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Nadhéra Beletrèche : faire surgir l’antiracisme à l’Assemblée Nationale

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Transcription de l’émission

David Dufresne
Amis du café, amis du café, amis du quartier, amis des luttes LGBT, de l’antiracisme. Ah j’ai lu un tweet ce matin disant que le café était très bon pour la mémoire. C’est une bonne chose. Comment ça va ?
Nadhéra Beletrèche
Bonjour David, ça va très bien. Merci pour l’invitation. Donc je m’appelle Nadhéra Beletrèche et je suis candidate aux législatives. Europe Écologie Les Verts, candidate d’ouverture investie par la NUPES dans la neuvième circonscription de l’Essonne. Je travaille au quotidien dans l’environnement, donc pour lutter contre la pollution atmosphérique. Ça passe notamment par travailler sur moins de dépendance à l’automobile et par développer d’autres modes évidemment : les transports en commun, mais aussi le vélo, la marche. On travaille aussi sur le transport de marchandises pour essayer d’avoir moins de camions dans les villes et plus de modes doux, de mobilité électrique, etc.
David Dufresne
Vous êtes là aujourd’hui parce qu’on va parler évidemment de votre campagne dans l’Essonne, mais en fait, vous avez plusieurs axes. En gros, si j’ai bien compris, trois axes qui nous intéressent grandement sont l’antiracisme, les quartiers populaires et les luttes LGBT.
Nadhéra Beletrèche
Je pourrais même en ajouter un quatrième qui est les luttes contre les violences sexistes et sexuelles et les droits des femmes en général, tout est lié.
David Dufresne
Tout est lié voilà. Alors justement, comment vous lisez les choses, ce qui m’intrigue beaucoup, qui m’intéresse beaucoup.
Nadhéra Beletrèche
Je voudrais vous parler de l’urgence sociale dans les quartiers populaires. L’urgence sociale dans les quartiers populaires c’est une urgence vitale. On l’a vu pendant le Covid, avec une mortalité deux fois plus élevée pour les personnes nées à l'étranger, dont les plus précaires vivent souvent dans les quartiers populaires et ont été les premiers de corvée. Oui, les habitants des quartiers populaires vivent en moins bonne santé et moins longtemps. Quelques chiffres : en Seine-Saint-Denis, on a deux fois moins de chances de survivre à un arrêt cardiaque que dans les Hauts-de-Seine. Une étude de Léandre parue en 2019 a révélé une surmortalité des jeunes issus de l’immigration maghrébine de deuxième génération. Le travail universitaire sur les causes de cette surmortalité et de manière générale sur les discriminations sera soutenu avec nous au lieu d'être considéré comme une menace contre la République. Dans les quartiers populaires, on cumule les difficultés : logement exigu, insalubre, coût élevé d’une alimentation saine, métiers pénibles, manque d’accès aux soins. L’urgence sociale dans les quartiers populaires c’est aussi une urgence écologique, car la dépendance à l’automobile y est souvent plus grande et qu’un certain nombre de quartiers sont à proximité d’axes routiers polluants. C’est une urgence pour l’accès à l’emploi, alors que dans certains quartiers le chômage est trois fois supérieur à la moyenne nationale. C’est une urgence contre les violences. Dans l’Essonne, où je suis candidate, des adolescents sont morts dans des violences inter quartiers, parfois même dans la même ville car la précarité sociale des familles, des écoles fragilisées, le manque de soutien aux associations conduisent à briser des parcours et des vies. C’est une urgence contre le racisme, contre les discriminations à l’emploi, la stigmatisation contre les théories meurtrières et nauséabondes du Grand Remplacement. Ayant grandi dans un quartier populaire de la banlieue parisienne, je connais cette violence et ces maux de l’intérieur. Je me suis engagée sur ces enjeux dès 2005, quand les quartiers populaires se sont révoltés après la mort de Zyed et Bouna, morts électrocutés dans une centrale EDF après avoir fui un contrôle de police et on sait que c’est lors de ces contrôles que les violences policières s’exercent le plus. Alors beaucoup d’habitants des quartiers populaires ne se reconnaissent pas dans les institutions et dans des partis qui ne leur ressemblent pas. Si je suis élue, je souhaite poursuivre ces luttes et avec l’Assemblée et les députés de la Nouvelle Union Populaire Écologique et Sociale, nous porterons ensemble ces combats pour construire une France plus juste et qui nous ressemble.
David Dufresne
Merci. Je le découvre ce jour-là, je me dis donc que quelqu’un qui évoque Bouna. D’ailleurs, vous auriez pu aussi parler de Mutine, un des blessés graves. Il est resté en vie, mais qui a été blessé extrêmement fort et d’une gravité incroyable et je me suis dit c’est beau cette mémoire. D’où ça vous vient ? Pourquoi vous évoquez ce passé ?
Nadhéra Beletrèche
C’est un moment fondateur dans mon engagement politique. J'évoque ce passé parce que j’en ai assez qu’on soit prisonnier d’un débat médiatique et politique raciste, qu’il s’agisse de passer son temps à parler des femmes qui portent le voile, des théories du Grand Remplacement et j’en passe. Et moi, j’avais envie de rappeler les enjeux vitaux auxquels les habitants des quartiers populaires sont exposés. Effectivement, je parle de vie et de mort parce qu’effectivement dans les quartiers, on vit en moins bonne santé, moins longtemps, on a plus de problèmes de santé parce qu’il y a une accumulation des difficultés, des métiers pénibles, des heures passées dans les transports, difficultés d’accès aux soins, une alimentation qui n’est pas toujours saine parce qu’on n’a pas forcément les moyens de manger bio tous les jours. Une surexposition aussi des jeunes par rapport au risque de mort violente, que ce soit dans des rixes, que ce soit en raison de violences policières. Donc j’avais envie de parler de ces sujets-là. Rappelez-vous, mon engagement sur ces questions date de cette époque-là.
David Dufresne
Est-ce que, comme disait ce bon vieux Karl Marx, les conditions d’existence influencent le niveau de conscience ?
Nadhéra Beletrèche
Très tôt, avant 2005, dès l’adolescence, j’ai pris conscience du vivre dans un quartier enclavé, ghettoïsé. J’ai conscience des classes sociales. Je suis bonne élève, je suis dans un établissement dans lequel il y a une filière en anglais, allemand, où sont tous les habitants, tous les élèves, pardon, des issues des pavillons et quelques pavillons autour du quartier. Moi, je suis dans cette classe. En gros, on n’est que deux ou trois à venir des quartiers où là, tous les autres élèves viennent des pavillons. Et dans les autres classes, c’est exactement l’inverse. Il y a tous les jeunes des quartiers populaires. Donc moi j’ai très tôt une conscience des classes parce que y’a que ceux qui appartiennent aux bonnes classes qui ne se rendent pas compte, et j’ai cette conscience-là très aiguë, très jeune. Conscience aussi d’appartenir à un groupe social stigmatisé, à la façon dont les médias parlent de nous, nous construisent. Les médias, des éditorialistes, des politiques nous construisent comme une menace pour la sécurité nationale, pour l'égalité homme-femme, pour la laïcité, pour l’identité de la France. Donc finalement, quand Bouna et Zyed décèdent dans les conditions dramatiques que l’on connaît, pour moi, c’est une étincelle sur un feu qui couve déjà dans les quartiers populaires et en moi.
David Dufresne
Mais est-ce que vous considérez que depuis 2005, rien n’a été fait ou pas ?
Nadhéra Beletrèche
Structurellement, les choses sont les mêmes. On a ce que les Américains appellent « Redorer le ghetto », c’est-à-dire qu’il y a des programmes de rénovation qui améliorent les conditions matérielles extérieures d’existence. Voilà, on repeint les murs. Il y a des gros programmes de réhabilitation qui en plus des fois se font sans la concertation des habitants. Mais la concentration des difficultés dans les quartiers populaires, elle, est toujours la même. La sélection sociale à l'école, elle est parfois pire. Même les violences policières, les discriminations, l’antiracisme, on n’a pas avancé sur ces questions et en tout cas, dès qu’on essaye, on a en face de nous notamment ces cinq dernières années un gouvernement qui va méthodiquement essayer de détruire tous les outils qu’on met en place, que ce soit les réunions en non-mixité, que ce soit la recherche intersectionnelle, qui va dissoudre des associations antiracistes. Donc il y a encore énormément, énormément de travail.
David Dufresne
Mais est-ce que la gauche est la meilleure réponse ?
Nadhéra Beletrèche
Alors la gauche n’est pas exempte de racisme. La gauche a été au pouvoir, elle a été dans des collectivités territoriales, elle a été au gouvernement. Toute la gauche n’a pas fait ce travail de déconstruction, effectivement du racisme, de l’islamophobie. Et moi, c’est pour ça que je plaide aussi pour que des personnes des quartiers populaires investissent les lieux de pouvoir à tous les niveaux. Je pense que la lutte, elle est dans la rue, elle est dans les manifestations, elle est dans les associations, on peut tout faire, mais elle est aussi dans ces lieux de pouvoir pour imposer ses priorités à l’agenda.
David Dufresne
Il y a une colère de moins en moins sourde et de plus en plus claire et éclatante d’une partie des militants des quartiers qui considèrent que « la nuit passe la nuit ». Comment vous dites-vous ?
Nadhéra Beletrèche
Moi je dis « ne laisse pas oublier ».
David Dufresne
Le flux social passe très bien. Là, je prends par exemple un papier du Monde d’hier, élections législatives : s’estimant peu représentés parmi les candidats, des militants des quartiers populaires déçus par le PS. Alors évidemment, vous, vous êtes le contre-exemple. Vous venez des quartiers, vous les représentez. Si j’ai bien compris, au premier tour de l'élection présidentielle, la circo où vous êtes a voté à 40 % pour Jean-Luc Mélenchon. Il y a une possibilité que vous l’emportiez. Vous êtes un peu le contre-exemple et évidemment, vous ne portez pas à vous seule la responsabilité de tout le PS. Mais qu’est-ce que vous répondez à vos camarades qui disent « bon bah vous nous avez demandé de voter pour vous aux présidentielles et puis aux législatives, vous nous avez mis un peu de côté » ?
Nadhéra Beletrèche
J’avoue, je suis entièrement solidaire. Ce n’est pas parce que je suis une exception que je vais être un alibi. J’ai toujours refusé de l'être. Pour moi, ça n’a pas été facile d'être candidate. J’ai été à l’origine, avec d’autres, d’une tribune qui a été publiée dans Mediapart. On a appelé au renouvellement urgent de l’Assemblée nationale et à l’investissement sur des circonscriptions gagnables de personnes qu’on voit peu dans les lieux de pouvoir. Je pense aux jeunes, aux précaires, aux personnes LGBT racisées, aux personnes handicapées. Le message qu’avec aujourd’hui le score du Rassemblement National, si les partis de gauche, je dis bien tous les partis de gauche, n'étaient pas en capacité d’investir réellement des militants antiracistes, ce serait un point de non-retour pour beaucoup d’entre nous. Donc je comprends la déception et évidemment, je soutiens leur démarche. Moi, je fais beaucoup campagne dans les quartiers populaires parce qu’on a un enjeu important de mobilisation dans ces territoires. Et je peux vous dire qu’on a soulevé un grand espoir dans les quartiers populaires et que notre responsabilité est immense pour ne pas les décevoir.
David Dufresne
Alors dans cet article, il est notamment question de ces militants qui ont monté un collectif qui s’appelle « On s’en mêle », un réseau national d’acteurs de quartiers populaires pour lequel en gros il y a deux reproches. Un, c’est d’un côté l’invisibilisation de certains d’entre eux et de l’autre, expliquent-ils, les seules candidatures issues des quartiers maintenues sont dans des circonscriptions jugées ingagnables. Un sous-entendu : c’est un lot de consolation plus qu’autre chose.
Nadhéra Beletrèche
C’est ce que moi j’appelle la figuration. C’est-à-dire que c’est comme quand vous mettez la parité, une parité de façade, mais que vous mettez des femmes sur des circonscriptions qui ne sont pas gagnables. Et évidemment, quand on investit les candidates et candidats, on a une idée effectivement de la viabilité des circonscriptions, même si ce n’est pas totalement scientifique et heureusement d’ailleurs. Mais on a une idée et c’est vrai que moi j’avais senti avec d’autres que c’est une très bonne chose, que je le soutiens totalement. On a senti qu’un certain nombre de partis allaient devoir réduire la voilure et que prioritairement ce sont les candidats, plutôt les cadres des partis, qui allaient être maintenus sur des circonscriptions gagnables. Or, structurellement, et ça c’est vrai dans tous les partis de gauche, les cadres sont plutôt des classes sociales dominantes, c’est-à-dire des hommes blancs, bourgeois, hétérosexuels. Donc nous, on a senti que ce serait très triste.
David Dufresne
Vous parlez de moi, là.
Nadhéra Beletrèche
Entre autres. Donc voilà, on l’a senti venir, et c’est malheureusement ce qui s’est produit en partie.
David Dufresne
Il y a encore peu, on faisait du porte-à-porte. Est-ce que cette question-là de « vous nous avez fait un sale coup » ?
Nadhéra Beletrèche
Alors honnêtement, très honnêtement, dans les quartiers où je suis, moi, dans l’Essonne, pas du tout. J’entends beaucoup de désespoir, par contre, de gens qui ne croient plus du tout en la politique, qui nous parlent du bilan de la gauche. Mais il y a un espoir. Moi je vois quand même un espoir qui est soulevé par l’Union, par la candidature de Jean-Luc Mélenchon. Les gens ont l’impression qu’enfin on parle d’eux, qu’ils sont un peu défendus et notamment, mais pas seulement, contre le racisme et l’islamophobie. Je vois beaucoup de gens en parler, et notamment une communauté d’origine maghrébine et musulmane qui est vraiment en souffrance sur ces questions. Il y a vraiment une fébrilité, une sensibilité, des gens qui nous disent vraiment « ici, on en a marre, on est mal vus ». D’autres qui disent qu’ils veulent déménager. C’est vraiment palpable. C’est quelque chose qui ressort beaucoup. On a beaucoup de problèmes qu’on retrouve dans tous les quartiers populaires : d’inégalités, d’accès aux soins, aux transports, des violences policières, des rixes. C’est en Essonne qu’un quart des rixes ont eu lieu, un quart des rixes en France. Donc il y a beaucoup de quartiers populaires et on y passe beaucoup de temps puisque c’est effectivement dans ces quartiers que notamment Jean-Luc Mélenchon a fait les scores les plus importants. Et c’est aussi là qu’on craint. Et puis aussi ces jeunes de douze, 18, 30 ans, plutôt une abstention parce que c’est ce qu’on observe d’habitude, un décrochage important entre la présidentielle et les législatives, avec une abstention qui se fait souvent au détriment de la gauche.
David Dufresne
C’est quelqu’un qui a priori faisait du porte-à-porte et qui dit que deux jeunes lui ont répondu : « On passe la journée à se faire insulter de sale arabe, pourquoi on voterait pour ce pays ? »
Nadhéra Beletrèche
Moi justement, je pense que la stigmatisation hyper violente qu’on connaît depuis très longtemps mais qui forcément s’accentue pendant les périodes électorales et particulièrement pendant celle-ci, a au contraire entraîné un sursaut dans les quartiers populaires. Je pense que finalement Éric Zemmour et d’autres ont contribué à créer ce sursaut et cette réaction un peu de survie d’un certain nombre d’habitants des quartiers, de dire « on ne peut plus continuer comme ça, ça va trop loin ». Donc je crois qu’au contraire, c’est mobilisateur.
David Dufresne
Peur d'être un petit peu moins sûr que vous par rapport à ça. C’est-à-dire que ce désenchantement, les hommes le chantaient déjà à la fin des années 80, au début des années 90. En 2005, il a éclaté au grand jour. Le monde entier a vu pendant trois semaines ce que les Renseignements généraux eux-mêmes avaient appelé le soulèvement populaire des quartiers, et on avait parlé de quelque chose de politique. Et ce désenchantement, il est là depuis à peu près la fin des années 80. Non ? Vous pensez vraiment qu’il est grandissant, là, maintenant, le désenchantement ?
Nadhéra Beletrèche
Je pense que la campagne a été particulièrement violente. Je pense que les théories du Grand Remplacement, l’obsession à parler du corps des femmes, notamment des femmes musulmanes qui portent le voile, on atteint des sommets, on le voit dans le score de l’extrême droite. Donc je pense que là, le problème s’est accentué et que, comme dans beaucoup de crises sociales, de crises médiatiques, politiques, ça suscite aussi des réactions, évidemment, de défense, de mobilisation. Après, dire que le désenchantement n’est plus là, c’est faux. C’est ce que je vous disais tout à l’heure. Il y a beaucoup, beaucoup de gens n’y croient plus et c’est une des principales difficultés qu’on a : de les convaincre qu’on n’est pas tous et toutes pareils. Moi, je n’arrête pas de leur dire en tout cas que l’abstention profite à la droite, à En Marche qui ne manquera pas une voix parce qu’eux vont défendre leurs intérêts économiques et que nous, voilà, si on leur donne du pouvoir en s’abstenant. Mais c’est très difficile. On n’a pas de conquêtes sociales importantes récentes à mettre en avant. Donc c’est des débats difficiles.
David Dufresne
Alors, admettons, vous êtes élue, vous êtes députée. Une loi attaque, ce serait quoi ?
Nadhéra Beletrèche
Est-ce que ce n’est pas une loi qui va résoudre les problèmes des quartiers ? Je pense qu’il y a aussi une parole à porter dans les médias, qu’on a un débat à ouvrir. Il y a nécessité aujourd’hui d’un contre-discours face à des théories racistes et meurtrières. Et on a besoin de députés pour tout ça.
David Dufresne
Et si Michu nous dit : « Oui, le racisme est aujourd’hui exacerbé par les capitalistes pour qu’on oublie la lutte des classes », peut-on attendre d’un parti qui n’a pas de revendications anticapitalistes de mener une lutte antiraciste ?
Nadhéra Beletrèche
Mais la lutte anticapitaliste, on la porte. Évidemment, j’ai une approche intersectionnelle parce que je considère que ce n’est pas un gros mot, qui effectivement s’entremêle dans les discriminations du racisme, donc vraiment lié à la race, pas comme réalité biologique mais comme construction sociale, mais aussi l’appartenance aux classes sociales, le genre, l’orientation sexuelle. Et évidemment le capitalisme et le racisme sont liés puisqu’ils ont été construits ensemble par l’exploitation, notamment des personnes racisées. Donc pour moi, c’est indissociable. Moi, ça me conforte dans l’idée que les premiers concernés, parce que c’est des enjeux et c’est un enjeu vital pour eux, parce qu’ils sont touchés dans leur chair, ont intérêt à investir le pouvoir pour faire de ces questions-là une priorité.
David Dufresne
Est-ce que vous avez un moment senti le poids de la ligne laïcarde islamophobe du PCF ou de la France Insoumise ?
Nadhéra Beletrèche
Non, non, non, alors pas dans ma campagne. Par contre, moi, je me suis déjà opposée à Fabien Roussel publiquement quand il a dit que Jean-Luc Mélenchon touchait les franges radicalisées des quartiers. Je l’ai interpellé sur Twitter pour lui demander ce que ça signifiait. Il faut quand même savoir qu'à l’intérieur des partis, il y a plusieurs lignes, y compris au sein du PCF, y compris au sein d’EELV. Et moi je crois que j’ai de la chance. En tout cas, je ne sais pas, peut-être que ce n’est pas dit devant moi, mais en tout cas, les militants qui font campagne avec moi n’ont pas ce type de propos. En tout cas, moi partout où je l’entends, je le combats.
David Dufresne
Comment sont reçues dans les quartiers populaires les luttes LGBT que vous portez ?
Nadhéra Beletrèche
Les LGBTphobies existent partout, dans tous les lieux sociaux. Donc évidemment, l’homophobie dans les quartiers populaires. Mais il y a aussi des alliés, en tout cas pour les premiers concernés, c’est-à-dire les personnes LGBT issues des quartiers populaires. Cette nouvelle visibilité qui est permise par les collectifs comme 1000 et une lesbienne et queer, on a des personnes queer effectivement issues de l’immigration de 17 à 50 ans qui publient leurs parcours de vie sur les réseaux sociaux. Donc c’est accessible à tout le monde. Toute la trajectoire, la découverte de son homosexualité, son questionnement sur son identité de genre. On parle aussi de l’exposition aux LGBTphobies, le racisme. Il y a aussi la Marche des fiertés qui désormais est organisée en banlieue dans le 93. Toute cette nouvelle visibilité, elle permet de donner des rôles modèles, de donner des perspectives à des jeunes qui peuvent se sentir isolés. Et on sait que l’isolement tue. On sait qu’il y a beaucoup plus de suicides chez les adolescents LGBT. Donc sur ce sujet-là, je pense qu’on progresse, qu’on va dans le bon sens. Il y a encore du travail, mais ce travail de visibilité collective est hyper important. Pour reprendre la formule du sociologue Abdelmalek Sayad : « exister, c’est exister politiquement ». On a besoin de se raconter, on a besoin de ne plus être racontés par les autres. Et donc voilà, ça c’est du travail que je fais effectivement avec mon collectif.
David Dufresne
En dehors des quartiers, quand vous arrivez en tant que militante pour les droits LGBT, est-ce qu’il y a un côté double peine parce que vous venez des quartiers ? Est-ce que le fait de venir des quartiers, ça vous condamne à être tout le temps dans la justification, dans l’explication ou pas ?
Nadhéra Beletrèche
Je suis toujours dans une position un peu d'équilibriste où il est hors de question que je sois silencieuse sur l’homophobie et le sexisme qui existent dans les quartiers comme ça existe ailleurs et où en même temps j’ai besoin de parler de ces sujets-là, mais sans récupération. Donc je passe quand même pas mal de temps à rappeler que ce sont des luttes universelles. Et moi j’ai la chance d'être ce qu’on appelle une transclasse, c’est-à-dire que j’ai traversé plusieurs classes sociales, j’ai traversé plusieurs milieux socioculturels différents et je peux témoigner que les LGBTphobies existent aussi dans des milieux très favorisés, très croyants. De même pour le patriarcat et pour le sexisme. Je vous en ai parlé, c’est aussi lutter contre le sexisme dans le sport, notamment dans une association de volley-ball LGBT. Donc je ne citerai pas de noms parce que je suis là pour dénoncer des problèmes structurels et pas pour revenir sur des cas particuliers. Mais voilà, on a essayé de mettre la parité dans une association sportive LGBT et on a perdu le vote. Et ça, ça ne se passe pas dans un quartier populaire de Seine-Saint-Denis. Donc voilà, je rappelle que ce combat est universel et qu’on doit le mener partout. Merci infiniment aux auditrices et auditeurs. Et puis merci encore pour l’invitation. Je suis très touchée par le message que vous m’avez envoyé à la fin de l’investiture. Je me suis dit voilà, ce discours a été un petit peu entendu et j’espère pouvoir le porter encore un peu plus haut.

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