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Quand alerter devient danger : l’histoire glaçante de Maureen Kearney (Areva)

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Transcription de l’émission

Marc Endeweld
Maureen Kearney est là avec nous. Avec grand plaisir, je te reçois. On se tutoie. On va se tutoyer. Et on revient en partie aussi sur ton histoire. On t’a connu, notamment à travers le film « La syndicaliste », qui raconte ton histoire, film de Jean-Paul Salomé, qui a été diffusé, je crois, l’année dernière, ou il y a deux ans, et je voulais voir aussi avec toi comment t’as vécu ton rapport à la presse, ton rapport aux médias, par rapport à ton histoire, et qu’est-ce que ça signifie pour toi l’idée de lanceuse d’alerte. Je ne sais pas si tu fais, si cette expression est importante pour toi, voilà, je commence sur ça.
Maureen Kearney
D’abord, la lanceuse d’alerte, je ne me suis jamais considérée comme une lanceuse d’alerte. J'étais en représentant du personnel et pour moi, je me battais pour l’entreprise et les salariés. Et par la suite, c’est la presse qui a dit que j'étais lanceuse d’alerte. Et je demandais à plusieurs personnes : mais tu crois vraiment ? Je suis une lanceuse d’alerte ? Et les personnes qui connaissaient ce jour-là me disent : oui, oui, tu l’es. La presse, je ne sais pas comment expliquer ça, mais c'était presque comme si j'étais en dissociation. J’habite en petite ville entre Angers et Poitiers. J’ai ma vie là-bas, en tant que prof, dans des associations. Et je suis allée à Paris, dans un autre monde. Et tout le temps, je me disais : mais ces trois-là, ça me passait au-dessous de la tête. C'était assez bizarre comme sensation. Je ne me prends pas, j’espère, trop au sérieux. J’essaie d'être humble et de me rendre compte de la chance que j’ai aujourd’hui. Parce qu’il y a beaucoup de personnes qui font des choses vraiment bien et qui n’ont pas eu la reconnaissance que j’ai pu avoir. Et je me suis souvent dit que dans une démocratie aboutie, les victimes étaient soutenues par le droit et la loi.
Marc Endeweld
Par le droit.
Maureen Kearney
Et la loi, et ça a mis longtemps pour que je sois soutenue par la loi et la Loi.
Marc Endeweld
On va en parler parce que ça n’a pas été totalement automatique dans ton histoire. Le droit et la loi, comme tu dis, ça a été compliqué. Très compliqué. Alors, on va repartir au début. Donc t’es syndicaliste à la base dans le groupe Areva, du nucléaire, où la raison d'État règne, à la française, le secret, les relations avec les responsables politiques.Et le point de départ, c’est que tu tires la sonnette d’alarme en interne, notamment, puis autour du groupe, mais pas publiquement dans un premier temps, sur des contrats entre la France et la Chine, c’est ça ?
Maureen Kearney
Oui, tout à fait.
Marc Endeweld
De contrats de réacteurs nucléaires qu’Areva avait signés avec un opérateur chinois, et que tu tires la sonnette d’alarme parce que tu t’aperçois que ces contrats ne sont pas totalement clairs, notamment en ce qui concerne les transferts de technologie et tu t’aperçois que la partie chinoise pourrait récupérer beaucoup plus de choses qu’elle ne devrait au regard de la propriété intellectuelle ou de ces choses-là et donc tu tires la sonnette d’alarme et finalement, tu t’aperçois qu’il n’y a pas beaucoup de gens qui t'écoutent et que tu déranges pas mal de gens.
Maureen Kearney
C’est vrai, il faut savoir qu’il y a eu un premier contrat à la fin de l’année 2011. Là, c'était un contrat entre EDF et CGNPC où on transférait la technologie d’Areva aux Chinois. Et je ne comprenais pas ce qu’Areva faisait là-dedans. Parce qu’Areva ne parvenait pas à EDF. Bon, moi j’ai prévenu Bernard Cazeneuve à ce moment-là.
Marc Endeweld
Alors, pourquoi Bernard Cazeneuve, explique ?
Maureen Kearney
Oui, avant ça, il y a eu la privatisation d’une partie d’Areva qui s’appelait T&D. Et ça partait chez Alsthom et chez Schneider, et les salariés ne le souhaitaient pas. Donc on a réussi à mettre en place une négociation au niveau européen où les salariés qui venaient d’Areva allaient bien protéger, une fois que le transfert est fait. À l'époque, on a contacté les syndicats d’Alsthom, on a contacté les syndicats de Schneider, ils ne voulaient rien savoir. On s’est retrouvés tout seuls, donc on a continué à pousser et on a obtenu des garanties très importantes pour les salariés d’Areva que même les salariés d’Alsthom et Schneider n’avaient pas pour eux-mêmes. Donc ça commence à ce moment-là que je suis allée voir les politiques. Et que t’as vu Bernard Cazeneuve.
Maureen Kearney
La première que j’ai vue, c'était Nicole Bricq. Je me rappelle très bien. Elle nous a soutenus. Je suis allée au bureau des Allemands, des Anglais, quelques Français. Elle a dit : c’est bien que vous venez me voir. Il faut aller voir untel, vous allez de ma part. Et du coup, je les ai écrits dans un premier temps, une deuxième lettre, peut-être une troisième. Et au bout de la quatrième, cinquième lettre, ils ont commencé à répondre. Et surtout Bernard Cazeneuve était député maire de Cherbourg à l'époque. Et il y a une grande partie, une grande partie d’Areva qui habitait à Cherbourg.
Marc Endeweld
Oui, et puis il y a l’usine de la Hague, de retraitement. Voilà, exactement. Donc pour Bernard Cazeneuve, on va dire, il y a un lien stratégique sur son territoire.
Maureen Kearney
Absolument, tout à fait.
Marc Endeweld
Donc tu vois Bernard Cazeneuve sur le dossier chinois.
Maureen Kearney
Oui, oui, oui.
Marc Endeweld
Et à l'époque, il est député, on est sous Sarkozy.
Maureen Kearney
Voilà, il est dans l’opposition et donc je lui parle de ce document et il a écrit à Jean-Marc Ayrault, non, lui et Jean-Marc Ayrault ont écrit à François Fillon, qui était premier ministre, en citant des articles du contrat. Alors il y en avait d’autres aussi par ailleurs qui faisaient la même chose que moi, qui alertent et entre nous, toutes et tous, on a réussi à stopper, on pensait au premier contrat. Donc un soulagement, évidemment. Donc je commence à connaître Bernard Cazeneuve un peu quand même. On a organisé des réunions ensemble à l’Assemblée nationale, notamment dans la salle de Jean-Jaurès, où on a fait venir d’Allemagne, de l’Angleterre, de la Suède, où les différents sites d’arrivée étaient implantés. Et il y avait plus de 200 personnes à cette rencontre contre la privatisation d’une partie d’Areva. Comment j’ai commencé à le connaître ?
Marc Endeweld
Comment connaître Bernard Cazeneuve ? Donc je reviens après un peu en avant. Tu dis que tu l’as contacté sur le dossier des contrats chinois.
Maureen Kearney
Absolument.
Maureen Kearney
Finalement, ça a quand même eu un effet au départ.
Maureen Kearney
Non, c’est lui qui m’a contactée. Il venait d'être nommé ministre au gouvernement, ministre, je crois, des Affaires européennes.
Marc Endeweld
Ça c’est sous François Hollande.
Maureen Kearney
Absolument. Il me dit qu’il faut qu’on se voie en urgence, donc j’y vais, j’allais jamais voir un politique tout seul. Donc je suis allée avec Jean-Pierre Bachman, qui était le responsable CFDT chez Areva. Et là, Monsieur Cazeneuve nous dit que ça n’est pas du tout, qu’il y avait un autre contrat, deuxième contrat, et bon, c'était très mauvais pour Areva ! Je ne me rappelle plus des détails exacts.
Marc Endeweld
On va revenir sur l’histoire mais donc en fait là t’es sous François Hollande, tu rencontres Bernard Cazeneuve et puis tu penses que les alertes vont arriver à faire bloquer potentiellement ces contrats-là si je comprends bien ?
Maureen Kearney
Non, non.
Marc Endeweld
C’est quoi le but du jeu ?
Maureen Kearney
Le but de jeu là, que personne n’avait le contrat, le deuxième contrat.
Marc Endeweld
Ah, c’est parce que vous n’aviez pas accès au contrat. D’accord, et donc vous ne connaissiez pas le contenu de ce contrat.
Maureen Kearney
Absolument, oui, absolument.
Marc Endeweld
Dans les mois qui ont suivi ou dans les semaines, tu finis par être déstabilisée, toi personnellement.
Maureen Kearney
Oui, moi j’ai commencé de mon côté à appeler les gens que je connaissais, les journalistes : est-ce que tu as entendu parler ? J’y ai entendu parler, mais je n’ai pas réussi à mettre la main dessus. Et je finis au mois d’octobre 2012 par avoir une copie de ce contrat. Je me rappelle, je dois encore avoir la lettre à la maison, on a écrit à tous les sénateurs, tous les députés, tous les ministres avec des extraits de plus de ce deuxième contrat. Lors du comité de groupe européen plein air, où il y avait tout le staff de direction, j’ai dit : il y a ce contrat et le PDG de l’entreprise ne répond pas, il n’y a pas de contrat, le gouvernement ne le permettrait pas. Et ça, je les comprends encore. Qu’est-ce qui s’est passé ? Oui, quelques jours plus tard, je reçois une photo de la signature du contrat. D’accord. Il y a EDF, il y a AREVA, il y a CGNPC. Donc le groupe chinois ? Le groupe chinois. Il n’y a aucune politique. En général, pour ces contrats, les politiques sont toujours présentes. Donc me voilà à nouveau, repartir à écrire à tout le monde, mais pas que moi. J'étais soutenue totalement par le comité de groupe européen. J’ai même été mandatée par eux d’aller voir…
Marc Endeweld
Donc par les syndicats du groupe.
Maureen Kearney
Voilà, européens, au niveau européen, et on a eu à nouveau une réunion plénière. Et je ne suis pas quelqu’un qui me met en colère, j’ai plein de défauts, mais… pas celui-là. Et j’ai dit au PDG : vous êtes un menteur. Et je me rappelle ce jour-là que dans la salle, on n’aurait plus entendu une mouche tomber par terre. Et je disais : alors, mais c’est vrai ? Il a menti ? Quand on me dit : on ne dit pas ça, on ne traite pas… Je dis : mais il a menti, pourquoi on ne le dit pas ?
Marc Endeweld
Le PDG c’est Luc Ourcel.
Maureen Kearney
Le PDG, c’est Luc Ourcel, il a commencé à se mettre très en colère contre moi. Il y a eu une réunion où il m’a convoquée, mais j’ai emmené deux personnes avec moi. Ça a duré au moins une heure et il m’a attaquée personnellement en me traitant de tous les noms imaginables. Et c'était moi qui lui disais : mais est-ce qu’on ne peut pas revenir sur le sujet, l’entreprise, les salariés et le savoir-faire ? Il n’arrivait pas, il repartait, on était en équipe, il dit face à moi : je suis numéro 10 et vous, vous n'êtes rien. Je me rappelle cette réunion, c'était terrible. Bon, le temps passe, on a plusieurs réunions plénières qui ne se passent pas très bien, et notamment une réunion plénière où j’avais préparé une présentation PowerPoint. Et à la fin, j’ai dit : il nous reste quoi à faire ? Une commission d’enquête parlementaire à partir de plein de protéines. Et le troisième, je ne m’en rappelle pas. Ça m’est sorti de la tête.
Marc Endeweld
Donc, commission parlementaire, tu penses qu'à l'époque, le pouvoir politique pouvait s’emparer du dossier ? Oui, oui, oui. Et les accusations de trahison, enfin, de trahisons nationales, enfin absolument. Pouvaient avoir une consistance dans les gens que tu rencontrais et que tu alertais ? Absolument ! Donc, on va bientôt regarder la bande annonce du film mais à l'époque, tu es encore loin d’imaginer que tu vas te confronter à des réseaux que tu n’as jamais rencontrés dans ta vie professionnelle. Des réseaux d’affaires, des réseaux d’intermédiation internationale, des grands contrats stratégiques français, nucléaires et militaires. Et ces réseaux-là sont puissants et donc tu vas te retrouver à être confrontée à ces réseaux-là. On va en parler, on va parler après, peut-être qu’on va lancer la bande annonce du film.
Marc Endeweld
Dans la bande annonce, on aperçoit Isabelle Huppert incarner ton rôle. Voilà, c’est un film français grand public qui a eu un certain succès, qui est construit à partir d’un livre de récits et d’enquêtes de ma consœur Caroline Michel du Nouvel Observateur, qui était chef du service enquête de l’Obs. et que tu connais depuis assez longtemps. Et donc, pour commencer, à l’avant-première parisienne de la syndicaliste, j'étais là, et le producteur du film, qui est bien connu des services d’ici, Bertrand Fèvre, donc c’est aussi le producteur de notre hôte David Dufresne, donc Bertrand Fevres s'étonne devant l’assistance d’un pays, la France, dans lequel la raison d'État s’impose souvent sur de nombreux dossiers amenant les journalistes ou lanceurs d’alertes à naviguer de manière bien solitaire. Et il dit, Bertrand Fèvre : « C’est étrange de constater que dans nos démocraties, pour faire vivre les contre-pouvoirs comme les syndicats, la presse, la notion de courage doit intervenir. » Alors, je voulais avoir ta réaction par rapport à ça, parce qu’il y a pas mal de spectateurs, d’internautes qui ont fait des messages là à l’instant et ont dit : « Quel courage Maureen, on salue votre courage » et donc voilà, explique-nous, explique-moi comment dans ta petite vie tranquille, enfin comment finalement, même je sais que ta famille à un moment donné commençait à se dire, elle est obsédée par cette histoire, c’est une histoire qui l’envahit, et c'était des dossiers qui sont complexes, qui sont difficiles à faire comprendre y compris à son entourage. Je suis bien placé pour le savoir. C’est quoi la motivation qui t’amène à… Donc on entend, on entend trahison nationale, le bien commun, préserver le travail des salariés, les savoir-faire, donc en l’occurrence là les brevets, la richesse de l’entreprise, normalement des choses que Luc Ourcel ou les dirigeants d’Areva auraient dû avoir comme priorité, donc c’est toi qui te retrouves avec une certaine manière cette responsabilité-là. Mais justement, comment tu passes de cette notion de responsabilité, peut-être, à est-ce que c’est du courage ? Pour toi, c’est quoi ? Quelles sont tes motivations ? Comment tu l’as vécu au moment où ça s’est passé et après coup, comment tu le vois maintenant ?
Maureen Kearney
C’est l'éthique, c’est aussi l’intégrité. J'étais élue pour quelque chose. Je le prenais très à cœur de défendre les salariés européens par qui j'étais élue. Je n'étais vraiment pas motivée par autre chose. Et même aujourd’hui, avant l’agression des ans, je ne voyais pas ça comme courageux. Tu es loup, mais tu fais ce pour quoi tu as été. Et comme il y avait un soutien massif du comité de groupe européen à l’unanimité en fait, on était sur la même longueur d’onde. Et c’est vrai, c'était un peu bizarre qu’au niveau syndical européen, que c'étaient nous qui se battaient politique, l’intégrité, la coopération, le respect, et que de l’autre côté, on ne voyait pas vraiment la même chose en face. Donc c'était très dérangeant. Je viens d’un petit pays qui s’appelle l’Irlande, où c’est une des six démocraties abouties qui est reconnue par les économistes aujourd’hui. Tout le monde écrit aux parlementaires. Ils sont là pour nous représenter. Ils ont leur boulot grâce à nous. Ma mère, ma grand-mère, tout le monde écrit aux politiques. Donc j’ai vécu dans cette ambiance. Je raconte souvent cette histoire parce que c’est quelque chose qui me touche. C’est Nelson Mandela. Quand j'étais petite fille et que j’allais à l'école primaire, ma mère avait acheté, on était quatre enfants, quatre badges, avec écrit dessus « Free Nelson Mandela ». Donc quand on partait le matin, on mettait le badge « Free Nelson Mandela ». On n’avait jamais vu un monsieur noir dans notre vie. Mais on se baladait avec ce badge. Et c’est des années plus tard, quand j'étais plus grande, qu’elle nous a expliqué ce que ça voulait dire pour elle. Elle a beaucoup soutenu aussi Martin Luther King. Donc, on a connu l’histoire de Martin Luther King. C'était une femme ordinaire, comme beaucoup de femmes ordinaires en Irlande. Mais c'était en portant les valeurs. Et on a été un pays colonisé pendant 100 ans. Donc, on faisait une petite rébellion. On se faisait écraser, pendant 100 ans on essayait de remonter à autre chose, on faisait une rébellion, on était à nouveau écrasés et ça continuait pendant huit cent ans.
Marc Endeweld
Alors colonisé par les Anglais.
Maureen Kearney
Alors en fait chez nous, ce n’est pas grave si on tombe, mais il ne faut pas rester à terre. Il faut se lever et repartir. Si on reste à terre, c’est là où on rate quelque chose. Alors la mentalité en France n’est pas comme ça. Et une culture n’est pas meilleure que l’autre. C’est simplement différent. Je me sentirais toujours profondément irlandaise à cause de mon éducation, à cause de la famille dans laquelle j’ai grandi. Donc qui je suis aujourd’hui, même si j’y ai passé bien plus longtemps en France qu’en Irlande, vient beaucoup de mon éducation et de l’histoire de notre pays.
Marc Endeweld
Alors justement à travers l’affaire Areva, est-ce que tu as découvert des choses que tu n’avais pas constatées avant ou sur la France, ton pays d’accueil, où tu as été choquée de la réaction des responsables politiques, même de l’institution policière, judiciaire ? Tu parlais au début du droit et la loi. Et puis tu as dit aussi une autre chose importante, tu as parlé d'éthique et d’intégrité.
Maureen Kearney
Bon, j'étais un peu bête, ou candide, ou je ne sais pas quoi. Non. Mais je croyais énormément dans la Déclaration des Droits de l’Homme. J’en parle souvent, le premier article de notre Constitution. Et première chose où j’ai été choquée, je suis prof d’anglais, j'étais prof d’anglais chez Areva. Donc, j’ai proposé à mes stagiaires de le faire en anglais. Ils ne le connaissaient pas. Et des fois, c'étaient des ingénieurs qui sortaient des grandes écoles. C’est comment ? Vous ne connaissez pas la Déclaration des droits de l’homme ? C’est bien de chez vous ? Vous ne connaissez pas votre Constitution ? Et vous n'étudiez pas à l'école ?
Marc Endeweld
Et puisque la déclaration des droits de l’homme fait partie de la Constitution.
Maureen Kearney
Oui, c’est annexé à la Constitution. Et nous, ils m’ont dit on n’apprend pas l'école. Ça c'était très choquant pour moi, c’est aussi choquant, bon je saute de coque à l'âne, devant que dans tous les commissariats, la Constitution n’est pas affichée, que dans la justice devant les salles de procès que ça soit pas mis, qu’on ne voit pas. Et malheureusement, on a l’impression que c’est des très jolis mots, que ça fait rayonner la France. Mais je me demande si nos élites, et même monsieur et madame Tout-le-monde, sont bien au courant de ce que la France a été fondée.
Marc Endeweld
Ils s’emparent de ces mots et les défendent.
Maureen Kearney
Oui, exactement, exactement.
Marc Endeweld
Et déforment ses principes.
Maureen Kearney
Absolument, qu’on défende les principes qui sont là-dedans, qui sont beaux, qui sont magnifiques, mais ils sont beaux, ils sont magnifiques. S’il y a des actions par derrière, ils les font vivre. Et là, je ne suis pas sûre.
Marc Endeweld
Et tout à l’heure tu disais donc pas besoin de courage, mais juste à la fois les valeurs et le fait d'être en mission quasiment, d'être missionnée d’ailleurs par le collectif syndical, ce collectif et en même temps donc en histoire t’as servi un peu de paratonnerre. À plusieurs moments, on l’aperçoit à travers la bande annonce, mais donc suite à, je reviens sur l’histoire, suite aux premières alertes et aux coups de téléphone que tu passes pour savoir qu’est-ce qui se passe entre la France et la Chine sur le contrat, donc tu finis, je commençais à le dire tout à l’heure, par être déstabilisée à tout niveau, par être dénigrée dans l’entreprise, par avoir des rumeurs surtout sur ta personne, jusqu'à quelque chose qui fait basculer ta vie, d’une certaine manière, une agression à ton domicile, un viol.
Maureen Kearney
Elle n’est pas faite.
Marc Endeweld
T’as déjà raconté, enfin tu es libre bien sûr de raconter, mais où là tu vas être confrontée à la machine judiciaire qui, au lieu de te défendre, se retourne contre toi.
Maureen Kearney
C’est inimaginable, je ne comprenais pas ce qui s’est passé. Je n'étais pas très consciente que je me battais contre les réseaux. Encore le quotient grandit de qui je suis. Et quand j'étais appelée en garde à vue, après l’agression, d’abord j'étais dans un état lamentable. Je n’avais pas dormi depuis plusieurs semaines, j’ai perdu 10 kilos. Tout me faisait peur. Et là, ils ont appelé la police ou les gendarmes à la maison. Mon mari me dit, c’est lui qui a répondu. Alors comment j’y ai un souvenir ? C’est moi qui ai répondu ! Alors tout ça est très confus. On y va quand on est convoqué. Et là, tout de suite, l’avocat que j’avais à l'époque n'était pas arrivé et je me retrouve dans une pièce avec deux enquêteurs qui me sortent : on sait que vous avez monté tout ça. On sait qu’il n’y a rien de vrai. Donc, on veut avoir la vérité. J'étais abasourdie. J’avais déjà une tempête dans ma tête. Mais là, il n’y avait plus rien qui collait, qui marchait. Et ça a duré des heures, des heures et des heures. Ils voulaient que je revienne sur mes déclarations : j’ai bien été agressée. Et au bout de, je ne sais pas, peut-être 10, 12 heures, ils m’ont laissée toute seule dans un bureau. Simplement d’en parler, ça me donne des frissons. Il y a quelqu’un qui rentre que je ne connaissais pas. Il a commencé par me dire « J’aime pas les gens, je ne sais pas s’il a dit tu ou vous. » Et si vous ne dites pas que c’est vous, le rouleau compresseur de la justice et d’Areva fera en sorte que ni vous ni votre famille ne vous relèverez. Alors j’ai un fils, j’avais une petite fille, un petit-fils à l'époque et dans ma tête c'était eux qu’on était en train de menacer. À part me tuer, et j'étais pour moi déjà un peu morte, il restait quand même eux. Et je me rappelle à ce moment-là, je me disais, on me vend quelque chose. Et j'étais prête à dire n’importe quoi. Ce type-là s’en va, les deux autres très bien, je l’ai fait, je les ai fait, vous l’avez fait comment ? J'étais incapable d’inventer, donc je me rappelle plus très bien qu’est-ce que j’ai dit. Ils ont fait venir le procureur. L’avocat, qui a réussi à me faire disculper du délit imaginaire en appel, a dit publiquement, m’a dit « Maureen, en 40 ans de pénal, je n’ai jamais vu un procureur se déplacer chez les gendarmes. Bon, je ne savais pas tout ça, je pensais que ça se passait comme ça. » Je n'étais pas cohérente. Et il y a une chose dont je me rappelle parce que c'était écrit et je l’ai lu. Il m’a dit le A sur votre ventre. Est-ce que ça voulait dire Areva ? Et j’ai dit ça pouvait être « Areva ». Oui, je pensais aussi avertissement. Parce que comme j’avais eu des coups de fil…
Marc Endeweld
T’avais déjà eu des menaces ?
Maureen Kearney
Des menaces. Et l’agresseur m’a dit que c’est le deuxième avertissement, il n’y aurait pas de troisième. Alors le procureur me dit à ce moment-là, mais c'était vous qui l’avez fait ? Et là je dis non, je n’ai rien. Et je me suis reprise. Bah évidemment c'était moi qui l’avais fait. Mais c'était tellement incohérent que le procureur m’a donné huit jours pour écrire un témoignage. Comme quoi je disais que j’avais tout inventé et lui donnais et que ça allait tenir la route. Alors pendant très longtemps après, il a nié cela, qu’il m’a donné huit jours. Et une fois, sur France Culture, où il y avait une émission concernant l’agression. Il a dit : je lui ai donné huit jours. Mais c’est dingue.
Marc Endeweld
C'était presque un chantage pour te faire avouer ce qu’il pensait être un crime imaginaire et surtout te décrédibiliser. Enfin ça a été jusqu'à une première condamnation comme affabulatrice. L’engrenage a quand même été très loin. Oui, tout à fait. C’est raconté d’ailleurs dans le film et dans le livre de Caroline Michel. Et je me souviens quand on s’est rencontrés, tu m’as montré un jour les coupures de presse de l'époque de grands journaux nationaux, qui traitaient de ton affaire, enfin à toi entre guillemets, c’est-à-dire de ton agression imaginaire, c'était écrit comme ça dans les articles, et qui te présentaient comme la fabulatrice, et ça c'était dans les journaux, ça devait être, ça a dû être aussi un choc pour toi.Comment t’as vécu ça ? Que la presse ait pu être le relais d’une justice qui faisait plus que fausse route manifestement, mais en tout cas qui était instrumentalisée par rapport à des intérêts, tu parlais des réseaux, on viendra après mais… Toi, en tant que citoyenne, tu parlais donc de la loi, l’ordre, enfin pas l’ordre justement, mais la loi, le droit, l'éthique, là, au regard de ce que tu pensais de la presse.
Maureen Kearney
Tu vas peut-être trouver ma réponse bizarre.
Marc Endeweld
Non, non.
Maureen Kearney
Non, mais ça ne me touche pas, la presse, et alors, ils ne me connaissent pas. Les gens qui me connaissaient, les gens que j’aimais, tous ceux qui m’ont entourée pendant des années, eux n’avaient pas de doutes et c'était dans leurs yeux à eux, c’est-à-dire en les regardant eux et eux qui me regardaient, qui étaient importants pour moi. Non, pour quelle presse ? Honnêtement, je m’en fichais. Ma famille, c'était plus dur pour eux. Je m’en rends compte aujourd’hui, elle est comme… Je ne savais pas. Ils disent ce qu’ils veulent, la presse. Et voilà, ça ne me touchait pas plus que ça.
Marc Endeweld
Mais c'était aussi une manière de te décrédibiliser.
Maureen Kearney
Oui, oui, oui. Bon, et c'était parti là-dedans.
Marc Endeweld
On en avait parlé ensemble, mais t’as questionné des journalistes qui avaient écrit ces articles-là ? Non.
Maureen Kearney
Ils ne connaissaient pas l’histoire.
Marc Endeweld
Mais ils ont écrit une histoire.
Maureen Kearney
Mais ils ont écrit sans avoir l'évidence, les preuves, les documents. Ça m’a fait poser des questions sur la presse, quand même. Je me dis, ce n’est pas honnête, là. Ce n’est pas respectueux. Et comme j’avais pu lire des histoires sur différentes personnes qui s’avéraient par la suite, et faut s’ouvrir, pour moi, on dit en anglais, ce n’est pas très sympa, on dit « gutter press ». Et la presse des égouts qui pouvaient être aussi bien des grands journaux que d’autres.
Marc Endeweld
Et en l’occurrence, y compris sur ton dossier.
Maureen Kearney
Évidemment sur mon dossier, et ça, ça fait partie de la vie, mais je n’ai pas de contrôle là-dessus.
Marc Endeweld
Et en même temps, ça a eu des conséquences dans ton entourage professionnel, ou pas ? Le traitement de ton affaire par cette presse-là. Est-ce que des gens qui, contrairement à tes proches, se sont éloignés de toi ou pas du tout ?
Maureen Kearney
Pas du tout, il y a des amis qui sont retraités maintenant chez Areva, je pense à mon ami François et plusieurs qui ont demandé un jour, ils ont fait un petit texte demandant aux salariés de me soutenir, des centaines de personnes ont écrit leur nom pour me soutenir. Je parle de l’entreprise qui s’appelait SGN à l'époque, et dans laquelle j’ai travaillé pendant 25 ans, et j’ai été prof pendant 15 ans avant de devenir syndicaliste. Donc je connaissais très bien le personnel, je ne sais pas comment c'était… Donc ils n'étaient pas dupes. Ceux qui ne me connaissaient pas, c’est différent, mais comme je disais tout à l’heure…
Marc Endeweld
, ça ne te touchait pas personnellement.
Maureen Kearney
Non, ça ne me touche pas les gens qui ne me connaissent pas et qui ont des avis.
Marc Endeweld
Et pourtant, ça a quand même eu une incidence, il fallait après, dans ton combat, t’avais un double front, parce qu’il a fallu que tu fasses reconnaître ton innocence.
Maureen Kearney
Mais c'était judiciaire, ce n'était pas la presse.
Marc Endeweld
Mais ça pouvait avoir une influence sur le jugement.
Maureen Kearney
Ah bah j’espérais que la justice était assez indépendante. J’ai eu tort.
Marc Endeweld
J’espérais. Tu dis, t’as eu tort ? J’espérais parce que ça a mis plus de temps que prévu, on sait.
Maureen Kearney
Oui.
Marc Endeweld
Et d’ailleurs, même si la justice t’a blanchie, tu m’avais raconté que de guerre lasse, tu avais abandonné le dépôt de plainte sur le viol.
Maureen Kearney
Absolument.
Marc Endeweld
Donc en tant que victime, tu n’as pas été reconnue par la justice.
Maureen Kearney
Non, mais je m’en fous.
Marc Endeweld
, six ans. Oui. Oui, mais bon t’avais déjà subi les foudres de la justice pour le coup.
Maureen Kearney
C’est très long.
Marc Endeweld
Ben oui, je sais bien.
Maureen Kearney
Je ne savais pas si on était en sécurité, si ma famille était en sécurité, si mes amis, si la CFDT était en sécurité. J'étais soutenue du début à la fin par la CFDT. Ils ne m’ont jamais lâchée. Et notamment le responsable qui s’appelle Jean-Pierre Bachman, qui est un homme admirable, qui est un homme qu’on peut qu’admirer. Intègre, qui va au fond des choses, qui a des valeurs, qui vit, et les gens de la CFDT vivaient les mêmes valeurs que moi.
Marc Endeweld
Donc là, le collectif syndical a tenu bon.
Maureen Kearney
Évidemment, le collectif syndical a tenu bon. Apparemment, moi, je ne le savais pas parce qu’il me protégeait un peu. Il y a beaucoup de questionnements. Comment on peut savoir, mais ceux de la CFDT avec qui j’ai travaillé ont tenu bon, on la connaît, on sait qui c’est. C’est vrai, ça qu’elle dit, donc ça a tenu jusqu’au bout.
Marc Endeweld
Pendant toute cette période-là, tu as quand même collaboré ou rencontré des journalistes qui enquêtent véritablement sur le dossier sur lequel t’alertais.
Maureen Kearney
Avant l’agression, quelques-uns, pas énormément.
Marc Endeweld
Tu les as plus vus après ?
Maureen Kearney
Après, non. Il y avait une seule personne. Ah, si, il y en a deux. Il y a Caroline Michel, qui est venue me voir. J'étais une source pour elle, on ne se connaissait pas plus que ça. Il y avait Pierre Péan, qui venait me voir, je me rappelle, il venait en mobylette de Paris, presque à Rambouillet, et avec un autre journaliste, je ne me rappelle plus son nom, qui est décédé. Tu me l’avais dit, je crois, d’ailleurs. Et il m’a dit : on va te soutenir, ne t’inquiète pas, on fera en sorte que la vérité sorte. Et je me rappelle, je le regardais et je lui ai dit : mais vous me croyez ? Il m’avait dit : évidemment ! C’est la première fois que je l’ai rencontrée. Il me disait : mais évidemment ! Et j’ai su par la suite qu’il m’avait citée dans un bouquin, Les valises de la République.
Marc Endeweld
Oui, parce que dans La République des mallettes, qu’il publie en février 2011, où ils parlent notamment d’Alexandre Djouhri, intermédiaire bien connu de la République sur les contrats et qu’on retrouve sur le dossier actuel du procès, du financement supposé de Nicolas Sarkozy en 2007 par la Libye, on retrouve Alexandre Djouhri au milieu de cette affaire-là, mais dans le dossier AREVA, il est là potentiellement.
Maureen Kearney
Oui potentiellement.
Maureen Kearney
Il n’y a pas de preuve.
Marc Endeweld
Voilà, en tout cas, il est proche de différents protagonistes du dossier, et Péan, dans son livre La République des mallettes, fait un ou deux chapitres, je crois, sur la fameuse vente des réacteurs français à la Chine. Et il dévoile les réseaux, ce réseau de corruption en particulier. Et d’ailleurs, ça me fait penser à la première fois, je crois, quand on s’est rencontrés sur un plateau de télévision. Avant que l'émission commence, j'étais là en partie aussi pour présenter mon livre de l'époque, L’emprise, que tu avais lu.
Maureen Kearney
Absolument.
Marc Endeweld
Et dans l'émission, ça n’a pas été retenu au montage, mais dans l'émission tu avais dit : ton livre, c’est un beau teint de la corruption. C’est le who’s who de la politique et de la corruption et des grands patrons en France.
Maureen Kearney
Oui, je m’en rappelle.
Marc Endeweld
Parce qu’une partie des réseaux que j'évoque dans le livre, c’est ceux auxquels t’as été confrontée. Donc les réseaux du commerce, de l’armement, du nucléaire, que des secteurs où le secret prime, la raison d'État prime. Et donc en fait, tu gênais beaucoup de gens quand tu alertais au nom de la préservation des brevets, la préservation du savoir-faire des salariés. Manifestement, tu as gêné beaucoup de gens. Mais ça, ces réseaux-là, tu ne connaissais pas leur existence avant ?
Maureen Kearney
Je n’imaginais pas que ce que je faisais et qui j'étais pourrait les intéresser. Et j’avais lu, pas Les valises, c’est Les valises comment, de Pierre Péan ?
Marc Endeweld
La République des mallettes.
Maureen Kearney
La République des mallettes, j’avais lu le bouquin. J’avais lu le livre, je ne me rappelais de rien, mais ce n’était pas réel pour moi, ça c’est un autre monde.
Marc Endeweld
C'était un autre monde, qu’on aperçoit dans le film d’ailleurs.
Maureen Kearney
Oui, oui, oui. Auquel moi j’avais, ça ne me concernait pas. Ça ne concernait pas le Comité d’Europe européen, ça ne concernait pas la CFDT. Aujourd’hui je vois les choses autrement.
Marc Endeweld
Oui, t’es passée de l’autre côté d’une certaine manière. Mais c’est un monde qui est violent, ce monde que t’as découvert. C’est dangereux, même.
Maureen Kearney
Oui, très dangereux.
Marc Endeweld
Alors, je vais raconter une anecdote. Le film, tu l’as défendu avec le réalisateur. Et je crois que vous étiez en Italie, à Venise, c’est ça ?
Maureen Kearney
Le trip de Venise. Hein ? La Mostra de Venise ? Voilà. J’y étais pas, mais lui il y était. Ah voilà.
Marc Endeweld
Et tu m’as rapporté qu’après la projection, il y a quelqu’un qui est allé voir le réalisateur…
Maureen Kearney
Jean-Paul Salomé nous raconte, il sortait après le film, il y avait plein de monde autour et il y a quelqu’un qui vient vers lui, il était avec sa femme Claire et il est accaparé par quelqu’un et la personne dit à Claire Salomé : « Monsieur Djouhri ne sera pas très content de tout ce que vous avez fait » et disparaît.
Marc Endeweld
« Monsieur Djouhri ne sera pas très content de tout ce que vous avez fait ». Oui, oui, oui. Il dit ça au réalisateur ?
Maureen Kearney
À la femme du réalisateur. Et Caroline aussi a eu des appels téléphoniques.
Marc Endeweld
Caroline Michel, quand elle a enquêté, elle a même été espionnée.
Maureen Kearney
Absolument.
Marc Endeweld
Par des boîtes de barbouzes, enfin d’espions privés.
Maureen Kearney
Oui, oui, oui.
Marc Endeweld
Et elle a été écoutée vraisemblablement, elle l’a expliqué d’ailleurs.
Maureen Kearney
Oui, oui, oui. Et même au moment de la sortie du livre.
Marc Endeweld
Même au moment de la sortie de son livre La Syndicaliste.
Maureen Kearney
Absolument. Il y a eu à nouveau des coups de fil, pas très clairs, un peu menaçants. Elle avait pris les devants et elle avait été voir, j’imagine, la police. Et donc, une fois que ça a commencé, elle a été les voir et ils l’ont trouvée.
Marc Endeweld
Ils sont remontés auprès des gens qui la menaçaient. Il y a aussi un épisode dans le film qui est spectaculaire au sens cinématographique du terme, mais qui s’est déroulé dans la vraie vie, c’est l’incendie. Oui. Dans le film, c’est l’incendie, si je me souviens bien, d’une maison de villégiature imaginaire, ce n’est pas la tienne, près du lac d’Annecy. Nous sommes les autres.
Maureen Kearney
C’ n’est pas la mienne, j’aurais bien aimé.
Marc Endeweld
Ça c’est les maisons du cinéma français. Oui, oui. Donc t’habites une petite ville dans le nord des Deux-Sèvres. Et donc dans cette maison qui est assez grande, que je connais, il y a une partie de garage, on va dire ça comme ça, entrepôt, atelier.
Maureen Kearney
Atelier.
Marc Endeweld
Et ça, ça a pris feu.
Maureen Kearney
Ça commençait dans le garage, on avait la chambre de nos petits-enfants au-dessus, c'était une mezzanine. La mezzanine a pris feu. Mon bureau, où j’avais des cartons de dossiers. Tout ça, cette histoire a brûlé, on est inondés par les pompiers. À peu près un tiers ou entre un tiers et la moitié de la maison a brûlé. Encore une fois, c'était épouvantable, je n’arrivais pas à comprendre. Et donc, Gilles, mon mari, je me rappelle, il me prend dans ses bras et il m’a dit : « Maureen, on ne peut pas changer la maison tous les six mois. » Et je lui ai dit : « T’as raison, il faut qu’on surmonte ça. » Donc l’assurance, le machin, et donc il y a des experts qui sont envoyés par l’assurance, et plusieurs nous ont demandé si on avait des ennemis, parce qu’ils n’ont jamais trouvé le départ du feu. Et apparemment, dans 95 % des incendies, ils trouvent le départ de feu.
Marc Endeweld
Donc c’est un soupçon.
Maureen Kearney
On ne saura jamais.
Marc Endeweld
Que c’est un incendie criminel, mais ce n’est qu’un soupçon.
Maureen Kearney
Absolument. Non, moi je n’ai pas voulu, ni lui ni moi, on a voulu. On a dit : ils vont nous accuser d’avoir mis le feu.
Marc Endeweld
Mais les experts, parce que l’incendie est intervenu quand dans l’histoire ?
Maureen Kearney
Je crois qu’en octobre 2013, ce n’était pas très longtemps après qu’on avait emménagé dans la maison.
Marc Endeweld
D’accord, mais t’es déjà accusée d’avoir tout inventé sur l’agression, donc c’est dans la suite de ça.
Maureen Kearney
Je crois que je n’avais pas encore vu le juge d’instruction.
Marc Endeweld
Et donc comme t’es dans la justice et accusée par la justice, à ce moment-là, tu ne fais pas appel à la justice.
Maureen Kearney
Non, absolument pas. Mais plusieurs experts vous ont dit, de l’assurance, les experts d’assurances vous ont dit que c’est suspect.
Maureen Kearney
Et nous on dit : est-ce que vous avez des ennemis ? Oui. Ils n’ont jamais dit les mots « c’est suspect ». Voilà.
Marc Endeweld
Est-ce que vous avez des ennemis ? C’est un mot assez fort.
Maureen Kearney
Oui, c’est vrai.
Marc Endeweld
Même si sur le plan factuel, comme tu dis, on ne saura jamais.
Maureen Kearney
Moi je ne voulais pas l’entendre, parce que j'étais toujours dans un état de, comment dire, de sidération, pétrifiée de tout. Et ça, l’incendie, c'était… je dis quoi là ? On peut venir ici ? Donc il faut dire que j’avais…
Marc Endeweld
En plus, ce n’est pas ta maison de villégiature, c'était tes idées de vacances, comme dans le film.
Maureen Kearney
Oui, c’est ça.
Maureen Kearney
C’est là où on habitait.
Marc Endeweld
C'était ton cocon.
Maureen Kearney
Oui, absolument. On ne sait pas qui est à la maison là-bas.
Maureen Kearney
Voilà, c’est comme une maison romaine, on rentre dedans par un long couloir, et là on a un jardin intérieur, ça fait un peu autour du jardin.
Marc Endeweld
Donc c’est assez impressionnant de voir le bâtiment qui a brûlé d’ailleurs, enfin d’imaginer les flammes. Donc voilà, les experts qui disent « Est-ce que vous avez des ennemis ? », ça donne quand même une ambiance particulière.
Maureen Kearney
Oui, oui, oui. Et je n'étais pas fonctionnelle à cette époque-là. J'étais dans la peur en permanence, je ne dormais toujours pas. Tous les jours, j’appelais mon ami François parce que je voulais protéger la famille qui était aussi traumatisée que moi. Et donc François était génial. Il connaissait Areva, je lui avais fait lire les contrats à plusieurs ingénieurs parce que je n'étais pas technicienne. Je ne me prétends pas être technicienne, donc je voulais l’avis des gens qui savaient. Ils étaient tous abasourdis par le contenu. Donc François, c'était quasiment tous les jours, tous les jours, tous les jours. Et il arrivait par ces mots à me calmer, à me dire : écoute… Je ne sais pas comment il l’a fait, lui-même ne sait pas comment faire pour me calmer. Et j’avais deux ou trois personnes clés comme ça, vers qui je pouvais me tourner quand les angoisses devenaient trop fortes. Et je dirais aussi : la thérapie. Si je n’avais pas fait des thérapies pendant aussi longtemps, je ne sais pas si je serais sortie de ça. J’ai pensé au suicide, à plusieurs reprises, pour la famille, pour qu’eux puissent vivre en sécurité. Et il y avait une petite voix dans ma tête qui me disait que ça allait être pire pour eux.
Marc Endeweld
Parce que toi, t'étais le danger pour la famille.
Maureen Kearney
J'étais dans le danger pour la famille et une petite voix de raison me disait qu’ils ne vont jamais se remettre si je prenais ma propre vie, donc je ne l’ai pas fait. Je n’ai jamais fait une tentative de suicide, mais il y a eu plusieurs reprises où la peur me faisait passer par cette idée.
Marc Endeweld
Mais donc finalement la justice, six ans après, est revenue sur son scénario que tu avais tout inventé. Des journalistes ont continué à enquêter sur les fameux contrats entre la Chine et la France, notamment Caroline Michel, qui a fait un livre, qui fait des articles dans l’Obs. Mais est-ce que tu as l’impression que ces articles de presse, parce que tu parlais de monsieur et madame Tout-le-monde au début, sur les grands principes, est-ce que tu as l’impression que ces articles de presse sur des dossiers très sérieux, graves, qui peuvent même être dangereux… Est-ce que tu as l’impression que ces articles ont suffisamment d'écho dans la population ?
Maureen Kearney
Je ne crois pas.
Marc Endeweld
Parce que certes, c’est des dossiers compliqués. C’est très compliqué. Et c'était intéressant ce que tu dis.
Maureen Kearney
Très très complexes.
Marc Endeweld
Et donc, il faut avoir des points de référence pour écouter et comprendre.
Marc Endeweld
Mais je parlais pas, après l’agression, je ne parlais pas des dossiers,
Marc Endeweld
Mais c’est un univers où les gens doivent être au courant a minima pour comprendre un peu les enjeux.
Maureen Kearney
À l'époque, aux alentours de l’agression, il y avait aussi des ingénieurs d’Areva qui étaient très inquiets parce qu’ils voyaient que des choses se passaient avec la Chine, que moi, ce que je disais publiquement, se passait réellement. Mais apparemment, personne n’allait taper aux portes des politiques, des journalistes en disant « Regardez, le comité de groupes européens, surtout le bureau. » On envoyait régulièrement des communiqués de presse. On avait même fait des conférences de presse. On faisait des présentations. On en a fait un à la Bourse, je m’en rappelle. On en a fait un chez Fouquet’s aussi, oui. Parce qu’il y avait un petit rappel de quelque chose. Et bon, il y avait des journalistes qui étaient intéressés. Mais ça ne touche pas la presse que les gens lisent, en fait. Ça ne va pas toucher, je ne sais pas, Le Figaro, je ne sais pas. Qu’est-ce que les gens lisent ? TF1 ?
Maureen Kearney
Parce qu’ils ne lisent pas forcément, ils ont la télé.
Maureen Kearney
Oui, oui, tout à fait.
Marc Endeweld
Et donc tu t’aperçois que c’est difficile de faire prendre conscience de ces sujets-là aux citoyens, à la population ?
Maureen Kearney
Oui, et je comprenais pourquoi. Je pouvais imaginer que si je ne travaillais pas dans le nucléaire, en étant prof d’anglais, en n'étant pas technicienne, qu’on me vienne avec une histoire pareille, je n’aurais rien compris. Je crois que je ne l’aurais pas mise en doute. Je ne mets pas les gens en doute, mais je dis que je ne comprends rien à ton histoire.
Marc Endeweld
Alors, il y a des gens qui réagissent et il y en a certains qui disent « Je ne connaissais même pas cette histoire, je suis sidéré par cette histoire et mon ignorance du sujet. » Donc il y a encore des gens qui ne connaissent pas l’histoire, ce qui est compréhensible. Mais malgré toutes les épreuves que tu as eues, auxquelles tu as dû faire face, tu t’es quand même prêtée au jeu médiatique.
Maureen Kearney
Absolument.
Marc Endeweld
Donc tu as collaboré avec des journalistes après. Tu as accompagné la sortie du film. Tu as pris la parole. Tu as raconté ton histoire, tu as mis beaucoup d'énergie à faire connaître aussi l’origine de ton histoire !
Maureen Kearney
Ce qui était important pour moi, c'était vis-à-vis des femmes également. Car en tant que femme dans ce pays, on n’est forcément pas crues. On vit avec des histoires d’agression, de viol, il n’y a qu’une personne de condamnation sur des centaines de milliers d’agressions. Donc je me dis, j’ai la chance d’avoir une voix. Donc je dois utiliser cette voix. D’une façon ou d’une autre, même si je ne suis pas très professionnelle, avec mes mots qui sont les miens, c’est que j’ai le devoir d’en parler et de dire aussi qu’on vit dans un pays où certains de nos élites, où certains de nos politiques… Est-ce que vraiment ils ont les citoyens dans leurs têtes, dans leurs actions, dans le travail qu’ils font ? Je me pose beaucoup la question.
Marc Endeweld
Et tu dis quand même, tu précises certains politiques, tu ne dis pas tous les politiques.
Maureen Kearney
Non, non, non. Certains.
Maureen Kearney
Et d’ailleurs, il y a des responsables politiques qui se sont engagés auprès de toi.
Maureen Kearney
Absolument. Clémentine Autain, la France Insoumise, ils ont essayé de faire partir une commission d’enquête parlementaire. Et ça n’a pas abouti.
Marc Endeweld
Et ça ne l’a même pas suivi, le projet de commission d’enquête porté par Clémentine Autain et la France Insoumise n’a pas abouti. Tu sais pourquoi ?
Maureen Kearney
Non. Ça ne m’a pas étonnée.
Marc Endeweld
Oui, mais effectivement, c’est un sujet qui aurait mérité de se passer en commission d’enquête, surtout après le film.
Maureen Kearney
Absolument.
Marc Endeweld
Parce que c’est après le film, notamment, qui a fait connaître à davantage de gens le dossier, que des responsables politiques se sont emparés du sujet, c'était ça.
Maureen Kearney
Il y a eu une projection à l’Assemblée nationale, à laquelle j’ai assisté. Il y avait des questions-réponses. Avant l’agression, j’allais très souvent à l’Assemblée, avec le bureau, comme je ne disais, jamais seule, parce que des fois, en étant pas française, je pouvais peut-être comprendre de travers. Et je me retrouve à nouveau. La première fois, je retourne à l’Assemblée et j’ai senti une colère qui m’a prise. Et il y a une question-réponse, c’est la seule fois que ma colère m’est montée parce qu’on me pose vraiment des questions. Mais ça faisait des années qu’on vous le disait. Mais pourquoi personne n’a rien fait, vous avez contacté à quel point ? Mais ça fait des années, j’ai encore les courriers. Et vous n’avez rien fait. C’est peut-être pas vous.
Maureen Kearney
Ah oui, là c'était les questions des députés.
Marc Endeweld
En 2000, il y a deux ans. Il y a 2 ans ?
Maureen Kearney
Oui.
Marc Endeweld
Qui faisaient les ingénus alors que c'était des députés. Alors ce ne sont pas forcément les mêmes députés.
Maureen Kearney
Ce n’était pas forcément les mêmes.
Marc Endeweld
Mais ils auraient pu quand même s’informer. Voilà. Avant de te voir.
Maureen Kearney
Oui, absolument. Et donc là, t’es en colère.
Maureen Kearney
Je suis en colère pour la première fois, et la seule fois où le film a été projeté. Alors si je me rappelle bien..
Marc Endeweld
Et il y avait beaucoup de députés à la projection du film ?
Maureen Kearney
Alors, d’après Clémentine Autain, il y en avait vraiment beaucoup, je ne me rappelle plus combien, ce n'était pas énorme, mais c'était bien plus que d’autres films. Alors il y a eu tous les partis, sauf le parti de Macron. Je ne sais pas s’il s’appelait Renaissance, ou je ne sais plus quoi En Marche ou encore En Marche.
Marc Endeweld
Ah oui, eux ne sont pas venus peut-être parce que c'était Clémentine Autain.
Maureen Kearney
La droite est venue.
Marc Endeweld
La droite est venue.
Maureen Kearney
Oui, ça qui m’a étonnée quand même. Alors, lors d’une autre projection, il y a En Marche ou Renaissance, je ne sais pas comment ils s’appellent, qui sont venus, mais pas, et je me dis mais c’est chez eux là, ils n’arrivent même pas dans la même salle les uns aux autres et ensemble ils sont censés nous défendre, ça n’a pas de sens ça.
Marc Endeweld
Pour Renaissance, peut-être que c’est par rapport à la France Insoumise.
Maureen Kearney
Peut-être. Mais c’est aussi parce que sur le dossier France-Chine et dans le nucléaire, même s’il y a des acteurs qu’on retrouvait sous Nicolas Sarkozy, puis sous François Hollande, il y en a d’autres qu’on a retrouvés sous Emmanuel Macron. Et par ailleurs, Emmanuel Macron, comme ministre de l'Économie, a eu à traiter du dossier par la bande, enfin pas totalement, un dossier annexe, mais pas totalement, qui est la construction de réacteurs nucléaires en Grande-Bretagne, avec EDF, mais avec les Chinois, avec le financement du fameux groupe chinois CGNPC, et qu'à l'époque, ministre de l'Économie en 2016, il a poussé au contraire des réacteurs en Angleterre avec les Chinois.
Marc Endeweld
Tout à fait. Donc on retrouve de sa manière les mêmes acteurs. J’avance un petit peu. Et donc finalement, c’est un dossier d’ailleurs qui a abouti parce que finalement les Anglais ont arrêté la coopération avec les Chinois. Ils étaient obligés. Et puis il y a eu la pression américaine.
Maureen Kearney
Voilà, exactement.
Marc Endeweld
Parce qu’on se retrouve dans un monde complexe maintenant, de plus en plus d’un point de vue géopolitique, et donc les Anglais ont abandonné la coopération et le financement par les Chinois, et c’est la France qui a eu à devoir payer, et qui est en train de payer tout le financement pour le réacteur nucléaire.
Maureen Kearney
Sachez qu'à l'époque, avant l’agression, il n’y avait que moi qui disais ça. Moi je disais tout le temps, ce contrat, il me semble, c’est pour les réacteurs en Angleterre. Oui, j’avais… et personne m’a dit « mais de quoi tu parles, mais non ». Et personne ne s’est soulevé et je ne sais pas pourquoi j’ai eu cette idée.
Marc Endeweld
Tu te souviens plus ? Pourquoi tu as cette intuition-là ?
Maureen Kearney
Oui, peut-être que je lisais les journaux anglais et que je voyais qu’il y avait le projet.
Marc Endeweld
Et qu’il y avait déjà les Chinois dans le projet anglais.
Maureen Kearney
Et qu’il y avait les Chinois et qu’ils allaient financer ce projet en Angleterre et évidemment je me disais il y a peut-être des allers-retours parce que les Chinois ne vont pas financer par des milliards les EPR en Angleterre s’il n’y a pas de retour quelque part.
Marc Endeweld
Le retour, il est présent dans les contrats, ce que j’en ai parlé. La contrepartie en partie, c’est que dans le contrat global des réacteurs nucléaires, les Chinois avaient signé eux-mêmes la fabrication, la construction d’un réacteur chinois en Angleterre avec les Français, mais un réacteur chinois, qui leur permettait d’obtenir le Graal, c’est-à-dire la certification internationale de leur réacteur 100 % chinois, ce qui leur aurait permis d’exporter ce réacteur de par le monde. C’est ça ?
Maureen Kearney
Tout à fait. C'était un 1000 MW alors qu’on arrivait, on était en train de travailler sur 1000 MW également, qui s’appelait Atmia. Ils considéraient que l’EPR était trop grand, c'était 1600 MW. Et bon, la boucle est bouclée. Alors, il y a quelque chose qui me réveille.
Marc Endeweld
Tu dis la boucle est bouclée parce que le réacteur chinois, le roi long, dragon en chinois est potentiellement une copie de la fabrication française ou une adaptation ?
Maureen Kearney
Alors voilà, une adaptation.
Marc Endeweld
C’est pour ça que tu dis qu’il y a des choses qui me reviennent en mémoire.
Maureen Kearney
Ah oui, c’est bizarre, depuis un certain temps, il y a des choses qui me reviennent alors que je les avais totalement oubliées.
Marc Endeweld
Récemment ?
Maureen Kearney
Oui, deux jours avant l’agression aussi, il y a la radio chinoise qui me contacte. D’accord. Ça, j’avais oublié, je crois, et ils ont appelé ma secrétaire, c'était le vendredi, j'étais agressée le lundi, qui est une femme aussi assez extraordinaire, elle s’appelle Valérie Laduka, et elle m’a dit « Maureen, tu fais quoi ? », ils m’ont appelé à plusieurs reprises, radio chinoise et internationale. Je n’ai jamais entendu parler. Je lui ai dit, mais je ne vais quand même pas parler avec les Chinois quand même. Quelqu’un m’a dit autour de ce moment-là, dans la semaine avant l’agression, « Waouh, fais gaffe si les Chinois commencent à te contacter. » Alors qu’aujourd’hui, je suis persuadée que les Chinois n’avaient rien à faire dans mon agression.
Marc Endeweld
Mais potentiellement ils pouvaient s’intéresser à s’approcher de toi pour savoir ce que tu étais en train de faire.
Maureen Kearney
Tout à fait parce qu’ils sont au-dessus de la tête. Ceux qui sont en face ne m’ont pas comprise. Je ne me suis jamais prise pour qui que ce soit. Je faisais mon boulot de représentante des salariés. Et pour beaucoup de ces élites, je cherchais le pouvoir, je cherche ici, je cherche à contrer. Je ne sais pas ce qui se passe dans leur tête, mais je préfère être dans la mienne. Je suis plus tranquille.
Marc Endeweld
Durant toute cette histoire-là, tu parlais de Luc Ourcel, l’ancien PDG d’Areva, mais tu as aussi été en contact avec Anne Lauvergeon avant, avant qu’elle parte et qu’il soit remplacé par Luc Ourcel. On pourrait parler de l’ennemi d’Anne Lauvergeon, Henri Proglio, qui était à l'époque patron d’EDF, qui joue un rôle aussi dans cette histoire-là, et qui, ces personnages-là, apparaissent dans le film, d’ailleurs. Et donc avec leur nom d’ailleurs.
Maureen Kearney
Oui, absolument. C’est rare en France.
Marc Endeweld
Je crois même que le nom de Djouhri est évoqué dans le film. Donc c’est effectivement rare en France. Juste, j’avais une autre question mais là sur le film, t’as été conseillère ?
Maureen Kearney
J’ai lu à plusieurs reprises le scénario, mais comme je ne suis absolument pas une experte là-dedans, je n’arrivais pas à imaginer comment ça pouvait être sur un écran. Je me rappelle une remarque que j’avais faite quand même. Le personnage de la syndicaliste, elle était un peu rentre-dedans, elle portait… Et je me dis… Mais c’est comme ça qu’on voit les femmes, elles doivent être rentre-dedans, elles crient, elles ne peuvent pas faire des choses si elles sont douces. Simplement qu’elles ne lâchent pas. Et je me suis dit, il y a un problème avec l’image de la femme en France. Ils ont un peu adapté, mais on peut écouter, mais pas assez de pouvoir.
Maureen Kearney
En même temps, ils ont pris Isabelle Huppert.
Maureen Kearney
Oui c’est vrai, c'était vrai, tout à fait, elle était d’accord pour le faire.
Marc Endeweld
Oui, ça c’est le cinéma, la dramatisation, mais c'était vrai que ça ne correspond pas totalement à ton caractère, c’est clair.
Maureen Kearney
Et j’ai déjà eu beaucoup de chance que le film soit fait.
Marc Endeweld
Et globalement, le film est fidèle à une partie de la réalité.
Maureen Kearney
Le premier procès, par exemple, dans le film, ça ne s’est pas du tout passé comme ça. J'étais massacrée. Je ne donne qu’une anecdote.
Marc Endeweld
Ah oui, donc tu trouves que dans le film, ils ont été entre guillemets « sympas » avec l’institution ?
Maureen Kearney
Alors qu’eux, ils pensaient que nous, avec les mots de la juge qui joue dans le film, que j’aime beaucoup, Andréa Bescond, qui est une grande féministe, qui lutte et tout ça, jusqu'à une anecdote où je tremblais à l’idée d'être là, qu’est-ce que je faisais là, c'était inimaginable, très peur, donc les juges rentrent, c’est comme au cinéma, les juges rentrent. Et la présidente s’arrête, elle me montre du doigt. Il faisait très chaud ce jour-là et j’avais une toute petite bouteille d’eau. J'étais en train de boire. Elle a dit : « Vous, là, on n’est pas en pique-nique. Posez-moi cette bouteille. » C'était fini pour moi, j’ai compris tout de suite que je n’allais pas être entendue.
Marc Endeweld
Et oui, on en avait parlé, mais c’est vrai que je trouvais que dans le film, parfois, il ne reprenait pas forcément les classiques du cinéma américain, de ce genre de film où il y a un justicier ou une justicière pour contester les institutions, dans une logique de contre-pouvoir. Que le film était plus neutre, plus à la française, plus psychologique. Je ne sais pas ce que tu en penses aujourd’hui, mais c'était un bémol que j’avais sur le film. C’est moins manichéen, mais en même temps…
Maureen Kearney
Il dit des choses.
Marc Endeweld
Il dit aussi des choses, mais en tout cas, il conteste moins l’institution.
Maureen Kearney
Il la conteste quand même, je trouve. Oui, oui, oui. Bon, il faut savoir que la fliquette n’a pas existé non plus. En réalité, c’est Caroline Michel Aguirre qui a trouvé cette autre femme, que depuis j’ai rencontrée. Donc c'était très émouvant cette rencontre. Elle, elle n’a jamais été crue. Et cette fois, on lui a dit qu’elle était folle et qu’elle avait tout inventé.
Marc Endeweld
Un rappel juste…
Maureen Kearney
OK, cette femme, son mari travaillait chez Veolia, je crois. Il s’est rendu compte lors d’un dîner ou d’un truc comme ça qu’il y avait des, je ne sais pas comment on appelle ça, de l’argent qui passait, des dessous de table. Il a dit c’est pas possible. Chez lui, il commençait à avoir des coups de fil, des trucs écrits sur les fenêtres et tout ça. Et un jour, sa femme qui se retrouvait à la maison, il n’y a pas un, mais plusieurs hommes qui sont rentrés qui ont scarifié quelque chose sous le sein, sous le ventre, je ne connais pas les détails, qui l’ont violée.
Marc Endeweld
Et c’est le même mode opératoire.
Maureen Kearney
Si on a le même mode opératoire, un hasard total, mais j’ai envie de le dire, c'était le même PDG…
Marc Endeweld
Il n’y a pas de preuves.
Maureen Kearney
C’est aucune preuve, c’est une coïncidence. On lui a dit qu’elle était folle, qu’elle avait tout imaginé. Apparemment, c'était à Versailles, c'était le même parquet, le même… Même aujourd’hui, je ne sais pas comment tout ça fonctionne.
Marc Endeweld
Le parquet de Versailles, on en a parlé sur une autre affaire dans une autre émission, l’affaire Boulin, une autre histoire, mais on parle du parquet de Versailles, effectivement.
Maureen Kearney
Absolument, absolument, et Caroline Michel Aguirre a décidé qu’elle allait essayer d’aller voir. Son dossier par hasard a disparu aussi, soi-disant de temps en temps on prend un dossier, on va le détruire, il s’avérait que c'était celui-là.
Marc Endeweld
Tout à l’heure, je te posais la question du fait que tu avais rencontré Lauvergeon, Luc Ourcel, les PDG.Alors t’as pas rencontré Henri Proglio, je crois pas ?
Maureen Kearney
Non, non.
Marc Endeweld
Tu ne l’as jamais croisé ?
Maureen Kearney
Non. Il apparaît dans le film, je crois. En tout cas, son personnage. Je ne l’ai jamais rencontré. Mais bon, en tout cas, tu as rencontré Lauvergeon et même Luc Ourcel dans tes fonctions. Ils apparaissent dans le film avec leur manigance, leur jeu de pouvoir. T’as quel sentiment par rapport à cet univers du pouvoir, ou des pouvoirs en tout cas ?
Maureen Kearney
Ce nest pas mon monde, et ça ne m’intéresse pas.
Marc Endeweld
Ce que tu as dit plusieurs fois dans l’entretien, tu as parlé des élites.
Maureen Kearney
Je suis devenue, après l’agression, beaucoup plus consciente de comment tout ça fonctionnait. Je voulais croire quelque part que ces élites, certains politiques, et ainsi de suite, œuvraient pour les citoyens, pour le bien-être, pour les biens communs. J’ai même écrit un courrier à François Hollande, je me rappelle, en lui demandant de faire signer les PDG d’EDF, les PDG d’Areva, comme quoi leur premier devoir, c'était de travailler pour le bien commun. Bon, j’osais des choses pas possibles, quoi. Alors, je ne sais pas, il était président à l'époque. Je crois que je n’ai pas eu de réponse à ce courrier. C'était le seul moyen, on pensait, qu’ils s’engagent par écrit, que le bien commun passe avant tout le reste, qui me semblait normal dans une démocratie aboutie.
Marc Endeweld
Donc tu es devenue plus sceptique sur le modèle de la République française. Il y a quelqu’un qui dit que j’ai comme une petite envie de faire la révolution face à ça. C’est l’esprit français la révolution, moi, je ne sais pas si je reviens à ton idée.
Maureen Kearney
Alors, ça m’a déconcentrée, je pense. Non, ce n’est pas grave. Tu me disais, on parlait de quoi ?
Marc Endeweld
Je t’avais embarquée sur le pouvoir et les gens de pouvoir. Tu disais que ce n’était pas tout le monde. Ce n’était pas abouti, et puis après tu disais, en fait, je te paraphrase par rapport à ce que tu disais au départ, de l’entretien, finalement ce sont des gens qui sont accaparés par le pouvoir plus que par leur mission et leur fonction.
Maureen Kearney
Ils sont élus par le peuple, pour le peuple et ils sont censés appliquer la Constitution, la Déclaration des droits de l’homme. Et derrière, il y a des économistes qui ont fait tout un article sur les démocraties dans le monde. La France, aujourd’hui, n’est pas une démocratie aboutie dans le classement des économistes. Je trouve ça vachement grave et je ne sais pas si le peuple est au courant de ça.
Marc Endeweld
Voilà, là en tout cas il y a des gens qui semblent au courant, avec nous. Juste petite anecdote, je crois que ton mari Gilles a eu une discussion avec l’ancien président Hollande.
Maureen Kearney
Oui, tout à fait, il travaillait sur le Tour de France de Gilles, Hugo, et il s’avère qu’il est ingénieur son, il avait une entreprise, etc. Il s’est rendu compte que l’on allait venir, parce qu’ils avaient des gardes du corps partout et en général ils n’avaient pas de gardes du corps partout et il a rencontré dans une tente, si on appelle ça une tente, à côté du Tour de France. Il s’est dit, je vais y aller, et donc il a été voir Hollande et il lui a dit « Je suis le mari de Maureen. » Il n’a même pas eu le temps de terminer et Hollande a dit « Oui, et comment va-t-elle ? » Elle a eu des histoires il y a quelques années. Gilles a dit, pas très bien parce que ça n’est toujours pas abouti. Et Hollande lui a dit, « Vous lui faites des gros bisous de ma part. »
Marc Endeweld
C’est du Hollande hein !
Maureen Kearney
Mais bon…
Marc Endeweld
Je suis d’accord avec toi, mais bon, il aurait pu prendre davantage de décisions, y compris sur ton dossier.
Maureen Kearney
Oui, tout à fait.
Marc Endeweld
Et là où il y a le plus de pression, alors même que ça concerne aussi une partie du dossier sous Nicolas Sarkozy et des réseaux aussi autour de Nicolas Sarkozy, une partie des ennuis tu les as eus sous François Hollande aussi, ne venant pas de François Hollande, ou directement, mais quand même, parce que les réseaux de pouvoir autour du nucléaire que tu contestais, par les alertes que tu faisais, gênaient beaucoup de gens et qui parfois faisaient du lobbying auprès des plus hautes fonctions de l'État.
Maureen Kearney
Tout à fait. J’avais rencontré, ou on avait rencontré des députés socialistes avant, peut-être avant l’agression, et qui étaient très intéressés par les contrats. Et je ne me rappelle plus avec qui j'étais, si c'était des gens du bureau, si c'était Jean-Pierre Bachman. Ils nous ont demandé si on serait prêts à les aider à monter une commission d’enquête, justement, sur tout ce qui se passait, sur les contrats et tout ça.
Marc Endeweld
Et ça c'était donc bien avant ton agression ?
Maureen Kearney
Quelques semaines. Avant, évidemment on a dit oui. Alors je ne sais pas si ça a abouti, s’il s’est passé quelque chose avec cette commission d’enquête ou pas. Mais comme partout on disait que j'étais folle, que j’avais tout imaginé. Ils ont dû peut-être croire les journaux.
Marc Endeweld
Et donc ça n’a pas abouti.
Maureen Kearney
Je ne sais pas, je n’en parle pas.
Marc Endeweld
Mais à l'époque, c'étaient les syndicalistes qui avaient proposé la commission d’enquête aux responsables politiques qu’ils avaient rencontrés, ou c'étaient les députés ?
Maureen Kearney
C’est les députés qui d’ailleurs à l'époque étaient assez humbles parce qu’ils disaient : on n’a pas la technique, on ne sait pas nous. Alors moi je me rappelle en disant : vous me croyez, moi prof d’anglais ? Je connaissais un peu quand même, ça faisait 20 ans que je bossais dans l’entreprise mais je n'étais pas du tout technicienne. Je ne sais pas ce que c’est devenu. On sait parce que c'était dans les journaux tout de suite après que M. Proglio est parti tout de suite en Chine, que Moscovici, qui était peut-être ministre de l'économie, est parti en Chine aussi pour rassurer les Chinois. Qui disait : mais c’est quoi ça ? On dit qu’on a agressé votre syndicaliste, ce n’est pas vrai. Et le journal, je ne sais pas lequel c'était, je suis incapable de me rappeler, peut-être Libé d’ailleurs, qui a contacté pas mal de ministres et qui disait tous : on est au courant de rien, c’est géré par le Premier ministre de l'époque.
Marc Endeweld
Et c'était Jean-Marc Ayrault. Mais effectivement, c’est une affaire d'État entre deux États, la France, la Chine, et en juin 2015, là cette fois-ci c'était Manuel Valls, Premier ministre, avec Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, et qui signe un contrat avec la Chine, où il y a une partition nucléaire. Donc la collaboration a continué, pas forcément avec les mêmes contrats. Mais voilà, on retrouve la raison d'État, il fallait préserver coûte que coûte le lien entre le nucléaire chinois et le nucléaire français, et puis depuis, il s’est passé beaucoup de choses, notamment les Américains qui ne sont pas contents, donc ça a rebattu les cartes de tout ce jeu-là, mais tu t’es retrouvée au cœur de ces enjeux diplomatiques entre la Chine et la France.
Maureen Kearney
Je ne me rendais pas compte de tout.
Marc Endeweld
En même temps, c’est assez secret tout ça, les tenants et les aboutissants des relations diplomatiques entre la France et la Chine, par exemple, il y a plein de dossiers qui n’ont pas été négociés totalement au grand jour, donc c'était normal que tu n'étais pas non plus totalement consciente.
Maureen Kearney
Oui, oui, oui.
Marc Endeweld
Alors il y a quelqu’un qui dit que les commissions d’enquête sont intéressantes à écouter, mais elles ne donnent jamais rien, que des recommandations vite oubliées. Ça aussi c’est une grande différence avec les pays anglo-américains, tradition américaine, enfin anglaise, anglo-saxonne, donc ça aussi par rapport à l’image que tu faisais du pays, tu mesures les différences, peut-être les efforts à faire à côté français.
Marc Endeweld
C’est quoi ces coups de recommandations ?
Marc Endeweld
Parce que le pouvoir des commissions d’enquête en France, du côté du parlement, est très relatif. Ils n’ont pas de pouvoir judiciaire. Et à quoi ça sert, alors ?
Maureen Kearney
Ça sert à montrer qu’il y a un contrôle du Parlement. Mais si ça n’aboutit pas, il n’y a pas un vrai contrôle ? C’est les apparences. Voilà, il faut s’en tenir à des apparences. Après, par exemple, je ne sais pas par exemple, normalement, les gens qui sont auditionnés en commission d’enquête ne doivent pas mentir. Et dans les faits, il y a très peu de poursuites si la personne ment. En fait, alors qu’aux États-Unis, le simple mensonge constitue le crime ultime. Ces deux traditions juridiques, tu parlais du droit et de la loi, ces deux traditions juridiques et politiques qui sont quand même très différentes.
Maureen Kearney
Vous savez, en Irlande, on n’a même pas de médailles. Personne ne reçoit de médailles. Moi, je trouvais ça rigolo. Il y avait les gens d’honneur, 1er degré, 2e degré et 3e degré. Je me disais, mais pourquoi ont-ils besoin de médailles, les gens ? Chacun fait son boulot, et ça, c'était une grande différence. J’ai jamais compris les médailles. Ça donne une certaine autorité, c’est ça ?
Marc Endeweld
Une respectabilité.
Maureen Kearney
C’est pour ça que je suis respectueuse.
Marc Endeweld
Bon bah je crois qu’on va terminer là, merci Maureen.
Maureen Kearney
D’accord. Merci beaucoup, Marc, tu l’as rendu facile parce que j’avais les jetons, j'étais stressée.
Marc Endeweld
Tu étais stressée, mais il ne faut pas être stressée.
Maureen Kearney
D’accord, merci beaucoup. Merci à toi.Merci beaucoup aussi à David et à François.
Marc Endeweld
François qui est là, qui a tout écouté, qui opinait du chef quand tu parlais, merci beaucoup.

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