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Morgan Large, journaliste lourdement menacée

Retour à l'émission

Transcription de l’émission

David Dufresne
Bonjour tout le monde !amis du café, Amis de la police. Amis aujourd’hui de la Bretagne. Bienvenue et bienvenue dans au post numéro quatorze. On devrait en faire un par semaine et on en est déjà à quatorze ans à un mois, donc je pense qu’on en a fait un peu plus qu’un par semaine.Morgan Large sera avec nous à 9 h pour discuter de la dure loi du travail local. Dans le journalisme d’investigation, quand on fait face à des élus locaux, quand on fait face au business agroalimentaire, quand on fait face à la surdité, au déni, etc. Voilà. Et donc c’est aussi pour lui rendre hommage qu’on l’invite.Donc il est 8 h 49. Après Morgan, on fera une petite revue de presse rapidos sur la police parce qu’il y a du neuf notamment au niveau formation puisque hier Gérald Darmanin a annoncé que finalement on allait revenir à un an de formation et non plus huit mois.Ce que je vous propose, avant qu’elle arrive en direct, qu’on écoute Morgan qui avait il y a quelques jours vu une grande mobilisation et donc mardi il y a eu une mobilisation entre 500 et 800 personnes autour d’elle. Pour. La soutenir, la soutenir dans son combat. Et elle a fait un discours qui a duré une quinzaine de minutes. On va écouter les dix premières minutes parce que le discours de Morgane, elle me disait tout à l’heure qu’elle s’attendait pas à ce que ça tourne autant là, elle a lancé comme ça. Mais il a évidemment un avantage pour vous tous, c’est que, comme on dit au Québec, elle met la table. C’est à dire que vous allez comprendre sur quoi elle travaille, ce qui lui arrive, ce qui arrive à elle et à d’autres. On parlera aussi du journalisme indépendant en Bretagne, puisqu’il y a des associations, des collectifs qui se sont créés autour de ces questions là et vous verrez qu’il est aussi question Alors, je coupe la musique et je salue une nouvelle fois les magnifiques musiques de JC et d’Eric. Alors je coupe la musique aussi cette affaire. Voilà, c’est ici. Et on va écouter Morgan, c'était mardi.
Audio
Vous l’avez compris, je m’appelle Morgan. Ça fait 20 ans que je travaille dans une radio associative, une radio de pays. On est six salariés et on est très dépendants des subventions, comme vous avez sans doute pu le comprendre. Alors, je travaille sur d’autres médias parce que parce que je suis à 80 % Air Cadet et que j’ai un peu plus de temps libre sur des sujets au long cours. Patiemment, très patiemment, parce que je suis très lente à travailler. En vérité, mon métier, c’est de parler aux gens et de parler à tous les gens. Le jour où j’arriverai à parler à tous les gens, je pourrai plus faire mon métier. Je vais essayer d'être assez précise pour en faire un.
David Dufresne
J’ai oublié de préciser précisément qu’il s’agit d’images tournées par Sylvain et Arnaud. Sylvain Arnaud, c’est un journaliste breton que j’ai connu dans la coordination contre la loi Sécurité globale. Le monde est petit, c’est lui qui a filmé ces images.
Audio
C’est un peu la chronologie des faits pour que vous puissiez vous rendre compte comment ça intervient. En 2010, sur Air Cadet, nous donnons la parole aux opposants au projet de porcherie de 888 880 maires. Les porteurs de projets, on les a contactés, on leur a proposé de prendre la parole. Ils n’ont pas voulu s’exprimer, donc ont donné la parole aux opposants. Pendant l'émission en direct, le maire de la commune a téléphoné pour nous dire : Je suis en train d'écouter la radio, votre subvention est terminée. En 2013, je réalise une émission sur l’abattoir de Rostrenen, ce qui visiblement ne plaît pas à la communauté de communes.
David Dufresne
Je vous mets dans le chat l'émission. Morgan et sa radio.
Audio
La radio ne reçoit plus aucune information ou invitation au Point presse par la communauté de communes. Ce qui veut dire mettre un média dans un placard. Il y a eu l’exemple carré d’un journaliste du Télégramme qui a été obligé de déménager et d’aller travailler dans une autre rédaction. Toute la famille a été obligée de partir parce qu’il n’avait plus aucune info qui venait des collectivités publiques. En 2017, je témoigne au micro d’Inès Léraud la courageuse journaliste auteur Des algues vertes L’histoire interdite. Je témoigne de mon mandat d'élu de l’opposition et plus particulièrement de deux sujets que je voulais voir débattus en conseil municipal et qu’il était impossible de voir débattu. Le premier sujet, c'était l’extinction d’un élevage porcin tenu par un élu de la majorité. Et le second, c'était une pollution très préoccupante sur le site de Gomel, une pollution qui date des années 90 et qu’on m’avait rapporté. La diffusion de cette interview intervient. Hasard du calendrier, deux jours avant une réunion du conseil municipal. Je suis prise à partie par plusieurs élus, très en colère à la fin du conseil, trois mois plus tard, sans voter les subventions aux associations et R.KB perdent la subvention. Interrogée par Inès l’Hérault revenue enquêter, le maire et la première adjointe disent que je me suis exprimée de façon incorrecte. Pour nous, Morgane Large, l'élue et la radio, c’est la même personne et c’est pour cela que le conseil a voté contre la subvention. Alors moi ça me pose quand même énormément de questions parce que j’ai été élue quatre ans au conseil municipal Agglomération. Je n’ai jamais réussi à le savoir.
David Dufresne
Alors pour répondre à Flagship, on va écouter, on va être en direct avec Morgan Large, que vous êtes en train d’entendre, elle est journaliste bretonne menacée, gravement menacée.
Audio
On sait très bien que les associations se substituent aux services publics depuis très longtemps. Est ce qu’on ne doit pas trouver des subventions sur le rayonnement des associations ? Eh bien là, les subventions, elles servent à punir ou à récompenser, à punir une parole qui ne plaît pas ou à récompenser un discours qui plaît parce qu’elle parle de manière positive d’une commune ou d'élu. Ce n’est pas normal. Je suis désolé, c’est un peu long, mais je suis obligé de faire le récit complet. En 2019, j’enquête sur les aides de la région Bretagne à la filière volaille pour le média Reporterre. Ça tombe bien. Tout près d’ici, à Weyland, il y a un projet de poulailler de 120 000. Je j’enquête sur la politique de la région parce que la politique de la régionale, la politique de la région en matière agricole attribue des subventions à ces poulaillers et ces constructions de nouveaux poulaillers à hauteur de 50 000 €, c’est parfois plus quand ce sont des jeunes agriculteurs. Je lis les 295 courriers déposés pour l’enquête publique. Je tombe sur un courrier d’Olivier Allain. Ancien président de la MSA des Côtes d’Armor, maire de Corlay et qui est aussi vice -président de la région chargé de l’agriculture et de l’agroalimentaire. Olivier. Alain dépose un avis dans cette enquête publique qui est un endroit réservé à la population, qui est réservé au public. Il dépose un avis favorable au projet, très argumenté. Je dénonce la possibilité ou la possibilité des pressions qui sont exercées dans ces cas-là sur la commissaire enquêtrice. Lorsque vous avez quand même le numéro trois de la région qui dépose. J’enquête un peu plus loin. Je me rends compte qu’il a déposé dans d’autres projets similaires sur d’autres départements bretons. En 2019 toujours, je témoigne de cette enquête dans un film intitulé Bretagne une terre sacrifiée. On m’interroge dans ce documentaire aussi sur mon mandat d'élu et sur mon ressentiment en tant qu’habitant du territoire, parce que je suis avant tout habitante de ce territoire ici. La diffusion du film intervient en novembre 2020 et c’est un choc en Bretagne.
David Dufresne
On verra tout à l’heure. La bande annonce du film en question.
Audio
Groupama fait paraître une page entière sur une page entière sur Georges Gallardon c’est aussi le maire de Sainte Cécile. C’est aussi le vice -président de la communauté de communes, un des vice- présidents de la cité CAB. Je vous cite un extrait pour ceux qui n’ont pas la chance de lire la presse agricole. D’ailleurs, la presse agricole, aujourd’hui, est entièrement aux mains des grands groupes et de la FNCA en Bretagne. L’article du paysan breton dit ceci Le texte de Georges Gallardon La Bretagne secouée par la désinformation sur France cinq Comment une chaîne de télévision peut-elle diffuser autant de fausses informations sans s’assurer de la véracité de celle-ci ? Et ce qui est bizarre, c’est que Jean Jacques Gallardon ne porte pas plainte contre France cinq en. Dès la sortie de ce documentaire, je reçois des appels la nuit, des messages très menaçants sur les réseaux sociaux et notamment le Facebook de la radio. Déjà, il ne faudra pas vous étonner quand on viendra chez vous. La SNCF Bretagne, qui s’appelle la FRS, publie une photo de mon visage sur Twitter associée à une critique virulente du documentaire. J’ai la sensation de devenir une cible. Nous sommes plusieurs témoins de ce film.Alors qu’on est plusieurs témoins. Pourquoi ? Je suis la seule qui sera inquiète ? Ensuite, les portes des locaux de la radio sont forcées et mes animaux sont mis volontairement en divagation. En ouvrant les entrées de méchants. En janvier 2012, ma chienne tombe très malade à la suite d’une intoxication. Est-ce un empoisonnement ? Je penche de plus en plus pour cette possibilité. En février, je commence une nouvelle enquête. Je me rapproche d’une coopérative pour solliciter une interview. Le responsable du secteur qui m’intéresse me répond Mais je ne vous ai pas commandé d’articles, je ne vous ai rien demandé. Je lui rappelle que c’est un peu la règle pour nous d’aller où on nous ne demande pas d’aller.
David Dufresne
Alors je fais une petite pause parce qu’il y a deux événements majeurs. Le premier, c’est que vous venez de voir Morgan arriver au poste puisque vient de se connecter par zoom. C’est cette dame que vous voyez, cette journaliste bretonne qui depuis 20 ans travaille dans une Assos, dans une radio associative qui s’appelle Radio Kreiz Breizh. Alors je l’espère, je le dis bien Donc Morgane est menacée. Vous avez peut-être entendu parler de ça ? Elle a retrouvé une de ses roues dévissée, en tout cas des boulons de sa voiture dévissé à cause de son travail. Voilà. Elle va nous parler de ça longuement juste après. De la difficulté à être journaliste indépendant, localisé dans un monde qui est tenu par l’agro business grosso modo, et quelques syndicats agricoles. Et donc sur la difficulté à travailler sereinement en France sur des questions comme ça, quand on veut le faire de manière extrêmement profonde. Et donc, mardi, il y a trois jours, il y en avait entre 500 et 800. Combien y avait de personnes ?
Morgan Large
Moi, quand j’ai vu 800 dans la presse, 850 même, je me suis dit ce n’est pas possible. Mais en fait je ne sais pas, je pense qu’il y en avait entre 500 et 800 finalement. Mais s’ils avaient tenu qu'à moi, je leur ai dit 300 parce que je n’y connais rien en comptage de personne, je ne vais pas trop dans les gros événements.
David Dufresne
Ben vous connaissez le principe, l’organisateur dit trois fois plus que la police, c’est le minimum.
Morgan Large
Cette police là 1850. Donc j'étais surprise.
David Dufresne
Alors soit.
Morgan Large
Ils sont armés, soit.
David Dufresne
Ils sont très honnêtes. Donc je ne pense qu'à 24. Je ne pense pas qu’on puisse dire qu’il y avait 2400 personnes au vu des images. Mais 800 personnes c’est énorme parce qu’il faut dire où c'était quand même, il faudrait un peu situer.
Morgan Large
Ce n’est pas à Rostrenen, c'était Rostrenen. C’est là que se situe le siège de la radio pour laquelle je travaille, qui vient de déménager il y a quelques mois. Et c’est vrai que c’est On a fait ça un mardi parce que le mardi, c’est le marché. On a fait ça à 12 h parce qu'à 12 h on s’est dit "Les gens qui travaillent sur le marché, eh bien ils peuvent prendre une petite pause. Enfin, ils ont fini le gros de leur travail. Et puis la mobilisation a été assez exceptionnelle, d’autant qu’il y avait beaucoup de gens qui pensaient qu’ils n’avaient pas le droit de se déplacer à plus de dix kilomètres. Or, manifester, c’est l’une des lunes possibles. Ça, c’est l’une des raisons qui peut vous donner le droit, même en temps de confinement, pour se rendre sur notre département au-delà des dix kilomètres.
David Dufresne
Bon alors on a mis le lien dans le tchat vers la vidéo. Je pense que le mieux c’est puisqu’on a le plaisir de vous accueillir, qu’on discute avec vous plutôt que de vous voir. Donc là, vous étiez en train d'évoquer vos premiers déboires en fait avec le Landerneau pour le local, enfin une partie. Moi j’adore cette expression à Landerneau.
Morgan Large
Mais c’est marrant parce que mes parents étaient paysans et j'étais à la COP de Landerneau donc c’est rigolo. Alors oui, ça, si ma mère avait découvert mes parents, ils étaient producteurs de lait. Oui, c'était ça remonte à Ils sont décédés aujourd’hui et ma mère avait découvert donc un producteur de lait. Il y a la coopérative, c’est-à -dire que la coopérative vient le prendre avec des grands camions et chaque fin de mois, on a une paye de lait. C’est un peu le salaire de l’agriculteur quand même. Ma mère avait découvert que, en livrant son lait à avec en travaillant avec la Coop de Landerneau sur sa feuille de lait, sur sa paye de lait, on lui prélevait l’adhésion au syndicat majoritaire alors qu’on lui avait jamais demandé ses préférences syndicales, ni même si elle voulait être cette fille là.
David Dufresne
C’est quelque chose que vous rappelez souvent, en tout cas dans certaines interviews, que vous êtes fille de paysan, que vous êtes même titulaire d’un permis de chasse, je crois que vous avez.
Morgan Large
un brevet agricole. Je suis retournée faire des études agricoles en 2010 2011 et pendant un an et demi.
David Dufresne
Et ça, ça vous semble important de le rappeler.
Morgan Large
C’est alors ça ne devrait pas être important de le rappeler. Seulement moi je passe mon temps à être en face de gens qui mettent en doute ma légitimité à traiter de certains sujets, bien sûr. Donc en plus, je suis une fille. Alors là c’est râpé, je suis bobo végan. Enfin je veux dire que j’ai tous les vices
David Dufresne
Ah non, si j’ai cru comprendre, si j’ai cru comprendre dans le documentaire dont on va parler tout à l’heure, une terre sacrifiée parce que c’est un peu le début de vos emmerdes. On comprend que vous seriez prêt à mourir. Enfin, veuillez ne pas laisser manger vos enfants du poulet breton parce qu’il est produit dans des conditions incroyables, mais vous n’avez pas l’air complètement hostile à la viande.
Morgan Large
Je ne suis pas du tout végan, c’est ça ? C’est ça ce dont on m’accuse déjà. Je m’appelle Large Morgan. Il n’y a pas de Morgan ici Pour les chasseurs, j'étais une anglaise. Alors les Anglais, ils sont très animalistes, donc j’ai été cataloguée. Enfin, bien sûr, il y a toujours une petite légende qui va autour de qui. Non, moi je ne suis absolument pas végan, je ne mange pas beaucoup de viande en vérité et je mange que de la viande dont je connais la provenance et pour lesquels je sais que les animaux, ils ont eu une vie où ils ont pu être à l’extérieur, au moins au minimum, et assumer et avoir un peu pouvoir un peu vivre selon leur instinct. Alors moi je ne milite pas, au contraire. Moi le jour où y a plus de vache dans les champs Et si je craque ?
David Dufresne
Alors on est ici ensemble pour parler d’agriculture, pour parler de pression, etc. Mais de ce choix qui a été fait il y a maintenant des décennies sur une culture intensive, etc. Mais tout ça vous amène, vous, depuis 20 ans à travailler pour une. Pour la Radio Kreiz Breizh Prenez. Ça veut dire quoi en fait ?
Morgan Large
Ça veut dire Radio Centre Bretagne.
David Dufresne
Et donc vous animez une émission qui s’appelle La Petite Lanterne. On la voit à l’image depuis 20 ans. Vous essayez de raconter ce qui se passe en Bretagne. Et puis en fait, depuis quelques années, vous avez les plus grandes difficultés en fait, à faire votre travail de journaliste sur ces questions là. Vous avez portes fermées, vous avez des insultes, vous avez des menaces ? Est ce que. Est ce que d’abord vous pouvez nous dire sur quoi vous travaillez précisément ? Et après la teneur des menaces, des insultes et ce qui est ce qui est en train de vous arriver.
Morgan Large
On va dire que je le fais depuis 20 ans. Moi je suis ornitho amateur donc je m’intéresse pas mal à la nature et puis que pour l’instant je n’avais pas eu trop de problèmes parce qu’en fait je faisais des choses qui restaient assez confidentielles et donc je travaille pour être un tout petit média, ça me dérangeait pas trop, mais dire pas trop, ça a dérangé au niveau local mais pas au delà. Et puis j’ai participé en tant que témoin à un documentaire qui est passé sur France cinq qui s’appelle Bretagne, une terre sacrifiée. Il y a deux réalisatrices qui sont venues à ma rencontre. C'était au courant de l’année 2019 19. C'était en mai, pour la première fois que je les ai rencontrées et elles m’ont demandé si j'étais d’accord d'être témoin, au même titre que pas mal d’autres témoins dans ce film. Elle faisait, elle reprenait un peu le chemin de la journaliste Inès Léraud en Bretagne, c’est ça, Autour, autour des algues vertes, elle a beaucoup même, puisqu’ils sont allés avoir les mêmes que moi.
David Dufresne
Je montre et je montre la fameuse BD d’Inès.
Morgan Large
excellente BD d’ailleurs.
David Dufresne
Elle s’appelle « Les algues vertes ».
Morgan Large
Et elles m’ont demandé si j'étais d’accord pour qu’elles me suivent à raison d’une journée tous les deux mois, quelque chose comme ça dans mon travail. Ce qui les intéressait chez moi, c’est que j’avais plusieurs casquettes et j'étais déjà journaliste et je venais d’enquêter sur la politique agricole en matière agricole. Le plan AIR Breizh Gear, ça veut dire ça veut dire Poule IARD Breizh, donc Poulet Bretagne de la seconde région second. Il y a du Breizh rechigne à tout va dans ces milieux là. Et puis je les intéresse parce que j’y suis encore.
David Dufresne
Contre Breizh bashing visiblement. Parce que voilà. Parce qu’on vous accuse, vous, de cartonner la Bretagne.
Morgan Large
Bah voilà, vous êtes bien sûr de salir la Bretagne.
David Dufresne
De salir la Bretagne.
Morgan Large
Et puis je les ai donc parce que j'étais aussi conseiller municipal à l'époque. En plus, j'étais en campagne. À un moment, on me voit coller une affiche dans ce film. Et puis je suis aussi avant tout habitante, c’est-à -dire que je délivrais des points de vue très personnels qui n’empêche pas d’ailleurs de bien faire mon travail puisqu’on n’a jamais eu de soucis à la radio. On n’a pas eu de procès en diffamation ou de choses comme ça. C’est-à -dire, quand on propose la parole, on propose la parole contradictoire, on n’a pas de problème de déontologie de choses comme ça, de façon générale. La radio est tellement fragile que je ne peux pas me permettre de mettre en péril mes collègues. Et puis cette radio qui a le mérite d’avoir 35 ans d’existence. Avec des touts petits moyens.
David Dufresne
Bien sûr, bien sûr.
Morgan Large
C’est donc là, ce film là. Il s’appelle Bretagne, une terre sacrifiée. Il est sorti en novembre. Il a été tourné donc sur 2019, début 2020. Il est sorti en novembre. Le 17 novembre, ça a été un coup de tonnerre en Bretagne et ça a donné une caisse de résonance énorme à des causes pour lesquelles je joue, à des causes auxquelles je m’intéresse depuis très longtemps, et puis aussi à mon travail. Et ça, ça n’a pas plu, bien évidemment. Et donc le gros des ennuis est arrivé là. Mais auparavant, on avait quand même eu des suppressions de subventions et ce genre de choses, c’est quand même dans un monde où on essaie de bien museler la presse.
David Dufresne
Est ce que vous, ce que vous racontiez mardi, c’est qu’un jour vous faisiez une émission sur votre radio et que pendant l'émission, le maire d’une commune vous appelle ? Est ce que vous allez faire une enquête sur une immense porcherie qui est en train de s’installer ?
Morgan Large
Même pas une enquête, C’est même pas une enquête. On est sollicité. Le projet de cette juriste, ça secouait le pays. Il y avait des manifs à ça et là. Et les opposants à la porcherie nous demandent de venir parler à la radio de deux de ce projet là qui pour eux posait souci, notamment en ce qui concerne la prise en compte des zones humides dans l’enquête publique. Parce que c’est des très gros projets, mais toujours des enquêtes publiques, bien que les enquêtes publiques, on soit en train de les démettre mais matérialisées et que la Bretagne a servi de territoire pilote pour faire ça, c’est complètement incroyable. Et donc nous, on leur dit D’accord, on peut vous recevoir, mais on va appeler les porteurs de projet pour leur proposer de vous répondre, soit de vous répondre, soit en même temps, soit avant. Il y avait en fait cité, c'était assez libre, on est un petit média, on est très libres, c’est génial.
David Dufresne
Et les porteurs que je connais, et ici comme ici, on a beau, on a beau être diffusés par Amazon, on est très libres.
Morgan Large
Et donc, les porteurs de projet, ils nous ont dit ah non, ça nous intéresse pas de la pratique dans ce cas là, on commence l'émission en disant qu’ils ont été consultés, qu’ils ne veulent pas venir parler seulement pendant l'émission le maire, le téléphone, le maire de la commune qui est qui doit héberger ses porcheries puisqu’elle s’est construite et il nous dit votre subvention, c’est terminé. Alors ça pose problème quand on sait que ces maires là y sont aussi conseillers communautaires. Il fallait donc plusieurs mandats. Ils sont si puissants et qu’eux, ils se servent de l’argent public. Ce dont je suis désolé, mais les subventions aux associations, c’est de l’argent public comme un autre. Ils s’en servent en fait pour faire du clientélisme en vérité. C’est à dire qu' ils vont donner pas mal d’argent à nous par exemple, ils donnent pas mal d’argent à des causes qui pour moi quand j'étais conseillère municipale, me laissaient un peu pantoise. Il y avait 1 000 € pour le club de foot. Il y avait aussi l’entretien du terrain, l’entretien des vestiaires qui était fait par la commune, la mise à disposition du terrain. Et puis nous, la petite radio, 75 €, on a six salariés. Ah oui mais bon, faut pas toucher au foot.
David Dufresne
Non, c’est vrai c’est le foot, non ?
Morgan Large
Ah bah voilà, je vois que j’ai affaire à un spécialiste.
David Dufresne
Non, non. Alors dans le film Bretagne sacrifiée qu’on a que j’ai passé la bande annonce pendant que vous vous parliez en sens sans mettre le son. Alors je n’ai pas osé prendre un des extraits où on vous voit. Alors c’est une scène qui à la fois il se passe rien, il se passe tout. C’est à dire que vous êtes sur le bas côté d’une dune, d’une route. Vous êtes en train de montrer aux journalistes un champ dans lequel va être, sur lequel va être bâti une énorme ferme. Je sais plus de quoi d’ailleurs.
Morgan Large
C’est un poulailler.
David Dufresne
Un poulailler, c’est ça.
Morgan Large
Un poulailler de 120 000 poulets.
David Dufresne
Et là, on voit une belle voiture noire qui arrive, qui vous demande de sortir de la propriété privée alors que vous êtes sur la voie publique. C’est ça.
Morgan Large
Je vais surtout lui causer. En plus, moi j’essaye de causer à la dame, c’est là. Et puis je lui demande si elle ne m’a toujours pas parlé. Elle me dit non, enfin bon. Puis elle me dit de partir en vérité, alors que je suis sûr que si je suis sur la route.
David Dufresne
Vous êtes sur la route. Là dessus arrive un agriculteur qui vous demande de dégager. Vous restez sur vous, sur votre voiture. C’est important parce que cette voiture, c’est celle-là qu’on va saboter quelques mois plus tard. Donc quand on regarde la voiture, on se dit ah oui, d’accord, c’est celle ci, c’est celle ci dont les boulons, on en parlera tout à l’heure, ont été, ont été et ont été défaits, etc. Quand bien même les journalistes avaient pris la précaution de flouter votre plaque minéralogique. N’empêche que voilà, on sait quel est le modèle de voiture, on sait quelle est sa marque, etc. On vous voit avec. Bon, voilà. Et donc cet agriculteur qui vous menace de repasser ici ? Alors on demande dans le château Est ce qu’on peut voir le documentaire Bretagne une terre sacrifiée ?
Morgan Large
Ah, malheureusement, on ne peut pas. On a demandé à. Je pense que les réalisatrices ont demandé à France 5 de le diffuser vu l’actualité. Et pour l’instant ce n’est pas dans les tuyaux. Je suis désolé, il a été en replay pendant un mois et demi. Je sais, ça ne l’est plus.
David Dufresne
Il ne l’est plus. Donc pour l’instant il ne l’est plus alors qu’il a été diffusé il y a pas si longtemps. Donc on espère que France cinq aura le courage de le diffuser puisque France cinq a eu le courage de le diffuser.
Morgan Large
Et donc oui.
David Dufresne
Et donc on voit et on voit cet agriculteur qui revient avec ce qu’on appelle un télescopique qui revient en trombe pour Kiki qui vous frôlent. Bon voilà. Et donc je dis se passe rien, il se passe tout. C’est à dire que là on sent effectivement une pression sur vous qui est qui est énorme puisqu’on vous dit qu’on ne va pas vous parler, que cette petite scène là, on dit en dit long, j’imagine. Sur votre quotidien.
Morgan Large
Il y en a aussi une autre chose, c’est qu’on voit mon chien dans ce film et mon chien, il a été empoisonné. Après elle n’est pas morte mais ce n’était pas loin la voiture, le chien. Heureusement que je n’ai pas montré mes enfants à ma femme et. Il en dit beaucoup sur mon quotidien. Moi je lis surtout ce qu’il dit. C’est marrant parce que cette scène-là, je m’en rappelais à peine. C'était tellement quotidien que je ne m’en rappelais même pas. Je n’avais pas l’impression que c'était si banal dans ma vie de tous les jours et dans mon travail. Moi ce qui me désespère dans cette histoire là, c’est que d’aller demander à des gens de s’exprimer, eh bien c’est extrêmement violent aujourd’hui, parce que le monde agricole, il est tellement mal qu’il y sait plus. En fait, il se débat sur la défensive comme ça, et je me dis mais où les gens en sont à un point qui est terrible. Ce que j’ouvre mon micro à tout le monde, s’ils me disent on en a marre des écolos, je vais diffuser. Si ils me disent nous on bosse toute la journée, on envoie les gens là, ils sont toujours en train de faire des loisirs, des machins et moi je diffuse ça, il y a aucun problème. Mais j’ai l’impression que dans l’industrie agroalimentaire, elle a volé la parole à ces gens-là. Et au monde agricole en général en leur vendant un discours préfabriqué à l’aide d’ailleurs de boîtes de communication, ma foi très professionnelle sur et en créant un roman régional agricole.
David Dufresne
C’est quoi ce roman régional alors ? Ça fait écho au roman national ?
Morgan Large
C’est que moi, quand je vois les agriculteurs qui, par exemple, font des manifs et brûlent des pneus sur les ronds-points comme il y a eu il y a quelques années et me disaient tous la même chose : on nourrit la planète. Les produits qu’on utilise sont autorisés quand c’est pour des histoires de pesticides. Les produits français sont les meilleurs au monde quand c’est pour des histoires de concentration d’animaux. Et puis le dernier truc qui est sorti là, c’est on entretient les paysages et sans aucune rémunération, ça oui.
David Dufresne
Les jardiniers de la terre, c’est ça, C’est l’expression des jardiniers.
Morgan Large
De la planète et de la planète. Et ça, c’est ce sont des boites de com. et des associations lobbyistes comme Agriculteurs de Bretagne qui leur ont mis ce discours dans la bouche. Mais de fait, eh bien on leur a volé la parole, on leur a déjà volé la capacité de vendre leurs produits il y a des années de ça, et puis maintenant leur vole la parole. Qu’est ce qu’on va leur voler encore dans les années à venir ? Enfin, je trouve ça assez effrayant. Et ça, je me dis que quand on ne peut pas parler, on devient violent, en vérité.
David Dufresne
Alors récemment, vous avez découvert les boulons de votre voiture dévissés.
Morgan Large
Et ça, c’est même pas dévissé. J’en ai trouvé un dans le chemin qui monte et qui part de ma maison. J'étais rentrée déjeuner à 12 h, c’était par terre voilà. J’ai cru que j’ai cru qu’il y avait quelqu’un qui était venu chez moi avec une voiture, des voitures. Est ce qu’il y en a quelques unes qui traînent encore ? Et je me suis dit Oh là, ça craint quand même qu’on commence à perdre ses lacets. Va falloir que je trouve quelle voiture est venue. Il faut que j’essaye de recenser les dernières voitures qui étaient passées par là. Et puis j’ai trouvé que le boulon était drôlement brillant et je me suis approché de ma voiture et sur une de mes roues, il en manquait deux. Et ça, c’est un. Euh, c’est juste du boulon, mais ça, ça m’a glacé et du coup ça m’a complètement glacé parce que je me suis dit que là, on passait sur un cran au dessus ou on assumait de mettre les gens en danger et leur famille aussi. Je ne sais pas comment c’est possible d’en arriver là quand même. Et sur le coup, je me suis dit que c'était intéressant. Et puis en fait, un voisin m’a dit qu’il avait trouvé mon autre boulon sur la route tout près de chez moi. En fait, il avait dû être dévissé puis remis en place pour pas qu’on voit qu’il était enlevé. Et enfin, je les ai perdus au premier tour de roue et le voisin m’a dit qu’il l’avait trouvé. Samedi matin, je m’en suis rendu compte mercredi après 12 h où j’ai roulé vachement en voiture et j’ai roulé vite sur la quatre voies. J’ai roulé avec des gens dans ma voiture et je me suis dit. Je me suis dit c’est. Quelqu’un m’a dit Morgan, sont des ânes qui s’ennuient chez toi ou des abrutis chais plus quel était là ce à quoi j’ai répondu Mais tu penses que ça me rassure parce que je trouve ça plus rassurant. C’est attaqué par des abrutis que pas des abrutis. Mais à un moment j’ai pensé mais c'était des gens qui étaient alcoolisés, ont fait une grosse connerie Et puis ensuite, je me suis dit Mais ils ont peut être fait cette grosse connerie, mais ils m’ont laissé quand même quatre jours comme ça, sans mettre un mot dans ma boîte aux lettres ou sans m’envoyer un message anonyme pour me dire prenez pas votre voiture, faites la vérifier, on a fait une connerie.
David Dufresne
Hélas, rien, ni textos, ni appels
Morgan Large
Rien, rien, rien lâché tout ça. C’est assez effrayant Et je me dis qu’on est fragile en vérité. Et puis moi je suis quelqu’un qui Je suis pas du tout méfiante envers les gens. Enfin heureusement, parce que sinon.
David Dufresne
Vous avez l’air super sympa, c’est vrai non ?
Morgan Large
Mais si c’est vraiment le fait d’aller avec sa petite sacoche, je rentre dans toutes les maisons. En vérité, les gens qui m’ouvrent la porte, je vais partout pas je vais la nuit même faire des sujets. Et si je ne suis pas dans une relation de confiance avec les gens, je vois mal comment ça peut marcher. Et sincèrement, je sais que je vais rencontrer des centaines et des centaines de personnes. À chaque fois, pratiquement, je ressors des maisons en disant, en disant qu’ils sont vraiment sympa ou enfin je trouve que l’humanité est belle, pas dans sa globalité. C’est magnifique même. Et là ça me désespère sur le sur l’humanité en vérité, parce que je ne vis pas dans un monde comme ça. Et les gendarmes, je les ai appelés. Je suis tombé sur le téléphone, donc j’ai fait appeler la gendarmerie de Rhône-Alpes en faisant le zéro deux 96. Enfin bon, les indicatifs qui en terminent par 17. Et puis la dame me dit : "Mais vous voulez qu’on fasse quoi ? " Et là je dis bah faut venir enfin. Et après il y a deux gendarmes qui sont venus, qui étaient très bien, ouais, mais qui m’ont dit ah ouais, Belge embêtant parce que vous mettez une caméra, enfin.
David Dufresne
C’est un peu tendance ancienne, c’est un peu tendance en ce moment tendance de mettre des caméras partout.
Morgan Large
Puis pour poser sur une chaise. Chez moi, on m’en a prêté une et le gendarme m’a dit Mais vous avez des chats, vous n’avez qu'à la mettre dans l’arbre. Le truc en fait, c’est pas mon monde. Mais non, moi j’ai construit une vie où je suis très peinarde et je vis dans un cadre assez bucolique où il n’y a pas grand chose qui ferme à clé et je n’ai pas envie de renoncer à ça. En vérité. Parce que c’est ça aussi, ça va être ça le plus violent, puisque je n’ai pas eu d’accident. Et c’est tant mieux. C’est de me forcer à renoncer à quelque chose qui m’est super cher, en vérité.
David Dufresne
Bien sûr, bien sûr. Alors là, je mets à l'écran une photo que vous avez donnée à Reporters sans Frontières, une photo de votre rue où on voit effectivement les boulons qui ont été, qui ont été enlevés dans le champ. Alors, il y a beaucoup, beaucoup, beaucoup de messages d’encouragement pour vous. Évidemment, il y a aussi des questions. Est ce que vous avez. Est ce que vous avez porté plainte et où est ce que ça en est ? Et si vous avez porté plainte, sur quel motif ?
Morgan Large
Alors, en vérité, comme j’avais eu des soucis au mois de décembre, juste après la projection du film A, je m'étais rendu compte un jour que je n'étais pas là. Il y a des voisins qui m’ont appelé pour me dire que j’ai des chevaux et des vaches. En fait, un peu beaucoup, mais. Et on m’a dit que mes animaux étaient en divagation. Heureusement, j’avais un enfant à la maison qui a été les ramasser et puis auquel j’ai dit mais fait le tour de la clôture, vérifie. Il y a un chien à Shanghai où il y a un fil qui est cassé quoi. Et après il dit "bah non, il était cassé la poignée, elle était ouverte". Les entrées des chiens étaient ouvertes en classe. A la suite de ça, j’avais. J’avais contacté Reporters sans Frontières que j’avais rencontrées parce qu’on avait constitué un collectif de soutien lorsqu’elle avait de gros ennuis. Mais elle s'était d’avantages judiciaires et d’ennuis, mais pas que, parce qu’elle avait aussi été attaquée très durement sur les réseaux sociaux. Et puis même dernièrement, il y a quelqu’un qui a dit sur cette page Wikipédia qu’elle était morte. Et puis quand elle a changé, c’est-à -dire en donnant la date de sa mort, non, euh. Donc j’ai rencontré à cette époque Reporters sans frontières et Pavol à La Haye qui travaille à Reporters sans Frontières. Et là, quand j’ai vu mes roues de ma voiture comme ça, j’ai appelé tout de suite Pavol. Et à la suite de cela, on a eu Reporters sans frontières m’a proposé un soutien juridique pour élaborer une plainte qui ressemble à quelque chose. Parce que moi, je ne suis pas du tout procédurière. Je n’ai jamais porté plainte de ma vie, j’ai juste déposé une main courante. C'était pour l’histoire des fils et donc c’est très récent. Et pardon, ça tombe mal, c’est le fait d’avoir l’aide de Reporters sans frontières et de l’aide juridique pour constituer cette plainte. Mais il me semble qu’elle va être davantage solide et qu’elle sera plus à même d'être la justice. La justice va peut -être s’en saisir parce que beaucoup de gens me disent que ça va être classé sans suite. Morgane ne t’attend pas, quelque chose de judiciaire derrière ça. Mais là, j’ai lu dans le journal que le parquet s'était saisi de l’affaire.
David Dufresne
Absolument, absolument. J’ai lu dans le même journal que vous qui s’appelle Lacroix. Je crois que le procureur voulait ouvrir une enquête, diligenter une enquête sur mesure sur ce qui vous est arrivé. Alors juste pour. Pour rappel, la France est 34ᵉ au classement mondial de Reporters sans frontières sur la liberté de la presse. 34ᵉ Et je pense que les menaces dont vous êtes victime vous ne vont pas arranger l’image. Enfin, le classement de la France puisque là ça fait des années que je n’ai pas entendu de menaces aussi directes en France sur un ou une journaliste comme vous.
Morgan Large
Ouais, Pavol Zala et donc de Reporters sans frontières, il dit que. Ça ressemble à quelque chose qui peut se passer dans les Balkans.
David Dufresne
C’est ça qui.
Morgan Large
Pourrait se passer dans les Balkans et qu’en France, c’est assez rare. Ensuite, moi je ne me fais pas trop d’illusions. Il y a des gens qui me disent mais pourquoi tu penses que c’est le cas ? C’est le monde de l’agroalimentaire qui t’en veux ou le monde agricole. Enfin, ce n’est pas tout le monde dans le monde agricole, heureusement.
David Dufresne
Non, bien sûr.
Morgan Large
En fait, c’est parce que c’est un petit peu signé cette histoire. Avoir ces animaux en divagation, c’est un très bon moyen de discréditer les gens. Quand on voulait faire passer quelqu’un pour un mauvais paysan, pour quelqu’un qui était vraiment, qui avait dû laisser aller et tout ça. Ouvrir ses champs, c'était un très bon moyen parce que c’est toujours très embêtant. Moi, j'étais à 2 h de chez moi. Quand on court, quand qu’on a des vaches en divagation, c’est l’horreur ici. Et puis aussi l’histoire des roues, il y a des précédents. Qui ne sont pas très connus, parce qu’en fait, ça n’a pas fait beaucoup de bruit, pas assez. Il y a des inspecteurs du travail dans les Côtes d’Armor en 2015 qui inspectent des serres de tomates. Parce que cette agriculture bretonne, elle, a besoin de beaucoup de main d'œuvre et la plupart de énormément de main d'œuvre vient des pays étrangers. Le ramassage de poulet, par exemple. Ce sont par ici que des Roumains qui le font. Et donc elle faisait une inspection dans une serre de tomates dans le nord du département. J’ai deux inspecteurs avec une voiture de service.
David Dufresne
Excusez moi parce que vous dites ramasseur de poulets ? C’est que des Roumains. C’est quoi être ramasseur de poulets ? Parce que vous, vous savez ce que c’est.
Morgan Large
Oui, oui, c’est vrai. Moi ça va, ça me paraît tellement évident. Mais voilà, il y a des poulaillers comme celui qui doit se construire là où il y a 120000 poulets. Donc il y a 120000 poulets en même temps dans le poulailler français, cinq ou six par an. Donc, puisque c’est des poulets qui sont élevés en France, soit en entrant, ça peut être le minimum, c’est 35 jours et après ça peut être 42 jours, c’est que c’est beaucoup mieux 42 jours. C’est tout ça. Et quand il y a les 120 000 poulets qui ont atteint le poids, il faut les ramasser, les mettre dans des caisses, des emmener à l’abattoir, dans des camions. Alors on n’a pas encore réussi trop. Il y a des essais de mécanisation, mais ici ça se fait pas des espèces de moissonneuse à poulets en fait oui, qui, avec des espèces de chose rotative assez douces entre guillemets, les attrapent sur le sol et les font monter sur des tapis roulants jusque jusqu'à des caisses. Mais nous ici et le ramassage des poulets, ça se fait de nuit parce que les poules sont beaucoup. Les poulets sont beaucoup plus calmes. La lumière a un côté énervant, stimulant. Donc les ramasseurs, ils ont des masques sur leur nez. Pour la poussière, c’est très poussiéreux, très bruyant, très sale et très dur comme boulot. Ils se penchent donc ils approchent des poulets sans les paniquer, parce que s’ils s’entassent, ils meurent et il faut s’approcher. Il faut attraper quatre, quatre, quatre pattes de poule dans chaque main. Ça en fait huit en fait. Et après marcher jusqu’aux caisses qui sont empilées les unes sur les autres. Et là, il y a quelqu’un qui gère les caisses et quand il compte et quand il y en a 30, il referme. Donc elles sont bourrées dans les caisses et puis après on referme la boîte et puis après c’est transporté en transpalette jusqu’au camion quoi. Et c’est des boulots qui durent des temps, ça dure des heures, c’est très dur, c’est relativement mal payé quand même, faut le dire, puisque sinon je pense que les Bretons le feraient plus. Alors nous on l’a fait aussi, à nous les gens du pays, parce qu’on avait des copains qui avaient des poulets en plein air et donc on allait faire la corvée de donner le coup de main, d’aller ramasser les poulets. Alors le truc sympa, c’est qu’il y a le gros casse-croûte à l'époque et le gros casse-croûte à 3 h du matin. Mais ça c’est assez génial. Mais on allait dans des poulaillers. Moi je ne suis pas le plus que j’ai ramassé, c'était un ou 3000 poulets et on était 15 000 m. J’imagine 120 000. Mais français, c’est inconcevable.
David Dufresne
Inconcevable, bien sûr et alors ?
Morgan Large
J’en étais quand même quand on était rincé, On était naze après, bien sûr. Et alors on s’en plaignait toute la semaine.
David Dufresne
Et alors, vous vous dites que c’est un peu cynique cette histoire d'écrou dévissé parce qu' en 2015, c’est bien ça. Des inspecteurs du travail liés au monde agricole travaillant sur le monde agricole avaient vu eux aussi leur voiture sabotée.
Morgan Large
Et toujours la roue arrière. Parce que je pense que la roue avant c’est beaucoup plus dangereux. La roue arrière, c’est alors eux. Alors il me semble. Ah, ça m’a été rapporté il y a déjà. Ils sont rentrés en contact avec moi ces inspecteurs du travail, ils n’ont pas voulu parler jusque là et aujourd’hui sont d’accord pour parler parce qu’ils y sont. Ils sont heurtés par ce qui m’arrive aussi.
David Dufresne
Oui, bien sûr.
Morgan Large
Et de ce que j’ai fait, je n’ai pas eu le temps de les rappeler en vérité, et de ce que m’a dit le syndicaliste qui m’en a parlé. Ils ont emprunté la quatre voies après et c’est des automobilistes qui ont vu leur roue qui bougeait. Qui leur ont fait des signes en fait. Et ils se sont arrêtés.
David Dufresne
Alors je vais te faire une petite confidence Morgan, on devait se parler hier et puis vous m’avez dit je ne peux pas parce que j’ai le contrôle technique de ma voiture.
Morgan Large
Elle pollue malheureusement.
David Dufresne
Ah bah bravo !
Morgan Large
Ça ne va pas assez vite. Mais en fait le problème c’est que je fais toujours de la grosse voiture parce que je tracte des fois, genre voilà, et je fais toujours de la petite route donc je ne suis jamais dans les tours. Donc voilà, ce n’est pas bon pour la pollution.
David Dufresne
Bon, ce n’est pas beau Alors bravo, bravo, bravo !
Morgan Large
Mais non, ce n’est pas bon parce que la voiture s’encrasse. En vérité, je roule beaucoup plus vite.
David Dufresne
Ce que je voulais vous demander, c’est est ce que au contrôle technique, quelque chose d’anormal en plus aurait été repéré ou pas du tout ?
Morgan Large
Non, non, non. Parce que moi j’ai une voiture que j’entretiens, je roule beaucoup, un objet d’entretien, ma voiture. Et puis quand j’ai vu qu’il manquait des boulons, le première personne que j’ai appelé ce n’est pas les gendarmes, c’est Claude, mon garagiste, le garagiste avec les plus beaux yeux de l’ouest et qui m’a dit..
David Dufresne
Bonjour Claude.
Morgan Large
Voilà. Oh là, il y a un problème Morgan Là ce n’est pas normal ce que je dis. Est ce qu’on peut perdre comme ça ? Avant j’avais des doutes, j’y connais rien et puis non Moi je suis obligé d’avoir une voiture qui fonctionne. C’est vraiment un outil de travail au quotidien. Malheureusement, je roule beaucoup trop pour les prétentions écologiques.
David Dufresne
En fait, le jour où ça s’est passé, la nuit où ça s’est passé, Dans la nuit, je crois, vous avez entendu du bruit, c’est ça ?
Morgan Large
J’ai entendu de la musique
David Dufresne
C’est vous l’invitée. Est-ce que vous pourriez nous raconter ? Et d’abord, qu’est-ce que ça fait, tout d’un coup, d’être obligée de raconter ça deux cents fois à tout le monde, de se retrouver au milieu d’un tumulte pareil ?
Morgan Large
Eh bien moi, j’ai sollicité l’aide des médias, et donc je me fais un honneur. Et même, voilà, je réponds oui à tout le monde, même aux tout petits médias, au fin fond du Pays basque. Et tout ça parce que… parce que je trouve que ce sont des collègues, et que, comme je leur ai demandé de l’aide, il ne m’appartient pas maintenant de leur dire non. Alors ça fait que, des fois, j’ai peur, j’ai peur de ne pas le dire correctement ou de dire des erreurs, mais là, je fais attention quand même. Je suis bien réveillée ce matin, ça va aller.
David Dufresne
Parfait. Non, vous êtes parfaite. Je veux dire que j’imagine que, depuis vingt ans, dans votre émission La Petite Lanterne, avec votre radio, ce qui vous fait vivre, c’est assez justement de prendre la bagnole pour aller, comme disait Jacques Brel vous allez voir, aller voir ce qui se passe, etc. c’est pas de se retrouver menacée, et ce n’est pas de se retrouver, tout d’un coup, à être obligée d’expliquer quand même un truc qui est… C’est sale, c’est sale, ce qui vous arrive, ce n’est pas agréable. C’est épouvantable. Ouais, mais je pense qu’en fait, vous faites bien de le médiatiser. Je pense que c’est une protection, mais ce n’est pas chez moi.
Morgan Large
Je n’ai pas trop l’habitude de parler dans mes émissions, c’est plutôt les gens. Et puis je me mets toujours vraiment beaucoup en retrait, parce que je travaille très peu. Déjà, je travaille très peu en studio, ce qui me vaut pas mal d’engueulades, parce que je coûte cher en frais de déplacement. Moi, je n’aime pas travailler dans l’aquarium. Je vais voir des gens qui, si on les met dans un studio, ça ne donnera pas la même chose, j’en suis persuadée, bien sûr. Et bah après, ouais, c’est sale. Ce qui est encore plus sale, c’est quand, sur les réseaux sociaux, on m’accuse d’avoir mis en scène tout celle-là, et là, c’est carrément indécent.
David Dufresne
Est-ce que vous pensez que le stress est monté ?
Morgan Large
Il y a un stress qui est monté la nuit où j’ai entendu… Et je reçois quand même des coups de fil anonymes la nuit, et depuis des mois, je ne suis pas sereine : quand mon chien a été empoisonné, mes coups de fil la nuit, les menaces… Et là, quand la nuit la chienne a aboyé, je l’ai sortie. Elle avait l’air très en colère. En plus, je me suis levée vite fait, je pensais que c’était un chevreuil, parce qu’il y a plein de chevreuils, mais c’est bon, il est parti. Et puis après, je me suis couchée, et j’ai entendu une musique. Et j’habite à un endroit très isolé, et je me suis dit : « Ce n’est pas une musique, c’est un portable. » Et je ne me suis même pas levée. Et depuis, j’en ai parlé à quelqu’un. Reporters sans frontières m’a aussi proposé d’avoir une aide psychologique, et c’est quand même assez précieux, bien sûr. J’ai raconté ça à une psy, qui m’a dit que, quand on ne bouge plus comme ça, c’est du stress dépassé. C’est parce qu’en fait, je savais que si je me levais, je ne pouvais rien faire. Et donc, on est dans un état où le corps ne réagit plus, le cerveau non plus. Et c’est du stress dépassé, en vérité.
David Dufresne
Du stress dépassé ?C’est vous l’invitée. Est-ce que vous pourriez nous raconter ? Et d’abord, qu’est-ce que ça fait, tout d’un coup, d’être obligée de raconter ça deux cents fois à tout le monde, de se retrouver au milieu d’un tumulte pareil ?
Morgan Large
Je suis quelqu’un d’assez combative, je ne me laisse pas faire, mais là, si je peux être que de vous parler justement, ça participe pour moi de réparer ce stress dépassé-là. Et d’avoir tout ce soutien, ça y participe.
David Dufresne
Bien sûr. Alors, je vais parler un peu de ça. Je voulais rappeler sur quoi vous travaillez. Notamment, vous travaillez sur les subventions publiques aux coopératives géantes, sur l’agrobusiness, qu’on pourrait qualifier parfois d’agromafia. Vous travaillez évidemment sur le cancer des paysans liés aux pesticides
Morgan Large
Aussi des salariés des coopératives. Parce que les intoxiqués aux pesticides, ce n’est pas que les paysans. On a des salariés qui ont été, qui sont malades des pesticides et dont la maladie a été reconnue en maladie professionnelle, mais aussi la faute inexcusable de l’employeur. Et là, les syndicats ont fait un boulot extraordinaire. Je pense à Serge Quéau. Je pense que sans les médias, sans Espérance et sans les syndicats, ces gens-là, ils n’auraient jamais vu aboutir leurs problèmes, en fait, leur plainte, et ils auraient été complètement oubliés. Je travaille sur ça, mais je travaille principalement sur le monde agricole. Je lis beaucoup la presse agricole. Je vois que cette presse se délite de plus en plus. Un message extrêmement anxiogène pour les agriculteurs contre les écolos.
David Dufresne
Je crois que c’est une interview que j’ai lue où vous racontez Il y aurait même des stages de sensibilisation au terrorisme ? Ou est-ce que c’est vous qui parlez de ça ?
Morgan Large
Oui, ce n’est pas vraiment des stages. C’est, en fait, moi je lis, je lis la presse agricole, c’est assez particulier. La presse agricole, c’est le journal de la FNSEA. Mais gratuit, parce que les paysans, eux, ils payent l’abonnement, mais on leur rembourse avec leur coopérative ou avec leur assurance. C’est le journal qui arrive tous les vendredis dans les boîtes aux lettres des Bretons, des agriculteurs, des retraités et des salariés en Bretagne. Dans ce journal, il y a, par exemple, un humoriste qui fait des dessins, et ils ont quand même eu des soucis avec la justice, parce qu’il y a quelques années, il a fait un dessin où il y avait un inspecteur du travail qui avait une fourche plantée dans le dos, au milieu d’une ferme. Oui, ça, c’est très drôle, quand même. Et puis aussi, par exemple, moi je me rappelle qu’en 2016, j’ai pas mal suivi ce qui se passait à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Pourquoi ? Eh bien, parce qu’il y avait des paysans du coin, ici, qui partaient en tracteur jusqu’à Notre-Dame-des-Landes. Alors déjà, en voiture, c’est loin. Alors, en tracteur, je trouve ça héroïque encore, pour aller faire des cercles de tracteurs autour des fermes. Mis bout à bout, ils encerclaient comme ça, avec leur matériel. Et un jour, on est partis à Notre-Dame-des-Landes, un samedi. Alors, c’était la manifestation des bâtons. Je crois qu’on était 25 000 personnes. Tout le monde avait un bâton, et on a planté les bâtons dans un talus. 25 000 bâtons, et c’était en octobre 2016. Et le truc, c’était de dire : « Ben, si ça continue, on va s’en servir. » Ce qui était quand même très pacifiste, je trouve. Ça commençait à monter, pour dire que la colère était légitime. Mais, et la veille, Le Paysan breton avait fait paraître un article qui s’appelait « L’émergence de l’écoterrorisme ». Ça relatait une conférence qui avait été donnée à l’assemblée générale de l’ANEM, l’Association pour le maintien de l’élevage en Bretagne.
David Dufresne
Non, mais attendez, moi je le connais de nom. Il a écrit des bouquins sur l’antiterrorisme ou le contre-espionnage, me semble-t-il.
Morgan Large
Donc là, il disait : écoterrorisme, animalisme, dadaïsme, altermondialisme, mondialisme. Depuis une vingtaine d’années, des mouvements contestant la société de consommation et le libéralisme sont apparus récemment. Et il dit que ces associations, ces idées, ces nouvelles idéologies contestataires montent en puissance. Elles ont pris naissance outre-Manche et figurent parmi la liste noire des organisations terroristes, au même titre que Daesh ou Al-Qaïda. Non ? Si. Et après, à la fin… Alors nous, on sait, heureusement, on a vachement d’humour, donc on s’est marrés, parce qu’il décrit les stades. Les stades où il y a cinq niveaux. Il dit à Éric de l’ESSEC : dans ces mouvements, la phase du prophète, avec un penseur qui donne les idées ; la phase des disciples, avec un petit groupe qui jette les bases du mouvement ; puis vient la phase du prosélytisme, où les membres font de la propagande via Internet, les réseaux sociaux, les tracts ; la quatrième, c’est l’activisme, avec des manifestations, troubles à l’ordre public, enregistrements de vidéos illégalement dans des entreprises, des élevages, des abattoirs. Alors nous, on était niveau quatre, puisqu’on était avec des bâtons à Notre-Dame-des-Landes, on ne voyait plus ma tête. Et il dit ensuite : enfin, le stade ultime est le terrorisme. En France, on ne dépasse pas le niveau quatre. Il n’y a pas eu d’attentats ni de meurtres au nom de ces causes. Par contre, rien ne garantit que des activistes de l’étranger ne les aident pas à préparer des actions violentes. Alors, vous imaginez bien que les agriculteurs, lisant ça, bah après, ils ont super peur, ils crient. Ils ont peur des manifestants qui sont sur la ZAD, ils ont peur des écolos, ils ont peur de tout le monde. En vérité, ce n’est pas fait pour apaiser le débat. Et puis, le journal avait produit aussi un autre truc, plus récent. Ça, c’était ensemble en 2017. Il est élu député et PVD, l’Union générale des producteurs de viande en Bretagne. C’est pareil. Si, dans Le Paysan breton, je dis ça : « Associations anti-viande, décryptage d’une machine de guerre. » Donc ils utilisent des termes extrêmement belliqueux, extrêmement guerriers, pour moi, pour cliver les gens, j’ai l’impression. Et ce sont des gens, des spécialistes de la communication, qui viennent parler de ça. Donc vous imaginez bien que ça, c’est efficace, mais moi je trouve ça extrêmement inquiétant.
David Dufresne
Bien sûr.
Morgan Large
Dans les territoires où ça se passe plutôt bien. Mais c’est sûr que si les gens disent des trucs comme ça, après tout le monde se monte la tête.
David Dufresne
Alors, je voudrais vous faire écouter quelque chose d’un peu long. Donc, je voudrais vous faire écouter une vidéo que vous allez reconnaître tout de suite, parce qu’il s’agit de vous. C’était mardi.
Morgan Large
Je vois à peu près de quoi vous parlez.
Audio
Elle descend au lac et enregistre le bruit d’un tracteur qui travaille. Je n’étais pas témoin, mais s’ensuivit une altercation, une altercation avec l’agriculteur. Dans la soirée, l’agriculteur réapparaît au gîte qu’elle occupe, accompagné des gendarmes, qui la contraignent à effacer son enregistrement. Le 31 mars.
David Dufresne
Je remercie à nouveau Sylvain Ernault, du SNJ, je crois, qui a filmé ces images. C’était mardi dernier, lors de la mobilisation : 800 personnes, selon les gendarmes.
Morgan Large
C’est le formidable Sylvain Ernault. D’ailleurs, il fait un travail extraordinaire. Il est journaliste à Chérie FM à Lannion.
David Dufresne
Je l’ai connu au niveau de la Coordination nationale contre la loi Sécurité globale. Effectivement, il fait un boulot de dingue. Mais là, ce matin, je crois qu’il ne peut pas être avec nous. Bon, qu’importe. L’extrait que l’on vient d’entendre, vous donnez l’exemple d’une journaliste allemande qui est venue il y a quelques jours. Ça ne se passe pas bien, mais surtout, vous racontez quelque chose qui me semble gravissime, et vous expliquez que, le soir même, à sa chambre d’hôtes, un paysan vient la voir accompagné de gendarmes et lui demande d’effacer ce qu’elle avait enregistré.
Morgan Large
Est-ce que ce sont les gendarmes qui lui demandent d’effacer ?
David Dufresne
Vous êtes sûre de ça ?
Morgan Large
Oui, je suis sûre de ça. Je suis sûre de ça, puisque ça m’a été rapporté. Seulement, cette journaliste allemande, elle, ne veut pas communiquer parce qu’elle est persuadée qu’elle a fait une faute professionnelle. Pas en effaçant sa bande, mais en enregistrant quelqu’un à son insu. Et, de fait, elle veut enterrer cette affaire. Pour elle, qui n’est pas bien, elle n’est pas contente d’elle. Après, moi, je suis surtout les juges.
David Dufresne
Bien sûr, bien sûr. Attendez, attendez ! C’est dément dans ma tête, décidément. Et là. Et là. Et là, j’espère que les médias nationaux vont s’emparer de ça. Donc, vous expliquez que les gendarmes viennent et lui demandent d’effacer un enregistrement… au nom de quoi ?
Morgan Large
Les gendarmes écoutent pour être sûrs que ce soit le bon fichier qu’il faut effacer et lui demandent d’effacer. Moi, je ne pense qu’aux gendarmes. On a fait ce qu’on leur a dit. Ils ont dit qu’ils avaient fait ça en vue d’apaiser la situation. Mais c’est peut-être de la méconnaissance. Je n’en sais rien. Moi, ça m’a beaucoup choquée aussi, parce que je pense que je me serais couchée sur mon enregistreur pour ne pas qu’on le touche, ça m’aurait horripilée qu’on m’oblige à faire ça. Et en plus, c’était pas dans le sens de la diffusion du tout, un, parce qu’on sait bien qu’on enregistre, quand on fait un sujet de 30 minutes, des fois on a enregistré 5 h ; il y a plein de choses qui sont faites pour prendre des sons d’ambiance déjà, et puis après pour retranscrire très fidèlement quelque chose qui nous a été dit, qu’on voudrait anonymiser, enfin, ce genre de choses. Nos enregistreurs, c’est un peu… ça remplace un peu notre cerveau, nous, les journalistes de radio, quand on n’a pas trop de mémoire, parce qu’on a envie d’être fidèle à ce que les gens disent. En vérité, je ne suis pas une spécialiste des atteintes à la liberté de la presse. Mais moi, sans le savoir, j’aurais refusé, c’est évident. J’aurais refusé.
David Dufresne
Mamelouk, dans le chat, nous demande : mais il y avait quoi sur cet enregistrement alors ? Sans rentrer dans les détails.
Morgan Large
Oui, donc il y avait, je pense, sur cet enregistrement cette journaliste a marché sur la route, elle a vu un tracteur travailler et elle a eu envie d’enregistrer un bruit de tracteur pour faire de l’ambiance, puisqu’on fait beaucoup d’ambiance, bien sûr, surtout quand on a le temps de faire du montage, et le monsieur s’est approché d’elle. En fait, le monsieur qui conduisait le tracteur, pour discuter avec elle, lui a demandé ce qu’il faisait. Enfin bon, ça se passait bien au départ, et je crois qu’elle a relancé son enregistrement parce qu’elle trouvait que c’était intéressant de pouvoir causer avec un agriculteur. Et parce que c’est de plus en plus difficile de parler avec le monde agricole. Et voilà. Mais c’est parti sur des choses assez bizarres où il a demandé : « Où vous êtes ? » et « Vous êtes bio, vous ? » Enfin bon, des choses pas très intéressantes, en vérité l’enregistrement, en effet de toute façon, il a été effacé complètement.
David Dufresne
On peut imaginer, effectivement, les gendarmes, comme dans une querelle de voisinage, qui viendraient en disant « pour apaiser » et plutôt « pour aller dans le judiciaire ». Enfin, je veux dire, c’est une logique qui peut s’entendre, mais là, elle ne s’entend pas du tout, là, ça ne s’entend pas du tout. Donc j’espère, j’espère que ça va être saisi. Et il ne s’agit pas d’accabler cette journaliste allemande. Je veux dire, voilà, vous y êtes, on est dans un autre pays, on enregistre, on ne sait pas ce qu’il faut faire… Le problème, ce n’est pas elle. Le problème, c’est que des gendarmes sont venus,
Morgan Large
Oui, mais il y a quand même la cellule du ministère. Il y a la cellule, la cellule Déméter. C’est une cellule qui a été créée par le ministère de l’Intérieur à la demande de la FNSEA, pour lutter contre la peur de l’agri-bashing et les intrusions dans les élevages. Et, de fait, il y a une partie des gendarmes qui sont au service, visiblement, de l’agriculture intensive, puisqu’il n’y a pas de problème dans les fermes familiales et les petites fermes et les fermes, là, pour bien lutter contre les atteintes au monde agricole. Ce qui est quand même incroyable, quoi… J’imagine qu’elle rend très fort une partie de ce monde-là. Il y a eu des réunions pour la cellule des Météores ici, qui étaient rapportées dans la presse, qui étaient assez rigolotes, parce qu’il y a eu des réunions avec les gendarmes, les gendarmes conviaient tous les agriculteurs qu’ils souhaitent, et ils leur expliquent comment se protéger, comment faire, comment fermer à clé les bâtiments, comment repérer si quelqu’un filme, enfin, des trucs… C’est incroyable, quand on voit que, normalement, une ferme, c’est un endroit où on n’a pas grand-chose à cacher. Et j’avais lu les comptes rendus dans la presse, c’était super rigolo. Il y avait un monsieur à qui on demandait : « Mais vous, vous avez déjà eu des problèmes ? » « Ah non, jamais, jamais, jamais ! Non, non. » Il dit : « Moi, je n’ai pas de problème. En plus, j’ai des chiens, donc… » « Mais pourquoi êtes-vous venu là ? » « Bah, pour voir si c’est moi… c’est quand même cet agribashing. »Moi, ça me rend… ça me surprend. Ou alors, c’est un concept un peu, un peu créé, celui de l’émetteur. Il y a des gens qui sont quand même à la pointe, comme nous, comme une cellule, qui diabolisent les militants, en vérité, et qui serviraient aussi à apporter des ennuis aux militants. Il y a des gens, des faucheurs d’OGM, pendus comme des visiteurs de la Cité des Mystères. Il y a des gens qui ont des associations pour lutter contre des grands projets, qui ont reçu la visite de la cellule des médias. En tout cas, avant même qu’il y ait le moindre problème. Mais il faut vraiment s’y pencher réellement.
David Dufresne
On va le faire.
Morgan Large
Castaner est venu en Bretagne, il s’est fait prendre en photo avec d’autres autour et avec une charlotte sur la tête et un petit cochon dans les bras, pour le lancement de la cellule Déméter, dans un élevage.
David Dufresne
Si jamais il peut retrouver cette photo, ce serait formidable.
Morgan Large
Ouais, OK.
David Dufresne
Castaner, donc, c’est assez récent, en fait.
Morgan Large
Ah ben oui, c’est récent, c’est très récent et c’est très inquiétant. Bien sûr. Ne serait-ce que moi, les gendarmes ici sont très sympas, je suis passée par là, mais ils sont venus deux fois. La première fois, donc, c’était pour… pour regarder la route et me dire… me parler des DVD, des caméras, de la caméra à mettre. La seconde fois, c’était pour savoir s’il allait y avoir une contre-manif et du grabuge aujourd’hui. Bah non, il n’y aura pas de contre-manif. Ils avaient un peu peur pour mardi. Là, ils étaient en sous-effectif, d’ailleurs, mardi, et je sens bien qu’ils envisagent ce qui m’arrive comme une dégradation d’un bien. Oui, et j’ai l’impression qu’ils ne prennent pas la voiture…
David Dufresne
Vous parlez de la bagnole, hein ?
Morgan Large
Je parle de la bagnole. Ils ne prennent pas la mesure de ce que ça représente. Et je ne sais pas pourquoi.
David Dufresne
Je vais appeler, parce que ça fait quand même beaucoup. Entre les gendarmes qui demandent à effacer un enregistrement d’une journaliste allemande, ceux qui, finalement, ne prennent pas la mesure de ce qui vous arrive… Non, ce n’est pas possible, il y a un problème.
Morgan Large
Je pense que c’est par méconnaissance, en vérité. Parce que, enfin, je n’ai pas l’impression que ce soit téléguidé.
David Dufresne
Non, bien sûr que oui.
Morgan Large
Il n’y a pas beaucoup de journalistes, déjà, dans le coin. On ne va pas dire que ça a des airs journalistiques, parce que ce n’est pas vrai, parce que les Bretons sont très attachés à la presse.
David Dufresne
Mais on va y venir, parce qu’effectivement, il y a plusieurs initiatives.Juste, je fais un petit point « intrusion dans les fermes ». Christophe Castaner est dans le Finistère pour présenter les mesures. C’était le 13 décembre 2012, et nous avons donc la photo.Donc, effectivement, ce n’était pas une charlotte, c’est une casquette. Mais ce n’est pas grave. Mais il a effectivement un cochon dans les mains. Et donc il annonce la cellule Déméter. « Cette cellule vise à mettre tous les moyens nécessaires pour faire en sorte qu’aucune de ces atteintes au monde agricole ne soit impunie », a déclaré le ministre de l’Intérieur, à l’époque, Christophe Castaner, aux côtés des représentants des syndicats et Jeunes Agriculteurs. Tout est dit.
Morgan Large
Absolument. C’est un contrat entre la Défense nationale et J20 et les GIA, qui sont définis, cela, et le ministère de l’Intérieur. C’est un syndicat qui commande, en réalité.
David Dufresne
On peut dire la même chose à la police, ou on peut dire que des syndicats de police font, là, partie de la politique de la police, pour faire de la politique, de la doctrine, de la doctrine d’emploi, tout ça. Et c’est encore, je crois, encore plus prégnant dans le monde agricole, avec notamment la FNSEA. Alors, il se trouve quand même que le lobby agricole s’est ému de ce qui vous arrive, il faut le dire. Non ? Il n’y a pas eu d’entrefilets ici ou là pour dire que ce n’était pas bien, quand même ?
Morgan Large
Il y a eu une réponse sur un tweet de Ouest-France il y a deux heures, et dans la très grosse coopérative rhénane, qui a dit que c’étaient des cibles de fou, que la liberté de la presse était bafouée et qu’il fallait absolument défendre la liberté de la presse, et qui conduit… Je ne me rappelle plus exactement le terme, mais ils n’ont pas fait ils n’ont pas de position publique. C’est une réponse à un tweet.
David Dufresne
C’était simplement une réponse à un tweet.
Morgan Large
Donc, j’ai eu un SMS du président de la région Bretagne. J’ai vu que Jean-Michel Le Boulanger, qui est vice-président, a aussi dit que la liberté de la presse, c’était indispensable et qu’il fallait à tout prix la défendre.
David Dufresne
Un abonné vous demande : que dit la Confédération paysanne ?
Morgan Large
La Confédération paysanne. Ça a été le premier syndicat à soutenir Vérité syndicat agricole. Et ça, c’est quand même la Confédération paysanne. Évidemment, elle trouve que c’est inadmissible. Mais c’est vrai que la FNSEA n’a pas réagi, alors que, quand le film est sorti le film Bretagne unitaire est sorti en novembre 2020 il y a eu des échanges très virulents du monde agricole pour dire que ce film était une fiction. Enfin, on voulait… Plein de choses ont été dites. Et il y a « La Bretagne » sur Twitter qui a publié une photo de mon visage. Et ça, alors là, j’ai été la seule qui a eu des ennuis, en vérité. Et en plus, on m’attribue le documentaire, comme si je l’avais réalisé, alors que je suis juste témoin. C’est très étonnant. Alors, les autres témoins, non.
David Dufresne
Le documentaire commence par un témoignage très fort d’un homme qui a perdu son père, mort suite à un jogging sur une plage bourrée d’algues vertes et que, manifestement, il est mort d’inanition. Je ne sais pas comment on pourrait traduire ça. Je ne sais pas. Je ne suis pas médecin légiste,
Morgan Large
Extrêmement troublé, c’est ça ? C’était en 2016. Jean-René faisait des super marathons. Et là, au bout de six kilomètres, enfin, il ne revient pas de son jogging avec son chien, et le chien revient tout seul. Et là, il y en avait, mais c’était incroyable. Première déclaration dans la presse, première chose qu’on a vue dans la presse : il est mort parce qu’il avait essayé de sortir et que son cœur avait lâché en essayant de sortir de la vase. Seulement, il y a un pompier qui a dit, quelques jours plus tard, à la presse qu’en fait il était là et qu’il n’était pas du tout envasé. Il était allongé face contre terre, face contre terre. C’était une mort de plus des algues vertes, on va dire. Parce que ce n’est pas la première. Une fois de plus, on n’a pas réussi à déterminer si la personne était morte à cause des algues vertes ou pas, parce que l’autopsie n’est pas réalisée tout de suite. Enfin voilà, c’est ça, la fabrique du doute. Elle continue ici, où on gagne des années et des années et des années, je pense. C’est la seule chose qu’on gagne. Les pions, ça coûte quelques vies, mais visiblement personne ne s’en émeut.
David Dufresne
Morgan, il y a plusieurs messages dans le tchat qui demandent : est-ce qu’il y a un lien pour vous soutenir ? Est-ce qu’il y a une cagnotte pour les frais judiciaires ? Est-ce que vous allez mettre ça en place ?
Morgan Large
Pour l’instant, je n’ai pas de frais judiciaires, parce que Reporters sans frontières m’aide peu à peu. Je pense que, si les gens sont d’accord pour faire un petit don à la radio, là, ça peut être pas mal. Après, il y a un projet qui m’enthousiasme énormément. C’est Splann !, le média d’investigation breton, payé par les citoyens, financé par les citoyens.
David Dufresne
Alors, il va apparaître en direct sous vos yeux ébahis. Ils en ont parlé avec vous ? Allons-y ! Je vais le faire en français. Est-ce qu’on nous propose en breton ou en français ?
Morgan Large
Oui, oui, ça va être un média bilingue. C’est fou !
David Dufresne
« Première ONG d’enquête journalistique en Bretagne, lance sa levée de fonds. Financer l’enquête journalistique. » Je pense que Rial va pouvoir mettre le lien dans le tchat, puisque effectivement, on peut donner un peu d’argent. Je vais mettre une petite bande-annonce, je vais la mettre deux secondes, comme ça, ça fait respirer. Voilà. Donc, les amis, ne vous abonnez pas à Au Poste, ne donnez pas d’argent à Au Poste, vous donnez à ce plan… ce plan.
Morgan Large
Splendide. Splendide. Ce qui veut dire « en eñ eürus » et « er c’halon ».
David Dufresne
CAB ? Air CAB.
Morgan Large
Et « air ».
David Dufresne
CAB ?
Morgan Large
Alors, on souffre pas mal aussi. Moi, je suis un peu triste pour mes collègues, parce qu’il y a plus de moi et ils ont plus de difficultés à travailler. C’est clair, hein ? Et pourtant, ils me soutiennent. Et le C.A. de la radio me soutient. C’est… C’est inespéré à quel point ils me soutiennent.
David Dufresne
Et donc, comment on dit « en plan plan » ? Et ça veut dire quoi, en fait ?
Morgan Large
Ça veut dire « plat », ça veut dire « clair », « évident ».
David Dufresne
Évident. OK. Donc La Petite Lanterne, c’est votre émission. Radio Kreiz Breizh, c’est la radio. Je ne sais pas si on peut faire un don directement sur le site.
Morgan Large
Ah non, on est des vrais bleus en communication.
David Dufresne
Attention, parce qu’ici, « les bleus », ça veut dire autre chose.
Morgan Large
Non, on n’est pas bons, alors.
David Dufresne
Bon, bah écoutez, on fera suivre. Donc, pour vous aider, c’est à ces endroits-là qu’on peut le faire. Est-ce qu’il y a aussi un autre collectif ? Qu’est-ce que la Wing ? C’est ça, « la Wing » ? Voilà, collectif de journalistes pour la défense de la liberté d’informer, une parole libre face aux enjeux de l’agro-industrie, que j’ai vu vous soutient. Phare relaie aussi pas mal vos déboires sur Twitter. Pourquoi vous êtes obligés, les uns et les autres, de vous mettre comme ça, en ONG, tout en réseau ?
Morgan Large
Oui, parce que, déjà, en Bretagne, il n’y a pas de média d’investigation. Ouest-France et Le Télégramme, la presse quotidienne régionale, disent que ce n’est pas leur boulot de faire l’investigation, ça, c’est clair. On me demande de changer de sujet tous les jours, et c’est normal. C’est pour ça que c’est sur mon temps. Comme je travaille à 80 %, j’ai un peu de temps à côté, je mène des enquêtes beaucoup plus longues sur ce temps libre-là, que je propose à d’autres médias. Et puis aussi parce que, ce n’est pas le cas, il y a peu de moyens ; donc, les radios ont peu de moyens. La presse quotidienne régionale, elle, est soumise à des réalités économiques qui font qu’elle est très dépendante des annonceurs. J’ai ouvert le journal hier. Je voyais que, pour le marché aux puces, c’était Ouest-France ou Le Télégramme. Il y avait une demi-page sur les emballages écolos pour les produits alimentaires, et c’était deux petites barquettes de la marque Paysan breton qui étaient… Il y avait la photo, elle était énorme. Je me dis : bel article, belle communication pour un groupe Havas. Et voilà, ça m’a vraiment surprise. Et donc, c’est clair que l’investigation n’est pas là. Et pourtant, on est sur un terrain où on a besoin d’investigation. J’ai des coups de fil, j’ai des coups de fil, j’ai des mails, j’ai des demandes de gens qui sont témoins, qui sont un peu sentinelles de l’environnement, qui voient des choses hallucinantes, et on n’est pas assez nombreux pour répondre à la demande des citoyens. Parce que les citoyens sont inquiets. On est dans une région où il y a 3 000 000 d’habitants, on produit de la nourriture pour 26 millions d’habitants. On est sur une des deux régions en France où il y a des petits enfants qui naissent et qui n’ont pas de bras ou pas de mains. On est dans une région où il y a beaucoup de malades des pesticides. On est dans une région où il y a le phénomène des algues vertes. C’est quand même pas du tout anodin et ça représente des millions de tonnes d’algues qui s’échouent chaque année. Et puis il y a une logistique autour, qui coûte très cher et qui est très dangereuse. Donc voilà, on cumule un peu, on est peu nombreux en tant que journalistes. Donc, là, on a besoin d’aide.
David Dufresne
Comment la population vit tout ça ? Elle s’en accommode pour des raisons économiques, ou est-ce que vous sentez quand même une défiance qui est en train de monter ? Il y a des interrogations qui se posent de plus en plus, ou non ? Ça passe parce que l’économie rafle tout ?
Morgan Large
Ben, en fait, c’est en train de changer. En 2009, j’avais commencé à enquêter sur les algues vertes, dans la suite du cavalier dont le cheval était mort et qui avait, lui aussi, perdu connaissance. Je faisais un peu du porte-à-porte sur la côte, près de Plestin-les-Grèves et puis d’autres communes. Ce que je voyais, c’était que les maires avaient peur de perdre les touristes. J’étais allée dans un centre équestre qui avait peur aussi de voir, s’il disait que c’était à cause des algues vertes, son activité économique réduite. Après, on a interrogé des gens, dont des maisons en bord de mer. Eh bien, eux aussi, ils étaient dans un déni du phénomène. Parce qu’avoir une maison en bord de mer, ça représente un patrimoine non négligeable. Mais tout ça, c’est en train de changer. Et les maires, ils n’en peuvent plus. Les gens qui ont des maisons en bord de mer n’en peuvent plus non plus. Vous voyez bien, le monsieur qui est mort dans les algues vertes, Jean-René Auffray, ça fait partie de ces gens qui ont des maisons, là, en bord de mer, des maisons littorales. Et pourtant, la famille, là, elle contre-attaque. Et elle veut avoir la vérité sur ce décès et réparation pérenne sur le point de bascule. Je pense que, là, la vague, elle monte ; la vague, elle monte partout.
David Dufresne
Le point de bascule. C’est parce que, pour avoir vécu à la campagne longtemps, le point de bascule, c’est effectivement les maires. Parce que les maires, c’est quand même une autorité ; et puis, en règle générale, ils sont du cru. Donc, quand, peu à peu, des maires se mettent à remettre en question les choses, c’est vrai que c’est là où on sent l’évolution des esprits. Tant que les maires ne bougent pas, tout est figé.
Morgan Large
Et puis ils sont légitimes, puisqu’ils sont élus. C’est une légitimité qu’on ne peut absolument pas remettre en question. Bien sûr, le point de bascule, c’est les maires. Il y a des maires qui sont complètement démunis face au phénomène des algues vertes. Vous imaginez un maire qui doit fermer sa plage ? Ça arrive : la plage de Risque à Douarnenez ; des plages près de Lannion qui sont fermées ; qui mettent des grillages, avec des panneaux, pour dire « pas d’accès à la plage ». Quelle est la responsabilité des maires ? Vous imaginez, vous ? Il y a enfin un endroit sur sa commune où, peut-être, si les gens se promènent, leur pied va passer à travers un trou, puis il va y avoir une poche d’hydrogène sulfuré, qui est le gaz créé par la décomposition des algues vertes, et puis qu’il y ait des gens qui meurent, ou des gens qui aient des malaises. C’est une responsabilité très lourde. Je comprends bien que les maires soient inquiets, à part le maire de Lannion qui déclarait, lors de la mort du joggeur, à qui j’avais demandé ce qu’il en pensait, et qui m’avait dit que « c’était vraiment pas très correct, quand une famille était dans le deuil, de remuer des histoires avec les algues vertes alors que ça n’avait rien à voir ». Et qui m’avait aussi dit je lui avais demandé, à la fin de l’interview : « Mais est-ce qu’il est prudent d’aller se promener à la plage ? » « Non seulement c’est prudent, mais c’est aussi recommandé de venir voir notre belle commune et ses plages. »
David Dufresne
Alors, peut-être qu’on peut terminer un peu l’entretien. Vous m’aviez dit non pour prolonger, mais je ne sais pas si je vais faire plus.
Morgan Large
J’avais dit 30 minutes.
David Dufresne
Ça fait 1 h 15. C’est bien. On va terminer ça, et dont on a pas mal parlé de la bande dessinée, qui est en fait le fruit de l’enquête d’Inès Léraud, c’est 100 000 exemplaires vendus.
Morgan Large
Ouais, et c’est énorme.
David Dufresne
Donc, c’est énorme.
Morgan Large
Ce n’est pas assez, moi je trouve. Ça pourrait être plus largement, et c’est aussi ce qui nous a donné un formidable coup de fouet. C’est ça l’estimation, à nous. Elle nous a redonné espoir, on peut ne pas nier. Et puis elle est venue voir. Beaucoup de gens qui avaient travaillé sur le sujet, pratiquement tous. Elle a reconnu que le travail avait été fait et qu’on n’avait pas la possibilité, dans nos rédactions, d’aller plus loin.
David Dufresne
Et elle a également subi des menaces à peine.
Morgan Large
Oui, mais Inès, elle a eu des mois et des procès en diffamation, avec à deux reprises, oui, pas que des procès en diffamation. Enfin, je vous disais, quand même, qu’avec quelqu’un qui avait inscrit sur sa page Wikipédia qu’elle était morte.
David Dufresne
Il y a procès en diffamation, mais qui plus des procédures-bâillon. C’est-à-dire qu’en fait, c’étaient des menaces, mais qui ont été retirées avant les procès, c’est bien ça, non ?
Morgan Large
Ah mais oui, elle s’est retirée, mais la veille ou trois jours avant le procès. Donc, elle, Inès, elle est venue, elle est revenue exprès en Bretagne. C’est pour trouver des témoignages, pour ça. Moi, ça me pose énormément question. Déjà, parce qu’elle doit donner à la partie adverse plein d’informations sur sa vie privée, qui, je trouve, la fragilise. Voilà : avec qui elle vit, où elle habite. Enfin, elle, elle a dû dévoiler des sources, aussi. Parce que, quand on est appelé à aller devant la justice, il faut la pièce d’identité des gens pour qu’un témoignage soit, enfin, dévoilé. C’est sûr, ce n’est jamais agréable. Quand on a dit à des gens qu’ils vont rester anonymes et qu’ils nous délivrent leur parole, de retourner les voir et de leur dire : « Ah bah, maintenant, j’ai un procès en diffamation. »
David Dufresne
En fait, c’est même plus clair que ça, pour ceux qui nous écoutent, c’est-à-dire : le procès en diffamation, c’est une façon d’intimider la personne qui a fait son travail. Après tout, c’est la loi qui l’autorise. Je veux dire, vous pouvez aussi être diffamatoire et être comptable de ça devant les tribunaux, bien entendu. Mais les pros, ce qu’on appelle des procédures-bâillon, c’est un peu ce que vous êtes en train de dire, c’est-à-dire qu’en fait, c’est « occuper » l’auteur, le journaliste, documentariste, le réalisateur, qu’importe, à sa défense. C’est-à-dire que c’est autant de temps qu’il ne passe pas à faire son vrai travail.
Morgan Large
Et ça précarise.
David Dufresne
Et, effectivement, l’idée, c’est d’essayer de trouver les sources. Ainsi dire : qui a parlé, qui a donné le document ? Et ça, c’est évidemment l’effet de ciseau qui est terrible, qui est absolument effrayant.
Morgan Large
Dans le cas de Léraud, notamment pour son dernier procès, c’était un article qu’elle avait fait pour Bastamag sur un industriel de la région de Guingamp, s’appelle Cherry. Elle, qui, dans son entreprise, traîne des casseroles : facile à étiqueter des tomates françaises alors qu’elles venaient d’Espagne. Il a embauché les Bulgares de manière irrégulière, et les gens qui ont témoigné c’était rare qui ont témoigné au micro. Ce n’étaient pas des Bulgares, c’est des gens du coin. Vous imaginez ce que ça représente, les gens. Ils n’ont pas seulement peur de perdre leur boulot, c’est qu’ils ont peur de ne plus être embauchés dans aucune entreprise agroalimentaire, parce que ce sont ces grands patrons de l’agroalimentaire. Ce sont des gens qui font des affaires ensemble, qui font des dîners celtiques à Paris, chez Fauchon.
David Dufresne
Dans la BD, il y a des pages qui sont très belles.
Morgan Large
D’ailleurs, on voit, avec des journalistes aussi, ils font ces dîners là-dessus, avec notamment Berkout du Télégramme.
David Dufresne
Et il semblerait que des journaliste et alors que des journalistes, dans des dîners pas géniaux, existent même récemment. Mais ça va s’arrêter là. Bon, bref, juste pour rappel : aujourd’hui, en Bretagne, 1 % des producteurs. Donc, ça, c’est un extrait du… 1 % des producteurs de porcs et de volailles sont indépendants, 1 %. Les 99 % restants sont intégrés dans des groupes Triskel. Il y a la Cooperl, qui organise la profession de l’aliment jusqu’à la transformation, en passant par l’engraissement et l’abattage.
Morgan Large
Si on n’aime pas les gens, ils ne sont même pas propriétaires de leurs animaux. Les agriculteurs ? Quand ils font du poulet, ils ne sont pas propriétaires des poussins. C’est le vendeur d’aliment qui est propriétaire des poussins, qui livre les poussins, qui livre l’aliment. Et eux, ils sont justes. Ils ont fait le prêt pour eux pour payer le bâtiment, et ils louent leur force de travail, Ils sont payés sur le poids qu’ont pris les animaux en un minimum de temps.
David Dufresne
Ça me fait penser à une phrase d’Alain Damasio, Alain Damasio, invité à Au Poste.Et Damasio rappelle cette chose : aujourd’hui, on compte 250 000 policiers et gendarmes, on a 21 000 policiers municipaux, et on va rajouter 165 000 acteurs de la sécurité privée. On arrive à 430 000 policiers ou assimilés, soit plus de gens qui travaillent pour la répression que de gens qui nous nourrissent, puisqu’aujourd’hui, on en est à peu près à 400 000 exploitants agricoles. Et d’ajouter : il y a plus d’agents pour nous réprimer que de gens pour nous nourrir. C’est pour ça qu’il y a un lien entre votre travail et ce qu’on fait ici. Il y a un lien, évidemment.
Morgan Large
Moi, j’ai l’impression que ce qui m’arrive là, ces atteintes à la liberté de la presse, un sac, ça concerne tout le monde, en vérité. Ça ne concerne pas que le monde des journalistes, et ce n’est pas un problème agricole, non. C’est un problème dont on a fait des choix. Et ces choix-là, enfin, les politiques ont fait des choix, et ces choix-là nous emmènent dans un monde comme celui-là, qui, moi, ne me convient pas, en vérité. Et… Si, je ne sais pas, je pense que ça ne convient pas à beaucoup d’agriculteurs de dire… qui vont travailler, protégés par la gendarmerie. C’est délirant, c’est un monde délirant. Il faut. Alors là, je parle en tant que militante, pas en tant que journaliste, mais il faut qu’on défende tous nos métiers. Moi, je revendique le droit non seulement d’aimer mon métier, mais de pouvoir le faire sereinement et bien. Et je pense que les ouvriers de l’agroalimentaire devraient pouvoir aussi faire leur métier correctement, si tant est que l’on n’a pas supprimé les métiers, dans ce monde-là. J’ose espérer qu’il y a plein de gens cons. Je pense que c’est sur le terrain des métiers, du travail et des métiers qu’il faut se battre. Parce que, quand on défend son métier, eh bien… Et quand défend-on ? Quand on défend le droit à bien faire son métier, on avance partout.
David Dufresne
En tout cas, Morgan, merci beaucoup d’avoir pris 1 h 20 pour nous parler de tout ça. On va mettre les liens pour vous soutenir, pour soutenir votre radio, pour soutenir l’ONG que vous avez lancée avec d’autres pour un journalisme d’investigation en Bretagne. Je rappelle quand même qu’il y a quand même des médias locaux, comme Médiacité et autres, qui essaient aussi de faire de l’investigation locale. En fait, il n’y a pas plus dur que l’investigation locale. Il faut bien comprendre ça. C’est plus facile d’enquêter sur les flics, parce que c’est loin, que d’enquêter sur à côté de chez soi, et que c’est une voiture.
Morgan Large
Je voulais vous remercier et puis vous souhaiter bon courage, aussi.
David Dufresne
Merci beaucoup. C’était super de vous recevoir. On se tient au courant. J’imagine que Sylvain Frère fera ce qu’il faut. Et puis, si vous avez le temps de m’envoyer des petites nouvelles de temps en temps, même juste un lien pour me dire où vous en êtes. Bon courage pour l’enquête qui s’ouvre.
Morgan Large
Merci beaucoup !

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