La BD, arme d’investigation massive ? Causerie avec les auteurs de « La Cellule » sur les attentats de 2015
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Amis d’Au poste amis de la bande dessinée bien faite, amies de l’investigation redoutable. Ce soir, ce soir, on va plonger dans un truc hyper bien fait. La cellule enquête sur les attentats du 13 novembre 2015. Kevin Jackson, lui, est un personnage trouble. D’où il vient celui là ? On va lui demander Comment allez-vous cher Kevin ?
. Ça va, ça va. J’ai hâte de répondre à vos questions.
Bon, super ! Et il y a votre camarade Nicolas Otero.
Je vous entends très bien.
David Ah, c’est bien ça, C’est mansardé là aussi. Qu’est ce que c’est que ça ? C’est votre côté Bureau des légendes ? Et ça, c’est quoi ? Kevin Je vais commencer par vous parce que vous faites partie d’un truc étrange qui s’appelle le CAT
Le CAT Le Centre d’analyse du terrorisme qui est présidé par Jean-Charles Brizard dans l’intitulé c est un think tank. Donc voilà, c’est un centre privé, mais voilà, on essaye de couvrir le lourd, enfin le terrorisme, mais version djihadistes. On n'étudie pas le reste du spectre.
Qu’est ce qui vous a fait l’un et l’autre, l’un et l’autre vous dire Je vais m’intéresser à ça. Et deuxièmement, on va faire une bande dessinée autour de ça ?
Alors, pour ma part, moi, c'était le 11 septembre 2001 en fait, que ça a commencé à l'époque j’avais douze ans, donc voilà, je m’intéressais pas à la politique, j'étais encore en cinquième donc c'était un peu tôt pour ça. Mais en fait cet événement m’a marqué, m’interrogeait, j'étais un peu fasciné par ces images. Des avions dans les tours et donc j’ai commencé un peu à gratter et comprendre pourquoi des hommes pouvaient comme ça prendre la vie de milliers de personnes tout en mourant en même temps, c'était quelque chose qui me paraissait très compliqué à comprendre.. Et en fait ça ne m’a jamais lâché.
Alors moi, vous l’avez dit, j’ai une production qui commence à être un petit peu importante puisque j’ai commencé. Mon premier album est sorti en 2002. Il s’appelait Amerikkka. C'était avec Roger Martin.
Avec trois K.
Avec trois K qui parlaient, qui tournaient autour du Ku Klux Klan. Moi, les sujets un petit peu contemporains, historiques, poil à gratter, ça a toujours été un peu mon attrait. Une BD, c’est très long à faire. On y reviendra., mais bien sûr, qui commence sur la cellule. Mais c’est un investissement personnel important,moi j’ai besoin d’une part de m’amuser et de croire lorsque je vais mettre en images, Donc s’il faut que les sujets me parlent personnellement. Après, pour revenir plus spécifiquement sur le 13 novembre, moi je m’intéresse à tout ce qui est, tout ce qui est Moyen-Orient et la complexité de tous ces rapports géopolitiques. Depuis un certain temps, j’avais l’occasion d’aller enseigner le dessin à Gaza et à Ramallah en 1999 ou 2000 je crois, ça avait été annulé puisqu’il y avait eu, je ne sais plus, la troisième ou quatrième Intifada qui avait commencé à ce moment-là. Donc tous les projets sont tombés à l’eau. Mais en gros, la complexité des situations là-bas m’intéresse beaucoup. Donc, c’est vrai, quand le projet a été lancé, l'éditeur des Arènes, Laurent Muller, m’a dit Tiens, j’ai deux gars, là, qui planchent sur un projet par rapport aux attentats du Bataclan, une rock, une constitution hyper précise et tout. Je n’ai pas hésité une seconde. Quand je me suis dit là on est dans un morceau d’histoire contemporaine, ça correspond un peu à mes attentes, si ça peut me permettre de comprendre un peu mieux tout ça. Et puis d’avancer et d'éclairer aussi peut être le public justement avec le medium bande dessinée sur un sur ce type de sujet. C’est un chouette défi.
En deux mots, c’est l’histoire de la traque. Pendant un an avant le 13 novembre 2015, des commandos des Terrasses et du Bataclan. Et vous découpez ça en fait en cinq chapitres : Opération Verviers, Le Califat, L’infiltration, la Terreur, la Réplique.
Alors, le premier chapitre, donc, c'était. Voilà donc le projet Verviers en fait en référence à la cellule démantelée à Verviers juste après les attentats de janvier 2015 à Paris, cellule de Verviers qui était pilotée par Abdelhamid Abaaoud. En fait, c’est un peu la cellule souche, si vous voulez, du 13 novembre. Deuxième chapitre en fait Saintongeais au cœur de l'État islamique et de Raqqa, la ville de Raqqa, donc sous domination du groupe. Et comment se passait cette vie là sous l'État islamique en Syrie ? Donc ensuite, on suit et justement lire le reste des opérations du 13 novembre à travers leur périple de la Turquie. Près de la Syrie, ensuite de la Turquie jusqu’ en Belgique.
Je dois dire que les voyages, ça donne le tournis parce que ça ne cesse de voyager dans tous les sens.
Ensuite c’est la planification. En fait, c’est simple là, la vie de la cellule une fois au complet en Belgique, donc dans les différentes planques que leurs complices en Belgique ont déjà sur place.
C’est le troisième chapitre. L’infiltration, c’est ça ?
Oui, voilà. Et j’en suis donc là la réplique du coup, en référence aux attentats du 22 mars 2016 en Belgique, à l’aéroport de Zaventem et dans le métro en Belgique, voilà un peu l’architecture.
Dessiner des paysages, dessiner des paysages aussi différents les uns des autres, est ce que ça fait partie de la gageure du dessinateur ou pas ?
il y a deux gageures pour un dessinateur de bande dessinée, c’est d'être lisible. C’est un peu ça, un peu facile de dire ça, d'être compréhensible. Donc là en l’occurrence, avec la cellule, vu le nombre effectivement d’endroits, de personnages à traiter, c'était assez compliqué à gérer là dessus.
Un tour de force, c’est extrêmement lisible, c’est incroyable, c’est extrêmement lisible, extrêmement limpide.
Comme je disais en préambule, on est dans une histoire hyper contemporaine. J’avais besoin, moi, de me raccrocher justement au travail qu’avait effectué Soren et Kevin. Donc après, il y a eu pas mal d’allers retours et puis en plus, le fait que la l’enquête a évolué aussi. Pendant que pendant qu’on travaillait sur cet album, Kevin l’a évoqué, il y a eu entre temps le procès du Thalys par exemple, de Casanive un si je ne me trompe pas de nom. Et donc jusqu’au dernier moment, on a eu besoin d'échanger, de décaler des éléments, de retravailler le fond du bouquin. Donc ça a été vraiment un travail, un travail d'équipe on va dire justement puisque avec le savoir faire et la matière pour l’enquête et moi j’avais le savoir faire justement pour la mettre en image. Donc après c'était une question de communication. Donc ça me fait très plaisir. Vous disiez que c’est lisible.
il y a un personnage dont vous avez parlé, qui est évidemment central, c’est Abdelhamid Abaaoud Donc si je ne me goure pas, c’est bien lui. Est ce que vous pouvez nous en parler un petit peu plus et puis nous dire aussi quand même parce que ça, c’est important, tout ce qu’on lit là. On va dire que c’est la vérité judiciaire, c’est la vérité des services. Vous vous êtes basé sur des centaines de milliers de PV, de pages, d'écoutes téléphoniques. Donc ça, c’est extrêmement important de raconter quand même d’où vient votre matériel brut,
Le dossier judiciaire des attentats du 13 novembre nous a servi de matière principale, on va dire, mais on s’est également basé sur d’autres dossiers judiciaires, d’autres filières. Pour alimenter, pour documenter le récit des rapports de commission d’enquête à la fois belge et puis française. Pour ce qui concerne Abaaoud, en fait, c’est quelqu’un qu’on a le plus grand public a découvert avec la fameuse vidéo où en fait il se filme en train de tracter. Il est au volant d un pick up est en train de tracter en fait des cadavres en série, tout sourire, en train, de blaguer, etc. Début 2014, avant qu’on ne découvre qu’en fait, ce Belge était aussi impliqué dans la planification de projets d’attentats terroristes en Europe également.
Abdelhamid Abaaoud c’est celui dont je pense est le meilleur exemple d’une partie de la technique que vous avez employé pour dessiner la cellule. Donc la bande dessinée, c’est qu’en fait vous êtes basée sur des photographies. Pourquoi ce choix ? C’est quoi l’idée de cet effet de réel que vous avez recherché en fait ?
Initialement, j'étais parti sur un traité un peu plus vivant. On passe au traitement un peu plus classique et en fait je suis tombé au moment où je me documentais sur les photos d’identité de tous les gars. En fait, je ne voulais surtout pas que le lecteur fasse preuve de trop d’empathie vis-à -vis des personnages. Il fallait qu’on garde un côté clinique et froid comme peut l'être l’enquête. Très précise, très animée. Enfin, il y a certaines scènes qui se jouent quasiment à la minute, donc mon choix technique s’est porté là-dessus. Sur son traitement photo réaliste en tout cas des visages de la demande, de la cellule.
Est ce qu’il y a des personnages, des protagonistes plus difficiles à dessiner ? Je parle émotionnellement, je parle humainement parce que vous saviez éventuellement ce qu’ils avaient fait.
J’ai passé deux ans et demi sur ce bouquin, donc si je ne veux pas être meurtri psychologiquement, il faut forcément que je me détache un minimum de tout ça. Ce n’est pas forcément qui était ce qui représentait puisque de toute façon c’est le sujet du bouquin, donc il faut s’y atteler de façon la plus honnête et factuelle possible. Moi ce qui m’a un peu brassé, c’est tout l’accès à la doc que j’ai dû et j’ai dû fouiller forcément, les vidéos de propagande, les vidéos d'égorgement, des trucs comme ça et que j’ai vu deux ou trois trucs qui étaient pas ça, pas forcément très agréables
Mais je peux vous dire que quand on lit la BD on passe par vos émotions et je pense à ces deux ou trois pages de propagande où on demande à certains du commando de Paris d'égorger des gens. Il n’y a pas de gouttes de sang, me semble-t il, mais on voit très bien. Je veux dire, c’est insoutenable, donc on comprend. Vous êtes passés par là.
Moi depuis Tarantino, Réservoir Dogs En fait, j’ai appris et j’ai compris que la violence était beaucoup plus efficace quand elle a été suggérée que quand elle est exposée en pleine tronche.
L’idée de ne pas perdre le lecteur ou la lectrice, est ce que c’est ça qui explique, qui justifie le fait que le même visage revient souvent ? C’est exact. D’ailleurs, parfois je me demande si ce n’est pas le même dessin en fait. Est ce que c’est une façon de nous faire identifier des personnages ou est ce que c’est un côté un peu hypnotique comme les chaînes d’info qui diffusent continuellement les mêmes images, les mêmes visages ? Est ce que dans les faits répétitifs, vous cherchiez un phénomène de cet ordre là ?
Vous avez tout bien résumé. Ils ont commis des actes absolument barbares et monstrueux. Et pourtant ça aurait pu être des mecs très proches de nous, quoi, Par rapport à nous, à notre environnement. Je voulais vraiment qu’il y ait une distance qui se crée puis qu’on ne considère pas en se disant tiens, il a l’air sympa ici, il rigole avec son pote Stan, ils sont en train de se faire un FIFA ou je ne sais quoi qui. Le côté répétition a été utilisé sur moi sur d’autres scènes. Par exemple, quand les frangins Abdeslam et Mohamed sont interrogés au commissariat de Molenbeek.
Ces pages-là, j’imagine.
Tout à fait la case de sortie du commissariat, celle-là. La même en fait avec les trois protagonistes, puisque les mecs sont passés entre les mains des flics. Ils ont été interrogés de façon plus ou moins succincte et sont ressortis libre comme l’air
Beaucoup d’entre eux passent à travers les mailles du filet de la police, sont en garde à vue, sont relâchés, sont contrôlés, sont relâchés, y compris, on sait bien l’un d’entre eux après les attentats et arrive à rejoindre Paris, à rejoindre Bruxelles depuis Paris, etc. Comment vous expliquez ça ? À la fois une surveillance dingue et un côté passoire.
La Belgique à l'époque et débordée disons par rapport, comment dire à la population générale ? Ils ont un des plus gros contingents à un moment en 2014 2015, un des plus gros contingents en Europe, partis en Syrie si vous voulez, au même titre que la France, la Belgique assez basse, suffisamment dotée pour affronter le phénomène. Il ne faudrait pas non plus s’imaginer que les Belges qui ont raté portent l’entière responsabilité de ces échecs.
Dans votre BD on voit qu’il peut y avoir des moyens absolument dingues déployés puisque dès qu’il y en a un qui se fait contrôler dans une frontière, quelques heures après, il y a la CIA qui est capable de dire lui attention, il a connu machin à tel endroit, etc. Donc on a quand même l’impression qu’il y a une connaissance qui a une surveillance massive et en même temps, ce qu’on voit dans votre, dans votre, dans votre enquête, c’est que pendant des mois et des mois. Ça se faufile.
Le problème, c’est qu’ils ont tellement de dossiers à traiter à l'époque et d’autres aussi beaucoup plus qui apparaissent en tout cas, beaucoup plus prioritaires à l'époque. Du coup, il est classé dans ce qu’il appelle les dossiers rouges, c’est-à-dire des dossiers qu’il faudrait traiter, mais faute de moyens, on va les mettre en plus de côté, sans programme. Et leurs dossiers au départ sont, s’ils traités et finissent par nous tous, des dossiers rouges en fait, qui contiendra des listes de suspects Des profils inquiétants mais pas assez prioritaires si vous voulez, pour qu’on mette réellement les moyens parce que quelques écoutes téléphoniques, quelques surveillances, Ça, ça peut très vite ne rien donner en fait. Et donc du coup on abandonne et on passe à une cible commune qu’on estime beaucoup plus, beaucoup plus dangereuse. Il y a un épisode où les Belges arrêtent du coup, Brahim Abdeslam Parmi ses effets personnels, on trouve un téléphone portable. Il avait été mis de côté, égaré, et on l’a retrouvé un jour, des années plus tard. Et c’est là où on découvre les messages C’est un mélange de phénomènes de grande ampleur et aussi de défaillances.
Mésange pictavienne vous pose la question, mais il y a aussi la non-prise en compte de ce que disent les agents de renseignement arabophone. Et ce qui m’amène à une autre question, c’est que la barrière de la langue, par exemple, n’apparaît jamais. Or, il y a régulièrement, et ça vous le montre très, très bien, des écoutes téléphoniques qui sont faites par les services français, belges, américains, etc.
Pour le coup, enfin, ils parlaient en arabe, mais également en français. Donc la barrière de la langue peut ralentir un petit peu quand on est sur des écoutes, Mais ensuite il y a un travail de traduction qui est très rapidement fait et donc du coup c’est limite si vous voulez, ce genre de défaillance, d’incompréhension, de quiproquo.
L’officier de renseignement de la DGSI, ce Charles en tant que tel n’a jamais existé. C’est un peu le réceptacle de tout un tas d’enquêteurs, j’imagine. C’est comme ça que vous l’avez. Vous l’avez pensé ?
C’est vrai que c’est le seul personnage de fiction de tout l’album. Comme Bilal Châtrait est notre poisson pilote par rapport aux djihadistes à la cellule. C’est vrai que Charles, finalement, c’est le pendant des services de renseignement qui incarne un petit peu tous ces gens qui ont pris le truc en pleine tronche parce qu’il avait effectivement un wagon de retard ou deux. Parce que humainement, je pense que ça ne doit pas être facile de bosser tous les jours sur des sujets comme ça et de se rendre compte qu’on a un peu comme avec les braqueurs et la police on va dire client. Ils ont toujours ce petit et ce petit décalage qui fait que quand on arrive trop tard, c'était une façon de mettre un peu d’humanité et voilà, ça nous permettait de développer un autre, un autre aspect de cette histoire.
Votre bonhomme là, le Charles, est assez peu ambigu, c’est à dire c’est le personnage du bien. Ces interrogatoires, on a l’impression que c’est un peu des interviews, ce n’est pas très musclé quoi. C’est comme ça que vous vous ressentez à travers les PV que vous avez pu lire des centaines de PV ?
Moi je me suis plus attaché à la représentation graphique du perso que je fais là. Moi ce que je trouve intéressant, ce qui clope tout le temps en équipe.
Tout le temps c’est vrai, il y a même une case où on ne voit que sa clope, donc on sait que c’est lui.
Ça fait partie des petits codes dans la BD justement.
L’important pour nous, au delà du la personnalité du personnage Charles, c'était vraiment montrer côté renseignement, police, justice parce que ça avait merdé pour le dire très trivialement quoi. Ce n’était pas tant de dépendre des services de telle ou telle manière, c'était vraiment de le suivre au fil du temps, pendant une année, les états des informations qui avaient tous ces services.
On est dans un dîner qui est une scène très périlleuse et vous vous en sortez très bien ainsi. C’est un dîner donc, l’idée, là, Charles, c’est la case où il y a qu’il y a sa clope. Il est avec un ami à lui qui est qui est là, qui est psychanalyste. Et pourquoi je dis ça ? Parce qu’en fait, cette double page là, me semble t il, vous essayez de synthétiser psychologiquement comment quelqu’un peut partir faire le djihad, cette double page là, par exemple. Elle arrive comment ?
Alors c’est cette scène qui sert de prétexte pour donner des éléments d’analyse, de compréhension au lecteur sur le phénomène. En général, on est sorti en peu de temps de la cellule du 13 novembre et des zoomez un peu. Ça a été pas mal de débats, d’allers retours, d'échanges entre eux, entre Soren et moi, pour essayer de poser quelque chose comme ça, d’assez synthétique, mais suffisamment riche pour que voilà l’ubiquité. Ensuite, ça peut l’interroger sur tel ou tel point,
Je vais juste prendre une petite phrase du psychanalyste qui explique que l’islamisme vient fixer un cadre autoritaire et rassurant dans un monde moderne où chaque individu doit s’inventer sans cesse dans l’exercice de sa liberté. Tout est écrit, ça supprime pas mal d’angoisse et ça procure le sentiment d'être hyper lucide, d’avoir réponse à tout. Ça donne un sens aux injustices. Ce que vous appelez le bureau des attentats ? J’imagine qu’il n’existe aucune photo, aucune vidéo de ce genre de réunions.
Kevin m’avait fourni une ou deux photos de réunions similaires on va dire, mais où ? C'était pas du tout les mêmes protagonistes, donc c'était plus vraiment pour que moi je puisse visualiser à peu près le type d’ambiance. Parce que c’est vrai que moi, en tant que dessinateur et deux hommes, on me disait tu vas être amené à dessiner le bureau des attentats de Daesh en Syrie. Je n’émets aucune idée. Est ce que c’est un truc parce qu’il y avait quand même pas mal de pognon à l'époque ? Est ce que c’est un truc qui a été Qu’est ce que c’est ? Ambiance bédouin dans la rue au milieu du désert ? Je ne savais pas trop, mais le dessin permettait justement de représenter des choses. On en a pas, on n’a pas vraiment de force, C’est le grand plus. Le dessin, c’est un langage à part entière, donc ça permet de véhiculer autant d’émotions, des faits et voilà plein de choses. Ça, c’est complet.
Vous pouvez expliquer à ceux qui nous regardent ce que c’est que c’est ça un nom particulier. C’est un nom quasiment de nom de service de COPEX et non OPEX. Comment ils appellent ça ?
Donc la COPEX, c’est le nom donné par les renseignements français. En fait, les djihadistes eux en faite parlent des services de sécurité et de renseignement. Puisque l'État islamique avait non seulement un comité financier, un comité religieux, des cours de justice, etc. Ils avaient également un site. Donc voilà c’est à dire des forces de sécurité, de renseignement, des gens passaient leur temps à traquer les espions, les informateurs, les opposants, les dissidents en territoire contrôlé par l'État islamique. Donc ça, c'était la sécurité intérieure, on va dire. Et il y avait également un volet extérieur, et donc c’est ce qu’on appelle. Alors, ça a été le bureau des attentats, un terme médiatique, en fait, l'État islamique n’a jamais utilisé ce terme là. En fait, Lamias, mais volet extérieur, c'était des gens comme Abou notamment, qui s’occupaient de planifier des attentats en dehors du territoire contrôlé par l'État islamique.
Comment dites-vous BD, vous dites comment entre vous ? Vous dites BD, ce n’est pas dans votre BD On suit tous ces personnages, il y a quasiment pas de femmes, ils jouent à la PlayStation, Il y en a même qui regardent. Faites entrer l’accusé. Vous leur faites dire que grâce à ça, ils en savent beaucoup sur la police. Ce qui m’a fait rire.
Le lendemain des attentats de Bruxelles, les enquêteurs retrouvent un ordinateur qui était passé entre les mains des différents membres de la cellule. C’est pour ça qu’on a réussi à en savoir un peu plus sur la planification des attentats. Et évidemment, on a également retrouvé tout l’historique des recherches internet. Car qualifier les membres de la cellule qui regardaient comme vidéo sur YouTube, on retrouve notamment des épisodes de Faites entrer l’accusé et plein de recherches en fait, où on voyait qu’il essayait de comprendre et de connaître les techniques de police, police, scientifique, etc. Ouais, on voyait que ça les intéressait beaucoup au-delà des lectures sur le djihad
Est ce que je me goure ou il y a une manie à mettre à la poubelle des choses avec tout dedans ça beaucoup de choses dedans. Et deux comment se fait il que les services de renseignement, finalement, on retrouve ça ?
En ce qui concerne mon offre, en ce qui concerne l’ordinateur retrouvé Après les attentats de Bruxelles, les membres de la cellule à Bruxelles ont agi en catastrophe. En fait, Abdeslam est arrêté. D’autres membres de la cellule ont été tués ou arrêtés. Les photos des protagonistes qui n'étaient pas encore sorties sont sorties. Donc là, en gros, ils savent qu’ils sont tous connus et que les enquêteurs sont vraiment sur eux. Ils agissent dans la précipitation et donc du coup ils balancent ce PC. Donc le. Le matin de leur départ pour l’aéroport. Cet ordinateur est retrouvé juste avant que les poubelles ne soient jetées.
C’est ça ? C’est ça que je trouve étrange, si vous voulez.
Mais en fait, même quand les enquêteurs retrouvent le PC, ils n’ont pas tous les documents. Il y a aussi également des testaments qui sont retrouvés, des membres de la cellule, etc. Tout ça en fait, ça a été chassé ici pour retrouver les enquêteurs, mais n’est pas du tout là la totalité des fichiers, malheureusement.
Comment vous vient l’idée de faire ces quatre pages sur les attentats ? Parce qu'évidemment, on achète ce livre, la cellule, on l’achète parce qu’on veut comprendre ça, comprendre ce qui va se passer là. Comment vous, dessinateur, vous en arrivez à ça, à une telle sobriété ?
Cette double page, elle est précédée d’autres pages.
Bien, ça commence bien, oui. Et puis il y en a d’autres après, c’est bien ça. Et tout ça constitue un livre.
Non pour moi c'était un élément clé justement parce que. J’ai fait le choix, en termes de mise en scène, d’un glissement progressif vers le noir et vers de plus en plus de sobriété. Les dessins s’effacent vis à vis d’une espèce de voix off et effectivement, on sait qu'à telle heure, les gars sont partis de tel endroit. Il était temps. Et donc on retombe sur un truc purement journalistique. L’Innommable va finir par s’effacer doucement. Pour moi, l'élément qui est important dans la double page que vous montrez, c’est le téléphone qui est en bas, qui est en bas, qui a aussi apparemment été retrouvé dans une poubelle devant le Bataclan. Et sur ce portable, il y a donc ce fameux message qui tient en deux lignes où c’est écrit "On est parti, on commence. Je pense que c'était le moment hyper important pour qu’il y ait une rupture narrative et graphique. On ne traite pas les attentats du 13 novembre en traitant l’année d’avant et ce qui s’est passé après. En fait, on glisse doucement vers une sobriété qui est de plus en plus noire. Le dessin s’habille de plus en plus de noir. On en a déjà pas mal dans l’album, mais c'était, c'était vraiment ce glissement que l'élément central qui me paraissait important, c'était ce petit message laconique où les mecs vont massacrer 90 personnes dans le Bataclan et on envoie un petit texto vraiment hyper anodin et d’une violence, d’une violence terrible.
Tout ça pour moi, c’est la force de la BD C’est-à-dire c’est une case. Et c’est absolument incroyable. Levallois-Perret, la commune de la DGSI anciennement DCRI et Levallois-Perret, c’est donc la commune où elle où il y a le service de renseignement et j’apprends par une case. En fait, c’est jumelé avec Molenbeek. Et alors ? Pour tout vous dire, je suis allé vérifier sur Wikipédia. Kevin, qu’est ce que ça veut dire que Molenbeek est jumelée avec Levallois-Perret, Molenbeek ? Il faut rappeler ce que c’est. C’est un quartier de Bruxelles.
C’est de là d’où sont originaires notamment, Abdeslam, Mohamed Abrini et d’autres protagonistes de la cellule, c’est une commune qui, par rapport à sa taille et sa population, a beaucoup fait parler d’elle. Puisque voilà, on retrouve des noms connus.
Du Djihadisme franco belge. Et puis c’est vrai que pas mal de gens sont partis de cette commune pour aller rejoindre la Syrie.
Céline nous dit dans le Discord, le traitement de la couleur et du noir profond reflète la gravité et permet une mise à distance de l’horreur. Là, on voit par exemple qu’il y a un petit élément rouge, y en a pas tant que ça dans le dans le bouquin, le bouquin est plutôt sombre, noir et blanc bleu. Le choix de la couleur, ça se discute comment ?
La coloriste est mon épouse, donc on pouvait communiquer de façon assez pratique et facile, elle est coloriste de bande dessinée. Donc on travaille ensemble depuis quelques années déjà. Je suis un mec ouvert, mais ouais, le choix de la couleur. En fait, il y a eu une première piste qui avait été déjà pas mal avancée. On avait dans l’idée. Moi j’avais dans l’idée de codifier un peu les lieux aussi pour faciliter le repérage du lecteur. Un peu comme sur le choix des visages, des choses comme ça. Et finalement en cours de cours d’albums, en discutant avec Soren, lui, il voyait un truc beaucoup plus éthéré en fait. Et c’est vrai que le graphisme comporte pas mal de noir et donc c’est toujours très compliqué de mettre de la couleur quand il y a autant de noir et de blanc puisque le blanc représente la lumière pure et noir, l’ombre pure. Donc qu’est ce qu’on met entre les deux justement pour que ce soit efficace et tout ? Donc on a fait ce choix de gamme beaucoup plus réduite, tout en gardant cette codification dont je vous parlais. La simplicité est souvent très compliquée à faire. Après, on a gardé aussi pour rejoindre l’identification des membres de la cellule par exemple, vraiment des Abdeslam Achour son bonnet, Abaaoud a toujours une touche de rouge par rapport fin. On a essayé de garder aussi des petites taches colorées qui impactent sur chaque planche
Je trouve à un moment donné dans la BD, je n’ai pas la page là malheureusement, je n’ai pas noté une certaine mansuétude de votre part concernant concernant le Raid, je pense là à l’assaut de Saint-Denis, donc après deux ou trois jours après. Alors par contre, c’est très bien expliqué comment ils sont cachés dans un buisson, ils sont lâchés par quelqu’un, quelqu’un les dénonce, etc. Et puis ensuite il y a l’assaut de cet immeuble à Saint Denis, rue des Corbillon je crois. Bon, il y a 1500 cartouches qui sont utilisées. Vous vous ne posez pas de questions. On sait que dans quelques temps il y aura un procès en début 2022 où on s’attend à ce que le RAID s’explique un peu sur ces méthodes qui à priori étaient absolument pas les bonnes. Est ce que. Est ce que je me goure ? Kévin, il y a un peu d’un peu de complaisance ou un peu de mansuétude vis à vis des services et vis à vis des tireurs d'élite de la police d'élite puisque le raid en fait partie ?
Le côté Raid action, ça ne nous dit pas grand chose. Si vous voulez, de l'état de l’enquête ou des projets, de l’idéologie, des objectifs de l'État islamique. Donc ce qui était pour nous l’objet principal et montrer ce que savaient les enquêteurs et ce qu’ils ont raté, etc. Après sur le Raid en lui même passer je ne sais pas des doubles pages supplémentaires sur l’assaut du Raid n’aurait pas dit grand chose finalement de notre objet principal
Non, non mais attendez
Enfin, c’est comment dire.
Non mais parce que je me dis que cet assaut, qui est absolument démesuré d’un point de vue romanesque, la démesure, aurait pu vouloir faire quelque chose dans le récit. Mais au-delà de ça, puisque au fond, c’est vrai que vous vous attachez peu à ça, vous restez dans les faits. Cette démesure, de mon point de vue, c’est aussi un moment où on se dit que tout est possible vu ce qui s’est passé. Or l'état de droit, ce n’est pas ça quoi, ici, Mais là, peut être que ce n’est pas votre préoccupation au moment où vous écrivez le bouquin est peut être aussi c’est parce qu’il y a Monsieur Fauvergue dans les parages. Autour de moi la loi sécurité globale, Fauvergue, le RAID, tout ça. Je sais, c’est vrai que j’ai ça dans ma tête.
On sait ce que voilà, 1500 cartouches tirées. Finalement, qui a tué les terroristes ? C'était la ceinture d’explosifs déclenchée par celui qui se trouvait dans l’appartement et que pas une balle ne les avait atteint. Étant donné que ça a été très bien documenté et que pour nous ça ne servait pas vraiment notre propos. Enfin, ça sortait un tout petit peu du cadre. C’est vrai que oui, on n’en a pas fait plus, mais dans ce cas, je note la remarque
Vous l’avez dit vous même, il n’y a pas spécialement de scènes d’action dans ce bouquin. Donc pourquoi à ce moment là, représenter un truc grandiloquent, Tout ça pour évoquer qu’il y a eu effectivement tant de cartouches, que ça a duré tant de temps que les mecs n’avaient finalement qu’un flingue dont on pensait qu’ils étaient plus outillé que ça. Voilà, c'était donner trop d’importance à la fin de ce personnage.
Dans la BD, il en est évidemment question, on l’a dit, des voyages incessants entre les pays. Il est donc question de Schengen. L’analyse à nouveau de Céline qui était dans le discours. Elle dit que votre livre, donc la cellule, permet de préciser que ce n’est ni de fermer les frontières qui est une solution, ni les attentats qui sont le symptôme d’un quelconque laxisme dans les services de sécurité, mais plutôt qu’ils sont la conséquence d’un manque de moyens, de services publics et d’un manque de coordination entre les pays européens. C’est-à dire qu’il y a besoin de trouver des guillemets communs pour l’intérêt général. Donc c’est une vision très humaniste, me semble t il, qu’elle fait de votre de votre ouvrage. Est ce que c’est ce que vous avez envie de dire ?
Ce n’est pas faux et je trouve son analyse assez pertinente. Il ne faut pas oublier non plus que c’est aussi contre les terroristes actuellement aux procès l’ont confirmé. C’est aussi l’attitude des puissances occidentales à intervenir de façon pas forcément justifiée ou proportionnée qui peut aussi engendrer ce type de débordements derrière. Donc c’est vrai que ce n’est pas une question de migrants, de frontières, de choses comme ça. C’est une problématique qui est vraiment, qui est vraiment globale, je dirais, parce qu’il ne faut pas oublier que c’est presque aussi une histoire, aller taper en Syrie d’un peu n’importe comment. Et je dis regardez comme nous on a été marqué aussi par le fait de voir des victimes comme ça sur notre propre sol. Est ce qu’on se met parfois à la place de familles syriennes qui se sont fait bombarder jusqu'à plus soif parce que ou visaient soit Bachar, soit les forces rebelles, soit il fallait taper des Kurdes ou ça c’est suffisamment complexe pour ça. Toute cette haine n’engendre que de la haine. C’est ça aussi du poncif. Mais voilà, la vision humaniste malgré bien, autant que faire se peut.
C’est vrai que voilà, l’espace Schengen a constitué une faille structurelle, en tout cas telle qu’il était géré pendant la crise migratoire de l'été 2015, et l'État islamique en a pleinement profité. C’est le casse-tête de l'État islamique. C’est comment réussir à faire passer des gens qui sont fichés, qui sont connus, qui sont recherchés. Comment réussir à faire passer des mecs aussi connus du territoire syrien jusqu'à leur pays cible ? Et c’est. C’est pour ça d’ailleurs qu’ils utilisent des gens avec des papiers cleans, avec des profils un peu moins repérés ou repérables. Quelqu’un comme si pas être glam. Donc l’auteur de l’attentat raté de Villejuif, par exemple, faisait des voyages très courts. Un autre opérationnel de l'État islamique, Réda Ham, qui est envoyé par Abaaoud qui lui demande en Syrie s’il était prêt à tirer dans la foule pendant un concert de rock qui annonçait en fait l’attentat du Bataclan. Il n’a même pas passé une semaine En Syrie, tous les vétérans de la Syrie ont pu bénéficier et exploiter la crise migratoire pendant l'été 2015 pour justement s’infiltrer. C’est vrai que le voyage en fait, ces voyages sont tellement périlleux, tellement semé d’embûches, etc. Si quelque chose dans son processus très laborieux qu’on imaginait mal en fait, même s’il y avait encore une fois quelques indices avant les bons jours, facile de refaire l’histoire après. Mais c'était très difficilement imaginable de penser que des décennies, on voyait autant d’opérationnel traverser autant de frontières.
A un moment donné, j'étais un peu gêné par le fait qu’on revenait régulièrement dans la bande dessinée sur cette question de frontières et de passage aux frontières. Et après je me suis dit mais après tout, c’est peut être aussi extrêmement central pour ces gens là, évidemment, pour les services de renseignement. Mais même ça, vous l’avez, vous avez écrémé, et qu’en réalité, dans les PV que vous avez lu dans les dents, dans les filatures que vous avez pu découvrir dans les écoutes, peut être qu’il n’est question que de ça, j’en sais rien. Mais moi j’aimerais savoir parce que, en tant que lecteur c’est oppressant, il y a un truc. Les frontières, les frontières, les frontières, vous voyez bien où ça nous amène.
Bien sûr que oui, parce qu’on sait très bien que c’est ensuite récupéré par l’extrême droite. On. Vous voyez bien que c’est la preuve qu’il ne faut pas avoir peur de l’heure de la réalité. Je veux dire, on peut très bien traiter le sujet de manière dépassionnée, documentée, sans forcément que ça implique qu’il faut fermer toutes les frontières, Non, c’est juste là. Ce qu’on montre en fait surtout, c’est comment l'État islamique a exploité cette crise migratoire, cette misère humaine pour parvenir à ses fins. C’est pour ça que beaucoup arrivent finalement à bon port. C’est malheureusement en exploitant ses trésors, mais ça veut absolument pas dire que du coup, les réfugiés syriens n’auraient pas voix aux droits de l’homme, n’auraient pas le droit de venir en Europe. Si c’est deux choses au moins trois.
Qu’est ce que ça vous fait De vous dire qu’en 2021, on est toujours sur une tradition que moi j’aime beaucoup. (Je vous influence.) Du XIXᵉ siècle c’est-à-dire que pour rendre graphique un procès, à part certains procès exceptionnels qui sont filmés, je pense que celui là, l’est mais archivé pendant 50 ans, c’est encore le dessin de presse.
Ah ça c’est un truc moi qui professionnellement m’aurait vachement branché d'être dessinateur de procès sur un événement comme ça, c’est une autre façon de faire. C’est du croquis puis on assiste vraiment aux débats. C’est des choses auxquelles, je pense. Le commun des mortels n’a pas forcément accès facilement. Quant à la tradition dessinée, justement, je pense que c’est autre chose qu’un témoignage filmé. Ça permet de mettre un peu de distance. Il y a l’interprétation du regard de son dessin, les choix qu’il va faire de représenter telle ou telle chose ou telle autre. Et ça, ça amène déjà un regard extérieur par rapport aux faits.
Allez, je vous libère. Merci beaucoup à tous les deux.
Merci vraiment encore à vous.
Et puis avec plaisir à bientôt. On se retrouvera, je vous le promets.
