouvent à devoir subir toutes ces violences. Voilà, il y a des rapports, je ne suis pas la seule à l’avoir dit, il y a des rapports récents. C'était un peu nouveau quand même que des rapporteurs aient pu confirmer et attester ces cas de violences, mais je vous invite si vous voulez les sources à aller voir dans la revue Silence ou sur le site. Il y a plusieurs rapports qui attestent de ça. Et en plus d'être privées de leurs moyens de subsistance, on les prive aussi, quand elles cherchent à s’organiser pour retrouver de l’autonomie malgré tout ça, on les empêche. Et donc là, on m’a raconté qu’elles étaient à travers une association. Donc c’est toujours près de la plantation des DA. Elles se sont organisées avec une association, elles avaient réussi à trouver, avec leurs maigres moyens, les moyens d’acheter un moulin collectivement. Donc un moulin pour presser les noix, pour faire de l’huile elles-mêmes. Et elles avaient acheté des noix pour pouvoir justement produire leur huile. La gendarmerie a débarqué avec la société Socapalm, donc Socfin, et leur a confisqué leur moulin et toute leur tonne de noix qu’elles avaient réussi à acheter avec leur maigre économie, tout ce qu’elles avaient réussi à avoir. Et sans aucune raison, c'était très clair que ce n'étaient pas des noix volées parce qu’elles ne ressemblent pas aux noix de la Socapalm. Elles ont porté plainte contre ça. L’affaire a été classée sans suite. Donc, on leur empêche en plus tout moyen d'être autonomes, et c’est une violence supplémentaire qu’elles subissent. Je ne voulais pas en rester là parce qu'à la fois, moi, ces témoignages, ils m’ont quand même bouleversée quand on a ces femmes, même de loin, qui te racontent ça, qui racontent que leurs filles se font violer, qu’elles aussi, que c’est complètement banal, malheureusement généralisé en tout cas là-bas. Mais j’ai été aussi assez impressionnée par leur détermination, qui est malheureusement sûrement une détermination de désespoir parce qu’elles sont quand même dans une grande misère, et leur courage. Déjà, témoigner à visage découvert avec leur nom, c’est extrêmement courageux puisque, évidemment, c’est très difficile de parler de ça. Mais aussi, elles luttent depuis des années pour se réapproprier leur terre. Donc elles ont tout essayé : les pétitions, les manifestations, les lettres aux ministres, tout ce qu’on peut imaginer comme mode d’action, jusqu’au blocage des chantiers. Depuis 2-3 ans, elles luttent. En fait, elles ont une revendication qui est très simple, qui est d’avoir un accès à un espace vital. Dans le bail, parce que Socfin au Cameroun, la Socapalm loue des terres à l'État, et il y a quand même un bail qui encadre ça, qui dit que les populations doivent avoir 250 hectares d’espace vital pour pouvoir survivre. Et ça, c’est, d’après elles, pas du tout respecté, d’après les riverains et riveraines. Et donc elles demandent juste le respect de ce bail et d’avoir accès à cet espace. Et donc là, il se trouve que tous les 30 ans, il faut renouveler les plantations de palmiers puisqu’ils ne deviennent plus assez productifs pour cette société. Donc ils ont rasé des palmiers et ils veulent en planter de nouveaux. Et elles, elles ont dit : « Bah non, ces 250 hectares que vous voulez planter, ils doivent nous revenir. Donc vous ne planterez pas ici. » Et donc elles ont essayé depuis quelques années de bloquer les chantiers, elles ont réussi à les retarder. Il y a le préfet qui a suspendu les travaux un temps mais on le sait bien ici, généralement les entreprises ne respectent pas trop ces décisions et donc ils ont continué les chantiers. Et là, en janvier, elles se sont dit : « Eh bien c’est comme ça, on va reprendre nous-mêmes nos terres », puisque on n’est clairement pas entendues. Et donc elles ont fait une action d’occupation de cet espace, elles ont remis en culture ce terrain où Socapalm voulait planter des palmiers. Elles ont commencé à planter du manioc, des bananes plantains, ce dont elles ont besoin pour subvenir à leurs besoins. Ça avait l’air super beau. Imaginez les vidéos de là-bas aussi, elles sont avec leur foulard rouge, quand elles bloquent elles sont en train de danser, elles ont aussi une force de joie malgré toute cette violence. Et évidemment, vous vous en doutez sûrement, mais elles ont subi la répression derrière et Socapalm ne les a pas laissées reprendre leur terre comme ça. Donc là, elles ont eu la police, les militaires qui sont venus, des menaces, un huissier qui a menacé la présidente de 3 ans d’emprisonnement. Et donc là, je n’ai pas réussi à avoir des nouvelles les plus récentes, mais ce qui est clair, c’est qu’elles subissent la répression de plein fouet et qu’elles n’ont pas d’argent pour payer des avocats, c’est donc très compliqué pour elles de se défendre. Mais j’ai voulu vous parler très concrètement des premières concernées, d’essayer autant que possible de transmettre leurs paroles. Faut savoir que ça s’organise à la fois au niveau local, comme je vous ai donné des exemples, mais aussi à différentes échelles. Tous ces collectifs de riverains et riveraines s’organisent aussi à l'échelle du Cameroun, à travers une association. Et ce qui est assez remarquable, c’est qu’un certain nombre de pays où il y a des plantations SOCFIN ont réussi à se mettre en lien à travers l’Alliance transnationale des riverains et riveraines des plantations Socfin-Bolloré, et depuis 2012, cette alliance lutte pour défendre leurs droits et demander notamment l’accès à cet espace vital et la fin des violences faites aux femmes, évidemment. Et donc voilà, il y a aussi des organisations françaises ou internationales qui travaillent avec cette alliance pour soutenir ces luttes, comme ReAct Transnational, dont je parle un peu dans le dossier, je pense que Survie, vous devez être aussi très en lien avec cette alliance. Et donc, je pense que Lever les Voiles ou toute autre organisation anti-fasciste qui veut aussi soutenir cette lutte-là peut prendre contact avec cette organisation. On pourra parler de modes d’action, mais là, ils cherchent, après avoir essayé de négocier avec Bolloré pendant plusieurs années sans succès, à faire pression sur les clients de Socfin pour couper les vivres à Socfin, en pensant que ça aurait sûrement un peu plus d’impact.
Merci beaucoup pour effectivement ce rapport de témoignage, etc. Merci beaucoup. Est-ce que tu peux redire le nom de l’alliance entre les différentes associations de riverains et riveraines pour que tout le monde l’ait en tête ?
L’Alliance transnationale des riverains des plantations Socfin-Bolloré et voilà, je peux vous donner les contacts, je pense qu’il y a leur contact aussi dans le dossier donc sur le site internet de Silence vous le trouvez.
C’est facile à retenir. Merci beaucoup. Donc, on est passés rapidement sur un épisode, mais ça a été un empire logistique, ça n’a pas été qu’un empire logistique, c’est aussi un empire agro-industriel depuis très longtemps. Vraiment, on retrouve toutes les dimensions possibles et imaginables des colonies, c’est super. Et il y a effectivement un espèce d'événement, je ne sais plus quand est-ce que c'était, est-ce que vous pouvez me redire quand Bolloré Logistics a été revendu ? Pour la modique somme de 5,7 milliards d’euros.
Oui, du coup c’est durant le Covid.
On n’a pas vécu le même confinement en tout cas.
Non, c’est ça, oui, parce que 5,7 milliards c'était pas mal, c'était dire qu’il était… donc Bolloré Logistics était concurrencé par des groupes que ce soit moyen-orientaux ou asiatiques dans l’import-export. Donc Bolloré, en plus des procès, parce qu’on va en reparler, mais il y a eu des procès sur des concessions portuaires qui auraient été cédées avec des soupçons de corruption, je mets du conditionnel parce que voilà, mais il y a des procédures en cours. Et on peut même dire que c’est vrai parce qu’il a avoué, c'était devant le parquet national financier, il a reconnu qu’il était coupable de corruption. Sauf que la juge lui a dit qu’il n’allait ne pas sortir comme ça et qu’elle allait demander une audience publique. Parce que c'était dans une audience privée, il comptait payer une amende de 300 000 euros et sortir comme ça en avouant. Et elle lui a dit : « Bah en fait non », et du coup elle lui propose une amende de 12 millions d’euros et une audience publique. Donc ça, on va suivre, mais concrètement il a déjà dit oui, donc il y a un truc de corruption. Et du coup, il y avait d’autres entreprises qui commençaient à s’intéresser à l’import-export en Afrique. Il a senti que le vent tournait, il a senti qu’il y avait des procès qui commençaient à monter, donc il s’est dit qu’il allait s’en débarrasser le plus vite possible et le Covid a permis de faire monter les enchères. Donc un groupe qui coûtait 3 milliards, il a réussi à le vendre 5,7 milliards. Donc ça vous montre encore une fois l’habitude qu’il a de faire des plus-values sur des choses qui valent un peu moins, et il a vendu ça au groupe MSC, donc c’est un groupe italo-suisse, dont Alexis Kohler est en lien parce que c’est le cousin de la famille MSC, et ce qui explique aussi des relations par rapport à l'Élysée très fructueuses.
Alors, ce matin, vous aviez Jean-Baptiste Rivoire, si mes souvenirs sont exacts.
Je crois qu’il était prévu mais finalement il n’est pas venu.
Alors voilà, il était prévu qu’il vienne. Il a fait une excellente vidéo dans Off Investigation qui s’appelle « L’Affaire Kohler », qui explique bien ce qu’est MSC. Donc je vous conseille d’aller la voir, elle est en accès libre. L’Affaire Kohler, qui est un must, c’est dans la série « Emmanuel Macron, un homme d’affaires à l'Élysée ? » Voilà, donc c'était le premier épisode. Donc pour en revenir à Socfin. Le deuxième actionnaire, c’est Hubert Fabri et Socfin est immatriculé au Luxembourg. Ceci explique l’impunité des poursuites contre Socfin jusqu'à ce jour, parce que le Luxembourg est un paradis fiscal au cœur de l’Europe, membre fondateur de l’Union Européenne. Donc il est très difficile d’obtenir des informations bancaires et sociétales sur Socfin. Il est très difficile d’obtenir que monsieur Fabri se présente devant la justice quand il est poursuivi, ça lui est arrivé. Donc Bolloré a toujours dit qu’il n'était pas l’actionnaire principal, donc il se défausse, alors qu’on sait que Bolloré est au conseil d’administration et qu’il donne des ordres dans son coin. Donc tout ce que vivent ces femmes, tout ce que vivent ces riverains, monsieur Bolloré est derrière. Donc levons les voiles là-dessus. Alors, en 2000, deux journalistes, Renaud Lecadre et Pascale Pascariello, ont écrit un excellent livre sur Bolloré. Je vous conseille d’essayer de le trouver, qui s’appelle « Vincent Bolloré, un capitaliste au-dessus de tout soupçon ». Qui explique bien la jeunesse de Vincent Bolloré. À l'époque, on pouvait encore écrire sur Bolloré sans qu’il vous fasse de procès. Donc, dix ans plus tard, pour « Vincent Tout-Puissant », ça a été autre chose pour Guillaume Pitron et Nicolas Vescovacci qui ont obtenu une relaxe mais ils avaient une amende démesurée. C'était quelque chose comme 700 000 euros par question et ils avaient envoyé cette question à l’Empire Bolloré, voilà, il faut le savoir. Donc nous avons, en 2000, sorti un Dossier noir, c’est la spécialité de Survie, c’est de faire des dossiers noirs chaque année sur des thèmes ou sur des sociétés. Et en 2000, le Dossier noir n° 15 avait comme titre « Bolloré : monopole, services compris, tentacule africaine ». Il est épuisé, j’en ai apporté quelques exemplaires si vous voulez le feuilleter, vous pouvez vous le passer ici, mais nous allons le remettre à jour et à disposition du public pour que les racines africaines de l’empire Bolloré soient à la disposition de tout le monde.Donc ce qu’on peut dire, c’est que Bolloré, c’est un empire financier opaque. Même son île, elle est immatriculée dans les paradis fiscaux. Donc oui, oui, il n’a pas choisi une île par hasard. Ce n’est pas pour la beauté de l'île, c’est parce que ça permet d’avoir une opacité. Donc opacité et paradis fiscaux vont de pair. Donc nous avons ramené de la littérature. Et bien sûr, notre ami d’Attac expliquera bien en conclusion ce qu’il faut retenir sur les paradis fiscaux. Il faut savoir que les transactions, toutes les cessions d’entreprises sont passées par les paradis fiscaux. Donc il est extrêmement difficile d’avoir une cartographie de Bolloré. Nous avons essayé de le faire en 2000 et depuis l’Observatoire des multinationales et Attac s’y sont pris, mais ça leur a pris beaucoup de temps. Quiconque veut essayer de cartographier l’empire Bolloré se cassera les dents parce qu’il y a les paradis fiscaux, et les paradis fiscaux avec les holdings et les sociétés-écrans, c’est fait exprès pour qu’il n’y ait pas d’informations qui remontent à la surface. Donc, Bolloré a cédé en quatre entités Vivendi, ce qui lui a permis de mettre la main sur les médias et notamment Canal Plus. Donc c’est avec de l’argent qui vient d’Afrique. Avec l’argent qui vient d’Afrique, Bolloré a créé ou acheté des médias qui instaurent un climat d’extrême droite dans le monde entier. Parce qu’il n’y a pas qu’en France qu’il a des médias. Il a des partenariats avec plusieurs pays africains. Il a une filiale, Havas, qui fait de la publicité aux chefs d'État, parce que c’est du capitalisme de connivence qui est à la base de sa fortune. Et récemment, nous avons appris qu’il va acquérir une multinationale sud-africaine, Multichoice, qui est une plateforme très demandée, qui a été très disputée. Donc nous suivons ceci parce que ce n’est pas bon signe pour la démocratie et ce n’est pas bon signe pour la liberté de la presse. Bolloré, c’est aussi et surtout les médias. Donc il y a un livre, je ne sais pas si tu peux le présenter, qui revient sur l’ascension de Bolloré dans Vivendi et tout le monde a à l’esprit la fin des Guignols de l’info. Mais ça a été beaucoup plus dur. Ça a été le licenciement de toute la rédaction qui faisait des enquêtes et notamment je pense à une enquête de 90 Minutes sur le Crédit Mutuel, qui est une des banques qui a supporté Bolloré, et pas n’importe quelle banque. Elle l’a aidé dans une guerre civile. Et tu veux en parler, Arthur ? Le Congo, la région des Grands Lacs, donc il y a eu beaucoup d’exactions et beaucoup de prédation dans cette région des Grands Lacs et Bolloré a fait partie des acteurs principaux de cette guerre. Nous avons apporté le dossier noir qui s’y réfère, « L’Envers de la dette », que vous pouvez consulter. Et il n’est pas épuisé, vous pourrez l’acquérir sans problème. Donc, Bolloré, c’est un prédateur de la presse, mais ça a été un prédateur pour l’Afrique et il a du sang sur les mains. Et on remercie les organisateurs de ces journées de nous permettre de le dire et de vous présenter cette réalité sombre de la face de M. Bolloré.Merci beaucoup.
Effectivement, tout est dit, c’est quelque chose d’opaque, donc il faut lever les voiles, il faut en parler, il faut le visibiliser, c’est ce qu’on essaie de faire là aujourd’hui. Est-ce que Arthur, tu veux revenir un peu plus en détail sur les nouveaux enjeux futurs ? On a évoqué le Multichoice, mais je ne sais pas si tout le monde veut dire quelque chose, etc. Ou est-ce que tu veux préciser plutôt des enjeux, je ne sais pas, de mainmise financière sur des locaux ? Aujourd’hui, ça donne quoi Bolloré en Afrique, maintenant que, certes, Bolloré Logistics n’est plus là mais les exploitations tournent encore via la SOCFIN et, par ailleurs, ce qui se passe en France sur les médias ne se passe pas qu’en France. C’est dans la logique de ce que j’ai expliqué tout à l’heure sur le fait qu’il s’autofinance, qu’il ne veut plus faire appel à des banques extérieures. Il crée des holdings pour être autosuffisant dans son entreprise de destruction, on pourrait dire. Et du coup, là, c’est exactement ce qui s’est passé avec la vente de MSC. Comme il s’est fait 5,7 milliards, ces 5,7 milliards vont lui servir à acquérir de nouvelles choses et dans de nouveaux secteurs, parce que ce qu’on n’a peut-être pas dit, c’est que ce n’est pas un industriel comme les autres, il ne s’intéresse pas à une entreprise par rapport au produit qu’elle fait. En fait, ça peut être n’importe quoi. Enfin, là, il s’est intéressé au caoutchouc, il s’est intéressé au tabac, il a intéressé sa famille sur le papier. Après, l’import-export. Mais lui, ce n’est pas ça qui l’intéresse. C’est plutôt grossir de plus en plus, peu importe quel sera le produit. Et là, sa nouvelle acquisition, ce sont les médias. Et pourquoi les médias ? C’est parce que ça permet d’avoir de l’influence dans les réseaux politiques et économiques et de grossir encore plus. Je pense qu’il a compris cette manne de propagande. Et dans le cas de l’Afrique, donc là on a dit oui, Bolloré est parti d’Afrique, il a vendu Bolloré Logistics, mais en fait pas du tout parce que, comme l’a rappelé Mariama, Canal Plus est déjà implanté en Afrique, c’est la première chaîne francophone payante d’Afrique. Et là, il a essayé de s’accaparer, et ça a été acté il y a deux jours, enfin en tout cas la première étape de l’acquisition, c'était Multichoice, qui est une entreprise sud-africaine. Et s’il arrive à mettre la main dessus, il aurait 50 millions de personnes abonnées dans le monde, et du coup, dont une grande partie en Afrique. Et c’est plutôt dans le domaine du divertissement jusqu'à présent, donc les séries, films, etc. Il a aussi des cinémas, des salles de concert en Afrique. Mais qui nous dit qu’il ne va pas faire comme en France, une fois qu’il passe par Canal Plus, et après il va aller sur des médias d’opinion et il va diffuser ses doctrines d’extrême droite, et ça va être pareil, à mon avis et à l’avis de toutes les personnes qui analysent ça, avec ce qu’il est en train de faire en Afrique.
Merci beaucoup pour cette précision aussi sur les enjeux, du coup, pas que français, sur la dimension médiatique et coloniale, et comme tu le disais très justement Mariama, qu’est-ce que ça veut dire qu’une montée des idées de Vincent Bolloré au travers des médias africains ? Enfin je veux dire, qui le possède en Afrique ? Voilà, moi-même je ne sais même pas ce que ça peut vouloir dire, mais ça ne présage rien de bon je pense. Je me dis qu’on commence à être à une petite heure de discussion et on avait un dernier sujet qu’on voulait ouvrir ensemble, si ça vous va, qu’on passe là-dessus. C’est : quels sont, depuis la France, entre guillemets, les différents leviers d’action, de mobilisation, de je ne sais quoi, qu’on a face à tout ce que vous venez de nous décrire ? Qui peut nous paraître insaisissable, qui peut paraître ô combien détestable, horrible. Est-ce qu’on peut agir concrètement ? Et si oui, par quel divers levier ? Je ne sais pas si on revient sur la restitution pour l’Afrique d’abord ou si, est-ce que Lawryn, tu veux ouvrir ce panel ? Mariama ?
Trop de politesse. Pardon, on s’organise. Justement, il s’agit d’organisation. Avec les camarades, on pourrait vite se laisser aller au désespoir quand on s’attaque à un tel empire. Mais en fait, pas du tout. D’abord, la première chose, c’est ce qu’on a et ce qu’on aura demain : c’est les alliances. On avait envie de revenir sur ça, sur les cadres d’alliances. En fait, notre responsabilité est évidemment collective et donc il faut renforcer les alliances qu’on a et les organisations existantes, alors celles ici présentes bien entendu mais bien d’autres encore. Et donc comment on les renforce ? Bah tout simplement, on a des exemples de mobilisation que vous avez sûrement vécus ici, parce qu’a priori, je suppose qu’on parle à des convaincus, des exemples de mobilisation qui permettent de déployer une diversité tactique, un consensus d’action large. Et à Attac, on pense qu’il faut aller absolument vers ça, parce que quand on s’attaque à un empire, à un empire tel que celui de Bolloré ou les autres (on pourrait parler de Niel, Drahi), je pense que les camarades en ont parlé ce matin. Et quand on s’attaque aussi à des empires qui vont sur le terrain des idées, sur le champ de la bataille culturelle, de l’hégémonie culturelle, on n’a pas le choix d’aller déployer une diversité tactique. Si on ne s’attaquait que par un seul angle, par un angle juridique (on reviendra tout à l’heure sur l’angle juridique qui est évidemment primordial), si on s’attaque seulement par des plaidoyers, des pétitions, etc., on ne va pas y arriver. Et si on commence à réduire aussi les tactiques des uns et des autres, on n’y arrivera pas non plus. Donc il s’agit de se renforcer collectivement. Alors des cadres, on en a vu, il y en a plein qui existaient déjà, on en a vu fleurir plein depuis juin. Évidemment, avec la situation qu’on a vécue en France au moment des législatives, on peut se féliciter de la multiplication de ces cadres. On en parlait aussi tout à l’heure, ça nous questionne évidemment, ça nous inquiète aussi parce qu’il y a le risque de l'épuisement et de l'éparpillement, donc il faut se renforcer. Il faut aussi se questionner collectivement sur les stratégies qu’on a à long terme, et sur est-ce que les cadres ne peuvent pas se regrouper finalement ? Tout à l’heure, tu évoquais « Que faire », que je maîtrise moins, donc je ne vais pas revenir dessus. Il y a les cadres Territoires en résistance. À Attac, on suit de près l’Observatoire national de l’extrême droite. Enfin bon, on pourrait aussi développer là-dessus pendant des heures. Évidemment, un angle d’attaque est essentiel. Là, on a beaucoup parlé de l’Afrique, évidemment. Et c’est normal, il faut qu’on aille du local à l’international. En fait, il faut que l’on se déploie d’ici jusqu'à là-bas. Une bonne tactique, c’est la remontée de filières. La remontée de filières, c’est justement commencer par faire ce qu’on fait déjà : se former, analyser, produire des savoirs critiques, visibiliser ça. Et ensuite, une fois qu’on a fait ça, c’est déjà un boulot immense qui, en plus, doit être sans cesse renouvelé. Et ça, c’est aussi une responsabilité collective. C’est une veille qu’on doit assumer ensemble, parce qu’en fait on s'épuise aussi, tu le disais tout à l’heure, ça nous demande beaucoup de temps à nos organisations. Une fois qu’on a fait ça, on peut mieux se déployer avec les camarades sur place. Alors Attac, avec beaucoup de Survie d’ailleurs, on le fait sur les questions d’extractivisme, beaucoup, tout récemment, et ça dure encore malheureusement, on était sur des questions au Maroc par exemple, sur les mines de Bou Azzer, c’est ce qui me vient directement à l’esprit. Évidemment en Tunisie, dans pas longtemps, on en parlait aussi tout à l’heure, on va accueillir une délégation du 13 au 16 juin de camarades tunisiens et tunisiennes qui vont parler de néocolonialisme vert, et on est encore une fois en plein cœur du sujet, tout étant assez intimement lié. Voilà, alors évidemment sur place aussi ça passe par la défense des services publics, ou quand il n’y en a déjà plus (parce que c’est le cas malheureusement), à la reconstruction, la construction de services publics de compensation. L’un n’empêchant pas l’autre, on peut défendre, selon le logiciel politique qu’on a, on peut défendre les services publics et construire des alternatives. Et on verra après, pour le reste, parce qu’on est à un seuil tellement critique en fait que je pense qu’on ne peut pas se permettre de faire forcément des choix à ce niveau-là. J’aime bien le slogan « On s’engueule plus tard ». Voilà ce que je voulais dire en premier lieu. Et puis, en fait, les modes d’action. Je pense que vous les avez en tête et vous les vivez, ne serait-ce qu’aujourd’hui. Et je vais laisser la parole après aux camarades. J’ai dit production de savoir. Là, on a des camarades pour qui évidemment j’ai une pensée, qui sont sur le terrain. Ce qui est une manière évidemment de faire de la désobéissance civile, mais de visibiliser, d’aller inquiéter. Bon voilà, il faut qu’on se déploie sur tous les champs d’action qu’on peut avoir et surtout, surtout, qu’il ne se laisse pas invisibiliser.Donc évidemment, je n’ai pas parlé de l’angle médiatique, mais on l’a plus ou moins déjà abordé. À soutenir, les médias indépendants qui en ont grand besoin, les Assos. J’ai évoqué ce terrain, mais en fait, il déploie une vraie stratégie, c’est quelque chose qu’on aborde dans le rapport. C’est qu’en fait, souvent, on pense qu’ils sont en concurrence. En réalité, ils ne le sont pas tant que ça. En réalité, ils arrivent assez bien à se compléter et à être alliés quand ça les arrange. Et ce terrain arrive à aller sur un autre terrain, et d’ailleurs en collusion avec Bolloré, puisqu’ils se sont rencontrés. Il y a eu aussi, vous savez, le moment Ciotti en juin. Et lui, il arrive à aller sur le terrain associatif culturel aussi, ce qui complète malheureusement pour nous fort bien avec l’attaque médiatique et le monopole médiatique de Bolloré. Bon, je m’arrête là et je vous laisse la parole.
Je me pose juste une mini question. Juste parce que même pour moi, entre guillemets, alors qu’on a préparé la table ronde, c’est un peu aussi, j’allais dire opaque mais on va dire obscur, la remontée de filière, concrètement, est-ce que tu peux expliquer en quoi ça consiste, quand tu dis que justement ça vous permet de créer des liens avec le terrain, etc. ? Concrètement, le travail c’est quoi ?
Alors, à Attac, on a la chance d'être, vous verrez pourquoi je parle là-dessus, parce qu’en fait on est une orga inter-orga, en fait, on en parlait tout à l’heure. Survie est membre fondateur d’Attac parmi plein d’autres orgas, donc en fait on a des Assos, on a des collectifs, on a des syndicats, et voilà pourquoi je reviens dessus, et pourquoi c’est essentiel d’avoir des alliances. Parce qu’en fait, évidemment que quand on parle de ce genre d’empire, il faut parler conditions de travail, là par exemple dans les plantations, dans les… Quand on parle d’hévéa, de caoutchouc, le Complément d’enquête dont tu parlais, que j’ai vu, est sinistre. Il date, mais il est toujours malheureusement d’actualité. Et en fait, quand on parle remontée de filières, tout simplement, on va pouvoir aller, par exemple, contacter les camarades syndicalistes qui sont encore présents malgré la répression féroce qui est là-bas, et donc aller pouvoir, par les conditions de travail, jouer ensemble sur les axes juridiques, les moyens de lutte juridique qu’on a de part et d’autre. Parce qu’en fait, pour prendre un exemple précis, par exemple, je parlais des mines de Bou Azzer tout à l’heure, qui se trouvent donc au Maroc. En fait, ils arrivent à fonctionner par des mécanismes assez obscurs, opaques toujours, avec des sous-traitants. Mais en réalité, les mines de Bou Azzer, c’est BMW-Renault. Donc en fait, on voit vite que quand on détricote un fil comme ça, on peut à la fois aller cibler chez nous BMW-Renault, visibiliser les liens. Aller par les conditions de travail, chez nous évidemment aussi et aussi là-bas, et donc aller cibler les failles juridiques, parce qu’en fait c’est ce qu’ils font, ils contournent tout le temps, eux ils le font très bien, ils contournent tout le temps par des niches fiscales, par des implantations diverses et variées, les cadres juridiques de nos pays, et donc il faut qu’on fasse la même chose, en fait, il faut qu’on s’empare des cadres juridiques différents.
Très bien, merci beaucoup. Ouais, j’allais dire, il y a effectivement un exemple concret, je ne sais pas si c’est de ça dont tu veux parler, Mariama, justement.
Donc on a une revue mensuelle, Billets d’Afrique, tu peux me présenter au public le numéro de ce mois-ci, le voilà, il est là, ce n’est pas grave, il a gribouillé dessus, ce n’est pas grave, c’est son brouillon, et dedans nous avons répertorié une action d’ONG africaine contre M. Bolloré, donc il va en parler. Il ne faut pas que je monopolise la parole trop souvent, j’ai trop tendance.
Merci beaucoup. Du coup, je ne sais pas si tu voulais introduire… Vas-y, je t’en prie. Je vais vous lire les revendications. C’est le collectif Restitution Afrique, qui regroupe 11 associations au Togo, en Guinée, au Ghana, en Côte d’Ivoire et au Cameroun. Ils accusent Bolloré de recel et de blanchiment d’actifs à propos des concessions portuaires (ce que je parlais tout à l’heure), acquises de manière illicite en Afrique de l’Ouest. Je vais lire le passage. Le succès du groupe Bolloré a été largement attribué à des stratégies d’influence délibérées et à l'établissement de liens étroits et assumés avec les élites politiques et économiques locales. Vincent Bolloré entretient des relations étroites avec de nombreux responsables politiques africains et des proches du cercle du pouvoir. Et c’est ça qui est dénoncé, c’est-à-dire que dans les appels d’offres, l’appel à projets, de manière totalement biaisée, Bolloré a obtenu les concessions portuaires, alors que ce n'était pas lui qui avait la meilleure offre. Dans le livre « Vincent Tout-Puissant », c’est recensé qu'à l'époque de Sarkozy, Nicolas Sarkozy président (je ne refais pas tout le passif, mais ils sont très amis depuis longtemps). L'épisode du yacht et Antoine Bernheim, dont je parlais tout à l’heure, donc c’est celui qui a permis à Bolloré de devenir ce qu’il est aujourd’hui, mais c’est aussi celui qui a permis à Sarkozy de devenir ce qu’il est aujourd’hui. Donc je veux dire, cet homme-là, il a de grandes responsabilités dans l'état de la France actuelle, mais c’est un homme de l’ombre. Et du coup, Sarkozy, mais même Hollande aussi, donc la pseudo-gauche, a aidé Bolloré dans certaines concessions. Et les 11 associations estiment que c’est, du coup, au détriment des populations africaines et mettent Bolloré devant le tribunal. Donc on va suivre cette action et on va tout faire pour que ça aboutisse. Et si je reviens sur le sujet, parce que c’est un peu déprimant de parler de Bolloré, de parler d’extrême droite, CNews, etc. Mais il ne faut pas oublier que le NFP est arrivé en tête aux dernières législatives, même si le président de la République n’a pas tenu compte du résultat, mais le NFP est arrivé en tête. Donc il existe une gauche dans ce pays, cependant il faut décoloniser cette gauche, il faut décoloniser le narratif à gauche parce qu’il y a, y compris dans les organisations politiques et partisanes de gauche, il y a ce narratif de la France comme puissance, « la France doit être présente sur plusieurs continents », « la francophonie est un outil de la diplomatie ». Tout cela, c’est peut-être vrai, mais à renégocier et surtout en prenant en compte des relations égalitaires parce que jusqu'à présent les indépendances des années 60 n'étaient pas des vraies indépendances. Les pays africains sont toujours des pays postcoloniaux et c’est ce que j’expliquais avec l'économie coloniale de l’exportation. Donc rien n’est fait.Et l’aide au développement, donc c’est dans les années 80, les pays occidentaux se sont dit : « Tiens, on va faire de l’aide au développement. » Mais en fait, l’aide au développement sert à développer des infrastructures qui servent aux pays occidentaux. Quand on développe un aéroport, quand on développe un port, ce n’est pas pour que les populations locales s’en emparent, c’est parce que ça va nous permettre de faire du meilleur commerce. Donc en fait c’est complètement détourner cette aide au développement et ça il faut l’avoir en tête quand il y a des discours de gauche sur « on va aider l’Afrique », « on va aider l’Afrique à se développer ». Aider l’Afrique à se développer dans un monde capitaliste, ce n’est pas l’aider, c’est continuer à faire du profit sur son dos. Et ça, il faut vraiment l’avoir en tête dans les orgas à gauche et donc, voilà, c’est sensibiliser et partager ces infos.
L’aide au développement, ce sont nos impôts, il ne faut pas l’oublier, et je voulais dire que M. Bolloré, c’est l’arbre qui cache la forêt. Toutes les compagnies qui font partie du CAC 40 ont des racines coloniales en Afrique. Donc sans l’Afrique, il n’y a pas de développement en France. Sans pillage de l’Afrique, il n’y a pas de développement en France. Plus largement, il faut s’attaquer au CAC 40 et il faut s’attacher aux racines coloniales du CAC 40.
Je peux tenter une mini transition, ça te va ?
C'était juste sur les pistes d’action, parce que c’est très concret et c'étaient des choses qui ont été faites récemment, notamment, j’ai déjà parlé de ce sujet de Socfin, présenté mon enquête en janvier dernier à un lancement de la campagne « Désarmez Bolloré » au Soulèvement de la Terre, pour donner des choses. Parce que voilà, je suis complètement d’accord, ça paraît gigantesque, ça paraît très loin, ça paraît difficile de savoir concrètement, de se sentir puissants et d’avoir une capacité d’agir là-dessus. Mais très concrètement, moi, quand j’ai demandé aux femmes riveraines des plantations, qu’est-ce qu’on peut faire ? Elles m’ont dit deux choses : c’est financier, en fait, elles n’ont pas d’une, et pour le combat, que ce soit pour s’organiser, organiser des rencontres au niveau national, local, régional, international, c’est de la logistique, vous le savez bien, on le sait bien. Et donc à la fois ça et à la fois pour la défense juridique de se payer des avocats. Quand elles se font confisquer leurs noix et leurs moulins, quand elles se font attaquer et qu’on met une pression financière parce qu’elles reprennent leurs terres, elles ont besoin d’avocats. Donc c’est pour ça qu’elles ont besoin d’argent. Et les Soulèvements de la Terre, en janvier dernier, c'était le Soulèvement de la Terre Île-de-France, ont décidé spontanément, ce n’est pas forcément à vous de le faire ici, mais de donner une partie de leurs bénéfices de la soirée pour cet orga, ce collectif de femmes riveraines. Donc ça, c’est un moyen : organiser des soirées de soutien. Je pense que n’importe qui peut le faire à côté de chez soi, dans un bar, dans n’importe quel lieu. Et évidemment, soutenir les Assos comme Survie, comme React Transnational, qui permettent, qui soutiennent ces combats-là. Et le deuxième aspect, c’est d’en parler et d’en parler haut et fort. Donc là, on est en train de le faire. Mais pour moi, en parler haut et fort, ce n’est pas qu’en table ronde. C’est afficher ça, en fait, partout dans nos mobilisations. Là, pour moi, il y a un lien qui est très clair entre l’accaparement des terres, que ce soit au Cameroun, au Liberia, en Sierra Leone et dans tant d’autres pays par SOCFIN et l’accaparement de cette île au Finistère. Et donc, en fait, pour moi, si ce lien n’est pas montré, visiblement, ce week-end, on passe vraiment à côté de quelque chose. Donc, je pense qu’il y a des milliards de manières d’imaginer ça. Je ne sais pas si demain il y aura une manifestation ou pas, mais en fait, des slogans, des messages écrits, lancés, ça peut prendre plein de formes différentes. Et pour ça, il y a la proposition. Apparemment, il y a une prise de parole à 19 h ce soir, qu’on puisse au moins, évidemment, pas renverser l’empire Bolloré comme ça, mais apporter de la force aux femmes qui résistent là-bas et aux riverains aussi, parce que les hommes subissent, bien sûr, aussi toute cette violence-là. Leur apporter un soutien en donnant un message très simple qui est « No Euro Planting », qui est leur slogan là-bas. Donc évidemment on peut cacher les visages, tout ça, mais je vous invite à venir à 19 h faire une petite vidéo juste d’un message qu’on pourra leur transmettre.
Merci beaucoup, ce n'était pas une transition finalement, c'était une synthèse et ça boucle parfaitement. J’ai l’impression que ce dont on a beaucoup parlé, c’est de s’organiser collectivement là-bas, ici, et ensuite de s’entraider et de garder ces liens de solidarité, que ce soit financiers, médiatiques, d’informations critiques, etc. Et il y a un exemple finalement que je trouve assez inspirant, c’est ces femmes qui luttent là-bas, occupent les terres, etc., comme, entre guillemets, nous, on le fait ici, qui s’organisent ensuite à l'échelle nationale pour avoir des associations de riverains, riveraines, puis entre pays pour avoir des transnationales associations de riverains, riveraines. J’ai l’impression que c’est aussi finalement la voie qui nous est montrée assez facile et c'était des choses évidemment auxquelles on essaie de contribuer ici et ailleurs. Je voulais redire un minimum sur le collectif « Que faire ». C’est un collectif qui s’est monté très hétéroclite, auquel ont été invités notamment Les Soulèvements de la Terre, et c’est pour ça qu’on en a entendu parler, mais plein d’autres organes et collectifs, partis de gauche et d’extrême-gauche. « Que faire face à la montée de l’extrême droite » suite au résultat des élections. Ils ont ensuite organisé une espèce de grand événement à Pantin qui s’est appelé « L’Alliance des bourgs et des tours, CHICHE ». Et à cette occasion, il y a un certain nombre d’appels qui ont été passés à se réapproprier, entre guillemets, les discours localistes, régionalistes, nationalistes et internationalistes évidemment, à ne pas laisser tout ça partir à l’extrême droite et à faire alliance, encore une fois. C’est un certain nombre d’organisations avec qui on travaille à faire alliance, que ce soit dans le cadre de la future campagne ou de la prochaine campagne, « Guerre à la guerre », pour se battre contre le militarisme et le business de l’armement en France et ailleurs. Petit rendez-vous donné, les 20, 21, 22 juin au Bourget, si jamais vous ne savez pas quoi faire. Et l’autre rendez-vous auquel je pense, dans ce sens-là, de ces alliances entre, on va dire, mouvements décoloniaux, et autres orgas qui se sentent peut-être pas directement concernés, mais qui peuvent très bien s’entraider et faire alliance. C’est donc la suite de « Que faire », ça s’appelle « Faire bloc, faire peuple ». Sous-tendu, on a trouvé la solution. Par la réponse, une des réponses bien sûr, mais voilà, c’est un appel qui ne va pas tarder à sortir, qui est pour le 16 novembre 2025, fêter deux anniversaires, l’anniversaire des émeutes de banlieue de 2005 et l’anniversaire des Gilets jaunes. Ce n’est pas les mêmes années évidemment, mais ça tombe à peu près le même jour et donc c’est à des rassemblements partout en France pour faire bloc, faire peuple, ensemble, tout entendu, toute couleur, toute identité, tout mouvement, mais pour résister en fait à cette extrême droite grandissante et aux milliardaires, divers et variés, qui la soutiennent.Je crois qu’on peut en dire, sauf si vous avez un dernier mot à dire les unes, les uns, mais après on peut évidemment discuter pendant un petit temps. Il nous reste au moins une demi-heure sauf erreur avec vous le public. Est-ce que ça vous va qu’on conclue là-dessus, tous les quatre ? Merci beaucoup et déjà encore merci à vous. Ce que je propose pour les questions, si c’est possible, c’est qu’on puisse faire tourner le micro qui n’a pas de câble. Si quelqu’un peut bien faire ça, et je ne sais pas si côté régie ça fonctionne, c’est ce que vous avez fait ce matin. Est-ce qu’il y a des questions dans le public sur tout ça ? Profitez de ce superbe panel. C’est toujours la première qui est un peu difficile à lancer. Ah super ! C’est une question ou vas-tu te charger de passer le micro ? Ok, c’est déjà super. Merci beaucoup. Ouais, il y en a une. Si ça vous va, on peut essayer d’alterner si besoin homme-femme, femme-homme. C'était au fond là, pardon.
C’est une aventure.
Je ne sais pas si j'étais la première. Ma question, ce qui m’a interpellée, c’est : est-ce qu’il cherche à faire en rachetant des médias en Afrique du Sud par exemple ? Quelle partie de la population il veut cibler, est-ce que c’est les Afrikaners ? S’il veut diffuser des idées là-bas, quel genre d’idées il veut diffuser ?
Oui, je me suis peut-être mal exprimé, Multichoice c’est une entreprise sud-africaine mais qui est présente dans toute l’Afrique et notamment dans l’Afrique anglophone et lusophone. Et en fait, il y a une carte qui a été faite qui montre la présence de Canal Plus en Afrique, et en fait Bolloré est présent en Afrique francophone, donc dans les anciennes colonies françaises, et Multichoice est présente dans les anciennes colonies anglaises et portugaises. Et du coup, s’il arrive à accaparer… En fait, les deux cartes se complètent totalement quand on voit les présences, d’où le fait qu’il veut s’accaparer cette entreprise. Et le but, ce n’est pas uniquement en Afrique du Sud, mais c’est partout en Afrique. Là, c’est uniquement concentré sur le divertissement, mais des papiers qu’on lit à droite à gauche, il y a vraiment cette logique : s’il fait exactement ce qu’il a fait en France, ça veut dire qu’il va conforter les régimes dictatoriaux en Afrique et qu’il va conforter la présence française. Donc modifier le narratif en disant les bienfaits du colonialisme, en fait « l’Occident, regardez, ils ont apporté des choses dans nos pays » Parce que les élites qui dirigent aujourd’hui l’Afrique, ce sont des élites cooptées et choisies par la France. Il y a des exemples multiples, Survie recense ça depuis les années 80, typiquement Omar Bongo, Paul Biya qui sont les amis des présidents et qui ont été placés là par la France. La France n’aime pas les coups d'État en Afrique quand ça va à l’encontre de ses intérêts, mais quand c’est pour ses intérêts, elle les soutient, c’est documenté. Et voilà, la crainte, c’est qu’il transforme, comme il l’a fait avec Canal+, une soi-disant plateforme de streaming, de divertissement, et qu’ensuite, il s’accapare plein de médias en Afrique et qu’il continue à soutenir ses régimes dictatoriaux.
Est-ce que ça répond bien à la question ? Super, merci. Alors peut-être ne vous levez pas la main parce qu’on ne voit pas grand-chose avec les spots. Ah super, pardon.
Oui, moi je voudrais savoir, est-ce que vous pensez que Bolloré, il est sollicité par le gouvernement français dès lors qu’il y a une décision à prendre pour un des pays d’Afrique ?
En tout cas, j’ai l’impression que Bolloré est plus à l’aise là-bas que notre gouvernement aujourd’hui.
Du coup je monopolise la parole, mais dans les diverses enquêtes qui ont été faites, c’est ça qui est hyper intéressant, c'était que s’il était que présent au sein des élites politiques africaines et politiques et économiques africaines, il aurait de l’influence mais un peu diluée, et s’il était présent qu’au sein des élites politiques et économiques françaises, inversement, et en fait ce qui est frappant avec Bolloré, c’est qu’il est présent dans les deux, et du coup il arrive à faire jouer ces relations tout en dépendant du contexte. Et est-ce qu’il sert d’intermédiaire, enfin, pour le moment, c’est ce qui était marqué dans le livre, où des gens disaient, « Ah ben Nicolas Sarkozy va se servir de Bolloré. » Et un cadre de Bolloré a répondu, « Non, non. C’est Bolloré qui se sert de Sarkozy. » Parce qu’en fait, tout ce qu’ils font derrière, et notamment dans les concessions portuaires, ça a été documenté que, et c'était frappant, entre deux présidents, deux chefs d'État, autour de la table, alors qu’ils n’ont qu’une heure des fois pour se parler en tête à tête, va être présent pendant plus de 30 minutes, le cas de Bolloré, parce qu’il veut avoir un port dans ce pays-là. Et ça, ça a été documenté et c’est frappant, c’est-à-dire qu’il a une présence folle dans la diplomatie française parce qu’aujourd’hui, la diplomatie française est mise au service des affaires des personnes comme Bolloré.
Juste très brièvement, ce que tu dis, c’est très concret, parce que t’as mentionné Sarkozy, mais ça me fait penser aussi à Hollande et Paul Biya, bon, à Alpha Condé, etc. Enfin, à chaque fois, il arrive effectivement à imposer, à influencer ces dossiers. Et en fait, de mémoire, Bolloré, c’est une implantation dans 80-90 pays, au moins, de manière hyper visible, concrète, et donc forcément qu’il a une influence énorme sur la diplomatie. Et des liens directs avec les ambassades, et ça a bien finalisé le tableau que tu décrivais.
Ça répond à la question. Très bien, merci. Est-ce qu’il y a une autre question que je n’ai pas vue qui est quelque part dans la salle ? Moi j’ai une question sur l’Asie. Ben oui c’est vrai. Je vais me faire le relais parce que tu n’es pas dans le micro. On a beaucoup parlé de l’Afrique mais est-ce que vous avez des informations sur la présence de l’empire Bolloré ? Évidemment pas qu’en Afrique non plus.
Alors il faut savoir qu’en Asie, c’est SOCFIN qui détient les plantations sur lesquelles sont implantés les hévéas, qui permettent d’avoir le caoutchouc, et les pratiques qu’il y a en Afrique sont les mêmes en Asie. Les riverains des plantations en Asie sont partie civile dans les procès contre Bolloré ici à Paris. Il faudrait que je me rappelle exactement les pays, mais l’Asie est représentée dans les plaintes.
Oui, je voulais juste rajouter sur cette question-là, Michel Roussin dont je parlais tout à l’heure, il a été implanté en Birmanie et au moment où il y avait les juntes militaires. Et en fait c’est très pratique pour une multinationale comme Bolloré d’aller dans un pays où il n’y a pas de droits sociaux, où il n’y a pas le droit du travail, pour continuer à faire des massacres et de l’exploitation de masse. Et voilà, si on peut trouver le fil conducteur de Bolloré, c’est là où il y a des dictatures, que ce soit en Afrique ou en Asie, on peut être sûr qu’il n’est pas très loin.
D’ailleurs il y a un excellent chapitre dans « Noir Chirac » qui s’appelle « Michel Roussin de Dabidji à Conakry via Rangoon ». Donc il est partout, Michel Roussin, et notamment il a aidé Bolloré et Total en Birmanie. C’est pour ça qu'à un moment donné, François-Xavier Verschave, le défunt président de Survie, avait intégré les informations de la Birmanie, parce qu’on ne dit pas Myanmar, on dit Birmanie, on soutient le peuple birman, dans la rubrique France-Afrique, parce que c'étaient les mêmes réseaux et c'étaient les mêmes personnes qui étaient en Afrique, dont Michel Roussin était un exemple type, le fil conducteur.
Sur l’association Survie, du coup, on lutte contre le colonialisme partout dans le monde, mais l’association est spécifique sur l’Afrique et il y a déjà suffisamment de recherche et de choses à faire, mais on est en soutien avec toutes les autres associations qui dénoncent le colonialisme partout dans le monde et y compris en Asie, et il y aura des associations peut-être plus spécifiques, c’est pour ça qu’on n’est peut-être pas très précis sur l’Asie
Au risque de dire une bêtise, il y a une lutte en cours sur le même schéma que ce que tu décrivais, une lutte de paysans birmans, il me semble qu’ils ont commencé une action juridique, mais qui a été déboutée malheureusement, mais en tout cas la lutte dure toujours.
Alors, il faut savoir que quand une plainte simple est déposée et qu’elle est déboutée, il faut faire une constitution de partie civile, c’est-à-dire il faut payer de l’argent et obtenir une juste instruction, et c'était apparemment dans cette voie-là que les paysans et riverains contre la Socfin sont en train de se diriger. Mais on n’a pas de détails pour l’instant sur ce dossier, il n’y a pas d’informations qui sont sorties dans la presse.
Je me permets de résister du coup parce qu'à un moment on a failli avoir un représentant à cette table ronde de RAF, Restitution pour l’Afrique, ce qui était présenté dans le Billet d’Afrique, lu tout à l’heure par Arthur. Donc pour rappel, c’est cette coalition de 11 organisations d’habitants dans 6 pays d’Afrique de l’Ouest qui attaque Vincent Bolloré au Parquet national financier français pour biens mal acquis et blanchiment d’argent sur ces fameux 5,7 milliards d’euros qu’il a gagnés en vendant Bolloré Logistics. L’idée, c’est de dire : « En fait, il a vraiment fait beaucoup, beaucoup de thunes sur le dos des gens et des habitants et des populations en Afrique, donc rends l’argent. » Voilà, et donc ça, pour le coup, effectivement c'était un procès ou en tout cas une action contre Vincent Bolloré qui est en cours au Parquet national financier, mais il y a pour le coup une communication qui est assez bien faite, un site. Vous pouvez aller les soutenir aussi, enfin je veux dire, tout ça, ce sont des outils et des leviers importants. Est-ce qu’il y a d’autres questions dans la salle ? Sinon j’en ai une dans mon sac, mais parfois il faut attendre un peu. Ouais, c’est la dernière, on me dit ? Non, ça va ? Ok. Bah vous me dites quand c'était la dernière ?
J’en ai juste une, parce que je pense que quand on s’attaque à Bolloré, ça ne doit pas être évident. Donc je voulais savoir si vous aviez été menacés, ou si vous aviez un service d’ordre, ou comment vous faisiez pour vous attaquer à un gros machin comme ça.
Prise d’aïkido juridique.
Oui, moi je peux répondre parce que dans le dossier qu’on a fait sur Bolloré, j’ai aussi écrit un article sur les procédures bâillons, donc c’est une méthode bien connue chez Bolloré, qui a eu beaucoup recours à des attaques juridiques de journalistes ou de lanceurs et lanceuses d’alerte, donc souvent des représentants d’ONG qui informent sur justement, particulièrement, son business en Afrique. J’ai plus tous les chiffres en tête, mais en tout cas, ça a commencé au début des années 2010, avec Benoît Collombat. Et donc, il y a tout un tas de journalistes des grands médias, France 2, aux médias indépendants comme Basta !, qui ont été attaqués en justice, et ça m'étonne en fait, c’est d’attaquer généralement pour diffamation, des fois ils cherchent d’autres modes. Mais c’est d’explorer des failles du droit pour attaquer et épuiser les journalistes puisque des procès, notamment j’avais interviewé Basta !, c'était un média qui était plus petit en plus à l'époque, qui avait peu de moyens pour payer les avocats, pour payer des procédures en justice qui peuvent durer 5, 7, 8 ans puisque, à chaque fois, il fait appel en plus. C’est énormément d’argent, de temps, et de temps qui est d’autant moins investi pour faire d’autres enquêtes et informer sur d’autres sujets. Et donc il y a aussi un effet dissuasif. Moi-même, je dois reconnaître que quand on s’est questionnés à Silence sur faire un dossier Bolloré et que j’ai commencé à m’informer sur les procédures bâillons, ça fait quand même réfléchir parce qu’on est un média associatif, on a très peu d’argent, on est déjà déficitaires dans notre budget (n’hésitez pas à nous soutenir). Mais clairement, je ne sais pas comment on pourrait supporter un procès. Donc nous, ce qu’on a fait, c’est qu’on s’est fait relire par des avocats, il faut faire d’autant plus d’attention. Vérifier d’autant plus comme on le fait, mais là on a en plus fait appel à des avocats qui, très généreusement, bénévolement, ont relu nos articles. Mais voilà, c’est clairement une méthode Bolloré. Alors il a tendance à utiliser les procédures bâillons, il a tendance à ne pas trop en avoir fait ces dernières années, on dirait qu’il a un peu changé de stratégie. Et notamment sa stratégie c'était de, au lieu d’attaquer les enquêtes qui lui déplaisent, de racheter les médias. Comme vous en avez parlé ce matin, finalement, voilà, c’est plus direct. Et là, ce qu’il a fait, et Jean-Baptiste Rivoire en aurait très bien parlé, qui est aussi extrêmement inquiétant, dont je parle dans l’article, c’est qu’il a fait signer apparemment à des centaines de journalistes, c’est très opaque encore une fois, donc c’est difficile de pouvoir mesurer combien de journalistes sont concernés, mais ça serait plusieurs centaines. Et donc c'était tous les journalistes qui étaient dans les médias qu’il a rachetés, qui ont démissionné puisqu’ils ne pouvaient plus faire correctement leur travail avec Bolloré comme principal actionnaire, et qui ont été forcés de signer des clauses de non-dénigrement. Des fois qui sont en gros des clauses de silence, qui sont des clauses à vie où ils n’ont plus le droit de s’exprimer sur tout ce qui pourrait toucher à l’image de Bolloré, ce qui regroupe énormément de choses. Et ça, c’est extrêmement inquiétant. Jean-Baptiste Rivoire s’est fait attaquer en justice et a été condamné à son procès, donc il compte faire appel, mais c’est difficile du coup de mesurer à quel point tout un tas de journalistes sont sous la pression de cette menace potentielle juridique.
Pour information, RSF, le réseau de soutien aux journalistes, avait fait un documentaire qui s’appelle « B comme Bolloré », qui est en ligne sur leur site rsf.org, où des journalistes qui avaient été attaqués dans des procédures bâillons expliquaient comment ils s’en étaient sortis. Et Jean-Baptiste Rivoire était le premier et c’est par sa déposition dans ce documentaire que Bolloré a attaqué et il a gagné en première instance. Donc Jean-Baptiste Rivoire, qui gère Off Investigation, vous pouvez aussi le soutenir, c’est un appel, parce que ses frais d’avocats vont être faramineux pour faire appel. Merci beaucoup.
Je me permets juste d’ajouter un tout petit truc aussi par rapport à ta question. En fait aussi, là pour le coup, par rapport, par exemple, à ce que je vis moi, la meilleure protection c’est nos organisations et nos collectifs. C’est aussi justement comme ça que c’est plus difficile de nous attaquer et c’est ce qu’on appelle communément le parapluie démocratique. Mais par ailleurs, il y a des statuts qui nous protègent encore faiblement, de plus en plus faiblement. Mais par exemple, pour ce qui est des syndicats, c’est quand même assez compliqué d’aller s’attaquer à des organisations syndicales parce que c’est un statut particulier. Il y a notre visibilité, donc par exemple, nous, on a encore une certaine visibilité, donc tout ça, en fait, ce sont des formes de protection aussi collectives qu’on peut déployer et qu’il faut garder vraiment en tête.
Tu mentionnes le mot syndicat, je crois que les organisations de riverains se considèrent comme des syndicats. C’est évidemment l’autre branche du syndicalisme qui permet aussi de se défendre depuis un autre endroit. Il y avait une main levée, mais est-ce que tu avais une question ?
Oui, oui, je me fais le porte-voix des internautes qui nous suivent en direct sur la chaîne Au Poste de David Dufresne. Donc j’ai trois questions à vous soumettre. La première, c’est comment faire en sorte que ces idées parviennent à la conscience prolétarienne ? Vaste question. La seconde, c’est est-ce qu’il est possible de faire en sorte que les demandes de procès, enfin que les procès en Afrique puissent être déportés dans les tribunaux français ? Et la dernière, c’est quelles actions concrètes seraient indispensables pour le contrer, et en soulignant le boycott comme une idée possible.
La première, j’ai l’impression qu’elle est un peu casse-gueule, mais est-ce que quelqu’un a une réponse ?
Non, non, je n’ai pas la réponse, mais en fait, oui, c’est casse-gueule comme question, c’est très large, mais moi, ça m’a fait revenir en tête l’histoire de Bolloré. En fait, tout à l’heure, je parlais de diversité tactique à déployer, et ça fait le lien, je pense, avec les deux autres questions. En fait je pense qu’il n’y a pas d’autre moyen que de répondre par cette diversité tactique. Et donc, entre autres, répondre par les premiers et premières concernées, à chaque fois celles qui subissent le plus les attaques de Bolloré. Donc évidemment on a parlé beaucoup des colonisés, et en fait plus largement des travailleurs et des travailleuses. Et donc moi je me rappelle du début de l’histoire de Bolloré, en fait quand il a récupéré la fameuse papeterie, en fait ce qu’il a commencé par faire, parce que ça, il ne le dit jamais, il parle tout le temps de son origine finistérienne, mais c’est commencer par imposer une réduction de salaire à tous les travailleurs. Il a commencé par un chantage direct et ça, je pense qu’il faut le dire partout. Et donc, pour répondre aux camarades qui posent cette question, je pense que tout ça, ça passe par la diversité tactique et la formation collective et la diffusion d’infos. Et on a la chance d’avoir des camarades journalistes, des médias indépendants qui se battent pour ça, et puis il faut les soutenir et voilà, moi je vois ce moyen-là en tout cas..
J’ai pas du tout de réponse à la question, mais je me permets de témoigner d’une altercation il y a quelques jours à l’entrée du village antifasciste avec sûrement un voisin convaincu que Bolloré c’est quand même un super bon papa pour les Bretons, il est venu sauver les gens de la misère. Offrir de l’emploi, gracieusement, enfin je veux dire, il y a eu tout un espèce de mythe et qui, pour le coup, je pense, a été bien martelé partout et donc a bien diffusé partout. Là, je pense que toutes et tous ici présents, on a autant de clés, que ce soit ce matin, aujourd’hui, ou qu’on en aura peut-être, enfin sûrement à la troisième table ronde après, pour justement démolir ce mythe. En fait, ce n’est pas du tout ça. On voit bien, il est finistérien comme moi je ne vais pas finir cette phrase. Mais par exemple, ses actifs ne sont pas du tout ici, ils sont au Luxembourg. Son empire industriel et médiatique n’est pas qu’en France, il est aussi ailleurs. Ses velléités de pouvoir et ses réseaux, ils y sont ici et partout et, en fait, ils sont à l'échelle nationale, bien plus. Alors évidemment, au local on voit bien qu’il a des sbires, mais ce que je veux dire c’est qu’il faut vraiment s’attaquer à ça et pas hésiter à le faire. J’allais dire au PMU, je caricature, mais en tout cas là c'était vraiment une discussion de PMU et c’est très intéressant, je pense. Pour quelqu’un comme ça, qui a ce mythe en tête, pour cette personne qui était là à nous dire « c’est pas bien, il faut défendre ce bon vieux Bolloré, il fait des trucs super », eh bien d’avoir une contradiction, en fait, et un certain nombre d'éléments et voilà, de nourrir ça et de continuer à défaire le mythe qu’il a réussi à bien installer dans la tête de pas mal de personnes, notamment en Bretagne, mais pas qu’en France. Est-ce que vous aviez d’autres éléments sur comment faire arriver ces idées dans la frange prolétarienne ?
Soutenir les médias indépendants. Il y a beaucoup de médias indépendants qui osent s’attaquer à Bolloré. Je parlais du cas de Jean-Baptiste Rivoire, mais il n’y a pas que lui. Il y a Les Jours, qui a sorti une information essentielle sur Bolloré il y a deux jours justement. Les Jours, c’est un journal en ligne fait par les anciens de Libération qui sont partis de Libération parce qu’ils avaient été rachetés. Il y a beaucoup, beaucoup de journaux indépendants et de journaux résistants. Plutôt que de regarder CNews, regardons les chaînes indépendantes, surtout les journaux indépendants. Souvent c’est le prix d’un café. Tous les jours. Et la revue Silence existe depuis 40 ans, l’association Survie existe depuis 1984, Attac depuis 1999. Donc soutenez les gens qui sont contre Bolloré et vous verrez, comme dirait un cinéaste célèbre au discours de César, « à la fin c’est nous qui gagnerons ».
Oui, je vais dans la continuité de ce que je viens de dire. Nous, on fait de la sensibilisation, on fait des interventions d'éducation populaire, on fait des conférences dans les facs, etc. Mais on a besoin de monde, donc venez militer. Voilà, je prêche pour ma paroisse, mais Survie a des groupes locaux partout en France. Mais au-delà de Survie, toutes les organisations qui justement… Enfin, il faut diffuser ces informations, il faut transmettre et il faut partager, et donc ça passe par des procédés de sensibilisations, d'éducation populaire, etc.
C’est le moment auto-promotion. Donc non, mais c’est clair que, oui, les médias indépendants, en tout cas Silence, on a besoin d’argent. Il n’y a pas que Silence et je pense peut-être que vous, vous êtes déjà à lire des médias, à regarder, mais en fait c’est aussi d’en parler à vos proches, de les inciter, de leur offrir un abonnement pour leur anniversaire. Pour nous, ce sont les abonnements qui nous font vivre. D’autres médias passent par des dons, mais pour Noël, pour vos anniversaires, offrez des revues. Et là, en termes d'éducation populaire, on a cherché, enfin, une revue papier, on a conscience que beaucoup de gens n’ont plus l’habitude de le faire, mais on a cherché justement à rendre visible facilement cet empire à travers un travail d’illustration.
Le truc que j’ai oublié de dire, et on en parle en plus donc j’en profite, mais c’est que des médias indépendants, il y en a aussi des supers au sein du mouvement décolonial qui font un travail incroyable de vulgarisation, d'éducation populaire sur le sujet. Le premier avec lequel on a réussi à échanger et qu’on n’a malheureusement pas pu faire venir pour cette table ronde, c'était Histoire Crépue. C’est un média que je vous invite vraiment à suivre à la fois pour les contenus qu’il fait sur YouTube et maintenant ça devient un vrai média autonome indépendant, ils sont en pleine campagne, il faut les soutenir. Histoire crépue, au pluriel. Le deuxième, c’est Génération Afrotopia, fondée par Mariem Moussanang, qui nous a aussi répondu et aidé autant qu’elle pouvait, malgré les conditions. Elle nous a aiguillés vers ces différents acteurs pour faire cette table ronde. Donc, à nouveau, un média à la fois en France et au Sénégal qui fait de la vulgarisation incroyable. Les podcasts Afrotopiques sont une mine d’or. N’hésitez pas à aller les écouter et à soutenir ce média. Et le dernier, je pense que c’est très important aussi, c’est Paroles d’Honneur, je crois que c’est un peu le média décolonial montant ces dernières années. Pareil, sur YouTube, sur Twitch, sur tout un tas de réseaux sociaux. Ils sont associés à QG Décoloniaux et ils produisent maintenant leur propre revue qui s’appelle « Nous ». Dont il y a plusieurs numéros sur le stand des Soulèvements de la Terre. Je suis sûr de les avoir vus tout à l’heure, ils n’y sont peut-être plus parce que voilà. Mais voilà, je vous invite vraiment ici à soutenir tous ces autres médias indépendants décoloniaux qui, évidemment, auraient eu toute leur place ici et malheureusement n'étaient pas disponibles pour contribuer à cette discussion. Mais voilà. On leur envoie beaucoup de force par ailleurs et on les remercie pour le travail qu’ils font.Et oui, c’est vrai que le boycott, notamment ces médias-là, ils ont beaucoup recours, donc faut pas l’oublier, c'était super. Voilà, à partir du moment où on sait, diffusez l’info aussi parce que pas tout le monde ne sait que derrière telle marque, tel produit, il y a un tel ou quoi, Israël par exemple.
Je voulais revenir là-dessus parce qu’il y avait une question là-dessus sur le boycott. Bien sûr que c’est un outil, mais parmi d’autres, j’insiste. J’ai une pensée pour BDS, évidemment sur la Palestine, et là pour moi ça fait un lien qui existe depuis des années, en fait, et ça fait un lien direct avec ce que tu disais tout à l’heure sur la question de la colonialité et d'émanciper nos esprits. Et en fait, bon, bah, commençons par balayer devant nos portes, en effet. Et en fait, ils vont se battre sur le champ des idées, sur le terrain des idées. Et nous aussi, il faut qu’on y aille, au sein de nos orgas. Collectivement, et donc aller porter plus encore les questions antiracistes,décoloniales, et aller proposer un paquet de thématiques et de formations là-dessus. Et c’est comme ça, en fait, alors la lutte elle va être âpre, elle l’est déjà, mais c’est comme ça qu’on y arrivera, c’est sur le champ de la bataille culturelle.
Le dernier numéro de la revue Nous, c’est « Petit blanc, fascisme ou révolution ? » Voilà, ça donne une bonne idée de vers quoi on allait. Il y avait une dernière question en ligne, c'était : est-ce qu’il y a des liens entre les plaintes qui sont faites en Afrique et celles qui sont faites en France ? Je crois pouvoir répondre assurément que oui. RAF, dont on a plusieurs fois parlé, Restitution pour l’Afrique, dont le porte-parole est Jean-Jacques Lumumba, descendant du résistant et révolutionnaire Lumumba au Congo. Eh bien, cette Restitution pour l’Afrique, c’est vraiment une coalition d’organisations et d’habitants au sein de différents pays d’Afrique qui portent plainte au parquet national financier français. Donc c’est vraiment… il y a évidemment des alliés en France, enfin je veux dire, c’est une espèce de « Ok, on ne va pas les laisser partir comme ça et il faut qu’ils rendent l’argent ».
Sur cette question, je voulais aborder, compléter ce que tu viens de dire sur le fait qu’il y a la loi sur le devoir de vigilance maintenant en France depuis 2017. Bon après, elle a des lacunes cette loi puisqu’elle a été proposée en 2014 suite à l’affaire Alstom où les Américains, grâce à l’extraterritorialité des lois, ont pu s’accaparer Alstom qui est un fleuron de l’industrie française grâce à une sous-filiale en Indonésie qui avait fait de la corruption. Du coup, ils ont enfermé,enfin bref, je ne sais pas si vous connaissez cette histoire mais elle est passionnante, il y a plein d’articles dessus. Du coup, les députés français ont décidé de faire une loi pour se protéger de ça. Sauf que la loi déposée en 2014 a été complètement édulcorée par les lobbies patronaux, puis aussi par le Conseil constitutionnel. Elle a été votée en 2017. Elle a au moins le mérite d’exister. Survie et Les Amis de la Terre, on est en procédure contre Total grâce à cette loi. Et c’est de cette loi-là que les associations en Afrique peuvent s’emparer pour porter plainte en France au parquet national. Et là, depuis tout récemment, il y a un tribunal spécial qui est dédié à cette question du devoir de vigilance. Et là, dans le cas de RAF, c’est sur les biens mal acquis que leur porte d’entrée juridique, c’est la jurisprudence des biens mal acquis, puisque les dictateurs des anciennes colonies africaines avaient des possessions en France, des immeubles, des maisons dans Paris. D’ailleurs, petite anecdote, mais Vincent Bolloré a vendu un immeuble dans le 15ᵉ à Faure Gnassingbé, dictateur du Togo. Donc voilà, maintenant il y a même des relations immobilières entre milliardaires et chefs d'État. C’est par cette loi des biens mal acquis qu’on peut attaquer les multinationales.
On est à quelques minutes de 15 h 30, il reste 5-6 minutes. Je pense qu’on peut dire que s’il y a une question, ça pourra être la dernière. Il y avait une main levée tout à l’heure là-bas, mais est-ce qu’il en a d’autres ? Si elle n’est plus levée ou si elle se relève ?
Je reviens en arrière, vous parliez des clauses qui pouvaient faire signer à des journalistes, des clauses. Je suis un peu surpris qu’on puisse faire signer, je me demande si c’est légal en fait, si on peut faire signer une clause à vie à quelqu’un qui dira jamais rien. Est-ce que c’est légal ? Est-ce que ça ne rentre pas en contradiction avec un lanceur d’alerte en fait ? Si à un moment donné c’est grave. Il y a obligation de le dire, mais à ce moment-là, comment on a pu faire signer à quelqu’un un truc qui le fera taire à vie ? Ça me paraît un peu surprenant. Je ne sais pas si vous pouvez répondre.
Oui, oui, c’est une très bonne question, et j’ai l’impression que c’est la jurisprudence, donc la décision de la justice, qui va faire un peu jurisprudence sur le sujet. En tout cas, ce qui est clair, c’est que les avocats qui défendent Jean-Baptiste Rivoire, donc qui a été Jean-Baptiste, ce qu’il a été à Canal Plus et qui est parti, considèrent que non, c’est complètement illégal justement ce côté durée à vie. Donc a priori, dans le droit, voilà, il faut considérer que c’est illégal, je ne suis pas sûre de moi-même, mais il se trouve qu’en première instance, il a tout de même été condamné, je n’en suis plus à convaincre, mais c'étaient des sommes énormes : 106 000 euros d’amende à son ancien employeur, donc Canal Plus en l’occurrence. Et voilà, donc on va voir, l’appel sera assez décisif, la décision en appel. Et en effet, si l’appel juge ça illégal, ça fera aussi sauter, du coup, tout un tas de clauses et libérer potentiellement la parole d'énormément de journalistes qui y sont confrontés. Mais ce qu’il utilise pour faire ça, c’est que, quand t’es journaliste et que ton média est racheté par un actionnaire, tu as le droit de partir et de bénéficier d’une sorte de clause de conscience, oui, donc d’un petit dédommagement parce que le métier de journaliste est précaire et ce n’est pas évident de trouver autre chose selon ton ancienneté. Et là, en fait, il soumet cette indemnité qui est légale, qui fait partie des droits des journalistes d’avoir ça. Et pour avoir droit à ce droit, il oblige les journalistes à signer cette clause de non-dénigrement. C’est comme ça qu’il leur fait pression.
Je crois qu’on peut conclure là-dessus. Merci beaucoup de votre présence, de vos questions et de votre écoute. Et un grand merci à nos intervenants : Mariama, Arthur, Lola et Lawryn. On peut les applaudir !
