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Les Héros du Punk sont Immortels

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Transcription de l’émission

David Dufresne
Ami des orages, bonjour ! Amis du café, bonjour, amis de la police, amis des punks qui attaquent la police, bonjour, amis des lives complètement punks, c’est-à-dire qu’on aurait dit un concert avec une salle réservée, la salle n’existe pas, il faut chercher une autre salle dans la ville parce qu’il y a eu des orages ce matin. Il est là, l’invité est là. Stéphane est là, ne vous inquiétez pas, je n’ai pas pu le prévenir. Figurez-vous qu'à 7 heures, direct, tout pétait, tout à fond, tout, comment dirais-je ? L’antenne relais qui n’est pas loin d’ici, donc plus d’internet, plus de téléphone, etc. Mais j’ai l’impression que ce Stéphane Oiry est un gentleman parce qu’il m’a envoyé des textos que j’ai reçus donc deux heures plus tard, très gentil, plutôt inquiet, de la même manière qu’Euryale était aussi un petit peu inquiète. Ce sont les dieux de l’orage qui ont fait que ce stream démarre dans des conditions extrêmes. Et comme je le dis à chaque fois, ça fait les meilleurs streams que l’on puisse faire. Attention, là j’avais quand même l’impression que ça déconne bien. Alors, je ne vois pas Stéphane. Oh purée, c’est pas possible, qu’est-ce qui se passe ? Câble invité, oui, alors qu’est-ce qu’il se passe, vidéo 1, attends, attends. Allez bougez pas, bouge pas, vidéo 1, si j’enlève ça. Non c’est pas celle-ci, ah qu’est-ce qu’il se passe là, attend, attend, Stéphane, est-ce que vous m’entendez Stéphane ? Alors moi je vous entends, mais on ne vous entend pas, bon alors encore deux minutes, oh là là le bazar, je suis désolé, je suis désolé. Alors comment se fait-il que cette caméra ne s’affiche pas, attention ça commence à être pas mal. Oh Stéphane, ça commence à pas mal. Bonjour Stéphane, toutes mes excuses, on ne se connaît pas, c’est épouvantable.
Stéphane Oiry
Ah non mais ça commence très bien.
David Dufresne
Ça commence fort, hein !
Stéphane Oiry
Je ne pouvais rien attendre d’autre que d’une émission sur le punk.
David Dufresne
200 orages attaquent le poste nous dit Florent Calvez qui est donc rendez-vous Florent Calvez, je ne sais pas si vous le connaissez, qui fait le même beau métier que vous et qui, je crois, a occupé le chat pendant une heure le temps que je me connecte. Bon, si jamais ça coupe, si jamais… oh jolies rouflaquettes, si, si, si jamais ça coupe, bah c’est que quelqu’un a débranché l'électricité et qu’il n’y a plus de sono, voilà Calvez ! Ah oui oui, Calvez, je suis désolé, nous avons des amis en commun, Arnaud, très bien. Mon cher Stéphane, je me permets de vous appeler mon cher Stéphane, parce que 1, je vous ai déjà décalé l'émission, ensuite ce matin, l’orage a fait que je vous ai planté, voilà, toutes mes excuses, d’autant que vous venez avec une magnifique bande dessinée.
Stéphane Oiry
Je m’appelle Stéphane Oiry, je suis auteur de bande dessinée, je travaille aussi beaucoup pour la presse, et notamment j’illustre très régulièrement des faits divers, pour Le Parisien principalement, mais pas seulement. C’est tout pour l'éthique quand même. Donc oui, oui, j’aime beaucoup travailler sur les faits divers. Et là, on en avait un très beau avec cette histoire de cavale de Gilles Bertin. Et sinon, j’enseigne aussi la bande dessinée dans une école à Paris. Voilà, j’ai 55 ans, je suis né en 70. Un premier avril.
David Dufresne
Alors c’est ça, vous êtes né en 70, avez-vous bien connu les Camera Silens, le groupe dont il va être question, plus exactement le chanteur dont il est question ?
Stéphane Oiry
Oui, je l’ai connu parmi d’autres groupes à l'époque. En fait, moi, je suis plongé… j’ai vraiment plongé dans le punk rock. J'étais au collège, j'étais préado. Donc, le groupe existait déjà depuis quelques années. Enfin, toute cette première vague du punk existait bien avant que je m’y intéresse. Mais pour moi, ça a été un grand chambardement, cette aventure du punk. C’est peut-être ce qui va me diriger un peu tout de suite. Enfin, à partir du moment où j’ai commencé à écouter cette musique, plus rien n’a jamais été pareil. Donc moi, j’y ai vraiment plongé éperdument dans cette musique. J’en ai écouté, enfin j'écoutais à peu près tout ce que je pouvais écouter à l'époque avec les moyens dont on disposait, que ce soit sur les radios libres ou des cassettes qu’on se partageait. Alors Camera Silens était un des groupes que j'écoutais, ce n'était pas forcément celui que je connaissais le mieux. On y reviendra peut-être. Oui, bien sûr. Disons que j’avais même un peu oublié ce groupe, pour être tout à fait honnête. C’est bien plus tard, quand il est revenu en France, et notamment à travers une émission sur France Culture qui s’appelle Une histoire particulière. Une émission documentaire, en deux volets, diffusée le samedi et le dimanche, que Camera Silens refait surface, et que je découvre cette affaire. Parce que si je connaissais la musique, je ne connaissais rien de cette histoire de cavale.
David Dufresne
Alors on va y venir.
Stéphane Oiry
Ça va un peu m’aiguiller.
David Dufresne
Impeccable, impeccable. Alors Stéphane, v’là-t-il pas qu’on me dit dans le chat que vous avez illustré un chouette reportage pour La Croix sur le commissariat central de Roubaix.
Stéphane Oiry
Tout à fait.
David Dufresne
Mais on avait reçu l’auteur, c’est pour ça que quand j’ai vu, absolument, on l’avait reçu, un pour son reportage, deux, ensuite il a fait un bouquin là-dessus. Et alors c’est marrant parce que je ne sais pas pourquoi, quand j’ai reçu votre BD sur Camera Silens, je me disais c'était marrant ce dessin, ça me dit quelque chose, et là en fait c’est Florent qui fait le lien. C’est une histoire sortie d’un roman noir, mais tout à fait authentique, Gilles Bertin, figure du punk français, chanteur donc de ce groupe obscur, on peut quand même le dire, Camera Silens, Bordeaux début des années 80, braqueur d’un dépôt de la Brinks en 1988, puis fantôme sans visage en cavale. Disparu, réapparu, malade, repenti, il revient de tout et meurt en 2019 à Barcelone, là où il s'était caché, Barcelone et le Portugal, on va y venir. C’est ce destin que vous retracez, Stéphane. Les héros du peuple sont-ils mortels ? est publié chez Dargaud, ça sort tout juste. Ce n’est ni une BD hommage, ni un plaidoyer, c’est une sorte de regard à la fois lucide, un peu inquiet par moment, parfois amusé. Et je voulais vous dire que vous étiez le bienvenu ici pour votre première convocation Au Poste et je voudrais absolument saluer Laure Narlian, du site France info, qui a fait une première interview de vous il y a un mois à peu près. Laure, c’est une vieille amie et voilà, je voulais lui rendre hommage. Est-ce que cette petite présentation vous convient, ou est-ce que j’ai dit une belle bêtise ?
Stéphane Oiry
Non, pour l’instant tout me semble correct et oui, oui, moi je suis très satisfait aussi de cette chronique de Laure, c’est un très bel article qu’elle a écrit, c'était un des premiers à paraître sur le livre d’ailleurs et j’avoue que ça m’a fait vraiment énormément plaisir.
David Dufresne
Alors, on va regarder, si vous voulez bien, pour démarrer, une petite interview de Gilles Bertin, qui était donc le chanteur. Alors voilà, je vais mettre une petite interview qui est très courte, de deux minutes, de Gilles Bertin, c’est donc le héros de votre bande dessinée. Gilles Bertin est interviewé il y a 6 ans, donc à ce moment-là il sort de prison, par les copains de la revue Far West, du sud-ouest de Bordeaux, d’où était originaire Gilles Bertin, et Gilles Bertin raconte un tout petit peu sa vie. Comme ça, ça nous permettra d’aller ensuite directement dans la bande dessinée. Alors, le titre est-il une inspiration, un clin d’œil à la Brigada Flores vous demande La souris déglinguée ?
Stéphane Oiry
Le titre, c’est évidemment une référence au fanzine Les héros du peuple sont immortels. Fanzine qui était très actif à l'époque, qui a un peu accompagné l'émergence de ce mouvement. Absolument. Et aussi qui a publié une fameuse compilation, Les héros du peuple sont immortels, sur laquelle figure La Souris Déglinguée, entre autres, Parabellum et Camera Silens. Donc ce titre s’imposait assez naturellement. Ah oui, je vois qu’il y a une couverture.
David Dufresne
Ah bah oui, ah bah oui, il est le héros du peuple !
Stéphane Oiry
Effectivement, je m’en suis inspiré.
David Dufresne
Les héros du peuple sont immortels, fanzine de Juvisy, qui était tenu par un dénommé Rico Maldoror, qui était derrière le label Goliath Mouvement, qui avait sorti notamment les Hotpants qui vont devenir La Mano Negra et bien d’autres mondes. Et cette compilation-là dont vous parlez, Les héros du peuple sont immortels, sur laquelle figurent justement les Camera Silens, voilà. Alors je vous propose qu’on regarde rapidos cette petite interview de deux minutes de Gilles Bertin par les copains de Far West et on revient tout de suite sur votre bande dessinée dans quelques instants. C’est le bazar, j’adore ça, j’adore ça, c’est parti.
David Dufresne
Voilà donc c'était une petite interview de Gilles Bertin à propos de son livre qui va sortir en 2016. Mais d’abord on va commencer par vous. Stéphane, donc vous avez dit en fait c’est cette histoire, elle est faite de légendes, elle est faite de mythes, elle est faite d’anecdotes plus ou moins fortes, mais avant toute chose c’est une époque.
Stéphane Oiry
Oui, tout à fait. C'était un peu l’idée derrière ce projet, c'était de raconter ce qu’a pu être cette musique. Et à quel point moi j’avais été extrêmement marqué par toute cette époque. Et j’ai aussi le sentiment qu’on n’en avait pas encore parlé tout à fait, on arrivait difficilement à dépasser les clichés autour du punk, il y avait toute une imagerie un peu caricaturale et moi je voyais cette idée, ce projet, ce récit, comme l’occasion de restituer ce qu'était réellement ce punk, tout simplement. Parce que dépasser un peu les crêtes, les blousons de cuir, etc. et le no future, là c'était l’occasion de rendre une forme d’humanité, de réincarner toute cette période-là.
David Dufresne
Alors c’est intéressant parce que, est-ce que Gilles Bertin, j’y vais directement, est-ce que Gilles Bertin, dont je rappelle, chanteur punk le soir, braqueur de banque la journée, est-ce que, donc il va finir en cavale, etc., est-ce que ce n’est pas aussi presque la mauvaise conscience… je voulais finir l’interview par ça, mais je vais démarrer avec. Presque la mauvaise conscience de toute cette génération dont visiblement nous faisons tous les deux partie et un certain nombre de gens dans le chat, c’est-à-dire que finalement lui, il est allé au bout, au bout de cette idée de renverser l’ordre. Et de vivre au jour le jour, avec des accidents de parcours dont on va parler. Parce que là vous dites, je voulais tordre les clichés sur les punks qui sont très nombreux, mais lui, est-ce qu’il n’est pas extraordinaire ?
Stéphane Oiry
Alors extraordinaire, certainement, c’est son histoire. Est-ce que c’est une mauvaise conscience ou une bonne conscience ? Je ne sais pas, moi, je ne vois pas forcément ça comme une mauvaise conscience. Effectivement, je trouve qu’il a été jusqu’au bout d’un idéal. Et il y avait cette volonté d'être authentique. Parce que dans le punk, il y a eu ça aussi. Il y a beaucoup de poseurs, beaucoup de postures. Ça, ils le disent très bien, les musiciens de Camera Silens, et notamment à Bordeaux, c'était un truc un peu bourgeois, le punk. Il ne faut pas se le cacher, ou étudier en arts. Enfin, il y avait beaucoup de postures derrière tout ça. Et eux, ils sont arrivés avec une façon d’aborder cette musique, de façon très authentique. Ils étaient issus d’un milieu populaire ou de la France moyenne, et je pense qu’ils avaient la volonté d’incarner ça très fort. Donc forcément, ils étaient en marge au sein même du mouvement punk. C'était un groupe qui faisait peur, dont on se méfiait. Ils avaient même parfois des refus. Des salles souhaitaient les programmer, ça soulevait à chaque fois des débats sur « est-ce qu’on invite ces voyous ? ». Et moi, Gilles Bertin, oui, je vois ça comme vraiment le punk authentique, celui qui justement va refuser toutes ces postures et va essayer de vivre pleinement cet idéal qui est celui de vivre hors du système, dans les marges, résolument dans les marges, avec ce que ça peut comporter effectivement d’illégalité. Mais sur l’illégalité, on y reviendra, enfin sur les braquages, qu’est-ce qui le motivait ? Ce n'était pas nécessairement d’ailleurs la dimension « renverser le système ». Moi je ne vois pas ça comme ça. Je pense que c’est quelqu’un qui voulait vivre les choses à fond, qui était toujours dans la recherche d’une forme d’adrénaline, d'énergie, et le braquage pour lui c'était la même énergie que de faire un concert et c'était ça qui l’animait. Parce que je crois que ce qui m’a touché, moi, dans ce parcours aussi, c’est quelqu’un qui avait peur de s’ennuyer. En fait, il y a quelque chose comme ça, où il fallait… il y avait cette volonté de vivre intensément chaque instant.
David Dufresne
Alors, ça démarre, je montre quelques plans, je ne vais pas tout montrer évidemment, ça démarre par une bande de copains, squatteurs, c’est la grande époque des mouvements, des squats, on est quelques années après la gauche, enfin l’arrivée de la gauche au pouvoir. Il y a une forme de désillusion politique et, d’une certaine manière, je l’interprète comme ça, il y a plusieurs mouvements qui montrent, qui sont en réaction, en disant ça ne va pas assez loin. Il y a le mouvement des squats, il y a le mouvement punk, eux se retrouvent dans les deux. On avait ça à Bordeaux, on avait ça à Montpellier, on avait ça, on avait ça à Paris, etc. Alors ils sont, ils sont précaires, ils volent, ils achètent un bouquin pour en voler trois, voilà, et justement là c’est très, très important, il va y avoir une rencontre intellectuelle, on va dire, avec la Fraction Armée Rouge, la bande à Baader-Meinhof, ne l’oublions jamais, et le nom du groupe vient de ça, je vous laisse l’expliquer.
Stéphane Oiry
Oui, c’est le nom qu’on donnait aux cellules d’isolement à l'époque, qui étaient des cellules d’isolement sensibles. C’est une forme de torture. Et quand ils tombent sur ce livre, effectivement, ce mot-là, « camera Silens », s’impose à eux comme peut-être l’illustration de ce que pouvait être leur musique, de ce qu’ils cherchaient à provoquer par leur musique. Mais évidemment, ils vont puiser dans cette littérature-là, qui était la littérature qui circulait à l'époque dans ce milieu où l’anarchisme et le punk étaient associés. Le positionnement politique de Camera Silens n’est pas si évident, c’est-à-dire que c'était vraiment une discussion que j’ai pu avoir. Est-ce que c'était un groupe politisé ? Le nom pouvait le laisser entendre, alors je crois que ce n'était pas le cas, je crois que c'était surtout des branleurs, c'étaient surtout des provocateurs qui jouaient avec cette imagerie-là. Bien sûr, ils étaient anarchistes dans le sens où ils refusaient le système, mais ce n'était pas une pensée très articulée, très construite, c'était surtout une volonté de vivre librement. Et ce discours politique, il n’a jamais été porté, même dans leurs textes. Si on lit les textes, il n’y a pas de revendications quelconques.
David Dufresne
Non, il y a une vision du monde qui est assez noire, mais on est plus proche du nihilisme que d’un discours politique, alors que d’autres groupes, eux, vont amener tout un attirail politique. Mais en fait, à l'époque, il n’y avait pas de caractère d’obligation non plus par rapport à ça. C'était dans la manière d'être et de transmettre sa musique que les choses se jugeaient en fait.
Stéphane Oiry
Oui, c’est ça. C’est vrai que si on compare, ne serait-ce qu’avec les Béruriers Noirs, où là il y avait plus clairement un discours politique affiché, eux, c'étaient vraiment les vilains petits canards. Ils ne jouaient pas à ce jeu-là non plus, ils ne s’inscrivaient pas dans ces mouvances-là, ils étaient à côté. Ça leur a joué des tours, sans doute d’ailleurs qu’ils n’ont pas eu une notoriété qu’ils méritaient à l'époque aussi parce qu’ils s’inscrivaient un petit peu à part et donc oui, il n’y avait pas d’obligation à afficher un discours politique. Pour autant, ils ont été récupérés politiquement, c’est-à-dire qu’assez rapidement, il y a eu des gens pour les situer soit à l’extrême gauche, voire à l’extrême droite.
David Dufresne
Oui, parce qu’ils ont fait quelques concerts, bon alors là on rentrerait dans des détails, avec des groupes qui étaient peu fréquentables, on va dire. Mais surtout, il y a un point important, je le montre ici, c’est que ce groupe plonge dans l’héroïne, enfin Gilles Bertin et certains de ses copains. Et ça, c’est ce qui va ravager et le groupe et Gilles Bertin, puisque on comprend au fil des années dans votre bande dessinée qu’il a mis trop de temps à décrocher et que ça l’a brisé net, alors que la poudre n'était pas forcément, contrairement à ce qu’on pourrait penser, quelque chose d’extrêmement répandu dans ce milieu-là, parce qu’il y avait justement cette idée de « il faut se battre, donc il faut être en forme ».
Stéphane Oiry
Oui c’est vrai, il a plongé très vite, il le dit, il dira par la suite, il a essayé plusieurs fois de décrocher. Finalement, c'était son premier séjour en prison qui va lui permettre de se désintoxiquer. Il aura eu ce mérite de connaître la prison. La fois, c’est là qu’il rencontrera Inaki, avec qui il organisera le braquage par la suite. Donc ça a été des rencontres, le séjour par la prison et la cure de désintoxication. Pour autant, évidemment, c’est aussi ce qui fera qu’il a chopé le SIDA, quoi, tout ça.
David Dufresne
Dont il va succomber.
Stéphane Oiry
Dans le tragique en fait. Malheureusement, il a été comme beaucoup victime…
David Dufresne
De l'épidémie, mais là Stéphane, ce que moi je comprends, ce que je retiens de la bande dessinée, enfin pardon, j’ai dit bande dessinée, mais peut-être qu’un roman graphique ce serait mieux.
Stéphane Oiry
Oh non, bande dessinée c’est très bien, je ne suis pas forcément un fan des romans graphiques.
David Dufresne
Ce que je comprends, c’est qu’en fait, il y a une conscience très tôt que c'était pourri de sa part. Il faut s’en sortir. Il n’y arrive pas, mais il le comprend assez vite.
Stéphane Oiry
Oui, clairement, il voit bien que c’est nul. Malheureusement, ce n’est pas une addiction dont on arrive à se défaire si facilement.
David Dufresne
Alors on est à Bordeaux, on est au début des années 80, là vous allez reconnaître la tête d’un autre gars dont… le voilà. Et pourquoi on parle de Noir Désir, c’est parce qu’en fait il y a un radio-crochet, c’est assez étonnant, je ne connaissais pas cette histoire. Il y a un radio-crochet et le jury finit par accorder la seconde place à Camera Silens et la première à Noir Désir. Et là il y a un truc bizarre, c’est que Noir Désir ne prend pas le gros lot qui consiste à enregistrer un disque.
Stéphane Oiry
C’est-à-dire que Bertrand Cantat décide de planter ses camarades, de quitter le groupe. Et donc voilà, le prix va finalement revenir au second, c’est-à-dire à Camera Silens. Bon, cette page sur Bertrand Cantat, elle a beaucoup fait parler. C'était assez amusant d’ailleurs.
David Dufresne
C’est marrant parce que quand je la lis, je ne me pose aucune question, et là, au moment où je la montre, je me dis comment le chat va réagir, etc. Et pourquoi elle a fait parler ? Parce que vous ne dites pas ce qui se passe à Vilnius, c’est ça ?
Stéphane Oiry
Oui, alors, est-ce que… Oui, allez, je peux être tout à fait transparent. Quand j’ai livré cette planche, il y a eu mon éditeur qui a un peu tiqué parce que ça démarre par une case où on dit « Lui, c’est ce connard de Bertrand Cantat ». Et ça avait du mal à passer, parce qu’ils ont dit « Oui, tu écris ça en fonction de ce qui est… ».
David Dufresne
En connaissant la suite.
Stéphane Oiry
Et je dis ben non, j’ai écrit ça parce que c'était déjà le cas à l'époque. Il se comportait effectivement comme un connard. Et puis en même temps, tout le monde se traite de connard dans cette bande dessinée. Enfin, je veux dire, ça peut être amical finalement.
David Dufresne
Espèce de connard, c’est amical, mais connard ça dépend, tout est dans l’intonation, c’est vrai.
Stéphane Oiry
Bon.
David Dufresne
Bon, connard !
Stéphane Oiry
Après, quand j’ai fait lire à Cécilia et à Benoît, ils se sont marrés en lisant cette page. Je dis oui, vous avez fait un peu polémique et Cécilia m’a dit que Gilles n’aurait pas écrit ça. Et puis elle réfléchit et me dit qu’il aurait écrit « ce fils de pute de Bertrand ».
David Dufresne
Alors justement, Stéphane, comment avez-vous travaillé ? « Macronard » est une insulte, nous dit Medbel, ce n’est pas pareil. Comment travaillez-vous pour travailler ? Donc il y a le livre autobiographique de Gilles Bertin, qui s’arrange avec la réalité un petit peu, qui a des trous de mémoire quand ça l’arrange, qui sublime les choses, etc. Et son âme, voilà, il n’y a pas de souci avec ça. Il y a eu le documentaire radio de France Culture, je crois qu’il y en avait eu un sur Arte Radio aussi. Il me semble qu’ils précédaient sur France Culture. Je ne suis pas sûr, mais bon.
Stéphane Oiry
C’est parce que celui-là, je ne l’avais pas vu passer.
David Dufresne
Et donc comment avez-vous travaillé ? Vous avez revu les gens du groupe parce que tous ne sont pas dans la BD pour des raisons de narration ?
Stéphane Oiry
Alors comment j’ai procédé ? Tout d’abord, j'écoute ce documentaire sur France Culture. À l’issue de ce documentaire, on annonce la sortie du livre de Gilles Bertin, ses mémoires. Donc je suis à l’affût et dès le jour de la sortie, vraiment, je me précipite pour l’acheter. Je le lis d’une traite et là, il devient évident pour moi que je dois faire cette adaptation en bande dessinée. Donc, je ne sais plus dans quel ordre, je contacte mon éditrice chez Dargaud et je contacte Gilles Bertin tout simplement sur Facebook. Il avait une page Facebook, donc j’envoie un message sur Messenger.
Stéphane Oiry
Donc on a commencé à échanger comme ça par Messenger. Et on vient de se voir à Toulouse, là on est en 2019, durant l'été 2019. Moi, j’allais dans le sud à ce moment-là et lui, il habitait toujours Barcelone, il continuait à travailler dans le bar des parents de Cécilia. Il dit « c’est facile pour moi de remonter à Toulouse, on peut se voir à ce moment-là ». Et je commence à écrire en disant, bon, autant que j’avance un peu et comme ça, j’aurai des choses à lui montrer quand on va se voir en vrai.
Stéphane Oiry
Et puis, à ce moment-là, par un concours de circonstances, je rencontre Benoît Destriau, qui vit à Paris, le co-fondateur avec Gilles de Camera Silens. Et donc, on boit un verre, plusieurs même. J'étais flippé de le rencontrer, le bonhomme, parce que lui c’est encore l’ancien skin, il a une dégaine un peu impressionnante et puis moi je me pointe comme ça avec ce projet, j’avais peur qu’il ne me reçoive pas bien en fait. En fait, ça se passe super bien, lui aussi hyper chouette et je lui fais part donc de ce que sont mes intentions et en disant tout de suite « en fait je ne vais pas vraiment raconter, je vais adapter tel quel les mémoires de Gilles, je vais prendre plein de liberté, parce que d’une part ces mémoires, s’il fallait les adapter, ce n’est pas 130 pages qu’il aurait fallu, mais pour moi, c'était hors de question ».
Stéphane Oiry
Et puis c'était compliqué, il y avait… Je voulais que le récit soit très sec, très rapide, très tendu, donc il fallait réinventer ce récit. Donc je lui dis ça, puis il me dit « non mais pas de problème, de toute façon, Gilles, ses mémoires, c’est un peu du pipeau, il a totalement fictionné. Il raconte des choses qui dataient d’il y a 30 ans, il n’en a plus la mémoire. Il était sous la pression de Robert Laffont qui voulait sortir ce bouquin. Donc en fait, il s’est mis à écrire et il a brodé. Lui aussi, il se laissait tenter par le côté romanesque de cette idée. Donc il me dit, les mémoires, il faut les prendre avec des pincettes. Ce n’est pas la vérité, ce n'était pas la vérité. Donc il m’a dit, sens-toi libre, fais ce que tu veux. »
Stéphane Oiry
Dans la chronologie, je modifie un peu les choses aussi. Il y avait tellement de personnages que je condensais, une personne incarne plusieurs personnes, des choses comme ça. C’est pour ça que je parle d’une adaptation libre, c’est pourquoi il y a un avertissement en disant « ce n’est pas un documentaire sur le groupe Camera Silens ». Une biographie officielle, ça devient un récit d’aventure en fait.
David Dufresne
Alors je vous propose Stéphane, qu’on écoute un extrait, un extrait de Camera Silens. Alors c’est la seule vidéo que j’ai vue… Enfin, il y a des concerts, mais sinon sur YouTube il n’y a que des chansons. Donc là, je voudrais montrer, on est en 1985, le morceau s’appelle Réalité. C’est filmé par FR3 Bordeaux. Cette chanson-là, vous voulez l’introduire ? Est-ce qu’elle a quelque chose de particulier ?
Stéphane Oiry
Alors ce n’est pas Réalité d’ailleurs…
David Dufresne
C’est Réalité.
Stéphane Oiry
Je crois que c’est vraiment le morceau, moi c’était un de mes préférés, peut-être mon préféré. Je trouve que ça dit bien un peu ce qu’étaient les textes de Gilles Bertin en fait, ces espèces de rapports très crus au réel et au réel qu’ils expérimentent eux. C’est pas la réalité de tout le monde, c’était une réalité dans les marges, ça dit déjà la drogue. Et ça dit la grande noirceur de ce qu’était leur quotidien. Avec des mots très simples. Moi, j’en profite pour dire, puisque si on réécoute ce morceau, je disais que Camera Silens, ce n’était pas le groupe que j’ai le plus écouté à l’époque, il était noyé parmi une masse de cette scène. Et que je l’avais oublié et en retravaillant sur cet album, forcément je l’ai beaucoup plus écouté et je trouve que cet album, La Réalité, a vieilli merveilleusement bien. Je trouve que c’est un des groupes aujourd’hui qu’on peut réécouter parmi toute cette scène, ça tient la route aussi bien par les textes que par le son. Finalement, il n’y a pas eu de petits arrangements… Un peu cheap du rock français parfois, il y a une forme de rudesse, de brutalité qui traverse le temps et moi je trouve que ça reste un grand album de punk français.
David Dufresne
Ça vaut son pesant de kopeck. Très bien. Alors, il bascule dans le grand banditisme. Gilles Bertin, je reviens à son histoire. On ne va pas trop rentrer dans les détails, parce que l’idée c’est de donner envie de lire la merveilleuse bande dessinée que vous avez réalisée. Mais bon, l’affaire est quand même connue. Il y a un braquage monumental, sans violence, sans armes même, on est d’accord. Ce sont des fausses armes en fait. C’est déposer des armes parce qu’ils se déguisent. On ne va pas dire comment, mais ils se déguisent, il y a toute une mise en scène qui est absolument incroyable et ça leur apporte beaucoup de pognon, mais ça les oblige à la clandestinité. Et donc la BD démarre par Gilles Bertin qui se fait reconnaître chez un disquaire où il travaille au Portugal, je crois.
Stéphane Oiry
En fait, il ouvre avec Cécilia un disquaire qu’il appelle Torpedo, c’est pour ça que si je soupçonnais l’intérêt de Gilles pour la bande dessinée, ne serait-ce que là, c’était un indice très fort. Torpédo est un héros bien connu de bande dessinée. C’est ce nom-là qu’ils choisissent pour nommer son disquaire.
David Dufresne
Alors c’est Causeur, je rappelle que c’était un journal qualifié d’extrême droite qui est dirigé par Élisabeth Lévy. Alors, je ne suis pas abonné, mais j’ai l’impression que le début de l’article est dithyrambique. Stéphane Oiry, c’est toi, fait revivre la folle cavale du regretté Gilles Bertin, regretté bassiste chanteur du groupe punk mythique Camera Silens, ça déménage, comme on disait dans les années 80. Stéphane, tu n’es absolument pas responsable, mais qu’est-ce que ça t’a fait de voir ça ? Par rapport à ton travail,
Stéphane Oiry
Alors franchement, c’est tout frais, c’était tout frais cette histoire et je peux te la raconter.
David Dufresne
Une ultime question, comment tu expliques que ton livre ait un tel retentissement, qu’il ait une bonne presse, c’est normal parce qu’il est de qualité. Qu’est-ce que ça touche au fond d’après toi ? Est-ce la mélancolie, la nostalgie, le manque d’imagination, le « c’était mieux avant », le besoin de liberté, qu’est-ce que ça touche ?
Stéphane Oiry
C’est encore une question compliquée, ce que je constate en tout cas, c’est qu’il y a beaucoup de gens qui sont reconnaissants que ce livre existe, des gens qui ont connu cette période-là et des musiciens aussi. Là, je voyais, on parlait de La Souris Déglinguée tout à l’heure. Il y a Cambouis, le batteur de La Souris Déglinguée, qui était venu au lancement et il était hyper ému et touché qu’un livre comme ça existe. C’est-à-dire qu’en fait, je crois qu’on est à la période où il est important de documenter cette époque-là. Certains sont encore en vie, ils ne vont pas le rester très longtemps maintenant, donc je trouve qu’il y a… Voilà, ne serait-ce que ça, de témoigner de ce qu’a pu être cette époque-là.
David Dufresne
Dernière question, est-ce que tu as une recommandation culturelle ? Ça peut être une BD, un film, un disque, un vieux machin, ça peut être un truc tout frais, tout frais du jour, comme tu en as envie.
Stéphane Oiry
Tu me prends un peu de cours, je n’y avais pas réfléchi à la question. Mais tout naturellement, j’aurais envie de recommander l’ouvrage de mes deux camarades, Arnaud Le Gouëfflec et Nicolas Moog, qui est sorti exactement quelques jours après, en même temps que mon bouquin, qui est le deuxième tome d’Underground. Cette anthologie des musiques un peu dans les marges.
David Dufresne
Alors on les avait reçus pour le premier tome et j’ai vu qu’il y en avait un deuxième qui sortait.
Stéphane Oiry
Le deuxième vient de sortir, il est tout aussi imposant, la couverture est verte cette fois-ci et non pas rouge comme pour le tome 1. Et il poursuit le panorama de toutes ces musiques qui sont passionnantes en fait.
David Dufresne
Ça crachote, je ne sais pas ce qui se passe, on ne t’entend plus mais on a entendu ta recommandation donc Underground 2 d’Arnaud et de Nicolas. Je ne sais pas où c’est sorti par contre, chez Dargaud non ?
Stéphane Oiry
Euh oui c’est chez Glénat.
David Dufresne
Ah oui, donc tu ne fais pas de corporatisme. Alors, question de l’insurgé, peut-on avoir à nouveau le lien pour acheter le livre de ce monsieur ? C’est la maison Dargaud, donc vous pouvez l’acheter à peu près partout.
Stéphane Oiry
Peut-être, je ne sais même pas, sur le site, on peut commander les livres, mais c’est plutôt sur le site… oh pardon, c'était les libraires tout simplement, mais oui, on peut commander. Il ne faut pas commander en ligne, on est bien d’accord.
David Dufresne
On est bien d’accord.
Stéphane Oiry
Il y a des librairies un peu partout en France.
David Dufresne
Il faut les soutenir. Merci beaucoup Stéphane, pardon encore pour les conditions punks rocambolesques pour cet entretien.
Stéphane Oiry
Tu sois encore en vie, moi j’ai eu peur, quand même je me suis dit, à quoi ça tient ?
David Dufresne
Tu t’es dit malédiction, je commence par échanger et puis pouf, non voilà. Une ultime question, comment tu expliques que ton livre ait un tel retentissement, qu’il ait une bonne presse, c’est normal parce qu’il est de qualité. Qu’est-ce que ça touche au fond d’après toi ? Est-ce la mélancolie, la nostalgie, le manque d’imagination, le « c'était mieux avant », le besoin de liberté, qu’est-ce que ça touche ?
Stéphane Oiry
C’est encore une question compliquée, ce que je constate en tout cas, c’est qu’il y a beaucoup de gens qui sont reconnaissants que ce livre existe, des gens qui ont connu cette période-là et des musiciens aussi. Là, je voyais, on parlait de La Souris Déglinguée tout à l’heure. Il y a Cambouis, le batteur de La Souris Déglinguée, qui était venu au lancement et il était hyper ému et touché qu’un livre comme ça existe. C’est-à-dire qu’en fait, je crois qu’on est à la période où il est important de documenter cette époque-là. Certains sont encore en vie, ils ne vont pas le rester très longtemps maintenant, donc je trouve qu’il y a… Voilà, ne serait-ce que ça, de témoigner de ce qu’a pu être cette époque-là.
Stéphane Oiry
Je crois qu’il y a beaucoup de gens qui l’ont vécue, qu’ils soient musiciens ou simplement allés dans les concerts. Et pour qui c’est important qu’il y ait ces témoignages-là. Pendant qu’encore une fois, il est encore temps, puisqu’il y a encore quelques survivants. Bon voilà, c’est ce que j’ai perçu en dédicace dans les rencontres. J’ai vraiment beaucoup de gens qui viennent me voir en me disant, mais voilà, nous, ça a été tellement important, tellement important cette musique-là, ces concerts. Donc, il y a ça. Maintenant, je pense que oui, ça parle de liberté, de mélancolie. Oui, je crois qu’il y a ça aussi. Enfin, je pense qu’on vit une période là, qui a bien des égards… aussi anxiogène qu’avaient pu l'être les années 80. Et de voir qu’il est possible malgré tout de vivre, il y a encore possibilité de ne pas dépendre des autres, de vivre ce qu’on a à vivre en tout, avec dignité, intégrité. Enfin voilà, je crois qu’il y a ça aussi. Je pense que c’est important, ça, de penser qu’on a encore des choses à faire, même si on a l’impression qu’on est coincé. Que l’on ne nous laisse plus beaucoup d’espace, et l’espace on peut le trouver. C’est ce qu’ils ont trouvé à l'époque quand cette scène est arrivée : il n’y avait personne pour les faire jouer, déjà il n’y avait pas de salle de concert, il n’y avait personne pour éditer ses disques, etc. Donc ils ont tout fait eux-mêmes et je pense qu’aujourd’hui on trouve ça très fort dans une certaine jeunesse et tous les gens qui essayent de penser à un modèle différent. Ils le font dans leur coin, ils ne dépendent plus de personne et voilà, je pense que c’est peut-être ça que ce livre aussi arrive à communiquer.
David Dufresne
Merci beaucoup Stéphane et merci pour ces derniers mots, je dirais ne pas dépendre des gens qu’on n’a pas choisis. Voilà. Et dépendre de ceux qu’on a choisis, je mettrai cette petite touche, voilà. Merci beaucoup, merci de ta patience, je t’en prie, c'était un plaisir et je vais terminer en mettant pour la gloire du même groupe, Camera Silens, et ensuite je retrouve les aupostiennes et les aupostiens. Merci à toi et à un de ces jours, ici ou là, sur les routes ou dans des salles ou je ne sais où. À bientôt, merci encore.
Stéphane Oiry
Salut.

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