4 668 € récoltés sur 16 000 €
Loyer
Gestion
Transport
Salaires
Divers
Site
Je soutiens Au Poste !
Au Poste retourne le réel
Au Poste retourne le réel Pour défendre les libertés et nourrir le débat public 100 % libre et LIVE Sans montage ni formatage

Pierre Douillard-Lefèvre : « La police est en guerre contre nous »

Retour à l'émission

Transcription de l’émission

David Dufresne
Amis, amis de la police, amis du café, amis d’Au Poste, amis de la tendresse utopique telle que nous a écrit l’autre jour un fidèle Au poste, et bien bonsoir. Il est presque 21h, un peu plus de 21h, et nous recevons aujourd’hui un copain, on peut dire ça comme ça, même si on s’est peu vu, mais pour lequel j’ai beaucoup de respect, Pierre Douillard-Lefèvre, auteur de Nous Sommes en Guerre, terreur d'État et militarisation de la police bonsoir. Voilà, en 2014, Pierre a participé à la création de l’Assemblée des blessés. Et c’est donc l’autre caractéristique importante de ce livre, c’est que Pierre écrit, comme il le dit, depuis les luttes. Par rapport à la rapide présentation que tu as faite, merci. Oui, je suis chercheur en sciences sociales à Nantes, mais effectivement, je travaille directement un point de vue d’une personne qui a été touchée par ces armes-là. On va y revenir.
Pierre Douillard-Lefèvre
Et pour répondre rapidement à ta question, tu as raison. Nous, on fait partie de différents collectifs avec l’Assemblée des blessés qui tirons la sonnette d’alarme, proposons des analyses, proposons un peu une connaissance du maintien de l’ordre depuis maintenant quasiment dix ans. On s’est retrouvés pendant longtemps un petit peu à hurler dans le désert sur ces sujets-là quand même. Notamment au moment de la vague de communications antiterroristes à partir de 2015. Comme tu le sais, depuis 2018, la question des violences d'État a été mise sur le devant de la scène massivement. Néanmoins, évidemment, on est contents qu’enfin ces violences d'État soient reconnues très largement. Même si c’est un petit peu dommage qu’il ait fallu des rivières de sang pour en arriver là. Mais effectivement, moi j’ai sorti un premier bouquin en 2016 qui s’appelait L’Arme à l'œil. Il s’appelait L’Arme à l'œil qui était un petit essai assez court sur la question du maintien de l’ordre à un moment où il n’y avait finalement pas grand-chose qui était proposé en dehors du travail excellent de Mathieu Rigouste qui bosse aussi sur ce sujet-là.” Et donc depuis la sortie de ce livre qui a été assez rapidement épuisé, il s’est passé énormément de choses. Il s’est passé énormément de choses et finalement la plupart des constats qui étaient énoncés et des alarmes qui étaient énoncés dans le premier ouvrage, non seulement ont été confirmés mais ont été largement dépassés. Très largement dépassés. Là, on est au-delà de toutes les prévisions les plus alarmistes des dernières années. Première chose, actualiser ce travail-là, proposer comme tu le disais une radiographie complète mais surtout l'éclairer avec un angle nouveau et c’est là que peut-être ce livre se démarque et que j’invite nos spectateurs et spectatrices à regarder. Donc évidemment, faire des constats c’est formidable. Ou comme je dis dans le livre, diffuser des vidéos, des recensements, etc. de violences policières, c’est important, c’est un travail essentiel. Mais maintenant on n’en est plus au niveau de l’indignation et du constat, on en est au niveau de s’organiser, de proposer des pistes pour résister à ça.
David Dufresne
Je voudrais démarrer évidemment d’abord sur le titre Nous sommes en guerre. Tu reprends Emmanuel Macron dans sa déclaration lors du premier confinement. Et tu nous dis, page 12, qu’il s’agit d’abord d’une démonstration, d’un spectacle. L'État policier maîtrise l’espace comme jamais. Il s’agit aussi d’un test. Les drones, les hélicoptères, les check-points étaient déjà prêts avant la pandémie. Imaginés dans les cabinets ministériels, préparés par l'État major policier, ils ne sont pas apparus d’un coup. La crise permet d’expérimenter les moyens qui n’auraient pas été approuvés en temps normal. Les stratèges du pouvoir nomment cela l’accessibilité sociale.
Pierre Douillard-Lefèvre
Ça, c’est le début du bouquin et c’est une thèse. Et donc, nous sommes en guerre, c’est un retournement de stigmas, si je puis dire. C’est la phrase de Macron que tu prends à ton compte.
Pierre Douillard-Lefèvre
Alors tout à fait. On a trouvé ce titre avec l'éditeur parce que, évidemment, cette citation illustre parfaitement le phénomène de militarisation du maintien de l’ordre. Quand je dis militarisation, c’est l’armement cru de la police, c’est l’effacement progressif d’un conflit militaire vis-à-vis d’un conflit civil. C’est-à-dire qu’on a un effacement progressif de la frontière entre ces types de conflits extérieurs et intérieurs, armés et policiers. Donc, ça, c’est la première chose. Donc, nous sommes en guerre et surtout, on voulait insister, je voulais insister sur le fait que la violence d'État, la militarisation, la brutalisation de la société, elle est toujours préparée par les discours, par les mots des puissants, par les mots des décideurs. Et donc, quand on a un président qui répète cette fois Nous sommes en guerre, ça fait partie de ce registre-là, mais il n’y a pas que ça. On se rappelle de Manuel Valls qui parlait de guerre de civilisation au moment de l'état d’urgence de 2015. On a eu une série de responsables politiques qui parlent de guerre, de conflits en permanence. Et il suffit même de regarder encore très récemment les polémiques avec les syndicats policiers ou le ministère de l’Intérieur qui parlent en permanence d’assaillants, de belligérants pour parler des manifestants. Donc, on a un gouvernement qui développe une rhétorique de guerre et qui se met en position de faire une guerre à sa propre population. Et donc, cette question sémantique, elle est très importante, cette question du discours parce qu’elle participe d’un combat culturel pour faire accepter l’augmentation des violences d'État.
David Dufresne
Un des tout premiers chapitres s’intitule Laboratoire de la peur avec un S à laboratoire, tu démarres évidemment par les quartiers populaires. Si je puis dire, des choses assez connues finalement que tu resitues, parce qu’il faut évidemment les restituer parce que c’est l’origine du mal, c’est l’origine de la terreur, elle est là évidemment. Mais ce que je trouve intéressant, c’est qu’alors tu pointes aussi, je t’en ferai parler quand même de l’immigration, des mouvements sociaux, mais il y a ce que tu appelles le stade disciplinaire, page 73. Donc, peut-être avant même de parler de ce, de l’aspect maintien de l’ordre sur les questions sportives, peut-être que tu veux introduire ce chapitre
Pierre Douillard-Lefèvre
Les laboratoires de la peur. C’est-à-dire qu’on a eu des pompiers qui ont été blessés par la police l’année dernière. On a eu des infirmières qui étaient gazées, des enseignants qui étaient gazés. On a y compris parfois de simples passants au moment des gilets jaunes qui ont reçu des balles en caoutchouc dans le visage ou dans le corps.
David Dufresne
On utilise assez rapidement ce nouvel armement très vite dans les quartiers. Il y a par exemple un père de famille qui perd un œil dès 1999. À l'époque, personne n’en parle. Il va falloir attendre les manifestations pour qu’on commence à parler du flash-ball. Il faut que la police l’utilise contre les manifs.
Douillard-Lefèvre
Ça, c’est la première chose. Et pour te répondre, il y a un autre type de laboratoire. Il y a une série de cinq ou six laboratoires dans le livre.
David Dufresne
On ne va peut-être pas faire un résumé complet. Mais sur le stade, c’est important, cette question-là. Parce que le stade, moi, c’est un monde dont je ne suis pas familier.
Pierre Douillard-Lefèvre
C’est un monde que je ne connais pas spécialement. Je ne suis pas forcément fan de foot. Mais en recensant les personnes mutilées par la police et en rencontrant des personnes blessées, en fait, je me suis aperçu qu’il y avait tout un tas de personnes qui avaient été mutilées aux abords des stades et qui étaient supporters de foot.
David Dufresne
C’est ce que je voulais dire tout à l’heure, c’est que ton livre est basé mais de manière très fine sur des témoignages de mutilés, de blessés, de tous horizons et que tu prends cette matière, ces témoignages, pour dessiner en fait un historique de cette violence d'État qui vient de loin en réalité. Voilà. Et là dedans, il y a effectivement ce que tu appelles le stade disciplinaire, petit jeu de mots bien fait, sur le fait qu’il y ait eu une répression qui s’est abattue sur les supporters, répression dont à peu près tout le monde se contrefout, sauf peut-être enfin sauf les premiers intéressés, et dont tu nous rappelles qu’en 2019, page 73, le Premier ministre Édouard Philippe promet une interdiction administrative de manifester en disant s’inspirer des interdictions de stade, des interdictions existantes.
Pierre Douillard-Lefèvre
Tout à fait. Donc ça, c’est pour ça que c’est important, parce que contre le monde du football et contre le monde des supporters, l'État expérimente depuis quasiment 20 ans des stratégies de répression. Donc il y a évidemment un usage de balles en caoutchouc, de grenades assez régulières. Donc il y a plusieurs supporters qui ont perdu un œil, notamment Castille, un supporter qui s’appelle Castille à Montpellier, avec qui on travaille, qui est un ami. Et il y a des dispositifs de coercition, de contrôle, de contrôle des corps. Ce contrôle des corps, c’est évidemment dans le stade, avec des processus de caméras de surveillance, de reconnaissance faciale. Mais c’est aussi en amont avec le dispositif d’interdiction de stade. Alors ce dispositif, il est simple. L'État a créé des fiches de supporters, d’ultra, classées comme un peu turbulents, comme un peu gênant. Et donc sur la base de ces fiches connectées par la police, les services de renseignement, il y a des interdictions de stade. C’est-à-dire que les supporters fichés sont obligés d’aller pointer au commissariat au moment d’un match de foot. Donc ils sont interdits d’accéder à l’enceinte de la reine sportive parce qu’ils sont considérés comme pouvant potentiellement être turbulents, violents, Donc ça, c’est important parce qu’on est dans la justice prédictive. Il n’y a pas de désillusion de justice, il n’y a pas de délit, mais on sanctionne par anticipation.
David Dufresne
Gérard91 te demande, reviens un petit peu en arrière et te demande est-ce que les colonies n’ont pas été les premiers laboratoires de la répression ?
Pierre Douillard-Lefèvre
C’est ça, alors tout à fait, c’est une excellente remarque.
David Dufresne
Attends, Pierre, je t’arrête. Ici, on n’est pas chez les cons. Toutes les remarques sont bien, toutes les questions sont judicieuses, on est bien. Tu peux répondre directement, tu peux répondre directement, je t’en prie, vas-y, vas-y.
Pierre Douillard-Lefèvre
D’accord. Donc oui, oui, ça, c’est très important parce que, comme vous le savez peut-être, la France dispose d’un savoir-faire reconnu internationalement dans le maintien de l’ordre. La France a élaboré des techniques de contre-insurrection et notamment dans les colonies et en particulier en Algérie, durant la guerre d’Algérie, avec déjà à l'époque des doctrines de quadrillage d’un quartier, de terrorisation de la population, de disparition, mais aussi dans l’arsenal contre-insurrectionnel, on le verra peut-être tout à l’heure, de propagande. C’est-à-dire qu’il fallait à la fois frapper une catégorie de la population et séduire le reste de la population pour isoler, en l’occurrence, les anticolonialistes algériens du reste de la population algérienne. Et on verra que c’est une doctrine qui est tout à fait d’actualité aujourd’hui. Et donc, effectivement, l'État français a expérimenté massivement des techniques de terreur, de contre-insurrection dans ses colonies et les a importées sur le territoire métropolitain. Et on peut parler, en quelque sorte, d’ando-colonisation, de colonisation de l’intérieur, puisque la police française perpétue des pratiques coloniales dans certains quartiers. Et comme je l’expliquais tout à l’heure, il y avait des brigades spécialement construites pour mater les colonisés et les fils et filles de colonisés, notamment la brigade nord-africaine en banlieue parisienne qui allait semer la terreur dans les bidonvilles de Nanterre, etc. Un autre laboratoire plus évident, donc à mon avis on peut on peut assez vite, c’est l’immigration. Mais là j’ai deux choses. D’abord, il y a quand même, à partir du moment où tu parles de l’immigration, il y a la question des armes et notamment il y a la question des canons à son.
David Dufresne
Est-ce que tu, notamment, me semble-t-il, est-ce que tu peux nous en dire un petit peu, puisque un de tes faits d’armes, c’est d'être quasi expert en armes, en armes de la police. C’est à dire que tu connais très bien, vous êtes quelques-uns en fait en France, il y a Maxime Rénier, il y a les gens de Désarmons-les, dont tu es proche, il y en a d’autres. Et toi particulièrement, il y a notamment cet usage à la frontière de l’Europe, des canons à son contre les migrants. C’est quoi un canon à son ? Comment ça fonctionne ? Depuis quand ça existe ? Et qu’est-ce que ça veut dire du monde dans lequel on est ?
Pierre Douillard-Lefèvre
Alors effectivement, c’est important de rappeler que les frontières, les zones de passage des réfugiés, des exilés, sont toujours des zones d’expérimentation du contrôle des corps et de répression. Il y a eu l’usage notamment de LBD à la frontière sud de l’Espagne, vous savez l’enclave de Ceuta et Melilla. La guardia civile espagnole a tiré des balles en caoutchouc sur des exilés qui nageaient, provoquant leur noyade. Il y a évidemment la situation à Calais, mais on pourra y revenir. Et effectivement, aux frontières est de l’Europe, au niveau de l’entrée en Grèce, on a l’Union européenne qui a financé à coups de millions d’euros des canons à eau, des canons à son, pardon. Alors, c’est une arme, comme souvent pour les armes de maintien de l’ordre, en tout cas les nouvelles technologies dites non létales ou sublétales, ou à l'établissement atténué. Ce sont des armes qui sont empruntées aux américains, aux États-Unis.. Le canon à son, ça fait des années qu’il est utilisé dans des grands événements aux États-Unis. C’est une arme, le son comme arme, utilisé comme arme pour faire mal, pour désorienter. Vous savez que l’oreille interne, c’est ce qui permet de s’orienter, de se tenir debout, etc. Un son extrêmement puissant, extrêmement strident, ça peut désorienter quelqu’un, le faire tomber, voire le faire tomber dans les pommes. Donc, c’est une arme qui est expérimentée aux États-Unis, sauf que là-bas, il y a eu des combats et le canon à son a été, j’ai plus l’acronyme, mais c’est less lethal weapon sound, ou quelque chose comme ça. Le canon à son a été considéré par un tribunal new-yorkais comme une arme potentiellement létale, tellement la puissance utilisée par ces canons est forte, élevée. Et donc, on a à présent en Europe, à la frontière de l’Europe, des canons à son qui vont être testés pour désorienter, faire peur et repousser des exilés qui tentent de traverser la frontière. Ce dispositif va être couplé avec tout un tas de technologies biométriques proprement dystopiques. Ça va de la reconnaissance thermique, pour repérer directement le corps des exilés qui potentiellement se cacheraient. C’est déjà utilisé notamment dans les Alpes par la gendarmerie française. Il y a des dispositifs biométriques avec l’empreinte digitale, etc. Donc oui, l’immigration est un marché pour le maintien de l’ordre, est un laboratoire et un laboratoire qui sans doute va être de plus en plus important avec les crises peut-être climatiques, sociales, économiques, politiques qui vont arriver dans les années à venir.
David Dufresne
Dans le chapitre intitulé Chemin d’exil, page 95. Là, je vais avoir une petite critique. Mais gentil, amical. Le lundi 23 novembre 2020, l’expulsion brutale d’un campement d’exilés sur la place de la République à Paris fait scandale. Elle se déroule au cœur des quartiers privilégiés de la capitale, sous les yeux de nombreux journalistes. L’opération est pourtant tristement banale. Alors, pourquoi je critique un peu ? C’est parce que à plusieurs moments dans ton livre, au demeurant qui est super, je le remonte, je le recommande, il n’est pas cher, vous pouvez l’acheter avec la bague chez l'éditeur. Regardez, je vais vous le remontrer. À plusieurs moments quand même dans ton bouquin, je sens comme une gêne, je vais le dire brutalement, à l’idée que ces questions-là, celles dont tu es en train de nous parler avec beaucoup de précision, encore une fois avec beaucoup de rigueur, une gêne à avoir ces questions déborder le cadre militant et aller au-delà, c’est-à-dire aller dans un peu dans la société, dans le monde médiatique, politique et ailleurs. Est-ce que je me trompe ou pas ?
Pierre Douillard-Lefèvre
Je pense que tu te trompes parce que je ne fais justement pas partie. Tu pointes un vrai sujet. Dans le militantisme, on a souvent tendance à vouloir être entre guillemets propriétaire d’une idée ou être dans un pré carré radical, Et au contraire, je partage tout à fait ton approche ou celle d’autres personnes qui essayent de populariser une question. Et moi, je pense au contraire que tout ce qui peut développer et rendre plus puissante une idée, en tout cas de notre bord politique, puisqu’on voit qu’on est en train de vivre un échec et un désastre politique total, mais bon, je digresse. Au contraire, tout ce qui peut déployer nos idées plus largement dans la population est bon à prendre, que ce soit un film, que ce soit un livre, que ce soit un graffiti, une chanson.
David Dufresne
D’ailleurs, on y reviendra sur les pistes de résistance. Au contraire, populariser nos mots d’ordre, populariser nos connaissances et nos savoirs, ça me semble central. Là, le passage que je cite, je vois ce qui te gêne.
Pierre Douillard-Lefèvre
En réalité, c'était pour reprendre l’idée d’une épiphanie. Le mot épiphanie, ça veut dire révélation, prise de conscience. Quand les policiers ont rudoyé des exilés en plein cœur de Paris, et je pense quelque part que c'était aussi l’objectif des associations de montrer, regarder le sort réservé aux exilés, celui que l’on ne voit pas, c'était de montrer, mais regarder, en fait, ça se passe sous vos fenêtres, etc. Et donc, c’est ça que je voulais dire, c’est que cet épisode très médiatisé, il ne faut pas oublier qu’il se produit quotidiennement à Calais, qui se produit quotidiennement aux frontières, etc. De la même manière que les violences policières qu’on a vues contre les gilets jaunes qui sont gravissimes scandaleuses. Elles ont été testées préalablement sur tout un tas d’autres catégories de la population, notamment les quartiers.
David Dufresne
Tu parlais des gilets jaunes et page 111 justement. Sur la question des… Toujours dans les laboratoires de la peur, après on passera à un autre chapitre. Tu écris page 111, quel que soit l’endroit, la ville, le village ou le rond-point. Il n’y a pas de famille engagée dans le mouvement des gilets jaunes qui ne comptent au moins l’expérience d’une blessure par la police, d’une cellule de commissariat, de la brutalité d’un interrogatoire ou du frisson d’un procès. La puissance de cette vague de colère a été contenue, mais pas asséchée pour autant. Deux points, ces traces sont indélébiles. Un, on voit que c’est bien écrit. C’est bien écrit ce bouquin.
Pierre Douillard-Lefèvre
Non, ça fait plaisir. Je veux dire, il y a des bouquins de sociologie qui sont un peu plus lourds, on ne comprend pas forcément où l’auteur veut en venir, où c’est alambiqué. Là, c’est to the point. Mais cette question-là, je la trouve extrêmement intéressante. Est-ce que tu peux, si j'étais ton éditeur, je te dirais ajoute une page. Alors maintenant, c’est le moment, ajoutez quelques éléments.
David Dufresne
Tu crois réellement que la révélation, l'épiphanie, pour reprendre le terme que tu t’as employé tout à l’heure, sur la question de la nature de la police, peut avoir modifié, pour une partie de la population qui n'était pas habituée à ça, son regard sur la police ? Et est-ce que tu penses que c’est un changement qui est durable ?
Pierre Douillard-Lefèvre
Alors là, c’est très manifeste qu’il y a un avant et un après gilet jaune, parce que ce qu’on a vu sur les ronds-points, ce qu’on a vu dans les rues des grandes métropoles, c’est monsieur et madame tout le monde, c’est des classes moyennes ou des classes populaires, souvent contraintes d’habiter dans les zones périurbaines par la métropolisation, par tout un tas de logique d’urbanisme complètement absurde, mais ce n’est pas le sujet ce soir, mais on pourrait en parler longtemps, de ce qui a créé en fait ce, parce que c’est une crise urbaine avant tout, la crise des gilets jaunes, une crise de la mobilité. Et donc ce qu’on a vu, c’est que c’est monsieur et madame tout le monde qui sont contraints à avoir une vie impossible, puisque forcés d’utiliser la voiture par la destruction des services publics de transport, par l'étalement urbain, par la construction de grandes surfaces, toujours plus titanesques en périphérie des grandes villes, etc. Bref, qui était dans la rue et qui chantait la police avec nous les premiers samedis. Et face à ces gilets jaunes, on a un État qui a été immédiatement extrêmement répressif. Je crois que dès le 17 novembre à Quimper, on a un homme qui prend un tir de LBD en plein visage. Le 17 novembre 2018 à Nantes, bon après il y a une particularité locale, mais bon, il y a la police qui tire des grenades sur le périphérique de Nantes. Et après ça va aller crescendo. Et ce qui a été assez bouleversant, moi je suis allé voir le 24 novembre, donc l’acte 2 à proximité des Champs Élysées, c’est à la fois une puissance insurrectionnelle incroyable. C’est-à-dire que ça fait 30 ans qu’on entend dans les manifs syndicales, vous savez, ou alors ça va péter, pour n’ absolument jamais tenter de sortir des sentiers battus. Là, on avait des personnes sincères qui croyaient réellement. Et quand ça chantait, on va te chercher chez toi à Macron, le but était réellement d’aller le chercher chez lui. Et quand il y avait des tracts extrêmement simples qui disaient, on bloque le pays, c'était pour le bloquer. Il y a eu des grandes surfaces entièrement paralysées. Donc, ce qui s’est passé, c’est que face à ce mouvement d’une puissance insurrectionnelle et d’une spontanéité inédite, l'État a eu très peur, a poussé le curseur de la violence quasiment à son maximum immédiatement. Et donc, oui, oui, je suis persuadé que là, il faut imaginer que c’est plusieurs milliers d’arrestations dans les 3 ou 4 premières semaines C’est-à-dire qu’il y a plusieurs milliers de familles pour les fêtes de Noël qu’avaient le tonton ou le cousin ou le frangin qui avaient fait une garde à vue ou qui avaient reçu un impact d’une grenade de désencerclement ou voire même certains qui ont passé les fêtes derrière les barreaux. C’est ça qui s’est passé en 2018. Alors, c’est pour ça que je dis qu’elle laisse des traces indélébiles parce que le gouvernement a eu une victoire à la Pyrrhus, c’est-à-dire une victoire où finalement il a réussi à contenir la révolte, à contenir cette onde insurrectionnelle, mais il n’a pas réussi à gagner la bataille. Et là, l’image de la police et du gouvernement est irrémédiablement détruite, en tout cas pour ce peuple, ces catégories de population qui se sont vraiment constituées en peuple au moment des Gilets jaunes, en peuple révolutionnaire.
David Dufresne
Est-ce que tu veux nous montrer des choses ce soir ? C’est important de développer une connaissance, une expertise populaire entre guillemets des armes de maintien de l’ordre, parce que le gouvernement fait tout pour maintenir l’opacité sur les outils qui sont utilisés contre nous. Donc, avec l’Assemblée des blessés, avec des armes en laine, on collecte les armes de la police pour pouvoir être capables d’expliquer leur propriété et leur histoire.
Pierre Douillard-Lefèvre
Donc là, j’ai amené quelques petits détails : L’Assemblée des blessés en deux mots, c’est un collectif qui rassemble des gens
David Dufresne
Oui, c’est une fédération en fait, en quelque sorte, de collectifs de personnes blessées, mutilées par la police. Et donc, ça rassemble des personnes très différentes. Comme je vous l’ai dit, ça va du supporter de foot au squatter qui a perdu un œil, au lycéen blessé, etc.
Pierre Douillard-Lefèvre
Donc, nous, on travaille sur ces armes-là pour être capables justement de faire un contrepoids dans ce combat culturel et médiatique. Et donc, je vous ai amené quelques… Je fais une présentation comme ça, je les montre ?
David Dufresne
Vas-y
Pierre Douillard-Lefèvre
Donc, je vais commencer par le plus simple, le plus classique, ce que tout manifestant a déjà vu. La grenade lacrymogène, la grenade lacrymogène, on la voit fabriquer par la firme Nobel Sécurité. Donc ça, c’est une grenade qui permet de tirer à 200 mètres puisqu’il y a un propulseur ici, un dispositif propulseur qui va jusqu'à 200 mètres. Donc vous voyez une grenade quand elle est tirée à 200 mètres, elle est envoyée avec une très grande puissance. Et donc le principe, tout le monde connaît à peu près, le principe c’est que la grenade s’ouvre, libère des palais de lacrymogène, 6 ou 7 selon le modèle de lacrymogène, qui se diffusent dans l’air. Même si tout le monde connaît, c’est important d’en parler un peu.
David Dufresne
Non, attends, Pierre, ici, il y a sans doute des gens, des services ou des GPN qui ne savent pas comment ça marche, qui le regardent. Donc, c’est bien, éducation populaire pour tous. Oui, on prend le temps.
Pierre Douillard-Lefèvre
Donc voilà, c’est important d'évoquer cet usage de lacrymogène, parce qu’il y a une formule que je reprends, que j’avais vu utiliser ailleurs, l’idée d’une lacrymocratie. Parce que la grenade lacrymogène, ça paraît inoffensif comme ça, mais d’une part, on n’a jamais eu accès aux effets médicaux à moyen et à long terme de ces grenades lacrymogènes. Il n’y a jamais eu d'études. L'État, pourtant, a forcément réalisé des tests et des essais. On n’a pas eu de résultats. Alors, il faut aller jusqu’au Chili pour voir des études faites sur ces questions-là, avec des alertes, notamment sur le corps des femmes, parce que cette molécule, le gaz CS, pourrait faire du mal au cycle menstruel, voire provoquer des fausses couches à des manifestantes lors des mobilisations au Chili qui ont eu l’an dernier. Et en France, pour y revenir, il y a quelques scientifiques indépendants qui ont essayé de bosser sur le sujet, mais c’est très compliqué. Et en France, on a un usage exponentiel de la grenade lacrymogène. Un mouvement social classique avant les années 2000, c'était quelques dizaines de grenades lacrymogènes qui étaient tirées. Peut-être que si ça chauffait vraiment dur, on en tirait une centaine. À partir de Notre-Dame-des-Landes, on est sur plusieurs milliers de grenades lacrymogènes qui sont tirées. La grande manif anti-aéroport de Nantes en 2014, c’est 2200 grenades lacrymogènes tirées en quelques heures. La manif du 1er décembre 2018 à Paris, rien qu'à Paris, c’est 10 000 grenades lacrymogènes tirées en quelques heures. 10 000 grenades lacrymogènes. Les expulsions de Notre-Dame-des-Landes en 2018, en une semaine d’expulsions, 13 000 grenades sont tirées dans le Bocage Nantais. Vous voyez, on est sur des proportions considérables, exponentielles, avec un usage qui souvent frôle la létalité puisque le but n’est plus de repousser des gens, mais de les saturer en gaz, de les asphyxier, de les punir, de leur faire mal. Deuxième type de grenades, malheureusement bien connue, c’est la grenade GLIF4, la GLI, malheureusement connue parce que c’est une grenade explosive qui peut arracher un membre. Et ces grenades GLIF4 sont utilisées depuis plusieurs décennies et donc elles ont pour propriété de contenir une munition à l’intérieur, il n’y a pas d’explosifs dedans, je précise, de contenir une munition à base de TNT donc un explosif également utilisé dans un conflit militaire. Donc cette GLIF4, elle s’appelle grenade lacrymogène instantanée, elle porte très mal son nom, donc elle contient une charge explosive et une charge de CS, donc de composer lacrymogène pur, et donc son but est d’avoir un effet, ce que les policiers et les gendarmes appellent un effet combiné, à la fois explosif, assourdissant et lacrymogène. Et donc ça peut, évidemment, si ça arrive à proximité d’un pied ou d’une main, arracher le membre, ça peut crever des tympans, ou ça peut désorienter, faire tomber quelqu’un au sol à cause du souffle. Alors ces grenades-là, elles ont été utilisées par centaines à Notre-Dame des Landes, en propulsant d’ailleurs parfois des petits éclats très profondément dans les chers, elles ont été utilisées encore plus massivement contre les Gilets jaunes, et donc comme on le disait tout à l’heure à propos de la découverte entre guillemets des Gilets jaunes vis-à-vis de la police, moi j’ai vu malheureusement les Gilets jaunes s’approcher pour taper dans ces outils-là, parce que en fait quand on ne connaît pas les armes de maintien de l’ordre, eh bien on ne peut pas se douter de la violence d’un ustensile pareil. Alors il faut quand même dire que cette grenade a été retirée des stocks et de la police et de la gendarmerie, ça avait été annoncé par Castaner. Je me souviens qu'à l'époque, quand il a fait cette annonce, beaucoup l’ont saluée, moi le premier, parce que ce n’est quand même pas anodin qu’une arme cataloguée arme de guerre soit retirée. Mais ça a été remplacé par une autre grenade, celle de Redon notamment, GM2L, Grenade Modulaire à double effet, donc voilà, j’allais y venir. On est là typiquement sur une escroquerie communicationnelle assourdissante, hallucinante, puisque Christophe Castaner, l’inénarrable Christophe Castaner, a annoncé le retrait. C’est-à-dire que la police et la gendarmerie ont terminé leur stock de grenades GLEF-4 explosive, notamment contre les gilets jaunes, et donc le stock arrivant à épuisement, cette grenade est venue la remplacer, la GM-2L, donc je le redis, grenade modulaire à double effet, donc à double effet, c’est lacrymogène et explosion à nouveau. Et donc cette grenade, elle contient plus de TNT, elle contient un autre explosif qui est censé être moins dangereux officiellement selon la propagande gouvernementale, l’exocir.” Donc l’exocir, c’est un mélange d’explosifs qui est utilisé notamment dans l’armée, et c’est un explosif qui s’appelle le RDX, le RDX est utilisé notamment dans les lance-roquettes. Voilà, quand on parle de militarisation, on ne parle pas comme ça pour se payer de mots, et donc cette grenade GM2M, vous voyez, elle a un bouchon marron, donc si vous voyez ça, vous faites très attention, vous éloignez surtout, ne surtout pas s’approcher, et donc elle a une explosion qui est largement comparable, voire plus dangereuse que la GLIF4. Donc on a Christophe Castaner et le gouvernement qui ont encore fait un mensonge d'état, qui ont dit qu’ils retrouvent une grenade pour en mettre en place une tout aussi dangereuse, et cette grenade, elle est probablement plus dangereuse parce qu’elle est tirée par des lanceurs, par des fusils qu’on appelle des fusils Couguars, qui permettent de tirer cette grenade non plus à la main, de la lancer, mais de la tirer à 100 mètres ou à 50 mètres, comme j’expliquais tout à l’heure, avec des dispositifs de propulsion. Ça veut dire qu’on peut tirer loin dans un champ, par exemple, très concrètement. Et c’est probablement ce qui s’est passé à Redon avec la main arrachée. Il y a eu une main arrachée par cette GM2L en décembre dernier, en décembre 2000, à Paris dans les manifs contre la loi de sécurité globale également. Ce sont des grenades extrêmement dangereuses, mutilantes et potentiellement mortelles. Donc un autre type de grenades…
David Dufresne
Ne me dis pas que t’as un LBD chez toi quand même. Parce que là, quand t’as dit déréliction, je veux bien, mais… Non, il y a quelqu’un qui a dit c’est du glanage. Je trouve ça très beau. Ça me rappelle le film d’Agnès Varda. Pour revenir à des sujets moins rigolos, cette grenade, c’est la fameuse grenade de désencerclement. Ce que les manifestants appellent une grenade de désencerclement. Je la mets dans la lumière pour bien la voir.
Pierre Douillard-Lefèvre
Alors, c’est une grenade reconstituée. Il n’y a pas d’explosifs dedans. Je l’ai refaite avec de la colle et de la pâtafix Donc, cette grenade de désencerclement est distribuée à mesure que le Flashball et le LBD se déploient dans la police, par Nicolas Sarkozy, à partir de 2002. Et donc, ça fait partie du nouvel arsenal dit non létal. Et cette grenade, elle est composée de 16 plots en caoutchouc qu’on voit ici. Ça fonctionne comme une grenade militaire, une grenade à fragmentation. Sauf que les fragments, ce n’est pas du métal, c’est des plots en caoutchouc. Et le cœur de cette grenade, c’est un cœur de TNT, donc d’explosifs. Et donc, ça projette des plots de ce type-là très violemment. Dans tous les sens, pour le coup, là, c’est indiscriminé. Ça part dans tous les sens. Et donc, ça peut évidemment toucher le visage, l'œil, une partie vitale. Et donc, il y a plusieurs personnes qui ont perdu un œil à cause de cette grenade. Et la tête de cette grenade, vous voyez, c’est une tête comme ça, est composée de métal à l’intérieur. Donc ça, vous imaginez bien que lorsque ça part en direction du visage d’une personne, ça peut être extrêmement dangereux. Donc, cette grenade, puisqu’on parle un peu de l’usage exponentiel des armes, cette grenade, elle a été utilisée d’abord avec une relative parcimonie. Et maintenant, il y a plusieurs milliers de grenades de désencerclement qui sont envoyées, parfois dans la foule, parfois face à un groupe, parfois comme ça. Dans les quartiers, on voit, par exemple, des policiers tirer une grenade désencerclement comme ça face à une ou deux personnes isolées, uniquement pour leur faire peur et leur faire mal. Alors, selon la dénomination officielle, ça s’appelle le dispositif balistique de dispersion ou le dispositif manuel de protection. Il est formellement interdit, théoriquement, aux policiers de l’envoyer dans une foule ou de l’envoyer en l’air. Il faut, théoriquement, que le policier soit en danger absolu, en danger de mort, en situation de légitime défense, en danger d’encerclement et donc l’utiliser pour se sauver. C’est comme ça que ça a été proposé quand ça a été distribué. Aujourd’hui, il y a un usage purement punitif. J’en viens maintenant à la dernière munition. La balle de LBD, balle de lanceur de balles de défense. Vous voyez, ça se présente comme une cartouche, comme une balle normale. Il y a la partie qui contient de la poudre et la partie en caoutchouc qui se détache. La partie en caoutchouc, elle est comme ça. Elle se détache et elle va frapper sa cible, entre guillemets. Ces balles en caoutchouc de lanceurs de balles de défense, elles sont testées à partir de 2007 en France pour remplacer le flashball, pour remplacer ce que le directeur de la police nationale appelait le fusil flashball. Le flashball, c’est une grosse arme avec deux canons qui tire une balle ronde en caoutchouc de façon assez imprécise. C’est une arme qui est ostentatoire, qui explose au moment du tir. Avec le LBD40, on a une arme qui est très différente. On a une arme qui se tient comme un fusil, qui ne fait pas de bruit au tir, quasiment pas de bruit, donc on ne voit pas arriver le tir. Et surtout qui est doté d’un canon rayé et d’un viseur héotech, donc d’un viseur électronique de qualité militaire qui est notamment utilisé par l’armée américaine. Avec ce viseur héotech, on est sûr et certain de pouvoir atteindre très précisément la partie visée. Donc, tout l’enfumage médiatique, tout l’enfumage policier selon lequel ce sont des armes qui ne sont pas précises et qu’on n’a pas fait exprès de toucher quelqu’un à la tête, c’est faux. C’est du mensonge. Au contraire, on a offert aux policiers une arme qui est très précise, qui frappe jusqu'à 40 mètres à quelques centimètres près. Je précise enfin, en guise de propriété de cette arme-là, que c’est une arme qui est classée catégorie A, donc arme à feu à usage militaire, arme de guerre, de la même manière que la grenade GLI et la grenade GM2L. Ce sont des armes de guerre selon le classement officiel. Encore une fois, ce n’est pas une lubie de militants anti violence policière de l’affirmer. L’idée de militarisation, c’est un processus. Ce n’est pas un phénomène figé, c’est un processus qui a commencé dans les années 90 et qui continue aujourd’hui en 2021. Et donc, là, depuis quelques années, on a une nouvelle munition, vous voyez, du même calibre que la munition de le LBD, qui est une munition lacrymogène de 40 millimètres. 40 millimètres, c’est le standard de l’OTAN. Et donc, cette munition est tirée par des lanceurs de grenades, des lanceurs qu’on appelle les penarm, qui sont des armes américaines, des armes militaires qui ont été adaptées au maintien de l’ordre et qui permettent de tirer six cartouches en quelques secondes. Vous voyez, avec le LBD, on avait une arme extrêmement puissante qui frappait les corps avec précision, mais qui tirait une balle par coup. Avec ces armes, on peut tirer six munitions de 40 mm en quelques secondes. Et c’est, vous savez, cet énorme fusil à barillet qu’on voit parfois dans les mains des CRS. Donc cette militarisation, elle est encore en cours. Et malheureusement, vu la situation politique et sociale, il est très probable que de nouvelles armes arrivent sur le marché. Et d’ailleurs, l'État français a commandé des nouveaux LBD fabriqués en France avec des munitions plus dures à Alcetex.
David Dufresne
Page 134, tu as écrit dans ton livre, La guerre sécuritaire en cours est également sémantique, alors que le lexique policier semble s’insuffler dans tous les esprits et dans toutes les bouches. À l’instar de l’expression magistrale de gestion démocratique des foules, entre guillemets, pour désigner la répression, Le lanceur de balles de défense est un chef-d'œuvre d’inventivité, écris-tu, a mi chemin entre la langue bureaucratique, l’opération de marketing et la propagande policière.
Douillard-Lefèvre
Oui, oui, la guerre sémantique est très importante, mais on en parlait tout à l’heure déjà. Mais oui, tu as raison d’insister là-dessus sur la notion de combat culturel qui est repris par nos ennemis et de guerre de communication. Et tu travailles pas mal là-dessus aussi, d’ailleurs tu vas interroger Camille Chaize Mais on voit que la police est en train de se doter maintenant de communicants professionnels pour être à même de répondre le plus vite possible à une situation de crise. Ils ont pris acte qu’ils ont perdu pour l’instant la bataille médiatique et donc qu’il faut s’armer médiatiquement à nouveau. Donc effectivement dans le lexique des armes, c’est très important. Je le disais pour le dispositif manuel de protection qui sert en fait à attaquer des manifestants. C’est vrai pour le LBD qui n’est pas un lanceur de défense mais un lanceur d’attaque. Par définition une arme à feu puisque c’est une arme à feu et une arme d’attaque. Et c’est vrai dans tout le lexique policier. Quand on parle de mortier pour parler de feu d’artifice, quand on parle d’assaillant, de belligérant, d’ultra pour parler de manifestants, d’habitants de quartier etc. C’est quelque chose de systématique qu’on retrouve absolument partout tout le temps. Il y a une guerre des mots qui est aussi importante qu’une guerre par les armes. Il y a aussi la question des médias. Je voudrais qu’on en parle à un moment donné parce que je vais le faire maintenant.
David Dufresne
Parce que là c’est la deuxième pique. Page 214, le pouvoir des images est une place importante dans ce processus de panique collective. Alors voilà, parce qu’une des autres théories, parce que je ne voudrais pas laisser croire avec la démonstration brillante que tu as fait des armes que tu nous as montrées tout à l’heure, que le bouquin est un catalogue des armes. Ce n’est pas ça du tout ça. Tu utilises ton savoir, ton expertise sur les armes pour avoir une pensée politique de ce qui se cache derrière. Et donc une de tes pensées qui est en quatrième de couverture, donc c’est assez facile de la retrouver, c’est de dire en blesser un pour en décourager mille. Et dans cet ordre d’idées-là, ce que tu écris, c’est que le pouvoir des images a une place importante dans ce processus de panique collective. La profusion de photos et de vidéos de violences policières est ambiguë. Elle joue simultanément le rôle de révélation brute de la réalité policière, de prise de conscience nécessaire, en même temps qu’elle diffuse et amplifie le processus de peur.
Pierre Douillard-Lefèvre
Les images virales partagées chaque samedi de répression sanglante pendant le mouvement des Gilets jaunes ont mis sur le devant de la scène les violences policières tout en dissuadant largement les spectateurs d’y participer. Cette violence étalée sur notre Smartphone n’aura-t-elle pas paradoxalement contribué d’une autre manière au processus de terreur que cherchent à insuffler les armes de la police en interrogation ? Prendre acte ne suffit pas. Comment être plus fort ensemble
David Dufresne
Ah, tu touches évidemment un point sensible chez moi. Au fond, c’est une page un peu comme l’autre tout à l’heure où tu es très modéré. On ne sait pas bien au fond ce que tu aurais souhaité. Tu aurais souhaité qu’il y ait moins de viralité, moins d’images partagées.
Pierre Douillard-Lefèvre
C’est une question que je me pose. Non, pas du tout. C’est une vraie question que je me suis posée justement pendant les Gilets jaunes parce que ça fait des années, et avec Des Arts Montlets, ça fait des années qu’on travaille à rendre visibles les violences policières par des images. Et qu'évidemment, on défend la pratique du copwatching, le copwatching, pour ceux qui ne connaissent pas, c’est justement de filmer la police, de la dénoncer, etc. Et ça fait des années que moi, je suis partisan de la diffusion d’images de violences policières. Et pour cette révélation, pour ce recensement, pour rendre visibles tout ça, pour potentiellement empêcher l’impunité, mais bon, malheureusement, ça c’est chimérique, c’est une question importante, vraiment, mais je n’ai pas la réponse. Et donc, avec cette profusion d’images, effectivement, il y avait ce côté très ambivalent. C’est des images qui ont sauté à la gueule de tout le monde. Moi, j’affectionne certains médias indépendants locaux à Nantes qui évidemment relayaient ces images-là et qui permettaient notamment de montrer la violence de la BAC. C’est des vidéos qui ont été vues des centaines de milliers, parfois des millions de fois. Donc c’est important.
David Dufresne
Alors c’est toi l’invité. Je ne vais pas répondre pour toi, mais je vais quand même te donner deux contre-arguments. Le premier, je te citerai Lénine, le camarade Lénine, seule la vérité est révolutionnaire. Je dis le camarade, on l’a compris. Et la deuxième, je parlerai du camarade Darmanin. L’article 24 c'était quoi ? C'était quand même l’idée de stopper la profusion de ces images. Encore ce matin, au niveau de la sécurité, il a été question de ça, si tu veux. Donc je pense que même dans le camp de la répression, pour parler comme dit Lallement, cette question des images pose un sérieux problème. On parle de violence d'État, on dit que la police se met à défendre l'État plutôt que la population. J’ai plutôt l’impression, te dit-on dans le tchat, que la police s'émancipe de la population et de l'État. Partages-tu cette analyse ? Est-ce cela qui participe de son pouvoir actuel de puissance politique ?
Pierre Douillard-Lefèvre
Il y a une formule qui est importante, c’est que souvent on dit que la police est au-dessus des lois. Ce n’est pas vrai. La police écrit les lois. En France aujourd’hui, c’est la police qui écrit les lois. Dans la loi de sécurité globale, la loi de sécurité globale est portée par un ancien du RAID, Fauvergue, qui est un ancien flic, et elle est écrite quasiment sous la dictée des syndicats policiers qui ont mis dans la loi de sécurité globale toutes leurs envies, toutes leurs doléances. Quand la police réclame une nouvelle arme, un nouvel équipement, ils l’obtiennent. Quand les policiers manifestent armés en plein Paris ou devant des tribunaux pour intimider l’autorité judiciaire, c’est une force autonome. Quand les policiers exigent que la classe politique vienne manifester dans une manifestation factieuse face à l’Assemblée nationale et que la moitié des représentants de la gauche y vont, là on a une force politique qui s’est créée et qui est capable d’intimider la classe politique, la justice et tout un tas de contre-pouvoir. Alors il y avait une phrase qui avait fait scandale, là c’est la chanteuse Camélia Jordana qui avait dit j’ai peur de la police. Vous voyez, on en est rendu là quand quelqu’un d’un peu célèbre dit ça, il y a des syndicats policiers qui lui tombent dessus. Moi j’ai envie de dire que non seulement on a peur de la police, mais le gouvernement a peur de la police Darmanin a peur de ses hommes Macron a peur de sa police. On a une force, une garde prétorienne en quelque sorte, qui s’est autonomisée, qui impose son agenda politique à la politique française.
David Dufresne
Comment analyses-tu la manif des policiers du mois de mai dernier devant l’Assemblée nationale et aussi le ralliement, la présence physique de leaders politiques de tout bord politique, quasiment tout bord ?
Pierre Douillard-Lefèvre
C’est important de le dire, je l’ai dit un petit peu il y a quelques minutes, mais c’est un tournant politique pour moi. C’est un tournant politique très important. C’est-à-dire que les agitations un petit peu grotesques du syndicat Alliance, qui est un syndicat d’extrême droite, les outrances de ses représentants. C’est une chose qui est inquiétante, qui doit nous inquiéter, puisque ces gens-là sont armés, payés par l'État et assermentés, je le rappelle. Mais alors que la plupart des leaders politiques, que Darmanin, c'était déjà grave, qu’un ministre de l’Intérieur se joigne à des policiers dans une manif, c’est déjà grave. Darmanin étant un homme issu de l’extrême-droite et toujours d’extrême-droite aujourd’hui, ce n’est finalement pas si étonnant et inquiétant. Que des représentants, des écolos du Parti communiste et du PS, et je rappelle que Faure, du Parti socialiste, a carrément été plus loin, en disant qu’il fallait quasiment, je n’ai plus la citation exacte, mais que ce soit quasiment les policiers qui administrent les peines. Là, on est sur des personnes qui tiennent une rhétorique lepéniste. Il y a 20 ans, ils auraient été chez Le Pen, ces gens-là. Aujourd’hui, c’est des représentants de la gauche française. C’est un vrai tournant. C’est quelque chose d’extrêmement grave. Et vraiment, là, il faut secouer le cocotier pour les gens qui votent encore et qui se considèrent encore comme de gauche. Ce qu’ils ont fait là est grave, est très, très grave. Je crois qu’Olivier Faure s'était un peu rattrapé le lendemain ou le soir même. Il avait compris qu’il avait un peu déconné. C’est peut-être une date, je ne le souhaite pas, mais si dans quelques années on bascule réellement dans un régime autoritaire de type fasciste, ce sera une date importante, ça. Le ralliement de la gauche à une manifestation d’extrême droite face à l’Assemblée pour réclamer les pleins pouvoirs à la police, c’est un événement grave, historique qui est déjà oublié dans la vague d’indignation quotidienne, mais ce qui s’est passé est notable.
David Dufresne
Le dernier chapitre, tu abordes des souhaits, des pistes à explorer. Est-ce que tu peux nous en donner quelques-unes pour faire face à cette militarisation ?
Pierre Douillard-Lefèvre
Merci beaucoup de poser la question parce que souvent on se borne aux constats et les constats sont déprimants, ils sont tristes, ils sont terribles et je ne veux pas, comme après avoir visionné des vidéos de violence policière, en partir avec un goût amer dans la bouche et finalement un sentiment de défaite. Donc, la question des pistes. La première des pistes, celle qui me concerne le plus, c’est casser l’atomisation. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que la propriété de ces armes, c’est comme tu l’as dit, en frapper un pour en terroriser 100
David Dufresne
Non, c’est toi qui l’as dit.
Pierre Douillard-Lefèvre
C’est d’en frapper un pour en terroriser 100. Souvent, quand on se retrouve blessé, on se retrouve finalement tout seul à l’hôpital, tout seul avec sa peine, tout seul avec sa blessure. En plus, avec tout un discours intériorisé souvent et médiatique aussi, il l’a bien mérité. Et si sa blessure est grave, c’est qu’il a fait quelque chose de grave, vous voyez. Il y a une équivalence assez mortifère, assez terrible. Et donc, ces armes, elles ont pour propriété vraiment d’isoler les gens, de les atomiser, de leur dire rentre chez toi et ne recommence pas. Et donc, la première piste, c’est casser cette atomisation, faire se rencontrer les personnes touchées, faire se rencontrer également les personnes traumatisées. Il n’y a pas besoin d’avoir été gravement blessé. Parfois, on est juste marqué traumatisé par ces armes-là. La deuxième idée, c’est repeupler les imaginaires, j’ai envie de dire. Et ça, ça fait écho à ce qu’on disait tout à l’heure sur la propagande policière omniprésente. Dans le genre propagande policière, il y a par exemple le film Bac Nord en ce moment à la télé. On est censé pleurer sur des agents de la BAC qui ont fait des détournements
David Dufresne
Alors, il y a un critique de cinéma, un dénommé Alexandre B. Je ne sais pas si tu as vu passer ça, qui a tweeté hier. C'était sa façon à lui de préparer son procès. Mais quand même, BAC Nord, c’est autre chose que ma daube, là, j’avoue, là, c’est un beau compliment pour toi. Et il y a une partie qui est moins gentille et plus matérielle, pour le coup, qui est bloquée dans la logistique policière et là-dessus, c’est important. C’est important. C’est que toutes les armes que je vous ai montrées tout à l’heure, elles sont produites quelque part, on l’a dit, elles sont produites dans des usines, dans des entreprises françaises qui exportent massivement leurs munitions 80 % de la production de Nobel Sport qui fabrique les grenades de lacrymogène, ça part à l’export. Par exemple, les grenades tirées au Liban récemment, elles étaient fabriquées en France. On salue au passage le travail de Maxime Rénier sur son site maintiendelordre.fr, je crois.
Pierre Douillard-Lefèvre
C’est vrai qu’il a fait un grand boulot de recensement. Vous avez même plus d’infos que je peux en donner là-dessus, sur ce business. Où il a retrouvé à travers des photos, des vidéos, traces des fabrications françaises à l'étranger, des armes de fabrication française utilisées par des polices en Afrique, en Amérique du Sud, un peu partout. Vous en avez en Afrique de l’Ouest, vous en avez dans les dictatures du Golfe, vous en avez partout. Donc, cette logistique-là, voilà, faire prendre conscience que cette répression, ce n’est pas quelque chose d’immatériel qui nous tombe sur la gueule une fois qu’on est réprimé. Il y a une logistique, et donc que cette logistique, on peut la bloquer, il suffit d’encercler, d’aller bloquer ces usines-là. Et donc ça, c’est une vraie idée, parce que c’est des usines classées Seveso. D’après mes informations, si on l’encercle, je ne parle même pas de la prendre d’assaut, l’encercler, ça stoppe la production.
David Dufresne
Est-ce qu’il y a peut-être un point clé que je n’aurais pas abordé, que tu voudrais balancer ou sinon ?
Pierre Douillard-Lefèvre
Non, non, vraiment, juste merci beaucoup. Merci beaucoup à toi pour l’invitation. Merci à toutes les personnes qui ont suivi. Je pense que je n’ai pas pu. Je ne vois pas vos questions. C’est trop petit, mais je pense que je n’ai pas pu répondre à toutes. Alors n’hésitez pas à venir. Je vais présenter le livre dans tout un tas de villes. N’hésitez pas à venir me les poser directement. Faites lire le bouquin. C’est, comme je disais, une boîte à outils. Le meilleur cadeau, ce serait que ça puisse nourrir des envies de résister, des envies de créer, des envies de se mobiliser et que ça éclaire la compréhension du phénomène policier actuel.

Au Poste est mis à la disposition de toutes et tous selon les termes de la licence Creative Commons Attribution : Pas d’Utilisation commerciale - Partage dans les mêmes Conditions.