Outreau, 20 ans. Outreau, l’enquête définitive
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Ami des streams à l’ancienne, amis de la police, le stream démarre comme a terminé l’affaire Outreau, c’est-à-dire une espèce de bordel sans nom. La justice est désavouée. Eh bien, nous avons voulu vous ramener 20 ans en arrière, dans cette ambiance où on ne savait plus quoi penser. Le stream allait-il démarrer ? La justice serait-elle faite ? Était-il coupable ? Innocent ? Les deux à la fois. Au même moment, c'était un bordel pas possible.
Bah écoute, je suis enchanté de faire cette exclusivité, cet entretien avec toi. Ce sont de belles retrouvailles je pense. Et puis je pense qu’il va y avoir pas mal de choses à dire, à échanger autour de ce livre et de l’affaire surtout.
Alors voilà, la grande difficulté, c’est que l’homme qui est ici, là, c’est mon frère de sang. On a l’habitude de déconner, de rigoler depuis une petite trentaine d’années, même peut-être une quarantaine d’années. Et là, je ne sais pas comment on va faire pour ne pas déconner. Parce qu’il n’y a pas de quoi rire à aucun moment dans ton livre « À l’ombre d’Outreau », le récit définitif de l’affaire. Je vais présenter rapidement le livre et ta présence, et puis après tu vas dérouler. 20 ans se sont écoulés depuis le procès de l’affaire d’Outreau. Elle est sans précédent : à l’issue du procès en appel, Chirac, alors président, présente les regrets et les excuses de l'État à douze des adultes longtemps incarcérés, finalement acquittés. L’affaire d’Outreau divise l’opinion en deux camps irréconciliables et met le feu aux médias, eux-mêmes pyromanes.
Tout à fait. Oui, ça cerne à la fois le sujet du livre et ma modeste personne. L’auteur de l’ombre que je suis aussi.
Mon cher Yannick, ma première question, c’est, pour reprendre une expression que tu envoies à un moment donné à quelqu’un dans le livre, « Quelle mouche a piqué cette personne ? Quelle mouche a piqué de t’intéresser à l’affaire d’Outreau 20 ans après ? Pourquoi ? Pourquoi tu t’y intéresses ? Et pourquoi ça vaut le coup qu’on aille dans ton sillage s’intéresser à cette affaire ? »
Alors est-ce que ça va passer par plusieurs circonvolutions ? Ou est-ce que… Et il se trouve que si j’essaye d'être bref, ce n’est pas toujours évident. Je soumets à mon éditeur toujours plusieurs sujets, plusieurs idées de projets, puisque pour l’instant je suis un peu empêché de publier des romans noirs, de la fiction qui est mon domaine de prédilection. Il se trouve que, bon, les romans noirs que j'écris ne trouvent pas preneur pour X raisons qui ne sont pas intéressantes à développer ici. Mais comme j’aime écrire, j’aime vraiment écrire, parce que je pense que c’est ce que je fais à peu près de mieux, à peu près avec les enfants. Un peu comme ça, un peu comme toi. Et donc ça, c’est pour détendre un peu avant de rentrer dans le cœur du sujet.
Martin dans le chat dit : « Le cancer des faits divers » parce qu’il y a beaucoup de gens qui pensent l’inverse, qui disent, comme disait Bourdieu, les faits divers font diversion et empêchent de réfléchir aux causes politiques, aux structures, à l’organisation de la société.
Ouais, sauf que quand même, dans l’approche du fait divers, si tu veux, il y a quand même la dimension qu’on oublie, qui est au cœur du sujet. C’est quand même la nature humaine, ça ne parle que de la nature humaine. Un fait divers, en effet, c’est cela la définition. C’est un événement sans portée générale qui appartient à la vie quotidienne. Donc en effet, c’est tous les jours qu’il se passe des faits divers partout dans le monde. Mais cela dit, quand tu regardes de près, certains… Aucuns ne se ressemblent finalement, puisque les gens, les gens sont différents. Et il y a le goût justement pour approcher au plus près la nature humaine et donc d’en profiter.
Examinons un dossier d’instruction, chose que je n’avais jamais faite. Là, j’ai pu le consulter à plusieurs reprises : tu rentres vraiment dans tous les documents qui sont mis à ta disposition, plus les procès-verbaux, plus tout ce qui peut constituer un dossier d’instruction, les enquêtes sur les personnes impliquées, les enquêtes de personnalité, de voisinage. De plus en plus, tu rentres dans l’intimité des gens. Alors c’est à la fois, on peut dire, voyeuriste presque, parce que t’as accès à des infos auxquelles tu n’aurais le droit d’avoir accès dans ta vie ordinaire, on va dire. Et puis tu découvres de plus en plus de quoi est faite la pâte humaine.
L’affaire d’Outreau a été une apocalypse, écris-tu page 385, conformément à l'étymologie grecque qui signifie dévoilement. En effet, ce n'était ni une erreur judiciaire… Alors là, tu écris : « Aucun innocent n’a été condamné. » Je mettrais un petit bémol : certains ont quand même fait de la détention provisoire. Ni un fiasco judiciaire, qu’on le déplore ou non, la machine, une fois lancée, a roulé comme d’ordinaire avec les failles de son système et les lacunes de ses représentants ; j’aime bien les points-virgules. Il a été simplement dévoilé ce qui était tapi derrière les apparences. Qu’est-ce qui a été dévoilé ? C’est quoi ce dévoilement au bout de deux ans d’enquête ? Et là, je sais, quand je dis deux ans d’enquête, c’est deux ans d’enquête. Le mec qui fait que ça, il ne fait pas autre chose, mais pas des strips de temps en temps. On n’a que ça, que ça. Quel dévoilement ! Peut-être que tu ne veux pas le dire.
Au préalable, si tu veux, je pense que c’est quand même un des rôles de l'écrivain. Donc on peut sous-estimer ou surestimer le rôle de l'écrivain, mais je pense qu’une de ses tâches, c’est quand même de lever le voile des illusions qui nous entourent. Tu vois, on va parler des illusions politiques, des illusions sociétales. Là, c’est les illusions sur la nature humaine, on va dire.
Il y a un chapitre que tu as eu la gentillesse de donner en exclusivité je parle de choses qu’on a publiées sur auposte.media c’est le chapitre sur une affaire parallèle d’une fratrie, Jean-Michel et Jean-Louis Jourdain, qui étudient le mot « monstre ». Alors peut-être que tu peux rappeler très brièvement ce qu’on leur avait reproché, ce qu’ils avaient fait.
C’est une histoire terrible, ces deux frangins qui, à l’issue d’une fête dans le nord de la France, un soir, ont vu quatre jeunes filles et qui les ont violées et tuées. Et l’une d’entre elles, l’autopsie a révélé qu’elle n'était pas morte quand ils l’ont ensevelie. Ils ont enseveli les corps sous le sable d’une plage alors que la jeune fille n'était pas décédée. Donc absolument abominable. C’est horrible. Mais quand tu te penches… En effet, j’ai fait ce chapitre volontairement, sans rappel, parce qu’une des jeunes filles justement habitait non seulement Outreau, mais le quartier de la Tour du Renard d’où toute l’affaire d’Outreau est partie, et en particulier même l’immeuble Lemerle où la famille principale de Badaoui habitait. Donc elle les a connus. Et cette affaire a eu quand même une incidence. Puisque un des accusés qui a été acquitté ensuite, son avocat lui avait confié que ça allait être difficile parce qu’il y avait ce précédent qui impliquait des personnes d’Outreau qui avaient été victimes. Donc il y avait un lien, il y avait un lien direct.
Le mot « monstre » est souvent apparu dans les médias. Les monstres n’existent pas, pas plus que le mal absolu. Ils sont le fruit de l’imagination de Lovecraft et des facilités de l’esprit. Tout homme, même le pire barbare, mérite la reconnaissance de sa part d’humanité. Et Jean-Michel, elle s’est manifestée après sa sortie de prison, pendant un stage de cariste dans un chantier-école à Étables. Il travaillait bien et avait les larmes aux yeux quand il parlait de son passé judiciaire, dit le maire Marcel Derville. Jean-Louis, qui avait une petite amie, avait demandé à être soigné pour ses obsessions sexuelles. Personne ne l’a entendu. Ce passage, en fait, qui est page 33, survient tout à fait au début, ça guide un peu effectivement ta façon de travailler, d’opérer. Tu n’es pas dans la surenchère, mais alors absolument pas dans un sens ou dans l’autre. Voilà, tu ne qualifierais personne de monstre ou autre chose.
Non, je ne sais vraiment pas. Ce n’est pas le but. Si tu veux, je me suis aperçu aussi, quand on revient un peu, si on fait une petite boucle avec le début de notre conversation, pour quelle raison je me suis aussi intéressé à l’affaire. C’est que très vite, je me suis aperçu que les livres qui étaient parus sur l’affaire étaient totalement binaires. C'était vraiment une opposition très franche entre les livres qui disaient que tous ces enfants disent la vérité, tous les adultes sont coupables. Et inversement, une autre qui disait que les enfants ont menti pour la plupart, hormis ceux de la famille de l’Est, on va dire, et les adultes sont tous innocents. Et ça m’avait quand même surpris que ça, aussi tragique soit-il, puisse, à partir d’un même dossier quand même, à partir d’une même affaire, aboutir à deux oppositions de deux opinions. Et je me dis, tiens, il y a un livre qui faisait exception, d’un avocat, Gilles Antonovitch, qui s’intitule « La faiblesse des hommes » et qui est le seul équilibré, nuancé. C’est l’unique qui a un mental tout. Tous les autres livres sont soit noirs ou blancs, il n’y a pas de zone. Il ne s’agit pas de parler de zones grises, mais il s’agit de parler d’une zone de nuances, tout simplement. J’ai essayé, et j’espère que j’y suis parvenu, à montrer toutes les nuances de gris qui existent, et qui forment une palette assez étendue.
Alors tu as dit : « Je ne sais pas. » Je ne suis pas une zone où je ne suis pas juge. Mais en fait, page 370, tu nous expliques ce que nous, lecteurs et lectrices, nous sommes, et vous, dans la peau d’un juré virtuel en possession des éléments essentiels du dossier qui compose une immense tapisserie au motif chaotique. Quel aurait été votre verdict à ces pages 370 ? Et en fait, tu abats tes cartes puisque, en gros, depuis le début, même pas trois ou quatre reprises. Allez, je le divulgue, tu dis ? Et vous ? Et vous, vous auriez fait quoi ? Vous pensez ? Alors on se dit : mais qui parle ? Vous, vous… à qui il parle ? Et en fait, c’est un peu ça. Tu nous mets un peu dans la peau, tu dis, de jouer juré virtuel.
Ouais, c’est cela. C’est vraiment l’ambition dissimulée, plus ou moins, du livre. Si on est attentif, on s’en aperçoit très vite au début. Mais une fois que j’ai résumé l’acte d’accusation qui retrace dès le début, on va dire, les grandes lignes de l’affaire, j’interpelle le lecteur si discrètement. Il y a un « vous » qui se glisse en disant pareil. Je reprends l’idée du puzzle en disant : je vois. Toutes les pièces sont dispersées, on ne sait pas qui est qui. Il y a quand même 17 adultes impliqués, ces enfants aussi. Ça fait énormément de monde, ça fait une trentaine de personnes. Tout le monde est un peu perdu.
C’est un peu ton truc, tu te rappelles ?
Ben oui, parce qu’il y a un moment, il faut garder quand même à l’esprit les veilles, on va dire, les veilles du lecteur. Donc, j’ai appelé mon éditeur : « Écoute », j’ai dit, « j’ai une idée, c’est que finalement je vais partir du procès, je vais suivre par contre la chronologie du procès, sauf que la chronologie d’un procès, tu passes vraiment du coq à l'âne, les différents intervenants qui viennent témoigner à la barre, etc. Tu passes, c’est pareil, c’est un puzzle. »
Si tu es là, c’est que c’est réussi.
J’espère, donc au fur et à mesure, on fait avec une réserve que je vais te donner…
Réserve juré augmenté, souligne Sorcière. Alors, pour l’instant, le tchat se tient extrêmement sage, les gens t'écoutent. Faites gaffe, ce gars, je le connais pourtant. Faites attention à ce qu’il raconte ; à l'écrit, il n’y a pas de problème. Et là, tu as de la chance, parce qu’effectivement, tu appuies sur des grandes plumes de la presse judiciaire qui avaient couvert le premier procès par les procès. Le jury, lui, doit juger sur l’oralité des débats, c’est-à-dire ce qui se dit à l’audience. Et on y viendra sans doute à la fin de la conversation.
Ce sont les commerciaux, ce n’est pas l'éditeur, ce n’est pas mon éditeur. Ce sont les commerciaux qui ont imposé cette chose, cette accroche. Voilà, j’hésite à batailler, mais c'était un combat vain.
Le livre est le fruit de deux ans d’enquête, 20 000 pages de dossier d’instruction scruté à la loupe, et Yannick commence à expliquer jusqu’ici comment. Comment il a écrit et pourquoi il a écrit ce livre. On va rentrer dans l’affaire elle-même dans quelques instants, quoi. Voilà que je poserai un peu plus tard.
Je vais tenter de la résumer en quelques mots, ce qui est quand même difficile. Et il se passe qu’au début de l’année 2000, on a eu une femme qui s’appelle Myriam Badaoui. Elle appelle en urgence les services sociaux en disant : « Mon mari est devenu fou, il casse tout dans l’appartement, tout passe par la fenêtre. J’ai peur, j’ai peur pour mes enfants. » Elle a quatre fils. « Venez vite ici, il faut faire quelque chose. C’est absolument vital. C’est vital, car la vie est en jeu. J’ai eu l’idée de quitter l’appart, il va nous tuer. » Ainsi, quasiment, c’est ça. Donc les services sociaux, là, interviennent très vite. La famille était déjà dans le collimateur depuis des années. Ça se passe dans un quartier qui s’appelle La Tour du Renard, qui est connu, hélas, défavorablement des services sociaux. Et donc, les quatre fils sont placés aussitôt en famille d’accueil. Enfin non, pardon, je corrige : trois des fils, parce que l’aîné, ça fait déjà plusieurs années qu’il est placé. Ici, ça fait deux, trois ou quatre ans qu’il est placé. Il a été de famille d’accueil en famille d’accueil par ses parents. Pas facile. Mais les trois plus jeunes sont placés tout de suite, bébés, le jour même.
Le lendemain, comme ça se pratique, on les entend, on les auditionne. Là, ce qui est frappant, c’est que le gamin, le plus grand des trois, il a 6 ans, je crois, et il a des propos très crus, très crus, très détaillés sur des pratiques sexuelles. Et donc, les enquêteurs, en général, les gendarmes et les policiers qui assistent, en fait, ne s’attendent pas du tout à ça. C’est un gamin de 6 ans, en 2000, ce n'était pas aussi répandu qu’aujourd’hui les connaissances de ce type, les images sur Internet. Donc c’est très troublant. Ils se disent : « Ce n’est pas possible, il ne peut pas inventer tout ça. » Et à partir de là, on va dire que la machine s’emballe.
Tu racontes très bien comment, petit à petit, Myriam Badaoui se met à accuser de plus en plus de monde, presque comme si elle avait compris la mécanique. Plus elle accuse, plus on la croit. Et toi, tu écris : « C’est comme si elle avait découvert le pouvoir de la parole accusatrice. »
Exactement. Et c’est ça qui est fascinant dans ce dossier. C’est qu’on voit une personne qui est, au départ, victime de violences conjugales, de misère sociale, et qui, à un moment, bascule dans un autre rôle. Elle devient accusatrice, et son discours, parce qu’il est très détaillé, parce qu’il est crédible en apparence, va emporter l’adhésion des enquêteurs et du juge.
Tu parles beaucoup de Fabrice Burgaud, le juge d’instruction. Il avait quoi ? 29 ans ? C'était un jeune magistrat, sorti de l'École de la magistrature, parachuté dans un dossier énorme, et tu écris qu’il n'était pas préparé.
Non, pas du tout. C'était son premier gros dossier, et il s’est retrouvé avec une affaire extrêmement complexe, avec 17 adultes mis en cause, des enfants, des familles entières. Et il a suivi la mécanique de l’instruction, mais de manière très rigide, sans recul, sans esprit critique. Ce n’est pas pour l’accabler, c’est aussi le système qui est en cause. Parce qu’un juge d’instruction est seul maître à bord. Il a les policiers ou les gendarmes qui travaillent pour lui, mais il n’a pas de contre-pouvoir immédiat. Et là, il est parti dans une direction, et il n’en a plus bougé.
Tu dis quelque chose de très fort : « Ce n’est pas Burgaud qui s’est trompé, c’est tout un système qui a déraillé. » Et c’est là que ça devient intéressant, parce qu’on pourrait faire porter le chapeau à un homme, mais ce que tu montres, c’est que ce sont les rouages de la justice qui ont failli.
Oui, complètement. Et ça, je voulais vraiment le montrer. Ce n’est pas une histoire d’un seul homme. Bien sûr, Burgaud a ses responsabilités, mais il y a eu des experts qui se sont trompés, des avocats qui ont manqué de vigilance, des policiers qui ont mal recoupé certaines informations. C’est un engrenage. Et quand l’engrenage est lancé, c’est très difficile de l’arrêter.
Ce qui me frappe en te lisant, c’est que tu remets vraiment les enfants au centre. Parce que souvent, on parle des accusés, des acquittés, des juges, des avocats, mais on oublie les enfants. Et toi, tu dis : « Ce sont eux les premières victimes. »
Oui, et je voulais vraiment que ce soit clair. Ces enfants, ils ont été victimes d’abord dans leur famille, dans ce climat de violence, d’abandon, de misère. Et ensuite, ils ont été victimes de la machine judiciaire. Parce qu’ils ont été entendus des dizaines de fois, parfois par des gens qui n'étaient pas formés, parfois dans des conditions qui étaient traumatisantes. Et certains de leurs propos ont été mal interprétés, ou sur interprétés.
Il y a des passages très durs dans ton livre, où tu cites des extraits d’auditions. On sent à quel point ces enfants étaient perdus, et qu’on leur faisait dire ce qu’on voulait entendre.
Oui. Et je ne voulais pas édulcorer ça. Je pense que c’est important de comprendre la violence que représente un interrogatoire pour un enfant. C’est pour ça que je me suis appuyé sur les procès-verbaux, sans rien inventer, mais en les restituant avec leur crudité.
Une des choses qui ressort beaucoup dans ton livre, et notamment vers la fin, c’est la brutalité avec laquelle les enfants ont été interrogés, parfois par des avocats qui ont aujourd’hui des postes ministériels. On est sidérés de voir les mots utilisés.
Oui, c'était violent. Et ce n’est pas une attaque personnelle, mais certains avocats utilisaient des techniques d’interrogatoire qui étaient d’une dureté extrême, comme si l’enfant devait être confondu, mis en échec. Or, on n’est pas dans une confrontation entre adultes. Ce sont des enfants fragiles, parfois traumatisés. Ils avaient 5, 6, 7 ans, et on les traitait comme s’ils étaient responsables. Il y a un passage où un avocat dit à un petit : « Mais pourquoi tu mens ? Tu sais que tu mens ? » Et l’enfant est complètement déstabilisé.
On sent que tu as été marqué par ces moments, toi aussi, en travaillant sur le dossier. Tu as parlé de moments « insoutenables ».
Oui, il y a des moments où j’ai dû poser les dossiers et sortir marcher. Parce que lire ça, c’est comme recevoir un coup. Ce n’est pas seulement de la violence judiciaire, c’est une violence symbolique, psychologique. Et je me disais : « Mais comment on a pu faire ça ? »
On ne peut pas parler d’Outreau sans parler du rôle des médias. Tu expliques très bien comment, au départ, la presse a largement relayé les accusations, sans recul, avant de basculer dans l’autre sens au moment des acquittements. Tu parles de « pyromanes » à propos des médias.
Oui, parce que c’est vraiment ce qui s’est passé. Il y a eu un emballement médiatique. Au début, tout le monde disait : « C’est un réseau pédophile, c’est horrible. » Les gros titres des journaux étaient effrayants. Et puis, quand on a compris que certains des accusés étaient innocents, il y a eu une bascule totale : tout le monde a crié à l’erreur judiciaire, comme si on avait été trompés.
C’est un des grands mérites de ton livre : tu refuses cette simplification. Tu tiens la ligne du doute, de la complexité.
Oui, parce que c’est ce qui me semble juste. Et c’est ce qui manque dans beaucoup d’affaires : la nuance.
On parle souvent des acquittés comme des symboles de l’affaire. Toi, tu es allé voir certains d’entre eux, tu as lu leurs témoignages, et tu racontes leur vie après Outreau. Ce qui est frappant, c’est que beaucoup ne se sont jamais remis.
Oui, certains ont été brisés à vie. Passer plusieurs années en détention provisoire pour des faits qu’on n’a pas commis, c’est un traumatisme énorme. Il y a des gens qui ont perdu leur famille, leur travail, leur santé mentale. J’ai rencontré des personnes qui vivent encore dans une sorte de sidération, 20 ans après.
On a beaucoup parlé de la commission d’enquête parlementaire après Outreau, qui a voulu réformer la justice. Mais toi, tu dis que finalement, peu de choses ont changé.
Oui, il y a eu des rapports, des recommandations, mais le système reste le même. La détention provisoire est encore utilisée de manière abusive. Les juges d’instruction sont toujours seuls. Et la parole des enfants, on ne sait toujours pas comment la recueillir correctement. C’est ça qui me désole. Parce que si on ne tire pas les leçons de cette affaire, à quoi ça sert ?
Il y a cette phrase que tu cites d’un avocat : « Outreau, c’est la faillite de tout un système, mais aussi le miroir de notre société. » Je trouve qu’elle résume bien ce que tu racontes dans ton livre. Parce que ce n’est pas seulement une affaire judiciaire, c’est aussi un révélateur de la manière dont on traite la pauvreté, la violence, la parole des enfants.
Oui, exactement. Et je pense que c’est pour ça que cette affaire continue de hanter les esprits, même vingt ans après. Parce qu’elle parle de nous, de nos failles collectives. On préfère souvent se dire : « C’était un accident, ça ne se reproduira plus. » Mais si on ne change pas profondément nos pratiques, ça peut arriver encore. Et ça arrive, d’ailleurs, dans d’autres dossiers. Pas forcément avec la même ampleur, mais on voit des schémas similaires.
Tu dis aussi que le système judiciaire français a cette particularité d’être très vertical. Un juge d’instruction a un pouvoir énorme, sans contre-pouvoir réel, et que ça peut mener à des dérives. Tu expliques bien comment, dans Outreau, tout le monde a suivi le mouvement, comme si personne n’osait dire stop.
Oui, c’est un peu comme une machine lancée à pleine vitesse. Quand tu as une enquête qui part dans une direction, les policiers, les experts, les avocats commis d’office, tout le monde suit. Il y a très peu de moments où quelqu’un ose dire : « Attendez, est-ce qu’on ne fait pas fausse route ? » Dans Outreau, les avocats de la défense ont fini par le dire, mais très tard, et avec beaucoup de difficultés. C’est ce qui rend cette affaire aussi tragique.
Et les médias, là-dedans ? Tu dis qu’ils ont joué un rôle d’amplificateur, mais aussi qu’ils ont été aveugles.
Oui, mais je ne leur jette pas totalement la pierre. Les journalistes judiciaires travaillent souvent avec des informations partielles, des fuites, des bribes de dossiers. Et puis, l’histoire d’Outreau, c’était une histoire « parfaite » pour les médias : des enfants victimes, des adultes accusés, un réseau pédophile… Ça fait vendre. On ne prend pas toujours le temps de vérifier, d’analyser. Et quand la vérité apparaît, il est déjà trop tard.
On a souvent dit qu’Outreau avait fait basculer la perception des affaires de pédophilie. Avant, on croyait trop facilement la parole des enfants ; après, on a commencé à la suspecter systématiquement. Tu partages ce constat ?
Oui, et je trouve ça dramatique. Parce que les enfants sont des victimes, et ils sont rarement crus. Outreau a laissé l’impression que les enfants mentent. Or, ce n’est pas vrai. Dans Outreau, certains enfants ont dit la vérité, d’autres ont répété ce qu’on leur faisait dire, d’autres ont été manipulés. C’est complexe. Mais de là à dire : « Les enfants mentent », non. Il faut inventer des méthodes d’écoute plus respectueuses, plus fiables.
Il y a des passages dans ton livre où tu décris ces auditions d’enfants, parfois filmées. On a presque l’impression d’être derrière la vitre. Tu expliques comment les enquêteurs posent les questions, comment un mot en entraîne un autre.
Oui, parce que c’est ça qui m’a frappé. On voit dans le dossier d’instruction des heures et des heures d’interrogatoires. Parfois, l’enfant répète des phrases toutes faites. Parfois, il hésite, il se contredit, il revient en arrière. Et au lieu de prendre ça comme un signe de confusion normale, on le prend comme une preuve qu’il « invente ». Mais ce sont des enfants ! Leur parole est fragile, malléable. C’est pour ça que je voulais restituer ces moments, pour qu’on comprenne à quel point c’est complexe.
On a le sentiment que, pour toi, le plus grand scandale, ce n’est pas seulement les acquittés ou les erreurs judiciaires, mais la manière dont on a traité ces enfants.
Oui, clairement. Ces enfants ont été abandonnés deux fois : par leurs familles, qui étaient souvent défaillantes, et par la justice, qui les a utilisés comme des pièces dans une machine judiciaire. Certains de ces enfants, aujourd’hui, sont adultes, et ils portent des cicatrices immenses. J’en ai rencontré certains, j’ai parlé avec des éducateurs, des psychologues. Ce sont des vies cabossées.
Quand on lit ton livre, on a le sentiment que tout est parti des premiers mots des enfants. Tu racontes comment, au début, ils disent des choses très précises, qui paraissent incroyables. Et au lieu de se dire « peut-être qu’ils se trompent », on se dit « ça doit être vrai ». Tu peux nous en parler ?
Oui. Le dossier montre que tout commence avec Jonathan Delay, le fils de Myriam Badaoui et Thierry Delay. Il parle de pratiques sexuelles très crues, avec des adultes. Quand les policiers l’entendent, ils sont sidérés. Ils se disent : « Il ne peut pas inventer ça à son âge. » Et comme Myriam Badaoui confirme ce qu’il dit, l’enquête part dans cette direction. Mais très vite, les choses se compliquent. Les enfants donnent de nouveaux noms, parlent d’autres adultes, de voisins, de connaissances. Et au lieu de se dire « il faut vérifier, recouper », le juge Burgaud enregistre ces accusations comme des vérités.
Il y a un moment que tu décris très bien : Myriam Badaoui comprend que plus elle accuse, plus on la croit. Elle entre dans une sorte de spirale.
Exactement. Myriam Badaoui est un personnage complexe. Au début, elle se présente comme une victime. Elle parle des violences de son mari, de sa misère, de ses enfants maltraités. Et on la croit. Puis, au fil du temps, elle se met à désigner des gens autour d’elle. Et plus elle parle, plus elle est écoutée. C’est comme si elle avait découvert le pouvoir de la parole. Elle devient l’élément central de l’enquête. Ce qui est fou, c’est qu’à la fin, elle accuse presque tout le monde autour d’elle.
Tu dis dans ton livre qu’elle est à la fois victime et bourreau. C’est une idée forte.
Oui, et c’est difficile à accepter. Parce qu’on voudrait la ranger dans une case : coupable ou innocente. Mais elle est les deux. Elle a été victime de violences, de pauvreté, de négligence. Mais elle a aussi accusé à tort des gens qui n’avaient rien fait. Et ça, il faut l’assumer.
On a l’impression, en te lisant, que l’instruction a été menée comme une sorte de chasse aux sorcières. Les policiers cherchaient des coupables, pas la vérité.
C’est un peu ça. Le juge Burgaud était convaincu qu’il y avait un réseau pédophile. Il voyait des preuves partout. Les policiers aussi. Il y avait une sorte d’obsession. On ne cherchait plus à douter, à vérifier. On voulait confirmer une théorie. Et ça, c’est très dangereux. Parce qu’on finit par voir ce qu’on veut voir.
Tu racontes un épisode où un enfant parle d’un voisin, mais ne sait pas dire son nom. Et on lui montre des photos, comme pour lui souffler les réponses.
Oui, il y a plusieurs cas comme ça. On montre des photos d’adultes aux enfants, en leur disant « est-ce que tu reconnais quelqu’un ? » Et évidemment, l’enfant finit par dire oui. Mais c’est biaisé. Parce qu’un enfant veut faire plaisir à l’adulte qui lui pose des questions. Il veut donner la bonne réponse. Et parfois, il invente ou il confond. Ça ne veut pas dire qu’il ment volontairement. Mais on ne peut pas prendre ça comme une preuve.
C’est tout le problème de la parole de l’enfant. On dit qu’il ne faut jamais la mettre en doute, mais il faut aussi savoir qu’elle peut être influencée.
Exactement. Je ne dis pas qu’il faut douter systématiquement des enfants. Mais il faut être prudent, rigoureux, respecter des protocoles. Et en 2000, ce n’était pas le cas. On n’avait pas les outils, ni la formation. Les policiers, les juges, même les psychologues, ne savaient pas comment faire. On posait des questions suggestives, on répétait les auditions, et on finissait par obtenir ce qu’on voulait entendre.
Il y a ce passage terrible où tu racontes qu’un des enfants, à force d’être interrogé, finit par dire : « Oui, j’ai tout inventé. » Et tout le monde pense qu’il ment encore.
Oui, c’est le paradoxe. Quand un enfant dit « j’ai été abusé », on le croit. Quand il dit « j’ai inventé », on ne le croit pas. Comme si une fois qu’il avait parlé, on ne pouvait plus revenir en arrière. C’est absurde, mais c’est ce qui s’est passé.
Dans ton livre, tu compares ça à un engrenage. Une fois que la machine est lancée, plus rien ne l’arrête.
Oui, et c’est ce qui fait peur. Parce que ce n’est pas une histoire de méchanceté ou de complot. C’est juste une mécanique judiciaire qui s’emballe. Et ça peut arriver encore.
C’est là qu’on voit la force de ton travail. Tu n’accuses pas les enfants, tu n’accuses pas les victimes, tu n’accuses même pas seulement les juges. Tu montres un système.
Oui, c’est ce que je voulais. Montrer la complexité. Et dire que ce n’est pas noir ou blanc. Il y a des zones d’ombre, des erreurs, des manipulations, mais aussi des vérités. Il faut tout regarder en face.
Parlons un peu de ce juge Burgaud. Dans ton livre, tu ne le charges pas inutilement, mais tu expliques bien ses responsabilités. C’était un jeune magistrat, avec peu d’expérience, qui s’est retrouvé seul face à un dossier monstrueux. Est-ce que tu penses qu’il est la principale cause de la catastrophe judiciaire ?
Non, je ne dirais pas ça. Ce serait trop simple de tout mettre sur ses épaules. Il a évidemment commis des erreurs, parfois graves. Mais il n’est pas le seul. Il est le produit d’un système. C’était son premier gros dossier, il avait 29 ans, il venait de sortir de l’École de la magistrature. Et on lui confie une affaire tentaculaire, avec 17 adultes mis en examen, des dizaines d’enfants, des milliers de pièces de procédure. C’était impossible à gérer seul. Et pourtant, le système judiciaire français repose sur cette figure du juge d’instruction tout-puissant.
Tu écris : « Ce n’est pas Burgaud qui a failli, c’est le système. » Et c’est assez fort comme formulation.
Oui, parce que c’est ce que je pense vraiment. Bien sûr, il a des responsabilités, comme tous ceux qui ont travaillé sur ce dossier. Mais le problème, c’est l’absence de contre-pouvoir. En France, un juge d’instruction a presque les pleins pouvoirs sur une enquête. Il décide qui est mis en examen, qui est placé en détention provisoire. Et si lui se trompe, tout le monde suit. C’est ce qui s’est passé à Outreau. Les policiers, les experts, les avocats commis d’office, tous ont suivi la ligne fixée par Burgaud.
On a souvent dit qu’il avait été trop influencé par Myriam Badaoui. Qu’en penses-tu ?
C’est vrai. Myriam Badaoui a eu une influence énorme. Parce qu’elle parlait beaucoup, elle donnait des détails, des noms. Et lui, il l’a crue. Il a considéré qu’elle était une victime et que ce qu’elle disait était la vérité. C’est là qu’il a manqué de recul. Il aurait dû vérifier, recouper, chercher des preuves. Mais il ne l’a pas fait suffisamment. Et plus il avançait, plus il se sentait obligé de confirmer ce qu’il avait commencé à croire.
Dans ton livre, tu racontes cette scène où il interroge un des accusés en lui disant : « Si vous êtes innocent, pourquoi les enfants vous accusent ? » C’est presque kafkaïen.
Oui, c’est une logique inversée. Au lieu de chercher des preuves de culpabilité, on part du principe que l’accusation est vraie, et on demande à l’accusé de prouver son innocence. C’est tout le contraire de la présomption d’innocence. Mais c’est un travers fréquent, pas seulement à Outreau.
Et la détention provisoire, parlons-en. Tu écris des pages terribles sur ces gens qui ont passé deux, trois ans en prison avant d’être acquittés.
Oui, c’est inacceptable. La détention provisoire est censée être une mesure exceptionnelle, mais elle est utilisée comme une quasi-condamnation. À Outreau, certains ont passé 3 ans en prison pour rien. Ils en sont sortis brisés, sans travail, sans famille. Comment on répare ça ? On ne peut pas. Même les indemnisations financières ne suffisent pas.
Et le plus fou, c’est que certains avocats de la défense, au début, n’y croyaient pas eux-mêmes. Ils pensaient que leurs clients étaient coupables.
Oui, parce que l’ambiance était à la certitude. Quand tu as des dizaines de procès-verbaux, des enfants qui parlent, des experts qui disent « c’est crédible », même les avocats doutent. C’est seulement en travaillant sur le dossier qu’ils se sont rendu compte qu’il y avait des incohérences énormes. Mais ça a pris du temps. Et pendant ce temps, leurs clients étaient en prison.
Ton livre raconte aussi très bien le basculement au procès d’appel, quand Dupont-Moretti entre dans l’affaire. Il a tout renversé.
Oui, Dupont-Moretti a été un élément clé. Il a réussi à démonter l’accusation, à montrer les failles, les contradictions. Il a mis les enfants face à leurs contradictions, parfois avec une brutalité que je n’approuve pas toujours, mais qui a été efficace. C’est lui qui a obtenu les acquittements en appel pour beaucoup d’accusés.
Et toi, qu’est-ce que tu penses de cette figure de Dupont-Moretti ? On le présente comme un héros de la défense.
C’est un grand avocat, c’est certain. Il a une force de conviction incroyable. Mais je ne veux pas en faire un héros. Parce qu’il a utilisé des méthodes parfois très dures avec les enfants, comme je le dis dans le livre. Et je pense que ce n’était pas toujours juste. Mais il a fait son travail, et il l’a bien fait.
Dans ton livre, tu écris : « Outreau n’est pas une erreur judiciaire. Aucun innocent n’a été condamné. » Ça peut surprendre, parce qu’on a tous l’impression que c’est l’exemple même de l’erreur judiciaire.
Oui, mais techniquement, une erreur judiciaire, c’est quand on condamne quelqu’un qui est innocent. Là, personne n’a été condamné à tort. Les innocents ont été acquittés. Le problème, c’est la détention provisoire, le temps passé en prison avant le procès. C’est ça, le scandale. Mais juridiquement, ce n’est pas une erreur judiciaire.
C’est une nuance importante. Et c’est typiquement ce que ton livre fait : il nuance.
Oui, c’est ce que j’ai voulu. Parce qu’on parle trop souvent d’Outreau comme d’une histoire simple : « tout était faux » ou « tout était vrai ». Non, c’est un mélange de vrai et de faux, de mensonges et de vérités, d’erreurs et de réalités. Et il faut tout regarder.
On a beaucoup parlé des acquittés, parfois plus que des victimes. Tu dis dans ton livre que tu as rencontré plusieurs d’entre eux, ou leurs proches, et que ce sont des gens brisés. Comment as-tu abordé cette partie de l’enquête ?
Ça a été très difficile. Certains ne veulent plus parler de cette histoire. Ils ont essayé de tourner la page, de reconstruire leur vie, mais c’est impossible. On ne se remet pas de trois ans de prison, d’être traité de monstre, de violeur d’enfants, alors qu’on n’a rien fait. J’ai lu beaucoup de témoignages, j’ai rencontré des familles. Ce sont des gens qui ont tout perdu : leur travail, leur réputation, parfois leur santé mentale.
Il y a ce passage où tu racontes le suicide de l’un des accusés pendant l’instruction. C’est glaçant.
Oui, Alain Marécaux, l’huissier, a tenté de se suicider en prison. Et il y a eu d’autres drames. Ce n’est pas une fiction, c’est la réalité de la détention provisoire. Les conditions de vie sont terribles, et quand tu es là en étant innocent, tu deviens fou. Certains ont craqué. Alain Marécaux a d’ailleurs écrit un livre bouleversant, « Chronique de ma détention », qui montre l’enfer qu’il a vécu.
Et au procès, on a vu des gens complètement détruits, incapables de se défendre.
Oui, parce qu’ils étaient déjà écrasés par trois ans d’instruction, de détention, d’humiliation. Quand tu arrives au procès après tout ça, tu n’as plus la force de te battre. C’est là qu’un avocat comme Dupont-Moretti a été crucial. Il a pris la parole pour eux, il a renversé le rapport de force. Mais tous n’ont pas eu cette chance.
Il y a quelque chose de terrible dans ce que tu écris : « Les acquittés ont été innocentés trop tard. »
Oui, parce qu’une fois que tu as été accusé de pédophilie, même si tu es acquitté, les gens te regardent toujours comme un coupable. L’ombre du doute reste. C’est ça, la violence d’Outreau. Elle ne s’est pas arrêtée avec le verdict.
On se souvient tous de l’image de Chirac, en 2005, présentant les excuses de la République aux acquittés. Mais est-ce que ça a changé quelque chose pour eux ?
Pas vraiment. C’était un geste symbolique, important, mais ça ne répare pas des années de souffrance. Certains ont touché des indemnisations, mais l’argent ne remplace pas la dignité perdue. Et puis, il y a des blessures invisibles : la honte, la perte de confiance, la peur des autres. Ça, on ne le répare pas.
Tu as aussi rencontré des familles d’acquittés qui ont explosé à cause de cette affaire.
Oui, des couples se sont séparés, des enfants ont été placés, des liens familiaux ont été brisés. Parce que quand quelqu’un est accusé d’abus sexuel sur mineur, même les proches doutent. Parfois, c’est la famille elle-même qui a témoigné contre lui, parce qu’elle croyait protéger les enfants. C’est un cercle infernal.
Ce qui est frappant dans ton livre, c’est que tu ne mets pas les acquittés sur un piédestal. Tu dis qu’ils ne sont pas tous des saints, qu’ils ont parfois eu des comportements discutables, mais qu’ils n’étaient pas coupables des crimes qu’on leur reprochait.
Oui, parce qu’il faut être honnête. Ce sont des gens ordinaires, avec leurs défauts, leurs failles. Certains avaient des vies compliquées, des addictions, des problèmes familiaux. Mais ça ne fait pas d’eux des criminels. La justice les a jugés sur des accusations monstrueuses, et c’est ça qui est injuste.
Il y a aussi le rôle des experts, dont tu parles beaucoup. Tu dis qu’ils ont parfois renforcé l’accusation au lieu de la questionner.
Oui, les experts psychologues ou psychiatres ont été très influents. Certains ont affirmé que la parole des enfants était fiable à 100 %, d’autres ont fait des interprétations douteuses. Et le juge les a crus, parce que ce sont des experts. Mais l’expertise, ce n’est pas une science exacte. Elle peut se tromper.
Est-ce que tu as senti, en travaillant sur ce livre, que la justice avait appris quelque chose d’Outreau ?
Honnêtement, pas assez. Il y a eu la commission d’enquête parlementaire, qui a fait un travail intéressant, qui a pointé des dysfonctionnements graves. Mais dans la pratique, peu de choses ont changé. On continue de placer des gens en détention provisoire trop facilement. On continue de mal écouter les enfants. On continue de croire aveuglément aux experts. C’est ça qui est inquiétant.
Et toi, après deux ans passés dans ce dossier, qu’est-ce que ça t’a fait, humainement ?
Ça m’a marqué, profondément. J’ai parfois eu du mal à dormir en lisant certaines pièces du dossier. Il y a des passages insoutenables, notamment quand on lit les témoignages des enfants, ou les expertises médicales. Et en même temps, je me suis dit que c’était nécessaire de faire ce travail, de raconter cette histoire dans toute sa complexité. Parce que sinon, on retient seulement les clichés, les grandes phrases et on ne comprend rien.
Quand on referme ton livre, on a le sentiment d’avoir plongé dans un abîme. Ce n’est pas seulement un récit judiciaire, c’est une réflexion sur la nature humaine, sur la violence sociale, sur la manière dont la justice fonctionne. Tu termines en disant qu’Outreau, c’est une « apocalypse », au sens de dévoilement. Qu’est-ce que tu voulais dire par là ?
Oui, c’est vraiment le mot qui s’est imposé. Parce que Outreau a dévoilé beaucoup de choses que l’on ne voulait pas voir. D’abord, la misère sociale, les familles qui vivent dans des conditions indignes, avec des violences, des abus, une absence totale de soutien. Ensuite, ça a dévoilé la manière dont notre justice peut s’emballer, devenir une machine à broyer. Et enfin, ça a dévoilé la manière dont la société réagit face à la pédophilie : avec peur, avec hystérie, avec une volonté de trouver des coupables, coûte que coûte.
Oui, je pense que le mal absolu n’existe pas. Il y a des gens qui font des choses horribles, mais souvent parce qu’ils ont été eux-mêmes abîmés, maltraités, marginalisés. Ça n’excuse rien, bien sûr, mais ça explique. Et je pense que c’est le rôle d’un écrivain ou d’un enquêteur de regarder ça en face, sans se voiler la face, sans simplifier.
Il y a une phrase de Nietzsche que tu cites : « Il faut regarder les êtres et les choses avec un œil de haine et un œil d’amour. » C’est un peu ta méthode ?
Oui, dans le sens où il faut à la fois garder une lucidité, une exigence, mais aussi une forme de compassion. Si on ne voit que le mal, on se trompe. Si on ne voit que le bien, on se trompe aussi. Il faut accepter la complexité.
Tu parles beaucoup de compassion dans ton livre, mais aussi de colère. Est-ce que tu es en colère contre la justice, contre les médias, contre la société ?
Je ne suis pas en colère contre des individus, mais contre un système. Parce qu’il y a eu des défaillances énormes, et qu’on ne les a pas vraiment corrigées. Je pense qu’il faudrait repenser le rôle du juge d’instruction, encadrer davantage la détention provisoire, former les enquêteurs à l’écoute des enfants. Et surtout, arrêter de croire que la justice est infaillible.
On a l’impression qu’Outreau est devenu un symbole, un mot presque mythique. Tu écris : « Dire “Outreau”, c’est dire l’horreur, le scandale, mais sans toujours savoir de quoi on parle. »
Oui, beaucoup de gens parlent d’Outreau sans connaître les détails. On dit : « Ah oui, c’est l’affaire où des innocents ont été accusés. » C’est vrai, mais ce n’est pas tout. Il y a aussi des enfants qui ont été abusés, des coupables qui ont été condamnés. C’est un mélange, et c’est ce mélange qui est difficile à appréhender.
Tu penses que ton livre peut aider à mieux comprendre, à sortir des clichés ?
J’espère. J’ai essayé de donner toutes les pièces du puzzle, pour que chacun puisse se faire son opinion. Je ne dis pas au lecteur quoi penser. Je lui dis : « Voilà ce qui s’est passé, voilà les documents, les témoignages, les contradictions. Faites votre chemin. »
Il y a une scène qui m’a particulièrement marqué, que tu racontes presque à la fin. C’est ce moment où tu relis les auditions des enfants et que tu te dis : « On a oublié de les écouter vraiment. »
Oui, c’est un des grands drames de cette affaire. On a beaucoup entendu les enfants, mais on ne les a pas écoutés. On leur a posé des questions, on leur a fait répéter des phrases, on les a enfermés dans des récits. Mais on n’a pas cherché à comprendre ce qu’ils vivaient, ce qu’ils ressentaient. Et ça, je trouve que c’est une violence terrible.
Que voudrais-tu qu’on retienne d’Outreau, vingt ans après ?
Que la justice doit toujours douter. Qu’elle doit se méfier des certitudes. Qu’elle doit protéger les plus vulnérables, surtout les enfants. Et qu’elle doit reconnaître ses erreurs, pour ne pas les reproduire. Je voudrais aussi qu’on retienne que derrière les gros titres, les affaires médiatiques, il y a des vies humaines, des souffrances réelles.
Et toi, maintenant que ce livre est terminé, est-ce que tu te sens apaisé ?
Pas vraiment. Ce livre m’a habité pendant deux ans. Je crois que je n’en sortirai jamais complètement. Parce que j’ai lu des choses que je n’oublierai jamais. Mais je suis content d’avoir fait ce travail, parce que je pense qu’il était nécessaire.
Merci d’avoir écrit ce livre. C’est un travail énorme, et je pense qu’il va marquer les esprits.
Merci à toi pour cet échange. J’espère que les lecteurs comprendront que ce n’est pas seulement un livre sur Outreau, mais aussi sur nous, sur notre société, sur la manière dont on juge et dont on regarde la vérité.
Oui, et sur notre rapport à la justice. Parce qu’au fond, ce que tu dis, c’est qu’on a tous un rôle à jouer. Si on se contente de regarder les procès comme des spectacles, on se trompe. Il faut comprendre, s’informer, réfléchir.
Exactement. La justice, ce n’est pas un spectacle. C’est quelque chose de très sérieux, qui touche à la vie des gens. Et je crois qu’on l’oublie parfois.
On a parlé du juge, des avocats, des enfants, des médias, mais on n’a pas encore évoqué la responsabilité des institutions. Parce que derrière Outreau, il y a quand même tout un système : les services sociaux, la police, le parquet, les experts. Est-ce que tu as le sentiment que tout le monde a sa part de responsabilité ?
Oui, c’est évident. C’est ce que je disais, ce n’est pas seulement l’histoire d’un homme, d’un juge qui aurait « dérapé ». C’est une chaîne entière qui a failli. Les services sociaux, par exemple, connaissaient la famille Badaoui depuis longtemps. Ils savaient qu’il y avait de la violence, de la négligence, mais ils n’ont rien fait de réellement efficace. Quand l’affaire a éclaté, ils ont été dépassés.
Et le parquet ?
Le parquet aussi a une responsabilité. C’est lui qui valide ou non les décisions du juge d’instruction, qui demande ou non des mises en détention provisoire. Là, il a suivi la logique de Burgaud sans rien dire.
Ce qui est sidérant, c’est qu’on dirait qu’il n’y a pas eu de contre-pouvoirs.
Oui, c’est exactement ça. La justice française, dans son fonctionnement traditionnel, repose sur cette figure centrale du juge d’instruction. Et quand ce juge part dans une direction, il n’y a personne pour lui dire d’arrêter. C’est pour ça qu’après Outreau, certains ont proposé de supprimer le juge d’instruction pour passer à un système plus collégial. Mais ça n’a jamais été fait.
Dans ton livre, tu parles aussi des procès, et de la différence entre le premier procès, à Saint-Omer, et le procès en appel à Paris. On a l’impression que ce sont deux mondes.
Oui, le premier procès était très particulier. Le climat était tendu, les accusés étaient épuisés par trois ans de détention, il y avait une sorte de présomption de culpabilité. Et la défense n’était pas encore organisée. En appel, c’était totalement différent. Dupont-Moretti et d’autres avocats sont arrivés avec une stratégie claire : démonter pièce par pièce l’accusation, montrer les incohérences, les contradictions. Et ça a marché.
On se souvient tous de cette phrase de Dupont-Moretti : « Outreau, c’est la honte de la justice. »
Oui, c’était une phrase choc. Et elle a marqué les esprits. Mais je crois qu’il faut aller plus loin que ça. Ce n’est pas seulement la honte de la justice, c’est la honte de toute une société qui n’a pas su protéger les enfants, qui n’a pas su empêcher que des innocents soient enfermés pendant des années.
Dans ton livre, tu parles aussi des réformes qui ont été promises après Outreau. Tu dis qu’il y a eu beaucoup de paroles, mais peu d’actes.
Oui, c’est le problème en France. Après chaque scandale, on fait des rapports, des commissions, on dit « plus jamais ça ». Et puis, quelques années plus tard, tout recommence. Outreau devait être un électrochoc. Il y a eu des propositions intéressantes : mieux encadrer les auditions d’enfants, former les juges, limiter la détention provisoire. Mais dans les faits, qu’est-ce qui a changé ? Pas grand-chose.
Est-ce que tu as le sentiment que si une affaire comme Outreau se produisait aujourd’hui, ça se passerait différemment ?
Pas sûr. On a un peu progressé sur certains points, notamment grâce aux enregistrements vidéo des auditions d’enfants, qui permettent de mieux vérifier ce qui a été dit. Mais le risque d’emballement est toujours là. Les médias sociaux, aujourd’hui, peuvent amplifier une affaire encore plus vite qu’en 2000. Et la justice, elle, n’a pas fondamentalement changé.
C’est inquiétant, ce que tu dis.
Oui, mais il faut être lucide. La justice est humaine, donc faillible. Ce qu’il faut, c’est mettre des garde-fous. À Outreau, il n’y en avait pas.
À t’écouter, on se dit qu’Outreau est un cas d’école. Est-ce que tu penses que les étudiants en droit, les magistrats, les policiers devraient étudier cette affaire pour comprendre ce qu’il ne faut pas faire ?
Absolument. C’est une affaire qui devrait être enseignée, disséquée, dans toutes les écoles de magistrature et de police. Parce que c’est un condensé de tout ce qui peut mal tourner : la précipitation, les certitudes, l’absence de doute, la mauvaise communication entre les acteurs de la justice. C’est aussi un exemple de ce qui arrive quand on ne met pas en place des contre-pouvoirs efficaces.
Dans ton livre, tu parles beaucoup de la notion de doute. Tu dis : « Le doute est le cœur de la justice. » C’est une phrase que je trouve très forte.
Oui, parce que la justice doit douter pour être juste. Quand on est trop sûr de soi, quand on ne laisse plus de place au doute, on commet des erreurs. À Outreau, on n’a pas douté assez tôt. Les juges, les policiers, les experts, tout le monde était convaincu qu’il y avait un réseau pédophile. Et même quand des éléments contredisaient cette version, on les a minimisés.
Il y a ce passage où tu racontes que certains enfants se contredisaient, changeaient leurs versions, et que ça aurait dû alerter. Mais au lieu de ça, on a pensé que c’était normal, que « les enfants se trompent parfois, mais disent quand même la vérité ».
Oui, c’est un raisonnement circulaire. On part du principe que l’enfant dit la vérité, donc s’il se contredit, c’est qu’il est perturbé, pas qu’il ment. Mais en réalité, c’est beaucoup plus complexe. Un enfant peut répéter ce qu’il a entendu, il peut vouloir faire plaisir, il peut être influencé. Et ça, on ne l’a pas pris en compte.
Tu dis aussi que la justice est parfois déconnectée de la réalité sociale. Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
Outreau, c’est aussi l’histoire d’un quartier, d’une ville pauvre, de familles qui vivent dans une misère totale. Ces gens-là n’avaient ni les moyens ni les connaissances pour se défendre. Certains ne savaient même pas comment fonctionne la justice. Ils se sont retrouvés face à des juges, des avocats, des experts, et ils étaient complètement perdus. C’est une justice de classe, en quelque sorte. Si ces mêmes accusations avaient concerné des familles de la bourgeoisie, je pense que l’affaire aurait été différente.
C’est un point très important. La misère, l’isolement, le manque de ressources, tout ça a joué.
Oui, et je voulais que ce soit clair dans le livre. Parce que Outreau, ce n’est pas seulement une histoire judiciaire, c’est aussi une histoire sociale. Quand tu vois la Tour du Renard, les conditions de vie, tu comprends qu’on est dans un monde où la violence est banale, où les services sociaux interviennent souvent, mais sans moyens. Ça crée un terreau pour les drames.
Dans ton livre, tu dis que tu as passé beaucoup de temps à lire les rapports sociaux, les expertises, les dossiers des familles. Ça t’a marqué ?
Oui, profondément. Parce que ce que tu lis là, c’est la misère humaine dans toute sa crudité. Des enfants qui vivent dans des appartements insalubres, qui ne mangent pas à leur faim, qui sont témoins de violences. Et tu te dis : « Comment on en est arrivé là ? » Je crois que c’est aussi ça qui m’a poussé à écrire ce livre : montrer que derrière Outreau, il y a des vies cassées bien avant l’affaire.
On parle souvent de l’erreur judiciaire comme si c’était un accident isolé. Mais tu dis que c’est aussi un problème systémique, lié à la manière dont on traite la pauvreté, la parole des enfants, les familles en difficulté.
Oui, parce qu’Outreau n’est pas tombé du ciel. C’est le produit d’un système judiciaire qui n’a pas les moyens, d’un système social qui laisse des familles à l’abandon, et d’un système médiatique qui adore les histoires chocs. Tout ça a créé une tempête parfaite.
On a parlé de l’impact sur les acquittés, mais qu’en est-il des enfants ? Certains sont adultes aujourd’hui. Tu as des nouvelles d’eux ?
Oui, certains. Ce sont des parcours très différents. Certains ont réussi à se reconstruire, avec l’aide de psychologues, de familles d’accueil bienveillantes. D’autres ont sombré, dans la drogue, dans la dépression. Ce sont des vies marquées à jamais. Et je crois que la société ne leur a pas donné les moyens de se relever.
Il y a un moment dans ton livre où tu dis : « On a utilisé les enfants comme des preuves vivantes, sans les protéger. » C’est une phrase très forte.
Oui, parce que c’est ce qui s’est passé. On a voulu en faire des témoins parfaits, on les a auditionnés, filmés, répétés, mais on ne les a pas protégés. On les a exposés à une violence judiciaire incroyable. Et ça, c’est impardonnable.
Tu penses que cette affaire a changé ton regard sur la justice ?
Oui, complètement. Avant, je voyais la justice comme une institution solide, fiable. Aujourd’hui, je vois ses failles, sa fragilité. Je vois qu’elle est humaine, donc faillible. Et je pense que c’est bien de le savoir, pour ne pas se faire d’illusions.
Est-ce que tu as encore des choses à dire sur Outreau, ou ce livre est-il pour toi la conclusion ?
Je crois que j’ai tout dit dans ce livre. Mais c’est une affaire qui ne me quittera jamais. Parce que c’est une histoire qui touche à tout ce qui m’intéresse : la justice, la vérité, la nature humaine. Je ne suis pas sûr qu’on en ait fini avec Outreau, collectivement.
On sent bien, en te lisant, que tu ne veux pas seulement raconter une histoire, mais aussi nous faire réfléchir. Quelles sont, selon toi, les grandes leçons d’Outreau ?
La première, c’est qu’il faut toujours douter. La justice doit s’appuyer sur des preuves solides, pas sur des impressions, pas sur des récits non vérifiés. À Outreau, on a trop cru sur parole certains témoins, sans vérifier leurs dires.
La troisième, c’est qu’il faut revoir le fonctionnement de la détention provisoire. On ne peut enfermer des gens pendant trois ans avant un procès, comme ça. C’est inhumain, et c’est un déni de justice.
Tu dis dans ton livre que l’opinion publique a été prise dans un tourbillon. D’abord, tout le monde croyait les accusations. Puis, quand les acquittements sont arrivés, tout le monde a crié au scandale judiciaire, comme si les enfants avaient forcément menti.
Oui, c’est un balancier. D’un extrême à l’autre. Et c’est très dangereux. Parce que ça discrédite à la fois la parole des victimes et la justice. On est passés d’un excès de confiance à un excès de méfiance. Et aujourd’hui encore, on ressent cette méfiance dans d’autres affaires.
Est-ce que tu penses qu’Outreau a changé la manière dont on juge les affaires de pédophilie ?
Oui et non. Oui, parce qu’il y a eu une prise de conscience. Les juges, les avocats, les médias sont plus prudents. Non, parce que la peur de « se tromper » reste très forte. Il y a encore des dossiers où on hésite à croire les enfants, par peur d’un « nouveau Outreau ». C’est injuste pour les vraies victimes.
Tu racontes aussi comment tu t’es plongé dans 20 000 pages de dossier d’instruction. Comment as-tu travaillé concrètement ?
C’était un travail titanesque. J’ai passé des mois à lire, à prendre des notes, à classer les documents. Je voulais comprendre la chronologie, les contradictions, les moments-clés. J’ai aussi comparé avec les minutes des procès, avec les articles de presse, avec les livres déjà parus. Mon but n’était pas de refaire l’histoire, mais de la regarder sous un autre angle, avec le maximum de sources.
C’est impressionnant. Et je me demande : qu’est-ce qui t’a le plus marqué, en lisant ces dossiers ?
Deux choses. D’abord, la parole des enfants, brute, souvent incohérente, mais tellement chargée d’émotions. Ensuite, les failles du système judiciaire. Tu vois des erreurs, des oublis, des biais, qui s’accumulent jusqu’à faire dérailler l’enquête. C’est comme un puzzle où certaines pièces ne s’emboîtent pas, mais on veut quand même forcer l’image.
Est-ce que tu as trouvé des éléments nouveaux dans ces dossiers, des choses que personne n’avait encore vues ?
Oui, quelques détails, des incohérences que je n’avais jamais lues ailleurs. J’ai aussi trouvé des pièces qui montrent que certains enfants avaient donné des versions complètement différentes, mais que ces contradictions avaient été écartées. Ce n’est pas forcément une révélation fracassante, mais ça montre à quel point le dossier était fragile.
C’est ce qui fait la force de ton livre : tu ne fais pas de sensationnalisme, tu montres les faits, simplement, et tu laisses le lecteur se faire une opinion.
C’est ce que je voulais. Je ne suis pas là pour donner des leçons, juste pour raconter. Et pour que les gens comprennent qu’Outreau, ce n’est pas une histoire simple de coupables et d’innocents, mais un drame humain, avec des zones d’ombre.
On sent que ce livre t’a changé. Est-ce que tu te sens différent après ces deux années de travail ?
Oui, clairement. J’ai une vision différente de la justice, des médias, de la société. Je suis plus prudent, plus sceptique. Et en même temps, je suis plus convaincu que jamais qu’il faut continuer à enquêter, à raconter, à donner la parole à ceux qu’on n’entend pas.
Tu écris à un moment : « Outreau n’est pas derrière nous, il est devant nous. » C’est une phrase que je trouve très forte.
Oui, parce que tant qu’on n’aura pas tiré toutes les leçons de cette affaire, tant qu’on n’aura pas réformé profondément la justice, il y aura d’autres Outreau. Peut-être sous d’autres formes, dans d’autres contextes, mais le risque est là.
C’est une note un peu sombre pour conclure. Mais en même temps, c’est réaliste.
Oui, je préfère dire les choses telles qu’elles sont. Ce n’est pas une question de pessimisme, mais de lucidité.
Ton livre insiste beaucoup sur les zones d’ombre. On a l’impression que, même après vingt ans, tout n’a pas été complètement éclairci dans cette affaire. Tu es d’accord avec ça ?
Oui, tout à fait. Outreau, c’est une affaire où il reste encore beaucoup de mystères. Certaines accusations n’ont jamais été totalement élucidées. On sait que des enfants ont été abusés, mais on ne sait pas toujours par qui, ni dans quelles circonstances précises. Il y a des témoignages contradictoires, des faits qui restent flous. Et je crois que la vérité totale est impossible à atteindre.
C’est peut-être ça qui rend cette affaire si troublante : il n’y a pas de récit unique, pas de version définitive.
Exactement. Et c’est pour ça que j’ai appelé mon livre « À l’ombre d’Outreau ». Parce qu’on reste dans l’ombre, on ne voit jamais tout. On a des fragments de vérité, mais jamais la totalité. C’est frustrant, mais c’est aussi la réalité de beaucoup d’affaires judiciaires.
Tu parles aussi beaucoup de la mémoire collective. Tu dis que les gens ont une image déformée d’Outreau.
Oui, parce que l’affaire a été racontée de manière très simplifiée dans les médias. Pour beaucoup de gens, Outreau, c’est « l’affaire où tout était faux », où « les enfants avaient menti ». Mais ce n’est pas vrai. Certains enfants ont dit la vérité. Il y a eu des condamnations. Thierry Delay et Myriam Badaoui ont été condamnés à de lourdes peines pour des abus réels.
C’est vrai qu’on l’oublie souvent. On se souvient des acquittements, mais pas des condamnations.
Oui, parce que les acquittements ont fait la une, ils ont été perçus comme un scandale judiciaire, ce qui est compréhensible. Mais ça ne doit pas effacer le reste. L’affaire d’Outreau, ce n’est pas noir ou blanc. C’est un mélange de vrai et de faux, de coupables et d’innocents.
Tu essaies de redonner une place à tous les acteurs : les enfants, les parents, les accusés, les juges, les avocats. Tu dis que chacun a sa vérité.
Oui, parce que c’est une affaire chorale. Chacun a vécu Outreau à sa manière. Les enfants, par leur souffrance ; les acquittés, par leur injustice ; les juges, par leur responsabilité écrasante. Et il fallait que toutes ces voix soient entendues.
C’est ce qui rend ton livre si dense, je trouve. On sent que tu as voulu donner la parole à tout le monde, sans juger.
Oui, je ne suis pas là pour dire « lui a raison, lui a tort ». Je suis là pour montrer la complexité, pour que le lecteur se fasse son propre avis.
Tu racontes à un moment comment certains accusés, même innocents, étaient tellement désespérés qu’ils se mettaient à douter d’eux-mêmes. C’est fou.
Oui, c’est un phénomène psychologique bien connu. Quand on te répète pendant des mois que tu es coupable, que tu es un monstre, tu finis par douter de ta propre mémoire. Certains m’ont dit : « J’ai fini par me demander si je n’avais pas fait quelque chose sans m’en rendre compte. » C’est dire la violence de ce système.
Et les avocats de la défense, à ce moment-là, n’étaient pas toujours préparés à un tel combat.
Non, certains étaient commis d’office, sans expérience des grandes affaires criminelles. Ils n’avaient pas les moyens de mener une vraie contre-enquête. C’est seulement plus tard, avec des avocats comme Dupont-Moretti, que la défense a pu se reconstruire.
On a l’impression que le procès en appel a été une sorte de réhabilitation, mais aussi un moment de vérité.
Oui, c’est là que beaucoup de choses ont été révélées. Mais même en appel, il y a eu des zones d’ombre. Ce n’est pas parce que des gens ont été acquittés que tout a été expliqué.
Ton livre se termine sur une note assez mélancolique, presque fataliste. Comme si tu disais : « On ne saura jamais tout. »
Oui, parce que c’est la réalité. La vérité judiciaire, ce n’est pas la vérité absolue. C’est une vérité partielle, construite à partir de témoignages, de preuves, de récits. Et dans une affaire comme Outreau, où il y a tellement de contradictions, on ne peut pas espérer tout éclairer.
Est-ce que ça t’a frustré, toi, de ne pas pouvoir tout comprendre ?
Oui, beaucoup. Je suis un enquêteur, j’aime aller au bout des choses. Mais là, je me suis heurté à des limites. Certaines pièces du dossier sont incomplètes, certains témoins ne veulent plus parler. Il faut accepter cette frustration.
Et pourtant, on sent que tu as donné tout ce que tu avais, que tu as fouillé jusqu’au bout.
Oui, j’ai fait tout ce que je pouvais. Mais Outreau restera toujours une affaire inachevée, une énigme partielle.
Une des choses que tu soulignes dans ton livre, c’est l’impact d’Outreau sur la justice française. Tu dis que c’est une affaire qui a profondément marqué les esprits, mais qu’elle n’a pas vraiment conduit aux réformes espérées.
Oui, c’est ça. Après Outreau, on a eu une commission d’enquête parlementaire, des promesses de réforme, des discours très fermes sur la nécessité de « ne plus jamais revivre ça ». Mais dans les faits, peu de choses ont changé. Le juge d’instruction existe toujours, avec le même pouvoir quasi absolu. La détention provisoire est encore utilisée de manière abusive. Et on n’a pas vraiment mis en place des contre-pouvoirs efficaces.
C’est paradoxal, parce qu’on a l’impression que tout le monde reconnaît les erreurs, mais qu’on ne fait rien pour les corriger.
Oui, parce qu’il y a une forme d’inertie dans les institutions. On dit « plus jamais ça », puis on retourne à la routine. Et puis, il faut dire aussi que réformer la justice, c’est complexe. C’est une machine très lourde, avec des habitudes, des traditions.
Tu écris que la France est l’un des rares pays européens où un juge d’instruction a autant de pouvoirs. Est-ce que tu penses qu’il faut supprimer ce rôle ?
Je pense qu’il faut au moins le réformer. Un juge d’instruction seul, c’est trop de pouvoir pour une seule personne. Il faudrait un système collégial, avec plusieurs juges qui se partagent les décisions. Ça permettrait d’éviter les erreurs individuelles. Mais il y a beaucoup de résistances à cette idée.
Tu parles aussi de la parole des enfants, et du fait qu’elle est encore mal prise en compte aujourd’hui.
Oui, c’est un vrai problème. On a tendance à osciller entre deux extrêmes : soit on ne croit pas les enfants, soit on les croit aveuglément. Dans les deux cas, ce n’est pas bon. Il faut apprendre à écouter, à comprendre, à interpréter correctement ce qu’ils disent. Ça demande une formation spécifique, qui n’existe pas toujours.
Est-ce que tu penses que les médias ont tiré des leçons d’Outreau ?
Pas vraiment. Les médias continuent de fonctionner dans l’immédiateté, dans l’émotion. Dès qu’une affaire sort, on veut des coupables, des explications rapides. On ne prend pas le temps de la nuance. Je ne jette pas la pierre aux journalistes, c’est aussi la faute du système médiatique, de la concurrence, de la pression du temps. Mais je pense qu’Outreau aurait dû nous apprendre la prudence.
Dans ton livre, tu racontes comment les médias ont d’abord amplifié l’accusation, puis ont basculé dans l’autre sens, en présentant Outreau comme « la plus grande erreur judiciaire de tous les temps ».
Oui, c’est typique des emballements médiatiques. On adore les récits simples : d’abord, les monstres coupables, ensuite les innocents martyrisés. Mais la réalité est beaucoup plus complexe. Et ça, on n’aime pas le raconter.
Tu dis que ton livre est une tentative de raconter la complexité. Est-ce que tu penses que les lecteurs sont prêts à l’entendre ?
Je l’espère. Ce n’est pas un livre qui donne des réponses toutes faites, c’est un livre qui pose des questions. Il demande au lecteur de réfléchir, de se faire sa propre opinion. Ce n’est pas toujours confortable, mais je pense que c’est nécessaire.
Il y a aussi cette idée, très présente dans ton livre, que la justice, c’est une affaire humaine, avec tout ce que ça implique : les erreurs, les biais, les émotions.
Oui, on a tendance à voir la justice comme une machine froide, objective. Mais en réalité, ce sont des hommes et des femmes, avec leurs failles, leurs préjugés, leurs limites. À Outreau, on l’a vu de manière dramatique.
C’est pour ça que tu dis que « la justice doit toujours douter ».
Oui, parce que le doute, c’est ce qui nous empêche de commettre des erreurs irréparables.
En parlant de doute, je me demande : est-ce que tu doutes encore, toi, sur certains aspects de l’affaire ?
Oui, il y a des zones où je ne sais pas. Je ne sais pas tout. Personne ne sait tout. Et je crois que c’est sain de le reconnaître.
Ton livre montre que l’affaire Outreau ne concerne pas seulement les magistrats ou les médias, mais toute la société. C’est un miroir que tu nous tends.
Oui, parce que cette affaire nous interroge collectivement. Pourquoi a-t-on eu besoin de croire si vite à un « réseau pédophile » ? Pourquoi a-t-on été aussi prompt à condamner, avant même le procès ? C’est parce qu’il y a une peur, une obsession autour de la pédophilie. C’est normal, c’est un crime abominable, mais il faut garder la tête froide. À Outreau, on ne l’a pas fait.
Tu dis aussi que cette affaire a révélé la fracture sociale en France.
Oui, parce que les familles impliquées étaient des familles pauvres, marginalisées. Elles vivaient dans des quartiers difficiles, sans défense. C’est plus facile de croire qu’un pauvre est coupable qu’un notable. C’est triste, mais c’est comme ça.
Tu penses qu’un scandale comme Outreau pourrait arriver avec des familles aisées ?
J’en doute. Les gens qui ont des ressources, des avocats puissants, des relations, sont mieux protégés. Je ne dis pas que la justice est volontairement injuste, mais elle est plus dure avec les faibles, c’est une réalité.
C’est pour ça que tu parles d’Outreau comme d’une affaire « sociale » autant que « judiciaire ».
Oui, exactement. Quand on voit comment vivaient les Badaoui, les Delay, on comprend que ces familles étaient déjà au bord du gouffre. La justice n’a fait que les enfoncer encore plus.
Tu racontes aussi dans ton livre comment certains enfants ont été pris dans des conflits familiaux, instrumentalisés.
Oui, c’est un aspect terrible. Certains enfants ont répété ce que leurs parents leur disaient de dire. Parfois par peur, parfois par fidélité. Et la justice n’a pas su démêler tout ça.
Il y a ce passage où tu expliques que le juge Burgaud, au lieu de douter, a renforcé ses certitudes en accumulant des témoignages qui allaient tous dans le même sens.
Oui, c’est un biais classique. Quand on est persuadé de quelque chose, on ne voit que les preuves qui confirment notre idée. Burgaud voyait des réseaux, il voyait des coupables partout. Et plus il avançait, plus il était convaincu d’avoir raison.
Et personne n’a eu le courage de lui dire d’arrêter.
Non, parce qu’il était le juge d’instruction, l’autorité suprême dans ce dossier. Les policiers, les experts, le parquet, tout le monde suivait. Il aurait fallu un contre-pouvoir, mais il n’y en avait pas.
C’est là qu’on voit la limite du système français.
Oui, et c’est pour ça que je dis qu’il faut réformer. Un juge ne devrait pas avoir autant de pouvoir sans contrôle.
Tu écris aussi que la commission d’enquête parlementaire, en 2006, a été un moment de vérité, mais que ses conclusions n’ont pas été assez suivies d’effets.
Oui, c’était une commission historique, avec des témoignages bouleversants. Les acquittés sont venus raconter leur enfer. Burgaud a été confronté à ses erreurs. Mais ensuite, qu’est-ce qu’on a fait ? Pas grand-chose.
C’est décourageant.
Oui, mais il ne faut pas baisser les bras. Il faut continuer à rappeler ce qui s’est passé, pour éviter que ça recommence.
Ton livre est aussi une manière de dire : « N’oublions pas. »
Exactement. Parce que la mémoire est courte. Beaucoup de gens, aujourd’hui, ne se souviennent plus vraiment d’Outreau. Ou alors, ils ont une vision très simplifiée. Il faut raconter, encore et encore.
Et toi, est-ce que tu as envie de continuer à travailler sur des sujets comme celui-là ?
Oui, même si c’est épuisant. Je pense que c’est important de raconter ce que d’autres préfèrent oublier.
Tu dis dans ton livre : « L’affaire Outreau n’est pas terminée, elle continue de hanter notre imaginaire. »
Oui, parce que c’est un symbole. Chaque fois qu’on parle d’une affaire de pédophilie ou d’un scandale judiciaire, on cite Outreau. Ça veut dire que la blessure est encore là.
Dans ton livre, tu analyses aussi la manière dont les médias ont raconté l’affaire. Tu dis que la presse, au départ, a largement amplifié l’accusation. Comment expliques-tu cet emballement ?
C’est assez classique. Quand tu as une affaire aussi choquante — des enfants, de la pédophilie, un réseau supposé —, les médias s’en emparent. Ils cherchent des titres qui frappent, qui font réagir. Et puis, il faut le dire, les journalistes n’avaient pas toutes les informations. Ils se basaient sur des fuites, des éléments partiels, des bribes d’auditions. Résultat, on a eu des gros titres comme « Le réseau pédophile d’Outreau », alors que rien n’était prouvé.
Tu dis qu’ensuite, après les acquittements, les médias ont basculé dans l’autre sens, en présentant Outreau comme « la plus grande erreur judiciaire du siècle ».
Oui, c’est un mouvement de balancier. On passe d’un extrême à l’autre. D’abord, tout le monde est coupable ; puis, tout le monde est innocent. Mais la vérité, elle, est plus nuancée. Il y a eu des coupables Thierry Delay, Myriam Badaoui et il y a eu des innocents injustement accusés.
C’est cette complexité que les médias ont du mal à raconter ?
Oui, parce que la complexité ne « vend » pas. On préfère les récits clairs, avec des gentils et des méchants. Mais Outreau ne rentre pas dans ces cases. C’est une affaire grise, faite de zones d’ombre.
Tu racontes aussi comment Netflix a fait une série sur Outreau, qui a beaucoup marqué les spectateurs. Tu en penses quoi ?
Je l’ai vue. C’est une série bien faite, très efficace, mais qui reste une mise en scène. C’est du storytelling, avec une part de dramatisation. Ce n’est pas une enquête exhaustive. Mais si ça peut permettre aux gens de s’intéresser à l’affaire, pourquoi pas.
Est-ce que tu penses que ton livre est, d’une certaine façon, une réponse à cette « spectacularisation » de l’affaire ?
Oui, parce que je voulais revenir aux faits, aux documents, aux témoignages. Je voulais sortir du spectaculaire pour retrouver la vérité brute.
Dans ton travail, tu as beaucoup utilisé les minutes du procès. Tu dis que c’était essentiel pour comprendre la dynamique des débats.
Oui, parce que dans un procès, il se passe beaucoup de choses qui ne sont pas dans les dossiers d’instruction. Les réactions, les silences, les échanges entre les avocats et les juges, tout ça, ça compte. J’ai lu des milliers de pages de compte-rendu, et c’est fascinant de voir comment une vérité judiciaire se construit, se déconstruit.
Il y a un moment où tu écris : « Le procès, c’est le théâtre de la vérité. »
Oui, parce qu’un procès, c’est une mise en scène. Chacun joue son rôle : le juge, l’avocat, le témoin. Et parfois, la vérité disparaît derrière les effets de manche. C’est pour ça que j’ai voulu redonner la parole aux documents eux-mêmes.
On sent aussi que tu es très critique vis-à-vis de certains avocats, notamment de leurs méthodes envers les enfants.
Oui, parce que j’ai lu les retranscriptions des auditions, et certaines sont d’une brutalité incroyable. On parle d’avocats qui interrogent des enfants de 5 ou 6 ans comme s’ils étaient des adultes. Avec des questions pièges, des accusations directes. C’est insupportable.
Tu dis que la justice n’a pas protégé les enfants, qu’elle les a utilisés comme des pièces à conviction.
Oui, c’est ça. On les a filmés, interrogés, mis sous pression. Et tout ça, pour obtenir des « preuves ». Mais on a oublié que ce sont des êtres fragiles, qui ont besoin de protection.
Tu racontes une audition en particulier qui t’a marqué.
Oui, celle d’un petit garçon qui, à force d’être interrogé, finit par dire « je ne sais plus ». C’est terrible. Tu sens qu’il est perdu, qu’il ne sait plus ce qu’on attend de lui. C’est un moment qui m’a bouleversé.
Est-ce que tu as eu des retours de gens qui ont vécu l’affaire, depuis la sortie de ton livre ?
Oui, quelques-uns. Certains acquittés m’ont dit qu’ils se reconnaissaient dans ce que j’ai écrit, d’autres m’ont reproché d’avoir parlé des zones d’ombre. Mais je pense qu’il fallait tout dire, même ce qui dérange.
C’est ce qui rend ton livre fort, je trouve. Tu ne choisis pas un camp, tu racontes tout.
Oui, parce que la vérité est multiple.
Quand tu as terminé ton livre, tu as écrit que tu avais ressenti le besoin de « souffler », comme si tu sortais d’un tunnel. C’était si éprouvant que ça ?
Oui, complètement. Plonger pendant deux ans dans les dossiers, les auditions, les expertises, c’est comme être en apnée. Ce n’est pas seulement une enquête journalistique, c’est aussi une expérience humaine très lourde. Quand tu lis les paroles d’enfants abusés, quand tu vois leurs dessins, leurs silences, ça te marque à vie. Et puis, il y a la souffrance des innocents enfermés, des familles brisées. Tout ça, c’est un poids.
Tu dis que tu as dû parfois interrompre ton travail, parce que c’était trop dur.
Oui, il y a des moments où je ne pouvais plus. Je fermais les dossiers, je sortais marcher. Je me disais : « Mais comment on en est arrivé là ? Comment un système censé protéger a-t-il pu causer tant de mal ? » C’est un sentiment de vertige.
On sent que ton livre n’est pas seulement une enquête, mais aussi une manière de rendre hommage à ceux qui ont souffert.
Oui, c’était très important pour moi. Je voulais que les enfants, les acquittés, tous ceux qui ont été abîmés par cette affaire, trouvent une forme de reconnaissance. Je ne peux pas réparer ce qu’ils ont vécu, mais je peux au moins raconter leur histoire avec dignité.
Tu as rencontré certaines victimes, des enfants devenus adultes. Comment ça s’est passé ?
Ça a été des rencontres très fortes, parfois très émouvantes. Certains ont accepté de parler, d’autres non. J’ai compris qu’on ne sort jamais indemne d’une telle affaire. Certains vivent encore dans la peur, dans la colère, dans la douleur.
Tu dis que la société a oublié ces enfants, qu’on s’est plus intéressé aux acquittés qu’aux victimes.
Oui, parce que les acquittés ont été médiatisés comme des symboles d’injustice. Et c’est vrai, ils ont subi un calvaire. Mais les enfants, eux, sont passés au second plan. Pourtant, ils ont été abusés, ou au moins exposés à des violences terribles. C’est comme si leur parole avait été effacée.
Tu racontes un passage bouleversant où un enfant explique qu’il « voulait juste qu’on l’écoute », mais qu’on ne l’entendait pas.
Oui, c’est ça. On les interrogeait, on leur posait des questions, mais on ne les écoutait pas vraiment. On voulait des réponses, pas leur vérité. Et ça, c’est une violence énorme.
Dans ton livre, il y a aussi cette idée que la justice a besoin d’humanité. Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
La justice ne peut pas être seulement un mécanisme froid, un empilement de procédures. Elle doit aussi être humaine, comprendre la souffrance, la fragilité. À Outreau, on a vu ce qui se passe quand on oublie cette dimension humaine : on fabrique de la douleur, on brise des vies.
Est-ce que tu penses que ton livre peut aider à changer le regard sur Outreau ?
J’espère. Je ne prétends pas détenir la vérité, mais je pense que mon livre peut rappeler que cette affaire n’est pas une simple « erreur judiciaire ». C’est une tragédie humaine, avec des responsabilités collectives.
Tu dis que tu as essayé d’écrire sans jugement, mais on sent quand même une colère, notamment contre les institutions.
Oui, parce que je trouve inacceptable que vingt ans après, on n’ait toujours pas vraiment tiré les leçons de cette affaire. La parole des enfants reste mal écoutée, la détention provisoire est toujours abusée, et les réformes promises n’ont pas été mises en place.
Tu as écrit aussi que tu aimerais que ton livre soit lu par des magistrats, des avocats, des journalistes. Pourquoi ?
Parce que ce sont eux qui, demain, peuvent éviter qu’un autre Outreau ne se produise. Si ce livre peut leur donner des clés, des alertes, alors il aura servi à quelque chose.
Il y a une phrase qui m’a marqué : « Les enfants d’Outreau nous regardent encore. »
Oui, c’est ce que je ressens. Ces enfants, devenus adultes, nous rappellent que la justice n’a pas su les protéger. Et qu’on a une responsabilité envers eux.
Dans ton livre, tu reviens longuement sur le premier procès à Saint-Omer. Tu expliques que l’ambiance y était lourde, presque écrasante, et que la défense n’était pas encore prête à affronter la machine judiciaire.
Oui, c’est vrai. Le premier procès était un moment très difficile pour les accusés. Ils arrivaient après des années de détention provisoire, psychologiquement affaiblis, sans stratégie solide. Beaucoup étaient défendus par des avocats commis d’office, pas toujours expérimentés dans ce genre d’affaires. L’accusation, elle, avait une force énorme : des dizaines de témoignages d’enfants, des experts, des policiers convaincus d’un réseau.
Tu dis que le climat était tel que certains jurés étaient presque convaincus avant même d’entendre la défense.
Oui, parce que l’opinion publique avait été préparée par des mois d’articles de presse, de reportages télévisés. Les gens avaient en tête l’image d’un réseau pédophile monstrueux. Quand tu entres dans un procès avec ce préjugé, c’est très difficile de rester neutre.
Il y a aussi le rôle du président du tribunal, que tu décris comme très influent dans la manière dont les débats ont été menés.
Oui, le président avait une vision très dirigiste des débats. Il n’hésitait pas à orienter les questions, à recadrer la défense. Je ne dis pas qu’il était partial, mais il avait clairement une idée du dossier. Et ça, ça a pesé.
Tu dis que le procès de Saint-Omer a été « une scène de théâtre où les rôles étaient déjà distribués ».
Oui, parce que tout semblait joué d’avance. L’accusation avait le premier rôle, la défense était cantonnée à réagir, souvent en retard. Ce n’est qu’au procès d’appel, à Paris, que la défense a vraiment pu reprendre la main.
On se souvient que l’arrivée d’Éric Dupont-Moretti a changé beaucoup de choses.
Oui, il a apporté une énergie, une combativité que les accusés n’avaient pas encore connue. Il a remis en cause le dossier, il a confronté les témoins, il a montré les contradictions. C’est lui qui a permis de renverser la vapeur.
Mais tu dis aussi que ses méthodes envers les enfants t’ont mis mal à l’aise.
Oui, parce que, même si son rôle d’avocat est de défendre ses clients, je trouve qu’il a parfois été trop dur. Les enfants n’auraient jamais dû être interrogés de cette façon, comme des adultes qu’on veut piéger. C’était violent.
Tu penses qu’il aurait pu défendre ses clients sans cette brutalité ?
Oui, je pense qu’il y avait d’autres manières de montrer les contradictions sans traumatiser encore plus les enfants. Mais dans le cadre du procès, il a choisi la confrontation directe.
Dans ton livre, tu cites un échange entre Dupont-Moretti et un enfant, où celui-ci finit par pleurer. C’est glaçant.
Oui, et je crois que c’est un moment qui a marqué beaucoup de gens présents dans la salle. C’est aussi pour ça que je dis que la justice doit évoluer. On ne peut pas traiter des enfants comme ça.
Est-ce que tu penses que la présence de Dupont-Moretti a été décisive dans les acquittements ?
Oui, sans aucun doute. Il a su démonter les accusations, il a mis en lumière les failles de l’instruction. Mais il ne faut pas oublier les autres avocats, qui ont fait un travail formidable aussi.
Tu dis que le procès d’appel a été une sorte de catharsis.
Oui, c’est là que tout a été mis à plat. On a entendu des voix qu’on n’avait pas entendues à Saint-Omer. On a vu les contradictions, les zones d’ombre. C’est là que la vérité judiciaire a commencé à se reconstruire.
Mais tu écris aussi que même à Paris, il restait des zones d’ombre, des questions sans réponse.
Oui, parce que l’affaire était trop complexe. On ne peut pas tout résoudre en quelques semaines de procès. Il reste des mystères, des doutes. Et c’est normal, dans une affaire aussi tentaculaire.
Ton livre se termine sur une série de réflexions très fortes. Tu dis que l’affaire Outreau doit être un « signal d’alarme » pour notre système judiciaire, mais tu sembles penser que cette alerte n’a pas été entendue.
Oui, c’est mon sentiment. Outreau aurait dû provoquer une réforme en profondeur. On aurait dû repenser la place du juge d’instruction, mieux encadrer les expertises, mettre en place des mécanismes de contrôle pour éviter les dérives. Mais la plupart de ces propositions sont restées lettre morte.
Il y a eu pourtant des rapports, des commissions, des débats parlementaires.
Oui, mais ils n’ont pas abouti. Les institutions françaises ont une capacité incroyable à absorber les scandales sans vraiment changer. C’est un système très hiérarchisé, très rigide, qui n’aime pas se remettre en question.
Tu dis dans ton livre que la justice est « une machine qui avance en écrasant tout sur son passage, jusqu’à ce qu’un mur se dresse ». Outreau, c’était ce mur ?
Oui, c’était un mur, un crash. Mais même après un crash, la machine repart. Elle continue avec les mêmes défauts. Et c’est ce qui me désole.
Tu parles aussi de la responsabilité de l’État. Tu dis que Chirac, en présentant les excuses de la République, a reconnu une faute collective.
Oui, c’était un moment important. Chirac a dit : « La République a failli. » Mais là encore, c’était surtout symbolique. Derrière, il n’y a pas eu de réforme structurelle.
Dans ton livre, tu parles de la nécessité de protéger les plus faibles, ceux qui n’ont pas de voix.
Oui, parce que ce sont toujours eux qui paient le prix fort. À Outreau, les victimes étaient des enfants, des familles pauvres, des innocents qui n’avaient pas les moyens de se défendre. Si on veut éviter d’autres Outreau, il faut commencer par écouter et protéger ces voix-là.
Est-ce que tu penses que la justice française est encore trop élitiste ?
Oui, clairement. Elle est pensée par des gens qui viennent souvent du même milieu social, qui ne connaissent pas la réalité des quartiers populaires. Il y a un fossé énorme entre le monde judiciaire et le monde des gens qu’il juge.
C’est pour ça que tu insistes sur la dimension sociale d’Outreau ?
Oui, parce que ce n’est pas seulement une affaire judiciaire, c’est aussi une affaire de classe. Les familles pauvres, isolées, sont plus vulnérables aux accusations. Elles n’ont pas les ressources pour se défendre, elles ne savent pas comment fonctionne le système.
Dans ton livre, tu écris : « L’affaire Outreau est un révélateur des fractures françaises. »
Oui, parce qu’elle montre que la justice n’est pas la même pour tout le monde. Elle est plus dure avec ceux qui sont déjà fragiles, déjà marginalisés.
Tu dis aussi que cette affaire a marqué un tournant dans la perception de la parole des enfants.
Oui, malheureusement. Avant Outreau, on avait tendance à croire les enfants sans réserve. Après Outreau, on a commencé à douter systématiquement. C’est injuste, parce que la parole des enfants est précieuse. Mais il faut savoir l’écouter correctement, avec des méthodes adaptées.
Tu parles de la nécessité de former les enquêteurs, les juges, les avocats.
Oui, c’est essentiel. On ne peut pas interroger un enfant comme on interroge un adulte. Il faut des compétences spécifiques, des psychologues formés, des techniques d’entretien qui respectent la parole de l’enfant sans la déformer.
Est-ce que tu as des exemples de pays qui font mieux que nous sur ce point ?
Oui, certains pays nordiques, comme la Norvège, ont des procédures très avancées pour l’audition des enfants. Ils utilisent des salles adaptées, des enquêteurs spécialement formés, des enregistrements vidéo pour éviter les répétitions traumatisantes. La France pourrait s’en inspirer.
Tu dis aussi que les experts ont eu un rôle ambigu dans l’affaire.
Oui, certains experts ont validé des accusations sans vérifier, d’autres ont donné des analyses psychologiques trop subjectives. L’expertise, ce n’est pas une science exacte, mais on lui donne une autorité presque absolue.
C’est un problème récurrent dans la justice française ?
Oui, on a tendance à sacraliser la parole des experts. Pourtant, eux aussi peuvent se tromper, avoir des biais, des préjugés. Il faut croiser les expertises, les confronter, ne pas les prendre pour des vérités absolues.
Une question qui revient souvent, c’est : « Faut-il continuer de parler d’Outreau vingt ans après ? » Certains disent que c’est du passé, qu’il faut tourner la page. Qu’en penses-tu ?
Je pense exactement l’inverse. Il faut continuer d’en parler, parce qu’Outreau n’est pas seulement une affaire du passé, c’est un avertissement. C’est un miroir tendu à notre société, et tant qu’on n’aura pas corrigé les failles qu’elle a révélées, on risque de recommencer les mêmes erreurs.
Tu dis dans ton livre : « Outreau n’est pas terminé. »
Oui, parce qu’il reste des cicatrices ouvertes. Les enfants, aujourd’hui adultes, en portent encore les traces. Les acquittés aussi, certains ne s’en sont jamais remis. Et puis, dans la mémoire collective, Outreau reste une plaie.
Tu as rencontré des acquittés qui vivent encore dans l’ombre de cette affaire ?
Oui, certains refusent même de donner leur vrai nom, de peur d’être reconnus. Ils vivent avec cette étiquette, comme si un doute subsistait toujours, malgré leur acquittement. C’est une violence silencieuse, mais permanente.
Et les enfants ?
Certains ont essayé de reconstruire leur vie, avec plus ou moins de succès. Mais pour d’autres, c’est très compliqué. On parle d’enfants qui ont été abusés, ou qui ont été témoins de violences extrêmes, puis qui ont été placés, interrogés des dizaines de fois. Ils ont grandi avec ça.
C’est peut-être ce qui rend ton livre unique : tu ne parles pas seulement des accusés, mais aussi de ces enfants.
Oui, c’était essentiel pour moi. On parle beaucoup des acquittés, et c’est normal, parce qu’ils ont été victimes d’une injustice terrible. Mais les enfants, eux, ont été victimes deux fois : d’abord de leurs conditions de vie, puis de la machine judiciaire.
Dans ton livre, il y a un passage où tu écris : « Nous avons regardé les enfants d’Outreau sans vraiment les voir. »
Oui, parce que tout le monde parlait d’eux, mais personne ne les écoutait vraiment. Ils étaient devenus des pièces de procédure, des « preuves vivantes ». On oubliait qu’ils avaient une histoire, une douleur, une voix.
Est-ce que tu as eu des retours de ces enfants devenus adultes, après la publication de ton livre ?
Quelques-uns, oui. Certains m’ont remercié d’avoir parlé d’eux sans les réduire à des « témoins ». D’autres ne veulent plus entendre parler de cette histoire, ce que je comprends. Chacun vit son traumatisme à sa manière.
Tu dis que la société n’a pas fait son travail de mémoire sur Outreau.
Oui, on a voulu oublier. Après les acquittements, on a tourné la page très vite. On a parlé de « scandale judiciaire », puis on est passé à autre chose. Mais les leçons n’ont pas été tirées.
Tu parles d’un « oubli organisé ».
Oui, parce que c’est plus confortable. Reconnaître Outreau, c’est reconnaître que notre système peut dérailler, que nos institutions peuvent broyer des innocents. Et ça, ça fait peur. Alors on préfère oublier.
Mais toi, tu refuses cet oubli.
Oui, parce que je pense que la mémoire est la seule manière de progresser. Si on oublie, on recommence.
Dans ton livre, tu as aussi une réflexion sur la vérité. Tu dis qu’il n’y a pas une seule vérité dans Outreau, mais plusieurs.
Oui, c’est ça qui rend cette affaire si complexe. Il y a la vérité judiciaire, celle qui a été prononcée au tribunal. Mais il y a aussi les vérités individuelles, celles des enfants, des accusés, des familles. Et elles ne coïncident pas toujours.
C’est pour ça que tu as choisi une narration qui donne la parole à plusieurs voix ?
Oui, parce que je voulais que le lecteur entende cette polyphonie, ces récits contradictoires. C’est la seule façon de rendre compte de la complexité d’Outreau.
C’est un livre qui demande au lecteur de réfléchir, de ne pas se contenter de réponses toutes faites.
Oui, c’est volontaire. Je ne veux pas dire « voilà la vérité ». Je veux dire : « Voilà les faits, les témoignages, les zones d’ombre. Faites votre chemin. »
Et toi, après deux ans dans cette affaire, quelle est ta vérité ?
Ma vérité, c’est que la justice a failli, mais que personne ne peut prétendre savoir tout ce qui s’est passé. On sait que des enfants ont souffert, que des innocents ont été brisés, et que le système n’a pas su les protéger.
En te lisant, on se demande comment tu as fait pour garder la distance nécessaire. Plonger dans une affaire aussi lourde, aussi sombre, ça doit être difficile.
Oui, c’est un vrai défi. J’ai essayé d’écrire en gardant une certaine neutralité, mais en même temps, je ne peux pas être complètement neutre. Quand tu lis les témoignages des enfants, quand tu vois les vies détruites des innocents, tu es bouleversé. Alors, la seule solution, c’est de rester fidèle aux faits, de ne rien inventer, de tout documenter.
Tu dis que l’écriture a été une manière de donner un sens à tout ça.
Oui, parce que sinon, tu te perds dans le chaos. Outreau, c’est un puzzle gigantesque, un enchevêtrement de récits, de mensonges, de vérités partielles. Écrire, c’était une façon de mettre de l’ordre, de trouver une ligne directrice.
Tu racontes aussi ton propre cheminement, tes doutes, tes émotions.
Oui, parce que je ne voulais pas faire semblant d’être un « narrateur neutre » qui ne ressent rien. Ce livre, je l’ai vécu. J’ai eu des moments de colère, de tristesse, d’incompréhension. J’ai voulu que le lecteur ressente ça aussi, sans exagération, mais avec sincérité.
Il y a des passages où tu racontes que tu te réveillais la nuit avec des phrases, des images en tête.
Oui, ça m’a hanté. Certains témoignages, certains détails du dossier, je n’arrivais pas à les oublier. Quand tu lis des choses insoutenables sur des enfants, ça te poursuit.
Est-ce que tu t’es demandé si tu allais au bout de ce livre ?
Oui, plusieurs fois. Il y a des moments où je me disais : « À quoi bon ? Est-ce que ça vaut la peine de remuer tout ça ? » Mais à chaque fois, je me disais aussi : « Oui, il faut le faire, parce que sinon, on oubliera. »
Tu dis que tu as parfois eu peur de mal faire, de mal dire.
Oui, parce que c’est une affaire très sensible. Il ne fallait pas que mes mots ajoutent de la douleur. J’ai essayé d’être le plus respectueux possible, surtout envers les enfants et les familles.
Tu parles aussi du rôle de l’écrivain comme « témoin ».
Oui, je me vois comme un témoin de cette histoire. Je ne suis ni juge, ni avocat, ni journaliste au sens classique. Je suis quelqu’un qui regarde, qui écoute, qui raconte.
C’est pour ça que ton livre est écrit comme un récit, presque comme un roman par moments.
Oui, parce que je voulais que ça se lise, que le lecteur soit pris dans l’histoire. Mais tout est vrai, tout est documenté. Je n’ai rien inventé.
C’est une écriture qui mêle émotion et rigueur.
C’est ce que j’ai essayé de faire. Je ne voulais pas faire un livre « froid », mais je ne voulais pas non plus tomber dans le pathos. C’est un équilibre difficile.
Est-ce que tu as pensé aux lecteurs, en écrivant ?
Oui, tout le temps. Je me disais : « Comment leur faire comprendre la complexité de cette affaire ? Comment leur donner envie d’aller au bout, sans les assommer ? » C’est pour ça que j’ai construit le livre comme un puzzle, avec des voix différentes, des moments de respiration.
Tu dis que l’écriture de ce livre a été une épreuve. Est-ce que tu as envie de te replonger dans un autre sujet aussi lourd ?
Pas tout de suite. J’ai besoin de temps pour digérer. Mais je sais que je reviendrai toujours à ce type de récits, parce que c’est ce qui me touche le plus : les histoires humaines, les injustices, les failles de notre société.
Ton livre se termine sur un message très simple, mais très fort : « Ne pas oublier. »
Oui, c’est ce que je souhaite. Que les lecteurs, après avoir refermé le livre, se disent : « On n’a pas le droit d’oublier ces enfants, ces vies brisées, cette erreur collective. »
Avant de conclure, j’aimerais qu’on revienne une dernière fois sur le rôle des médias. Tu dis que les journalistes, mais aussi les chaînes de télévision, ont contribué à transformer l’affaire Outreau en une sorte de « série ».
Oui, c’est ce que j’appelle la « spectacularisation » de la justice. Outreau, c’est une affaire qui s’est prêtée à tous les excès médiatiques : les gros titres, les débats télévisés, les reportages sensationnalistes. On a parlé des enfants comme de personnages de fiction, des accusés comme des monstres. On a mis en avant les aspects les plus choquants, en oubliant la nuance.
Tu penses que les médias ont une part de responsabilité dans la perception qu’on a de l’affaire aujourd’hui ?
Évidemment. Quand on ne lit que des articles titrés « Réseau pédophile » ou « Le scandale d’Outreau », on a une vision déformée. Les médias ont un rôle d’information, mais aussi d’interprétation. Et dans Outreau, beaucoup de journalistes ont manqué de recul.
Est-ce que tu penses que les choses auraient été différentes avec les réseaux sociaux ?
C’est difficile à dire. D’un côté, les réseaux sociaux permettent à d’autres voix de se faire entendre, pas seulement celles des grands médias. De l’autre, ils amplifient aussi les emballements, les rumeurs, les fausses informations. Une affaire comme Outreau, aujourd’hui, pourrait être encore plus chaotique avec Twitter, Facebook ou TikTok.
Tu dis que les journalistes ont une responsabilité morale dans ce genre d’affaires.
Oui, parce que ce qu’ils écrivent peut détruire des vies. Un titre mal choisi, un article approximatif, et tout le monde te croit coupable. Quand tu es accusé de pédophilie, il n’y a pas de retour en arrière. Même si tu es acquitté, l’ombre reste.
Tu analyses aussi la manière dont la justice et les médias s’influencent mutuellement.
Oui, c’est un cercle vicieux. La justice utilise parfois les médias pour faire passer des messages, pour mettre la pression. Et les médias se nourrissent des informations judiciaires pour faire des scoops. Dans Outreau, ce cercle a été particulièrement destructeur.
Il y a un passage où tu cites Bourdieu : « Les faits divers font diversion. »
Oui, parce que pendant qu’on parle des faits divers, on oublie de parler des causes profondes : la misère sociale, les politiques publiques, les inégalités. Outreau, c’est un fait divers, mais c’est aussi un fait social.
Tu as l’impression que cette affaire a été utilisée comme un écran de fumée ?
Pas volontairement, mais oui, elle a occupé tellement d’espace médiatique qu’on a oublié de parler du reste.
Tu parles d’un « double oubli » : on oublie les victimes réelles, et on oublie les causes structurelles.
Oui, c’est exactement ça. On se focalise sur le scandale, puis on passe à autre chose. Mais les problèmes de fond la pauvreté, les failles de la justice restent.
Tu dis que le rôle de l’écrivain, c’est aussi de remettre de la complexité là où les médias simplifient.
Oui, je crois que c’est ce que j’ai essayé de faire. Les médias vont vite, ils veulent des histoires claires. Moi, j’ai voulu prendre le temps, montrer les contradictions, les zones d’ombre.
C’est pour ça que ton livre est si dense, qu’il fait plus de 400 pages.
Oui, parce qu’il n’y a pas de raccourci possible. Si on veut comprendre Outreau, il faut accepter de lire, de réfléchir, de douter.
Tu as eu des retours de journalistes après la sortie du livre ?
Oui, certains m’ont dit qu’ils avaient été touchés, qu’ils avaient peut-être été trop rapides à l’époque. D’autres m’ont reproché d’être trop critique envers la presse. Mais je pense que c’est nécessaire de poser ces questions.
Tu dis que la justice et les médias se ressemblent parfois : tous les deux veulent des histoires simples.
Oui, mais la vérité n’est jamais simple.
On a beaucoup parlé des acquittés, des juges, des avocats, des médias… Mais revenons encore aux enfants. C’est eux, au fond, qui sont au cœur de cette affaire.
Oui, ce sont eux les premières victimes. Et je voulais qu’on ne les oublie jamais. Ces enfants ont grandi dans des conditions terribles : la pauvreté, la violence domestique, la négligence. Certains ont été réellement abusés par Thierry Delay et Myriam Badaoui. D’autres ont été instrumentalisés, manipulés, poussés à dire des choses qu’ils ne comprenaient pas.
Tu racontes comment ces enfants ont été auditionnés des dizaines de fois, parfois dans des conditions traumatisantes.
Oui, on les a fait parler, encore et encore, comme si la répétition allait produire la vérité. Mais un enfant, surtout à cet âge-là, ne fonctionne pas comme un adulte. Il veut faire plaisir, il veut répondre aux attentes de l’adulte. Alors il dit ce qu’il croit qu’on veut entendre. Et à force, il ne sait plus ce qui est vrai ou faux.
Il y a un passage très dur où tu expliques que certains enfants utilisaient un vocabulaire sexuel qu’ils ne pouvaient pas inventer.
Oui, c’est un des éléments qui ont poussé les enquêteurs à croire à un réseau. Quand un enfant de 6 ans utilise des mots très crus, très précis, c’est troublant. Mais ça ne veut pas dire qu’il y a un réseau. Ça veut dire qu’il a été exposé à des choses qu’il ne devrait pas voir ou vivre.
Tu dis que la justice a voulu faire de ces enfants des témoins parfaits, au lieu de les protéger.
Oui, c’est ce qui me révolte le plus. On les a traités comme des preuves vivantes. On les a filmés, on les a interrogés, parfois de manière agressive. Mais on ne les a pas aidés, pas écoutés dans leur douleur.
Tu racontes l’histoire d’un petit garçon qui, à force d’être interrogé, finit par dire « je ne sais plus ». C’est terrible.
Oui, c’est une scène qui m’a bouleversé. Il est épuisé, perdu. Et pourtant, on continue de lui poser des questions, comme si on voulait absolument qu’il dise ce qu’on attend.
Est-ce que tu penses que ces enfants ont été abîmés par la justice autant que par leurs familles ?
Oui, malheureusement. La justice aurait dû être un refuge, un endroit où on les protège. Mais elle a été une nouvelle source de traumatisme.
Tu as rencontré des psychologues qui ont travaillé avec eux ?
Oui, certains m’ont dit que c’était une des affaires les plus difficiles de leur carrière. Les enfants étaient dans un tel état de confusion qu’il était presque impossible de démêler le vrai du faux.
Et aujourd’hui, ces enfants sont des adultes. Comment vivent-ils ?
Certains s’en sortent, grâce à des soutiens, des thérapies. Mais d’autres ont sombré dans la dépression, la drogue, la violence. On ne se remet pas facilement d’un tel chaos.
Tu dis que ton livre est aussi une manière de leur rendre hommage.
Oui, parce que je voulais qu’on les voie, qu’on les entende, qu’on se souvienne d’eux.
Tu écris : « Nous avons transformé des enfants en témoins, en accusateurs, en objets de procédure. Nous avons oublié qu’ils étaient des enfants. »
Oui, et je pense que c’est une des leçons les plus importantes d’Outreau : il faut repenser la manière dont on écoute les enfants.
Est-ce que tu crois qu’aujourd’hui, la justice a progressé sur ce point ?
Un peu. On enregistre les auditions, on forme un peu mieux les enquêteurs. Mais il reste encore beaucoup à faire.
Tu dis que, parfois, tu te demandais ce que ces enfants deviendraient en lisant leurs paroles dans le dossier.
Oui, je me disais : « Comment vont-ils vivre avec ça ? » Et c’est une question qui reste sans réponse.
Tu dis souvent que le mot « survivants » te semble plus juste que « victimes » pour parler de ceux qui ont traversé Outreau. Pourquoi ?
Parce qu’ils ont survécu à quelque chose d’immense, d’écrasant. Les enfants, les acquittés, même certains avocats ou experts… Tous ont été happés par cette affaire comme par un ouragan. Ceux qui s’en sortent aujourd’hui ont dû reconstruire leur vie, souvent à partir de rien. Survivre, c’est déjà un exploit.
Tu as rencontré plusieurs de ces acquittés. Quels souvenirs gardes-tu de ces rencontres ?
Des souvenirs marquants, souvent douloureux. Certains ne veulent plus parler d’Outreau, parce qu’en parler, c’est rouvrir des blessures. D’autres ont besoin de raconter, pour que leur histoire soit entendue. J’ai été frappé par leur dignité, par leur force. Mais aussi par leur fragilité.
Tu racontes l’histoire d’un homme qui, après sa libération, n’arrive plus à sortir de chez lui, comme s’il avait peur du regard des autres.
Oui, c’est un exemple parmi d’autres. Être accusé de pédophilie, même si tu es acquitté, c’est une marque indélébile. Les gens te regardent différemment. Tu n’es plus jamais tout à fait innocent à leurs yeux.
Il y a aussi ceux qui ont perdu leur famille, leur travail, tout ce qu’ils avaient.
Oui, Outreau a détruit des vies bien au-delà des années de prison. Certains couples ont éclaté, certains enfants ont été placés, des carrières ont été brisées. On ne se relève pas facilement de ça.
Tu as des nouvelles d’Alain Marécaux, par exemple ?
Oui, il a réussi à reconstruire sa vie, en partie grâce à son livre et au film « Présumé coupable ». Mais ça reste un homme marqué à jamais. Ses années de détention, sa tentative de suicide, tout ça ne s’efface pas.
Et les autres ?
Certains ont choisi de disparaître, de vivre loin des médias, loin de tout. D’autres continuent de se battre, parfois en justice, parfois dans leur vie personnelle. Mais c’est un combat quotidien.
Tu parles aussi de la souffrance des familles.
Oui, parce qu’Outreau, ce n’est pas seulement les accusés et les enfants. C’est aussi les familles autour. Les parents, les frères, les sœurs, les conjoints. Tous ont été touchés.
Il y a cette scène où tu racontes la mère d’un acquitté qui dit : « J’ai cru que mon fils était un monstre, je ne savais plus quoi penser. »
Oui, c’est un témoignage bouleversant. Parce que quand la justice accuse, même les proches doutent. Tu te dis : « Et si c’était vrai ? » C’est terrible de vivre avec ce doute.
Tu dis que la douleur des acquittés n’a pas été reconnue à sa juste valeur, même après les excuses de l’État.
Oui, parce qu’aucune indemnisation, aucun discours officiel ne peut réparer des années de prison injuste, la perte de ta réputation, de ta famille, de ta santé. C’est une souffrance qui reste.
C’est pour ça que tu as voulu leur donner la parole dans ton livre ?
Oui, parce que je voulais qu’ils puissent raconter leur vérité, qu’ils soient entendus. Trop souvent, ils ont été réduits à des « cas », à des chiffres. Moi, je voulais montrer qu’ils sont des êtres humains, avec des histoires, des émotions.
Et les enfants, devenus adultes, tu as réussi à en rencontrer certains ?
Oui, mais très peu. Beaucoup refusent de parler, ce que je comprends. Ceux qui ont accepté m’ont dit qu’ils en voulaient à la justice autant qu’à leurs parents. Parce qu’ils ont été ballottés d’auditions en foyers, comme des objets.
Tu dis que ton livre est aussi un hommage à leur courage.
Oui, parce que je pense qu’on ne mesure pas à quel point ils ont été forts. Même dans leurs contradictions, leurs hésitations, ils ont essayé de dire leur vérité. Et ça, c’est courageux.
Est-ce que tu penses que la société leur doit quelque chose ?
Oui, on leur doit au moins la reconnaissance. Le fait de dire : « On ne vous a pas écoutés correctement, on vous a maltraités. »
Et toi, qu’as-tu appris de ces rencontres, humainement ?
Que la résilience est possible, mais qu’elle a un prix. Que la vérité est toujours plus complexe qu’on ne le pense. Et que la justice, si elle veut être juste, doit apprendre à écouter les plus fragiles.
Tu ne te contentes pas de raconter l’affaire. Tu fais aussi des propositions, des pistes de réflexion pour améliorer la justice. Quelles seraient, selon toi, les mesures prioritaires ?
Il y en a plusieurs. D’abord, il faut revoir le rôle du juge d’instruction. Un seul magistrat ne devrait pas avoir autant de pouvoir. Il faudrait un système collégial, avec plusieurs juges qui se contrôlent mutuellement. Ensuite, il faut encadrer beaucoup plus strictement la détention provisoire. On ne peut pas garder des gens trois ans en prison sans procès. C’est inacceptable.
Tu parles aussi de la formation des enquêteurs et des magistrats.
Oui, c’est essentiel. Il faut que tous ceux qui travaillent avec des enfants, que ce soit les policiers, les gendarmes, les juges, soient formés à l’écoute, à la psychologie de l’enfant. On ne peut pas interroger un gamin de 6 ans comme un adulte. Et il faut aussi former les experts, leur apprendre à rester prudents dans leurs diagnostics.
Est-ce que tu as des exemples de pays qui font mieux que nous sur ce point ?
Oui, certains pays scandinaves, comme la Norvège ou la Suède, ont mis en place des protocoles très précis pour les auditions d’enfants. Les questions sont standardisées, les entretiens sont filmés, et un seul interrogatoire est réalisé par un expert formé, pour éviter les répétitions traumatisantes. C’est un modèle qui fonctionne bien.
Et sur le plan des médias ?
Là aussi, il faudrait plus de prudence. Je ne dis pas qu’il faut censurer la presse, mais qu’il faut réfléchir avant de publier des accusations. Peut-être instaurer des règles plus strictes sur la présomption d’innocence. Quand tu es accusé de pédophilie, tu es déjà condamné dans l’opinion avant même le procès.
C’est pour ça que tu dis dans ton livre que « la justice ne devrait jamais se rendre dans les journaux avant de se rendre dans les tribunaux ».
Oui, parce que les médias peuvent influencer la justice, et inversement. Il faut que chacun reste à sa place.
Dans tes propositions, il y a aussi l’idée de mieux accompagner les victimes et les témoins.
Oui, parce qu’on les laisse trop seuls. Les enfants, par exemple, devraient être accompagnés par des psychologues neutres, pas par des enquêteurs. Les acquittés, après leur libération, devraient bénéficier d’un soutien psychologique, social, pour se reconstruire. Aujourd’hui, on les libère et on les laisse se débrouiller.
Est-ce que tu as l’impression que ton livre pourrait servir de base à une réflexion plus large ?
J’aimerais. Je ne prétends pas avoir toutes les réponses, mais je pense que mon livre peut au moins poser les bonnes questions. Et si des magistrats, des avocats, des journalistes le lisent et en tirent des leçons, ce sera déjà ça.
Il y a un passage où tu dis que la justice française « avance comme un paquebot », trop lentement.
Oui, parce que c’est une institution très lourde, très lente à réagir. On a mis des années à réformer après Outreau, et encore, on n’a pas tout réformé. Il faudrait une volonté politique forte, mais je ne la vois pas.
Tu as l’air assez pessimiste sur la possibilité de réformes profondes.
Je suis réaliste. Je sais que les institutions changent rarement d’elles-mêmes. Mais je crois au pouvoir des citoyens, des associations, des médias responsables, pour pousser au changement.
Tu écris : « Outreau ne sera utile que si nous en faisons une leçon. »
Oui, parce que sinon, ce n’est qu’un drame de plus, une injustice parmi d’autres. Mais si on s’en sert pour améliorer la justice, alors les souffrances de ces gens n’auront pas été complètement vaines.
Et toi, est-ce que tu as envie de continuer à écrire sur ces sujets ?
Oui, parce que je pense qu’il faut continuer de raconter, de témoigner. La justice, la vérité, ce sont des combats permanents.
Il y a quelque chose d’assez engagé dans ton livre.
Oui, parce que je crois qu’on ne peut pas rester neutre face à une affaire comme Outreau. Ce serait une forme de lâcheté.
C’est ce qui le rend si fort.
Merci.
Vingt ans après, quel est, selon toi, le souvenir qu’ont les Français de l’affaire Outreau ?
Je pense que la plupart des gens ont une vision très simplifiée, voire déformée. Pour beaucoup, Outreau, c’est uniquement « l’affaire où des innocents ont été accusés ». Ils oublient qu’il y a eu des condamnations, qu’il y a eu de vrais abus commis par Thierry Delay et Myriam Badaoui. Et pour d’autres, c’est une affaire trop complexe, trop lointaine, qu’ils préfèrent oublier.
Tu dis dans ton livre : « Outreau est devenu un mythe, un mot qui résume tout et rien. »
Oui, parce que le mot « Outreau » est utilisé à tort et à travers. Dès qu’il y a une accusation douteuse, on parle d’un « nouveau Outreau ». Mais ce n’est pas juste. Outreau est une affaire unique, par son ampleur, par ses erreurs, par le mélange de vérités et de mensonges.
Est-ce que tu as senti, en écrivant ton livre, que tu te battais contre ces clichés ?
Oui, c’était une des motivations principales. Je voulais dire : « Attention, Outreau n’est pas une histoire simple. » On ne peut pas résumer ça à « les enfants ont menti » ou « les juges ont tout raté ». La réalité est bien plus complexe.
Tu parles aussi de l’impact psychologique de cette affaire sur les magistrats et les avocats.
Oui, certains en sont sortis très marqués. Le juge Burgaud, par exemple, a été cloué au pilori, parfois de manière injuste. Il a fait des erreurs, c’est évident, mais il n’était pas le seul responsable. C’était tout un système qui a dysfonctionné.
Tu dis que cette affaire a fait peur aux magistrats, qui hésitent désormais à prendre des décisions fortes par crainte d’un nouveau scandale.
Oui, c’est ce qu’on m’a dit. Certains juges, après Outreau, ont peur de se tromper, donc ils hésitent à mettre en examen, à placer en détention. C’est une forme de paralysie.
Mais d’un autre côté, la parole des enfants est devenue plus suspecte.
Oui, et ça, c’est un drame. Parce qu’on ne doit jamais douter par principe des enfants. Il faut les écouter, les croire, mais avec méthode. Outreau a créé une méfiance injuste envers la parole des mineurs.
C’est pour ça que tu insistes tant sur la formation des professionnels.
Oui, parce que c’est la clé. Si on forme bien les enquêteurs, les juges, les experts, on évite ce genre de fiasco.
Dans ton livre, tu as aussi une réflexion sur la manière dont la société voit la pédophilie.
Oui, parce que c’est un sujet qui suscite des réactions très fortes, très émotionnelles. Ce qui est normal, car ce sont des crimes abominables. Mais il faut garder la raison, sinon on finit par accuser n’importe qui sans preuve.
Tu dis que la société a besoin de « monstres », et que dans Outreau, on les a trouvés dans les mauvaises personnes.
Oui, on a désigné des coupables idéaux, parce qu’ils étaient pauvres, marginaux, faciles à accuser. Pendant ce temps, les vrais coupables étaient là, au milieu, et on ne les voyait pas.
C’est une vision très sombre de la société.
Peut-être, mais je crois qu’il faut la regarder en face. Sinon, on répète les mêmes erreurs.
Tu dis aussi que le traitement médiatique d’Outreau a renforcé cette idée des « monstres ».
Oui, les gros titres, les reportages, tout ça a construit une image terrifiante. Mais la réalité, c’est que les gens impliqués dans cette affaire étaient des êtres humains, avec leurs failles, leurs souffrances.
Tu écris : « On a voulu voir le mal absolu, alors qu’il n’y avait que des ombres. »
Oui, c’est ce que je pense.
Une grande partie de ton livre est consacrée au rôle des experts : psychologues, psychiatres, médecins légistes. Tu dis qu’ils ont parfois renforcé l’accusation au lieu de l’éclairer.
Oui, c’est un point crucial. Les experts sont censés apporter une analyse objective, scientifique. Mais dans Outreau, certains ont validé trop vite la parole des enfants, sans la remettre en contexte. D’autres ont produit des rapports très subjectifs, en interprétant des dessins ou des gestes comme des « preuves » d’abus. Ce n’est pas sérieux.
Tu dis qu’il y a eu une « sacralisation » de la parole des experts.
Oui, parce que dans le système judiciaire français, l’expert est considéré comme une autorité incontestable. Quand un expert dit « cet enfant dit la vérité », tout le monde le croit. Mais l’expertise n’est pas une science exacte, surtout en matière psychologique. On peut se tromper, et dans Outreau, on s’est trompé.
Tu donnes l’exemple d’un rapport où un simple dessin d’enfant a été interprété comme la preuve d’un abus sexuel.
Oui, c’est absurde. Un dessin, ça peut dire beaucoup de choses, mais ça ne peut pas être une preuve en soi. Pourtant, ce genre d’interprétation a pesé dans le dossier.
Il y a aussi la question des auditions filmées. Tu dis qu’elles étaient parfois biaisées.
Oui, parce que les questions étaient suggestives, orientées. Par exemple, on montrait des photos et on demandait : « Est-ce que tu connais cette personne ? » Si l’enfant dit non, on insiste. Si l’enfant dit oui, on le prend comme une confirmation. C’est un biais énorme.
Tu dis que la parole des enfants a été à la fois survalorisée et maltraitée.
Oui, on a voulu en faire une vérité absolue, alors qu’elle était parfois fragile, contradictoire. Et en même temps, on n’a pas respecté ces enfants, on les a interrogés sans précaution, on les a mis dans des situations de stress énorme.
Est-ce qu’on sait aujourd’hui comment faire mieux ?
Oui, il existe des méthodes reconnues, comme le protocole NICHD (National Institute of Child Health and Human Development), qui propose des techniques d’entretien neutres, ouvertes, sans suggestion. Mais en 2000, ce n’était pas utilisé en France.
Tu dis que l’affaire Outreau aurait pu être évitée si on avait eu ces protocoles.
Oui, au moins en partie. Parce qu’on aurait eu moins de contradictions, moins de faux souvenirs.
Dans ton livre, tu parles aussi du traumatisme des enfants auditionnés.
Oui, certains ont été abîmés par ces auditions répétées. On les faisait revivre ce qu’ils avaient subi, on leur posait des questions intimes, souvent devant plusieurs adultes. C’était violent.
Et les familles d’accueil ?
Elles ont joué un rôle important, mais pas toujours bienveillant. Certaines ont influencé les enfants, parfois inconsciemment, en leur demandant de « répéter ce qu’ils avaient dit ». Ça a pu fausser leur parole.
C’est pour ça que tu dis que la parole de l’enfant doit être recueillie une seule fois, par un professionnel formé.
Oui, pour éviter les déformations, les influences.
Il y a un passage où tu racontes une audition qui dure des heures, avec des questions qui se répètent. C’est insupportable à lire.
Oui, parce que tu sens que l’enfant est perdu, qu’il ne comprend plus ce qu’on veut de lui. Mais on continue, comme si on cherchait à obtenir une « vérité » à tout prix.
Tu dis que c’est une forme de maltraitance judiciaire.
Oui, clairement.
Tout au long du livre, tu montres que l’affaire Outreau n’est pas seulement due à des erreurs individuelles, mais à un système entier qui a dysfonctionné. Peux-tu développer cette idée ?
Oui, parce que si on se contente d’accuser le juge Burgaud, on passe à côté de l’essentiel. Il a fait des erreurs, c’est évident, mais il n’était pas seul. Le parquet a validé ses décisions, les policiers ont suivi sa ligne, les experts ont conforté ses convictions, et la cour d’assises a accepté ce qu’on lui présentait. C’est une chaîne, et chaque maillon a sa part de responsabilité.
Tu dis que le système judiciaire français est « vertical », trop centralisé.
Oui, le juge d’instruction concentre un pouvoir énorme. Il décide des mises en examen, des détentions provisoires, de l’orientation de l’enquête. S’il se trompe, tout le reste est biaisé. C’est pour ça que je plaide pour un système collégial, avec plusieurs juges qui se contrôlent entre eux.
Tu donnes aussi des exemples de décisions qui ont été prises trop vite, sans vérification.
Oui, comme certaines mises en examen basées uniquement sur la parole des enfants, sans preuve matérielle. Ou des prolongations de détention provisoire décidées par automatisme, sans réévaluer la situation.
Il y a un passage où tu racontes que certains accusés ne comprenaient même pas pourquoi ils étaient en prison.
Oui, parce qu’on leur disait seulement : « Vous êtes accusé par les enfants. » Mais ils n’avaient aucune autre preuve contre eux. Imagine la détresse de quelqu’un qui sait qu’il est innocent, mais qui voit la machine judiciaire avancer contre lui.
Tu dis que la détention provisoire a été utilisée comme une « condamnation avant l’heure ».
Oui, parce que trois ans en prison, c’est une peine énorme. Même si tu es acquitté après, ta vie est détruite.
Dans ton livre, tu compares le système judiciaire à une « machine » qui avance sans se poser de questions.
Oui, c’est comme un engrenage. Une fois qu’il est lancé, il est très difficile de l’arrêter. Il faudrait un mécanisme pour pouvoir dire « stop », pour réévaluer les éléments de l’enquête en cours de route.
Est-ce que tu as le sentiment que la justice a appris de ses erreurs ?
Pas suffisamment. On a mis en place quelques garde-fous, comme l’enregistrement des auditions d’enfants, mais le système reste le même dans ses grandes lignes.
Et les magistrats ?
Certains ont été traumatisés par Outreau. Ils savent que ça pourrait leur arriver, d’être pris dans un scandale. Mais le problème, c’est qu’on n’a pas changé la structure qui rend ces erreurs possibles.
Tu dis que la justice française a un problème de transparence.
Oui, parce que tout se joue dans le secret de l’instruction. Le juge d’instruction travaille seul, sans contrôle extérieur. C’est un modèle qui date du XIXe siècle. Peut-être qu’il faut repenser ce modèle pour le XXIe siècle.
C’est ce que proposait la commission d’enquête parlementaire après Outreau ?
Oui, mais ces propositions ont été enterrées. C’est comme si on avait peur de toucher à ce modèle.
Tu écris : « Outreau n’est pas un accident, c’est un révélateur. »
Oui, parce que cette affaire montre les failles du système : la précipitation, l’absence de doute, le manque de contrôle. Et si on ne corrige pas ces failles, d’autres affaires similaires peuvent arriver.
C’est ce qui te pousse à dire que « l’affaire Outreau n’est pas finie » ?
Oui, parce que tant que les leçons ne sont pas tirées, elle continue de hanter notre justice.
En te lisant, on sent que ton livre est plus qu’un simple récit judiciaire. C’est une réflexion sur la justice, la vérité et la mémoire collective. Quelle est, selon toi, la principale leçon d’Outreau ?
La principale leçon, c’est qu’il faut toujours douter. La justice ne peut pas fonctionner sur des certitudes absolues. Elle doit être prudente, vérifier, recouper, questionner sans relâche. À Outreau, on a trop vite cru certaines personnes, trop vite accusé, et on a brisé des vies.
Tu dis aussi que la justice doit rester humaine.
Oui, parce que derrière chaque dossier, il y a des vies, des familles, des enfants. On ne juge pas des « cas », mais des êtres humains. Et quand on l’oublie, on commet des injustices terribles.
Ton livre se termine par un appel à ne pas oublier. Pourquoi cette insistance ?
Parce que l’oubli est la pire des choses. Si on oublie Outreau, on recommencera. Ce n’est pas seulement une affaire judiciaire, c’est un avertissement pour toute la société : la justice, les médias, les institutions, chacun doit apprendre de ce drame.
Tu écris : « Les enfants d’Outreau nous regardent encore. » C’est une phrase qui m’a bouleversé.
Oui, parce que ces enfants, aujourd’hui adultes, sont les témoins vivants de ce qui s’est passé. Ils portent encore les cicatrices de cette histoire. Et nous avons une responsabilité envers eux, celle de ne pas oublier, de ne pas minimiser ce qu’ils ont vécu.
Penses-tu que ton livre pourrait être lu comme un document pour les écoles de magistrature ou de journalisme ?
Je l’espère. Je ne prétends pas donner de leçons, mais je pense que ce livre peut aider à réfléchir, à éviter certains pièges. Comprendre Outreau, c’est comprendre comment une erreur collective peut se produire, même avec des gens compétents et sincères.
Il y a un passage où tu dis : « Outreau n’est ni tout noir ni tout blanc, c’est une mosaïque de vérités partielles. »
Oui, c’est ce qui rend cette affaire si complexe et si fascinante. Ce n’est pas une histoire de gentils contre des méchants. C’est une histoire humaine, avec des zones d’ombre, des contradictions, des tragédies.
Est-ce que tu as eu des retours de magistrats ou d’avocats après la parution du livre ?
Oui, certains m’ont écrit pour me dire qu’ils avaient trouvé le livre utile, qu’il leur faisait réfléchir sur leur propre pratique. D’autres ont été plus critiques, en disant que je remettais trop en question l’institution. Mais je crois que la critique est nécessaire pour avancer.
Tu dis que tu as mis deux ans à écrire ce livre. Qu’est-ce que cette immersion t’a appris, toi, en tant qu’homme ?
Elle m’a appris l’humilité. J’ai compris qu’on ne sait jamais tout, qu’il faut toujours garder un esprit ouvert, accepter la complexité. Elle m’a aussi appris la force de certaines personnes, leur capacité à survivre malgré tout.
On sent aussi que tu es habité par une forme de colère, même si elle est contenue.
Oui, parce qu’Outreau est une injustice, une souffrance qui aurait pu être évitée. Quand tu lis ce dossier, tu vois les erreurs s’accumuler, et tu te dis : « Pourquoi personne n’a dit stop ? » C’est révoltant.
Mais tu termines aussi sur une note d’espoir.
Oui, parce que je crois qu’on peut apprendre d’Outreau. Si ce livre peut aider ne serait-ce qu’une personne, un juge, un journaliste, un citoyen à se dire « faisons attention, doutons, écoutons », alors il aura servi.
Jean, après tout ce que nous venons d’évoquer, si tu devais résumer Outreau en une phrase, quelle serait-elle ?
Je dirais : « Outreau est l’histoire d’une vérité fragmentée, d’une justice qui s’est égarée, et d’une société qui doit apprendre à regarder sa propre part d’ombre. »
C’est une phrase qui résume bien ton livre, je trouve. Ce n’est pas une conclusion définitive, mais une invitation à réfléchir.
Oui, parce que je ne veux pas donner de réponses toutes faites. Outreau n’est pas une affaire qui se termine. Elle continue à nous poser des questions, sur la justice, la vérité, les médias, la société.
Et toi, après ce livre, est-ce que tu as envie de te tourner vers d’autres sujets ?
Oui, mais je crois qu’Outreau restera toujours en moi. Parce que cette affaire dit beaucoup de notre époque, de nos peurs, de notre rapport à la vérité.
Merci, Jean, pour ce travail monumental. Merci d’avoir accepté de partager ton expérience avec nous, ici, dans ce moment de parole rare.
Merci à toi, David, et merci aux lecteurs et lectrices qui prendront le temps de comprendre ce que j’ai voulu raconter.
