L’inquiètant avènement des écofascismes
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Amis du café bonjour.
Bonjour.
Antoine, est-ce bien nécessaire d’avoir une bibliothèque derrière soi ? Est-ce que c’est vraiment la marque de fabrique des chercheurs en sciences sociales ?
Alors non, pas du tout. J’ai réfléchi, je me suis dit : est-ce que je mets vraiment la bibliothèque derrière ? Les autres coins de l’appart ne sont pas praticables. Donc on va dire que c'était le choix par défaut, malheureusement, en donnant dans le cliché.
Si c’est une étagère Ikea.
Bien c’est des Billy.
Ça on peut pas.
Je suis désolé, ça ne peut pas. En plus j’ai rajouté un étage dans ce genre-là.
Il y a un truc génial dans la vie, c’est quand tu te dis je peux me passer d’Ikea, j’arrête Ikea, ça c’est tout de suite. Tu verras, ça, ça vient avec l'âge.
Maintenant, c’est praticable.
Il va falloir commencer tout de suite par définir les éco fascismes puisqu’ils sont au pluriel dans le bouquin.
Alors déjà, il faut commencer par définir le fascisme si on veut définir un éco fascisme, ce qui est déjà quand même un petit peu compliqué, parce que moi je ne me suis pas trop présenté, mais moi je suis pas historien, je suis pas du tout présenté comme chercheur en sciences sociales, mais disons que ce livre, il est fait en dehors de tout ça. Moi je sortais de mon master de sociologie et du coup je trouve qu’avec un éditeur on est entré en contact et on a fait ce projet. Donc déjà définir le fascisme, c'était un gros morceau pour moi. J’ai repris quelque chose que le sociologue Ugo Palheta a proposé, c’est d’appréhender le fascisme à partir de trois dimensions. La première dimension, c’est le fascisme comme idéologie. La deuxième dimension, c’est le fascisme comme un mouvement. Et la troisième dimension, c’est le fascisme comme un régime politique. C’est ça. Si on prend le fascisme comme une idéologie, c’est donc l’ensemble des textes, donc c’est la doctrine fasciste de manière générale. Et donc là, si on essaye de caractériser plus concrètement ce que ça peut recouvrir, c’est globalement un projet de régénération du peuple, purification, etc. Tous ces mots d’ordre aujourd’hui, ça pourrait être de préservation de l’identité. Si on va sur un Zemmour, par exemple, il va plutôt parler comme ça, de protéger l’identité, Front national, etc. D’un point de vue idéologique, ce serait à peu près ça le projet. Ensuite, le fascisme comme mouvement, c’est l’ensemble des organisations politiques plus ou moins importantes, qu’elles soient électoralistes ou qu’elles soient plutôt plus marginales, etc., qui participent à défendre cette idéologie fasciste et qui visent l’instauration d’un pouvoir autoritaire, raciste, etc., à l'échelle nationale. Un élément important du mouvement fasciste, c’est qu’il a un soutien important de la bourgeoisie. On le voit avec la grande bourgeoisie type Éric Zemmour soutenu par Bolloré. Mais on le voit aussi à une échelle plus réduite, avec tout un tas de petits patrons, etc., qui peuvent défendre l’Assemblée nationale ou Zemmour. Un parti historique, c’est ce soutien de la bourgeoisie, de la petite bourgeoisie au fascisme.
Oui, et ça fait un moment que je disais je fais cette veille sur la question de l'écologie à l’extrême droite de manière générale et que souvent on disait : mais en fait il y a un problème parce que l'écologie est naturellement ancrée à gauche. L'écologie est intrinsèquement de gauche. Il pourrait y avoir plus d'écologie que de gauche. Et moi ça je préférerais. En fait, ça m’arrangerait politiquement, ce que moi, c’est mon camp politique. En fait, je pense que c’est fermer les yeux sur des phénomènes qui sont certes assez marginaux pour le moment, qui se passent dans les marges de l’extrême droite et dans les marges du mouvement écologiste. Mais je pense qu’il faut être capable de les voir en fait, et ça, j’ai du mal à démontrer ça autrement, à expliquer ça autrement. Que dire ? En fait, il faut ouvrir un peu les yeux là-dessus.
Est-ce que tu veux dire : mais ce que ne dit pas exactement le livre, c’est que vous n’avez pas le monopole de l'écologie, vous ? La gauche. Ça c’est un peu ça. Attention les copains, on va se faire doubler sur notre droite. En fait, c’est le sens du livre, il est là, je crois, non ?
En général, la formule que j’utilise, je crois que je ne l’utilise pas dans le livre. Les trouver depuis, c’est de dire que l'écologie, elle n’est pas intrinsèquement de gauche, mais elle est historiquement de gauche. Mais en fait ça ne veut pas dire qu’il ne va pas y avoir d’autres appropriations. Mais sauf qu’en France, l'écologie est très marquée à gauche, mais dans d’autres pays, c’est un petit peu moins le cas. Par exemple, aux États-Unis, c’est beaucoup plus brouillé d’un point de vue organisation, implantation, d’un point de vue aussi activiste isolé qui vont pouvoir venir sur la question des terroristes éco fascistes, etc. Alors qu’en France, par contre, on a beaucoup d’idéologies que moi je désigne comme éco fascistes.
Tu dis que tu as trouvé cette formule après, mais ça c’est le fait de faire des débats, des idéologies, etc. Un peu, on trouve la bonne formule, mais en réalité je trouve qu’on comprend tout à fait ça puisque tu expliques justement, de mémoire, au tout début du bouquin, qu’en fait l'écologie, effectivement, l’environnement au départ, quand ça devient un enjeu politique, c’est la gauche qui s’en empare, c’est dès les années 50-60 et l’après 68. Et c’est ça qui avait fait, selon toi, que l’extrême droite s'était méfiée de l'écologie avant d’en faire, pour certains d’entre eux, un virage éco fasciste. Mais en gros, c’est ça. C’est-à-dire que tu parles de l’aspect libertaire des premières luttes environnementales qui fait que finalement l’extrême droite se détourne de son regard. Là, je pense qu’on peut s’arrêter là-dessus. Si, en fait, l'écologie est une porte d’entrée au confusionnisme, une porte d’entrée quasi idéale. Parce qu'évidemment, l'écologie c’est un combat pour quoi. Et est-ce qu’on comprend en te lisant ? C’est que le confusionnisme qui règne et qui est catastrophique, bah il est aussi là.
La fascisation de l'écologie est un processus complexe à identifier concrètement. Les discours incriminés le sont avant tout par leur ambivalence qui permet à des acteurs politiques réactionnaires de s’en saisir.
Tout ce qui les rapproche de l'écologie en termes purement démographiques, c’est donc de considérer que l'écologie, le problème écologique, est principalement dû à une question de surpopulation. Il y a plein de travaux qui traitent de ça et qui montrent que, en fait, c’est un point de vue qui s’ancre souvent dans une conception raciste de la démographie, etc.
Dans les autres biais qui peuvent, il y a ce qu’on appelle l’anthropocentrisme globalement.
Ce qui est intéressant avec la question de l’anthropocentrisme, c’est de dire que l’on a globalement des idéologies, mais aussi des pratiques au sein de la société, les pratiques d’organisation économique, organisation sociale, c’est vrai, qui sont centrées sur l’humain et donc pas sur les autres êtres vivants qui peuvent exister. Et donc en fait, finalement, on en vient à exploiter ces autres êtres, leurs propriétés, ce qu’ils produisent. Ça, c’est, je dirais, un biais qui peut déboucher sur plein de problèmes différents. Par exemple, il y a ceux qui vont dire que l’anthropocentrisme est un problème et du coup il faut réinscrire l’humain dans la nature, donc le remettre à sa place quoi, et pas considérer que l’humain serait au-dessus du reste de la nature. Et ça c’est un argument un petit peu basique. En fait, ça ne veut pas dire grand-chose, parce que ça veut dire quoi la nature, en fait ? Ça peut être plein de choses différentes. Il y a des gens qui vont parler de lois de la nature et donc qui vont dire que, en fait, finalement, un humain, par rapport aux lois de la nature, il ne peut pas faire grand-chose et arriver sur plein de choses, plein de conceptions très réactionnaires. Au contraire, on peut parler de remise à la nature, ça veut dire aller revivre, je ne sais pas, abandonner des formes type l’agriculture, la vie urbaine, etc. Revenir à des formes de vie plus sauvages, entre guillemets. Il y a plein de choses différentes et il y a certaines de ces formes qui, à mon avis, peuvent faire l’objet d’appropriation réactionnaire.
Un autre point dans le livre par rapport à la fascisation de l'écologie, c’est ce que tu appelles l’experthocratie ou l'écologie autoritaire.
Les discours qui défendent une forme de dictature verte. Pardon d’aller faire un lapsus important : dictature verte. Deux types d’arguments. Premier type d’argument : la démocratie est trop rapide, trop rapide. Ça veut dire qu’en gros les élus sont préoccupés par leur réélection et qu’en fait ils ne peuvent pas prendre en charge des questions mondaines comme le sont les questions d'écologie. Ensuite, il y a l’autre argument qui peut paraître contradictoire et pourtant les deux sont souvent avancés ensemble, c’est que la démocratie serait trop lente. C’est-à-dire qu’on est dans une situation d’urgence écologique et donc il faudrait prendre des mesures rapides et qu’en fait le jeu parlementaire ne serait pas assez rapide pour prendre en charge des questions aussi urgentes que ça. Donc en général ce sont deux arguments quand même ensemble et qui condamnent la démocratie de manière générale. À mon avis, ce sont des arguments qui condamnent la démocratie parlementaire représentative telle que l’on la connaît aujourd’hui en France et dans un certain nombre d’autres pays. En fait, finalement, on l’appelle représentative mais elle ne représente pas les intérêts de la population. Elle est plutôt délégataire : si on élit des gens, puis pendant cinq ans, en fait, ils font ce qu’ils veulent et puis ils n’ont pas de compte à rendre. Je dirais que ce n’est pas quelque chose qui est très défendu, mais quelque chose de très théorisé. Mais c’est quelque chose de toujours un peu latent et qui est une critique courante en fait du mouvement écologiste depuis le début. En fait, on leur dit que, cédé, ils sont autoritaires, voire qu’ils sont éco fascistes. Le terme a été utilisé face aux écolos.
À la page 66. Ouais, c’est bien ça. 66-67. L’extrême droite écologiste prône, prône plutôt le retour à une civilisation occidentale préchrétienne comme seul cadre propice à la décroissance. Dans tous les cas, l’argument est entendu qu’abandonner complètement la modernité serait nécessaire et non négociable. C’est-à-dire comment, à partir d’une idée de gauche, la décroissance, certains en arrivent en fait à nous dire : c'était mieux avant.
La décroissance, si en fait l’histoire de cette idée… Or le terme apparaît en 72, mais ils commencent à vraiment l’utiliser en tant que mouvement dans les années 90.
Ça passe avant, absolument.
Avant, on parlait plus de la croissance ou de sortie de la société de croissance par exemple, mais pas de décroissance. Ce qui est important à mon avis, c’est de voir que ça émerge au sein de mouvements écologistes, dans une frange particulièrement libertaire, socialiste et libertaire. Et donc il y a quelqu’un qui s’appelle André Gorz, par exemple, qui porte beaucoup ce qui fait partie des gens qui ont aidé à théoriser cette question de la décroissance. Et donc il y a une dimension autogestionnaire assez forte au début. Donc il y a un projet politique. La décroissance est vraiment un projet politique. Et puis petit à petit, ça devient surtout un mot d’ordre économique que collectivement on se réunit sur quels besoins on a eu à une échelle relativement locale, à l'échelle d’une usine, si on se réunit, qu’on décide ce qu’on produit, en fait, pour qui on produit, pour quelle fin, etc. Est-ce que c’est vraiment des choses nécessaires aussi ? Je pense que c’est quelque chose qu’on serait beaucoup plus intéressant et qui serait très proche de cette conception socialiste de la décroissance qui prévalait au début du mouvement écologiste.
Alors ça nous permet, la décroissance, de faire le lien avec le deuxième pilier du beau du bouquin. Donc après les fascisations de l'écologie, tu abordes l'écologisation du fascisme.
Le terme écologisation, en général, on l’utilise de manière globale pour dire que quelque chose devient plus écolo. Pour le dire de manière assez basique, moi je vais l’utiliser pour l’extrême droite pour montrer qu’il y avait vraiment un processus au sens où, au début, il y a vraiment une hostilité et puis que petit à petit, pour différentes raisons, c’est ça : l'écologie devient une question qui semble intéressante pour l’extrême droite à s’approprier et en proposer sa propre.
De l'écologie, selon toi ? Si j’ai bien compris, en lisant ton livre, l’extrême droite vient vraiment à reculons, c’est-à-dire que ce n’est pas du tout dans ses préoccupations, mais elle voit bien que ça devient un enjeu année après année, qu’elle est obligée de se positionner. Mais elle n’y vient pas. Je dirais que ce n’est pas dans ses gènes au départ.
Effectivement, au départ, il y a une hostilité. C’est ce qu’on a évoqué tout à l’heure sur le rejet en premier. Et puis après il y a des gens qui se rendent compte qu’en fait, l'écologie, une certaine conception de l'écologie, peut permettre d’agréger différentes préoccupations d’extrême droite, que ça peut être le rejet de l’immigration. On l’a vu avec la réaction sur la surpopulation tout à l’heure. Ça peut être aussi la préservation d’une identité locale, d’un équilibre harmonieux à l'échelle locale. Voilà, globalement, c’est ça. En fait, ils se rendent compte qu’il y a différents thèmes. La crise écologique, en fait, c’est un peu comme ça la conception, parce que moi, par exemple, j’utilise plutôt le terme de seuil, de seuil écologique. Cette conception de la limite comme une borne morale, c’est ça qui caractérise une partie de l’extrême droite écologiste. Je n’utilise pas le terme éco fasciste là pour une raison, c’est que là on parle surtout d’un courant qui s’appelle donc écologie intégrale, qui est un courant issu, qui s’inscrit dans l'Église catholique, qui s’inscrit à la suite d’une lettre à tous les évêques qui s’appelle une encyclique du pape de 2014, 2015… 2015. Et donc c’est une lettre qui propose de traiter conjointement les enjeux sociaux et environnementaux. Donc c’est assez consensuel dans sa formulation et qui a été appropriée dans certaines parties du monde de manière très différente. Par exemple, en Amérique du Sud, il y a une dimension très progressiste dans la manière dont cette connexion entre enjeux sociaux et enjeux environnementaux a été faite, alors qu’en France, on s’inscrit en fait à la suite de la Manif pour tous 2015. C’est un peu les restes. Il y a encore le mouvement La Manif pour tous, ce qui est toujours assez constitué, qui a permis l’organisation de l’extrême droite sur un certain nombre de questions. Mais en fait, ce moteur de l'écologie intégrale va être repris par cette revue dont tu parlais, la revue Limites, qui est une revue fondée par des anciens de la Manif pour tous notamment, et qui donc va proposer sa conception réactionnaire de l'écologie, qui est fondamentalement homophobe et antiféministe. Donc ça, c’est un courant plutôt issu du catholicisme, donc un peu différent de ce qu’on a évoqué avant sur le néo-paganisme et le lien spirituel entre les composantes, communauté blanche européenne et leur sol. Là où ils se rejoignent un peu, c’est que le mot d’ordre de l’enracinement dont tu as parlé, en fait, il est commun aux deux. C’est aussi commun à l'écologie intégrale réactionnaire. Alors là, on est plutôt, moi, d’un discours qui rejette peut-être un peu plus l’idée du déracinement par la mondialisation, etc. C’est-à-dire que maintenant il y a une recherche de l’innovation pour l’innovation, qu’on va toujours plus loin dans la recherche de solutions techniques à des problèmes qui en fait nécessiteraient surtout peut-être moins de technique. Et cette position-là, en fait, à mon avis, est portée par certains groupes. Alors, on peut citer des groupes type Deep Green Resistance. Chez lui, il y avait une question par exemple dans le tchat sur ce groupe-là, je pense que ce sont des groupes qui vont avoir une conception de la technique comme éloignement de notre naturalité supposée, notre supposée nature humaine qui fait un peu le point en fait, à mon avis, avec une conception d’extrême droite de la technocritique. Alors l’idée ce n’est pas de dire que, parce qu’on critique la technique, on converge vers une conception d’extrême droite de l'écologie, mais je pense que c’est quelque chose d’assez complexe. Alors je précise que moi, je me suis dit qu’il faudrait faire un autre livre sur ce sujet-là et réussir à clarifier ce débat-là. Je pense que c’est assez, assez tendu comme sujet, mais par exemple, on en a parlé un petit peu, le rejet de la santé moderne ou de choses comme ça. Il peut y avoir des critiques de l’avortement pour des enjeux techno-critiques, en fait. Et je pense que des gens qui se revendiquent à gauche vont dire que ces dispositifs médicaux-là posent problème sur le plan écologique. Je pense que ce sont des choses sur lesquelles on ne peut pas discuter, que ce sont des acquis du mouvement féministe et qu’il ne faut absolument pas revenir dessus. Moi je pense que la technologie ne pose pas problème en soi. Je pense que c’est le fait de qui la contrôle qui pose problème.Pour revenir à quelqu’un comme André Gorz, il y a un texte où il dit ça. En fait, c’est une fois qu’on a mis les capitalistes hors d'état de nuire.Je pense qu’il faut faire les deux ensemble et pour ça il faut avoir une conception de la situation écologique. J’essaye de poser le mot crise, mais c’est toujours un peu difficile, comme quelque chose de permanent en fait, de parti pour durer.
Alors là, c’est vrai que c’est un peu compliqué, moi je pense. Je ne prétends pas savoir comment lutter mieux contre l’extrême droite, mais je pense qu’il y a des organisations antifascistes qui existent et qui font un travail important pour faire interdire des conférences aux idéologues d’extrême droite. Plein de choses comme ça dans l’espace public et qui luttent contre la présence de l’extrême dans l’espace public. En fait, moi, ce que je voulais alerter sur ce plan-là, c’est qu’il pourrait y avoir un discours écologique qui va se diffuser de plus en plus par l’extrême droite dans l’espace public et qu’il faut que ça fasse partie des préoccupations, c’est aussi quelque chose qui doit entrer dans le registre, dans le rejet de la lutte antifasciste.
C’est là où le bouquin est intéressant, c’est-à-dire que plutôt que de croire que c’est une impasse pour eux et qu’il ne faudrait pas s’en préoccuper, que d’une certaine manière, ce serait une chance pour nous dans notre malheur, en fait non. Tu nous dis : difficile pourtant d’imaginer que ce déni de réalité se maintienne indéfiniment chez les fachos.
Plus la crise en cours sera grave, plus les forces politiques en présence devront s’y adapter dans leur programme également sur le plan idéologique. C’est ça l’enjeu. Mais en fait, c’est un terme qui peut être utile, qui peut être utilisé aussi de manière plus nuancée. Il désigne une galaxie d’organisations dont les liens sont plus ou moins directs avec le fascisme et qui aussi cherchent une normalisation dans le champ politique. En France, on a beaucoup utilisé le terme « dédiabolisation » pour le RN, par exemple dans le FN à l'époque. Je pense que ce terme est assez utile. Mais en fait, si on en revient sur les enjeux idéologiques, là, c’est important de distinguer pour essayer de bien comprendre ce qui se passe entre le fascisme et d’autres formes d’extrême droite dont je ne suis pas spécialiste non plus, mais cette question de la régénération du peuple. À mon avis, c’est important. Par exemple, il y a un enjeu, c’est que les fascistes ne nient pas généralement qu’il y a des classes sociales dans la société et ne vont pas dire que tout le monde existera, eux, dans leurs arguments. On va plutôt dire que les classes sociales existent, elles sont naturelles, elles sont comme ça et elles participent à quelque chose qui est supérieur à la question des classes, qui est la nation où les classes ne seraient pas en conflit les unes avec les autres. Donc les patrons et les exploités ne seraient pas en conflit les uns que les autres, mais participeraient à un effort national qui serait supérieur à ces conflits entre classes. Du coup, il n’y a pas de conflit. À mon avis, ça, c’est un élément idéologique assez important du fascisme. Et il se trouve que par contre, pour les éco fascistes, comme j’ai un peu évoqué cette question du conflit entre classes, pour eux il n’y en aurait pas, parce qu’il y a un intérêt supérieur qui n’est plus forcément la nation, mais qui est l'échelle communautaire locale organisée.
Concepts très solides et la page d’après, tu dis : bon, attention, tout ça est en germe, tout ça est en gestation. Ne prenez pas forcément pour argent comptant ce que je suis en train de dire. Donc cette démarche que je trouve très honnête de ta part, cette question permet de la souligner. Néanmoins, de quoi traiterait un tome deux ?
Comme vous l’avez compris, il y a deux chapitres, deux concepts vraiment importants dans le livre, qui sont celui de l'écologisation du fascisme et celui de la fascisation de l'écologie. Moi, je pense qu’on n’a pas les mêmes prises sur les deux. L'écologisation du fascisme, c’est quelque chose qui est interne au mouvement fasciste et donc pas un parti. Vous êtes d’extrême droite, vous pouvez influer sur ça, mais je n’espère pour personne ici. Mais par contre, je pense qu’on peut agir sur ce qu’on appelle la fascisation de l'écologie via ce que moi j’appelle, ce à quoi j’appelle à la fin, qui est une clarification du discours écologique, quelque chose qui est fait collectivement. Moi, je fais passer des réflexions qui existent en fait, que j’ai eues avec des camarades, etc. Souvent, c’est de là que partent les réflexions et notamment cette question de clarification. Jamais en conclusion. Donc moi, je prolongerais un peu ce travail et donc je travaille un peu sur les formes que moi j’appelle de fascisation de l'écologie, et notamment quelque chose que, par exemple, je traiterais bien, cette question de la techno-critique qui n’apparaît pas directement dans le livre en fait. Mais dans la première partie, on réfléchit à effacer ça sur l'écologie. Il y en a une, une sous-partie dont tu as évoqué le titre Forces et faiblesses de la modernité. À mon avis, c’est ça que je creuserais un petit peu, c’est le rapport à la modernité. Je mets des gros guillemets parce que c’est un concept tellement complexe, tellement de conceptions différentes. Donc c’est plutôt sur ça que je continuerais. Ce que lui défend, c’est une conception sociale de l'écologie. Donc ils appellent ça vraiment l'écologie sociale. L'écologie sociale, c’est l’idée de dire que la domination de la nature est un prolongement des dominations entre humains. C’est-à-dire que s’il n’y a pas de domination entre humains, que ce soit une domination capitaliste, raciale ou sexuelle, mais en fait, il n’y aura pas de groupes sociaux qui seront en mesure d’exploiter la nature de manière outrancière et trop, trop importante. Donc je pense que c’est une approche qui me parle beaucoup. Voilà ce que je peux dire sur Bookchin qui, à mon avis, complète bien celle d’André Gorz. C’est un peu l’Américain et le Français, à ma vision, des théories qui y convergent pas mal. Voilà, après une petite question sur Aurélien Barrau, j’imagine pareil, c’est l’avis que j’ai dessus. Ben moi, ce n’est pas quelqu’un que j’aime beaucoup. Après, je ne peux pas dire que je l’ai lu beaucoup, j’ai lu ses livres mais bon, ça ne m’intéressait pas plus que ça. C’est quelqu’un qui a un discours, comment dire, un peu sérieux, avec beaucoup de certitudes, mais en même temps beaucoup de naïveté politique à mon avis. C’est quelqu’un qui a été propulsé un petit peu médiatiquement aussi et donc je pense que ça joue beaucoup. Je n’ai pas lu le dernier, le dernier livre là, une petite brochure, je pense que je l’ai pas loin, mais il s’appelle Une révolution philosophique, poétique ou politique, un truc comme ça.Voilà. Oui. Est-ce que je risque de croiser Aurélien Barrau à Grenoble ? C’est possible parce que je n’ai pas parlé à Grenoble. C’est un festival. S’il y a des Grenoblois, des Grenobloises, c’est un festival d'écologie politique qui s’appelle Érosion. Il y a pas mal de conférences qui sont faites. Ça a duré deux week-ends. Et puis là, c’est le week-end prochain, je suis invité.
Pendant que les gens te remercient et te saluent, je te dis : attention, les étagères Ikea Billy ont aussi des problèmes d’effondrement.
Surtout quand elles sont trop chargées.
Et c’est ça, fais gaffe à la croissance, tous ces bouquins que tu as. En tout cas, merci, merci à toi, à très bientôt. Le livre, comme toujours chez Grevisse, ce n’est pas cher, c’est 10 €. Bonne chance ! Et puis, tiens-nous au courant.
Merci beaucoup à toutes et à tous pour vos retours, pour vos questions, d'être restés parce que je sais que ce n’est pas un sujet facile. C’est compliqué, toujours, d’être clair, d'être précis. Et c’est toujours un peu la ligne de crête, l’idée ce n’est pas de faire des procès d’intention non plus. Donc voilà, si ça vous a plu, merci beaucoup pour vos retours.
