Sur les murs, la politique-fiction. Avec Jaeraymie
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Amis des dons, amis des dons de fin de mois, amis du café.Alors, aujourd’hui, nous avons un artiste chez lui. Alors lui, je crois qu’il est plutôt plus clope que café.Donc là, il m’entend. Je lui ai expliqué un temps que vous n’étiez pas à l’écran. On ne vous entend pas en haut et on ne vous voit pas. On se voit bientôt au Libertalia.Bonjour, monsieur des capitalistes.Aujourd’hui, on va parler d’art. On va parler de vous. On va parler de sublime, peut-être de surréalisme, de dadaïsme. Il y a de ça dans les affiches de Jaeraymie. C’est cet artiste que nous avons découvert ensemble dimanche dernier.Alors attention, voilà, c’est parti. Tout va bien ?
Tout va bien.
Bon, bon, bon, ça va une fois de plus. Bonjour.
Bonjour.
Bonjour. Alors voici donc le coupable, Jérémy. Bonjour, je suis ravi de te recevoir Au Poste.
Merci pour l’invitation.
:Je t’en prie, je t’en prie. J’enlève la musique. Alors, on ne se connaît pas du tout. J’ai découvert ton travail, tes œuvres en direct avec tout le monde, tous les gens qui étaient dans le tchat.De quelle marque est cette passe ici ou là ? Je crois qu’il n’y a pas de marque.
Il n’y a même pas un petit logo, rien du tout. Je suis désolé. Elle est un peu fatiguée, mais voilà, c’est classe, et hauteur de la classe.
C’est vrai, c’est peut-être très haut de gamme, on ne sait pas trop.Un salut d’artiste. On te dit “sorcier”, etc. Ce que je voulais te dire, c’est que si tu n’arrives pas à lire le tchat, de toute façon, moi je te remonte les questions que mettent de côté les modos.Alors, est-ce que le son est bon, les amis ? Est-ce qu’on nous entend bien tous les deux ? L’un est-il plus fort que l’autre ?Si tu ne parles pas, évidemment, les choses vont…Tout est parfait ? Top ! Au top, le son ? Oui ? OK, super, génial !Alors, Jérémy, je vais montrer pour commencer le moment où on t’a découvert.Alors là, tu n’as pas le son, mais tu nous entends.On est à l’entrée de la place de la République. Et là, je découvre : c’est très étonnant, très sobre. Je ne sais pas si ça va marcher pour vous. Est-ce que c’est lui, le direct ?Je ne savais pas du tout qui tu étais il y a des gens dans le tchat qui pensent que j’étais au courant.Donc, Zemmour en djellaba, Macron gilet jaune éborgné, et Valérie Pécresse non militante. Et ça, ce sont trois affiches, signées. Elles sont signées à gauche, et je vous mets QR code je crois que je zoome pour demander aux gens s’ils veulent regarder, mais ça ne marche pas, ça ne marche pas.Le QR à l’intérieur du live Twitch, ça marche.Elles sont signées “JJ”.Donc je prononce “Jérémy”, parce que nous, on le fait à trois balles.C’est très rare qu’on puisse le faire, mais en fait, je sors d’un café. Le type ce n’est pas non plus le café à trois balles en fait, je lui dis : « C’est un peu cher votre café », il me le donne. Et après, je découvre tes affiches.Ici, c’est la beauté de la vie et dans le tchat, à ce moment-là, je ne sais plus qui je suis désolé mais certains ici disent : « Ah, mais il faut l’inviter Au Poste. »Donc en rentrant, je vais regarder ce Jérémy et je découvre ton site qui s’intitule distorsion.fr, et c’est la raison de ta convocation ce matin.Qui es-tu, Jérémy ?
Moi, je suis un artiste qu’on pourrait ranger dans la classe des street artistes, puisque la très grande majorité de mes œuvres, je les pose dans la rue.Donc voilà, je fais de l’art depuis… en tout cas, je fais de l’art dans la rue depuis maintenant presque six ans, si je ne dis pas de bêtise et voilà. C’est un de mes rêves, mes projets. En tout cas, c’est mon projet du moment, et c’est un projet qui m’a pris beaucoup de temps à monter.
Alors, il paraît que j’ai dit une bêtise. En fait, il paraît que ça marchait très bien, le QR code pendant le live. Effectivement, Sorcière rappelle que je ne suis pas évidemment le seul à m’être arrêté.Beaucoup de gens se sont arrêtés devant ces trois affiches.On va commencer par ces trois affiches-là, puis après on va élargir à ton travail, si tu veux bien.Ces trois affiches, on va regarder le mystère.Pour l’instant, il y a effectivement tout un tas de gens qui, comme moi, s’arrêtent, prennent des photos, posent devant, rigolent, s’interrogent, se demandent ce que c’est, etc.Est-ce que toi, à quel moment tu avais mis ces affiches-là ?On est donc le dimanche, pas le dernier mais celui d’avant : c’est la marche pour la VIᵉ République de Mélenchon.À quel moment tu décides de mettre ces affiches-là sur le parcours, juste à l’entrée ?
Quand est-ce que je décide ? Je pense que c’est quelques jours avant, ou peut-être une semaine avant.J’avais vu que le parcours de la marche se passait entre Bastille et République.
Donc là, ce qu’on voit, ce sont des affiches, les reproductions des peintures originales dont on va parler plus bas,donc, je me suis dit : voilà, il y a toute une histoire.Le fait que j’ai fait des peintures originales et que je les ai posées dans la rue, elles étaient posées à des endroits bien spécifiques, comme on va en parler. Elles n’ont pas forcément été beaucoup vues et donc en fait, l’idée avec ces reproductions-là, c’était de me dire : bon, ben voilà, maintenant que j’ai fait un travail artistique, après avoir posé toutes ces affiches à des endroits qui faisaient sens, etc., que ça faisait œuvre, l’idée, c’était du coup maintenant d’essayer de les diffuser, de montrer, quoi.Et donc effectivement, voilà, j’ai fait des reproductions que j’ai posées le matin même, juste avant la marche.J’arrivais chez le plus froid vers 7 h, et j’ai tabassé entre République et Bastille, et j’en ai posé une cinquantaine.Entre-temps, il y en a eu des grandes, il y en a eu des plus petites. J’en ai posé comme ça sur tout le long du parcours pour qu’effectivement, les gens puissent les voir lors de la manifestation, les confronter, poser des questions, réagir, etc.
Quand tu as regardé les gens regarder tes affiches, tu es resté, tu as pris des photos ?
Non, moi je n’ai pas pu rester personnellement, parce que j’avais des obligations familiales.Donc du coup, je suis parti un petit peu au début de la marche, vers 14 h.J’ai quand même eu pas mal de réactions sur le moment, parce qu’en fait, j’ai commencé vers 7 – 8 h au début, il n’y avait personne, c’était calme, il y avait juste les équipes techniques qui montaient à République, puis, en me rapprochant de plus en plus de Bastille, je commençais à voir des groupes, etc.Donc voilà, il y a eu des petits moments assez sympas avec les gens qui étaient venus pour la marche, qui se marraient, qui prenaient des photos, qui commençaient du coup à se poser des questions, à dire : « C’est vous ? », il y a eu des petites discussions assez cool puis voilà, moi, au moment de la marche, du coup, vraiment quasiment après le départ de la marche, j’ai dû partir.Par contre, j’ai des gens qui travaillent avec moi sur le projet, notamment Julien Booster, Guillaume, qui est le réalisateur des vidéos qu’on fait.
Ah oui, on en entend déjà parler assez tôt.
Qui, lui, est resté sur place et a filmé, archivé les réactions des gens.
Est-ce qu’il y a eu des malentendus, par exemple quand tu collais les affiches ? Est-ce qu’il y a des gens qui ne comprennent pas ta démarche ? On n’a pas expliqué pour l’instant, mais c’est une façon aussi d’expliquer.
Spécifiquement, lors de la marche pour la VIᵉ République, je n’ai pas eu de moment où les gens n’ont pas compris il y avait des interrogations, ça se sentait. Effectivement, les gens se posaient des questions, c’était vraiment… mais il y avait finalement quelque chose d’assez intérieur je n’ai pas eu de gens qui sont venus me dire : « Pourquoi tu fais ça ? Qu’est-ce que c’est que ça ? Pourquoi tu mets ça ? » Non, non, pas du tout.Il n’y a pas eu d’agressivité. C’était juste un très bon enfant.En plus, c’est un départ de marche comme ça. En plus, ce n’est pas une manif, donc c’est quand même déjà beaucoup moins tendu.On sait que ça ne va pas forcément être quelque chose qui va verser éventuellement dans des heurts, dans des accès de violence, etc.Donc du coup, il y avait quand même une très bonne ambiance, c’était bon enfant et non, je n’ai pas eu de réaction, en tout cas à ce moment-là, de gens qui se sont posé des questions et qui ont mal réagi.
Alors, l’origine de ton travail, si j’ai bien compris — parce que tu as un site, c’est celui auquel le QR code mène — ce site s’appelle distorsion.fr, et je vais le montrer là.Voilà. Alors déjà, il y a tes œuvres, certaines de tes œuvres.Là, on voit Macron éborgné, Hollande sans dents, Sarkozy Karcher, Zemmour, etc.En fait, il y en a d’autres. Le site n’est pas à jour.
Ouais, non, le site n’est pas à jour. En fait, on est un peu surchargés de travail, parce qu’on est une toute petite équipe.Donc du coup, c’est vrai qu’on a du mal à tout faire et puis c’est vrai que, bon, on en parlera peut-être après.Effectivement, ça a été un mois et demi, au moment où j’ai commencé le web, très dense. C’est comme ça.
Et donc, même s’il n’est pas à jour, il est très bien fait, le site et donc il y a évidemment les motivations et donc ce que l’on comprend, c’est que grosso modo, tu nous expliques que le monde dans lequel on est est un monde fictif, et que contre le storytelling actuel, tu proposes un contre-storytelling, ce que moi j’ai appelé un détournement et un contournement de ce qui nous est fait ça à l’origine de ton point, c’est vraiment une affaire de récit, au départ ?
C’est une affaire de récit, c’est une affaire aussi d’émotions, puisque, à la base, moi, quand je commence à réfléchir à ce projet, quand je le formule un peu dans ma tête, ça vient vraiment du nord, ça vient du fond.Bon voilà, on vit dans un pays qui est en crise. Tout le monde nous le répète tout le temps : crise systémique, crise économique, crise écologique, etc.Bon, on les accumule et en fait, moi j’ai ce sentiment, cette émotion qui vient en moi d’hommes et de femmes qui cherchent à nous opposer, qui cherchent la confrontation, et qui donc, du coup, pour créer cette opposition, stigmatisent des gens, stigmatisent des groupes, des communautés, des minorités en fait, moi, j’ai quelque chose d’assez viscéral vis-à-vis de ça.C’est-à-dire que du coup, ça me blesse, ça me fait du mal.Mais je me mets en joie, je suis en empathie vis-à-vis de ça et du coup, en fait, il y a un moment c’était pendant le premier confinement, celui où on était tous enfermés chez nous où je me suis dit qu’en fait, je ne conçois plus ma pratique artistique sans essayer de discuter de ce sujet donc du coup, c’est comme ça que ça m’a mené aux premières idées, aux premières études, aux premiers dessins, etc.
Puis ensuite, tout le développement du projet fictionnel, c’était parce que du coup je me disais : je n’ai pas envie de faire une caricature gratuite, j’ai envie qu’on se pose des questions, et j’ai envie que ce que je martèle effectivement dans le projet puisse nous amener à de la réflexion, puis nous amener à un état. En fait, est-ce que la classe sociale, est-ce qu’effectivement on connaît les transfuges de classe, etc. ? Mais est-ce que si cette personne-là était née à ce moment-là, comme dans la réalité, mais qu’elle avait eu ce parcours-là, est-ce que ça ferait de lui quelqu’un d’autre ? Est-ce que ça serait quelqu’un qui serait, du coup, exactement la personne réelle stigmatisée dans notre réalité ? Est-ce que ça aurait pu devenir cette fiction-là que j’écris ? Donc, est-ce que par exemple Sarkozy aurait pu devenir médiateur en banlieue, aurait pu devenir un grand frère plutôt qu’un petit frère ?
Petit frère, oui.
Adoré, la grande qui va aller à l’école du petit café ?
Oui, c’est ça, parce qu’en fait ce sont ce que tu appelles des personnalités alternatives. Alors moi, ça me plaît beaucoup, parce que tu joues aussi sur cette idée, qui est d’ailleurs fragile, des faits alternatifs par exemple le grand truc de Trump de proposer une autre vérité, etc. toi, tu retournes ce retournement d’une certaine manière. Donc là, effectivement, j’étais en train de regarder par exemple si on prend François Hollande, tous tes personnages sont sur le même mode, c’est-à-dire qu’il y a des citations soit de ces personnes-là, soit de gens proches qui parlent de ces personnes. Ensuite, il y a les tableaux, là, comme les autres perles.
Parce que sur celui-ci, en fait, on n’a pas travaillé la biographie alternative comme sur les cinq autres.
Voilà, voilà, c’est ça, c’est ce que je voulais dire. La biographie de Sarkozy, la réalité, la fiction. Voilà. Et c’est une façon effectivement de remettre la réalité à sa place. Il y a déjà plein de questions dans le tchat, je vais les remonter, mais peut-être qu’on pourrait voir la première vidéo de Julien que tu m’as envoyée, celle où on te voit peindre dans l’atelier. Peut-être qu’on peut montrer ça. Alors, je vais la mettre. Voilà, elle est ici, elle est là. Alors voilà, on te voit. Donc explique-nous ce que nous voyons.
Ouais, alors en fait, là, du coup, voici le processus de création des peintures. Donc voilà, on voit d’abord que je travaille au quadrillage, c’est une technique qui permet effectivement de dessiner en grand et d’avoir de bonnes proportions, et de ne pas me planter. Parce qu’effectivement, quand on cherche à faire des visages un peu réalistes, surtout avec cette technique-là, ça demande un peu de rigueur. Et donc voilà, tout ce qu’on vient de voir, c’est un tout petit résumé, effectivement très rapide, en quelques secondes, de la méthode employée pour faire la peinture. Je travaille à la peinture à l’huile, avec du pastel à l’huile, qui est un tiers médium qui permet de travailler un peu comme du dessin et un peu comme de la peinture. C’est un arc en bois, je ferais plutôt entre un crayonné, etc. Et puis ensuite, je laisse en fait dégrader les couleurs entre elles, soit aux doigts, soit avec des outils, soit du pinceau, soit du flatteur, etc. Et voilà, donc Julien, qui est un peu mon binôme dans ce projet, a travaillé sur toute la partie vidéo, que ce soit effectivement les vidéos comme ça ou alors les autres qu’on va voir ensuite. Du coup, on a filmé lors de toutes les étapes des peintures, et à la fin, un tout petit résumé qui montre en trente secondes ce qui m’a pris quand même une réalisation complète en à peu près six jours.
Pour faire le tri, voilà. Voilà Macron. Alors ça, c’est magnifique, parce qu’on a une idée de l’échelle. Donc ça, c’est une semaine de boulot, peut-être ?
Oui, une semaine de boulot celle-ci, il y en a qui ont été plus vite, mais en parlant de ça, je crois que celle-ci a été la plus rapide. Mais en tout cas, il y en a d’autres qui ont été un peu plus longues à ma sortie, qui m’ont pris un peu plus de dix jours.
J’aime beaucoup plus, je te dis.
Ouais, mais j’ai cherché. Ça peut se faire. C’est vraiment ça. Exactement, je cherchais le bon. Puis j’ai réfléchi à ce qu’il fallait que ce soit le cube qui fonctionne avec. Ça ne pouvait pas être un autre, puisque celui-ci…
Ayant nous dit impressionnant, j’ai pensé que c’était du Photoshop. Ben non, non ! Quand on voit, on voit bien, effectivement, c’est réaliste, mais c’est de la peinture, pas du numérique.
C’est de la peinture.
Elle est à mi-chemin. J’ai loupé la réponse, je pense. Est-ce que c’est de l’huile ? Quelle peinture ?
C’est de la peinture à l’huile, sauf que moi, je l’utilise en stick, c’est le stick à l’huile ou pastel à l’huile. J’ai mélangé un petit peu les deux. C’est bon, la marque Présence Enfant ? Oui, bien sûr. Enfin, vous la voyez dans la vidéo, attention, ce n’est pas caché. Et effectivement, oui, c’est de l’huile que j’ai refaite aussi. Parfois, dans certaines vidéos, je travaille du coup plus au pinceau et où je dilue l’huile avec de l’essence minérale, etc. Et du coup, là, j’ai plus un travail qui se rapproche vraiment de la peinture un peu plus classique.
Alors, il y a Kaspi qui demande le lien de la vidéo. Alors non, je vais vous expliquer : en fait, c’était les trente secondes que m’a confiées Jérémy, que j’ai mises en privé pour vous les montrer, et que je vais détruire juste après cette émission. Et en fait, après, il y a son visible : il y a des vidéos sur ton Instagram notamment.
Voilà, donc les vidéos sont visibles sur YouTube. On a une petite chaîne, donc du coup avec le nom du projet qui s’appelle Distorsion, que vous pouvez retrouver aussi — il me semble que le lien doit être sur le site. Sinon, effectivement, les vidéos sur Instagram y sont, et je crois qu’elles sont aussi peut-être un peu sur Facebook. Mais bon, moi j’ai un peu de mal avec les réseaux sociaux à tout gérer.
Oui, il y a un côté chez toi, c’est un peu le bazar, il y a des bouts d’un endroit, des bouts d’un autre.
Non mais en fait, ce que j’essayais, moi, j’étais sur Twitter depuis longtemps, mais en tant qu’observateur, en tant que lecteur, je n’avais jamais vraiment tweeté ou quoi que ce soit. Donc j’ai commencé à utiliser le réseau social avec un projet comme celui-ci. C’est un petit peu rocambolesque, on va dire. Mais bon, par contre, effectivement, Instagram est quand même beaucoup plus maîtrisé, parce que les associations que je m’exprime maintenant avec plusieurs amis avec lesquels j’ai commencé tout, donc ça, c’est quand même beaucoup plus carré. Il y a un ordre, en tout cas c’est chronologique, du premier jusqu’au tout départ où j’explique, dans les trois premiers posts que vous pouvez retrouver sur Instagram, Instagram est réservé à Distorsion. Donc en fait, tout ce que vous trouverez est autour du projet. Et donc, au départ, il y a trois posts qui expliquent effectivement le pourquoi du projet, la démarche du projet, etc. Ensuite, après, on attaque avec Macron, la première peinture que j’ai posée à Amiens et qui a toute une histoire.
Alors voilà, on va parler de cette peinture qui a toute une histoire, comme tu dis. Mais bon, ça fait tout le charme, le fait d’aller chercher, d’aller piocher ici, là, etc., les informations. Il y a un jeu, un côté jeu de piste, un côté rue, tout simplement. Alors tu fais cette peinture, elle est chez toi et aux murs. À quel moment elle devient une affiche ? Et sur certaines photos, par exemple je prends Le Pen qui vient d’arriver, moi, là, j’ai l’impression qu’il y a comme un cadre.
Est-ce qu’il y a un cadre ? Ce n’est pas un trompe-l’œil, c’est un vrai cadre. En fait, l’idée, c’était de se dire que les peintures, une fois terminées en atelier, sont un rectangle en papier noir. Donc j’ai fait ici de la peinture sur du papier et non pas sur une toile, parce que je voulais la coller dans la rue. Et ensuite, après, tout est venu au moment où s’est posée la question de l’installation dans la rue.
Si tu as besoin de régulièrement aller…
Non, non, c’était bon. C’était juste qu’il fallait que je fasse quelque chose qui tienne là. Donc oui, du coup, est venu le moment de réfléchir un peu à l’installation dans la rue, véritablement : comment on fait, comment on fait avant ? Parce que pour moi, la peinture, c’est une peinture, très bien, mais ce qui fait œuvre, c’est de la poser à un endroit spécifique et de l’installer d’une manière spécifique. C’est là, en fait, que tout d’un coup on fait œuvre de la situation, comme dirait un certain grand monsieur. Et c’est un artiste que j’aime énormément, que j’ai suivi énormément et qui m’inspire énormément, notamment justement dans la démarche, dans la recherche de faire sens avec le lieu. Là, en l’occurrence, qu’on voyait Marine Le Pen, elle est posée sur un ancien poste de secours entre Sangatte et Calais.
Ah d’accord.
Donc du coup, voilà, je suis allé à Calais, j’ai cherché un endroit qui ait du sens, que je trouvais à la fois beau esthétiquement et à la fois beau en termes de sens, quelque chose qui pouvait du coup… voilà. Et effectivement, toute la narration autour de Marine Le Pen : elle a été avocate commis d’office dans les années 80-90 et elle a défendu des migrants dans la réalité.
Donc ça, c’était l’époque où elle disait “sans papiers, il en faut”. Donc c’est intéressant de voir comment…
Et donc du coup, à partir de ce point-là, je me dis : très bien, et si en fait elle avait rencontré un homme, à l’époque, qui était proche des associations de défense pour les réfugiés, pour les migrants, pour les sans-papiers ? Et qu’elle était tombée amoureuse de cet homme, un homme musulman avec qui elle aurait entamé une relation, et que cette relation l’aurait menée à découvrir la foi, à découvrir l’islam. Et donc, à travers tout ce cheminement-là, qui prend des années, elle décide finalement de se voiler. Elle rompt totalement avec sa famille politique et avec sa vraie famille, et décide de continuer son métier d’avocate et de plaider pour les migrants. Et à la suite de ça, dans la fiction, j’écris qu’en fait, finalement, pour être au plus proche de la problématique, elle décide de déménager à Calais. Elle décide de déménager et puis, en plus, je la fais divorcer un peu plus tard. Mais du coup, elle garde son voile. J’en fais une espèce de… alors souvent, pardonnez la comparaison, mais comme une espèce de Mère Teresa actuelle. Voilà. Donc du coup, c’est pour ça aussi que le voile lui donnait une espèce de fin, quelque chose de très symbolique. Ce n’est pas forcément le voile qu’on voit tous les jours dans la rue, il est porté de manière un peu différente, avec de grands drapés qui passent devant, etc., pour donner quelque chose d’ample.
Pour ne pas se draper. Hardy Street dit : le travail du drapé est vraiment superbe. Est-ce que c’est celui-ci qui lui a pris plus de dix jours ?
C’est l’un des plus longs, effectivement. Et déjà, salut Tardif, merci d’être là.
Ah d’accord, je le connaissais.
Oui, ça.
C’est un peu un copain, quoi.
Bah écoute, non, mais j’ai balancé une histoire hier soir, et voilà. Il y a des gens, soit des copains, soit des gens qui suivent et qui sont peut-être là parmi nous. Donc c’est cool, tant mieux, ça fait plaisir, ça donne de la force. En l’occurrence, celle-ci, c’est la seule des peintures que j’ai commencée au tout début. Parce qu’en fait, c’est à la base, quand je suis sorti du premier confinement, la première peinture que j’ai réalisée : Marine Le Pen voilée, c’est le premier personnage sur lequel j’ai travaillé. J’ai réalisé trois études : une en pointillisme, qui est une méthode que j’utilise aussi de temps en temps, qui se rapproche plus du dessin ; une à l’encre de Chine ; et puis finalement, cette méthode-là, que j’ai découverte et tentée. Donc j’ai réalisé une peinture entière de Marine Le Pen voilée, mais qui n’allait pas du tout, que moi je trouve horrible et que je ne montre pas, parce que je la trouve complètement ratée. Elle était ratée au niveau du sens, elle en avait fait un voile beaucoup trop sombre, du coup ça lui donnait quelque chose de très dur, etc. Et donc du coup, je pense aussi qu’en plus ça aurait pu être mal interprété. Là, le fait de lui mettre un voile turquoise, vert, d’aller vers quelque chose de beaucoup plus doux, d’avoir un visage très lumineux, souriant, en tout cas à demi-souriant, quelque chose de très apaisé, ça permettait de comprendre qui était ce personnage. Ce n’est pas juste Marine Le Pen voilée, c’est un vrai personnage, une énigme, une fiction.
Alors, c’est marrant parce que dans le tchat, il y a une incompréhension. Pourquoi je pose autant de questions sur la technique ? Il y a quelqu’un qui dit : voilà, quand on veut évacuer le sens, on parle technique. Moi, je pense que les deux sont liés. L’explication que tu donnes sur comment tu arrives à ce foulard-là, cette couleur-là, d’une certaine manière, je pense que c’est aussi une explication politique. Je veux dire, il n’y a pas d’innocence, on est dans la technique. Et je pense qu’au fur et à mesure où tu racontes que là, tu as voulu mettre de la douceur pour mettre encore plus de perturbation ou de distorsion, je trouve que c’est lié. Voilà, ce n’est pas ici qu’on évacue le sens des choses. “Chair bleue comme l’enfer”, ce n’est vraiment pas la bonne chose. Je pense que c’est non probant. Bien sûr. Zoulou 2010, je pense que c’est le nombre de portraits qui fait sens dans la démarche aussi. Est-ce que c’est quelque chose que tu as envisagé dès le départ, sur une série ?
Ouais. Voilà. En fait, si je n’avais pas eu plusieurs idées en même temps, je me serais arrêté, parce que je me serais dit : juste faire un détournement de Marine Le Pen, entre autres, ça n’a pas d’intérêt. Ce n’est pas que ça n’a pas d’intérêt, mais ça ferait un très bon mème sur Internet et ça s’arrêterait là. C’était très bon, à chacun de voir si c’est un bon mème ou pas. Mais dès le départ, effectivement, il y avait une idée de série. Moi, de toute façon, c’est comme ça que je fonctionne dans mon travail : je développe des idées, je ne m’arrête pas à une émotion première en me disant “voilà, c’est ça que je veux dire”. Donc je le dis, je le fais, je creuse, je l’expulse. C’est un travail qui a pris un mois et demi. Donc effectivement, j’ai commencé en mai 2020, en sortie de confinement, donc quasiment deux ans de travail pour en arriver là. Tout travail d’écriture, ou en tout cas de questionnement personnel, m’a mené justement à faire ce travail-là, parce qu’il y a une remise en question. Qui est d’ailleurs toujours là, en plus, parce qu’effectivement je n’arrive pas à me débarrasser de savoir pourquoi moi j’ai réalisé concrètement tout ce travail-là. Je me pose encore des questions, et je pense que c’est sain justement de se remettre en question en permanence et de remettre en question ce qu’on fait.
Alors, il y a donc, on l’a compris, Macron, François Hollande, Sarkozy, Valérie Pécresse, et le RV ?
Mais là, je peux reprendre. Effectivement, à la base, en fait, le projet était beaucoup plus, enfin, comment dire ? J’avais en tête beaucoup plus de peintures. J’avais en fait une douzaine de peintures en tête. Le truc, c’est que quand moi j’ai peint Valérie Pécresse, quand j’ai peint Éric Zemmour, ils n’étaient pas candidats à l’élection présidentielle. Donc c’est-à-dire qu’en fait, j’ai démarré, parce que du coup, comme je l’ai dit, ça a pris deux ans de taf en tout, parce que bon, moi j’ai un travail à côté, etc., donc je ne pouvais pas passer tous les jours à travailler sur ce projet. Donc j’ai eu des moments de pause. Quand j’ai peint Zemmour, on était loin encore de Zemmour candidat. Donc quand je peins Zemmour, il est éditorialiste, bon, voilà ce qu’il est quoi. Et du coup, ce n’était pas encore un candidat à la présidentielle. Quand je peins Valérie Pécresse, c’est pareil, elle n’était pas encore candidate à la présidentielle. Donc en fait, j’avais un spectre plus large : ça ne tournait pas forcément autour de la présidentielle. C’est un projet qui tournait aussi autour des systèmes de pouvoir, donc dans les médias, ceux qui contrôlent les médias, les hommes et les femmes politiques à différents échelons, c’est-à-dire pas forcément des gens jusqu’à candidats à la présidence de la République ; il y avait des anciens ministres ou des ministres, etc., ou même parfois un maire. Voilà. Et en fait, plus le temps avançait, plus je me suis fait rattraper par l’actualité. Et en fait, quand Zemmour se déclare candidat, quand Pécresse gagne la primaire de droite, etc., moi je me retrouve à me dire : ah ouais, mais en fait je me retrouve avec six personnages, là maintenant tout de suite, qui sont totalement axés sur la présidentielle. Et en fait, si je prends les personnages à côté et que je les mets dans la série, les gens ne vont pas comprendre, ou les gens vont se dire : “Attends, mais pourquoi lui et pas elle ?” Le fait d’être dans la temporalité des élections présidentielles, d’être dans l’actualité des élections, commencer à parler de ça et sortir un personnage en plein milieu qui n’avait rien à voir avec la présidentielle, je pense que ça aurait perdu du sens. Donc j’ai fait le choix, je crois que c’était au mois de février, juste avant de lancer Macron, de retirer des peintures et de me dire : ok, celles-ci, on verra peut-être plus tard, peut-être différemment, etc. Et donc du coup, c’est pour ça que j’ai axé sur ces six-là, parce qu’effectivement, c’est soit des présidents actuels, soit des anciens présidents, soit des candidats à la présidentielle.
Donc c’est vrai que sur ton site, il y a comme un décompte où des peintures sont annoncées, et alors l’une le 21 mars. Donc en fait, si c’était Le Pen, une autre le 28 mars. Donc moi, je m’attendais, par exemple, à voir Mélenchon ou Roussel, parce que j’ai vraiment pensé que tu avais axé dès le départ, mais je n’avais pas imaginé, évidemment, que c’est deux ans de travail et que tu avais axé sur les candidats. Puisque les trois affiches que je vois, ce sont trois candidats. Il n’y a pas François Hollande, et lui n’est pas candidat.
Il a essayé, vraiment, et il semblerait…
Est-ce qu’il a vraiment essayé, les deux ?
Donc voilà, c’est quand même une question, je pense, légitime. Est-ce que Mélenchon, Roussel, Poutou, tu as pensé à un moment donné à eux, et puis finalement tu ne l’as pas fait pour des raisons de temps, ou pas ?
Non, pas pour des raisons de temps, je ne les ai pas faits. Faut se rappeler de ce que je dis en fait : c’est qu’à chaque fois, en tout cas la manière dont je fonctionne, c’est des personnes qui stigmatisent d’autres personnes, qui sont effectivement des minorités, des communautés, des groupes d’individus. Et donc, en fait, l’idée, c’est de se dire : dans quel discours qui est resté également dans l’inconscient collectif ? Parce qu’effectivement, il faut pouvoir se rappeler, à un moment donné, pour que la peinture fasse sens et qu’on puisse la comprendre, il faut aussi que quelque chose soit de l’ordre de l’inconscient collectif. Donc je pense que tout le monde se rappelle de la tirade de Sarkozy avec l’histoire du Kärcher. C’était quand ? Il y a 20 ans presque, quinze ans si je ne dis pas de bêtise.
Le Kärcher, c’était en 2005.
Ouais, 2005, donc ouais, c’était il y a 17-18 ans. Moi, j’ai la trentaine, je m’en rappelle, je me rappelle l’avoir vécu, je me rappelle l’avoir vu et ça m’a marqué jusqu’à aujourd’hui. Donc en fait, on parle aussi de phrases qui ont été suffisamment puissantes pour traverser le temps, pour sortir presque du champ politique, pour rentrer dans l’inconscient collectif. “Sans-dents” de Hollande, c’est quelque chose qu’aujourd’hui à peu près tout le monde, je pense, se rappelle. On ne peut pas ne pas connaître la politique de François Hollande. On ne peut pas s’intéresser à la politique, mais si on parle de “sans-dents” à peu près à n’importe qui dans la rue aujourd’hui, je pense que tout le monde voit. Et c’était ça aussi, l’idée : c’était de se dire de toute façon, à la base, ce sont des gens qui disent des choses discriminantes, on verra. Mais encore une fois, c’est toujours autour d’une communauté, d’un groupe d’individus, etc. Et de l’autre, enfin, on a l’autre.
On voit que monsieur est loin de payer l’impôt sur la grande fortune, pour qu’il n’existe plus. Mais si tu étais très riche, tu dirais que Mélenchon est très méchant avec les riches.
Non, mais Mélenchon, il est très méchant avec les riches. Mais en fait, même si on veut parler concrètement, moi, j’ai réfléchi à ça, et effectivement, ça a été notamment de nombreuses discussions que j’ai eues avec des groupes d’amis, etc., quand je travaillais sur le projet. Ils venaient et disaient : “Oui, mais du coup, et Mélenchon ?” Et en fait, c’est marrant parce qu’il y avait toujours ce “et Mélenchon ?”. Ce n’était jamais “et Nathalie Arthaud ?”, ce n’était jamais “et Philippe Poutou ?”, c’était toujours “et Mélenchon ?”. C’est en fait Mélenchon, il y a ce truc-là où il est assimilé effectivement à une personne qui a tellement de bagout, une espèce de verve lyrique, etc., donc on se rappelle de lui sur la place publique quand il veut rentrer dans son cabinet d’État. Donc on l’assimile effectivement à quelqu’un qui a dit des choses qui sont négatives ou véhémentes, etc. Mais attendez, moi, je n’ai pas fait Éric Zemmour, d’accord, il est mort, il sait garder les comptes, on peut regarder les condamnations, on peut regarder les histoires qu’il y a autour de lui. Enfin, je dirais, on n’est quand même pas exactement dans la même dynamique entre Éric Zemmour et Mélenchon. Après, peut-être qu’effectivement c’est moi qui suis biaisé par mes opinions politiques, mais en tout cas, je n’ai pas vraiment l’impression que c’est la même chose. Pareil pour Marine Le Pen. Le fait de mettre François Hollande dans la série, c’est aussi de dire : attendez les gars, il y a un homme qui a été élu, qui faisait partie du Parti socialiste, donc en partie de gauche, ou en tout cas qui se prétendait être d’un parti de gauche, et qui fait des déclarations comme quoi son ennemi c’est la finance. Moi, quand j’ai entendu ça, la première fois, je me suis dit : ah ouais, non, en fait, c’est sérieux, là, on y va quoi. Moi, j’ai vécu comme une sorte de trahison, le quinquennat de François Hollande. Donc effectivement, quand je décide de le prendre, c’est parce que ça a été la phrase de trop, la réplique de trop.
Il y a un tout petit truc qui est différent avec François Hollande, c’est que ce ne sont pas des phrases qu’il a dites, mais des phrases qui ont été rapportées.
Une phrase dite rapportée, donc c’est un peu plus délicat. Et en même temps…
Voilà, donc la peinture de François Hollande, encore une fois, moi je pose des choses originales dans la rue. Donc la peinture de François Hollande, je l’ai posée à Tulle. Vous voyez, c’est donc la ville de Tulle. On est sur les hauteurs.
Haute sur cette affiche originale ?
Ouais, c’est une originale, tout ce que vous voyez.
Ce que vous voyez ?
Sur cet orgue, tout ce que vous voyez sur Instagram, c’est des peintures originales. Moi, je n’ai même pas encore commencé à communiquer et à parler des affiches de reproduction que j’ai faites. Je viens de rentrer de Calais le week-end dernier. Donc du coup, pour moi, l’idée en fait de poser les peintures originales, c’était aussi de dire aux gens : ce que vous regardez, ce n’est pas du faux, ce que vous regardez, c’est du réel. Si je me permets de m’imposer à la vue des gens dans la rue, je m’impose effectivement quelque chose de réel, mais une vraie peinture, envisagée comme telle, au regard des gens. Ce n’est pas la même chose que de poser des reproductions comme je fais maintenant dans Paris. Sauf que de toute façon, c’était impossible pour moi de réaliser une peinture à chaque fois. Donc effectivement, passer par la reproduction permet de pouvoir toucher plus de monde. En tout cas, les originaux, c’était pour moi important de les mettre aussi, parce qu’il y avait quelque chose de farouche au fond quand même. Vous dire que moi, j’ai vécu avec ça pendant deux ans dans mon atelier. Tous les jours, je rentrais, j’avais à gérer, j’avais quand même des visages de mort de Le Pen, de Macron, etc. Et même si pour moi, ce ne sont pas les vrais, même si pour moi ce sont des personnages que j’écris, c’est de la fiction, en attendant, bon, ben voilà, ça peut paraître un peu perturbant. Donc en fait, moi, le fait de les placer dans la rue, de mettre les originaux dans la rue, c’est aussi une déclaration : c’est de dire “voilà, je vous offre cette peinture, à vous maintenant de voir, de réagir ou non, mais en tout cas, ça pose déjà problème”. J’ai l’impression en tout cas que c’est faire preuve d’honnêteté que de mettre l’original dans la rue.
D’honnêteté ou de folie. Ton ami arrive à te dire de coller des originaux qui prennent plusieurs semaines à faire, et voilà. Il y a plusieurs esthètes dont le tchat qui saluent le geste. Donc tu disais Tulle pour Hollande, ouais, c’est son fief. Le Pen, Calais. Et puis Macron ?
Bah, Amiens, ouais, puisqu’il vient d’Amiens. Et il y a un autre gars qui vient d’Amiens, défavorablement connu de nos services, qui s’appelle Monsieur François, qui te dit “à ta place”, il y en a quelques-uns ici.
Donc raconte-nous ce qu’il se passe avec cette peinture.
Bon alors à la base, effectivement, je pose la peinture à Amiens, dans le quartier Saint-Leu, qui est le quartier nord d’Amiens, un quartier populaire. Et surtout, j’ai posé la peinture sur une friche industrielle qui mentionne une écrevisse, si je ne dis pas de bêtises. Donc voilà le muret, le mur, visible depuis la rue, où passent des gens, etc. Voilà donc le lieu. Moi, je cherche à Amiens un lieu qui fasse sens, etc. Je me dis : bon, de toute façon, si Macron, parce que dans la fiction que j’écris, Macron dans la réalité a raté deux fois l’ENS et ensuite Sciences Po et moi, je me dis : et si en fait ses parents lui avaient dit “écoute, ça fait deux fois que tu rates, en fait on en a marre, tu rentres à Amiens, on ne va pas continuer à payer pour toi, ça suffit”. Et il dit “bon bah voilà, je rentre à Amiens”, et en rentrant à Amiens, il s’embrouille avec sa famille, c’est compliqué, etc. Et puis il va découvrir une autre famille, il va rencontrer des gens. Il va retourner au théâtre, se rapprocher du milieu culturel, se rapprocher inévitablement de gens de gauche, jusqu’à dans la fiction rencontrer François Ruffin, avec qui il commence à écrire, il commence à écrire dans Fakir, etc. Devenir un ami proche, ils vont jouer au foot ensemble, etc. Ça devient vraiment des potes. Et puis arrive le mouvement des gilets jaunes, qui, dans ma narration fictive, dans la fiction, est inévitable de toute manière et arrive malgré le fait qu’Emmanuel Macron ne soit pas devenu président de la République. Donc du coup, lui, qu’est-ce qu’il fait ? Parce qu’il est sur les mouvements sociaux, parce qu’il travaille, etc. En fait, il enfile le gilet, il monte à Paris, il va sur les Champs. Et puis dans la biographie fictive que j’écris, effectivement, il arrive jusqu’à se prendre un tir de LBD 40 dans l’œil et à perdre un œil. Voilà. Donc ça, c’est de la narration fictive. Le fait de le poser à Amiens, c’est de dire : c’est sa ville natale, c’est là d’où il vient.
Et il ne faut pas dire “en même temps”.
Oui, mais là, ça s’impose, parce que du coup, ça fait sens à ce moment-là.
Donc ensuite Ruffin ?
Alors avant de rencontrer Ruffin, ce qui s’est passé autour de cette peinture est très intéressant, il faut raconter. Donc je pose Macron, je pose la peinture le lendemain, je fais mes photographies, celles que vous pouvez voir, et je pars, je rentre chez moi. Le lendemain matin, je reçois une photo : l’œuvre a été entièrement recouverte de planches de bois. Toute l’œuvre a été recouverte. C’est très étrange, parce qu’effectivement, moi je suis habitué à faire des peintures dans la rue, et soit elles sont peintes par-dessus, soit déchirées, arrachées, etc. Là, le fait qu’elle soit recouverte de planches de bois, je me dis : ah, mais attendez, c’est étrange cette histoire. Donc en fait, les jours avancent et tous les jours il y a des rebondissements. D’abord, il y a des gens qui sont venus de manière totalement autonome, qui avaient pris des photos de la peinture, qui sont venus coller par-dessus le placage en bois la photo de la peinture. Donc déjà hyper drôle, le fait que ce soient des citoyens, des gens, qui reprennent possession du mur. Donc des gestes d’art, waouh, trop cool ! Ensuite, après, il y a eu des actions : les planches ont été enlevées. Il y a un artiste, Damien, que je trouve incroyable, qui a refait une peinture de manière assez naïve.
Voilà quelqu’un qui a collé cette peinture-là en format A4 sur le placage en bois et a marqué “On a retrouvé ma croûte”.
Oui, c’était hyper drôle. Voilà. Je suis rentré en contact, j’ai suggéré : “Ah bah ouais, c’est génial, on est d’accord.” Et ensuite, j’ai été contacté, j’ai reçu un mail d’une personne que vous connaissez puisque c’est Mélanie Gueguen.
Oui, bien sûr. C’est une gilet jaune, et qui fait partie du collectif des Mutilés pour l’exemple.
Exactement.
Que je reçois le 3 avril.
Exactement. C’est superbe, ce que je voulais. Et je voulais juste passer le mot. Entre Châtelet entre République et Stalingrad, si je ne dis pas de bêtises. Le rassemblement en vrai à République, et ils marchent jusqu’à Stalingrad. Donc je reçois un mail de Mélanie. Bon, déjà, je suis un peu tombé de ma chaise en disant : ah, en fait, c’est un effet réel dans le monde, étant donné que Mélanie, effectivement, a été gilet jaune, en tout cas gilet jaune, et victime de violences policières lors des manifestations des gilets jaunes. Donc elle, ensuite, après, elle a monté ce collectif des Mutilés pour l’exemple. Et voilà, dans ce mail hyper touchant, elle me dit : “Écoute, ta peinture, elle nous a posé beaucoup de questions et en même temps elle nous a beaucoup touchés, parce qu’en fait, on s’est dit qu’il y a des gens qui parlent de nous.” Et là, je me suis dit c’est cool, parce que ça a été compris par les personnes, comment dire, pas en tout cas les personnes qui l’ont vécu. Voilà, exactement.
Donc effectivement, on a organisé une rencontre. On est retournés à Amiens et on s’est retrouvés devant le mur, et on a passé une journée entière à discuter, à raconter le mouvement des gilets jaunes en long, en large et en travers. Elle m’a raconté le collectif des Mutilés.
Si tu permets, je vais préciser. Mélanie, c’est cette travailleuse sociale d’Amiens qui va se retrouver tabassée par un commando de CRS à Paris en avril 2019. Qu’importe la date, elle a les bras en l’air, elle marche, et elle prend un coup de tonfa sur les cervicales. Et depuis, c’est l’une des chevilles ouvrières du collectif Mutilés pour l’exemple, qui regroupe principalement des gilets jaunes mutilés, qui ont perdu un œil, qui ont perdu une main, ou qui pour certains sont dans une détresse sociale ou au contraire dans un grand combat, etc. Et c’est une petite, c’est une très belle personne, qui se trouve être par ailleurs au centre, comme je dis, au centre et à la moitié de mon film, et qui roule un discours absolument extraordinaire.
Et moi, d’ailleurs, je l’ai découverte dans votre film. Moi, j’ai vu le film Un pays qui se tient sage à la sortie, je ne sais plus de quel confinement c’était tout un bordel, les dates. Et effectivement, je suis allé voir le film avec Julien, le réalisateur des vidéos que vous avez pu voir, parce que bon, on s’est dit : “ok, c’est le film qui parle d’une des thématiques fortes qu’on développe dans le projet, il faut qu’on voie, il faut qu’on se renseigne”. Bon alors évidemment, la gifle énorme, l’énorme gifle. Et puis du coup, les multiples litres de bière nécessaires en sortant du film pour essayer de faire passer le choc. Et effectivement, je vois Mélanie dans ton film, et en fait, on a le contact. Moi, en l’occurrence, le film, je l’ai vu un an et demi après le début du projet. Et donc en fait, quand elle m’envoie le message, du coup, je tape son nom sur Internet et là je tombe sur Un pays qui se tient sage. Je fais : ah d’accord. Donc c’est là, en plus, que ça a été encore plus fort. Mais effectivement, moi, je l’ai découverte en regardant votre film.
Et alors, donc Mélanie prend contact avec toi. Vous vous voyez, il y a cette très belle photo là, je trouve.
Toutes les photos ont été réalisées par Juliette Jacob. C’est la photographe qui m’accompagne sur tout le projet. C’est elle qui a fait toutes les photos documentaires autour du projet. Donc moi, il y a toutes les photos que je fais de mes œuvres, donc ça, c’est effectivement mes photos. Par contre, après, toute la partie documentaire, qui documente, qui archive tout ce qui s’est passé, c’est Juliette Jacob, photographe belge, qui travaille avec nous depuis le début du projet et qui fait des photos magnifiques. C’est une personne jeune, d’une incroyable gentillesse, douceur, et avec un regard hyper intéressant sur le projet. Et du coup, elle écrit aussi un journal de bord sur la nature du projet, où elle raconte effectivement tout ce qu’elle vit, tout ce qu’elle voit. Donc ça, c’est sur son compte Instagram. Je crois que c’est Juliette Jacob tout court. En tout cas, si vous allez sur Instagram pour la retrouver, je la tague tout le temps.
La différence, Juliette comment tu dis ?
Juliette Jacob.
Je pense qu’on va la retrouver. Donc là, on devine derrière Macron, oui, donc c’est l’original, qui effectivement habitait déjà là depuis plus de quatre jours, déchiré par endroits. Donc ils ont fait quoi, des planches de bois ?
Oui, des planches de bois, de la peinture posée par-dessus, etc. Et on est passés à un moment donné où Mélanie m’a dit : “Écoute, nous, les gilets jaunes, on a décidé d’enlever le placage en bois. Donc on va faire une action, on va y aller, et on va enlever le placage.”
Le placage en bois, donc tu n’as pas dit qui l’avait mis.
Apparemment, si je ne dis pas de bêtises, il y a des gens à Amiens qui ont été extraordinaires pour faire un boulot de fou, de croisement d’informations, de recherches et tout ça. Donc il y a eu effectivement une part de travail du Courrier Picard, qui a cherché à avoir des informations autour de pourquoi ça avait été masqué comme ça, etc. Et il y a aussi des gens chouettes, un directeur de salle de concert, il me semble bon, j’ai perdu le nom de tout le monde, etc. mais il y a vraiment des gens sur Facebook, notamment, qui ont mené l’enquête, etc. Apparemment, je crois qu’au tout départ, c’est la préfecture qui décide de masquer.
Donc c’est assez drôle, parce que “masqué”, il y a un côté respect de l’œuvre : ils ne détruisent pas, c’est compliqué.
Alors c’est un respect de l’œuvre, et en même temps, c’est une censure bien sûr. Enfin, censure moi, au début, je n’utilisais pas ce mot-là, parce que bon, encore une fois, c’est une action qui a été faite illégalement dans la rue, donc bon, se dire “censuré” une fois qu’on a fait un truc illégal et qu’on a posé un truc qui n’avait pas à être là, forcément à la base, c’est un peu compliqué selon moi. Après, il y a des gens qui disent que c’est clairement de la censure.
Moi, j’ai trouvé que c’était de la censure, mais pas brutale. C’est une censure douce, donc je ne sais pas, mais je trouve ça bien, je trouve ça…
Plus, je trouve ça plus fort de masquer. Mais en fait, moi je pense aussi qu’il y a eu un truc : ils ont peut-être eu peur de l’enlever parce que c’était l’image du président. Il y a peut-être un truc comme ça. Je me suis posé la question à un moment donné, je me suis dit : ah, s’ils ne l’ont pas virée, c’est peut-être parce que c’est le président actuel, et qu’enlever un portrait du président, on sait ce que ça a coûté à certaines personnes. On sait qu’en tout cas, jusqu’à une loi qui a été passée ensuite, c’était risqué. Donc bon. En tout cas, voilà, ils ont juste…
La loi nous dit que c’est pour garder une preuve aussi. On cache ce qui pourrait être utilisé plus tard contre la personne.
Je n’ai pas comprise cette anecdote.
“Fait matériel”, comme ils disent.
Je ne sais pas vraiment pourquoi. Bon, en tout cas, les gilets jaunes ont mené une action et ont enlevé le placage en bois. Et effectivement, le lendemain matin même, on voit une photo avec la peinture découverte. Donc moi, hyper content, etc. Voilà, donc on discute et puis on se dit : bon bah finalement, moi je vais remonter à Amiens pour aller discuter, pour rencontrer tout le monde et tout. Et puis abracadabra, deux jours plus tard ou trois jours plus tard, je ne sais plus, il se passe un truc nouveau : un nouveau placage.
À nouveau ?
Ouais.
J’ai cru que c’était ça qui sortait du chapeau. C’est un nouveau placage ?
Maintenant un nouveau, un nouveau placage en bois. Donc là, il y avait carrément des vidéos sur Facebook de gens qui ont filmé pendant qu’ils étaient en train de remettre le placage. Et apparemment, ce n’est plus la préfecture, mais ce serait la métropole. Et ensuite, la métropole d’Amiens aurait finalement décidé eux-mêmes de refuser d’enlever le placage en bois. Apparemment, ce serait ça la vraie histoire. Donc deux jours plus tard, ils ont à nouveau enlevé le placage en bois.
Et moi, quand je suis allé faire les repérages à Amiens pour les murs, parce que j’y suis allé un peu plus tôt au mois de janvier pour effectivement trouver un endroit qui me plaisait, etc., en fait, un coup de pot, complètement. Parce qu’effectivement, ce n’était pas du tout prévu : le jour où on part à Amiens, moi je traîne sur Facebook parce que j’essaie justement de me dire “j’aimerais bien pouvoir rencontrer des gens pour discuter avec eux, etc.”, notamment des gilets jaunes. Et en traînant sur Facebook, je tombe sur une annonce comme quoi il y a le film de Ruffin, Debout les femmes !, qui va être diffusé à Camon, une petite ville juste à côté d’Amiens. Et du coup, il y a une rencontre avec l’équipe, gratos. Moi, je n’avais pas vu le film. L’équipe non plus, donc on s’est dit : “bah allons-y !” Et du coup, on s’est pointés, et donc déjà, on a vu le film, super cool. Et au-delà de ça, en fait, après, effectivement, Julien Bustamante, le réalisateur des vidéos, a pris son courage à deux mains, chose que moi je n’aurais jamais réussi à faire clairement, et il est allé voir Ruffin à la fin. Voilà, il lui a dit : “Nous, on a un projet, on aimerait bien te le montrer.” Et il lui a filé la carte de son assistant, qui lui a dit : “Bah écoutez, envoyez-moi un message quand vous aurez avancé, etc.” Donc, on a voulu envoyer un mail. Et en fait, ce qui s’est passé, c’est que le Macron que moi j’avais posté sur mon Instagram faisait sa petite vie, et en plus, Instagram, c’est un réseau social qui est quand même plutôt positif, donc c’était tranquille. Et en fait, il y a une personne qui m’a envoyé un message en disant : “Écoute, j’aimerais bien poster ton Macron gilet jaune sur Twitter ou Facebook.” J’ai répondu : “Écoute, oui, moi je les ai, mais bon, je ne suis pas sûr que ça fasse grand bruit.” Et il dit : “Waouh, mais moi j’ai plus d’abonnés.” Et je dis : pas de souci.” Et en fait, il poste le truc, et en fait, la personne, c’était un compte Twitter qui s’appelle “Anonyme Citoyens”, 80 000 personnes qui le suivent et connu. Voilà. Donc du coup, en fait, cette sortie-là, ça a fait effet boule de neige. C’est-à-dire que c’est là véritablement que l’image a commencé à être de plus en plus forte, reprise. Elle a été reprise déjà pas mal sur Facebook, notamment par les groupes de gilets jaunes qui l’avaient partagée dans les groupes, etc. Donc elle avait déjà un peu tourné. Mais là, quand c’est parti sur Twitter, c’est devenu assez viral. Et notamment, ça a été partagé par Mathilde Panot, donc députée, présidente du groupe La France insoumise à l’Assemblée. Et à partir de ce moment-là, effectivement, l’image a été beaucoup plus visible, encore plus vue, etc., jusqu’à ce que finalement on rentre en contact avec François Ruffin, qui nous dit : “Ah bah les gars, si vous passez, on se rencontre, quoi, et puis on va faire un petit truc.” Donc du coup, le jour où on est allés à Amiens, on a eu aussi rendez-vous avec François Ruffin, qui est venu, et qui… en fait, nous, on pensait faire une interview de François Ruffin, et en fait, c’est lui qui nous a interviewés, parce que forcément, des journalistes ont choisi la fourchette. Mais en fait, nous, on n’a pas trouvé l’interviewé, c’était lui ! C’était très drôle, et voilà. On a passé un moment assez cool, intéressant, jusqu’à ce qu’il nous dise : “Bon bah écoutez les gars, si…” Et donc moi, j’avais fait des reproductions à ce moment-là, que j’avais reposées à Amiens, et que j’ai donc aussi données au collectif des Mutilés, parce qu’eux voulaient utiliser le visuel pour leurs manifestations, parce qu’ils pensaient que ça pouvait être quelque chose qui leur permettrait d’avoir une visibilité médiatique. Donc je leur ai dit : “Allez-y avec grand plaisir.” Et Ruffin m’a dit : “Bah écoute, on a notre nouveau QG de campagne qui vient d’ouvrir, on vient d’avoir les clés il y a deux jours, c’est un ancien entrepôt, etc. Ça me plairait beaucoup de donner une place à ton Macron et de le poser dans mon QG de campagne.” Bon, du coup, j’y suis allé, j’ai posé cette reproduction avec le cadre comme je faisais dans la rue, et ça lui a fait beaucoup plaisir. C’était un moment très rigolo, très sympa à vivre. Voilà.
Et puis il y a une photo où on les voit, et c’est assez drôle, parce que sur cette photo, je trouve qu’ils se ressemblent un peu, les deux Amiénois. Alors faut pas lui dire, mais regarde bien : le sourire, le nez, l’œil gauche qui est plutôt noir sur Ruffin, et l’œil droit qui est plutôt grand, les cheveux, tout ça, il y a quelque chose.
Est-ce qu’il y aurait une fiction à écrire autour de ça ?
C’est intéressant. Après, je vais prendre les questions, si tu veux bien, parce qu’il y en a beaucoup. Mais je voudrais revenir sur ce que tu dis sur Distorsion, dans le site qui accompagne la campagne. Pour moi, c’est une campagne d’affiches. Tu dis : “Dans cette société qui nous oppose les uns aux autres, et ce que tu viens de dire sur Instagram me fait penser à cette phrase c’est pour ça que j’y reviens où tu dis que c’est plutôt positif, où la notion de vivre ensemble devient une utopie. J’ai un sentiment d’injustice à chaque agression envers une communauté, une minorité ou un groupe d’individus stigmatisés. Le projet Distorsion consiste à créer une œuvre fictionnelle qui parle de ce qui nous divise en pointant l’absurde et en cherchant à renouer le dialogue.” Et je dois te dire, et là je comprends mieux en t’écoutant, quand j’ai lu ça, j’étais un peu surpris, parce que je trouvais tes affiches plus rentre-dedans que ta démarche, qui est une démarche très louable, mais de renouer le dialogue, vivre ensemble, c’est des considérations qui sont tendres, alors que les images sont percutantes.
Mais ce n’est pas parce que j’utilise des formes dures que mon intention ne l’est pas. C’est justement parce que je pense que le vivre ensemble n’est pas tendre. Le vivre ensemble, c’est difficile. La preuve, on n’y arrive pas. Donc en fait, c’est parce qu’on décrédibilise ce genre de notions, de sentiments positifs, en disant : “Allez, le vivre ensemble” Mais non, sans le vivre ensemble, il n’y a rien de plus dur. Donc en fait, c’est plus dur de vivre ensemble que d’aller taper sur la gueule des manifestants, en fait. Clairement, je crois que c’est la solution de facilité. C’est ne pas rompre, c’est empêcher le débat, c’est empêcher la discussion, c’est empêcher d’avancer. Donc non, pour moi, le vivre ensemble, c’est juste que ça a été totalement galvaudé. Mais pour moi, le vivre ensemble, c’est ce qu’il y a de plus difficile. Donc en fait, non, je n’ai pas l’impression que mes mots soient doux ; peut-être que ça semble plus doux parce que ce sont des mots, mais en tout cas pour moi, non. Je parle simplement de quelque chose de dur à faire, de profondément humain, et de nécessaire.
En tout cas, “Valeurs anarchistes” a très bien compris, puisqu’il dit : “Ça fait du bien, la générosité artistique, ça nous a manqué pendant les gilets jaunes. Chapeau à l’artiste !”
Il y a eu des actions, en plus des peintures. Je ne suis pas le premier à travailler autour des gilets jaunes. Il y a Pascale Boyart, notamment, qui a fait une magnifique fresque où elle reprend la Marianne en gilet jaune, etc. Il y a le groupe de graphistes Black Lines qui avait fait différentes œuvres autour des gilets jaunes pendant l’hiver, notamment autour des violences policières. Donc il y a eu du travail qui a été fait. Les artistes ne sont pas forcément aussi silencieux qu’on voudrait le faire croire. Après, c’est juste qu’ils ne sont pas forcément médiatisés quand ils parlent de ce genre de sujets.
En mélangeant réalité et fiction, ne craignez-vous pas de faire le jeu du confusionnisme ambiant et de desservir l’objectif que vous vous êtes fixé ?
C’est pour ça qu’il y a un cartel à côté. C’est pour ça qu’il y a un cartel avec les vraies phrases à côté, qui remet dans la réalité. On voit le portrait effectivement d’Éric Zemmour avec cette grande barbe, cette djellaba, etc., et à côté, on voit les phrases qu’il a prononcées dans la réalité. Ce sont des phrases totalement islamophobes, etc. Oui, je dis qu’il a été condamné pour ça, il a été condamné pour appel à la haine contre une religion, etc. Donc en fait, le fait de mettre ce cartel-là, qui rappelle la réalité, et de voir cette image fictionnelle, c’est là que ça doit créer justement un choc, quelque chose qui vibre, qui pousse à se poser la question, à se dire “attends, alors pourquoi ?” Et à partir de là, ça rejoint l’une des raisons de l’existence de l’art : c’est de se poser des questions, d’essayer d’amener justement les personnes qui regardent à réfléchir.
Moi je pense que c’est quand même suffisamment direct. Encore une fois, François Hollande, dans l’inconscient collectif, les “sans-dents”, ça parle à tout le monde. Éric Zemmour ou Marine Le Pen, pareil, ça parle à tout le monde. Donc je n’en ai pas l’impression.
Moi, on m’a posé aussi des fois des questions : “Ouais, mais en fait, est-ce que tu ne fais pas de la pub ?” Tu m’as parlé de “ce qu’ils ont nommé”, mais ils n’ont pas besoin de moi pour faire de la pub. Enfin je veux dire, entre eux, ils ont une couverture médiatique monstrueuse, etc. Est-ce que vraiment vous croyez que je les sers en les montrant dans ce qui stigmatise le plus ? Parce que c’est ça, la réalité. Je ne suis pas sûr que demain Macron, en fait, ça lui fasse hyper plaisir que je l’aie pris comme ça. Il faudra peut-être se poser la question, si tu le croises, Monsieur Dufresne, tu lui demanderas de ma part. Pareil pour Valérie Pécresse, ses déclarations sur le mariage homosexuel par exemple. Enfin, je veux dire, elle l’a dit et redit, puis après : “Ah non, mais c’était une erreur, je ne pense plus ça.” Mais tout ça, c’est un calendrier précis, un calendrier électoral. On sait qu’elle a été soutien de la Manif pour tous, d’où ma peinture. Donc à un moment donné, c’est aussi remettre les pendules à l’heure, dire “attendez, ça, ça s’est peut-être passé il y a 17 ans, il y a cinq ans, mais vous croyez qu’on a oublié ?” Mais non, on n’a pas oublié. Moi, ce sont des choses qui m’ont marqué, qui sont toujours en moi. Et pourquoi je pense encore à ça ? Pourquoi j’en ai marre ? J’en ai marre d’entendre ces gens parler. Et pourtant je suis un homme, je suis blanc, je ne suis pas forcément la personne la plus attaquée par ces gens-là, pourtant ça me touche. C’est juste humain de faire preuve d’empathie et de se dire : les gens qui sont autour de moi et qui sont visés par ces déclarations-là, bon bah voilà. Donc moi, c’est ma réponse : je ne cherche pas à faire le justicier, je ne suis pas dans un truc de vengeance. C’est juste pour amener une réponse, pour transférer une émotion que j’ai ressentie sur les murs, pour que les gens puissent se poser la question de ce qu’ils ressentent vis-à-vis de tout ça.
Alors pour prolonger ce que tu dis, tu as répondu en disant qu’il y a un cartel, donc il y a ce petit panneau à côté qui raconte le but de tout ça. Je remonte les images : regarde, là, c’était la manif, il y avait déjà plein de gens qui filmaient. Il n’y a pas de cartel au-dessus ?
Ils sont au-dessus, oui. J’en ai pris l’habitude. Le rejet, je viens de le piéger.
Ouais, mais sur le moment, moi je ne les ai pas vus, et je pense qu’on peut savourer, au sens noble du terme, le geste et l’œuvre sans même l’explication. En fait, je pense qu’on peut comprendre sans forcément lire, et je trouve que ça fait aussi partie du jeu je passe par là. Je réponds à un qui disait “est-ce qu’il y a un risque de confusionnisme ?” Moi je ne crois pas. Et puis il y en a, pour certaines personnes, ce n’est pas grave. Je trouve plus beau de faire le pari du sentiment et de l’intelligence que celui de l’explication à tout-va.
En plus, c’est effectivement un vrai débat, devoir expliquer une œuvre d’art, etc. C’est surtout dans une démarche politique, où effectivement ça parle de politique. Au-delà de dire que ma démarche est politique — ça, je n’en sais rien, ce n’est pas à moi de le dire mais vu qu’on parle de ce sujet-là, il faut être suffisamment intelligible, suffisamment compréhensible pour qu’il n’y ait pas de confusion. Et je crois que, en tout cas, le fait que ce soit, encore une fois, des déclarations qui sont dans l’inconscient collectif, le fait de poser le cartel à côté, et encore une fois tout le travail sur les réseaux sociaux autour des déclarations, les textes qu’on a écrits parce que du coup, on est plusieurs à avoir écrit des textes, notamment la fiction je ne suis pas le seul auteur et la seule personne à avoir travaillé sur ça. Dédicace à tous les gens qui ont travaillé dessus et qui n’ont pas forcément envie qu’on étale leurs noms, ce que je peux comprendre. Mais voilà, effectivement, il y a quand même une équipe derrière ce projet, je ne suis pas tout seul. Alors derrière les peintures, oui, c’est moi, mais autour du travail fictionnel, il y a Julien Bustamante, qui travaille sur les vidéos, et aussi un réalisateur d’un documentaire qui suit tout le projet, donc qui n’est pas traditionnel.
Donc tu te renseignes ?
Le projet n’est pas encore complètement terminé, il y a encore pas mal de boulot, il y a des choses qui vont suivre. Donc je ne sais pas quand est-ce que le documentaire paraîtra, je ne viens pas de prendre la décision, mais voilà. Effectivement, il y a toute une suite. Déjà, il y a la question de savoir si je vais sortir d’autres peintures, parce qu’effectivement, une fois que les présidentielles sont passées, on ne va pas refaire tout de suite. On en reparlera dans cinq ans. Donc il y a tout ce questionnement-là que je me pose, moi, étant donné que c’est un projet qui a été aussi très lourd et qui a demandé énormément d’énergie, énormément d’investissement, etc. Il faut que moi j’arrive à trouver comment continuer, si je décide de continuer. Et puis ensuite, autour du projet, voilà, il y a plein de choses qu’on veut faire : il y a notamment le documentaire réalisé par Julien, il y a un livre — parce qu’on aimerait vraiment travailler sur un livre qui soit à la fois un livre documentaire sur le projet et à la fois un livre fictionnel, qui va donc pousser encore plus loin la fiction et travailler sur des nouvelles autour des personnages. Par exemple, moi, j’ai toute une histoire que je raconte effectivement, le moment où Emmanuel Macron est sur les Champs-Élysées, dans les gaz lacrymogènes, etc., et se prend un tir de LBD. Voilà, un conte que j’aimerais pouvoir faire publier dans ce livre un peu hybride, entre réalité et fiction. Et puis il y a pourquoi pas aussi l’idée de faire une exposition, une exposition plutôt immersive, avec une vraie scénographie, qui permette effectivement de plonger dans les univers de tous ces personnages, plus que juste une expo de photos et de peintures. Ça, ça ne m’intéresse pas trop. Je trouve justement que mettre les originaux dans la rue, c’est déjà une exposition gratuite et accessible à tous.
Alors si vous publiez un livre, toi et ta bande, je pense qu’il y a déjà plusieurs acheteurs dans le tchat. Un livre, ce serait top. Et tu pourras revenir Au Poste pour le présenter, avec grand plaisir. Tu viens de dire que c’est une œuvre gratuite, un don dans la rue. Il y a quand même la question du financement. Tu as dit toi-même tout à l’heure que tu avais un travail à côté, donc que tu ne pouvais pas y passer tout ton temps. Est-ce qu’on peut savoir comment ça se finance, tout ça ?
Bon alors, le financement, il n’est pas très compliqué. Moi, jusqu’à récemment, j’étais artiste aux Beaux-Arts un peu à temps plein, c’est-à-dire qu’effectivement je faisais des œuvres, parfois que je vendais en direct, parfois quand je travaillais, je travaillais avec des galeries qui les présentaient en salon, etc. Donc ça a été ma source de revenus pendant quelques années, trois ans environ. Et ensuite, après, il y a eu le confinement, et du coup, suite à ça, tout s’effondre. Plus de ventes, rien. Voilà, je suis enfermé chez moi, donc c’est un peu compliqué. Et en sortant, quand j’ai commencé à travailler sur ce projet, j’ai aussi commencé à développer une autre activité : je fais de la sérigraphie. C’est un procédé technique d’impression artisanal, un peu ancien, avec des cadres, des pochoirs, etc. Bref. Donc du coup, je travaille en tant que sérigraphe, c’est-à-dire que je fais de la sérigraphie pour moi, que je vends, et je fais aussi des sérigraphies pour d’autres artistes, ou parfois pour des galeries, qui me sollicitent pour des projets. Et donc voilà, c’est mon mode de vie, ce qui me permet de gagner ma vie au jour le jour. Et puis de temps en temps, effectivement, ça m’arrive aussi de sortir des dessins ou d’autres choses, qui sont parfois plus légères, pas du tout dans le même registre que Distorsion. Mais en tout cas, c’est comme ça que j’ai financé ce projet : uniquement avec des fonds propres, et aussi ceux de l’équipe, car Julien, par exemple, a lui aussi produit son film avec ses moyens. Et donc, on se retrouve effectivement à avoir dépensé beaucoup d’argent en déplacements, en frais, en matériel parce que bon, voilà, ce sont des peintures à l’huile. Mais en tout cas, tout a été financé par nous-mêmes. On n’a demandé d’argent à personne, on n’a frappé à aucune porte. Dès le départ, je me suis dit que ce projet-là n’intéresserait ni les institutions ni les marchands d’art. Et d’ailleurs, les quelques discussions que j’ai eues avec des gens de galeries ou des marchands m’ont confirmé ça : “Ouais, peut-être pas, non.”
Donc, à propos de sérigraphie, je fais un petit détour. J’ai reçu, en début de semaine, ces planches-là. Je crois que c’est de la sérigraphie, il me semble.
C’est soit du pochoir, soit de la sérigraphie, mais c’est possible. C’est un travail de découpe, de pochoir.
Voilà, et donc c’est un dénommé Romain que je remercie, que je ne connaissais pas. Et là, c’est le policier, le secrétaire général du syndicat Alliance, Fabien, je ne sais plus comment, qui dit “le problème de la police, c’est la justice”. Voilà, j’ai reçu ça et ça m’a fait très plaisir.
Mais ce policier, peut-être devrait-il lire un peu Foucault sur, justement, le problème de la police et de la justice.
Ça éclairerait peut-être, oui. Ah, on me dit que c’est du lino, parce que c’est de la linogravure, un peu, oui.
C’est une gravure, ouais. Donc en fait, c’est creusé dans du lino.
Absolument, comme un petit truc gaufré. C’est super chouette. Ah, c’est toi, Twist, l’artiste ? C’est extraordinaire ! Si on regarde bien, c’est génial. L’artiste, il est là, sous un autre nom. C’est chiant, les mecs qui font des écoutes ! Je suis trop content que tu sois là, parce que je n’avais pas ton e-mail. Voilà, c’est ça, c’est super bon. Alors, Tardif te demande : est-ce que tu peux nous parler de ton admiration pour Ernest Pignon-Ernest, qui a été un des premiers à coller des originaux dans la rue, dont tu as parlé tout à l’heure, mais brièvement ?
Ernest Pignon-Ernest, c’est un artiste dont le travail a commencé dans la rue dans les années 60. Donc effectivement, on est sur ce qu’on pourrait appeler les pionniers, en tout cas du travail plastique posé de manière répétée dans la rue. Ses tout premiers travaux, il a collé des silhouettes qui rappelaient les ombres créées par la bombe nucléaire à Hiroshima. Donc en fait, il a commencé à poser ces silhouettes un peu désintégrées sur des murs autour de la centrale nucléaire, qui venait d’ouvrir dans les années 60 à 800 mètres de Grenoble. Voilà. Bon, donc là, ça explique très bien son travail : c’est prendre le lieu géographique, son histoire, ce qui s’y passe, et venir intervenir artistiquement à l’intérieur. Et du coup, ça crée un sens. Il a cette phrase superbe : “Je ne fais pas des œuvres en situation, je fais œuvre de la situation.” C’est très chouette. Effectivement, c’est un peu le père spirituel du collage poétique dans l’espace public. Je sais que l’étiquette “street art”, il ne veut surtout pas qu’on l’associe à ça. Le street art, c’est une espèce de grande famille, un gros bordel dans lequel il y a beaucoup d’amalgames, pas forcément graves d’ailleurs, mais réducteurs.
Là, par exemple, qu’est-ce que tu voudrais évoquer comme amalgame ?
Déjà, il faut considérer qu’il y a différentes choses. Soit on parle d’art urbain, qui est la francisation de “street art”. Et donc dans l’art urbain, on peut tout mettre. Soit, effectivement, on veut parler spécifiquement d’une pratique artistique. Moi, la pratique que je revendique, effectivement, n’a pas forcément grand-chose à voir avec celle d’un muraliste. Parce qu’il faut se rappeler que les muralistes existent depuis la fin du XIXe siècle, début du XXe. On a des muralistes qui font du trompe-l’œil dans Paris, qui peignent des devantures de magasins, etc. Ça, c’est un travail très différent du mien, qui consiste à venir se poser de manière illégale dans la rue, à faire une proposition sans avoir demandé l’avis de personne. Donc en fait, ça me dérange un peu qu’on mélange tout, même si, évidemment, on fait tous partie du même paysage visuel. Moi aussi, il m’arrive de faire des murs légaux, j’en ai fait un ou deux, mais ce n’est pas du tout la même démarche ni le même engagement.
Et c’était important pour toi, la contrainte, le fait que ce soit légal ou pas légal ? Qu’est-ce que ça change ?
Il y a quand même une prise de risque qui est différente quand tu poses, par exemple, un portrait de Macron éborgné en gilet jaune en plein cœur d’Amiens, à quatre heures du matin. Il y a peut-être une prise de risque un peu différente que quand tu es payé pour faire un mur géant dans le 13ᵉ arrondissement. Et surtout, il y a aussi la question du sujet. Parce que, en fait, la vraie question, c’est : est-ce que j’aurais pu faire ce projet de manière légale ? Est-ce que j’aurais pu contacter la mairie d’Amiens pour leur dire : “Bonjour, alors voilà, moi je voudrais faire une peinture d’Emmanuel Macron en gilet jaune avec un œil au beurre noir” ?
Attends, tu peux refaire.
Bonjour, je suis artiste.
Et je te réponds, moi, je fais la mairie : “Mais si, en plus, on a fait un festival d’art urbain il n’y a pas longtemps, qui s’appelle Iconique, on a mis plein d’œuvres dans les rues, etc.”
Voilà, bah moi j’arrive et je dis : “J’ai une super idée, j’aimerais bien faire Emmanuel Macron en gilet jaune avec un œil au beurre noir.”
J’appelle les services concernés chez McKinsey pour voir ça en France, et je vous reviens avec trois PowerPoint, s’il vous plaît.”
Et une facture très salée.” Donc voilà, avoir ce genre de discours puis de toute façon, on a bien vu la réaction des mairies. Bon, à Amiens, je vous ai raconté l’histoire, et quand ça s’est passé, par exemple à Tulle, ça a été extraordinaire. Tulle, j’y ai posé pareil à cinq heures du matin, je me repointe à huit heures, huit heures et demie, je refais quelques photos, je croise des voisins complètement hallucinés, les voisins à côté qui disaient : “Mais c’est quoi ce truc ?” Donc c’était hyper drôle, et les gens se marraient. Vraiment, les gens passaient en voiture, ils éclataient de rire, c’était super cool. Et c’est pour ça aussi que, justement, dans mon discours, je tiens quelque chose de positif, parce que même si les peintures sont dures, à la fin, elles font rire les gens aussi. J’ai vu des éclats de rire devant Zemmour, j’ai vu des gens qui vraiment se marraient. Alors bien sûr, il y a des gens qui se posent des questions, qui peuvent se sentir agressés, mais il y a aussi des gens que ça fait rire. Donc bref. Je discute un peu avec les voisins, c’est marrant, on va prendre un café, on revient vers dix heures, parce que du coup la lumière a changé, et moi j’aime bien faire pas mal de photos à différents moments de la journée. Et là, il y a un mec de la mairie qui arrive en voiture, effectivement, en mission. On lui avait dit de venir. Il a cherché partout, et quand il a vu la peinture, il a sorti une énorme valise de matériel, il a posé, et puis bon, voilà. Je me suis approché, j’ai fait quelques photos, et en fait, il m’a dit : “On m’a demandé de venir pour enlever ce truc-là.” Ce n’était pas méchant, il faisait juste son boulot. Et puis bon, je n’allais pas lui dire “Coucou, c’est moi l’artiste !”. Donc du coup, je lui ai dit “ pas de souci, de toute façon, mon travail est fini, la peinture est posée, donc je ne vais pas rentrer dans un conflit.” Et c’était la mairie, pas des citoyens, donc bon. En tout cas, il a sorti une énorme bombe de peinture blanche, et quand il a commencé à peindre, il n’a pas commencé n’importe où : il a commencé par les dents.
Eh oui, bien sûr.
Et ensuite, une fois qu’il l’a repeinte, là, ça a ressemblé à…
Ça a ressemblé un peu au début de ton affiche, quand on est dans ton atelier. Oui, c’est comme s’il y avait de la peinture blanche sur le visage.
Ouais, effectivement, c’est un peu ça. Mais là, le grand coup de bombe blanche sur l’affiche, c’était extraordinaire. Heureusement, on a pu l’archiver un peu à l’arrache, parce qu’on ne voulait pas oublier ça, mais on ne voulait pas non plus embêter le monsieur, on sentait qu’il était stressé par la situation. Donc on a très vite lâché l’affaire, on a dit pas de souci”, on est partis, on a pris la voiture et on est rentrés, aussi parce qu’on s’est dit “bon, il reste qui va nous chercher”. Mais effectivement, les peintures ont une durée de vie très réduite. Pour l’instant, il me semble que les seules qui sont encore debout, ce sont Sarkozy à La Courneuve parce que je l’ai posée à l’entrée, sous le pont de la 86, là où il y a toutes ces grandes affiches de rap et je trouvais ça hyper beau de pouvoir inclure une peinture originale au milieu de toutes ces affiches. Je trouvais ça très bien, esthétique et symbolique, parce que du coup, c’est à La Courneuve, c’est au milieu des gens. C’est un endroit pas très passant pour les piétons, mais très visible depuis la route.
Ce n’est pas parce que je montre une photo justement où il y a une piétonne. Il y a quand même des gens qui marchent. Là, on voit bien, c’est un axe.
Oui, voilà, il me semble qu’elle est toujours à l’entrée de La Courneuve. Et celle qui est toujours aussi, c’est Marine Le Pen, j’ai reçu une photo récemment d’un monsieur qui est allé la prendre en photo sur la plage. Donc elle y est toujours. Et celle de Valérie Pécresse a été en partie détruite très rapidement, mais elle est toujours là aussi, dans le Marais.
Alors l’histoire de Pécresse, où se trouve l’original ? On est bien dans le Marais ?
Oui, dans une petite impasse juste à la sortie du métro Rambuteau, quasiment en face de Beaubourg. Quand vous sortez du métro Rambuteau, c’est la toute première impasse dans la rue du Renard, et là, elle est à l’angle, en bas. Ce que vous voyez là, en fait, la rue du Renard, c’est celle qu’on voit au bout. Voilà, ici, elle est très abîmée. Je pense qu’il y a des gens qui ont essayé de l’arracher de manière brutale plusieurs fois, etc. Le cadre a été enlevé. Donc je ne sais pas si ça vaut le déplacement, mais en tout cas, si vous voulez y aller, elle est encore un peu là.
Qu’est-ce que tu risques exactement ? Qu’est-ce que risque un artiste comme toi, là, à ce moment-là ?
Au moment où je fais la pose ?
Oui, au moment où tu fais la pose. Tu apparais à visage découvert, il y a un site où on peut te retrouver.
Oui et non. Ce n’est pas mon vrai nom, ce n’est pas mon vrai prénom non plus, donc je n’ai pas filé mon numéro de Sécurité sociale, en fait. Je pense que ce n’est pas forcément extrêmement compliqué de me retrouver, mais je fais attention. Je montre mon visage là, parce que de toute façon, cette interview-là, je pense que ça aurait été compliqué d’avoir un flou sur ma tronche pendant tout le direct. Au début, par contre, jusqu’à la fin du projet, je ne montrais pas mon visage, ni sur mes réseaux sociaux, ni en interview. J’ai même refusé une interview de France 3, où on m’a proposé d’apparaître, mais j’ai dit non, pas encore. Maintenant, j’ai fini de poser les six premiers portraits, donc ça me dérange moins de montrer mon visage, surtout qu’en plus, je ne fais pas que ce projet-là. Tapez mon blaze sur Google, vous tomberez de toute façon sur d’autres choses. Donc à un moment donné, fallait aussi dédramatiser la partie “je ne veux pas qu’on me voie”. Ce que je risque, en fait, c’est juste d’avoir posé une affiche.
Bien sûr.
Après, ce que je pose comme affiche, c’est différent. Est-ce que des gens auraient envie de porter plainte contre moi ? Est-ce que les principaux concernés auraient envie de porter plainte contre moi ? Bon, moi, je suis couvert : c’est de la parodie, c’est marqué partout, c’est de la fiction, c’est marqué que c’est de la caricature, comme des vidéos détournées.
Oui, de toute façon, en termes de droit créateur, la seule loi, c’est le droit à la caricature, le droit à la parodie.
Voilà, donc de ce côté-là, a priori, je suis plutôt tranquille. En plus, moi, en l’occurrence, j’ai été conseillé par mon avocate, Maître Christine Hardy, que je salue, à qui j’ai montré le projet un peu en amont. Elle m’a dit : “Bon, écoute, comme ça, moi, je pense que c’est ok.” Donc moi, je dis : “Ok, bah si tu penses que c’est bon.” Après, ce que je risque concrètement, il y a un risque financier, effectivement, je peux avoir une amende, parce que poser des affiches comme ça dans la rue, ce serait un délit.
C’est la loi de 1881, toujours.
Voilà. Donc du coup, en fait, il y a une amende, c’est forfaitaire. Je ne risquais pas grand-chose, c’est autour des 800 à 2000 euros, je ne me souviens plus. Donc moi, je risquais ça, et surtout, ce qui me faisait vraiment très peur, c’était de me faire arrêter. Pas forcément par la police, mais en tout cas d’être empêché de poser la peinture jusqu’au bout. Parce qu’une fois que la peinture a commencé, qu’elle est pleine de colle, etc., c’est du papier de 60 grammes, le moindre petit faux mouvement et elle est déchirée. Donc en fait, ce qui me stressait le plus, durant toute l’opération, c’était de me dire : “Si je me fais choper avant d’avoir fini, c’est foutu.” Ce n’était pas la peur d’avoir une amende, ou d’aller au poste sans mauvais jeu de mots.
On prend très bien ce jeu de mots ici.
Ce n’était pas d’avoir une amende, mais qu’elle soit détruite avant que j’aie pu aller au bout. Mais effectivement, ça s’est bien passé, on n’a pas eu de souci. Après, on a été très précautionneux : on se couchait très tard ou on se levait très tôt.
Et là, par exemple, quand cette œuvre est détruite la Zemmour moi, j’y ai vu une pieuvre dans ses déchirures, ses déchirements. On dirait une pieuvre avec des tentacules.
Oui, effectivement, il y a ça, il y a une espèce de déchirure du papier qui fait un peu des tentacules.
C’est ça, et la photo est très belle aussi, parce qu’à la fois elle est violente et à la fois elle est symbolique. Donc là, je pense qu’effectivement, ce n’est pas la mairie. Clairement, c’est quelqu’un qui est passé, qui est passé aussi pour ça.
Ce que je peux comprendre d’ailleurs. En l’occurrence, cette œuvre, je l’ai posée en face d’une librairie qui s’appelle la librairie Libertalia.
Oui, à Montreuil.
Voilà, à Montreuil. C’est une librairie plutôt engagée. Et en fait, c’est fou, parce que je suis passé devant, et ils avaient fait une vitrine un peu autour de Zemmour, avec le dernier essai Gallimard, La France n’a pas dit son dernier mot, etc. Et donc en fait, en reflet, quand j’ai vu ça, j’ai vu le mur, et je me suis dit : “Ah, ça pourrait être pas mal, ça pourrait faire quelque chose.” Et donc j’ai posé Éric Zemmour à Montreuil, parce qu’il est né à Montreuil. C’est aussi la raison pour laquelle je l’ai posé là. Et puis parce que, du coup, encore une fois, c’est un quartier populaire, donc ça me semblait intéressant qu’il soit sur la place. Il y a eu beaucoup de réactions. Le matin même, on a pris des photos, Juliette a fait de très belles images. Il y avait des enfants, des parents, des gens qui filmaient, qui se posaient des questions. Il a plu toute la journée, et à la fin de la journée, un peu après le soir, quelqu’un est venu. Et là, je n’ai pas eu plus de nouvelles. Je n’ai pas cherché à enquêter, parce que de toute façon, ce n’est pas mon taf. Et puis ça ne m’intéresse pas tant que ça non plus de savoir pourquoi. Ce que je me dis juste, c’est que presque, il y a une collaboration d’une certaine manière. C’est-à-dire qu’en fait, la peinture telle qu’elle est quand je la pose raconte quelque chose, et la peinture déchirée par quelqu’un raconte autre chose. Et c’est intéressant aussi, en fait.
Oui, c’est ça, ça illustre ce que tu disais : le geste derrière le tien amène d’autres réflexions et d’autres formes.
Exactement. Et de toute façon, j’étais préparé dès le départ à me dire que les peintures allaient sauter très vite. Ça ne m’empêchait pas d’être dans une démarche minutieuse, de vouloir que les peintures soient parfaites. J’ai même parfois retravaillé certaines, retravaillé encore et encore, parce que j’avais envie de dire aux gens : “Regardez, j’ai pris le temps de vous raconter quelque chose.”
Alors, il y a pas mal de gens dans le tchat qui parlent d’un parallèle avec Banksy, non pas dans le style mais dans la démarche. Tu le revendiques, tu le réfutes, tu t’en fous ?
Je ne le revendique pas du tout. Je le respecte, évidemment, parce que c’est un artiste qui a ouvert des voies et des portes pour énormément d’artistes, surtout pour une génération. Moi, je suis né dans les années 90, donc évidemment que Banksy a marqué énormément de monde. Mais en fait, il ne fait pas du tout la même chose que moi, ni même du tout la même démarche. Lui, il est dans une démarche d’ironie, de punchline visuelle, de message direct, percutant, souvent lié à des causes universelles, souvent liées au capitalisme, à la guerre, etc. Moi, je suis dans quelque chose de plus narratif, de plus long. Ce n’est pas un slogan visuel, c’est une histoire. Et puis surtout, moi je ne cherche pas à faire de l’ironie, je cherche à créer de l’empathie. Et je pense que c’est là qu’on se sépare complètement. Lui, il provoque un choc mental, moi, j’essaie de provoquer une émotion.
Oui, c’est très juste, parce qu’il y a un côté froid et brillant chez Banksy, là où toi, c’est plus organique. On sent la main, la matière, la peinture.
Oui, c’est ça. Je viens du dessin, je viens de la peinture. Donc forcément, mon rapport à la matière, à la main, au geste, est fondamental. Même dans la rue, je ne colle pas pour coller : je peins pour créer une présence physique. Et puis, moi, j’ai toujours eu un rapport charnel à la peinture. C’est un truc de respiration, de transpiration aussi, de patience. Et je pense que ça se sent dans le rendu final.
Alors, il y a une remarque de Mélu qui dit : “En fait, c’est un art de la réparation.” Je trouve ça très beau, parce que c’est exactement ça : tu recouds quelque chose qui a été abîmé.
Oui, c’est exactement ça. C’est drôle, parce que quand j’ai commencé à travailler sur Distorsion, je n’avais pas du tout formulé ça comme ça, mais plus j’avance, plus je me rends compte que c’est une sorte de tentative de réparation symbolique. C’est comme si, en inventant des vies alternatives, je cherchais à réparer le mal qu’ils ont causé par leurs paroles. Je ne peux pas les changer, je ne peux pas effacer ce qu’ils ont dit, mais je peux créer un autre récit où ces blessures n’existent pas, ou plutôt où elles deviennent autre chose. Et ça, c’est important, parce que ça redonne un peu d’humanité à tout le monde, même à ceux qui ont fait du mal.
C’est fou, parce que tu dis ça avec calme et douceur, et en même temps, ce sont des gestes très puissants, presque subversifs. Et ce que tu dis là, ça fait écho à ce que disait Jacques Rancière, que l’art n’a pas pour but d’expliquer, mais de redistribuer le sensible, de changer les partages du visible. Et je trouve que c’est exactement ça : tu fais bouger les lignes du visible.
C’est gentil, merci. J’ai beaucoup lu Rancière à une époque, notamment Le Partage du sensible. Ce qu’il dit m’a beaucoup marqué : l’idée que l’art, ce n’est pas une question de morale ou d’explication, mais une question de perception, de ce qu’on voit, de ce qu’on ressent, de ce qu’on décide de rendre visible ou pas. Et pour moi, c’est exactement ça, Distorsion. C’est une manière de rendre visible quelque chose qu’on ne veut pas voir : le discours politique comme un poison esthétique, comme une forme de violence visuelle. Moi, j’essaie d’inverser ça en créant de la douceur là où il y a de la haine.
Et ça, je trouve que c’est très fort. Et puis il y a une chose que je trouve remarquable : tu ne tombes jamais dans la posture du donneur de leçons. Tu ne fais pas la morale, tu n’es pas dans le “voici ce qu’il faut penser”, tu proposes une image, un récit, et tu laisses les gens faire leur chemin.
Oui, c’est essentiel. Moi, je déteste qu’on me dise ce que je dois penser, donc je ne vais pas reproduire ça. Je crois qu’une œuvre, si elle est honnête, elle ne donne pas de réponses, elle pose des questions. Et puis j’aime l’idée que chacun puisse se projeter différemment. Certains vont rire, d’autres vont être émus, d’autres encore vont être en colère, et tout ça me va. Le pire, ce serait l’indifférence.
Alors justement, est-ce que tu as reçu des messages de haine, ou au contraire de soutien, sur les réseaux ?
J’ai reçu beaucoup de soutien, beaucoup d’amour, franchement. C’est ce qui m’a le plus surpris. Je pensais qu’il y aurait beaucoup plus d’hostilité, mais en réalité, les gens ont compris que c’était un projet sincère, sans agressivité. Bien sûr, il y a eu quelques messages de haine, des gens qui m’ont dit que j’étais un “gauchiste de merde”, ou “un vendu du système”, ou “un islamo je ne sais pas quoi”. Mais bon, ça fait partie du jeu, ce n’est pas très grave. La plupart du temps, j’essaie même de répondre calmement, parfois ça désamorce les choses. Et puis, honnêtement, je ne vais pas m’arrêter pour trois trolls sur Twitter.
Oui, ça fait partie du décor maintenant. Et je trouve que ta réponse calme et posée, elle te ressemble.
Oui, j’ai appris à ne pas m’énerver. De toute façon, si tu veux faire quelque chose de public aujourd’hui, il faut accepter que les gens te jugent, que certains t’insultent. L’important, c’est de rester fidèle à son intention.
Tu disais tout à l’heure que tu voulais peut-être continuer, que le projet Distorsion n’était pas complètement clos. Tu as déjà des idées, des pistes ?
Oui, il y a des pistes, évidemment. J’aimerais bien poursuivre le travail, mais différemment. Je ne veux pas que Distorsion devienne une marque ou une mécanique. Ce que j’ai envie de faire, c’est de continuer à interroger le réel à travers la fiction. Peut-être avec d’autres formats, peut-être pas forcément des portraits, peut-être des scènes. J’ai aussi envie de travailler sur d’autres figures publiques, pas forcément politiques, mais médiatiques, culturelles, sportives. Je pense que le principe de la distorsion, cette idée de miroir déformant, peut s’appliquer à plein de domaines. Et puis, j’aimerais beaucoup aller plus loin sur le plan narratif, écrire davantage, collaborer avec des écrivains, pourquoi pas faire un court-métrage.
Un court-métrage, ce serait une belle suite, effectivement. Et puis, vu les vidéos que tu as faites avec Julien, il y a déjà une dimension cinématographique dans ton travail.
Oui, c’est vrai. On a toujours filmé les choses avec une approche presque narrative. On n’a jamais voulu faire des making-of classiques. On voulait que chaque vidéo ait sa propre histoire, son atmosphère. Il y a quelque chose de très intime dans ces images. Et d’ailleurs, je pense qu’on va les rassembler dans un format un peu plus long, pas forcément un film, mais une sorte d’objet visuel, entre le documentaire et la création.
Et ça, tu le ferais pour une diffusion en ligne, ou tu penses à une projection en salle, dans des festivals, par exemple ?
Honnêtement, je ne sais pas encore. On verra comment ça prend forme. Moi, je ne cours pas après la reconnaissance, ni après les prix. Je veux juste que ce qu’on fait soit vu par des gens curieux, des gens qui aiment réfléchir, ressentir. Si c’est sur YouTube, tant mieux. Si c’est dans une salle, tant mieux aussi. Ce qui compte, c’est le partage.
Alors, je te pose une question que je pose souvent ici : est-ce que tu te considères comme un artiste politique ?
Oui, forcément. Même si je ne le revendique pas comme une étiquette. Je ne fais pas de militantisme, mais je pense que dès qu’on parle du monde dans lequel on vit, dès qu’on s’y confronte, on fait de la politique. Et moi, je m’y confronte avec ma sensibilité. Donc oui, c’est politique, mais au sens large, pas au sens partisan. Je ne suis pas là pour défendre un parti, ni pour en attaquer un. Je veux juste questionner la manière dont on se parle, dont on se regarde, dont on juge les autres.
C’est une très belle définition de l’art politique, au sens de la polis, du commun, de la cité.
Oui, exactement. Je crois que l’art, c’est une manière de remettre du commun dans ce qui est fracturé. Et c’est ce qu’on a perdu aujourd’hui. On est tous dans nos bulles, dans nos camps, dans nos certitudes. Moi, j’aimerais juste, modestement, créer des fissures dans ces murs-là, pour que la lumière passe un peu.
Et justement, est-ce que tu ressens que ce genre de projet, dans la rue, a un impact concret ? Est-ce que tu crois encore que l’art peut changer quelque chose ?
Pas changer le monde, non. Mais changer un regard, oui. Et c’est déjà énorme. Si quelqu’un passe devant une de mes peintures et se dit “tiens, je n’avais jamais pensé à ça comme ça”, c’est gagné. L’art, ce n’est pas un levier de pouvoir, c’est une étincelle. Il n’a pas vocation à renverser un système, mais il peut éroder doucement l’indifférence, et ça, c’est peut-être plus durable.
Je te rejoins complètement. Et puis, il y a aussi la beauté du geste, qui résiste à tout. Ce moment où tu colles l’affiche dans la nuit, où tu peins sur un mur, c’est un acte de liberté, c’est déjà une victoire.
Oui, c’est ça. Moi, ce que je vis à ce moment-là, c’est de la liberté pure. Je ne demande la permission à personne, je ne dois rien à personne, je ne vends rien, je ne cherche rien. C’est juste un geste, un moment suspendu. C’est presque méditatif, en fait. Et c’est aussi pour ça que je continue. Parce que c’est rare, aujourd’hui, d’avoir un espace où on se sent vraiment libre.
Et cette liberté, tu penses qu’elle est encore possible dans la création aujourd’hui ?
Oui, mais elle coûte cher, symboliquement. Il faut accepter de ne pas plaire à tout le monde, de ne pas être compris, de ne pas être dans le marché. Il faut accepter aussi de se planter, de galérer, de se remettre en question. Mais c’est le prix à payer. Et puis, moi, je crois qu’on a besoin d’artistes libres, pas d’artistes décoratifs.
Je crois que tu viens de résumer en une phrase pourquoi on t’a invité ici. “Pas d’artistes décoratifs.” On va la garder, celle-là.
Je t’en prie, c’est cadeau.
Est-ce qu’il y a des artistes, contemporains ou plus anciens, avec lesquels tu te sens en dialogue, ou dont tu te sens proche dans la démarche ?
Oui, il y en a plusieurs. Ernest Pignon-Ernest, évidemment, comme je l’ai déjà dit, pour sa poésie et sa cohérence entre le lieu et le sens. Mais aussi Basquiat, pour sa rage et sa liberté. Pas forcément dans la forme, mais dans l’énergie. Et puis il y a Francis Bacon, pour la tension entre la beauté et la violence. Ce que j’aime chez ces artistes, c’est qu’ils n’essaient pas de plaire. Ils vont au bout de leur nécessité intérieure. Et moi, c’est ça que je recherche. Je veux que chaque œuvre que je fais ait un sens profond, que je puisse me dire : “Ok, si je la mets là, c’est parce que je dois le faire.”
Tu parles de nécessité, c’est un mot que j’aime beaucoup. C’est ce qui distingue le geste sincère du geste opportuniste. On sent dans ce que tu dis que tout ce travail vient d’un besoin, pas d’une stratégie.
Oui, exactement. Si je devais calculer mes gestes, ce ne serait plus de l’art. Ce serait du marketing. Et je n’ai pas envie d’en faire. Ce projet, c’est une réponse émotionnelle. Il n’y a pas de plan de carrière derrière. Ce n’est pas un tremplin, c’est une catharsis.
Et pourtant, il t’a apporté de la visibilité. Est-ce que ça change quelque chose pour toi ?
Non, pas vraiment. Enfin, pas dans ma manière de travailler. Bien sûr, je suis content si ça touche plus de gens, si ça suscite de la réflexion. Mais moi, je ne compte pas sur ça pour exister. J’existais avant Distorsion, j’existerai après. Et je continuerai à peindre, à coller, à chercher. La visibilité, c’est agréable, mais c’est aussi dangereux. Ça peut t’enfermer. Moi, je veux rester libre, même si ça veut dire rester dans l’ombre.
C’est intéressant, parce qu’on vit une époque où beaucoup d’artistes émergent par les réseaux sociaux, où l’exposition passe par le numérique. Et toi, tu retournes à la rue, à la matière, au mur. C’est un peu à contre-courant.
Oui, mais c’est ce que j’aime. Je ne veux pas dépendre d’un algorithme pour être vu. Je veux dépendre du hasard. Que quelqu’un tombe sur une peinture au détour d’une rue, qu’il ne s’y attende pas. C’est ça, pour moi, la magie de l’art. Ce moment où tu es surpris, bouleversé, sans avoir cherché. Et puis, la rue, c’est un espace de vérité. Tu ne peux pas tricher. Si c’est nul, les gens te le feront savoir. Si c’est fort, ils s’arrêteront.
Il y a quelque chose de très démocratique dans ta démarche, presque populaire au sens noble.
Oui, j’espère. J’ai grandi dans une ville moyenne, avec peu d’accès à la culture. Les musées, c’était loin, les expos, c’était rare. Alors quand j’ai découvert le street art, ça a été une révélation. C’était de l’art que je pouvais toucher, que je pouvais voir sans permission. Et aujourd’hui, c’est ce que j’essaie de rendre : un accès direct, sans intermédiaire, sans ticket d’entrée.
C’est drôle, parce que ça me rappelle ce que disait un autre invité ici, le graffeur Combo, qui expliquait que la rue, c’est le musée du peuple.
Oui, c’est exactement ça. C’est le musée du peuple, et surtout, c’est un musée vivant. Les œuvres disparaissent, se transforment, se recouvrent. C’est une mémoire mouvante. Et moi, j’aime cette idée d’impermanence. Le fait que mes peintures puissent être arrachées, recouvertes, ça fait partie de leur vie. C’est comme des êtres vivants : elles naissent, elles grandissent, elles meurent.
Tu dis ça avec une sérénité désarmante. Moi, si on détruisait mes films, je deviendrais fou.
(Rires.) Oui, mais moi je les détruis un peu en les créant. Quand je colle une peinture dehors, je sais qu’elle va mourir. Alors forcément, je m’y prépare. Et puis c’est ça, le paradoxe : plus tu acceptes que ça disparaisse, plus c’est intense quand c’est là.
C’est magnifique, ce que tu dis là. On touche presque au spirituel, en fait.
Peut-être, oui. Peindre, c’est une forme de méditation. Et coller, c’est un acte de foi. Tu poses quelque chose dans le monde et tu te dis : “On verra ce qu’il en reste.”
Ce qui restera, c’est aussi la trace numérique, les photos, les vidéos, ton site, les archives. Tu n’es pas totalement effacé non plus.
Non, c’est vrai. Et d’une certaine manière, c’est important aussi. Parce qu’au-delà de l’éphémère, il faut documenter. C’est pour ça que je travaille avec Juliette, avec Julien. On crée une mémoire du projet. Mais cette mémoire, elle est secondaire. L’essentiel, c’est l’instant où la peinture est sur le mur, dans la lumière, dans la rue, face aux gens. C’est là que tout se joue.
Tu as parlé plusieurs fois de Juliette, de Julien, de l’équipe autour de toi. On sent que ce projet, même s’il est très personnel, est aussi collectif.
Oui, complètement. Distorsion, c’est un projet collectif, même si à l’origine, c’est une idée que j’ai eue seul. Très vite, j’ai compris que je ne pourrais pas le porter tout seul, ni techniquement ni émotionnellement. Juliette Jacob, la photographe, c’est vraiment le regard extérieur dont j’avais besoin. Elle a capté des moments que moi, je ne voyais pas, parce que j’étais dans l’action. Elle a documenté tout ce qui entoure les peintures : les lieux, les gens, les réactions. Et Julien Bustamante, le réalisateur, c’est l’autre pilier. C’est lui qui a filmé toutes les étapes, qui a monté, qui a trouvé la respiration des images. Ce projet, sans eux, n’aurait pas cette dimension sensible. Et puis il y a d’autres personnes, des amis, des proches, des anonymes, qui m’ont aidé à coller, à porter, à repérer les murs. C’est une aventure humaine avant tout.
Ça se sent, d’ailleurs. On sent que ce n’est pas une œuvre figée, mais une sorte de réseau vivant de gestes, d’images, de mains.
Oui, et c’est ce qui me touche le plus. Ce n’est pas seulement “mon” projet. C’est un espace de rencontre. Il y a eu des moments incroyables, des discussions au petit matin, des gens qui s’arrêtaient pour aider, pour poser une question, pour simplement dire merci. Et ça, ça n’a pas de prix.
Tu parlais tout à l’heure de la photographie de Juliette Jacob. C’est intéressant, parce que ça change complètement le statut de l’œuvre. Ses photos deviennent une prolongation du geste, presque une autre lecture.
Oui, totalement. Ses photos, ce ne sont pas des “documents” au sens strict. Ce sont des œuvres à part entière. Elle a une façon très délicate de capter la lumière, les matières, les traces. Parfois, ses photos sont plus poétiques que mes peintures. Je les redécouvre à travers son regard. Elle ne cherche pas à glorifier le geste, elle en montre la fragilité. Et c’est exactement ça que je voulais : montrer la force et la fragilité à la fois.
Et c’est fou, parce que c’est aussi ce que fait ton projet : il met en tension la force et la fragilité, la beauté et la violence, le politique et le poétique.
Oui, je crois que c’est ce que j’aime dans l’art en général. Ce n’est jamais univoque. Il y a toujours du contraste, du paradoxe. Moi, je suis un peu comme ça aussi. J’ai besoin que les choses soient complexes, que ça résiste.
Et dans cette complexité, tu laisses toujours une place au silence. Dans ton site, dans tes images, il y a beaucoup d’espace, beaucoup de vide. C’est voulu ?
Oui, parce que le silence, c’est ce qui permet d’écouter. On est dans une époque saturée de bruit, d’opinions, de commentaires. Moi, j’essaie de créer des respirations. Le silence, c’est politique aussi. C’est une manière de dire “stop”, de laisser la place à la réflexion, à l’émotion.
C’est rare d’entendre un artiste dire ça à l’ère du flux.
Peut-être, mais c’est essentiel. Sinon, tout devient consommation. L’art, ce n’est pas du contenu, c’est une expérience. Il faut du temps pour la vivre.
Alors, justement, parlons du temps. Entre le moment où tu as commencé ce projet et aujourd’hui, est-ce que ta vision de la société, ou même de toi-même, a changé ?
Oui, forcément. Ce projet m’a transformé. Il m’a fait comprendre à quel point les choses sont liées, à quel point tout est fragile. J’ai rencontré des gens incroyables, j’ai vu de la beauté, j’ai vu de la douleur aussi. Et ça m’a appris l’humilité. On croit qu’on fait des œuvres pour dire quelque chose au monde, mais en réalité, ce sont les œuvres qui nous parlent, qui nous enseignent.
C’est très juste, ça. Et est-ce que tu crois que cette expérience t’a rapproché des autres, ou au contraire isolé dans ta démarche d’artiste ?
Un peu des deux. Il y a des moments de grande solitude, forcément. La création, c’est souvent solitaire. Mais il y a eu aussi des moments d’union très forts, où je me suis senti relié à plein de gens. Donc je dirais que ça m’a rapproché. Et surtout, ça m’a confirmé que l’art, ce n’est pas une tour d’ivoire, c’est un pont.
C’est une belle image, le pont. Tu tends un lien entre des mondes qui ne se parlent plus.
Oui, c’est ce que j’aimerais. Même si c’est une utopie, ça vaut la peine d’essayer.
Et tu n’as jamais eu peur d’être mal compris ?
Si, tout le temps. Mais je crois que c’est le risque de tout artiste honnête. Si tu veux être compris par tout le monde, tu finis par ne plus rien dire. Moi, je préfère être mal compris que creux.
Est-ce qu’il y a eu des moments où tu t’es dit “je vais arrêter”, où la fatigue, le découragement ont pris le dessus ?
Oui, plusieurs fois. Ce projet, ça a été deux ans d’intensité, avec des hauts et des bas. Il y a eu des moments de doute, des moments de découragement. Parfois, tu te lèves le matin et tu te demandes pourquoi tu fais tout ça, à quoi ça sert. Et puis, il y a les obstacles matériels : la peinture qui ne sèche pas, la pluie, les galères techniques, les trajets, les nuits blanches. Et pourtant, à chaque fois, quelque chose me ramenait à la table, au mur, à la peinture. C’est plus fort que moi. C’est comme une obsession douce.
Et tu n’as jamais eu peur de te répéter, ou de tourner en rond dans le thème ?
Non, parce qu’en fait, chaque personnage m’ouvre un nouvel espace. Chacun représente une part différente du pouvoir, de la société, du discours. Et puis, à chaque fois, je découvre des choses sur moi-même aussi. C’est un travail à double fond : tu parles des autres, mais tu te découvres toi-même.
Tu dis ça, et je me rends compte qu’il y a quelque chose de très cinématographique dans ta manière de raconter, de construire. On pourrait presque imaginer une série, Distorsion, avec un épisode par personnage.
Oui, ce serait génial, d’ailleurs on en a déjà parlé avec Julien. Chaque personnage a une biographie alternative, une ambiance visuelle différente, une bande-son propre. Il y a matière à créer un univers entier. Mais ça demanderait des moyens qu’on n’a pas encore. Pour l’instant, on essaie juste de terminer le documentaire.
Ce serait une superbe série, en tout cas. On pourrait suivre les destins parallèles d’une France fictionnelle, réinventée.
Oui, exactement. Et ce serait aussi une façon de prolonger la réflexion, de rendre le public acteur. Parce qu’au fond, ce que je voudrais, c’est que les gens s’approprient ces fictions, qu’ils se demandent : “Et moi, qu’est-ce que j’aurais fait à leur place ?”
C’est très fort. On parle souvent du pouvoir de l’art, mais là, on touche à la responsabilité du regardeur.
Oui, et c’est ce qui m’intéresse. Je ne veux pas imposer une vérité. Je veux créer des espaces de questionnement. On a besoin de ça aujourd’hui. On est saturés de discours fermés, de certitudes, de slogans. L’art, c’est l’inverse : c’est l’espace du doute, de la nuance.
Tu prêches un convaincu. Et d’ailleurs, ce que tu dis me fait penser à quelque chose : tu travailles beaucoup sur la mémoire des mots, des phrases prononcées par les politiques. Est-ce que tu crois que l’art a un rôle à jouer dans la mémoire collective ?
Oui, je le crois profondément. L’art, c’est une archive émotionnelle. Il ne raconte pas les faits, il raconte ce qu’ils provoquent en nous. Et c’est ça qui reste. Dans vingt ans, on ne se souviendra peut-être plus des discours exacts, mais on se souviendra de ce qu’ils ont fait ressentir. C’est ça, le rôle de l’art : garder une trace sensible de notre époque.
Et c’est d’autant plus important que, justement, tout s’efface de plus en plus vite.
Oui, on vit dans une société de l’oubli immédiat. Tout est consommé, remplacé, effacé. Moi, j’essaie, modestement, de ralentir le temps, de créer une empreinte. Même si elle s’efface physiquement, elle laisse quelque chose dans la mémoire collective.
Et tu le fais avec douceur, sans violence. C’est une résistance douce, presque poétique.
Oui, c’est ce que j’essaie. Je ne crois pas à la violence dans l’art. La provocation, oui, mais pas la violence gratuite. La douceur peut être subversive aussi. C’est peut-être même la forme de résistance la plus radicale aujourd’hui.
C’est très beau. Et d’ailleurs, ça me fait penser à une chose : tu disais que certaines personnes t’avaient dit “mais tu fais leur pub”. Moi, je trouve que c’est exactement l’inverse. Tu leur voles leur image, tu la transformes, tu la retournes contre eux, mais sans haine. C’est une sorte de désarmement symbolique.
Oui, c’est exactement ça. C’est de la désactivation. J’enlève le pouvoir de nuisance de leur image en la retournant. Je la rends inoffensive, humaine, vulnérable même. Et du coup, ça permet de voir autrement.
C’est une belle revanche de l’art.
Oui, c’est la seule que je connaisse.
On arrive doucement vers la fin, mais je voudrais te demander : si tu devais résumer ce projet en une phrase, une seule, qu’est-ce que tu dirais ?
Je dirais que Distorsion, c’est une tentative de réconciliation. Réconciliation entre les mots et les images, entre la fiction et la réalité, entre les gens aussi. C’est un geste pour dire : “Et si on se parlait autrement ?”
C’est magnifique. Et si tu avais un vœu, pour la suite, pour l’art en général, pour les artistes, ce serait quoi ?
Que les artistes retrouvent le courage de ne pas plaire. Qu’ils arrêtent de chercher à séduire. L’art, ce n’est pas fait pour être aimé, c’est fait pour être vécu. Et que le public, lui aussi, retrouve le goût du risque, de la lenteur, du trouble.
Et toi, tu comptes continuer à peindre dans la rue ?
Oui, bien sûr. Tant que j’aurai de la colle et du papier, je continuerai. Peut-être pas tout de suite, parce que j’ai besoin de digérer, de souffler un peu. Mais la rue, c’est mon atelier. J’y reviendrai forcément.
Tu ne pourrais pas faire autrement, je crois.
Non, c’est impossible. C’est un besoin. Il y a quelque chose dans le fait d’être dehors, d’être dans le vent, la lumière, le bruit des voitures, les odeurs. C’est une expérience totale. Et puis, c’est là que je me sens à ma place.
C’est une belle conclusion, mais avant de se quitter, je veux te demander quelque chose de plus personnel. Qu’est-ce que ce projet t’a appris sur toi ?
Il m’a appris la patience, déjà. Et puis l’humilité. J’ai compris que tout pouvait disparaître du jour au lendemain, et que ce n’était pas grave. J’ai appris à lâcher prise. Et surtout, j’ai compris que l’art, pour moi, ce n’était pas une carrière, c’était une manière d’être au monde.
C’est une leçon de vie, en fait.
Oui, sans doute. J’ai commencé Distorsion avec de la colère, je le termine avec de la tendresse.
Et ça se sent, dans tes œuvres. Il y a une tendresse immense, même dans la critique.
Merci. C’est ce que j’espère. Si les gens ressentent un peu ça, c’est que j’ai réussi.
Alors, on va terminer là-dessus. Merci infiniment, Jérémy Jaeraymie d’avoir été avec nous Au Poste. C’était un moment d’une rare beauté, à la fois humain et artistique.
Merci à toi pour l’accueil, la bienveillance, et pour l’espace de parole. Ça fait du bien de pouvoir parler autrement, sans chercher à se défendre, juste expliquer.
C’est exactement le but d’Au Poste. Et puis, je le dis souvent, on a besoin d’artistes comme toi, qui montrent qu’on peut résister sans hurler, qu’on peut être fort en étant doux.
Merci beaucoup.
Merci à tous ceux qui étaient là dans le tchat, merci pour vos mots, vos questions, vos partages. Allez voir le site de Jaeraymie, distorsion.fr. Et si vous croisez ses affiches dans la rue, prenez le temps de vous arrêter, de regarder, de réfléchir. C’est peut-être là que la politique commence vraiment.
Merci à tous. À bientôt.
À bientôt.
