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Montée du RN : la danse macabre des médias

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Transcription de l’émission

David Dufresne
Je croyais avoir perdu mes notes. Messieurs, je vais vous demander de vous lever pour être plus dynamiques. Merci beaucoup. Alors tout d’abord, d’abord, je présente absolument toutes nos excuses car il n’y a pour l’instant que des garçons sur scène. Je vous promets que nous avons tout fait pour faire respecter la parité comme on fait sur Au Poste. Il se trouve qu’au moment où il y a ce moment festif, il y a d’autres moments moins festifs. C’est la rentrée du RN et la plupart des journalistes, y compris de indépendants ou de la presse mainstream, sont sur leur weekend à eux. Donc c'était très difficile. Toutes nos excuses. On espère avoir quelques surprises féminines qui vont arriver pendant le débat. On a tout fait pour. Toutes nos excuses. Maintenant, je vais passer la parole. Je vais passer la parole à mes collègues avec qui nous avons monté le débat parce que j’arrivais trop tard. Bienvenue à tout le monde ! En piste Mathieu Molard de StreetPress. Alors ils ont deux minutes pour inventer leur mérite. Ceci est un marché aux esclaves.
Mathieu Molard
StreetPress, c’est un média indé qui a bientôt quinze ans et on est à la fête de l’Huma. On peut dire les termes. C’est un peu dans notre ADN de faire chier les extrêmes droites. Donc à StreetPress, on a des journalistes spécialisés qui font de l’enquête sur l’extrême droite, Daphné, Christophe, des journalistes indépendants qui travaillent avec nous et par exemple pendant les dernières législatives, le soir de la dissolution, on est tous terrifiés, écrasés et dès le lendemain, on se dit qu’est-ce qu’on peut faire ? Il y a deux choses qu’on peut faire. La première, c’est notre métier, c’est d’enquêter. On a pris tous les candidats RN de France et on a enquêté sur tous les candidats en même temps. En trois semaines, on a publié 60 enquêtes, on a révélé les tweets antisémites, l’appartenance à un groupuscule néonazi d’un autre, le passé violent d’un troisième. Et voilà, en se disant qu’à force d’accumuler, on pourra réveiller les consciences. Et pendant cette campagne, pendant les premières semaines, on publiait enquête sur enquête. Et la vérité, c’est que les gens s’en foutent. Au début, il ne se passe rien. Et puis la dernière semaine, dans l’entre deux tours, il y a un petit truc de bascule parce qu’il y a des militants qui sont sur le terrain, qui font du porte à porte, qui portent cette parole. Tout le monde se réveille, y compris les médias, y compris les médias de droite, y compris les médias mainstream. Et à un moment, nos enquêtes, les enquêtes de StreetPress et des confrères indépendants se retrouvent sur BFM, sur France Télé. Et à un moment, on a M6 qui nous appelle en disant « ça vous dit on fait un sujet pour le 20h de M6 ? Allons-y ! » Bien sûr, l’important, c’est de porter le travail qu’on fait. Et à ce moment-là, moi, je disais à tous les journalistes de tous les médias, y compris les médias privés, y compris les médias mainstream, qui appartiennent aux grandes entreprises : « prenez nos photos, prenez des trucs, on vous les donne. L’important, c’est que le message soit porté ». Tout ça n’est possible que grâce aux dons.
David Dufresne
Bien, bravo ! Et s’il vous reste des sous pour aller faire des dons à Blast en face ou Au poste à côté, ou Reflets.
David Dufresne
Antoine ne l’a pas dit, mais il est l’un des pionniers du web indépendant dans les années nonante. Je tenais à le dire. Bah voilà, voilà. Matthias Einthoven, directeur de développement chez Blast. Et oui, parce qu’ils ont des directeurs de développement chez Blast
David Dufresne
Et avant de laisser la place aux invités, je voudrais quand même vous dire que si nous sommes tous ensemble ici aujourd’hui, dans ce village des médias indépendants, c’est la suite d’une expérience incroyable place de la République, dans l’entre deux tours des législatives, où des gens comme Mathias, Mathieu, Antoine et beaucoup d’autres, toutes les équipes et les gens de la Fête de l’Huma, parce qu’en réalité, c'étaient des gens de la Fête de l’Huma qui faisaient un petit stage pour voir s’ils pouvaient monter des scènes rapidement, qui ont fait ça. Et le résultat, c’est que la Fête de l’Huma nous a dit : Écoutez, il y a une vitalité de la presse indépendante qu’il faut mettre en avant. Et cette vitalité, c’est la preuve, là, vous en êtes la preuve vivante. Et merci aux rédactions qui, sans compter, ont bâti tout ça.
David Dufresne
Merci à l’Huma.
David Dufresne
Merci absolument. Maintenant, merci messieurs. Bravo pour l’ensemble de votre œuvre. J’appelle souvent nos applaudissements. Un jeune retraité, fondateur d’Arrêt sur Image, Daniel Schneidermann. Je compte sur lui pour mettre un peu le miroir en face de nous. Est-ce que les médias indépendants ont joué leur rôle et jouent vraiment leur rôle contre l’extrême droite ? Car les médias mainstream, on va en parler longuement et évidemment, on sait ce qu’ils font. Mais sommes-nous à la hauteur des enjeux ? Ensuite, j’ai un député surprise. Alors je suis désolé Daniel, ça fait partie du dispositif. C’est le bordel entre les rédactions, monsieur le député et les FI. Et Ugo Palheta qui ne vient pas avec sa surprise féminine. Donc on va donner la parole assez rapidement à Ugo Palheta, sociologue. Voilà. Alors on a jusqu'à 15 h. Et moi l’idée c’est de donner la parole au tchat. Ugo Palheta sort un livre « La résistible ascension du RN », qui est un livre collectif aux éditions Amsterdam, mais aussi l’Institut La Boétie. C’est-à-dire que ce monsieur travaille pour LFI. Et dans ce livre, Ugo, il y a justement un chapitre par Pauline Perrenot qui ne peut pas être avec nous, malheureusement, parce qu’elle habite loin maintenant, qui travaille à Acrimed et qui, justement dans cet ouvrage collectif, a fait tout un chapitre sur le rôle des médias autour de nous dans la montée de l’extrême droite. Je voudrais. Est-ce que tu veux en parler de ce chapitre ?
Ugo Palheta
Je pense qu’on est à peu près tous et toutes convaincus qu’il y a un rôle de l’extrême droite qui est non seulement non négligeable, mais croissant dans la progression de l’extrême droite au cours des 20 dernières années ou 40 dernières années d’ailleurs. Et en fait, le chapitre du livre qui est consacré à ça ne vise pas simplement à affirmer ce lien entre les médias dominants et l’extrême droite, mais à expliquer quels sont les mécanismes spécifiques, précis, qui contribuent à la progression de l’extrême droite. Parce qu’il n’y a pas simplement le fait qu’il y a de plus en plus d’idéologues d’extrême droite issue de Valeurs actuelles ou d’hommes politiques ou de femmes politiques du RN ou de reconquête qui se retrouvent sur les plateaux. Il y a des phénomènes autres, notamment il y en a un qui me semble majeur depuis 30 ans et qui a en quelque sorte précédé la présence, l’omniprésence des personnalités politiques d’extrême droite sur les médias. C’est le fait qu’il y a eu une sorte d’imprégnation idéologique via les médias dominants. Alors évidemment, les médias de droite, le Point, Le Figaro, mais aussi une partie des médias de gauche ou associés à la gauche, en tout cas à diverses époques, et qui, notamment en faisant la promotion d’un certain nombre de thématiques, en utilisant des cadrages, des angles clairement droitiers sinon d’extrême droite, notamment sur les questions d’insécurité, sur les questions d’immigration et sur les questions d’islam, ont permis à long terme, enfin, ont contribué, en tout cas avec d’autres acteurs issus du champ politique, intellectuel, ont contribué à la progression de l’extrême droite. Donc ce n’est pas simplement le fait que l’on voit en permanence et de plus en plus des personnalités d’extrême droite à la télé ou à la radio qui jouent. Il y a d’autres mécanismes que ce chapitre, effectivement, essaie de documenter.
David Dufresne
Alors la présence de Daniel s’explique pour plein de raisons. Évidemment, c’est l’observateur des médias depuis un certain nombre d’années, mais c’est aussi l’auteur d’un livre absolument passionnant qui s’appelle La Guerre avant la guerre, publié au Seuil en 2022. Je t’avais reçu pour en parler. Tu t’intéresses dans ce livre sur la presse des années 30, la presse française avec des choses qu’on peut superposer avec aujourd’hui, d’autres pas du tout. Mais il y a une chose qui m’avait beaucoup frappé dans ce livre, c’est que tu disais comme Cnews aujourd’hui, c'étaient ceux qui parlaient le plus fort. Tu vas pouvoir expliquer quels journaux à l'époque, c'étaient les journaux qui parlaient le plus fort, qui faisaient l’agenda.
Daniel Schneidermann
Avant de te répondre, je peux faire une petite remarque préliminaire : quand on regarde le plateau que nous formons là, quelle est l’anomalie qui devrait sauter aux yeux ?
David Dufresne
As-tu un peu entendu ce que j’ai dit sur la parité ?
Daniel Schneidermann
Vas y !
David Dufresne
Non, mais j’en ai parlé plusieurs fois à Patrick.
Daniel Schneidermann
Il a dit que ce n'était pas bien. T’as dit que ce n’était pas bien ?
David Dufresne
Ah non, ce n’est pas bien.
Daniel Schneidermann
Voilà. Mais il n’y a quand même pas énormément de femmes sur ce plateau, non ?
David Dufresne
C’est ce que je te dis. Non, non, mais j’ai tout fait, J’ai tout fait. Je viens d’expliquer que Pauline, qui était la première que j’avais contactée, ne pouvait pas être là. Clémence Guetté, prépare un autre débat. (…) Toutes les journalistes femmes. Parce que dans les médias mainstream, il y a pas mal de femmes qui sont sur le FN. Et pour une raison toute bête, je vais te répondre, c’est qu’encore aujourd’hui ça ne fait pas partie des grands partis. Tu fais tes classes avec le RN et après tu fais les autres partis. Et donc c’est encore beaucoup de femmes à qui on confie la rubrique Rassemblement national dans les médias mainstream. Or elles sont prises par un parti.
Daniel Schneidermann
Je te taquine, je connais bien le problème. J’ai fait des plateaux pendant des années et des années et des années et je serai bien de faire des plateaux paritaires, c’est à dire essayer d’avoir sur chaque plateau, dans chaque émission, au moins une femme qui soit là. C’est un combat. Mais je veux dire, il faut vraiment le vouloir. Alors t’as parlé d’un livre que j’ai fait. Il s’appelait La guerre avant la guerre. En fait, j’en ai fait deux sur cette question des médias et de l’extrême droite : le premier s’appelait Berlin 33. C’est que je suis allé et je suis retourné dans les archives des grands journaux occidentaux, français, britanniques, américains des années 30 et j’ai essayé de regarder comment les grands journaux des démocraties occidentales avaient couvert d’abord l’ascension de Hitler et ensuite les premières années après sa prise de pouvoir. Et à ma grande surprise, je me suis aperçu que les grands journaux occidentaux n’avaient quasiment rien dit. C’est-à-dire qu’on avait une couverture du nazisme avant et après la prise de pouvoir comme un mouvement politique normal. On interviewait le chancelier Hitler comme un leader politique normal. Il y avait, de temps en temps évidemment, de regrettables incidents de rue, des gens qui se faisaient tabasser, des militants oppositionnels qui disparaissaient et réapparaissaient plusieurs mois ou plusieurs années après. Mais enfin, ça ne faisait absolument jamais les gros titres et c'était toujours atténué et euphémisée. Et évidemment, mon truc, ça a été, après ce constat, d’essayer de comprendre comment il était possible que des journaux démocratiques, là, je parle du New York Times aux Etats-Unis, je parle du Times, de Londres, de comment c'était possible. Et donc j’ai dégagé toute une série de raisons. Et parmi ces raisons, le fait d’abord que les journalistes qui étaient en poste à Berlin, c’est à dire en position de voir la brutalité du nazisme à son apparition, ces journalistes-là, même s’ils n'étaient pas formellement censurés comme aujourd’hui, personne n’est formellement censuré. On commence déjà à faire des parallèles. Ces journalistes-là, ils voulaient continuer à pouvoir exercer à Berlin, rester à Berlin, et s’ils se montraient trop critiques, les nazis avaient toute une série de moyens, de stratagèmes pour les expulser. Il y a une deuxième raison qui peut résonner fortement aujourd’hui, c’est que la plupart de ces journaux, comme aujourd’hui, étaient possédés par des milliardaires, des milliardaires français, des milliardaires britanniques, des milliardaires américains et que tiens, c’est bizarre, les propriétaires des journaux ne mourraient pas d’envie de voir leurs journaux insister trop sur les premiers dérapages et les premières traces, les premiers signes de barbarie du nazisme. Pour quelles raisons ? Encore une fois, ça peut nous ramener à aujourd’hui. Parce qu’aux yeux de ces milliardaires, dans les années 30-30, 31, 32, 33, le principal danger, ce n'était pas du tout Hitler. Le principal danger, il se situait plus loin à l’Est. Et le principal danger, c'était l’URSS S qui venait de faire sa révolution communiste, et ce qui obnubilait les milliardaires de l'époque, alors à vous de faire les passerelles que vous voulez avec la situation d’aujourd’hui, mais ce qui obnubilait les milliardaires de l'époque, c'était le danger bolchévique, c'était surtout le fait que le bolchévisme ne gagne pas en Europe.Voilà donc sur la manière dont on peut avoir sous les yeux un phénomène un tremblement de terre politique, un phénomène politique absolument dramatique et finalement ne pas le voir et ne pas en parler quand on est journaliste d’un grand média, c’est un exemple particulièrement éclairant. Ensuite, j’ai fait le livre dont tu as parlé, La guerre avant la guerre, qui pour le coup, porte uniquement sur la presse française et sur la presse d’opinion, c’est-à-dire la presse d’extrême gauche, d’extrême droite et la presse d’extrême gauche. C'était essentiellement représenté par un journal dont je crois qu’il est un tout petit peu question, là, dans les environs, qui s’appelait déjà à l'époque l’Humanité. Et là, effectivement, ce qui m’est apparu, c’est que dans les années 30, la montée de la violence, et notamment de la violence physique de l’extrême droite, est précédée par une violence verbale, une violence écrite, parce qu'à l'époque, il n’y a pas de radio, il n’y a pas de télé, donc c’est des journaux, une violence écrite, de la presse d’extrême droite. On a du mal à mesurer aujourd’hui à quel point la presse d’extrême droite, dans les années 30 surtout, surtout après 36, c’est à dire après le début de la guerre d’Espagne, la guerre d’Espagne est un épisode qui est un peu oublié aujourd’hui, qui est passé un peu derrière, si j’ose dire, la Seconde Guerre mondiale. Mais la guerre d’Espagne en France en 36 a représenté vraiment une espèce de force. C’est comme si la guerre civile espagnole, en fait verbalement, s'était transformée en France. Donc, à partir de 36, l’extrême droite insulte les militants de gauche et les militants communistes. L’extrême droite, tout au long du Front populaire, de la brève expérience du Front populaire va être extrêmement violente. Et ce qui m’est apparu, c’est que cette violence médiatique prépare le terrain à ce qui va arriver ensuite, c’est à dire évidemment, d’une part la guerre, mais ce n’est pas la presse française qui est responsable de la guerre, mais la manière dont une partie de la population française va adhérer à Vichy, au pétainisme et va rester totalement indifférente au génocide. C’est un livre que j’ai écrit au moment où Bolloré a donné une émission quotidienne à Zemmour, là je me suis dit : il y a quand même un truc qu’il faut rappeler, c’est la responsabilité de la presse dans la préparation des esprits à la guerre. A partir du moment où Zemmour est arrivé en quotidienne à Bolloré, on a eu de la propagande quotidienne et de la préparation des esprits quotidienne à la guerre civile française. C'était absolument flagrant avec Cnews et avec Zemmour, mais je crois qu’on peut dire la même chose, et c’est peut-être plus intéressant encore parce que c’est plus insidieux je pense, on peut dire la même chose avec C8. C'était moins visible parce qu’effectivement, à la différence des plateaux de Zemmour, les plateaux d’Hanouna n'étaient pas monocolores, à la différence des plateaux de Zemmour. C’est à dire que chez Hanouna, vous aviez effectivement parlé du voile, vous aviez la femme voilée qui était là et qui s’exprimait, ce qu’il n’y avait pas chez Zemmour. Et on a eu chez Hanouna l’impression effectivement d’une espèce de pluralisme, de « je donne la parole à tout le monde, je donne la parole à tous ceux qui ne l’ont pas. Je donne la parole aux gilets jaunes, regardez comme je suis démocratique, etc. » Mais à mon sens, c'était une façon bien plus pernicieuse parce que bien moins facilement décelable, de polariser la société française en étant absolument antagoniste et irréconciliable, pas sur le plan social, en nous expliquant qu’il y a des riches et des pauvres, qu’il y a des actionnaires et des salariés, qu’il y a des milliardaires et des smicards, mais irréconciliables sur le plan ethnique, il y a les blancs et il y a les autres, Il y a les gens biens, il y a les gens civilisés et il y a les barbares. Donc tout ça d’une manière très pernicieuse et qui n’a pas été assez soulignée. On a essayé de le faire dans Arrêt sur image bien entendu, et avec une chercheuse qui n’est pas là, Claire Sécail, remarquable chercheuse.
David Dufresne
Alors merci. On va parler un tout petit peu de la gauche parce que c’est tu viens de le faire. C’est aussi en creux qu’on peut parler de l’extrême droitisation des médias. On pourrait parler pendant les législatives de la sous exposition de la gauche, selon la revue « Usbek et Rica » sur « TPMP » et « on marche sur la tête » présentée par un homme dont tu viens de parler ou à « l’heure des pros », disparition totale du Bloc de gauche, hormis le socialiste Delaporte et Desfontaines un tout petit peu, au profit de l’extrême droite. Selon un classement des 21 candidats aux européennes en fonction de leur médiatisation presse écrite, télé, radio, Bardella est le plus exposé avec 17 309 mentions. Glucksmann 11 832 mentions. Ensuite, Bellamy et Hayer et Maréchal au-dessus de 5700 mentions et Manon Aubry arrive en cinquième position. Quand tu vas dans un studio de télé de plateau, comment es-tu es reçu ? Tu es l’alibi rare ? Comment ça se passe ?
Aurélien Saintoul
Je ne saurais pas te dire si je suis l’alibi, parce que d’une manière générale, je ne suis pas invité extrêmement fréquemment. Je ne suis qu’un second couteau. Et je crois qu’il y a un truc intéressant quand on analyse le dispositif d’antenne. Ça c’est une des questions que j’ai posées, par exemple lors de la commission d’enquête à Roch-Olivier Maistre, le patron de L’Arcom, en lui disant « Est ce que vous analysez les dispositifs, parce qu’on a un outil de régulation qui est très imparfait ? Comment faites vous pour objectiver les doutes, les petits incidents, toutes les petites remarques, toutes les façons de minorer et d’humilier ? » Alors il y a des humiliations de classe. On connaît la scène bien connue où Pujadas humilie Xavier Mathieu. On connaît tout, mais ça, ce sont des impressions de spectateur. Et le régulateur, lui, devrait avoir des moyens de dire « mais enfin, vous ne traitez pas à égalité. Non seulement vous ne recevez pas à égalité, mais vous ne traitez pas à égalité les personnes qui sont là ». Et Roch-Olivier Maistre m’a dit « Non, non, nous ne sommes pas aveugles aux éléments du contexte. » Mais en revanche, il n’a pas été capable de me prouver qu’il avait des éléments clairs, des moyens de prouver ou d’objectiver que tout le monde était traité avec un minimum d’impartialité. Ça, il en a été totalement incapable. Et c’est vrai que quand on est spectateur, on voit bien que vous en avez trois sur le dos qui sont face à vous ou qui sont face à celui que vous soutenez d’une manière générale, et vous dites oh là, quelle chance ! Alors je vais vous faire une confidence : moi, en tant que spectateur, j'éprouve ça, je dis mais ce n’est pas possible, ils sont trois sur lui, c’est infernal, etc. Je n’ai pas du tout cette sensation quand je suis sur un plateau et pourtant j’ai reçu déjà des messages de gens. Tout est fait en fait pour désamorcer le conflit, pour laisser croire que vous êtes rentré dans un cercle, qu’on est entre gens raisonnables etc. Et donc c’est vrai que nous, quand on est en position de tenir un message de rupture, je crois que bien souvent on a déjà été un peu chloroformisés. Alors pour certains d’entre nous, peut être que c’est bon signe et ça nous permet de pas franchir certaines lignes. Mais c’est vrai que l’ensemble du dispositif est fait pour dire « bon allez, quand même, vous allez bien nous concéder quelque chose ». Et ça je crois que c’est un fait important et qu’on a besoin de traiter aussi du côté de la régulation
David Dufresne
Bien sûr, une question technique quand tu es en studio, est ce que tu vois les bandeaux qui défilent ? Est-ce que tu vois ce que l’image qui est derrière toi et tu as vu des poubelles en feu ?
Aurélien Saintoul
Précisément, c’est vraiment un des problèmes majeurs parce que vous pouvez dire quelque chose et être complètement contredit par la vidéo qui passe en fond. Vous pouvez dire un truc sur l’excellente ambiance à la fête de l’Humanité, le fait que c'était hyper nombreux. Et puis la chaîne, elle va décider de montrer une poubelle qui dégueule ou je ne sais pas quoi. Donc ça c’est vraiment typique. Le problème aussi c’est le bandeau. Alors le collectif Sleeping Giants par exemple, a montré que sur ces news, en une année, ils ont utilisé un bandeau évoquant l’islam ou les musulmans de façon négative 300 jours par an.
David Dufresne
335.
Aurélien Saintoul
pardon
David Dufresne
Sur 365.
Aurélien Saintoul
Donc évidemment, tout ça c’est des choses qui passent entre les mailles du filet. Et quand on arrive en disant « Alors, comme vous avez vu, il y a eu 300 bandeaux », ils ne nous disent rien, parce que d’une manière générale, on a un problème de signalement. Parce qu’autant on arrivait jusqu'à présent à signaler des séquences particulières : Hanouna qui insulte Boyard, évidemment, là on se rend compte qu’il a dépassé les bornes. Par contre, cet effet d’accumulation jour après jour, c’est très difficile de le mettre sur la table. Alors d’abord, j’en profite pour dire merci à Louis Boyard sans qui C8 n’aurait jamais été mis à la porte. On ne le remerciera jamais assez, parce que l’amende qu’il a fait et qu’il a fait tomber sur la tête de Hanouna, vraisemblablement, elle a conduit à largement empirer le bilan et l’Arcom l’aurait sans doute pas mis.
David Dufresne
Alors là je ne suis pas d’accord. Je pense que ce sont les gens de C8 eux-mêmes qui se sont tirés une balle dans le pied lors de leur audition devant l’Arcom, leur suffisance, leur hypocrisie, leur façon de dire on va faire du « time Delay », etc. C'était quand même renversant.
Aurélien Saintoul
Comme ce sont les mêmes qui étaient pour CNews, si ça avait vraiment un lien avec leur personnalité exécrable, je pense que CNews serait passée à la trappe. Je pense que la réalité est beaucoup plus liée au bilan financier de C8. C’est un biais dans la concurrence entre les médias qui permet de dire « ah non mais quand même, vous n'êtes pas rentables, vous n’allez pas pouvoir ad vitam æternam faire concurrence aux autres ». Et ça, c’est un point très important. Le système médiatique tend à l’extrême droitisation aussi pour des raisons de marché.
Daniel Schneidermann
Alors bon, je voudrais juste dire un mot. On en a parlé depuis le début et les deux seuls noms de médias qui ont été prononcés depuis le début de ce débat, c’est C8 et CNews. Mais personnellement, en tant que regardeurs de télé professionnels et critiques de télé à peu près professionnels, j’ai envie de vous dire que C8 et CNews aujourd’hui, ce n’est pas l’urgence en fait. Parce que pour revenir sur la distinction de tout à l’heure entre le facilement repérable et le dissimulé, le pernicieux C8 et Cnews, la vitrine est transparente, l’enseigne est déployée. On est chez Bolloré, on fait la campagne de l’extrême droite et on veut que Le Pen arrive au pouvoir. C’est parfaitement clair. Ce qui doit faire l’objet aujourd’hui d’une vigilance particulière, c’est au moins autant que les médias, Bolloré, c’est les métastases, c’est-à-dire la manière dont le cancer se dissémine dans la totalité du corps médiatique de façon encore subreptice. La manière dont BFM, progressivement, en embauchant des chroniqueurs qui viennent de toute la presse d’extrême droite, valeurs actuelles et toute la flottille de petits journaux d’extrême droite, et par le choix de de hiérarchie de l’information qui est le leur maintenant, c’est à dire en étant à fond exactement comme Cnews sur les faits divers, les meurtres, et quand il y a des noms de consonance étrangère dedans, évidemment ça compte triple comme au scrabble, c’est là où il faut vraiment être vigilant et où j’estime que le regard doit s’exercer à l’annonce.
David Dufresne
A l’annonce de la dissolution, Marc-Olivier Fogiel, à l'époque patron de BFM, demande au programmeur « de veiller à l'équilibre des plateaux ». 1 h plus tard, une rédactrice en chef a dressé une liste « d'édito droite et droite plus », comprenant un ancien communicant du RN et des journalistes de Valeurs actuelles et du JDD. Donc c’est clairement ce que tu disais, Ugo, c’est à toi parce que tu dois partir dans quinze minutes.
Ugo Palheta
Non mais juste pour aller dans le sens de ce que disait Daniel. Au-delà de BFM TV, plusieurs médias du service public (France inter, France info) ont été tancés pendant la présidentielle, ont été critiqués par l’Arcom qui avait donné trop d’audience à Éric Zemmour. Donc effectivement, je suis absolument d’accord sur le fait que la focalisation sur C8 et CNews, Hanouna, Zemmour, Je ne dirais pas que c’est l’arbre qui cache la forêt, c’est quand même un arbre qui n’est pas négligeable et sur lequel il faut taper. Mais la forêt est importante. La forêt, vraiment, j’insiste dessus de l’imprégnation idéologique fascisante, fasciste et qui fait que pour revenir sur ce que tu disais tout à l’heure, il y a une acceptabilité de l’islamophobie qui est qui n’est pas identique mais qui est comparable à l’acceptabilité de l’antisémitisme dans le débat public, politique, journalistique de la première moitié du XXᵉ siècle. Et de la même manière que Godard pouvait dire « le pluralisme, c’est cinq minutes pour les Juifs, cinq minutes pour Hitler », on va mettre effectivement une femme qui porte un foulard et à côté une nuée de racistes qui vont lui tomber dessus. C’est vraiment deux minutes pour quelqu’un qui est victime de racisme. Et puis 2 h en réalité pour des promoteurs du racisme. Bon voilà, même quand il y a un brin de pluralisme, c’est ce type-là de pluralisme qui est hallucinant en soi. Bon, mais en réalité, je trouve qu’on tombe même plus de notre chaise tellement on est habitués nous-mêmes. On est tellement imprégnés de ce machin, de cette machine, de cette machinerie idéologique permanente et qui s’est par ailleurs intensifiée au cours des dix dernières années. Quand j'étais à Acrimed, il y a une quinzaine d’années, j’ai arrêté parce que ça rend malade. Dire je ne sais pas comment tu fais…
David Dufresne
Bien, il est malade.
Daniel Schneidermann
Je suis très atteint.
Ugo Palheta
On devient fou, on devient taré. Je suis très pessimiste sur mon propre sort quand Bourdieu écrit sur la télévision il y a 25 ans. La situation actuelle est incomparable en réalité.
David Dufresne
Mais regarde, il y a une surprise féminine. Oh, je suis sauvé !Alors, Clémence Guetté est là parce que c’est la postfacière du livre collectif.
Daniel Schneidermann
Ça veut dire c’est toi qui va animer l'émission maintenant ?
Clémence Guetté
Au débotté, oui.
Daniel Schneidermann
Ouais, juste un mot sur l’Arcom. La question de savoir est ce que c’est c8 qui s’est tiré une balle dans le pied ou est-ce que c’est l’affaire Boyard ? Moi je pense qu’il y a une autre explication, est-ce que vous avez tous vu qui va récupérer la fréquence libérée par l’Arcom ? c’est une boîte qui est la même société, avec les mêmes personnes et les mêmes actionnaires que ceux qui éditent aujourd’hui le journal Franc-Tireur. Alors le Journal Franc-tireur, Si on parlait tout à l’heure d’islamophobie, c’est le journal de ce qu’on appelle le printemps républicain, et qu’on pourrait plus largement appeler la mouvance néo Charlie, du nom du célèbre hebdomadaire satirique. C’est à dire c’est une entreprise, une mouvance politique et idéologique dont l’obsession est en façade l’islamisme, mais en réalité La communauté musulmane de France. Et d’ailleurs, qui a défendu auprès de l’Arcom le projet de cette nouvelle chaîne ? C’est Raphaël Enthoven qui est une figure marquante de cette mouvance-là. Donc tout ça pour dire que je ne suis pas certain que la démocratie ait gagné au change dans la substitution de cette nouvelle chaîne à C8, Sachant par ailleurs comment le projet du site d’information Le Média, qui aurait permis enfin d’introduire un peu de pluralisme sur la TNT, a été blackboulé.
David Dufresne
Je leur ai demandé hier, ils n’ont pas eu raison, et donc ils vont faire un recours pour en connaître la raison. Donc je profite de la présence de deux personnalités de LFI pour parler d’histoire. Vous n’étiez pas né le 13 février 1984, Vous n'étiez pas né ? Non, Première apparition de ?
Daniel Schneidermann
À tout hasard, Jean-Marie Le Pen.
David Dufresne
Jean-Marie Le Pen. Les répercussions sont énormes selon le média indépendant La relève et la peste. Alors que le parti recueillait en moyenne quinze adhésions quotidiennes, celle-ci passe en quelques jours à un millier. Donc il y a un lien entre la médiatisation, évidemment, et l’influence. Mais je m’adresse aux deux politiques. Félicien Faury, sociologue, qui a fait un travail remarquable sur les électeurs, mais qui est aussi dans ce livre. Ce livre, c’est un petit peu comme la dream team de l’antifascisme. Félicien Faury conteste un petit peu, avec toute la mesure qui est la sienne, l’idée selon laquelle les médias influencent directement le vote. Pour lui, le vote est plus une histoire de socialisation. A la machine à café, les voisins, la famille, les amis. C’est plus là que le choix politique s’opérerait que par Pascal Praud. Vous qui rencontrez des électeurs, des électrices. Est-ce que vous partagez ce constat là ou pas ?
Clémence Guetté
Alors déjà, Bonjour tout le monde ! Je suis ravie d'être venue là. Je suis venue là un peu à l’arrache, donc j’arrive dans votre discussion. Je suis venue féminiser cette tribune quand même. Les médias indépendants c’est les femmes aussi. Bon, déjà l’ouvrage c’est un ouvrage collectif que Ugo Palheta a coordonné, donc je veux lui rendre hommage. C’est lui qui a fait le gros du boulot sur cet ouvrage. Et en effet, il y a une contribution de Félicien Faury qui, par ailleurs, a sorti un livre d’enquêtes de terrain sur les militants, notamment dans le sud de la France et l'électorat frontiste. Pour revenir à la question qui a été posée, je pense que l’un entraîne l’autre, c’est -à -dire qu’il y a quand même une énorme banalisation des discours racistes, notamment par le groupe Bolloré, qui fait une véritable entreprise idéologique. Et j’imagine qu’Aurélien Saintoul en a parlé avant moi puisqu’il a fait cette commission d’enquête qui pour nous était une pièce dans la machine de la lutte contre l’extrême droite. Ne pas s’en prendre au monopole des médias détenus par des milliardaires dominants qui, de fait, ont un contrôle idéologique sur l’information produite et le traitement des faits divers serait un point aveugle quand on veut lutter contre l’extrême droite et l’extrême droitisation dans le pays. Donc je dirais qu’il y a ce phénomène d’abord qui est extrêmement visible et qui a un effet aussi de banalisation, qui a des répercussions dans le réel. C’est à dire que quand à longueur de journées, des faits divers sont analysés, décortiqués avec un prisme idéologique qui est celui de l’extrême droite, de fait, le traitement, à mon avis, dans les conversations les plus ordinaires, a ce prisme idéologique aussi, qui peut être interprété. Par contre, c’est vrai de dire que ne pas voir que la situation vis à vis de l’emploi, c’est à dire la stabilité ou non de l’emploi, la structure du travail, le rapport à la propriété privée et notamment au logement et le fait d'être enserré dans des réseaux de sociabilité avec des leaders d’opinion, la société de chasse dans un endroit ou dans un autre, le club de sport dans un endroit ou dans un autre, tout ça, évidemment, participe d’une sociabilité, d’un développement, d’un discours d’extrême droite et in fine d’un vote d’extrême droite qui grossit et qui grossit. Donc je dirais qu’il y a les deux faces du phénomène qui se complètent, qui s’alimentent l’un l’autre.
David Dufresne
Tu veux répondre Aurélien ou pas ?
Aurélien Saintoul
Simplement une chose : on a gagné les élections. Il n’y a pas un média qui nous donnait gagnant. Donc personne ne peut ici dire que ce qui passe à la télévision est irrévocable. Bien sûr qu’on est capable de rentrer par effraction. Mais ça ne signifie pas que ça nous facilite la tâche. Il a bien fallu qu’on aille sur le terrain. A ce propos, il y a une étude intéressante qu’on cite dans le rapport de la commission d’enquête et que vous avez sûrement lue, mais qui est une enquête d’un chercheur, un jeune chercheur français aux Etats-Unis, qui s’appelle Julien Labarre et qui se demande comment se positionnent les spectateurs de CNews ou d’autres programmes d’information, politiquement.La méthode, c’est de l’auto position. Il demande aux gens : est ce que vous êtes de gauche ou est-ce que vous êtes de droite ? Dans la population générale, les gens vont se situer un petit peu au centre droit quoi. Si vous demandez la même chose aux spectateurs de CNews, ils vont se mettre, mais alors très loin à droite. Voilà. Et si vous demandez aux autres spectateurs d’autres programmes, ils vont tous se mettre à droite, sauf les spectateurs du JT de France 2. Alors lui, il ne teste pas tous les programmes d’information, mais il en teste une dizaine ou quelque chose comme ça. La conclusion de cette étude, elle porte évidemment sur le caractère radicalisé ou d’extrême droite, ou simplement du public de CNews dont personne ne peut dire s’il regarde CNews parce qu’il est d’extrême droite ou s’il est d’extrême droite parce qu’il regarde CNews, les deux se renforçant l’un l’autre. Mais aussi la vraie leçon à mes yeux de cette étude, c’est qu’aucun spectateur de la télé ou presque ne se considère de gauche. Or, on gagne les élections. Ça veut dire que les gens de gauche aujourd’hui ont largement déserté l’information dans les grands médias télévisés ordinaires. Et donc on rejoint quand même ce qu’on défend ici : la presse indépendante. Mais évidemment, les gens regardent. Le résultat ne dit pas qu’il n’y a pas des gens qui se situent à gauche. Le résultat dit que, en moyenne, les gens vont se situer un peu plus à droite que la population générale. Voilà. Ça signifie donc qu’il y a quelque chose qui est en décalage profond entre le public de la télévision, qui est un public plus âgé, et donc un public qui vote plus à droite que le reste de la population et le reste de la société. Ça, c’est donc un élément très important. Ça signifie qu’il y a un public qui est peut-être aussi captif de la télévision et que ça a des effets. Donc on en discutera avec Félicien Faury aussi.
David Dufresne
Quelle est votre position par rapport à votre présence sur les médias clairement d’extrême droite type CNews ? Vous y allez ou vous n’y allez pas ? Il y a des gens de chez vous qui y vont. David Guiraud, par exemple, qui y va pour faire ensuite des montages vidéo où il se donne le beau rôle. Considérez-vous que ce soit une bonne, une bonne manière de faire ?
Clémence Guetté
Notre stratégie dans les médias et notamment CNews a été discutée et notamment à l’issue de la commission d’enquête d’Aurélien Saintoul. Donc je le laisserai peut-être compléter dans ce sens. Mais pour répondre, certains d’entre nous y vont uniquement, en ce qui concerne CNews, pour les grosses matinales. On estime de manière générale qu’il ne faut pas laisser d’endroit uniquement à l’extrême droite et donc il faut mener la bataille, y compris quand on sait que les chroniqueurs, les animateurs, etc. nous sont hostiles.Pour être honnête, dans tous les médias dominants aujourd’hui, les chroniqueurs et les animateurs nous sont globalement hostiles. Et donc on y va, en se préparant comme on irait débattre avec des adversaires politiques, parce que la plupart du temps, ça revient à ça. Et moi je me suis faite interpeller en circonscription où un monsieur m’a dit « il faut arrêter d’aller chez Cnews, vraiment, c’est trop outrancier ». Et ce n'était pas après CNews, c'était après France Info pour ne pas les nommer. Donc parfois, c’est à s’y méprendre, franchement, dans le contenu, la tonalité des questions qui nous sont posées. Toujours est-il qu’on a décidé de ne pas laisser un seul lieu uniquement à l’extrême droite et que certains d’entre nous vont porter la contradiction.Moi je n’y vais pas à CNews, parce que j’ai fait ce choix-là de ne pas aller me confronter à ce que je considère être de la pure bêtise associée à une entreprise d’extrême droitisation. Mais c’est un choix personnel que peut être j’ai aussi le luxe de faire. C’est à dire que dans la politique, il y a aussi une compétition médiatique qui vise à faire diffuser nos idées et donc tout c’est l’objet de rapports de force qui s’exercent également sur nous.
David Dufresne
Avant que Daniel ne bondisse, je voudrais, puisque vous avez parlé d'être présent, de livrer la bataille culturelle, la bataille des idées sur les plateaux. Les travaux de Claire Secail dont tu parlais tout à l’heure démontrent précisément, par exemple dans les émissions avec des chroniqueurs apparentés LFI, qu’en fait ils n’ont jamais pu, d’après Claire Secail, qui a regardé toutes les émissions, ils n’ont jamais pu imposer leurs thèmes, ils étaient toujours en défense, toujours dans la réplique.
Clémence Guetté
Ben il y a un dispositif médiatique qui est construit comme un rouleau compresseur autour de la personne qui est invitée. C’est clair. Donc oui, on ne peut pas imposer de thème. Par contre, on peut quand même faire les réponses qui nous arrangent. C’est à dire qu’avec l’exercice médiatique, on se rend rapidement compte que bien souvent, les animateurs ou les journalistes ou les chroniqueurs qui nous interrogent ne sont pas vraiment intéressés par la réponse qu’on va apporter. Et donc au final, c’est quand même un dispositif bulldozer que d’y aller et de pouvoir accepter une partie du cadre, mais y faire rentrer de la lutte de classe, de l’analyse marxiste, tout ce qui constitue notre cadre idéologique à nous.
Daniel Schneidermann
Est ce que je peux donner un point de vue de téléspectateur ?
David Dufresne
: Ils doivent partir.
Daniel Schneidermann
Non mais vous, vous, vous êtes dedans et moi je vous regarde…
David Dufresne
On fait ça en marchant. Daniel, tu restes avec moi là-bas. Et là, il y a un monsieur qui n’est pas content là. Non, non, on s’en va. Ils sont pressés, ils ont un rendez-vous.
Daniel Schneidermann
Moi je vous regarde. Et c’est vrai que quand tu dis « on essaye de faire la réponse qu’on fait », je l’entends pas ça. Personnellement, le seul truc qui percute pour moi et les moments où je me dis là ils ont eu raison d’y aller, c’est quand vous piratez le dispositif. Mais pirater le dispositif, ça ne veut pas dire l'éviter en faisant la réponse que vous avez envie de faire. Ça veut dire démasquer le dispositif, démasquer le dispositif. Et quand tu disais tout à l’heure « s’adresser aux animateurs, animatrices comme à des adversaires », c’est s’adresser ostensiblement à eux comme des adversaires. Ce que faisait très bien quelqu’un que vous connaissez peut-être chez vous, qui s’appelle Jean-Luc Mélenchon il y a une dizaine d’années, ou une quinzaine d’années, quand vraiment, il a dû forcer les portes. Alors, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui puisqu’aujourd’hui les portes sont grandes ouvertes devant lui, il représente une force politique importante, etc. Donc il est incontournable. Mais au début, l’efficacité des interventions de Mélenchon, c'était quand tout d’un coup il parlait à Claire Chazal comme à une personnalité politique.
David Dufresne
Clémence je te propose de pirater le dispositif. Tu peux répondre en marchant avec le micro, on récupère le micro là-bas.
Clémence Guetté
Je ne vais pas faire d’arpentage, je réponds juste à Daniel Schneidermann : ça, j’ai l’impression qu’on le fait encore. Tu disais dans la question « quand David Guiraud se donne le beau rôle en faisant des montages vidéo ». Bien souvent, les montages vidéo, les extraits qu’on fait, c’est exactement sur les moments où on pirate le dispositif.
Daniel Schneidermann
Absolument.
Clémence Guetté
On décrypte le fait que la question posée à un message politique, un cadrage politique. On le dénonce, on le dit en fait. Et cette opération de dévoilement, elle vise aussi à faire passer la réponse que je disais après. Sur ce, merci de l’invitation un peu à l’arrache et à bonne fête de l’Humanité.
David Dufresne
Je rappelle qu’il y a une convocation Au Poste qui traîne.
Clémence Guetté
Ouais, je ne sais pas, je fais traîner mes convocations Au poste.
David Dufresne
Alors, c’est le moment où on va donner la parole et donc on va donner la parole aux dames. Qui veut poser sa première question ? Allez-y !
Daniel Schneidermann
Je ne l’ai pas entendu là. Qu’est-ce que vous voulez dire quand vous parlez de « la sobriété des médias » ? Vous pouvez peut-être vous rapprocher, mais je ne vous entends pas. Excusez-moi.
Daniel Schneidermann
J’ai envie de dire ça, c’est des choix personnels. Voilà, je pense qu’effectivement il ne faut pas se contenter de regarder des chaînes de télé et de lire des journaux. Il faut aussi lire et se balader à la campagne, parler à ses voisins et ses amis.
Aurélien Saintoul
Moi, je ne vais pas être d’accord avec vous, j’aime bien cette idée. Je remercie d’avoir tenté cette expression de sobriété informationnelle. On est dans une situation de fatigue informationnelle. On sait bien qu’on est écrasé sous l’information. Un clou en chasse un autre, etc. Et ce n’est pas qu’un choix individuel. De la même façon qu’imaginer que l'écologie ne serait qu’une affaire de tri des ordures. Ce serait un problème. Il y a bien un besoin de régulation et c’est un choix démocratique.Et sur l’ensemble de la planification écologique en fait. Bon, là je vais faire l’article politique général, mais vous réglez pas la question écologique, vous ne réglez pas la question économique et sociale si vous réinjectez pas, si vous ne radicalisez pas la démocratie, si vous ne vous mettez pas tous à dire qu’il y a des choix qui vont devoir être faits, et donc qu’on va devoir les faire collectivement.Est ce qu’on arrose pour avoir de quoi manger ou est ce qu’on remplit les piscines ? Qui prend la décision ? Si on ne radicalise pas la démocratie, si on n’est pas tout à fait décision, évidemment elles ne s’appliqueront pas.Eh bien on a le même problème dans la question des médias. Moi, je prends l’exemple. Un exemple ou un moyen de sobriété journalistique ou informationnel, c’est la fameuse proposition qu’aucun journaliste de soutien mais que je soutiens moi mordicus, c’est de se débarrasser des éditorialistes à la télévision.Alors pas de se débarrasser de la violence. Mais pourquoi je soutiens qu’on peut mettre dans le cahier des charges des chaînes d’information « On ne veut pas des éditorialistes » ? Parce qu’un éditorialiste, c’est quelqu’un qui se prévaut de sa carte de presse pour donner son avis. Très bien. Mais les avis, comme vous le savez, on en a tous un. Votre plombier, il en a un. Moi j’en ai un. Et le journaliste, il en a un. Et ce n’est pas parce qu’il est journaliste que son avis est mieux fondé, plus étayé que celui de n’importe qui d’autre. En revanche, il y a un problème, c’est que l'éditorialiste, quand il est sur une chaîne d’info, il tend à faire croire que son opinion est plus étayée. Si Christophe Barbier a envie de parler de politique et de donner son avis, mais qu’il s’engage, qu’il prenne sa carte, mais qu’il ne prenne pas un salaire pour ça et surtout qu’il ne prenne pas la place de mon boucher ou de mon plombier qui lui aussi a un avis et après tout devrait avoir un accès à la tribune.
Daniel Schneidermann
Alors ça ne n'étonnera pas Aurélien Saintoul si je lui dis je ne suis absolument pas d’accord avec cette proposition. Alors pour plusieurs raisons. Parce que d’abord, qui est éditorialiste ? Qui n’est pas éditorialiste ? Est-ce que le chef du service politique d’une télé d’info continue et moins éditorialiste que Christophe Barbier ? Alors, s’il faut séparer les éditorialistes des journalistes des chaînes d’infos, Bonne chance. Je pense que le problème ce n’est pas de virer les éditorialistes, mais c’est d’avoir un vrai pluralisme des éditorialistes dans toutes les chaînes, ce qui n’est absolument pas le cas aujourd’hui puisque pour prendre les trois principales chaînes d’info de la TNT, BFM, CNews et LCI, on est dans une proportion à peu près de 9 pour 1, soit 90 % d'éditorialistes de droite ou réactionnaires et 10 % d'éditorialistes de gauche qui progressivement d’ailleurs, parce qu’il y a un phénomène d’acclimatation, il y a un phénomène de contagion qui progressivement en arrivent bizarrement souvent à parler comme des éditorialistes de droite. Voilà, je ne veux pas citer de noms pour faire de peine à personne, mais il y a des itinéraires d’anciens éditorialistes de gauche qui se sont transformés en éditorialistes de droite. Bon alors la solution, c’est pas du tout ça. La solution, c’est d’imposer du pluralisme. Et Effectivement de comptabiliser dans les temps de parole, comme le Conseil d’Etat d’ailleurs a demandé à l’Arcom de le faire, de comptabiliser dans les temps de parole, pas seulement les temps des élus politiques ou des militants politiques, mais les temps des éditorialistes, des chroniqueurs, des spécialistes invités, ce qui effectivement est une chose absolument nécessaire. Après, pour élargir un peu, pour élargir un peu le focus, le problème n’est pas tellement celui de la sobriété de l’information, c’est d’arrêter de consommer de la mauvaise information, c’est de consommer de la bonne information. Et je suis extrêmement heureux d'être ici pour la première fois dans la Fête de l’Huma, dans un village des médias indépendants. Parce que la solution passe par les médias indépendants. Il y a une quinzaine ou une vingtaine d’années déjà, Internet et les réseaux sociaux ont tout changé. Pour le meilleur et pour le pire.
Daniel Schneidermann
: Les gars et les gars, on avait dit qu’on donnait la parole aux dames.
David Dufresne
non, non.
Daniel Schneidermann
Juste un mot, comme disent les hommes politiques. Juste un mot, comme on dit sur les chaînes d’info
David Dufresne
Non, non, non, tu ne peux pas.
Daniel Schneidermann
Tu ne veux pas que je fasse l'éloge des médias indépendants ? Tu me censures sur les médias indépendants ? David Dufresne ?
Daniel Schneidermann
Pour beaucoup de ce que vous venez de dire, je suis d’accord avec vous. C’est à dire qu’heureusement qu’il y a les médias indépendants, vous m’accorderez qu’on est d’accord là-dessus. Heureusement qu’il y a les médias indépendants parce que sinon, effectivement, on serait morts. Après, ce que je dis simplement, c’est que moi je suis journaliste depuis très longtemps et dans le journalisme, il y a à la fois l’enquête, le reportage et l’opinion, des analyses, des papiers d’opinion, des chroniques. J’ai toujours vu ça. J’ai fait les 25 premières années de mon exercice professionnel au Monde. Au Monde, il y avait des reportages, des enquêtes et aussi des papiers d’analyses, du jus de crâne si vous préférez. Appelez ça du jus de crâne, mais je pense que l’analyse est quelque chose de nécessaire à une bonne information. Alors évidemment, formulé comme ça, « virer les éditorialistes », on se fait toujours son petit succès dans une salle. Moi je n’y crois pas. Moi, je pense que l’analyse est nécessaire à une bonne information. C’est à dire qu’il faut à la fois l’information brute, la base factuelle et derrière c’est des gens qui en font les analyses. L’essentiel étant que ce soit pluraliste.
Aurélien Saintoul
En réalité, on met le doigt sur un sujet vraiment important. Pourquoi on n’est pas d’accord ? Je vais dire que je caricature sa position, mais ce qui est en jeu, c’est la question de la régulation. Et c'était ça qui était au cœur de la commission d’enquête. D’où vient l’idée de la régulation ? D’abord, elle vient du fait que la télé et l'écrit, ce n’est pas la même chose. La télé, elle s’invite chez vous. Vous n’avez pas pris un abonnement, vous n’avez pas une ligne éditoriale qui doit être suivie.Parce que la ligne éditoriale dans le Monde, c’est une ligne politique. La ligne éditoriale dans Libé, c’est une ligne politique. Et aujourd’hui, on a un problème, c’est la confusion entre ces deux notions : ligne éditoriale, ligne politique. Raison pour laquelle, avec Reporters sans frontières, j’avais repris la proposition de dire « si vous voulez avoir une chaîne de télé, si vous voulez a fortiori avoir une chaîne d’information, précisez votre projet éditorial, expliquez ce que vous avez l’intention de faire, parce que dans ce cas-là, on se prononcera sur l’utilité de ce que vous avez l’intention de faire ». Si vous pensez que le cœur de l’information, par exemple, c’est de parler de faits divers, c’est honorable, ou en tout cas ce n’est pas déshonorant. Vous avez le droit de dire « je veux informer à partir du fait divers qui dit beaucoup de choses sur la société ». Mais dans ces cas-là, quand vous êtes l’Arcom, par exemple, et que vous êtes en situation de dire « on va vous donner l’autorisation d’utiliser des canaux publics pour faire une chaîne de télé », on sait sur quel projet réellement et pas sur un truc généraliste où on dit « Oh, il y aura de l’opinion, il y aura de l’analyse ». Parce que Ruth Elkrief, elle ne fait pas d’analyse. Alors on peut dire tranquillement « ben oui, mais bon, on va avoir du pluralisme à la fin, on va mélanger ». Ce que vous venez de dire en plus, c’est qu’au bout du compte, même quand il y en a un sur dix qui est de gauche, vous secouez très fort et à la fin il est devenu de droite. Donc moi je crois même que ça, ça ne marchera pas. C’est structurellement fait pour ne pas marcher. Donc il faut expliciter les critères qui donnent droit à utiliser des canaux publics pour faire de la télévision. Quel est votre projet ? Parce qu’on doit se fonder sur l’intérêt général et c’est bien la régulation qui est en jeu et pas simplement la capacité à choisir avec sa télécommande. Parce que c’est ce que dit Ciotti d’une certaine façon, quand il y a une chaîne qui est mise à l'écart, il dit « oh mais c’est de la censure insupportable ! » Mais non, ce n’est pas de la censure, ce n’est pas de la censure, c’est de la régulation. Vous ne pouvez pas permettre qu’on dise n’importe quoi ou qu’on bourre le mou à des gamins avec de la merde. Voilà, c’est pour ça qu’on régule.
David Dufresne
Question de Nour.
Daniel Schneidermann
Alors, juste sur le cas particulier de 28 minutes, est un peu dans la situation que je décrivais tout à l’heure quand je parlais de Métastases, c’est à dire qu’on est dans une émission d’apparence honorable, sans jamais de débordement évident. Enfin je veux dire, on n’est clairement pas chez Zemmour, mais on est dans un espace qui clairement a été lui aussi à sa manière contaminé par CNews et par le Bollorisme. Donc oui, on est dans un problème global. Après, pour revenir sur l’amical débat que nous avons sur les éditorialistes, peut-être qu’on pourrait juste dire les choses autrement. C’est-à dire que la plupart de ces chaînes ont quand même signé des conventions avec l’Arcom, comme avec le CSA, comprenant non pas l'éradication des éditorialistes, mais comprenant un minimum d’enquêtes et de reportages en images. Un cahier des charges qui ne sont absolument pas respectés.Alors peut-être qu’une manière de nous mettre d’accord, vous, le robespierriste qui voulait couper des têtes et moi le journaliste corporatiste qui veut sauver mes petits copains pour caricaturer tous les deux, c’est peut-être d’exiger que ces cahiers des charges soient respectés, déjà, première chose par les chaînes d’info, ce qui mécaniquement réduira la part de Christophe Barbier. Voilà.
Aurélien Saintoul
Je vais effectivement abonder dans ce sens, parce que pour répondre à la question que vous venez de poser, il me semble que la réponse est dans la mobilisation et l’implication populaire à tous les niveaux. Dans les écoles de journalisme, dans les rédactions, parce qu’il y a une intrication ou un lien très fort entre l’extrême droitisation et la dégradation de la qualité du travail et la dégradation de la qualité des conditions de travail. Bien entendu, on peut faire de la merde sur BFM beaucoup plus facilement si vous imposez à vos journalistes de faire trois sujets par jour plutôt qu’un seul. S’ils se plongent dans la réalité d’un sujet, ils diront moins de sottises que s’ils sont à courir toute la journée et à essayer de capter quelque chose. C’est vraiment pour ça qu’il faut que partout, à chaque étape, on soit exigeant sur ce qu’on nous donne. Et c’est pour ça, encore une fois, que j’ai voulu cette commission d’enquête pour dire « la télé nous appartient, ce sont des biens publics, ce sont des ondes qui nous appartiennent. Donc on va remettre la main dessus. » La régulation, on voit bien pour l’instant, elle a atteint ses limites. Ce n’est pas qu’elle atteint ses limites, c’est que les régulateurs sont timorés. Ils sont liés pour des raisons sociologiques évidentes, à un monde qui n’a pas décidé de prendre le mors aux dents et de combattre l’extrême droite sabre au clair. C’est évident. Aujourd’hui, je ne veux pas l’incriminer parce que dans le fond, ça n’est qu’un élément parmi d’autres, mais le président de l’Arcom, comme il a été conseillé technique au cabinet de Léotard à l'époque de la privatisation, etc. Donc on ne peut pas dire que ce soit quelqu’un qui a une vocation historique ou personnelle à prendre de face le système. C’est clair. Et j’en viens à ce que nous, on cherche à faire à développer dans les prochains mois, c’est de créer des collectifs capables d’aller utiliser tous les leviers qui sont déjà existants, parce qu’on a déjà un pied dans la porte grâce à la régulation, pour exiger toujours mieux. Et ça, c’est un point fondamental. Quelque chose que je ne pardonnerais jamais, d’une certaine façon à Hanouna, c’est d’avoir fait croire que ces gens-là, qui ont un peu de public et d’audimat, sont populaires. Ce n’est pas vrai. La réalité du monde populaire, c’est qu’il s’est détourné pour une grande part de la télévision, un peu comme du vote, mais aussi parce que, y compris lorsqu’il regarde des programmes, il n’en est pas entièrement dupe. Il sait bien qu’on est en train de lui raconter des salades. Donc il y a la nécessité que ce monde populaire puisse aussi dire « en fait, on vaut mieux que les cochonneries que vous essayez de déverser dans nos cerveaux. » On va essayer de construire quelque chose autour de cette idée.
David Dufresne
Il reste six minutes. Il y a une question du tchat de B-A-BA. « Comment se fait-il que toutes les chaînes posent à peu près les mêmes questions tout le temps ? » et qui renvoie à ce que nous on disait tout à l’heure en disant dans des conférence de rédaction qu’il y a des sujets qui sont interdits. Je voudrais reprendre quelques révélations de Mediapart reprises par Blast et confirmée par Blast, par exemple à CNews en juillet 2022, une journaliste de C News se confie à Mediapart. « Ma rédactrice en chef m’a envoyé deux articles de Français de souche en me demandant de confirmer leur information ». Et la même source de Mediapart, qui travaille à CNews, rappelle que lors du procès des policiers de l’affaire Théo, le directeur de l’information de CNews, avait demandé « d’arrêter de montrer les images des contestataires de la décision de justice ». Est-ce que l’extrême droitisation du débat, sa grande victoire, ce n’est pas l’uniformisation, le fait que finalement Le Monde, France-Inter embraye complètement, que des termes qui étaient préservés à l’extrême droite se retrouvent dans le débat public sans qu’il y ait aucune mise en contexte, est ce que ce n’est pas là finalement leur grande victoire ? Et ensuite, on dira un mot sur les médias indépendants.
Aurélien Saintoul
Bien sûr, on revient à la question de la régulation. Pourquoi faut-il réguler ? Précisément parce que l’effet, il n’est pas direct, mais la capacité d’un grand média, c’est parce qu’il a une force de frappe, même quand il n’est vu que par 300 ou 400 000 personnes. Il s’est déjà invité dans les foyers et il a une capacité à imposer un agenda, à poser des termes qui n'étaient jamais employés et qui va petit à petit faire des petits. Alors il y a un enjeu aussi, évidemment, de sociologie des élites. Qui sont les journalistes ? Qui sont ceux qui dirigent les rédactions ? Quelle école ils ont fait ? Bon, moi je ne suis pas sociologue, mais j’ai lu quelques bouquins. Pourquoi ils ont fait les mêmes écoles que les dirigeants politiques, quelles sont leurs origines ? Tout ça, évidemment, il va bien falloir qu’on s’y attaque. Qu’on se demande si l'école de Sciences-Po est une école de journalisme ou pas, etc. etc. Donc il y a plein de leviers à actionner pour qu’on arrive enfin à assainir tout simplement le débat public, qu’on n’ait pas ces petites compromissions ou ce copinage systématique. Et puis il y a les questions de nomination. Qui nomme le président de Radio-France ? Il faut qu’on remette l’ouvrage sur le métier.
David Dufresne
Alors, Daniel, merci beaucoup. Je te demanderais, Daniel, je te demanderai de faire le Schneidermann, c’est-à-dire d’aller gratter là où ça fait mal. Nous sommes tous très heureux, tu viens de le dire, d'être ici, de voir qu’il y a autant de monde, Mais. Mais est ce que les médias indépendants de gauche, parce que je rappelle qu’il en existe aussi de droite, d’extrême droite qui ont droit de cité largement sur les chaînes dont on parlait tout à l’heure et qui ont une caisse de résonance bien plus grande que tous ceux qui sont ici, Je ferme la parenthèse, mais est ce que les médias indépendants de gauche que nous représentons ici, est-ce qu’on tient vraiment notre rôle comme il le faut ? Est ce qu’il y a des moments où on déconne sur la question de l’extrême droite ? Est ce qu’on est trop sympa avec la gauche ? Est ce qu’on manque d’esprit critique ?
Daniel Schneidermann
Non, je pense pas du tout. Je ne vais pas faire le Schneidermann, je suis désolé. Je pense qu’on est globalement très bons. On est globalement très bons. Notre problème, c’est qu’on n’est pas assez regardé et ni assez lu. Je vais vous raconter juste un bout de ma vie quand je faisais Arrêt sur image sur France 5, chaîne publique, on était regardés entre la première diffusion et la rediffusion par environ 1 million de personnes. Ce n'était pas beaucoup à l'échelle de la télévision, mais c'était quand même 1 million de personnes.Là, depuis 2007, qu’on fait Arrêt sur image sur Internet comme un média sur abonnement parce qu’on a estimé que le modèle le plus économique pour garantir la pérennité du média, c'était l’abonnement, on a entre 20 000 et 25 000 abonnés. Et parmi les médias indépendants, on est très content d’avoir entre 20 000 et 25 000 abonnés. Mais cela dit, entre 20 000 et 1 million, il y a de la marge. Bon alors, comme j’ai eu la chance de faire une émission qui était regardée par 1 million de personnes quand l'émission a disparu, j’ai été sans arrêt arrêté dans la rue, dans le métro, dans les trains, par des gens me disant « oh là là, mais quel dommage ! Arrêt sur image. C'était bien, c'était tellement bien ». Et à qui je répétais systématiquement « Mais vous savez qu’on continue sur internet, c’est la même chose, il y a une émission hebdomadaire et en plus il y a des articles et en plus il y a des forums, vous pouvez intervenir ». Alors là j’avais deux réponses : « ah bon ? ». Je veux dire presque 20 ans après, il y a encore des gens qui ne savent pas que Arrêt sur image, « cette émission que j'étais tellement content de regarder sur France 5, et que je ne ratais jamais, j’adaptais l’heure du déjeuner pour pouvoir la voir », ils savent pas qu’elle est sur internet. Et il y a une deuxième réponse qu’on me fait souvent, c’est « ah ouais mais s’il fallait s’abonner à tout, tous les médias indépendants, Mediapart, Médiacité, tout notre fric y passerait ».Alors je voudrais juste vous donner une bonne nouvelle pour terminer, parce il faut quand même terminer sur une bonne nouvelle, c’est qu’on est un certain nombre de médias indépendants. Certains sont dans cette salle, je vois Reflet, je vois Politis, certains sont dans cette salle. Il y a aussi Médiacité qui nous sommes dit « il faut qu’on fasse quelque chose ». Et faire quelque chose, ça veut dire qu’on essaye de s’unir, au moins pour proposer au public des outils communs d’abonnement et de diffusion qui nous permettront effectivement d’avoir davantage d’impact que l’impact qu’on a aujourd’hui. Et on a commencé à réfléchir à certains, et ça se passe bien et on ne s’engueule pas. Et tout le monde est en train de se rendre compte avec la dizaine de sites qui sont impliqués dans cette discussion, qu’on aurait tout à y gagner. Et donc on continue à en discuter. Et j’espère que l’année prochaine, dans ce village des médias indépendants qui aura doublé de volume…
David Dufresne
Qui sera une ville…
Daniel Schneidermann
Qui sera une cité, une mégapole, des médias indépendants, j’aurais d’excellentes nouvelles à vous donner.
David Dufresne
Je vois Sylvain Bourmeau dans l’assistance de AOC aussi, qui a été plusieurs fois cité dans le tchat, et notamment son article fracassant sur Le Monde et sa dérive droitière. Voilà, je tenais à te citer puisque tu es là. Je voulais dire qu’il existait d’autres possibilités de financement. Peut-être qu’on pourra en parler plus tard, avec notamment des députés. C’est-à-dire : est-ce qu’il faut revoir les aides à la presse ? Est ce qu’il faut les conditionner sur les propriétaires des journaux ? Est-il bien normal que Bernard Arnault reçoive plusieurs millions par an pour Le Parisien alors qu’il est milliardaire et que des médias indépendants ne reçoivent rien ? On pourrait poser cette question. On pourrait aussi poser la question aux opérateurs de téléphonie et d’Internet. Est ce qu’ils ne pourraient pas contribuer à la richesse de la pluralité, puisque c’est par nos téléphones, nos ordinateurs que nous allons sur les sites et qu’eux, vendent des abonnements ? Il y a des possibilités. Mais il y a aussi une règle d’or que ne connais pas Arrêt sur image, c’est le timing.Il faut savoir arrêter un débat car après il y a d’autres émissions, notamment d’Arrêt sur image.

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