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Mayotte : l’opération Wuambushu ou chronique d’un carnage annoncé

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Transcription de l’émission

David Dufresne
Est-ce que je t’ai donc présenté ? Tu vis à Mayotte depuis cinq ans, tu es journaliste indépendant. Il se trouve que, par ailleurs, tu es le correspondant du Monde, de l’AFP et désormais Au Poste. Merci de prendre, de prendre le temps de nous parler aujourd’hui. Tu disais que tu es dans un quartier qui est devenu le safari des journalistes, c’est ça ?
Grégoire Mérot
Oui, je dirais comme Paris. C’est un peu effectivement un peu exagéré dans ta présentation.
David Dufresne
D’accord.
Grégoire Mérot
Effectivement, la rupture, comme je le disais tout à l’heure, je ne sais pas si vous m’avez entendu, mais je suis à Magic Magica comme vos grands-parents, qui est sur la commune de Connu comme le Congo, qui est la deuxième ville la plus importante en termes de population à Mayotte, pays où l’habitat précaire, le fait de qu’invente LOL et est supérieur par rapport à l’habitat d’York ? Article qu’on appelle ici les maisons en dur et qu’elles endurent. Avec un style particulier que, depuis un, deux, trois mois, il y a une résistance qui est engagée à travers la structure administrative. Il y a eu plusieurs recours. Voilà. Et dans le même temps, et pareil dans un quartier similaire, elle tentait à être ramenée parmi les premiers.
David Dufresne
D’accord. Et ce qu’on s'était dit au téléphone, c’est que, parce que tu m’avais appris il y a deux ou trois jours quand on s’est parlé, c’est qu’en fait l’opération a commencé sans vraiment commencer tout en commençant. Il n’y a pas d’heure précise pour dire à partir de quand l’opération. Alors je ne sais pas comment on prononce le mot où l’embouchure va démarrer.
Grégoire Mérot
Alors non, effectivement, il n’y a pas de règle d’action précise. Effectivement, les autorités ont joué cette carte un peu mystère pour rester dans les surprises. Toujours est-il que, depuis toutes nos nouvelles et les projections qu’on a pu faire en dehors du meeting de parole officiel de la part du gouvernement ou de la préfecture, qui est finalement arrivé vendredi, la guerre psychologique a commencé évidemment et très nettement avant. Avant ce jour, on le voit aujourd’hui, je suis dans un quartier où 20 personnes sont concentrées et protégées par une décision de justice administrative. Et pourtant, tous les jours, on leur dit qu’il faut qu’ils dégagent, on colle, on colle et puis la vie sur leur porte, on vient bomber leur porte de métro à la peinture rouge et la gendarmerie, les services municipaux, la police municipale vient régulièrement, encore et encore. Avant-hier, ils sont venus placarder un avis d’interdiction de stationnement tout le long du quartier. Donc forcément, avec en plus cette idée peut-être pour les camions de gendarmerie, ce sera pour le tractopelle, etc. Donc toute la préparation montre que l’opération va avoir lieu et les gens sont pris de panique. Ils sont tous en train de déménager et ils n’ont pas confiance dans le fait que leur maison soit protégée.
David Dufresne
Alors, qu’est-ce qui est annoncé ? Le Canard Enchaîné avait révélé que cette opération, inconnue de tous, peut-être que toi tu étais au courant en étant sur place, mais en tout cas, en métropole, il a fallu les révélations du Canard Enchaîné il y a quelques semaines pour comprendre qu’il y avait donc une opération d’une ampleur incroyable de maintien de l’ordre dont on pourrait dire qu’elle est militarisée. Combien de divisions ? Qu’est-ce qui se joue exactement ? Qu’est-ce qui est annoncé ?
Grégoire Mérot
Alors effectivement, les contours sont encore relativement courts et ce qui est annoncé est avant tout une intention, une intention de détruire le plus de bidonvilles possible. Il y a une intention d’interpeller le plus de délinquants possibles et de les traduire en justice et une intention d’interpeller le plus grand nombre de personnes potentiellement et de les expulser vers les Comores, puisque ce sont des Comores que vient la majorité des personnes qui, à la vue du site, en profitent. À l’appui de ça, on a, selon les mots de la Commission permanente, 2200 agents tout confondus et en majorité des forces de l’ordre qui sont là inutilement pour mailler le territoire. On pensait au début qu’il y aurait une concentration de moyens opération par opération, de ce qu’a dit le préfet, de ce qu’a dit Darmanin. L’objectif, c’est de frapper partout.
David Dufresne
Alors tu dis 2200 agents, il y a des CRS notamment. La suite qui devient fameuse, celle qui est censée pouvoir à tout moment se déployer et qui est particulièrement fin, qui se rapproche un peu des braves. On pourrait dire ça comme ça. Il y a les gendarmes mobiles, il y a les CRS, ça c’est 1800 personnes, mais il y a aussi des juristes, il y a aussi des magistrats, il y a tout un tas de mots là-dessus.
Grégoire Mérot
Une petite précision, surprend l’envoi de l’envoi des magistrats de cette masse, de cette espèce de réserve. Je ne sais plus exactement quel est le terme de loi, mais ça avait été décidé en amont à l’idée d’essayer de mettre des garde-fous juridiques à cette opération. Bien au contraire, c’est quelque chose qui avait été décidé bien avant cela, parce que le tribunal de Mamoudzou est complètement exsangue. Il manque énormément de fonctionnaires et ne peut pas fonctionner normalement. À part au rythme actuel, tu devrais avoir, au niveau de la délinquance qui réside sur le territoire. Et donc, partant de là, il a été effectivement décidé que les magistrats et les greffiers viendraient soutenir l’activité quotidienne du tribunal, ce n'était pas dans le cadre de l’opération Wuambushu.
David Dufresne
Et donc c’est dans quel cadre ? Je n’ai pas bien compris.
Grégoire Mérot
Dans le cadre d’une justice actuellement exsangue, incapable de répondre aux flux de procédures qui lui sont soumises.
David Dufresne
French Thoughts Val nous dit : « Est-ce que des bateaux ont été mobilisés pour reconduire les gens aux Comores ? » Et pardon Grégoire, mais peux-tu nous expliquer les Comores ? En fait, c’est juste au-dessus de Mayotte. Tout ça, c’est un archipel, on est bien d’accord.
Grégoire Mérot
Voilà, pour resituer un peu démographiquement, historiquement, effectivement, les Comores étaient à l’origine un archipel de quatre îles récurrentes qui a été entendu d’une manière géographique sans réserve. Toujours est-il que la France, qui a colonisé cet archipel, a eu à administrer avec ses quatre îles plus ou moins de la même manière, en tout cas avec le même statut pendant toute la période coloniale. Et puis dans les années 70, au moment des indépendances, notamment africaines, effectivement, il y a eu, il y a eu, il y a eu un référendum archipel pélagique dans un premier temps, puis un référendum. Il part. Il y a eu d’autres référendums encore et les Mahorais, un cas unique pour les quatre. Ils se sont prononcés en faveur d’un maintien sous le giron français. Toujours est-il que la situation géographique implique qu’Anjouan, la ville la plus proche de l'île, la plus proche de Mayotte, est à 60 kilomètres.David Dufresne Oui, c’est tout proche, c’est tout proche. Est-ce qu’il y a des enjeux énergétiques, de minerai, de choses comme ça ou pas du tout ?
Grégoire Mérot
Et alors, on en parle très peu. Mais intuitivement, que ce soit dans les eaux comoriennes comme dans les eaux mahoraises, subtilement, il y a à peu près certains gisements, des gisements importants, notamment de pétrole. Qui est en plus soutenu par le fait que le Mozambique, repris par le Mozambique, qui est tout proche, qui prépare justement à exploiter des gisements énormes. C’est vraiment vite une zone qui a de la ressource. Est-ce que pour autant ces enjeux géostratégiques, pour l’heure, c’est pas… on ne peut pas affirmer.
David Dufresne
D’accord, d’accord, d’accord. Est-ce que dans le Tchat, vous avez des questions ? Là, les gens sont très à l'écoute. Te remercie infiniment, Grégoire, de prendre un peu de temps avec toi.
Grégoire Mérot
Avec moi qui vous remercie de vous intéresser à Mayotte avec nous.
David Dufresne
Toi, tu vis sur place depuis cinq ans, c’est bien, ça se sent. Et c’est ce que… Est-ce que, depuis cinq ans, il y a une évolution de la part de la métropole ? Est-ce que Mayotte devient, malgré elle, un enjeu qui la dépasse ? Je ne sais pas si on dit au féminin ou masculin. À Mayotte, tu disais, je suis désolé. Est-ce…
Grégoire Mérot
Qu’on dit au féminin, t’es nul, c’est une île.
David Dufresne
Est-ce que c’est ça ? Elle devient un enjeu qui la dépasse, un enjeu métropolitain ou est-ce que c’est autre chose ?
Grégoire Mérot
Dès le départ, je n’ai pas le sentiment que la métropole soit dépassée par rapport à Mayotte et je pense que l’opération qui se joue actuellement, c’est pas comme on peut le présenter… la dernière solution ? On a tout essayé ? Au contraire, on n’a absolument rien utilisé depuis justement 2018. En moyenne, on reconduit 25 000 personnes à la frontière par an. Donc en fait, voilà, si et seulement si les choses avaient une efficacité, on le saurait, parce que dans le même temps, il n’y a jamais eu autant de délinquance, il n’y a jamais eu autant d’insécurité, il n’y a jamais eu autant de carences en service public, il n’y a jamais eu autant de mineurs isolés non accompagnés. Il n’y a jamais eu autant de questions face au système sanitaire classique. Non, tout empire. Et la seule réponse du gouvernement est autoritaire, ultra-sécuritaire et n’englobe absolument pas les aspects sociaux, culturels, sanitaires, etc. du territoire. Le bien-être des habitants est totalement passé à la trappe des enjeux. Un giratoire qui est dans une logique d’instrumentalisation à gérer. J’ai un peu le réflexe de dire que Mayotte a été rachetée par la France. Il faut se souvenir de ça et que donc…
David Dufresne
Tu veux dire par le papa, par le vote ? Je ne sais pas si les gens l’entendent, mais derrière toi, il y a quand même des chants d’oiseaux extraordinaires j’ai l’impression.
Grégoire Mérot
Dans la rue.
David Dufresne
Moi, j’entends.
Grégoire Mérot
Non, non, non ! Autoroute. Au tout début du XIXᵉ siècle, Mayotte a été achetée par la France au sultan Adrien. Ok, tu prends la France, tu n’as pas tellement changé de regard sur Mayotte, on attend toujours un retour sur investissement. Or Mayotte n’est pas vraiment une terre productrice de richesses. La seule production de richesse qu’elle peut avoir pour l'État, c’est une image de communication politique. Et aujourd’hui, effectivement, alors que des enjeux sécuritaires et migratoires sont montés en épingle en métropole et dans le Cap, Mayotte est extrêmement, extrêmement facile à instrumentaliser. Montrer qu’on a des muscles, montrer qu’on n’aime pas les étrangers, même si effectivement la notion d'étranger est particulière à Mayotte, je crois qu’on est dans ce registre-là. Oui, c’est intéressant du point de vue sémantique. Alors, c’est-à-dire que oui, comme partout, tel qu’il a été décrit par Le Canard Enchaîné, je ne sais pas si c’est Le Canard Enchaîné qui a fait cette traduction aussi, qui est la source de Facebook et qui a donné cette version reprise. Donc. Actuellement ça n’existe pas. Le vrai mot est un verbe Wuambushu et ça signifie plutôt s’aventurer au mépris de tout cadre matériel ou moral, en dépit des conséquences néfastes que peut avoir son action.
David Dufresne
Alors c’est ça qui est fou ? C’est parce que j’ai découvert dans tes papiers, en réalité, le nom de l’opération. D’une certaine manière, ça peut porter malchance à Darmanin. Parce que si c’est vraiment… ou est-ce une provocation ?
Grégoire Mérot
Tout à fait, tout à fait. Moi je pense qu’il y a peut-être un peu des deux. Je vais te dire que le critère de façon incorrecte se révèle plutôt peut-être une maîtrise du sujet et de la langue. Et d’ailleurs, un gouvernement qui mange petit… Dans le dernier papier du Canard Enchaîné, effectivement, il utilisait plus ce terme-là qu’un groupe l’ont utilisé.
David Dufresne
Et donc un.
Grégoire Mérot
Outil qui est par l’intitulé.David Dufresne Est-ce que l’opération Wuambushu, dont on parle là, ne reviendrait pas à construire un mur de Berlin ? Te demande un, qui sépare les familles réparties entre la métropole, Mayotte, les Comores, etc.
Grégoire Mérot
Pas de murs visibles, aussi sûr qu’il y en a beaucoup autour de Mayotte. Il y a déjà ce lagon qui est mortel et qui est de plus en plus mortel pour les migrants qui tentent la traversée. Parce que forcément, on ne lâche pas la pression de la police sans frontières et de la gendarmerie maritime, augmentant un des pilotes, faute de quoi ils s’en prennent de plus en plus de risques. Alors, bien qu'étant suivis dans mon cœur, si leur matériel est de moins en moins juridique, donc, alors qu’il n’y a pas de chiffre officiel, on est en rupture pour tout le monde. Supposé que les morts en mer se multiplient d’année en année. Il y a un deuxième mur. Il y a le mur du titre de séjour qui est délivré à Mayotte. Le titre de séjour ne permet pas de se rendre en métropole ou dans le reste des départements français. Il y en a tellement. Le mur de la maternité, par exemple. Oui, à Mayotte, on a étudié la polarité sur le territoire, on a mis du temps, on n’a plus rien. On espère attendre, obtenir un titre de séjour. Il faut bien souvent deux-trois ans avant de l’obtenir. Donc les deux-trois années d’errance, d’incapacité à subvenir à ses besoins et de tentations ont réussi. Est-ce qu’il y a déjà un petit filet de colère, de délinquance, que facilement on peut tomber là-dedans ?
David Dufresne
Alors évidemment, évidemment, nous sommes dans le tchat et c’est logique. Et d’ailleurs je leur ai demandé, puisqu’ils me faisaient chier sur Twitter, nous avons quelques trolls, mais la question se pose malgré tout. Donc quelqu’un nous dit : « Quelle serait la meilleure idée ? Est-ce que ce serait de laisser faire une immigration sauvage et incontrôlée ? » Il est évident qu’on est obligé de répondre à cette question.
Grégoire Mérot
Oui, mais il n’y a pas de problème du temps et je pense que l’immigration, non. D’ailleurs, quand on lui accole le mot sauvage, je pense qu’en étant en retard sur un imaginaire et des fantasmes, l’immigration n’est pas sauvage à Mayotte. Si je suis dans un quartier où plusieurs mamans sont nées en 67 et 68, maintenant, c’est quand elles sont nées en fait qu’elles peuvent exactement le même statut que les gens qu’il y a qui sont ici. Donc à dire que c’est une immigration sauvage dans un contrôle, ça serait revenir contre dire… c’est que voilà une réalité sociale et culturelle archipélagique. Il y a toujours eu du brassage au sein des contrées géographiquement comoriennes, quelque chose d’historique. Je n’arrive pas, à partir du moment où rien n’est fait pour le développement des Comores non plus. Rappelons quand même que les Comores sont dirigées par un colonel qui, arrivé à la présidence la première fois par un coup d'État et il se maintient au pouvoir d’une manière très autoritaire en modifiant la Constitution, en réprimant son peuple et surtout en ne lui laissant aucun espoir d'émancipation, d’accéder aux droits et aux services publics aux Comores.
David Dufresne
Et par ailleurs, si j’ai bien compris tes articles que j’ai lus hier et dans la nuit. Et bravo encore une fois pour ton boulot. Si j’ai bien compris, les Comores n’entendent pas obéir. Alors, quand je dis Darmanin, je m’en fous de Darmanin, je veux dire aux ministères, au ministre de l’Intérieur de la République française. C’est de ça dont on parle en réalité. Le dessin de Darmanin, je m’en moque un peu, mais en revanche, ce qu’il fait en tant que mouvement intérieur.
Grégoire Mérot
On peut s’en moquer depuis 2015. Il est personnifié et aussi à travers leurs actions et en a fait sienne. Absolument. À partir de là, c’est moi et la carte qu’il faut qu’il met en avant pour lui et pour elle, pour son potentiel futur. En politique, je ne pense pas qu’on puisse tout à fait dissocier l’action du ministre de l’Intérieur.
David Dufresne
Bien sûr.
Grégoire Mérot
De Fillon.
David Dufresne
Oui, bien sûr, mais excuse-moi, ce que je voulais dire, Grégoire, c’est que l’idée en t'écoutant, c’est d’aller au fond des choses et de ne pas rester dans une… toi, dans la politique politicienne française, si tu vois ce que je veux dire. Bien sûr, qui joue gros, mais les gens qui vont être expulsés jouent leur vie à jouer. Et c’est simplement ça que je voulais dire. Donc, sur les Comores, on est bien d’accord, les Comores ont dit : « Mais attendez, nous, on ne va pas récupérer vos bateaux. » Quoi ? C’est bien ça ?
Grégoire Mérot
C’est un peu plus subtil que ça. D’accord, c’est un peu plus subtil que ça. La dernière prise de parole du porte-parole de l’islam, pas le président qui a pris la parole justement en disant qu’il entendait se cantonner quelque part aux objectifs définis dans l’accord-cadre de France-Comores, qui a été signé en 2019, se veut entre le contrat à venir et Macron et qui justement prévoit, laisse la possibilité que ce site diffuse le flux industriel d’expulsion depuis Mayotte vers les Comores. On rappelle 25 000 personnes par an. Il dit donc la parole, c’est Dieu. Je ne voudrais pas qu’il y en ait beaucoup plus.
David Dufresne
D’accord.
Grégoire Mérot
Donc il ne s’agit pas que de… Alors toujours est-il que, après, selon les différentes sources, du côté d’Anjouan comme du côté de Moroni, la société civile a été extrêmement mobilisée contre cette opération. Et ça pourrait être aussi cette société civile qui subit ce moment pour un peu aussi se réveiller. Et puis voilà, c'était un peu du poing sur la table et dire non, c’est les déséquilibres structurels qu’il a alimentés depuis des années. Le gouvernement comorien y joue gros aussi, le président Azali est aujourd’hui le président de l’Union africaine. Alors je crois que ça pourrait lui permettre de montrer un peu les muscles et de dire non, ça suffit. Donc. Comment dire ? C’est quoi cette politique ? Mais d’un autre côté, il sait très bien aussi que si, par le soutien diplomatique de la France, il a accédé à sa présidence de l’Union africaine, il doit beaucoup à la France et énormément à la France, notamment à la France, qui ne surveille pas tellement les fonds qui lui sont versés.
David Dufresne
Que la France ne surveille pas vraiment les fonds qui lui sont versés.
Grégoire Mérot
C’est-à-dire que voilà, il y a dans l’accord-cadre notamment 150 millions d’euros. On est bien incapable aujourd’hui de vérifier si les objectifs qui ont été hommes ont été tenus. Et force est de constater que sur le terrain non plus, on n’a pas permis de construire l'école. Ça n’a pas permis de construire des hôpitaux qui sont en ordre de marche.
David Dufresne
D’accord, d’accord. Alors, il y a également la population sur place. Je lis des choses contradictoires, mais je n’y connais rien et c’est pour ça que tu es là, Grégoire. Et j’entends dire qu’une partie de la population locale, excédée par un taux de criminalité qui est plus élevé que partout ailleurs dans les départements français, je rappelle que Mayotte est le 101ᵉ et est le plus pauvre. Une partie de la population locale qui serait favorable à l’opération. Est-ce que… Est-ce que c’est ton ressenti ? Est-ce que ça suffit de dire ça ? Est-ce qu’on est trop court ou est-ce qu’on est complet en le disant ?
Grégoire Mérot
Oui alors, effectivement, tu fais bien de poser la question car c’est très subtil et un truc propre à Mayotte et ce qui demande du temps long pour avoir une compréhension un peu de dessus-là de ses engagements politiques et militants localement.
David Dufresne
Oui, je disais tout à l’heure que Marine Le Pen était venue il y a quelques mois. Elle était venue déambuler, on peut dire, à Mayotte et évidemment ça ne trompait personne. C’est-à-dire que, à travers Mayotte, ce qu’elle voulait, c'était envoyer un signal pour la métropole. Donc, est-ce que toi tu confirmes ça ? Est-ce que sur place, par exemple, le RN est important ou est-ce que ces relais parisiens suffisent pour que ça devienne un enjeu ?
Grégoire Mérot
Ce qui est en train de s’effondrer… Non, pas tellement, mais pas tellement important. Il y a quelques personnalités un peu illustres, l’ex-président du Conseil général de Mayotte, Daniel Brittany, qui a été condamné plusieurs fois d’ailleurs pour sa gestion du budget du Conseil départemental, qui est clairement en soutien du parti Rassemblement National. Toujours est-il qu’en fait, on voit la politique qui est prônée par les différents élus. Peu importe l'étiquette, elle est la même quelque part. On n’a pas besoin du Rassemblement National à Mayotte, parce que de toute façon, ce qui est décidé en plus haut lieu est directement dans la politique que prône le Rassemblement National.
David Dufresne
Le Tchèque te demandait : « C’est quoi l’opération en tant que telle ? C’est quoi cette idée de décalage ? »
Grégoire Mérot
L’idée, c’est de raser les bidonvilles qui sont divers. Il y a une grande diversité. Alors évidemment, il y a des bidonvilles, des résistants qui sont extrêmement affamés, etc. Mais on peut aussi regarder le bidonville dans lequel je suis actuellement et qui, d’une part, ne peut pas vraiment être appelé un bidonville. Voilà plusieurs maisons avec le défaut d’optique dans les dédales, en béton, du carrelage et l’eau courante, l'électricité. Donc il y a une grande diversité. Mais c’est sûr qu’il y a énormément de gens qui vivent dans une misère absolue dans ces quartiers. Et évidemment, on souhaiterait tous que chacun puisse accéder à un logement correct et puisse, à partir de là, espérer pouvoir évoluer de façon normale dans la société. Toujours est-il qu’en fait, ces quartiers vont être rasés sans qu’il n’y ait absolument pas de gestion sociale des populations civiles qui y résident. C’est-à-dire que les très peu nombreuses… Les logements durent au maximum 3 à 6 mois. Qu’est-ce qui se passe après ? Les gens n’ont plus de solutions. Ils sont encore appauvris parce que toute leur économie était partie dans la construction de leur case en tôle. Ils sont encore plus appauvris et donc ils vont aller construire un énième, une énième qu’ils vont trouver plus loin dans la forêt ou dans la mangrove, cette fois-ci sans raccordement, avec des longues heures de marche, potentiellement pour aller à l'école, pour aller à l’hôpital.
David Dufresne
Et je lisais, tu me diras si c’est exact, que le préfet, ces derniers mois, s’est fait retoquer plusieurs fois par le tribunal administratif. Parce que qui dit expulsion dit normalement relogement. Or, le tribunal administratif aurait constaté qu’il n’y avait pas de relogement. Est-ce que c’est exact ? Et quid de ce qui va se passer dans les jours qui viennent ?
Grégoire Mérot
Si, tout à fait exact, les événements climatiques ont été observés sur le terrain. Personne n’est aujourd’hui, à travers les opérations passées, dans une situation correcte d’aménagements adaptés.
David Dufresne
Grand silence se demande : « Est-ce que nous avons affaire là, à une opération de communication déguisée en opération de pacification ? »
Grégoire Mérot
Alors moi, je n’ai pas le sentiment qu’ils ont une opération de pacification dans le sens où déjà le terme opération renvoie à une sémantique un peu militaire. Je pense qu’on est plus dans l’ordre de dire : « Oui, voilà, rétablir l’ordre. » Voilà. Réaffirmer sa place pleine et entière de la France dans la France, dans l’océan, par des méthodes, par des méthodes… Oui, plutôt militaires. Opération de communication ? Bien sûr, évidemment que ça joue. C’est là où on rejoint un peu ce qu’on disait tout à l’heure sur la violence permanente. Évidemment qu’il y a dans l’idée ce qui va. Toute opération peut avoir ce raccourci de ce genre. Voilà pourquoi des discussions extrêmement nombreuses vont permettre peut-être de lâcher un peu de lest et de permettre à quelques services publics de la presse de fonctionner un peu correctement. Peut-être que la destruction de bidonvilles va permettre à la barbe. Voilà, que les gens ne sont pas forcément dans une situation de marginalisation. […] Pourvu qu’ils ne meurent pas en mer.
David Dufresne
J’ai reçu des emails. J’ai expliqué ça au début de l'émission. Pendant qu’on réglait nos problèmes techniques, j’ai reçu un certain nombre d’emails comme le tien, quand j’avais fait mon appel sur Twitter en disant : « On aimerait bien parler de Mayotte, on n’y connaît rien » et dénoue la question. La question de ces enfants qui se retrouvent, de ces mineurs qui se retrouvent sans parents, livrés à eux-mêmes parce que les parents ont été expulsés. Tu sais, on parle de quoi ? Des centaines de milliers d’enfants ? Il y a des professeurs qui motivent.
Grégoire Mérot
On parle, on parle de milliers d’enfants.
David Dufresne
C’est terrible.
Grégoire Mérot
On parle de milliers d’enfants et puis on peut, on peut aussi parler de dizaines de milliers d’enfants qui ne bénéficient pas d’un foyer, à table. Un repas, le silence, quoi. Mais en termes de mineurs isolés, sans enfants en temps adulte, oui, on parle déjà en milliers là-dessus.
David Dufresne
Et effectivement, ça revenait dans les dents, dans les correspondances que j’avais, notamment de gens du monde éducatif très inquiets, en se demandant comment ils allaient récupérer les enfants, si d’ailleurs ils allaient les récupérer après l’opération.
Grégoire Mérot
Eh oui, bien sûr que des choses extrêmement traumatisantes. Sans humanité aucune.
David Dufresne
Je laisse passer un peu l'émotion pendant que je montre une petite vidéo de Louis Tweeter à Louis Vuitton, Louis Vuitton, Louis Twitter. Oui, il pourrait s’appeler aussi. Tu peux, tu peux. Louis, qui est déjà venu deux fois Au Poste, qui très gentiment m’a donné l’autorisation d’utiliser une de ses photos pour l’annonce. Mais comme on commence à avoir des abonnements, on va peut-être pouvoir… Vous pigez les amis, ça me ferait très très plaisir de pouvoir vous donner quelques sous pour votre travail. Bon bref. Louis, qui est venu plusieurs fois Au Poste, qui reviendra, qui a déboulé à Mayotte il y a quelques jours pour accompagner son camarade de jeu dont tout d’un coup le nom m'échappe. Merde ! Cassivi dans ses livres.
Grégoire Mérot
C’est ça,.
David Dufresne
Qui a fait un super papier dans Politis, un autre dans StreetPress. Voilà, Louis, hier, a filmé cette vidéo que je mets en ce moment dans l’un des hôtels de Mayotte, réquisitionné par les forces de l’ordre. Ça semble bien se préparer à l’opération. C’est samedi soir, c'était donc hier. C’est bière chaude et les corons à tue-tête avant un lundi qui s’annonce sur l'île. Tout sauf tranquille, puisqu’en effet, la date qui est annoncée aujourd’hui, ce serait plutôt, ce serait plutôt lundi.
Grégoire Mérot
Halte là, où on voit le décalage complet. Je joue avec les filles. En décalage complet tout le temps à l’aide de Mayotte, qui est gouvernée dans un des fils du destin à Paris. Le décalage est clairement illustré.
David Dufresne
Absolument.
Grégoire Mérot
Pendant que, pendant que, effectivement, Pierre chante les corons dans une petite ouvrière, effectivement, les quartiers se vident et maman est encore remplacée dans la campagne. Et en même temps, tout le reste de la population attend aussi. Voilà, ils vont être très bien, que ça va exploser. Donc toute la population qui est extrêmement sous tension, voilà, même ceux qui soutiennent cette opération, il ne faut pas imaginer que les choses vont bien passer. Tout à l’heure, on est tous sous tension dans l’idée que, bah voilà, une guerre qui arrive sur le territoire. On assiste à ce genre de moment….
David Dufresne
Mon cher Grégoire, j’imagine que tu as 1000 choses à faire. Il est déjà hors de Paris. 11 h 20 chez toi, il est 12 h 20 c’est ça ? Ou 10 h 20 ?
Grégoire Mérot
Pour être tout à fait 12 h 20.
David Dufresne
Évidemment, on pourrait rester des heures avec toi, mais tu as, tu as fort à faire. Tu as une certaine responsabilité sur tes épaules quand même, parce que tu es un des journalistes les plus écoutés sur ces questions-là. On ne va pas prendre trop de temps. Mais en revanche, j’aimerais… Bah voilà, si jamais tu veux revenir, tu es le bienvenu Au Poste dans les jours qui viennent. Peut-être pour qu’on fasse un point. L’opération est prévue, dit-on, pour deux mois. Donc on aura le temps, on aura le temps. On me demande de continuer. Mais oui, mais le problème c’est que Grégoire, il a du boulot quoi, il a du boulot.
Grégoire Mérot
Alors je ne sais pas si on peut tous un peu dessiner ensemble. De mon point de vue, je pense que vous l’aurez compris. Je suis aussi un peu aujourd’hui dans l'émotion, parce que tout ce que je vois en même temps que je vous parle, un truc, c’est un peu, un peu le cœur. La connexion est mauvaise, etc. Est-ce que oui, on pourrait se dire qu’on essaie de se faire un petit point régulièrement, mais pas forcément des heures et des heures dans un cadre effectivement où on peut être plus facilement dans l’analyse un peu posée ?
David Dufresne
Écoute, ton émotion, on la partage, on l’a sentie et merci d’avoir quand même réussi à rester précis. Voilà et c’est précieux comme te dit Carole. Merci Grégoire, c’est très précieux de t’entendre. Oui, encore merci, dit Grand silence et on peut s’entendre avant tout.
Grégoire Mérot
Merci. Merci à vous tous de vous intéresser à Mayotte. Continuez à le faire.
David Dufresne
On en prend l’engagement et on va essayer de remonter d’autres émissions. Courage à toi, courage à ceux qui sont autour de toi. Et bonjour aux petites filles que tu croises seul, invisiblement, tout en haut, tout en nous parlant. On se permet de t’embrasser. Merci, merci infiniment Grégoire. C'était chaud, c'était beau, on remonte quelque chose bientôt avec un grand cœur, grand plaisir !
Grégoire Mérot
Ok, merci infiniment David et merci à tous de nous avoir écoutés.
David Dufresne
Je t’en prie, merci Grégoire. Merci infiniment.

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