12 070 € récoltés sur 16 000 €
Loyer
Gestion
Transport
Salaires
Divers
Site
Je soutiens Au Poste !
Au Poste retourne le réel
Au Poste retourne le réel Pour défendre les libertés et nourrir le débat public 100 % libre et LIVE Sans montage ni formatage

Taous Merakchi : « C’est un miracle qu’on n’ait pas encore tué tous les hommes »

Retour à l'émission

Transcription de l’émission

Pauline Todesco
Bonjour, amis du café des féminismes et des déconstructions en tous genres. Bienvenue dans le premier épisode de notre nouvelle émission mensuelle. Bonjour Colère face à des politiques jonglant entre vide abyssal et récupération des luttes féministes pour servir des intérêts nationalistes et racistes. Bonjour la colère, bonjour colère, pardon donne la parole à celleux qui tissent les féministes d’aujourd’hui et de demain. Des féminismes résolument anticolonialistes, anti queer, homophobes, anti capitaliste, anti classiste et révolutionnaire. Et pour le premier épisode, nous avons le plaisir de recevoir l’autrice Taous Merakchi. Bonjour à tous !
Taous Merakchi
Bonjour !
Pauline Todesco
Alors Taous Merakchi, Après avoir officié pendant cinq ans sur mademoiselle.com sous le pseudonyme de Jack Parker, vous entamez une œuvre marquée par un goût immodéré pour tout ce qui fait peur, pour tout ce qui se tait, pour tout ce qui est défendu. Alors, par exemple, lancé un blog en 2015, Passion Menstrues, qui donnera naissance deux ans plus tard à un livre Le grand mystère des règles. Parler de la sorcellerie avec des livres comme Witch Please ou la Bédé Coven, écrire sur le paranormal avec Feu de camp, lancer un podcast sur la mort mortelle pour se parler de la mort en face. Peut être que la transgression pour vous est un art de vivre. J’aurais juste une première question. Avant que nous commencions, j’ai appris que vous aviez un certain goût pour la politesse. Est ce que vous préfériez que nous ne vouvoyons pas ? Pendant le temps de cet entretien ou préféreriez-vous que nous passions au tutoiement ?
Taous Merakchi
On peut passer au tutoiement. C’est vrai que j’aime bien la politesse pour un premier contact pour pouvoir au moins donner l’autorisation ensuite comme titre, c’est mon côté bourge.
Pauline Todesco
Donc j’ai cette autorisation.
Taous Merakchi
Tout à fait.
Pauline Todesco
Très bien. Poursuivons donc. Vous publiez en 2022 chez Flammarion. cet ouvrage qui s’appelle Vénère être une femme en colère dans un monde d’hommes. Donc c’est un essai autobiographique, un texte qui est, vous l'écrivez dans le livre, autant une déclaration de guerre qu’une déclaration d’amour. Donc même s' il est sorti il y a quelque temps, c'était important pour nous de le choisir pour inaugurer le premier épisode, parce qu’il est, je trouve, une autopsie très assumée de cette émotion la colère. Et il était important, capital pour nous que le premier épisode de l'émission se saisisse de façon très tangible de cette émotion et de toute la réflexion qu’on peut en avoir avant d’aller plus loin. Et justement, cette émotion, elle est on ne peut plus tangible chez vous, en tout cas dans ce livre. Et ça commence dès le début où vous expliquez qu’une semaine avant d’en être opérée, vous apprenez que vous souffrez d’un cancer du côlon. Et donc, dès le début du livre, vous parlez de cet échange que vous avez eu avec votre médecin que je vais citer. Je lui ai parlé de mon rapport à la colère, du fait que cette émotion a longtemps dominé ma vie, que je me suis posée la question longtemps après mon diagnostic est ce que ce ne serait pas ça l’origine de ma colère ? Est-il possible que ma rage se soit transformée en tumeur à force de bouillir dans mon ventre ? Il m’a répondu que c'était entièrement possible, qu’il y a un lien entre les deux. Est ce que ce livre est né d’un processus thérapeutique ?
Taous Merakchi
Je pense que le livre en lui même a été un processus thérapeutique et il est né d’un trop plein. C’est comme ça et d’une obsession. C’est comme ça que naissent tous mes projets artistiques. C’est quand je suis obsédé par quelque chose ou quand j’ai un trop plein de quelque chose, je déborde. Il faut que j’en fasse, il faut que j’en fasse quelque chose d’artistique, il faut que je le transforme. Parce que ma mère m’a toujours appris comme mécanisme de survie à sublimer le pire et apprendre tout ce qu’il y a de nul pour en faire quelque chose qui puisse me servir. Et donc par défaut, c’est ce que je fais puisque j’ai réussi à créer une carrière dans laquelle je peux parler de moi et en gros, utiliser tout ce que toutes mes obsessions par rapport à moi même, par rapport à mon parcours, toutes mes analyses personnelles pour en faire quelque chose, pour ensuite espérer que les gens s’y retrouvent eux mêmes et puissent me dire ah, je pensais être la seule personne à vivre ça, à ressentir ça. Et en fait, c’est cool de pouvoir le ressentir et de se sentir validé dans ces émotions. Donc c’est vraiment né d’un. D’un trop plein de. D’un constat. C’est ce que je disais à ma psy à l'époque, ma psy qui m’a largué depuis parce qu’apparemment je suis guérie. C’est ce que je trouve fou. C’est la meilleure rupture de ma vie. Je lui ai dit on peut continuer à se voir et à discuter, mais autant aller prendre un café à ce moment-là parce que moi j’ai plus rien à vous apporter. Bon bref, je l’aime. En fait, à chaque fois que j’allais la voir, genre j’en arrivais toujours à lui poser la même question : que suis- je faite pour exister avec cette colère ? Je n’y arrive pas, ça me rend malade, ça me submerge, ça, ça gangrène toute ma vie, tout mon quotidien. À chaque fois que je prends un pied dehors, au bout de cinq minutes, j’ai envie de tuer tout le monde. Comment je fais pour vivre avec ça ? Et à force, voilà, j’ai écrit comme je le fais à chaque fois pour soigner mes maux, n’est ce pas ? Et ça a donné VLR qui à la base ne devait pas avoir cette forme là à l’origine. Quand j’ai commencé à l'écrire, je voulais faire comme avec le grand mystère des règles, quelque chose de plus théorique sur l’histoire de la colère à travers les âges, d’un point de vue féminin. Et en fait, ça ne marchait pas du tout. Et quand j’ai dit ça à mon éditeur, je suis bloquée, je suis bloquée. Mais qu’est ce que tu veux faire ? Je ne sais pas. En fait, je suis vénère. Je veux juste dire que je suis vénère. Il dit Mais dis ça et si c’est un pamphlet de 100 pages, on se débrouillera pour convaincre les gens que ça a un intérêt. Mais moi je veux que tu fasses un truc dans lequel tu te sens à l’aise et qui te ressemble. Et là, ça a été le boulevard une fois qu’il a ouvert la porte. Et ça a été les effusions de lave en continu jusqu'à ce qu’il me dise "Je pense que là on peut arrêter parce que sinon, moi, j’aurais continué pendant 600 ans. Donc voilà le résumé de comment j’en suis arrivée à écrire
Pauline Todesco
Maintenant, c’est parfait. En plus tu l’utilises. Ça me plait bien la métaphore de la lave et le logo qu’on a choisi pour l'émission est un volcan, donc c’est très thématique, c’est très bien. Donc juste avant d’entrer dans le cœur du livre, est ce que tu pourrais dire s’il te plait, le monde à qui tu le destines ?
Taous Merakchi
Ah oui.
Pauline Todesco
Je sais qu’on doit te demander souvent, mais alors le monde ? Merci.
Taous Merakchi
Ce livre est dédié aux harpies, aux gorgones, aux ogresses, aux monstres, aux hystériques, aux camionneuse, aux folles à lier, aux mal baisée, aux chiennes enragées, aux difficiles, aux frigides, aux frustrées, aux racailles, aux garces, aux mégères, aux nunuches, aux chochottes, aux capricieuses, aux femmes fatales, aux veuves noires, aux mantes religieuses, aux marâtres, aux connasses, aux grognasses, aux aigries, aux vénales, aux laiderons, aux garçons manqués, aux vieilles sorcières, aux misandres, aux rabats joie, aux bourrines, aux dramaturges, aux névrosées, aux divines, aux hormonales, aux disgracieuses, aux vulgaires, aux grossières, aux vicieuses et aux castratrices. Et on m’a fait remarquer que j’avais oublié les morues. Ah ben alors là oui mortes aussi je le rajoute.
Pauline Todesco
On va appeler l'éditeur après. Et donc si vous si vous le dédiez à toutes ces femmes vous expliquer aussi ce n’est pas possible.
Taous Merakchi
Enfin arrête moi alors.
Pauline Todesco
Tu expliques dans l’introduction que tu emploie ce mot. Le mot femme pour désigner une personne sexualisé au sens large, comme lorsque tu parles des hommes. Je précise aussi dans l’introduction le préambule que tu utilises le mot homme pour désigner les hommes en tant que groupe social et non en tant qu’individu. Et je trouvais ça important de revenir juste là dessus avant de faire un point là dessus avant d’avancer. En quoi était-ce important pour toi de préciser ça ?
Taous Merakchi
C’est important parce que je j’ai toujours peur et c’est une peur qui, je pense, est saine d’exclure des gens dans mes discours qui sont censés justement être inclusifs et que c’est un truc qu’on voit beaucoup de gens qui se réclament de l’inclusivité. Et en fait, bah c’est beaucoup de mots pour pas beaucoup de paroles, pas beaucoup d’action, au contraire. Et même si je mes essais sont des essais autobiographiques, donc forcément je parle de mon expérience qui est l’expérience d’une femme six hétéros. Sans but comme je le disais tout à l’heure de Bas de rassembler, c’est un cri de ralliement et je veux que les gens puissent se retrouver dedans et ils se retrouvent pas encore à dire ah cool, peut être ça parle de moi ? Et ben non, encore une porte qui se ferme. Donc j’ai consulté des gens que je mets dans les remerciements d’ailleurs, qui ne qui ne sont pas six pour être sûrs d’utiliser, au moins dans l’introduction, un vocabulaire inclusif et de véhiculer cette pensée d’inclusion. Et après le reste, c’est effectivement un point de vue de femme six hétéros parce que je ne peux pas m’inventer un autre point de vue que le mien. Ce qui m’a rassurée, c’est que depuis la sortie, il y a quand même beaucoup de personnes, notamment des personnes trans. C’est non-binaire, qui m’ont dit qui elles se retrouvaient quand même dans le texte, malgré ce côté très binaire du texte, parce que mon expérience est binaire et c’est tout ce que j’espère en fait, ce n’est pas évident de se positionner là dessus. Parce qu’il y a plein de gens qui disent oui, mais on ne peut pas. On ne peut pas mettre des trigger warning pour tout le monde, on ne peut pas adapter le texte pour tout le monde. Et c’est pour ça que je voulais au moins mettre un préambule pour que mon intention soit claire et qu’on n’ait pas l’impression juste de se retrouver face à une porte fermée, une énième porte fermée, surtout dans le féminisme. Bah voilà, on a bien vu les dégâts causés par le féminisme blanc où malgré des grandes paroles, on est resté toujours les mêmes qui sont laissés pour compte et qui sont laissés dehors. Donc je voulais essayer de ne pas faire cette erreur et j’espère que j’y arrive. Mais. Mais voilà, c'était important pour moi de le notifier en début de livre en tout cas.
Pauline Todesco
Et comme ça c’est notifié aussi en début d'émission. Donc on va commencer à parler de la colère. Déjà dix ans, une dizaine d’années avant la sortie du livre, alors que tu en écrivais d’autres, le mot vénère était omniprésent chez toi. Je ne sais pas si tu l’as remarqué, mais vraiment dans énormément de prise de parole. Et quand tu parlais, tu faisais la promotion d’autres livres. C'était vraiment le mot qui revenait à savoir. Je te jure, c’est donné systématiquement et on se dit c’est bien qu’il ait été écrit. Parce qu’effectivement, comme tu disais, au début, ça se voyait que ça sommeillait, en tout cas de l’extérieur, depuis longtemps en toi. Est ce que tu veux bien lire ? Ça te plaît ? Le premier paragraphe, le passage du premier paragraphe de la page onze, puis après je poserai ma question.
Taous Merakchi
Ah oui, je vois tes petites marques. Je suis un volcan. Je ne suis pas une femme. Je suis un volcan. Sous mes côtes bouillonne. Cette action est sortie de nulle part, sous mes côtes. Je suis arrivée Sous mes côtes bouillonne un lac de lave en fusion et je passe ma vie à endiguer ses rives pour empêcher des éruptions trop violentes. J’ai peur que si jamais je laissais un jour libre cours à ma fureur, elle explose à la face de tous ceux qui m’entourent et figent des villes entières, à l’image de Pompéi. Je dis que j’en ai peur, mais la vérité, très souvent, je déplore que ce ne soit pas le cas.
Pauline Todesco
Donc ça, c’est le tout début du premier chapitre du livre. Donc comme je disais, on a l’impression que ce livre sommeille depuis très longtemps en toi. Et par ailleurs, dans le livre, tu écris. Parfois, j’ai l’impression d'être née en colère. Qu’a t elle donc de si originel, cette colère chez toi ?
Taous Merakchi
Euh là ça faut rentrer dans les trucs perso, parce que pour le coup, c’est vraiment avoir grandi avec un père en colère. De toute façon, je ne sais plus malheureusement qui a dit ça, mais il y a une citation que j’aime beaucoup qui dit que quand on grandit avec un homme en colère dans la maison, il y aura toujours un homme en colère dans la maison. Et je suis maintenant l’homme en colère de ma propre maison et je le porte en moi. Et ça fait partie de mes. Mais ma mission vis-à -vis de moi même, c’est d’exorciser cet homme en colère et d’essayer de faire en sorte qu’il me porte plus préjudice. Mais voilà, j’ai grandi avec un père, avec un père colérique et tyrannique et qui me faisait peur. Et rapidement, j’ai compris que je ne serai jamais assez, jamais assez bien, ni pour lui, ni pour le reste du monde, à part ma maman, ma petite maman qui a été la seule toute ma vie et qui l’est toujours, à me dire que maintenant je mérite de vivre et je mérite d'être heureuse en fait. Et j’ai de la valeur. J’ai grandi dans le rejet, j’ai grandi dans la peur. Et plus ça va, notamment en grandissant femme, plus je me suis rendu compte qu’il y avait des choses qui se fermaient à moi, qui avaient des injonctions, qui m’empêchaient de vivre librement. Et donc ça n’a fait que rajouter des petits bouts à cette montagne de colère qui s’est construite au fil des années. Donc entre les expériences personnelles et les constats sociétaux, je veux vraiment, et c’est ce que je dis dans Vénère aussi, c’est que j’en arrive à me dire comment on fait pour ne pas être en colère. Est ce que c’est possible quand on n’est minorisé d’une manière ou d’une autre et qu’on grandit dans ce monde là ? Je ne comprends pas qu’on puisse regarder autour de nous et se dire ça va un peu. Franchement, je suis bien là où je suis. Je pense que cette colère, c’est le signe. D’une certaine forme de clairvoyance et de. Je ne sais pas comment l’expliquer, mais ouais, c’est. Il faut vivre avec des œillères, vraiment, vraiment très opaques pour ne pas être en colère aujourd’hui. Surtout quand c’est quand on a une expérience. On nous renvoie sans arrêt à la gêne que de toute façon on ne fait jamais les choses comme il faut. C’est vraiment pile. Je gagne face, tu perds. Il y a aucun moyen de s’en sortir, il y a aucun moyen de gagner. Vraiment totalement. Donc je ne comprends pas qu’on puisse grandir et ne pas se dire le monde il est nul en fait. Juste vraiment. Constat simple niveau première Je commence mes premières manifestations anti-FN. Oh là là, le monde il n’est pas bien, mais je ne comprends pas que ça s’arrête à l’adolescence.
Pauline Todesco
Comme vous le voyez, c’est une émission pleine d’optimisme.
Taous Merakchi
Non.
Pauline Todesco
Je rigole, ça va, ça va venir.
Taous Merakchi
C’est pour rire.
Pauline Todesco
Quand vous parlez du fait que quand tu peins, je vais y arriver. Ça va être mon objectif de cette émission. Quand tu parles de ce que ça fait de grandir en tant que femme et du fait que qui te semble invraisemblable de pouvoir échapper à la colère ? Ce n’est pas toujours ce que tu as pensé. Tu l’expliques dans Vénère ?
Taous Merakchi
Ah oui, m’ont obligé à passer par là tu le sais.
Pauline Todesco
Donc tu écris à propos de ton adolescence dans le livre. Donc je cite Je me revendiquais ouvertement misogyne. Je disais que je n’aimais pas les femmes, qu’elles m’ennuyaient, que leurs préoccupations étaient futiles et profondément idiotes. Donc. Peux-tu expliquer pourquoi, avec le recul, tu te trouvais si misogyne ? Et tout simplement, quel est l'élément déclencheur qui t’a rendu féministe et avec nous aujourd’hui ?
Taous Merakchi
Pour le coup, je ne sais pas s’il y a un élément déclencheur, mais c’est. C’est cette période de ma vie. Je la regarde avec beaucoup d’empathie et de tendresse aujourd’hui, parce que je sais que ce n’était pas ma faute et que j’ai juste grandi dans une société, notamment être ado dans les années 2000, c'était un sacré délire. J’ai grandi dans une société qui ne faisait que me répéter à longueur de temps que tout ce qui était lié à la féminité était nul, était inférieur, était problématique pour plein de raisons et dans mon évolution sociale, je voyais bien que ce qui s’amusait le plus, c'était les mecs. Parce qu’ils n’avaient pas de peur, ils n’avaient pas d’interdits, ils n’avaient pas de tabous et ils étaient tout le temps en train de jouer partout, faire les cons, s’amuser, occuper le juste, l’espace public d’une façon qui me rendait profondément jalouse. Et c’est un truc que je constate encore aujourd’hui quand je lis, quand je passe beaucoup trop de temps sur TikTok et que je vois des vidéos de mecs juste qui font des trucs. La dernière fois, c'était quoi ? C'était une bande de mecs qui, en plein milieu de la nuit, ont organisé des Jeux olympiques avec des barrières. Ils sont. Ils ont fait une parodie de Jeux olympiques avec du 100 mètres, mais avec des barrières qu’ils ont trouvé dans la rue. C’est un détail bête, mais c’est un truc que je n’ai jamais pu faire parce que je ne peux pas traîner dans la rue la nuit avec mes potes. En fait, je n’ai pas pu faire ça en grandissant, surtout en grandissant à Paris et c’est une accumulation de puisque ça, ça m’est interdit. Je vais essayer d’aller là où c’est permis, c’est-à -dire avec les mecs. Et sauf que quand on traîne avec des mecs, notamment quand on est ado, notamment dans les années 2000, on entend des horreurs sur les meufs à longueur de journée qui font que on est obligé de rejeter sa propre féminité pour être accepté parce que sinon on est une meuf chiante, on va pourrir l’ambiance, ça ne va pas être marrant et donc il faut être super cool. Moi j' bois de la bière et je rote machin. Parce que tout ce qui se rapporte à la féminité, les fichiers. Et. Je voyais la féminité comme une forme de faiblesse intellectuelle, culturelle, sociale, parce que je pensais qu’il n’y avait que deux façons d'être femme. Il y avait ultra féminine ou camionneuse et il fallait choisir son camp. Alors je n’avais aucune. On ne parlait pas de fluidité à l'époque. Dans les années 2000, ça n’existait pas. Le concept de fluidité, de non binarité, tout ça, c'était non. Tu choisis ta case. Et même sur l’orientation sexuelle, il y avait il y avait tué homosexuel ou hétérosexuel bi. Ça commençait à venir, mais c'était mal vu et c'était juste une période transitionnelle. Non, non, ne t’inquiète pas, tu vas trouver ton camp un moment. Donc je n’avais pas ce spectre que les nouvelles générations ont. Ils peuvent juste se promener et aller d’un truc à l’autre en disant Moi je suis un peu plus aujourd’hui, je me sens un peu plus comme ci. Aujourd’hui, je me sens plus comme ça. Ce que j’ai réussi à faire maintenant. Le rapport que j’ai à ma féminité est vachement fluide aujourd’hui et j’en suis très heureuse. Mais voilà, en grandissant, j'étais ce que les nouvelles générations appellent une pique nique. Ces meufs qui justement rejettent les autres femmes dans le but d'être acceptées par les hommes et dans le but que les hommes les choisissent elles pour représenter juste leur caution féminine dans leur groupe ? Mais c’est un piège où encore une fois, quoi qu’il arrive, on est perdant quoi. Parce que surtout si on est si on a l’intention d’avoir des relations romantiques et sexuelles avec eux. Parce qu' être à la porte des mecs, c’est souvent être l’une des mecs. Et donc on ne peut plus être un objet romantique ou sexuel. Donc il y a toujours un moment où on perd quelque chose et j’ai grandi dans ce sens, dans ce bordel là et il a fallu que je me mette à. Être entourée de femmes, et notamment dans mon boulot. Parce qu’en travaillant chez mademoiselle.com, je n'étais entourée que de femmes. En dehors du rédac chef et. Et que je me disais mais en fait, tu sais bien les meufs en fait, c’est sympa, on est mieux là, je suis détendue, là je suis moins en représentation, c’est vachement cool. Et puis tiens, sinon je tire sur ce fil et oh là, je dis, je vois, je découvre tout un truc. J’ai vraiment l’impression d’avoir mis des lunettes, non ? Invasion Los Angeles où je voyais, je voyais la réalité telle qu’elle est vraiment Et je n’ai pas commencé à écrire pour mademoiselle en me disant je vais écrire des trucs féministes. C’est juste que ça se soit fait naturellement parce que je pense que déjà j’ai été élevée par une mère qui a plutôt des valeurs féministes. C'était déjà en moi, c’est juste qu’il fallait que je sorte de l’environnement qui m’empêchait d’exister tel que j'étais vraiment. Et ça s’est fait très naturellement pour la suite.
Pauline Todesco
Vous, vous avez évoqué tout ?
Taous Merakchi
Ha ha !
Pauline Todesco
J’espère que le chaton me reprend à chaque fois. Tu as évoqué cette vidéo Tik Tok.
Pauline Todesco
Tu as expliqué que c'était. C’est impossible en tant que femme de pouvoir faire une activité en pleine nuit à plusieurs en dehors des Olympiades, c’est ça ?
Taous Merakchi
Ouais, c’est vrai, je joue juste à 100 mètres.
Pauline Todesco
Oui, voilà. Tu disais dans une interview en tant que femme dans l’espace public à Paris si je n’ai pas de colère, je ne survis pas. Et il y a beaucoup de chapitres du livre qui, sous des angles et des réflexions différentes, parlent de façon très claire de la ou de la place des femmes dans l’espace public. Et. Et donc, puisqu’on a commencé à parler de l’origine de la colère, donc ce sont des chapitres qui simplifient de façon très tangible, je trouve, les raisons de ta colère. Il y en a en particulier qui s’appellent par exemple en libre service dans la rue. Donc je vais te demander qu’est ce que c’est pour toi ? Comment tu définis pour toi être en libre service dans la rue ? Qu’est ce que ça veut dire d'être une femme et de marcher dans la rue ? Et deux jours, mais aussi particulièrement puisqu’il y a un chapitre dessus, de nuit aussi.
Taous Merakchi
Bien sûr, c’est une expérience que toutes les personnes excisées ont pu connaître dans leur vie, en tout cas la majorité, je pense, qui est que. On est regardé, décortiqué, analysé, commenté en permanence quand on est dans la rue et notamment quand on est à Paris. C’est un truc déjà très français et très parisien parce qu’il y a plein d’affaires. Je suis allé dans d’autres villes d’Europe où je ne me sentais pas aussi observé. Et moi j’aime bien être invisible. En fait, j’aime bien juste aller d’un point A à un point B, faire ce que j’ai à faire sans avoir à me confronter forcément à mon prochain autre qu’on marche sur le même trottoir. Et en tant que femme. Et là, ça commence. C’est pour ça. Je garde mes cheveux blancs aussi pour montrer Regardez, je suis périmée, laissez moi tranquille, hein ? Et ça marche. Je me fais vachement moins accoster qu’avant. Donc c'était. On m’avait toujours dit tu verras, passer 35 ans, ça, ça se calme. C’est vrai ? Waow, Extraordinaire. Le constat est déprimant au possible. Mais en tout cas, voilà, je suis tranquille dans la. Je suis plus tranquille dans la rue. Mais pendant très longtemps je ne pouvais pas sortir faire une course cinq minutes sans avoir un regard, un commentaire. Le problème c’est que moi je réponds et après ça se transforme en altercation et au lieu de juste faire je n’ai rien entendu je vais à la confrontation et ça envenime ma journée après avoir vu ma semaine. Et j’ai appris aussi à mettre une forme d' hier sur les conseils de ma psy parce que je lui disais mais comment je fais pour juste exister dans la rue sans péter un plomb et sans finir en taule ? En fait, c’est juste essayer de faire une bulle. Mettez vos écouteurs, ne regardez pas. Parce que le problème c’est que je prête attention à tous les regards quand je vois un mec en terrasse et qu’il me voit arriver et que juste avant que je passe, il tourne la tête de l’autre côté. Je sais très bien que c’est leur technique pour pouvoir faire l’air de rien. Oh tiens, j’ai tourné la tête comme ça quand elle passe devant moi, je peux regarder son cul et ils le font tous. Ils se rendent pas compte à quel point ils sont pas discrets. Il y a plein de gestes comme ça qui reprennent, qui font, qui sont très nombreux à faire et qu’on connaît où on en parle. Entre nous, on le sait, on sait les reconnaître, on sait reconnaître les regards, on sait reconnaître les attitudes et tout le monde pense qu’on ne parle que des gens qui viennent vraiment faire les mecs qui viennent vraiment nous arrêter, nous parler, interrompre notre, notre trajet. Mais ça, c’est juste une partie de ce que c’est, parce que c’est vraiment des regards, des attitudes, le fait de pas être capable de nous laisser un peu de place dans l’espace public et d'être toujours du coup forcé de toucher des hommes qu’on a pas envie de toucher. C’est une accumulation et à Paris c’est excessif. Et moi ça a failli me rendre folle. Et il y a plein de fois où j’ai vraiment failli me mettre en danger. Parce que comme je l’explique, je suis un chihuahua qui se prend pour un rebellé, donc je suis persuadé que je suis capable de démonter tout le monde alors que ce n’est pas vrai. Après je me dis sur un malentendu avec la rage que j’ai un peu d’adrénaline, ça peut marcher, mais jusqu'à présent je m’en suis pas trop mal sorti, mais j’ai perdu le fil de ce que je disais. Donc oui, voilà ce que c’est que d'être ce que c’est d'être une femme dans l’espace public. Donc aujourd’hui, ça va mieux parce que je vieillis et que j’ai réussi à créer cette bulle de protection. Mais le problème, c’est que je ne voyais pas que l’attitude des hommes vis à vis de moi, c’est que je regarde aussi celle qu’ils ont vu vis à vis des autres femmes et que ça m’arrive de me mettre en espèce de paravent. Quand il y a une meuf qui est habillée de façon plus légère que moi et que je vois qu’il y a tous les chacals qui sont en train de regarder et qu’elle n’est pas forcément à l’aise. Je me dis ah ouais ? Eh bien tu vas regarder mon vieux cul plein de monde à la place. Voilà, ça t’apprendra. Et je me dis bon, tant pis, je prends les regards à sa place, mais je projette parce que ça se trouve, cette nana, elle est très contente d’avoir ces regards. Je n’en sais rien, je ne peux pas. C’est juste que j’en déduis par son attitude que ce n’est pas le cas et par mon expérience que ce n’est pas le cas. Peut être que je me trompe au pire. Bon bah voilà, je l’ai privé de quelques regards. Je suis désolé mais je n’arrive pas à garder mes yeux dans ma poche moi non plus. Donc j’essaye de retourner leurs regards contre eux et parfois je fais des combats de regards aussi avec des mecs qui me fixent et vraiment je me dis je ne lâche pas. Donc une fois il y en a un qui l’a très mal pris, qui m’a suivi quand je suis descendu du bus. Mais c’est absurde que même ces mécanismes de défense nous mettent encore plus en danger. Mais putain, quand est ce qu’on me fout la paix ? Donc apparemment, c’est en ayant des cheveux blancs, C’est ça l’astuce.
Pauline Todesco
Alors moi j’ai trouvé une autre métaphore à propos de nous que tu avais donnée en décrivant ton attitude vis à vis des hommes qui tombaient dans l’espace public. Et j’avais beaucoup aimé. C'était si quelqu’un m’agresse dans l’espace public, je le tabasse. Le problème c’est que je crois que je suis Eurocks dans le corps de Woody de Toy Story. C’est beaucoup trop mignon. Et du coup, je comptais te demander si tu disais je. Le tabac, c'était vraiment quelque chose de vrai. Apparemment on est plus sur un combat de regard quand même.
Taous Merakchi
Ça m’est arrivé de me battre aussi. J’essaye d'éviter mais ça m’est arrivé de me battre. J’utilise mes coudes et je. C’est plus orné avec mes coudes, parce que le coude est très dur. Les miens sont contondants et quand on a un coup de coude dans le nez, ça fait gagner beaucoup de temps dans une bagarre. Il faut juste réussir à le placer quoi.
Pauline Todesco
Et ça, ça te donne moins de soucis. Quand est-ce que ça te donne moins de sous ? C’est une vraie question. Ce n’est pas ironique ? Est ce que ça donne moins souci que peut être qu’en avant, j’imagine. Peut être qu'à une époque tu as joué plus la carte de l’effacement qu’on peut être beaucoup de femmes à jouer pour. J’explique. Il y a deux attitudes possibles en fait, tout simplement, c’est de faire comme si on ne voyait pas. Voire trahir parfois le fait qu’on est angoissé. Et tu expliques que c’est un peu un danger parce que pour nous, parce que ça peut malheureusement aggraver la situation. Et ça explique que voilà, l’autre pendant, c’est évidemment de réagir, mais avec le lot de problèmes que ça peut entraîner. Est ce que toi, avec cette réaction on va dire plus agressive, tu trouves que ça se passe mieux pour toi ?
Taous Merakchi
Non, non, je pense que vraiment c’est le nombre de fois où je me suis fait rattraper par le col par mes potes qui disaient calme toi parce qu’effectivement. Il y a eu confrontation, il y a eu un commentaire, des gens, des désobligeants, il y a eu un truc. Et au lieu de dire ça, ça ne va pas m’atteindre, je vais faire en sorte que la situation escalade et devienne encore pire. Et en fait non, ça aide pas parce que les mecs n’ont pas peur des femmes déjà, et que quand une femme se rebelle, pour ces mecs là, beaucoup, il y a ce truc de prédateur de ah ouais, tu veux essayer de monter au créneau ? Eh ben je vais t'écraser encore plus fort Et ça les met en rage. Et un mec enragé, c’est très dangereux, donc ce n’est pas forcément la meilleure des solutions. Et justement, je raconte une anecdote dans VNR que je ne vais pas raconter ici parce qu’elle est très longue. Comme ça vous êtes obligés de lire le livre où j’ai sauvé une femme d’une potentielle tentative d’agression sexuelle. On ne saura jamais si c’est ce qui se serait passé, mais ça avait vraiment l’air de ça. Et ça a mis le mec tellement en colère qui m’a pété, qui m’a pété un bout de dent dans un bar en éclatant un verre à la gueule. Et c'était même pas moi la cible à la base. C’est vraiment parce que je me suis mise entre lui et sa proie et toute sa rage s’est retournée contre moi. Alors que si j’avais laissé faire entre guillemets, évidemment, hors de question que j’espère. Mais ils ne m’auraient jamais rien fait et ils auraient fait son truc en louvoyant dans son coin. Et ils seraient partis dans la nuit. Et montrer de la résistance à un homme, c’est risquer de réveiller la bête assoiffée de sang en lui. Et. Et il y a un truc de. De domination absolue qui s’installe dans ces moments là de. Je vais te remettre à ta place et je vais te convaincre de rester à ta place pour le reste de ta vie. Et surtout moi. Je suis très têtu et un peu bête et je ne retiens pas la leçon.
Pauline Todesco
Il y a deux sentiments sur lesquels je vais passer.
Pauline Todesco
En répondant tu as parlé du fait que nous ne faisons pas peur aux hommes. On va en parler et tu as aussi parlé d’eux, de ton envie parfois de t’effacer va continuer dans l’espace public que tu marches.Et en fait, dans Vénères, tu expliques que tu as, que tu es, on va dire déchiré un petit peu entre ces deux sentiments. Mais il y en a enfin où émotions, je ne sais pas, mais il y en a un troisième, c’est Tu le racontes forcément. De par notre sociabilisation en tant que femme, l’envie de plaire aussi. Et c’est pour ça que tu as expliqué. J’imagine tout à l’heure que tu ne savais pas si malheureusement, tu avais arraché des regards à cette femme qu’elle aurait aimé avoir. Et donc, c’est ces trois sentiments, l’envie de plaire, l’envie de s’effacer, l’envie d'être crainte. Donc je vais dire juste deux phrases qui sont dans livre pour un pour exprimer ça. Je me bats sans cesse entre le besoin d'être bon, d'être belle, d'être séduisante et la hantise d'être perçue comme telle par les autres. Les hommes qui hantent les trottoirs jour et nuit sans jamais trouver le repos. Et dans un autre chapitre, à propos des hommes, je leur en veux terriblement de pouvoir me percevoir. Je leur en veux encore plus de n’avoir jamais la décence d'être intimidée ou impressionnée. De partir systématiquement du principe que je ne suis pas grand chose alors que je suis immense et que ce corps trahit profondément les proportions de ce qu’il contient. Donc, ces trois sentiments, pourquoi sont-ils liés ? Le sont-ils ? Si oui, pourquoi le sont-ils ? Et alors qu’ils sont si contradictoires ?
Taous Merakchi
En fait ça pour le coup, je pense que c’est vraiment. Je ne suis pas la seule en ce qui concerne cette. Cette union de trois sentiments est liée à mon expérience personnelle et à mon vécu et mon identité. Et c’est un sujet que j’aborde plus que je développe dans mon dernier livre, Le Paon, qui est sorti aux éditions JC La Tête en novembre dernier, où je parle justement de ce nombrilisme. Donc je souffre. J’hésite à dire que je souffre parce qu’effectivement il y a des moments où c’est relou, mais je l’aime bien et je pense qu’il m’a sauvé la vie aussi, je parle beaucoup du caractère militant et essentiel de la fierté pour certaines identités. Être fier, c’est vraiment une question de survie. Et c’est aussi un mécanisme de défense aussi contre l’oppresseur qui ne fait que nous répéter que non, vous êtes de la merde, vous êtes anormaux, vous êtes machin tout ça. Et comme je suis hétérosexuelle contre mon plein gré. Je suis obligé de voir les hommes comme des potentiels. Enfin, pas tous évidemment. Très peu d’ailleurs, malheureusement. Comme des cibles potentielles romantiques ou sexuelles. Et donc j’ai envie de plaire. Parce que je suis bien. Je ne suis pas aromantique, je ne suis pas asexuelle. J’ai envie d’avoir des relations hétérosexuelles avec des hommes. Le problème, c’est que c’est un peu compliqué. Donc il y a plusieurs choses qui se mélangent, qui sont de l’ordre de. J’ai tellement été écrasée dans ma vie que j’ai développé une espèce de mécanisme de survie qui est une fierté exacerbée. Et un complexe divin. Un peu de. J’alterne entre complexes divins et complexes de Je suis une énorme merde, ce que j’appelle le complexe du prolo où à chaque fois que j’arrive, j’ai l’impression d'être Cendrillon. Mais avant sa transformation, où je me dis là, les gens vont voir à quel point je suis vraiment une pauvre merde et en même temps une autre voix qui me dit non, non, non, non. Leur problème c’est qu’ils ne voient pas à quel point tu es extraordinaire. Donc je me bats avec ces deux voix dans ma tête qui sont des voix pour le coup de me de minimiser qui je suis. Ça, ça peut être très féminin, mais par contre la voix qui me dit non, t’es extraordinaire, c’est génial, t’es parfait, ce n’est pas très féminin parce que par rapport à l’expérience féminine telle qu’on la vie, nous en tout cas telle que ma génération, la vie, il ne faut jamais dire ça, il faut jamais donner, c’est à dire sa propre valeur. Il ne faut jamais dire qu’on est bien, faut jamais dire qu’on est belle, faut jamais dire oui je sais quand on nous fait un compliment, merci. Je suis à la limite pour être polie, moi on m’a toujours appris à me minimiser au maximum et à faire vraiment. La coquette à être modeste, à être reconnaissante. Et ce n’est pas du tout des trucs qui me correspondent. Je ne suis pas modeste, je ne suis pas discrète, je ne suis pas. Je peux être reconnaissante, mais j’ai plutôt tendance à me rebeller contre, contre pas mal de choses, juste par principe et. Et en fait, c’est une tourmente qui est donc très personnelle. Et en même temps, depuis que j’en parle, je me rends compte que ça fait écho chez beaucoup de femmes. Donc ce n’est pas une expérience unique de toute façon qu’une expérience n’est unique. Internet nous a aidé à réaliser ça où à chaque fois on pense qu’on a vécu un truc qui nous correspond et qui est unique à notre rythme. Alors n’en fait pas du tout. Aucune expérience n’est unique. Et tant mieux. Parce que putain, quand on vit des expériences qui sont difficiles, ça fait du bien de se voir, de pouvoir se retrouver des gens qui ont vécu la même chose et qui nous comprennent. Et donc voilà c’est un combat permanent entre eux. Je veux être validé par la société. Je veux être validé par les hommes et en même temps je rejette la société, je rejette les hommes, mais je pense que c’est je veux être validé par la société. Les hommes tels que je les conçois idéalement, tels que ça devrait être, mais la réalité est sans cesse renvoyée à la gueule de Ah oui non, c’est vrai. Ce n’est pas évident à concilier, mais la thérapie aide beaucoup. Même si j’ai mon diplôme certifié, je pense que je vais y retourner dans cinq ans, mais ce n’est pas grave. Et je pense que c’est important aussi de parler de tous ces aspects d'égo, surtout quand on est une femme qui nous sont un peu. Un peu interdit quand on quand on évolue en tant que femme et chercher la validation, chercher l’approbation, tout ça, c’est des trucs qui sont très difficiles à déconstruire, mais je pense que ça vaut vraiment le coup. Et après bon ben voilà, on a on doit faire avec ses propres contradictions et ses propres paradoxes, mais c’est ce dont tout le monde pense.
Pauline Todesco
J’ai deux questions. Premièrement, comme tu parles beaucoup de ta psy. Est ce que la déclaration d’amour Parce que c'était très mystérieux ? Je suis en train de me dire que c’est une déclaration d’amour à ta psy. C’est vraiment une question, mais est ce que c’est déclaration d’amour ?
Taous Merakchi
Ça en fait partie. Franchement, c’est ma psy, j’ai envoyé tout le monde chez elle de toute façon. Donc c’est une psy qui se transmet de femme en femme dans mon cercle et tout le monde y va, tous mes meilleurs amis y vont tomber, elle même les m'électrise. On va chez elle, je les envoie chez elle et à chaque fois je reçois des messages de Merci. Tu avais raison, elle m’a sauvé la vie. Extraordinaire ! C’est ma psy, Je l’aime. J’ai presque envie de me recréer un trou. Non, ce n’est pas vrai il ne faut pasque je te donne des mauvaises idées non plus. Est ce qu’elle est la 12ᵉ pour parler encore de fierté ? Est ce que cette histoire, toi, ton histoire par rapport à ta fierté, ne serait-elle pas un peu liée à Jacques par cœur ? Et si oui, pourquoi ?
Taous Merakchi
Alors oui, j’ai créé ce pseudo à l’origine, ce n’était pas censé du tout être un nom de plume parce que je l’ai dit, je l’utilisais sur internet parce qu'à l'époque on utilisait tous des pseudos, ce qui se fait vachement moins avec les nouvelles générations. Mais être sur internet avec son vrai nom, dans les années 2000, ça n’existait pas, on ne faisait pas ça. Et quand je publiais mes textes, je ne voulais pas qu’on les juge en fonction de mon genre ou de mes origines. Et comme je m’appelle Taous Merakchi, mes origines sont un peu difficiles à cacher. Mon genre un peu plus parce que les gens ne connaissent pas forcément le prénom Taous. C’est souvent je reçois des monsieur parce que les gens n’arrivent pas à savoir si c’est féminin ou masculin. Mais j’ai créé un personnage pour moi. Permettre de rendre mes textes plus accessibles. Parce que moi j’avais des biais, parce que je savais que moi je ne disais pas les femmes et je ne disais pas les personnes racisées parce que j'étais persuadée que c'était moins intéressant ou que c'était que du pathos ce machin, c’est bien, je fais ma promo. Et aujourd’hui, me présenter en tant que Merakchi, entendre les gens me présenter en tant que Taous Merakchi effectivement, c’est source d’une immense fierté. Pour plein de raisons, parce que j’ai grandi avec l’idée que mon nom et mon prénom étaient des taches, que c'était moche, que ce n’était pas normal. Le nombre de fois où je me suis présenté en disant bonjour, je m’appelle tout, c’est que les gens disent c’est pas un prénom ça, Rassure moi je ne sais pas, j’ai pas le même prénom que 43 personnes dans ma classe. Pareil, l’enchaînement des prénoms, pas de nom de famille dont j’ai demandé le prénom, pas le pseudo. Et je comprends qu’il y ait une réaction de surprise quand on entend un prénom qu’on n’a jamais entendu. Surtout, il y a une petite pression aussi. Ouh là, faut que je le prononce correctement, il n’y a pas de souci. Je ne demande pas à ce que les gens fassent comme si j’avais dit que je m’appelais Julie. Mais il y a un respect quand même vis -à -vis de quelqu’un qui se présente auquel je n’ai pas toujours eu droit. Et en fait ça a été une blessure que j’ai mis du temps à avoir. J’ai mis du temps à réaliser à quel point ça m’avait blessé, mais d'être constamment. De voir constamment mon identité s’est envoyé à la gueule. Alors que je me présente dans une soirée, à un bar, dans un bar, un entretien d’embauche, Peu importe. Je dis mon prénom et déjà je me prends un truc de merde. Et pareil, c’est vraiment une petite, une petite égratignure, une petite égratignure, une petite égratignure. Sauf qu’au bout de plusieurs années, ça devient une grosse plaie purulente, dégueulasse et faut s’en occuper. Et c’est pour ça que j’ai progressivement abandonné le pseudo de Jack Parker, parce que je sentais que j’avais vraiment besoin. Juste pour moi déjà dans un premier temps, de me réapproprier mon prénom et mon nom de famille. Et ensuite, Ouais, c’est une histoire familiale, c’est ma lignée, ça dit beaucoup de choses de mon identité dont je suis aujourd’hui fier, en tout cas heureuse. J’ai du mal à dire fier parce que je n’en suis pas responsable. J’y suis pour rien d'être né là où je suis né, avec les origines que j’aime. Donc ce n’est pas un truc que j’ai accompli. Mais comme je le disais tout à l’heure, il y a un truc, il y a un devoir de fierté. Pour des questions de survie et pour des questions de représentation. Et aussi parce que je n’ai pas grandi en voyant des tags faire ce que je fais et donc je veux que les gens puissent se dire sans aide, sans me voir non plus comme un modèle absolu. Au moins, s’il y a cinq personnes qui disent oh tiens, on peut s’appeler et faire ça trop cool, c’est -à -dire que moi aussi je peux le faire et c’est juste ça, ça me suffit. En fait.
Pauline Todesco
Ce que tu dis, ça me rappelle quand à quand tout à l’heure on parlait de la misogynie intériorisée et du fait que tu as grandi en te disant être une femme, c’est nul et. Et on parlait du fait à quel point c'était important et que donc toutes les personnes sexualisées, mais aussi de préciser les personnes évidemment racialisées se retrouvent évidemment dans ton livre et en fait ce que je trouve fort, c’est que. Comment dire ? Tu décris comment on peut grandir en tant que femme et rejeter son identité de femme, en tout cas telles qu’on les imaginait et en tant que personnes racisées. En tous cas, qui a un nom qui évoque tout ce que tu viens de dire ? On peut grandir aussi en rejetant quelque part cette identité, puisqu’au final, tu es ce que tu dis, c’est. Je m’appelle Taous Merakchi J'écrivais, mais je ne voulais pas dire que je m’appelais Taous Merakchi parce que moi je n’aurais pas lu tous. Mais si. C’est incroyable d'écrire quelque chose en disant je ou moi. Moi je ne l’aurais pas lu. En tout cas, si tu signés, moi je n’aurais pas lu. Faites ce que vous voulez. Et donc je trouve que ça exemplifie bien cette chose ou c’est des couches qui s’ajoutent ? C’est quoi l’inverse de la fierté ? La honte ? Est ce que ce n’est pas un petit peu ça ? Et donc, à chaque fois qu’il y a qu’on fait partie d’une minorité comme ça, discriminée des couches qui s’ajoutent et donc de la honte, de la honte.
Taous Merakchi
Ben c’est ça en fait, c’est moi. J’ai donc du racisme intériorisé, de la misogynie intériorisée. Après pour le reste, je suis si hétéro, on peut choisir Passing. Donc ça je m’en sors mieux que d’autres. Je suis valide, je ne suis pas grosse, je suis Fashion, il y a plein de vie, j’ai plein de privilèges qui font que j’ai heureusement que deux couches à décortiquer. Mais effectivement, je le vois chez plein de potes qui ont plusieurs couches différentes. On est tous en train de tous et toutes en train de déconstruire toute cette honte qui nous a été inoculée à la naissance pratiquement. Et en fait, c’est hyper émouvant de voir ça chez tout le monde en ce moment et je pense que c’est pour ça qu’il y a plein de gens qui ne se retrouvent pas dans ces expériences là et qui ont l’impression qu’ils ont une espèce d’impression de trop plein de oh, tout le monde a un problème, tout le monde a un truc, tout le monde a un hashtag, tout le monde a. Parce qu’il y en a vraiment. J’ai l’impression qu’on est dans une période hyper transitoire de. Tout le monde se défait de sa honte, tout le monde se défait de ces non-dits, tout le monde se défait de ses tabous, tout le monde se défait de plein de choses qui permettront ensuite de créer des identités moins morcelées. Et quand bien même on a conscience qu’une identité n’est pas justement un objet. Dense et sphérique et parfait, si glisse sans aspérités, évidemment, il y a plein de choses dans une identité, mais juste rassembler ces morceaux, je trouve que c’est un travail que beaucoup de gens sont en train de faire. Je ne sais pas, je ne trouve pas, je juge. Je viens de voir. Pas sympa pour les gens en surpoids. Mon Dieu. On est d’accord que je ne disais pas qu'être gros était un problème, Je disais juste que voilà quelqu’un qui explique que mon identité n’est pas celle d’une personne grosse. Donc je ne fais pas face aux mêmes obstacles qu’une personne grosse dans la société. Parce que là j’avoue, je pensais que c'était clair, mais je tiens à le préciser.
Pauline Todesco
Peut être as tu juste employé le mot white passing ? Peut-être aussi à des gens qui ne savent pas ce que ça signifie.
Taous Merakchi
Tout à fait. De toute façon, y a quelqu’un qui pose la question plus. Donc en le disant, je me suis dit faudrait que je précise. Donc White passing c’est un terme qui est utilisé pour les personnes qui ont des origines non blanches mais qui ont l’air blanches. Et moi, toute ma vie justement, les gens n’ont pas été capables, à part quand je dis mon prénom évidemment. Et encore, le prénom ce n’est pas une évidence pour tout le monde, mais il y a beaucoup de gens qui me diront t’es quoi Espagnole ? Italienne Wesh, ça t’arrange. Si ça permet qu’on puisse avoir un rapport plus égalitaire, pourquoi pas. Mais quand on me voit dans la rue, c’est pas marqué sur mon visage que je suis d’origine algérienne et ça me permet donc d’avoir une tranquillité un peu plus, un peu plus grande que les personnes pour qui ça se voit plus, vois tu.
Pauline Todesco
Tu as employé le mot privilège pour moi en parlant de toi, en disant Il y a plusieurs catégories auxquelles j'échappe et donc sur lesquelles je suis privilégiée. Dans une interview suscitée, Margaret Atwood donc, c’est l’auteur de La Servante écarlate, The Handmaid’s Tale pour ceux qui connaissent. Et donc tu l’as citée. Les hommes ont peur que les femmes se moquent d’elles. Les femmes ont peur que les hommes les tuent. Et donc. Dans ta colère, il y a évidemment la racine de cette inégalité, évidemment. Mais il y a aussi, on va dire, le caractère insupportable d’entendre notamment les hommes refuser d’entendre qu’ils sont privilégiés sans que ce propos soit une critique, en fait. C’est ça. C’est certainement ça la subtilité. Et comme tu viens d’employer le terme privilège, moi je vais te demander pourquoi. Pourquoi c’est important pour toi qu’on puisse utiliser ce mot et de le poser, de dire oui, les hommes sont privilégiés. Et de la même manière que tu disais une femme blanche est privilégiée par rapport à une femme racisée etc. Mais par rapport aux hommes notamment, qu’ils entendent moins.
Taous Merakchi
Bien, je t’avouerai que plus ça va, moins j’ai de facilités à l’expliquer parce que je pense que. Non mais j’ai lu que tu avais montré
Pauline Todesco
Mais nous ne savions pas.
Taous Merakchi
Non mais ça m’arrange parce que vraiment, cette question de pourquoi défendre l’utilisation du mot frère, je ne sais pas y répondre. Je t’avoue que je t’avoue que je ne sais pas y répondre. Je sais, je sais. On s’arrête sur une mesure, sur du vocabulaire en fait. Et je pense que le fond du problème ce n’est pas le mot privilège, c’est juste ne pas vouloir comprendre, ne pas chercher à comprendre, ne pas écouter et s’arrêter à du vocabulaire. Et ça, je le vois très souvent dans toutes nos luttes où vraiment on essaye de parler et souvent on est arrêté sur une question de vocabulaire en disant tu ne peux pas dire ça, ou alors ça, ça veut rien dire. Ou alors non mais tu dis ça, écoute le fond peut être juste le fond, la forme. C’est important aussi pour nous parce qu’on a besoin d’avoir des termes pour exprimer ces luttes là. Mais le fond, si vraiment la forme te pose problème, concentre toi sur le fond, parce que je pense qu’il est facile à comprendre à partir du moment où nos luttes ce genre est venu, on dit que tout le monde va bien, tout le monde a droit aux mêmes choses Waw, révolutionnaire comme pensée. Et ça, ça m’agace de voir à quel point on a. On s’est fait voler ce discours, on s’est fait saboter ces débats là pour des questions de vocabulaire en fait. Venez, on s’en fout du vocabulaire si ça vous pose problème. Je parle aux personnes qui ne sont pas concernées par le vocabulaire et qui n’ont pas besoin de l’utiliser dans la vie. Évidemment, c’est important d’avoir des mots pour désigner les choses, mais si vraiment ça vous pose problème, mettez ça de côté, essayez de comprendre le fond, on s’en fout de la forme.
Pauline Todesco
Donc à travers les questions suivantes. Normalement, à la fin, vous devriez avoir compris le fond.
Taous Merakchi
Si j’ai bien compris.
Pauline Todesco
Sinon, on refera un point.
Taous Merakchi
Et si vraiment il y a des questions, attends une seconde. J’avoue, je ne comprends pas ce terme. Ou alors ce terme me dérange. Parlons-en. Mettons juste, posons le dialogue que je rajoute. La communication c’est sympa. Enfin je ne sais pas, j’ai des idées vraiment révolutionnaires depuis tout à l’heure. Le monde vient, on est cool, on se tape pas dessus j’ai l’impression. Ouais, c’est ce que je dis dans vénère quoi ? D'être une élève de seconde, qui écoute Damien Saez du genre Oh le monde il est moche, venez, on est tous copains. Ça me paraît tellement évident. Et en fait, ça, ça me vénère de devoir en revenir sans arrêt à dire non mais alors attendez, je n’ai pas dit ça, j’ai utilisé ce mot parce que nanani nanana le fond, juste le fond.
Pauline Todesco
Alors on reviendra tout à l’heure sur la notion de pédagogie dans le livre. Mais pour l’instant, si tu veux bien nous lire un passage. C’est alors fait, il y en aura deux, mais le premier c’est des pages 39 et parce que tu dis depuis tout à l’heure Oui, je je dis aimons nous les uns les autres la communication, que tout se passe bien. Mais je ne voudrais pas qu’on ait une idée fausse du livre et de Kant. Quand je parle de ta colère, quand tu parles de ta colère dans le livre, il ne faut pas qu’on s’imagine que c’est comment dire un mot en l’air. Non, voilà. Vraiment pas. Et du coup, je pense que c’est bien de revenir à ce qui est. Est ce que ce qui est vraiment dit ? Certes, aimons-nous les uns les autres, mais il peut et il peut y avoir de la colère qui ne sera pas forcément mesurée au passage. Donc le premier passage que tu vas lire, c’est un passage qui comment dire qui ? Qui parle de. De la figure du monstre du féminin monstrueux dont tu parles dans le livre et qui évoque en fait tes premiers, on va dire fantasme de destruction. Je le cite ce terme parce que c’est le nom d’un chapitre que tu avais dès l’enfance. Donc vas-y, tu peux le lire.
Taous Merakchi
Quand j'étais en CE1, je me voyais dans la cour de récréation et je me transformais soit en loup garou géant, soit en panthère noire, soit en démon aux ailes de chauve souris. Puis je me suis rué sur tous ceux qui m’avaient causé du tort. Je l’ai déchiqueté de mes crocs et de mes griffes acérées avant de sauter par-dessus le mur de l'école pour m’enfuir et rejoindre mon armée de monstres dans les soutes, dans les sous sols de l’enfer.
Pauline Todesco
Voilà. Donc aimons-nous les uns les autres.
Taous Merakchi
Mais quand même, un peu de violence, Voilà qu’un combat sans violence.
Pauline Todesco
Euh oui, c’est ce que tu dis souvent. Citez moi une seule avancée pour les droits civiques, sociaux Qui s’est fait, qui s’est fait sans violence. Enfin, là on est dans le registre des Loups-Garous.
Taous Merakchi
Oui, c’est autre chose que ça.
Pauline Todesco
Et donc on va parler de cette colère. Mais comme tu expliques juste après, ce n’est pas simplement un fantasme, là, pour le coup, même pas adolescent, mais enfantin. C’est quelque chose que tu as fait évoluer, un petit film que tu dises tu te repasses régulièrement en boucle pour te faire du bien et que tu as actualisé avec le temps. Et c’est pour ça, c’est le deuxième passage que je vais te demander de lire. Et après on en parle, c’est le passage page 53 du coup dans le chapitre qui s’appelle Fantasme de destruction.
Taous Merakchi
Oh putain, je suis une furie en camisole dissimulée dans le corps d’une brebis galeuse. Tout le monde sait que je joue. Tout le monde sait que je ne suis pas vraiment bastonné au cœur de glace, que je n’ai pas la gâchette facile, Qu’en vrai, je suis cool. Je suis gentille, douce et bienveillante. Personne ne sait qu’en soirée, quand je m’ennuie, j’imagine à quoi ressembleraient ceux qui méritent le plus avec leurs boyaux enroulées autour du cou. Je me demande si j’aurai la force de leur arracher la carotide avec les dents, si un couteau de cuisine entrerait dans leurs flancs comme dans du beurre. Je me vois en train d’attraper leur visage dans une main, de presser leurs joues, de leur hurler Ta gueule, ta gueule, ta gueule ! Jusqu'à ce que mes ongles percent leur peau et que mes doigts s’enfoncent à travers. Voilà pourquoi je vais chez le psy.
Pauline Todesco
Donc aimez vous les uns les autres ?
Taous Merakchi
Ben ouais.
Pauline Todesco
Mais ça pourrait s’appeler comme ça. Aimez-vous les uns les autres.
Taous Merakchi
Franchement.
Pauline Todesco
Donc voilà, je trouve intéressant d’avoir ces deux passages. Donc celui où tu parles de ses fantasmes d’enfance et en tant qu’adulte, parce que bon, on en rit, mais sérieusement, que notre sociabilisation, notre rapport au monde en tant que femme te fasse avoir comme soulagement d’avoir ces idées est tout de même intéressant et préoccupant à la fois. Et donc je voulais te demander pour toi à quoi servent aujourd’hui et peut être avant dans ta vie, à quoi te servent, à quoi te servent ces fantasmes ?
Taous Merakchi
C’est de la méditation. C’est vraiment comme la méditation guidée où les gens disent Imaginez que vous êtes dans un endroit où vous vous sentez en sécurité et un petit ruisseau. Moi c’est ça ma méditation, c’est pour éviter de déborder dans la vraie vie, je visualise, je peux, je me projette dans des scénarios où je fais ce que je me retiens de faire dans la vraie vie pour être un membre fonctionnel de la société et ne pas finir en prison parce que j’ai quand même un enfant à élever. Et c’est comme ça que je me détends. Ça me sert à me détendre. Parce que si je ne projette pas dans un scénario, ça veut dire que je revis ce qui m’est vraiment arrivé en boucle, en boucle, en boucle. Et en plus, je me flagelle parce que j’aurais dû faire ci, j’aurais dû dire ça. J’aurais dû agir comme si j’allais me faire ce qu’on fait tous. Et j’ai juste besoin de dire alors. Venez, viens. Tu sais, c’est comme quand t’es gamin, tu viens. On disait que viens, on disait que en fait, au lieu d’avoir fait ce machin et ben je ne sais pas à quel point je peux détailler mes notations. Vous avez assez détaillé les fantasmes violents, je ne vais pas en rajouter d’autres, mais parfois quand je marche et que je suis vraiment tendu, je joue à un jeu. Où je visualise tous les gens que je croise en me disant avec quoi je les frappe et comment je les.
Pauline Todesco
Est ce que c’est possible que j’aille en prison ? Si toi t’as dit ça. Je me renseigne.
Taous Merakchi
Mais c’est vraiment juste. Je pense que c’est une conséquence directe de l’hyper vigilance dans laquelle je suis quand je suis dans l’espace public. C’est une espèce de soupape de décompression et je me laisse ressentir ce que je ressens en sachant très bien que ça ne va pas se transformer en acte. Parce que je ne suis pas quelqu’un de violent, je ne suis pas quelqu’un de dangereux et c’est juste que j’ai besoin d'évacuer. Et ça, pour moi, ça se traduit comme ça. Et. Et je sais que je ne suis pas la seule. Et quand bien même je serais la seule. Bon bah voilà, c’est ma vie, je suis comme ça et comme je l’ai dit, je me soigne. Mais. J’ai. Je sais que je sais que c’est. Je sais que c’est une conséquence directe de l’hyper vigilance dans laquelle je suis constamment anxieuse, l'état d’anxiété dans lequel je suis constamment. Je suis toujours en train de tout surveiller, surveiller mes arrières, vérifié que je marche bien. Je suis bien comme il faut. Je ne sais pas. Je ne me mets pas en danger. Je ne mets pas Bidule en danger. Je fais attention aux autres. Dans la rue aussi. Je ne suis pas complètement. Je ne suis pas Terminator. J’essaye de faire attention aux gens, faire attention quand je regarde si quelqu’un a besoin d’aide pour monter les escaliers. Je suis tout le temps en train d’essayer de faire attention et je pense que voilà, pour moi, ça se traduit par cette espèce de fantasme violent pour évacuer comme un gros souffle et. Et l’important c’est que je ne passe pas à l’acte et qu’en vrai mon fond à moi est un fond plein d’empathie et de compassion pour mon prochain. C’est juste que mon prochain me casse vraiment beaucoup, donc c’est difficile de rester dans la compassion. Donc j'évacue comme ça pour pouvoir ensuite dans mes actions être plus posé, être plus positif. Je me purge.
Pauline Todesco
À propos de faire attention et notamment faire attention aux autres. Je n’ai pas relevé le passage parce que je voulais te proposer que tu nous le raconte directement. Est ce que tu peux nous raconter une anecdote, mais une histoire où tu te promènes dans le parc avec ta fille ou tu sais de quel enfant. Et juste est-elle tirée d’un chapitre ? Je pense que le titre est intéressant, tiré d’un chapitre qui s’appelle. Nom est un mot sans valeur.
Taous Merakchi
Alors cette anecdote, je me promenais avec ma fille qui était encore en poussette à l'époque au parc des Buttes-Chaumont et je viens à peine d’entrer dans le parc que je vois sur une pelouse. Deux adolescentes ont l’air vraiment jeunes, avec deux hommes adultes qui ont des canettes de huit six à la main. Donc déjà visuellement y avait, il y avait, ça ne collait pas ensemble ces deux images. Et comme. Bah voilà, comme je suis en hyper vigilance tout le temps, je. En passant devant, je tends une oreille pour voir un peu la teneur de leur conversation, sonder un peu le ton. Et j’entends des filles dire "Laissez nous tranquilles, s’il vous plaît, laissez nous tranquilles, mais laissez nous. Je me dis bon c’est clairement elles n’ont pas envie d'être dans cette interaction là, n’ont pas envie d'être dans cet échange là. Et les mecs insistent, insistent et donc je fais sans regarder les mecs en question. J’interpelle les gamines en leur disant voulez venir avec moi ? Elles se sont jetées vers moi, Vraiment de la rue, vous voyez ? Parce qu’en plus elle voit une femme avec une poussette. C’est la figure même de l’innocence. Et je me mets à marcher avec elle. J’entends les mecs qui nous insultent derrière et qui disent notamment en plus des tatouages, ils sont super moches. Que puis-je me remettre donc vraiment ici ? Ils ne savent pas comment exprimer leur frustration mais bon. Bref. Les gamines à côté de moi fondent en larmes. Elle tremble de peur et j’avance avec elle. J’ai qu’une envie, c’est de me retourner pour vérifier qu’on n’est pas suivies. Elle n’arrête pas de se retourner et son stress n’est pas possible. Et je me dis qu’il faut que j’aie l’air parfaitement sûre de moi. Parce que si moi je flippe, elles vont flipper aussi. Donc je fais comme si tout était normal. Tout va bien, tout est cool, On avance et. Et elle me raconte ce qui s’est passé en pleurant. En me disant qu’ils sont venus les voir alors qu’elle attendait leur prof et qu’ils ont commencé à leur parler, à leur demander où est ce qu’elle allait à l'école, où est ce qu’elle habitait tout ça. Elle avait treize ans. Elles sont choquées de dire que. Elle n’arrêtait pas de dire non. Laissez nous. Non, laissez nous, on n’a pas envie. Comme on leur a appris à faire avec les gens qui viennent faire des trucs qu’on n’est pas dans la rue, les inconnus qui viennent nous parler. Il ne faut pas parler aux inconnus, il faut leur dire non, non, je n’en ai pas envie. Elle n’arrêtait pas de répéter, mais on a dit non, mais on a dit non. Et ça, ça m’a brisé le cœur de le dire. Elles se souviendront de ce moment-là, comme celui où elles ont appris que non ne suffit pas et que tout ce truc de fallait dire non, t’avais qu'à le dire, t’avais qu'à dire non. Ben ouais, ça ne marche pas quand même. Ça m’est égal. Ça m’a vraiment pourri ma journée, ma semaine même. Et je ne devrais pas avoir assisté à cette espèce d’annihilation, d’annihilation.
Pauline Todesco
Comme on dit :annihilation.
Taous Merakchi
C’est ça annihilation. Mon travail, c’est d'éclairer en bref de leur innocence et de cette illusion de j’ai un mot magique qui peut me sortir de toute situation problématique parce qu’on m’a appris à m’en servir. Et du coup, je vais, comme je sais, me servir de ce bouclier, il ne va jamais rien m’arriver. Ben non en fait. Et je pense qu’on est très nombreuses et nombreux à avoir au moins une anecdote dans notre passé qui reflète cette prise de conscience de Ah ça va être vachement plus compliqué que ce que je croyais. Alors faites ça. Suffit pas de dire non, il ne suffit pas de taper du pied en disant j’ai dit que je ne consentais pas. Ben non, ce n’est pas aussi simple que ça. Et. Et c’est difficile d’en reparler parce que ça fait longtemps que je n’ai pas évoqué cette anecdote et vraiment, je revois. Leurs voix chevrotantes, leurs larmes. Elle était en train de trembler. Elle était terrorisée. Elle n’arrêtait pas de répéter. On leur a dit non. Elle ne comprenait pas pourquoi ça n’avait pas marché, en plus, après ça, je suis restée avec elle jusqu'à ce qu’elle retrouve leur prof qu’elle était venue retrouver. Évidemment, je n’allais pas dire bon bah voilà, c’est bon, démerdez vous. Nous Je suis restée, j’ai expliqué l’histoire, enfin la situation à la prof et en plus. Elle n’arrêtait pas de s’excuser. Et ils se sont excusés auprès de la prof. Et elle avait. Elle culpabilise. Donc elle avait vraiment déjà intégré tout un tas de trucs qu’il va falloir reconstruire après au fur et à mesure. Et ça, c’est mal. Ah, ça m’a éventrée et tout ça en plus avec ma gamine qui avait quelques mois dans la poussette où je me disais ben non, ça va lui arriver aussi probablement. Et donc je l’ai et je les ai laissés avec cet adulte de confiance et. Et j’ai continué ma promenade dans le parc et quand je suis remontée pour rentrer chez moi. J'étais terrorisé et j’ai appelé mon mec pour qu’il m’accompagne au téléphone au cas où je tomberais sur les mecs qui auraient envie de me faire payer mon interruption. Et j'étais encore plus en colère de me dire eh ben voilà, qu’est ce que je fais ? Je suis une femme, je suis seule, j’appelle un homme pour me protéger, Ça m'énerve. Tout m'énerve dans cette situation là, parce qu’il y a, il y a, il n’y a aucune issue possible et quelque. Les victimes sont toujours les mêmes que celles qui ressentent de la colère sont toujours les mêmes et celles qui ont peur sont toujours les mêmes. Et c'était. C'était tout ça. Ça a cristallisé beaucoup de choses. Cette anecdote montrait que c'était resté. Il est resté en moi pendant longtemps. C’est toujours au meilleur.
David Dufresne
Est ce que tu veux que je prenne quelques questions du chat, ma chère Pauline ?
Pauline Todesco
Avec plaisir.
David Dufresne
L'émission passionne toutes celles et ceux qui nous regardent et tu as plein de félicitations ! T’as regardé le fichier j’espère ? Bien sûr, on en aura tous bien sûr. Elle est belle, elle est couronnée constamment, Elle a des couronnes de Queen à n’en plus finir. La vie est incroyable.
Taous Merakchi
J’ai vu qu’il y en a qui trouvent que c’est un peu autocentré quand même.
Pauline Todesco
Que c’est autobiographique au début.
David Dufresne
Alors je prends quelques questions autour de la colère. Brice Bras qui a quitté le jeu. C’est à propos de ce que tu disais de ton père, de votre père
Taous Merakchi
Mais si
David Dufresne
Moi aussi j’aime beaucoup le vouvoiement. Donc Est ce qu’il y a une transmission génétique de la colère ? Ça fait allusion à ce que vous disiez tout à l’heure sur votre père. Il y a aussi Menzel qui vous dit J’ai grandi avec cette même colère, elle est avec moi en permanence. Je cherche justement à la transformer en quelque chose qui ne soit pas un rugissement interne. Ça fait tellement du bien d’entendre tous alors qu’on s’entend en permanence dire qu’on va trop loin, qu’on exagère. Et il y en a plein d’autres, mais j’en mets une troisième pour l’instant et après je vous laisse reprendre la conversation. Le dernier relou de vous deux vous demande et on fait quoi de cette colère au moment ? Au bout d’un moment, ça nous bouffe. Alors sur ces trois points, la transmission génétique.
Taous Merakchi
La transmission génétique, je vois. J’en suis pas convaincu j’avoue, mais je n’espère pas sur tout. Après bon, il y a tellement de mystère autour de la transmission génétique, allez savoir ce qu’il y a. Moi mon histoire par rapport à mon gastroentérologue qui me disait qu’effectivement il y a, il pouvait y avoir un lien avec ma tumeur et ma colère, évidemment, c’est est ce que je précise dans le dans vénère, c’est qu’il y a des recherches en cours sur les liens entre colère réprimée et cancer colorectal dans plusieurs pays. Ce n’est pas pour autant que c’est prouvé avéré que c’est lié de manière aussi simple que je suis en colère, je vais avoir un cancer. Il y a évidemment plein d’autres choses en cours en en qui rentrent en compte dans l’apparition d’un cancer. Je ne vais pas rentrer dans des trucs Nuage d’où tout est dans les émotions. Parfois c’est le hasard, parfois c’est plein d’autres choses. C’est juste que moi, par rapport à mon histoire personnelle, ma vision de mon parcours, je trouvais que ça faisait un joli storytelling saisissant. Ça a bien bouclé la boucle. Donc moi ça me va pour ma narration personnelle, mais ce n’est pas du tout une opinion sur un fait scientifique avéré. Je ne suis pas scientifique, je n’ai pas les capacités pour parler de ça et pour que pour que la colère ne nous bouffe pas et pour la transformer. Je pense que le plus important c’est d’en parler, c’est de la verbaliser à froid, à chaud aussi. C’est bien, mais bon, c’est plus dangereux parce que ça dépend comment elle s’exerce, comment elle s’exprime et on peut blesser des gens qui ne le méritent pas. Mais je pense que oui. Enfin c’est ce qu’on voit depuis quelques années, c’est les efforts collectifs de communication sur des expériences réelles et individuelles qui deviennent justement des phénomènes collectifs et je trouve ça très encourageant. Je pense que ça, ça nous arme toutes et tous de voir que bah déjà on n’est pas seul et qu’on peut en faire quelque chose. Et comme. Comme on disait quoi pour nous ? Pour des luttes aussi importantes que le Que les droits. Le droit à exister, le droit à avoir les mêmes choses que les autres. On est obligé d’avoir un peu de colère. Alors après, on n’est pas tous obligés d’avoir la même colère, de la même intensité qui s’exprime de la même façon. Évidemment, c’est moi la mienne et je sais très bien que c’est ce que je dis aux treize adolescents. C’est très imagé, mais il y a plein d’autres formes de colère, il y a plein d’autres façons de s’en servir et c’est juste que j’aimerais qu’on rende un peu ces lettres de noblesse à cette émotion qui est quand même très utile.
David Dufresne
Et alors je garde une autre et je donne une autre question. Pauline, profite en pour te ressourcer. C’est la belle Hélène qui te demande tous ces fantasmes de violences faites aux autres ne risque t il pas de devenir réalité un jour où les conditions seraient réunies ou tu t’en ficheras totalement.
Taous Merakchi
En vrai, je pense que je vais avoir 37 ans cette année. Comme je l’ai dit 1000 fois, j’ai fait une thérapie. Je parle, je fais plein de choses. Je pense que si elle avait dû s’exprimer, ce serait exprimé depuis longtemps. Mais en vrai, elle s’est déjà exprimée cette colère. Les fois où elle s’est exprimée contre des gens, c'était en défense. Et sinon, elle s’est souvent exprimée contre moi-même. Donc si elle doit exploser la personne la plus ça risque, c’est moi. Et comme maintenant je m’aime bien et que j’ai envie de vivre et je ne fais plus ces choses là, donc j’ai trouvé des moyens d’exprimer cette colère différemment. J'écris beaucoup, j’essaye d'écrire de la fiction avec ces images-là, je ne suis pas sûre que ça serve à quelque chose. Mais non, je ne pense pas être. Je ne pense pas être un danger pour la société, je ne pense pas être un risque et non, je suis, je suis. Je pense être assez saine au quotidien. Je vois bien que je suis une bonne amie, une bonne collègue, une bonne compagne, une bonne maman. Je m’en sors bien. Les gens sont contents d'être dans ma vie et je suis fière de ce que je suis devenue avec cette colère en moi et que je ne me sens pas. Je n’ai pas été obligée de passer par un abandon total de la colère pour pouvoir exister paisiblement. C’est juste la vivre différemment quand ?
Pauline Todesco
Tu disais il y a quelques instants que ta colère n’est pas forcément la même que tout le monde, et tu la décrivais comme adolescente. Alors dans le livre, tu écris ta colère, justement, elle est plutôt l’inverse, donc d’une colère que tu décris comme cérébrale, calme et distante. Et pourtant c’est ça le paradoxe. Pourtant, tu écris que ce n’est pas cette colère qui est, je cite, un fantasme immature, mais l’illusion que tu décris comme les militants de la médiation et de l’appel à la solidarité. Sous entendu les personnes qui nous disent un peu comme tout à l’heure. C’est pour ça qu’on en rit que tout le monde s’aime et on va trouver des solutions dans la paix et la bienveillance. Et personne n’a vraiment de raison d'être énervé. La colère, en gros, ne sert à rien. Si j’ai bien compris, c’est l’idée du propos. Et donc voilà. Et donc ce serait cette façon de ne pas d'être en colère mais d’accéder au conflit qui serait immature et être en colère serait mature. Donc ma question c’est qu’est ce que ça signifie pour toi avoir une colère mature ? Et surtout, est ce qu’il y a une bonne manière d'être en colère quand on est une femme ?
Taous Merakchi
Non, non. Déjà savoir mais même sans être une femme, je ne sais pas si c’est difficile de poser des jugements de valeur sur des émotions de toute façon et des bonnes façons d'être en colère, je ne sais pas s’il y en a. Par contre, oui, c’est ce que c’est. Ce que je disais tout à l’heure, c’est. Savoir utiliser sa colère, savoir en faire une arme. Savoir en faire un outil. Un cri de ralliement. Un outil de révolte. Un véhicule personnel aussi. Et je trouve qu’il y a beaucoup d'émotions. Et la colère en souffre beaucoup, créant une mauvaise image parce que ça rend un peu ça très populaire. C’est la foule, c’est les gens pas très éduqués qui braillent et que pour pouvoir vraiment débattre, pour pouvoir vraiment avancer, il faut être posé, il faut prendre le temps, il faut se parler. Sauf que déjà on n’a pas tous la chance de pouvoir accéder au dialogue et que c’est bien facile de parler d'échange et de débats quand on est bien installé dans un fauteuil face à quelqu’un qui nous écoute. Et j’ai conscience par exemple que moi, là, juste en étant ici, j’ai un privilège dans le sens où on me reçoit, on m'écoute, j’ai cette chance. Et qu'à côté de ça, on va décrire quelqu’un qui s’exprime en cassant des trucs, qui s’exprime en gueulant, qui s’exprime en pleurant, qui s’expriment en tapant du pied. Et je trouve. Je trouve ça assez écœurant. De mettre ses effusions de rage et ses émotions vives sous une espèce de grand chapiteau, de l’immaturité et l’improductivité et la stérilité du débat. C’est un truc en plus quand on est, quand on est, quand on est non blanc. Moi, j’ai grandi, j’ai toute ma vie, j’ai entendu Ouais, les Algériens, vous avez ça dans le sang, la colère pour les femmes noires, il y a le fameux cliché de la femme noire en colère à chaque fois qu’elle s’exprime de façon ferme. On va mettre un mur de compréhension et ça va être juste à cette personne est devenu un cliché et on n'écoute plus du coup ce qui est dit. Alors que quand c’est une académicienne, une universitaire blanche qui va sur un plateau et qui explique avec des termes très compliqués la même chose, finalement, on va lui donner plus, on va lui accorder plus de crédit, on va mieux, on vient, on va mieux l'écouter, on va dire ah bah voilà, là c’est posé, là au moins on peut discuter et. C’est un truc auquel j’ai beaucoup fait face dans ma vie. Et cette sensation d'être rejeté, de ne pas être pris au sérieux. C’est une violence en fait. On me fait comprendre que notre voix a moins de valeur parce qu’on a un background différent parce qu’on a une façon de s’exprimer qui est différente, parce qu’on utilise un vocabulaire différent. Et c’est ce que j’essaye aussi de faire avec Vénère et c’est pour ça qu’elle s’intitule Vénère et pas les raisons de ma colère. C’est parce que je voulais que ce soit l’expression d’une colère entre guillemets populaires. Parce que je sais, je ne suis pas la représentante d’une classe sociale, n’est ce pas ? Mais. Mais voilà qu’on sort un peu de ces clichés de il faut forcément appartenir à tel ou tel code pour pouvoir être écouté, pour pouvoir parler d’une émotion comme la colère qui justement a tellement de valeur quand elle est exprimée de façon brute, de façon honnête, de façon viscérale. Je trouve que c’est fort les mots de quelqu’un qui est vraiment en colère et qui est grand, qui parle sur le coup de la colère, ça, ça a de la force. Quand on voit des témoignages à vif comme ça, moi ça me prend aux tripes. Vachement plus que quelqu’un qui va dire oui, ça a une utilité. Soit ça marche pour des gens, soit ça ne marche pas pour moi. J’ai besoin de voir des gens exprimer leurs vraies émotions humaines.
Pauline Todesco
Je repars, je perds mon fils parce que je reste sur ta phrase. J’ai besoin d’entendre des gens avoir de vraies émotions humaines. Et ça, ça me rappelle une autre question voulant poser une autre question. Mais à mon tu, tu parlais de ta montre ou de ta maman tout à l’heure que tu adorais et dont tu dis souvent qu’elle est l’une des personnes, voire la personne la plus importante de ta vie. Et j’avais vu une fois où tu disais que ma mère compare souvent ma construction à Star Wars et ça m’a fait penser à Dark Vador. Les émotions humaines. Est ce qu’il s’en est fallu de peu pour que tu rejoignes le côté obscur de la force ?
Taous Merakchi
Il y a quelques années, je t’aurais dit oui. Et en fait, plus j’y pense, plus je me dis non. Je pense que je ne l'étais pas. Je pense que j’ai trop. J’ai trop de bons en moi. Dans le sens d'émotions positives et d’envie de positif. Je suis trop optimiste. Pour avoir vraiment couru le risque de tomber complètement dans le côté obscur. J’ai failli. J’y ai mis un petit orteil. Je suis allée tâter un peu à goûter l’eau. J’ai essayé certaines choses, mais je pense que ma nature profonde est tellement optimiste et tellement. Pleine d’envie, de bon que je n’aurais pas pu. Je pense que je n’aurais pas pu basculer.
Pauline Todesco
On parlait du droit d'être en colère en tant que femme et homme et tu développés aussi en tant que personnes racisées. Par exemple, est ce que tu peux nous lire un passage que j’aime bien qui est page 46 si je ne me trompe pas 46 47 ? Il y a des marqueurs de toute façon. Et alors ? C’est donc en préambule, c’est un passage où tu imagines ce que tu ce que la bienséance te conviendrait de dire à quelqu’un. Un homme qui t’embête. Voilà donc tu peux lire.
Taous Merakchi
Oui, je sais, il faut prendre, Il faut le prendre doucement par la main, lui dire tu sais Thierry, ce que tu dis me blesse et ce n’est pas contre toi. Non, non, non. Je sais que tu es un homme super et que tu ne penses pas à mal. Et oui, la blague du camion qui fait pour être poète est effectivement très drôle. Mais je dois te dire en toute honnêteté et j’en suis bien désolé, que je ne l’apprécie plus autant qu’avant. C’est pas toi, c’est moi. Je suis devenu un peu aigri avec le temps. Tu sais, la vie n’est pas simple. Ça m’a endurci et j’ai plus de mal à sourire qu’avant. J’invite à Liesse et à Légèreté de vivre, si tu savais. Mais en attendant, si tu pouvais. S’il te plaît. Désolé de te retenir de temps en temps de poser tes mains sur mon corps quand je ne suis pas invité. Ça rendrait les choses beaucoup plus faciles entre nous. Désolé, je suis rabat-joie. Je sais. Pardon. Je te prie de m’excuser. Je sais que ce n’est pas marrant. Désolé. Pardon.
Pauline Todesco
. Est ce que pour toi cet extrait est un peu purement ironique, caricatural ou est ce qu’il est malheureusement un petit peu réaliste ?
Taous Merakchi
Ben ouais, il est réaliste parce qu’en fait je me suis, je me suis moi même vu entendu par pas excessivement à ce point évidemment, mais je me suis tellement entendu m’excuser dans des situations où j’essayais de faire comprendre à l’autre qu’il avait fait quelque chose qui m’avait blessé ou gêné, et c'était moi qui m’excuse constamment. Les femmes, on ne s’excuse pas trop, on le sait. Et en fait. J. En écrivant, je me suis dit je caricature beaucoup. Et plus j'écrivais, plus je relisais et je me dis bah non, pas tant que ça au final. Parce que ça m’est arrivé tellement de fois de mettre les formes et de vraiment de, d’encadrer, de tuer, de mettre. Tu te fais un petit sandwich pour être sûr de pouvoir faire passer ton message au milieu, Tu l’entoures de plein de trucs non-violents, pacifistes, non ? Enfin, qu’ils ne soient pas dans la confrontation. Et en fait de merde, c’est vraiment. C’est juste Merde. Maintenant, je ne le fais plus. A moins, effectivement. Et c’est triste, mais c’est la vérité de me sentir en danger. Parce qu’il y a aussi ça. C’est le nombre de fois où on parle très poliment à des hommes parce qu’on se dit potentiellement je me fais tuer ou autre. Plus on parle, plus ça m'énerve de me dire le nombre de trucs qu’on con. Qu’on intègre. Sans même s’en apercevoir. Quelle que soit la situation dans laquelle on est, quand on a un plombier chez soi, quand on est dans un chauffeur, quand on va dans un chauffeur Uber, quand on va dans une voiture, bon, bref, y compris pourquoi je n’arrive pas à parler ? De nombreuses fois où on adopte ça, c’est vraiment on essaie de dompter des fauves, mais il ne faut pas le regarder dans les yeux. Il faut, il ne faut pas lui tourner le dos, c’est on est face à des prédateurs et du coup on a des comportements qui sont, qui sont adaptés à ça. Et donc autant que possible, quand je me sens en sécurité, j’essaye de ne plus faire ça pour déjà souffler un coup et ne pas me surveiller sans arrêt. Et puis parce qu’il y en a marre de les protéger. En fait, il y en a marre de sans arrêt enrober nos paroles alors que eux prennent même pas la peine de faire 1/10 de ce qu’on fait par considération pour nous. Donc. S’ils vont, ils ne vont jamais sentir le changement si ça ne leur vient pas directement en pleine gueule, dans des petits actes anodins du quotidien.
Pauline Todesco
Homme, aux hommes et même aux femmes d’ailleurs, qui pourrait trouver par exemple exagéré ? Je sais que ce que je vais dire va t'énerver. Tu sais pour la discussion qui pourrait trouver exagéré d’employer des termes comme prédateurs. Il y a bien un chapitre si je ne me trompe pas. Je crois que c’est ce chapitre qui s’appelle faire attention ou fais attention, ou tu tues une liste de façon assez exhaustive. Tout ce à quoi tu t’es retrouvé à faire attention. Alors peut être encore maintenant, mais en tout cas au cours de ta vie. Et donc voilà, aux personnes qui peuvent trouver que c’est exagéré, que le monde n’est pas en terrain hostile à ce point pour les femmes, et que ce ne sont que quelques épisodes épars et malheureux dans quelques endroits pour quelques personnes. Est ce que tu peux parler de tout ce à quoi tu te retrouves à faire attention à quel point, à quel point c’est une charge quotidienne ?
Taous Merakchi
Je peux mais le truc, c’est que, et je m’en suis rendu compte, c’est que même quand on liste les cas dans lesquels on fait attention, il y a toujours des gens pour nous dire oui, mais ça c’est toi qui choisis de faire attention parce que tu projettes des scénarios catastrophes. Donc quand je dis oui, par exemple, à chaque fois que je rentre dans un taxi, le premier truc que je fais c’est j’attrape mon téléphone et je fais semblant de laisser une note vocale en regardant le GPS, en disant Ouais, je viens de monter dans le taxi, j’arrive dans sept minutes pour être sûr que le chauffeur sache qu’il y a quelqu’un qui m’attend de l’autre côté. Quand je marche dans la rue de nuit, je regarde dans les reflets des vitrines, je regarde dans les fenêtres des bagnoles pour pouvoir avoir une vision semi périphérique. Pour être sûr. J’ai mes clés dans la main, évidemment, je les mets entre les doigts parce qu’on m’a dit que ce n’était pas ça qu’il fallait. Il faut les prendre maintenant. pour être sûr de ne pas te faire mal aux doigts comme si c'était un couteau avec lequel tu allais poignarder des gens. Bon bref, je collectionne des informations comme celles-là. De quoi faire, avec quels objets, dans quelles circonstances ? Comment mieux me protéger ? Comment mieux me défendre Quand je rentre dans mon immeuble, il y a deux portes, donc j’attends d’abord que la première se ferme déjà avant de taper le code. Je vérifie qu’il n y a personne derrière moi. Je rentre, j’attends que la porte se ferme avant d’ouvrir la deuxième pour ne pas laisser un couloir vers l’intérieur de mon immeuble. Quand il y a un ouvrier qui vient chez moi pour faire des travaux, j’essaie de faire attention à m’habiller de façon assez neutre pour pas qu’il ait l’impression qu’on est dans un scénario de films pornos. C’est des projections où effectivement, dans 90 % des cas voir plus peut être, il n’y a pas de risque. Et je suis face à quelqu’un qui ne va jamais me faire de mal et qui n’a pas du tout l’intention de me faire de mal. Mais comme il y a un certain pourcentage de risque pour que ça arrive, je suis obligé de couvrir mes arrières en permanence. Et quand on commence à parler de ça entre meufs, on se rend compte qu' on a toutes les mêmes techniques, on a toutes la même vigilance et parfois il y en a une qui va dire ah moi je fais ça. Ah ouais toi, Bonne idée ! Putain c’est vrai, je devrais essayer de faire ça et pour telle situation, moi j’ai tendance à faire ça. Alors moi aussi je vais le faire et on se file des trucs comme ça, comme si c'était vraiment une réunion Tupperware. Sauf que c’est une réunion patriarcat et on est toujours en train de se dire alors comment on va faire aujourd’hui pour ne pas se faire tuer ? Et c’est incroyable de devoir vivre avec la peur de se faire agresser, de se faire frapper, de se faire toucher, de se faire violer, de se faire tuer en permanence. Je vais aller me promener dans la forêt, je vais me promener dans la nature. Je pense à toutes les joggeuses qui se sont fait agresser et tuées et dont j’ai lu les histoires dans des faits divers. Je veux tellement, c’est tout le temps et on est jamais tranquille même quand on est chez soi toute seule. Eh bien il y a quelqu’un qui peut entrer par effraction chez moi et qu’est ce qu’il va faire ? Il ne va pas voler mes affaires, C’est moi qui vais être une victime. C’est moi qui vais être une proie. C’est mon corps qui va être, qui va être en danger. Et comment on fait pour ne pas devenir taré ? Je trouve ça admirable qu’on fonctionne encore aujourd’hui en ayant tout ça dans la tête et que quand on se permet d’exprimer ça et qu’on nous dit Oh quand même, vous exagérez, on n’a pas encore pété les plombs, on n’a pas encore tout cramé, tout renversé et on en parlait tout à l’heure. J’ai beau avoir toutes ces visions de violence, je ne suis pas quelqu’un de dangereux. Je ne suis pas quelqu’un de violent. Alors que. Vivre une existence parsemée de tout ça. C’est un miracle. Qu’on n’ait pas encore tué tous les hommes, ce n’est pas retourné contre eux de façon de façon violente et ou viennent nous chier dans les bottes à chaque fois qu’on parle de misandrie, à chaque fois qu’on fait des blagues, tous les hommes machin nanas alors que la misandrie n’a jamais tué personne et que la misogynie tue littéralement tous les jours, plusieurs fois par jour, je me dis mais à quel moment on fracasse des têtes ? Et heureusement pour eux, on ne le fait pas et je pense que ce n’est pas la solution. Il y a des choses peut-être à détruire, il y a de la violence à utiliser, il y a de la colère à utiliser. Oui, mais le but n’est pas non plus de faire comme eux ou quoi. Donc voilà, je ne sais pas quelle est la solution, je sais juste que je trouve ça miraculeux quand on tient encore debout, quand on fait l’addition de tous les trucs avec lesquels on vit en permanence.
Pauline Todesco
Ce n’est pas faux, tu as évoqué le mot misandrie.
Taous Merakchi
Excuse-moi, c’est juste. Je viens de lire un commentaire qui dit Je trouve dommage que cette personne dégage une énergie très noire. Son discours passerait sans doute mieux. Et tu vois, c’est l’illustration parfaite de ce que j’essaye de dire. Avec eux, on nous dit toujours des trucs : tu dessers ta cause et si tu parlais ? Si tu étais plus avenante, on écouterait mieux. Pourquoi ? Et peut être c’est normal que j’ai une énergie très noire quand je parle de ces choses là. En fait, c’est normal que je ne rende pas tout ça dans mes dents, des belles paroles et il y a sûrement des gens qui seraient capables de le faire. Moi je n’en suis pas capable et il y a des gens qui sont contents que j’en parle comme ça. Donc c’est cool qu’on ait plusieurs façons d’exprimer ces choses là. Et je trouve ça ouf que même à ce moment-là, on soit encore en train de me reprocher la façon dont j’exprime tout ça, mon énergie très noire, la forme, le fond.
Pauline Todesco
Euh oui, c’est à dire que comment dire ? On accepte que le propos soit intéressant, donc de dire à quel point tu es en colère et de d’expliquer comme tu viens de le faire, Tout, tout, tout, toutes les raisons et toutes les angoisses qui peuvent habiter une femme au quotidien et qui font que elle peut avoir autant de colère et qu’on dise en fait cette colère, elle vient d’où ? Elle vient, de toute cette peur en fait. Quand tu dis parce que tous les jours on a peur d'être tué, d’ajouter etc. Ce n’est pas de la colère qui vient, je ne sais pas, de la simple vue d’un homme dans la rue.
Taous Merakchi
Et si c’est vrai, tu vas voir. Exactement.
Pauline Todesco
Voilà, qu’on ne se dise pas ah non, je suis en colère. Mais non, j’ai comme quoi là dessus, c’est venu tout naturellement. Oui, donc je disais tu as employé le mot misandrie et sans le dire, mais tu as évoqué un petit peu. Le mot par l’expression un entendement, et je voulais proposer. Donc je te donne trois expressions. Donc il y avait misandrie et le mot sororité. Et pour chacun que tu tues, tu me dises qu’est ce que t’en penses alors de ce mot, mais de l’idée qu’on véhicule. Parce qu’évidemment, encore une fois, le vocabulaire, on ne doit pas s’arrêter au vocabulaire. Mais en l’occurrence, par exemple, c’est une expression qui est très brandie comme un étendard parfois, notamment sur les réseaux sociaux, mais elle peut être exprimée d’une façon différente à l’oral par des mecs en discussion. Donc voilà, tout commence avec celui là si tu veux. Donc si je te dis naturellement, tu me dis.
Taous Merakchi
Déjà ça, eh bien c’est la métaphore que j’utilise dans vénères pour essayer de faire comprendre à ceux qui font semblant de pas vouloir comprendre. Et ce n’est pas assez fort. Je sais, c’est un exemple que j’ai pris, mais cette métaphore, elle est déclinée par plein d’autres personnes. Je ne l’ai pas inventé du tout. C’est cette fameuse image de Si je te donne un saladier de cerises. Où il y en a 100 et je te dis, y en a trois dedans qui sont empoisonnés. Est ce que tu prends quand même une cerise dans le saladier ? Normalement, tu me réponds non, je ne prends pas de risque. Eh bien, c’est pareil pour nous. Quand on existe avec les hommes, c’est. Certes, il y a de grandes chances que 98 % d’entre eux ne me veulent aucun mal, soit même pas en train de penser quoi que ce soit de problématique. Mais si y en a trois dans le tas qui risquent de porter atteinte à mon corps et à mon intégrité, ben je vais me méfier par défaut. En fait, c’est normal si je suis vraiment chat échaudé. C’est un réflexe de survie parfaitement naturel. Et je comprends, quand on n’est pas exposé à tout ça, qu’on n’a pas l’habitude que le premier réflexe soit de se dire ben en fait là, ça veut dire que tu te méfies de moi, je le prends personnellement. Ok, c’est pas agréable, mais comme on le disait tout à l’heure, entre oh là, c’est pas grave, je me suis ravisé et, c’est pas grave, peut être je vais violer, tuer. Il y a quand même deux poids, deux mesures quoi. Donc juste à une question d’empathie, de se mettre à la place de l’autre, essayer de comprendre d’où l’autre vient, sachant qu’on a quand même pas mal d’outils pédagogiques qui sont sortis ces dernières années, il y a quand même pas mal de personnes qui ont réussi à populariser certains discours. Il y a plein de façons d’y accéder. J’ai il y a dix ans, je pardonne certaines choses que je pardonne plus aujourd’hui. Je ne pouvais pas savoir aujourd’hui. Vraiment, tu ne pouvais pas savoir. En une recherche Google, t’as 43 podcasts, 600 chaînes YouTube, 43 autres bouquins. T’as des ressources, il y en a, Il y en a des gratuites, il y en a des faciles d’accès. Il n’y a plus d’excuses. Tu peux ne pas savoir. Tu peux avoir une première réaction mais est ce que j’invite les gens à faire, pas que les hommes ? Ça concerne vraiment les femmes. Dès qu’on vient d’une position dite privilégiée, c’est juste se poser la question de pourquoi ça me fait réagir comme ça au lieu de pourquoi l’autre dit ça. C’est pourquoi moi ça me fait réagir aussi violemment. Qu’est ce que ça ? A quoi ? Qu’est ce que ça appelle chez moi ? Sur quels leviers ça appuie ? Et autre chose. Un truc qui pourrait être très utile aussi. Accepter de ne pas comprendre C’est pas grave de ne pas comprendre certains trucs. On ne demande pas aux gens de tout comprendre, d’arriver à la conclusion que, oui, je suis complètement d’accord avec vous. On peut juste dire j’ai pas capté, mais sois heureux, sois en vie et ait droit aux mêmes choses que moi, même si je comprends pas ta vie. Ce n’est pas une position si difficile à atteindre je pense, mais on n’est pas obligé de se comprendre tous. Par contre, on peut se respecter, c’est vraiment la base. Misandrie, misandrie, etc. Que dire de la misandrie ? Je crois que j’ai déjà tout dit. Tout est résumé dans le. La misandrie n’a jamais tué personne et c’est signe qu’au s’effacer, comme le note Thalmann, c’est une conséquence directe. Et en plus, quand on dit misandrie, en général, on entend ce qu’on disait au début, c’est rejeter le système homme, ce n’est pas rejeter les hommes individuellement et genre chaque personne, chaque mec que je rencontre, je ne l’aime pas par défaut, je le juge négativement par défaut, comme c’est le cas de la misogynie par exemple, où là vraiment aussi il y a les groupes, les individus, peu importe. Les femmes sont moins à la maison, il y en a. C. C. C’est un terme militant. C’est un terme révolutionnaire. C’est un terme qui vise justement à provoquer un peu, à renverser la vapeur et. Et en fait, je trouve ça fou. Que le terme et le concept de la misandrie mettent autant les mecs en colère genre vous ne pouvez pas exclure, vous ne pouvez pas exclure alors qu’ils passent leur temps à exclure, c’est bien. Miroir en fait, règle le moment où tu réalises que tu es devant ton reflet. Et non, ils ne voient pas, ils ne comprennent toujours pas. Et j’avais un autre truc. J’ai oublié. Ça va me revenir. Ça va me revenir. En attendant, on était sur sororité, c’est ça ?
Pauline Todesco
Oui, tout à fait. Juste pour finir sur la notion choix misandrie aussi, que tu pointais à juste titre à quel point ce mot est choquant pour certaines personnes, en général. Pour des hommes certes, très certainement, mais aussi pour beaucoup de femmes aussi. Comment dire ce qui est, ce qui est, ce qui est incroyable. C’est pour ça aussi que j’ai choisi de proposer ce mot, évidemment parce qu’il est présent dans le livre. Mais. Mais voilà, c’est parce qu’aujourd’hui, si une femme dit je suis misandre, il y a presque cette idée. Elle est très dangereuse en fait, Je veux dire de mettre en lien une position qui est presque, comme tu dis, militant intellectuel en fait, de dire simplement je ne vais pas chercher l’approbation des hommes de façon, comment dire naturelle et par défaut, je ne vais pas accepter des situations qui me dérangent parce que je dois évoluer parmi les hommes, etc. Et ne pas avoir le choix et donc garder cette position comme une militante intellectuelle face à un danger. Alors que par contre, un homme qui va dire il y aura presque, ce sera presque pire pour une femme de dire je suis misandre qu'à un homme qui dira j’ai peut être pas toujours été parfait, va ! Bon, il ne va pas préciser, mais on en saura pas plus. Là on se dit c’est la vie, chacun fait des erreurs. Par contre, dire comme je l’expliquais ça, ça serait, ça serait terrible. Et donc et donc c’est. Comment dire ? Est ce que. Est ce que tu penses que c’est là aussi qu’il y a des choses comme ça, malheureusement, simplement du vocabulaire qu’on peut. Tu parles de faire peur tout à l’heure, de récupérer un petit peu de pouvoir sur la peur que nous on ressent, d’arriver à en faire ressentir un petit peu pour peut-être se sentir plus en sécurité. Est-ce que ça peut jouer ou au contraire ça crée ?
Taous Merakchi
Moi je pense que c’est un levier qui est intéressant, mais s’il est utilisé intelligemment, évidemment. Et je trouve que le cas de la misandrie, c’est hyper intéressant sur ce que ça provoque, parce que c’est que c’est que sur des quand on est en, quand on est entre nous, quand on est sur les réseaux sociaux. Tout ça c’est que sur des terrains intellectuels, c’est que du verbal, c’est on se renvoie des choses. Alors après malheureusement, ça peut se retourner contre nous. Mais, mais je trouve ça intéressant. Juste poser un miroir. Face à l’oppresseur, quel qu’il soit, quelle que soit sa raison d'être oppressé et quelle que soit la cible de son oppression. Parce qu’il y en a, il y a des chances que parmi ceux-là, il y en a qui se disent, il y en a qui se disent Ah tiens, finalement, est ce que ça ne pointe pas un truc de moi ? Alors ça peut prendre du temps, ça peut ne jamais marcher aussi. Mais c’est comme l’humour en fait. Et d’ailleurs, la misandrie s’exprime souvent avec beaucoup d’humour. Si c’est un outil qui est hyper important pour. Ben comme on parlait au début, c’est de la sublimation. On prend tout le moche et on en fait des blagues et on en fait des outils et on en fait parce que sinon on fait que subir et on devient fou et on fait que souffrir. Et on se sent impuissant. Et plus on se sent impuissant, moins on agit et essaie juste de fabriquer des outils. Se marrer un peu parce que c’est rigolo et que les blagues maison, moi ça me fait mourir de rire et que ça me fait du bien d’avoir enfin des blagues qui ne soient pas sur le thème de. C’est quoi la différence entre une femme et un lave vaisselle ? Et il y a aussi un côté provoc. Il y a un côté provoc. Je sais très bien que ça va les faire tiquer et je sais très bien qu’ils vont venir. Et j’aime bien les voir parce que ce matin, plus autant qu’avant, parce que justement il y a des validations dont maintenant je peux me passer. Parce que j’ai atteint un statut aussi qui fait que je n’ai plus besoin de ça pour avancer dans la vie et j’ai cette chance et donc je peux me permettre de claquer des portes en disant que je m’en branle en fait de te plaire à toi. Ce n’est pas grave, je n’ai pas besoin de te plaire donc je vais titiller un peu. Ça va être marrant parce que j’ai été titillé toute ma vie, parce qu’on a passé notre temps à dire oh ça va, on peut rigoler, ma mère vas y mais on rigole ! Ben ouais, on peut rigoler. Bon on va rigoler alors, mais nous aussi on va inventer nos blagues mais aussi on va utiliser nos propres outils et nous aussi on va vous prendre pour cible. Parce que bah pourquoi pas en fait. Pourquoi ? Il n’y a pas de raison ? Vous passez votre temps à prendre tout le monde pour cible ? Là, vraiment ? Il y a un truc de rébellion que je trouve hyper intéressant dans l’humour et notamment l’humour misandre et ça me fait mourir de rire et je suis trop contente de les voir à chaque fois.
Pauline Todesco
Tu connais des blagues misandres ?
Taous Merakchi
Je n’en ai pas là comme ça en ce moment. C’est juste qu' en fait, j’en fais à longueur de temps avec mes potes et avec mes potes. Mais quand j’ai des amis, j’ai des amis. J’en ai quelques-uns et justement, je trouve ça marrant aussi de voir ces hommes se déconstruire et apprendre à rire de même. Et parfois de repenser à des comportements qu’ils ont pu avoir des années plus tôt et se dire putain, qu’est ce que quel tocard ? J'étais plus strict, un putain de tocard et on en rigole et on rigole comme on rigole de plein d’autres choses de notre passé parce qu’on a tous été jeune et con sur plein d’autres sujets. Et je trouve ça, je trouve ça sain et je trouve ça intéressant qu’on puisse mettre quand même un peu d’humour dans nos luttes entre deux coups de colère.
Pauline Todesco
Quelques questions du chat. Ta vie en a fait ça ?
David Dufresne
Absolument.
Pauline Todesco
Alors on écoute.
David Dufresne
Justement, à propos de déconstruction, il y a Brice Bras qui dit Je suis un homme et je demande pardon pour tous mes comportements sexistes, intégrés et non conscients. Donc je voulais te demander pas qu’est ce que les hommes peuvent faire finalement pour répondre et apaiser ta colère, la colère des femmes ? Et deuxièmement, Baleineau fait une proposition Est ce que vous avez encore un peu de confiance dans le « monde politique » pour exprimer des colères et transformer le monde ? En gros, c’est deux questions qui posent celle du que faire ?
Taous Merakchi
Alors pour les hommes ? Je pense que c’est assez simple, il n’y a pas besoin de faire des grandes déclarations de je suis désolé, pardon, j’ai été mauvais, juste faire mieux. À partir du moment où on apprend ce qu’on a fait pour ne plus le faire faire mieux et reprendre ses potes parce qu’il y a plein, plein d’hommes. La majorité n'écoute pas les femmes et n'écoute pas les personnes minorisées, donc ils vont écouter par contre leur pote, ils vont évoluer, ils vont écouter leur père et utiliser ce pouvoir que les hommes ont pour se parler entre eux et démanteler le système de leur de leur côté. Et voilà, être alliés dans nos luttes et ne pas se les approprier aussi. Alors ça, vraiment ? Vaste question encore. Mais on peut faire mieux, juste relever la barre. Parce que là, aller en enfer, Les démons sont en train de faire du limbo en dessous, juste la remonter un peu, au moins au niveau de je ne sais pas ce que la mère peut être. Ce serait pas mal pour commencer.
David Dufresne
Et sur la tentation politique est ce que, est ce qu’il y a des partis, des personnalités qui pourraient vous aider à transformer le monde ou pas ?
Taous Merakchi
La j’en ai aucune idée. J’avoue que tout ce que je vois me donne envie de mettre des coups de tête dans un mur, mais pas avec ma tête. Je. J’ai du mal à dire bah faut tout retourner parce que ouais, c’est facile à dire et qu’en fait le système s’est tellement bien installé que c’est une énorme mise en danger que de tout retourner et qu’on n’a pas le temps. On n’a pas l'énergie, on n’a pas les outils. Après des personnalités qui peuvent aider, j’ai quelques noms en tête mais je n’ai pas envie non plus que ça devienne des. Parce que j’ai un problème avec la starification dans le militantisme justement, où on a tendance à parler de rois, de reines, de stars, de tout. Je trouve. Enfin je comprends, je comprends l’envie, mais je trouve que c’est dangereux aussi parce que déjà pour les personnes, ça met des attentes énormes et donc à la première faute, bah c’est la dégringolade absolue et ça met encore toute la pression sur un individu alors qu’il faut que ce soit collectif. Et donc je pense que c’est ça le plus important, c’est. Former des groupes et aider ces groupes à monter, à grandir et à s’immiscer un peu partout pour défoncer le système. À tous les étages quoi ?
David Dufresne
Et une dernière question après, je laisse Pauline évidemment reprendre la parole. Et c’est une question sur le littéraire. C’est Sanseverina qui te la pose. Sur la forme, j’ai trouvé que l’introduction du livre Vénère ressemblait à du Despentes. Quelles sont les femmes qui vous inspirent ? D’un point de vue littéraire ?
Taous Merakchi
Oh ça, c’est la question piège. A chaque fois qu’on me demande, c’est comme quand on me dira Qu’est ce que tu as lu récemment ? Un livre, c’est quoi ? Un livre ? Je n’ai aucun titre qui me vient en tête. Donc évidemment, je suis toujours incapable de citer des gens. Je lis beaucoup d’Américaines, plus que des Françaises. Il y a un roman notamment, qui m’a beaucoup nourri quand j’ai écrit Vénère, c’est Il vient de sortir justement, enfin en français. Chez Flammarion, C’est la nuit, Chienne de Rachel Gowther. Alors l’histoire peut paraître absurde quand on la décrit comme ça, parce que c’est l’histoire d’une mère au foyer qui est convaincue qu’elle est en train de se transformer en chien. Donc on se dit oui mais en fait c’est un roman qui parle très bien de colère et notamment de colère féminine. Et c’est ce texte là, moi, qui m’inspire et je suis plus inspirée par les œuvres de fiction que par les œuvres, par les essais. Donc c’est le seul que j’arrive à citer pour l’instant, parce qu'évidemment mon cerveau, il y a de la neige, mais. En tout cas, je prends le compliment sur Despentes Même si je n’ai lu que King Kong Théorie parce que je suis vraiment mauvaise élève. J’essaie juste de faire des personnalités françaises, personnalités françaises. J’ai envie de dire. Adèle NL Déjà, évidemment. Elle m’a inspiré aussi. J’en ai parlé dans Vénère, mais je crois que c’est vachement plus inspiré par ce que je vois sur les réseaux sociaux ou ce que je vois autour de moi dans mes cercles sociaux. Je suis. J’ai beaucoup de mal avec le culte de la personnalité. Je trouve ça dangereux, comme je le disais. Mais. Mais je trouve ça vachement fort de voir les gens normaux faire des choses dans la douleur dans leur vie de tous les jours. Et je suis hyper inspiré par mes potes inspirés par les femmes que je vois dans la rue. Je suis inspirée par des nanas, je les vois s’exprimer sur les réseaux sociaux. C’est un tout Ah oui, je vois Ovidie évidemment, Ovidie aussi.
Pauline Todesco
Bien sûr que nous avons reçue Auposte.
Taous Merakchi
Ah ouais ? Ça m'étonne pas qui avait fait une lecture en story d’ailleurs, elles avaient lu des passages de Vénère, ce qui était nouveau. Je ne dis pas le culte de la personnalité, mais j’avoue que ça m’a quand même fait un petit truc de Oh, je me sens adoubée. Donc voilà, il y a plein de femmes comme ça qui m’inspirent, mais évidemment au moment de les citer, je n’y arrive pas. Donc désolée.
Pauline Todesco
Non, non, tu en as cité quelques-unes et il nous manque un dernier mot : sororité.
Taous Merakchi
Oui, c’est un très beau concept. Évidemment, j’aime beaucoup le concept de sororité. Je déplore juste la façon dont il a été récupéré pour eux pour vendre des culottes et des pinces en forme de clitoris. Il y a un truc qui s’est perdu je crois, c’est. C’est devenu un peu galvaudé. Alors je. Je suis toujours extrêmement pour la sororité et je vois vraiment aujourd’hui les fruits que ça porte et je trouve ça impressionnant, notamment, quand je me rends à des événements, genre des salons, des conférences, des choses comme ça. Il y a quelques années, des événements militants, pas forcément des événements militants. Il y a quelques années, quand j’allais dans ces endroits-là, les femmes avaient tendance à rester entre elles, entre celles qu’elles connaissaient et à se regarder un peu de loin, avec méfiance. Et maintenant, ce que je remarque, c’est que naturellement, même quand on ne se connaît pas, on se rassemble, on se fait passer des messages, on se dit par exemple ah ben tiens, moi j’ai une table ronde avec Bidule et si quelqu’un a entendu quelque chose sur cette personne là, on se transmet. Il y a vraiment ce que les américains appellent ou super network, ou un ou ceux où on se fait passer des messages. Les informations circulent entre nous, on est en train d’abattre les barrières et c’est plusieurs. Ouf ! Moi j’y ai échappé, les autres se démerdent ou alors encore moi j’ai subi ça et il n’y a pas de raison que les autres y échappent. Et il y a vraiment une union qui est en train de se former et que je vois activement. Mais même dans les soirées, dans un bar, dans une soirée, chez des potes, avant, pareil, il y avait ce truc un peu de meute. Donc quand il y a une nouvelle meuf qui arrive, on est là, on dit qu’est ce qu’elle veut, qu’est ce qu’elle va bousculer dans la hiérarchie sociale de notre groupe ? Comment ça va nous mettre en danger ? Parce que putain, j’ai mis du temps à atteindre ce stade dans notre groupe social. Je n’ai pas envie que ce soit menacé. Et maintenant c’est l’inverse. Genre une meuf elle fait I viens avec nous, viens on te prend, on va te dire lui tu ne restes pas dans un ascenseur avec lui, lui tu surveilles ton verre à côté de lui et je trouve ça triste encore une fois. Enfin, quand je dis ça, je ne parle pas des potes, on n’a pas de potes, on se dit si j’ai quelqu’un dans mon entourage, je dis ouais, il est sympa, faut juste pas être dans un ascenseur avec lui. C’est que j’avais vraiment un gros problème. Mais dans les bars, il y a des gens, il y en a peut -être qui sont connus et malheureusement les signalements ne suffisent pas toujours. Parce que si ne t’as pas de preuves, on s’en fout. Et même quand tu as des preuves, de toute façon ça ne suffit pas. Mais bref, il y a, il y a vraiment. Je suis en train de constater dans ma vie. Un vrai changement de communication entre femmes que je trouve hyper encourageant et qui je pense, peut être une des clés du changement pour les générations à venir.
Pauline Todesco
Tu mentionnes à propos de la sororité, que tu le disais plutôt par rapport à une espèce de féminisme washing. Je pense que oui, le terme existe, qu’il y a quelque chose qu’on nous avait volé. Et donc en fait, la sororité, j’ai l’impression. Je ne sais pas ce que tu en penses, mais c’est de manière générale quelque chose qui dans nos socialisations depuis l’enfance est volé. Parce que qu’est ce qu’on entend tout le temps ? Que par exemple, si on est fâché avec une fille qu’elle vous a énervée, c’est parce qu’on est jalouse ? Et peut être que quand on est enfant, on finit par s’en convaincre. Alors que par exemple vous a énervé parce qu’elle a dit un truc qui n’était pas cool, ça n’a pas forcément un rapport, donc on est sociabilisé. Entendre qu’on est forcément jalouse les unes des autres et qu’on est forcément des rivales en tout point. Comme s’il pouvait y avoir toujours qu’une place pour un certain endroit et en fait rival dans quoi ? Forcément, dans notre rapport à la séduction par rapport aux hommes ? Parce que sinon, rival en quoi ? S’il y avait plus que 100 femmes sur Terre et Val en quoi ? Et donc. Et donc cette sororité ? C’est pour ça que j’ai choisi aussi avec la misandrie. J’ai l’impression que c’est à mettre en lien de se dire c’est ok de ne pas se considérer comme un homme seulement par rapport aux hommes, puisque quand on voit une autre femme comme rivale ou pacsée par rapport aux hommes. Et donc voilà que tout à l’heure, en fait c’est oui, c'était pour rebondir quand tout à l’heure tu parlais de la misogynie intériorisée, pour savoir si tu parlais de la haine de la pique mi donc, et donc de peut être de revenir là dessus en expliquant par rapport à la sororité ton tonton, ton rapport à ça, ton évolution, à ça.
Taous Merakchi
Ben oui, c’est ce que je disais par rapport au constat que j’ai fait en essayant de jouer le jeu des hommes et en essayant d'être la seule femme dans la vie des hommes. Celle qui trouve grâce à leurs yeux, c’est s’apercevoir en fait que déjà ça ne peut pas, ça n’arrive jamais vraiment et le prix à payer est parfois trop cher et que de toute façon, il y a beaucoup des rapports hommes femmes qui sont viciés par la question de ce qui veulent ou pas, est ce qui arrive ou pas, Ça détermine énormément de nos amitiés. Ce qui est d’une tristesse sans fond évidemment. Il y a un truc que j’ai remarqué aussi depuis quelque temps, c’est l’intérêt de. La respiration, que c’est le souffle d’air frais que c’est dans la vie des femmes. Que les événements en non-mixité. Donc vaste sujet à la non-mixité, exclusion. Alors que la non-mixité entre hommes, ça existe depuis la nuit des temps et ça leur pose aucun problème d’avoir des espaces où vraiment, clairement, y' a jamais de nanas là dedans. Ou alors c’est celles qui servent le café. Et je vois des événements genre qu’est ce que j’ai vu la dernière fois ? Des soirées dans des bars réservés aux femmes ou des soirées karaoké réservées aux femmes. Faire des trucs comme ça où normalement on est obligé de sociabiliser avant, on est souvent obligé de sociabiliser avec les hommes et notamment un bar dans un bar. Il y a toujours un truc quand même de base, on est entre nous, il y a beaucoup de séduction dans les bars, il y a beaucoup, beaucoup de paraître, beaucoup de rencontres, beaucoup de valeurs. Et je me souviens que mon premier réflexe quand j’ai vu ces soirées de femmes qui sont vraiment justes, elles boivent des cocktails et sont dans un bar. Elles kiffent, elles sont juste entre elles. Il n’y a pas de séduction. Et je me suis dit mais quel intérêt ? Et voilà, là, le travail est dur, là ça va être long parce que je me suis dit quel intérêt d’aller dans un bar si ce n’est pas pour voir des mecs ? Bon, déjà, je suis hétérosexuelle. Clairement, ça joue dans le bar. Oui, j’aime bien séduire, C’est ce qu’on disait tout à l’heure. Mais en fait, quel intérêt ? C’est est ce que les nanas disaient c’est comment c’est génial ! Il n’y a aucune pression, on n’a peur de rien, les toilettes sont propres Haha ! C’est un cliché, pardon. Mais bon, là. On ne surveille pas son verre, on se demande pas qu’est ce qui vient de nous frôler la dernière fois ? La dernière fois que je suis allée dans un bar ? Exemple con mais classique que beaucoup de femmes trouveront familier je pense. Je suis au bar pour commander quelque chose. Il y a un mec qui passe derrière moi et en passant derrière moi, il me tient par la taille. Tu sais comment on fait parfois pour passer ? Juste pour signaler qu’on est en train de passer derrière quelqu’un ? On peut mettre une main sur le corps de la personne pour dire attention, je passe, ne recule pas là, il me tient par la taille, une main sur la taille, une main sur l'épaule. Il y avait ses potes qui étaient à côté de moi et donc y vont pour s’en aller et là quelqu’un lui dit quelque chose. Donc il revient toujours en me tenant et il parle comme ça, en me tenant et au bout d’un moment je fais ou je ne suis pas un meuble. Et le mec qui me dit bah tu on dirait hein, tu devrais aller chez Ikea Donc déjà. La répartie. Voilà. Mais c’est juste un exemple parmi tant d’autres. Deux Putain, juste. Tu passes. Il faut quand même que je sois encore en train de rappeler que mon corps n’est pas en libre accès et que je pense que si j’avais été un grand mec d’un mètre 80, il ne m’aurait pas posé la main sur la taille, il ne serait pas resté accroché à mon corps comme ça pour parler à ses potes. Il se serait excusé si j’avais dit Oh tu peux arrêter de me toucher s’il te plait ? Juste dire arrête de me toucher, ça me semble. Tu ne discutes pas, tu dis oui et tu regardes tes pieds. Bon, bref. Et donc, pour en revenir à ces histoires de non mixité, effectivement, qu’est ce que ça doit être reposant. Et on le voit bien quand on passe des soirées entre potes. On ne surveille pas notre langage, on ne surveille pas nos positions, on ne surveille pas nos verres, on ne surveille pas tout un tas de trucs qu’on surveille d’habitude. On est pas dans cette hyper vigilance dont je n’arrête pas de parler et qui est vraiment épuisante. Et ça se traduit aussi dans le couple. C’est un truc que j’ai remarqué, il y a beaucoup de vidéos tictac là dessus justement sur quand je suis avec mon mec versus quand je ne suis pas avec mon mec. Pour les relations hétérosexuelles où on voit des meufs qui montrent plein de trucs, fait hyper attention à plein de choses, je regarde partout, je regarde derrière moi, je verrouille bien ma porte, je vérifie que j’ai bien débranché mon fer à boucler, je prends une photo dont la prise débranchée pour être sûre de vérifier que je me suis pas trompé d’hyper vigilance constante de je vais être sûr que. Et quand on est avec notre mec, je traverse sans regarder, je me pose pas la question d’où je vais. Je laisse la porte ouverte, je me balade en slip et ce n’est pas juste une question. De là, je me sens protégé par mon homme fort et puissant. C’est juste que. On sait qu’il y a quelqu’un qui veille sur nous. Quelqu’un qui potentiellement peut nous défendre. Dans certains cas. Et moi je sais quand je suis avec mon mec, j’ai ce truc de ouf. Tous les mécanismes de défense, les mettre dans ma poche, c’est plus mon problème, ça me permet de respirer. Et c’est pour ça que les blagues sur un visage comme un des mecs pour vous protéger. Et si jamais un bocal de cornichon à ouvrir, je les trouve tellement à côté de la plaque. Parce que vous vous ne vous rendez pas compte à quel point effectivement, il y a du vrai dans ce que vous êtes en train de dire. Il y a un truc deux je me sens protégée avec mon homme dans ma main, mais je me sens protégé de qui ? Des autres hommes en fait ? Et le problème, ça reste vous. Et oui, j’en ai besoin dans le monde dans lequel je vis. Idéalement, je n’aurais pas besoin de ce sentiment de sécurité. Idéalement, dans un monde où tout va bien, où je ne me pose pas ce genre de questions, je n’ai pas ce rapport avec mon mec de grand protecteur alpha qui va avoir. Le problème, c’est que c’est lui qui est obligé de me tenir par le manteau quand je pars en sucette dans la rue, ça ne tient pas. Bon bref, voilà, il y a plein de choses, plein de constats que je fais comme ça. Des conséquences. De juste être une femme dans le monde qui forcément ne peuvent que me mettre en colère et. Je fais de mon mieux pour l’expliquer. Je fais de mon mieux pour l’image et je fais de mon mieux pour donner des exemples. Mais je sais très bien que tu vois typiquement une émission comme ça, je fais de mon mieux. On me dira quand même que j’ai une énergie trop noire et que c’est dommage parce que je dessers ma cause, parce que mon message ne passe pas. Il y aura toujours à redire de toute façon. Donc au bout d’un moment, mon mécanisme de protection à moi aussi, c’est de rester avec des meufs, ou en tout cas avec des personnes minorisées, des personnes qui connaissent un minimum ce que c’est qu’une existence dans un monde patriarcal, capitaliste, tout ce que tu veux et qui le subissent. Et de réduire le dialogue. Il y a donc des espaces de dialogue comme celui-ci qui sont hyper importants. Mais dans ma vie quotidienne, j’essaye de fois ça suffit la pédagogie. En fait, je ne suis pas ta prof moi, je ne sais pas. Ma vocation, ce n’est pas du tout ce que j’ai envie de faire. Donc je fais, je. Il y a plein de situations maintenant. Avant, j’allais à la confrontation, je me suis dit on va parler pendant 1 h et demie sur un bout de trottoir si tu veux. Maintenant c’est juste ok, je me casse et je garde mon énergie.
Pauline Todesco
Alors justement, on va parler de pédagogie, si tu veux bien. Et juste pour finir sur la non-mixité, s’il y a peut être des hommes que le terme ou que le concept tout simplement met mal à l’aise ou dérange, c’est comme tu as expliqué que quand dans ces espaces, tu n’as plus besoin de faire attention aux mots à blesser personne. En l’occurrence, quand tu ne dis personne, tu parles des hommes puisque c’est des espaces non-mixtes pour les hommes. Donc si il y a des hommes que ça dérange, eh bien si vous voulez qu’on n’ait pas besoin de faire des espaces en non-mixité, faites en sorte que quand vous êtes là, on se sent tout aussi libre de pouvoir s’exprimer, se plaindre, critiquer, etc sans avoir besoin de se sentir peut être oppressé du coup. A propos de pédagogie, il y a un passage que j’ai sélectionné page 234. Où tu expliques justement ce qu’on est en train d’aborder, c’est-à -dire cette peut être cette fatigue de faire de la pédagogie et est ce qui ? Est ce que ce que tu ressens à propos de ça ?
Taous Merakchi
Il n’y a qu’une voix dans leur tête, c’est un chœur masculin. C’est ça, hein, celui-là ? Oui, oui, oui. Il n’y a qu’une voix dans leur tête, et c’est un cœur masculin qui hurle hystérique, menteuse, exagéré, castratrice, faible. Et notre voix pleine de raison, pleine de sens. Notre cœur à nous qui hurle : Écoutez, regardez, écoutez, regardez, écoutez, regardez. Et noyés sous leurs protestations, telles Cassandre, nous sommes toutes condamnées à énoncer des prophéties que personne ne croit jamais aller voir se concrétiser sous nos yeux sans pouvoir les éviter. Alors, à quoi ça sert de s'époumoner ? À quoi ça sert de prouver ? A quoi ça sert de s’adresser à eux, puisque leur cervelet n’est pas poreux ? Qu’ils sont imperméables à la raison, aux preuves même, qu’ils réclament que rien d’autre que leur ressenti, leur vision des choses ne peut avoir de valeur.
Pauline Todesco
Je précise par la suite qu’il y a mentionné que tu as des amis, un mec que tu as quand même trouvé quelques personnes masculines qui sont capables d’entendre ce que tu as à dire et donc tu peux, tu t’autorises à faire cette pédagogie avec eux. Encore une fois, tu parles des hommes en tant que groupe social et on n’est pas en train de parler de chaque homme sur terre. Mais voilà, cet homme, cet aveu, on va dire, de ne pas faire de pédagogie. Est ce que pour toi c’est. En fait, c’est quoi pour toi ? Est ce que c’est un aveu de faiblesse ? Est ce que c’est un aveu ? Est ce que c’est une force ? Est ce que c’est une fierté ? Est ce que c’est un ras le bol ?
Taous Merakchi
Je pense que c’est juste une évidence et une question de choix de lucidité aussi sur ce qui m’entoure. C’est que je me rends bien compte que quand. Quand je fais de la pédagogie, c’est parce que je sais qu’il y a une ouverture. C’est parce que je sais qu’il y a une chance qu’il y ait un vrai dialogue et que je sois écoutée. Quand je dis que j’en fais plus, c’est parce que j’ai compris. Et j’ai appris à repérer aussi les personnes qui prétendent vouloir dialoguer, débattre, discuter, mais qui en fait sont juste là pour t'écraser et te prouver que tu as tort et que quoi que tu dises, ils trouveront un moyen de te dire ah ouais, et c’est les mêmes qui disent ah ben oui, voulait l'égalité, ça veut dire qu’on peut vous taper sur la gueule. Alors c’est ça ton premier réflexe quand on parle d'égalité, c’est tu diras chouette, je vais pouvoir te mettre une droite et tu te mets pas, tu te remets pas en question, tu ne dis pas C’est chelou comme mécanisme de pensée. Et donc ça, ce genre de personnalité là, je n’énonce et je n’ai pas envie. Je pense qu’il y a des moyens de les faire évoluer, il y a des moyens de les faire changer. Ce ne sera pas moi, en tout cas, ce ne sera pas moi. Dans un bar à 1h du matin un samedi soir à Oberkampf, parce que j’ai dit que j'étais écrivaine et que j'écrivais des trucs sur le féminisme XD. Ah oui ? Non, ce n’est pas là que ça va se faire. Le changement, il ne va pas se faire à ce moment-là. Par contre moi ce qui va me faire du bien c’est de dire bye de partir et de les laisser mariner dans leur sauce. Potentiellement, le fait que justement je me casse pourra les faire réfléchir et se sentir un peu con et se faire dire ah c’est bizarre, pourquoi elle réagit comme ça ? Si ce n’est pas le cas, ce n’est pas grave, ça viendra d’ailleurs. Mais il y a des situations qui sont complètement stériles et qui moi vont me faire plus de mal, que ça va leur apprendre de choses à eux. Donc je me casse. Et si y a des gens qui ont envie de rester pendant 3 heures pour leur apprendre des choses, qu’ils le fassent. C’est cool qu’il y en ait, ce ne sera pas moi. Ce que je trouverais intéressant, c’est que ce soit des mecs qui le fassent justement parce qu’ils ont plus de chance d'être écoutés déjà. Et comme ça, nous, ça nous fout un peu la paix. Donc dans ces moments là, fait bouclier en disant attention, tu vas y, va te reposer, je prends le relais et essayer peut être de changer les choses et de reprendre ton pote. Ça peut, peut être marcher et si ce n’est pas le cas, ça viendra peut être d’ailleurs.
Pauline Todesco
Euh oui, excellent conseil aux hommes tout à l’heure qui demandait dans le tchat qu’est ce qu’on peut faire déjà ? Totalement perdu de ma pensée. Je voulais rebondir. Je voulais rebondir sur ce que tu venais de dire sur Louis, sur le fait de reprendre ses pattes quand et d'être un bon allié. Quand on demande qu’est ce qu’on peut faire ? Déjà, si vous constatez qu’il y a quelque chose qui devrait pouvoir être redit à quelqu’un et que vous pouvez alléger la charge mentale de la nana en intervenant, c’est pas que c’est extraordinaire, c’est que c’est extraordinaire, Mozart. Et ça, c’est le bienvenu, n’est ce pas ? Oui, donc pour. A propos de pédagogie et des hommes, est-ce que tu as reçu un peu ou beaucoup de retours d’hommes qui ont lu ton livre ? Alors de ton entourage, mais pas qu’eux ? Et est ce que pour toi, même si tu le revendique assez clairement dans le livre, ce n’est pas un livre de pédagogie ? Je ne suis pas là pour vous tenir la main. Est ce que c’est un livre que tu recommanderais quand même à tes lectrices de mettre dans les mains ?
Taous Merakchi
Bien sûr, ce n’est pas à eux que ça s’adresse. Mais comme je n’arrête pas de le dire, si on ne se met pas à la place des autres, on ne va jamais s’en sortir de manière générale. Et ça, ça peut être un des outils que les hommes utilisent pour se mettre à la place des femmes, ou en tout cas de celles qui partagent mon expérience parce que je ne représente pas la femme comme entité, évidemment. Mais j’ai reçu, oui, j’ai reçu des témoignages de mecs qui m’ont dit qu’ils avaient trouvé ça hyper intéressant, hyper bien et que ça les avait éclairés justement sur ce qu’est au quotidien cette charge de juste d’exister dans ce monde quand on est une femme. Et c’est super, je trouve ça génial et c’est vraiment, c’est l’inverse des dommages collatéraux, c’est des bénéfices collatéraux, c’est à dire que ce n’est pas fait pour eux si ça rebondit sur eux, c’est très cool. Et justement, il y a plein de plein de femmes qui m'écrivent pour me dire que leur compagnon, leur frère, leur père l’ont lu et que ça a ouvert des dialogues et qu’il y en a qui vont dire ah putain, je m'étais pas rendu compte à quel point je j’aime. C’est pas faute de le dire vraiment, mais bon, ce n’est pas grave, faut bien que ça vienne de l’information. Vienne à un moment c’est très cool et il y a des transmissions entre générations aussi. Il y a des femmes qui font lire à leur mère des mères qui font lire leurs filles et ça ouvre le dialogue sur des sujets que je n’avais pas forcément abordés avant. Et je trouve que c’est à ça que ces essais devraient servir. Pas forcément les miens, mais il y en a plein qui sortent de toutes façons maintenant et c’est génial. Il y a vraiment plein d’outils qui sont. C’est pour ça que tout à l’heure je les ai vraiment faites un effort, il y en a partout, ça permet d’ouvrir des dialogues, ça permet d’ouvrir un peu les horizons et d’ouvrir des fenêtres sur d’autres, d’autres vies, d’autres existences, d’autres façons de vivre les choses aussi, et même de femmes à femmes. Et on n’a pas toute la même façon de vivre cette histoire. On n’en a pas toute conscience, on n’en souffre pas toutes de la même manière et il y en a plein qu’on dit Ok, je ne me retrouve pas dans tout ce qu’elles racontent, mais c’est vrai que ça fait écho sur ça, ça et ça. Le but ce n’est pas qu’on lise le dire en disant ah ouais tout pareil, si ça le fait c’est cool parce que du coup je ne me sens pas seule tu vois. Mais le c’est pas. C’est pas qu’on soit ou on est toutes exactement les mêmes, on ressent toutes les choses et je trouve ça marrant justement qu’il ne reste que toi des histoires de loups garous à deux balles. Pas du tout. Par contre là dessus, je suis d’accord, c’est très bien. Je veux garder aussi ma part d’individualité dans l’histoire. Mais. Mais voilà, je trouve que je trouve que c’est des outils de conversation qui peuvent être intéressants.
Pauline Todesco
Au début, on se demandait je te demandais est ce qu’il y a une bonne manière d'être en colère quand on est une femme ? Et tu me disais de toute façon, homme ou femme, je ne suis pas sûre qu’il y ait une bonne manière d'être en colère. Et dans Chat, tout à l’heure, quelqu’un nous disait mais oui, mais si tu étais plus douce, c’est plus les termes exacts, ton message passerait mieux. Et pour autant, tu viens de raconter que tes messages, tes propos arrivent à se transmettre, que ce soit au niveau des générations d’hommes mais aussi de femmes, de femme à homme. Donc est ce que tu penses que le succès de la transmission des messages féministes réside plutôt dans le contexte, c’est-à-dire la disposition dans laquelle la personne est qui lui en parle ? Est ce que c’est son conjoint, son meilleur ami machin ou est ce que c’est vraiment le propos lui même, c’est à dire le tien parce qu’il a un coup de pied dans la porte et donc y passe ? Ou alors. Ou alors au contraire des propos beaucoup plus doux, beaucoup plus, peut être lisses, mais qui peut être non retransmis et pas toute la violence du vécu. Enfin, pour toi, à quoi est dû le corps quand ça marche ?
Taous Merakchi
Je pense que c’est vraiment une multitude de facteurs. Comme tu le dis, ça peut être une question de contexte, ça peut être une question de forme et c’est pour ça que je trouve ça hyper important que le même propos soit exprimé plusieurs fois par différentes personnes de différentes façons. C’est pour ça que quand j’ai sorti le grand mystère des règles, il y avait deux autres livres qui étaient sortis sur les règles. On a été trois à en sortir en trois mois. C’est vraiment le sujet est arrivé d’un coup et les gens disaient Ouais, mais tu n’as pas peur de la concurrence ? Mais en fait non, parce que moi, quand je m’intéresse à un sujet, déjà je ne lis pas un seul truc sur le sujet, je me documente, j’en lis plusieurs et en plus c’est plus sensible à cette forme, plus sensible à cette façon d'écrire, au plus sensible à celle là. Et du coup, c’est cool que moi l’important, mon but ce n’est pas d'être unique et la seule et la reine du monde du féminisme. Aucun sens. Qui suis-je pour représenter quoi que ce soit ? Personne. Je veux juste être une porte d’entrée, mais parmi des millions de porte d’entrée et plus que ça, j’aspire à l’obsolescence. Moi, j’ai tous mes textes, je veux qu’ils soient désuets et obsolètes le plus vite possible.
Pauline Todesco
Ça ne va pas du tout. Ça montre que tu n’es pas en première position.
Taous Merakchi
Mais pour l’instant c’est pertinent. J’espère juste que tous les textes que j'écris, je voudrais qu'à un moment les générations suivantes le lisent en se disant vous aviez vraiment besoin de ça, là, vous aviez vraiment besoin de souligner ces propos là. Ce n'était pas évident pour vous comme pour les règles. Tu vois, le grand mystère des règles, c’est sorti en 2017, il y a déjà plein de trucs qui n’ont plus vraiment de sens dans ce que je. Un peu de sens dans. Ce n’est pas vraiment non plus autant d’impact quand on les lit aujourd’hui que quand on lisait en 2017. C’est parce qu’il y a eu des avancées, ce qui est génial. Et donc d’ici à ce que ma fille soit menstruée, j’espère qu’elle lira mon quinze ans. Vous aviez vraiment besoin de ça, putain ! Vous avez dit Oh, je veux, je veux tomber dans l’oubli, hein ? Je ne veux pas qu’on se dise dans 50 ans à son texte, C’est toujours vachement d’actualité, non ? Je vous en supplie, sauvez nous de ça. Ça voudrait dire qu’on n’a pas bougé ? Au secours ! Donc bref, tout ça pour dire que je trouve ça génial qu’on soit plein sur les mêmes sujets et je trouve ça très important qu’on ait plein de voix différentes qui disent censément la même chose, mais de façon différente, avec des nuances différentes, avec des points de vue différents, parce que c’est comme ça qu’on va attendre tout le monde. En fait, il n’y a aucune expérience globale, universelle, et aucun texte qui soit qui, qui, qui englobe toutes les expériences humaines. Ce n’est pas possible, ce n’est pas assez. Ce n’est même pas réaliste de penser comme ça. Et. Et du coup j’ai besoin que si il y a des trucs, par exemple le film Barbie, tu vois, c’est un bon exemple. Évidemment, quand ça fait quinze piges que tu es dans le féminisme activement, tu vois ça ? Tu dis ouais, c’est niveau un les mecs, mais il y a plein de gens qui sont même pas encore au niveau un. Donc quand bien même c’est une pub, ça c’est d’un cynisme absolu. Quand tu dis que quand tu explores vraiment la forme, le fond de la construction du film Barbie, il y a plein de choses à en dire. Si il y a cinq personnes qui, en entendant le monologue d’America Ferrera, ont dit Oh, je n’avais pas vu les choses comme ça, ça me permet d’entrer. Ben vas y entre, ce n’est pas grave, je ne vais pas te demander de décliner tout le parcours, de commenter, de rentrer dans la foule, dans l’arène du féminisme et du militantisme. Je n’ai pas besoin que tu le justifies. On a un an, on est rentré par Barbie, désolée. Du moment que tu rentres, je m’en fous. Et après une fois que t’es dans tu vas, tu vas apprendre plein de choses. Tu vas pouvoir décortiquer aussi d’où est venue tu peux, tu vas, tu vas, tu peux revoir en arrière. Il y a plein de trucs dans lesquels je suis rentré maintenant. Aujourd’hui, je me dis Oh, c'était de la merde ! Je me suis battu contre la suppression du terme mademoiselle des formulaires dans un ordre. Mais moi j’ai pas envie qu’on m’appelle madame parce que ça fait vieille sans réaliser que. Ben oui, un gag. A ton avis, pourquoi tu penses ça ? Donc c’est normal. Et c’est pour ça aussi que je veux que mes archives de mademoiselle restent en ligne. Parce que je dis plein de conneries, parce que j'évolue, je suis en constante évolution et je ne suis pas figée. Je ne suis pas née formée dans mon féminisme. Si je dis encore probablement dans ce live aujourd’hui des trucs où dans cinq ans je me disais oh n’importe quoi et c’est hyper important et je veux qu’on soit transparent là dessus. Je veux qu’on soit multiple là dessus. Et je ne veux pas qu’il y ait une espèce de quête d’unicité absolue dans les propos et la façon dont on exprime notre militantisme.
Pauline Todesco
Ce qu’on appelle le purisme militant.
Taous Merakchi
Voilà, c’est ça.
Pauline Todesco
On peut revenir sur le livre, le beau, le grand mystère des Grecs. Tu disais qu’il y avait des choses que tu exprimais en 2017 quand il est sorti, qui n'était plus autant d’impact aujourd’hui. Est ce que tu peux nous évoquer certains de ces points pour les gens qui n’auraient pas lu le livre ou qui peut être qu’il soit homme ou femme, menstruée ou non, qui se demande bien ce que tu as pu raconter dans tout un livre sur les règles, à part dire eh ben ça arrive et c’est la vie.
Taous Merakchi
Pour le coup, là, j’avais l’approche beaucoup plus théorique de l’essai à ce moment-là. Donc j’ai vraiment exploré les règles à travers l’histoire, la science, la médecine, plusieurs contextes, le contexte biologique, les règles dans le sport, la façon dont c’est utilisé contre nous, le fameux truc de règles quoi. Toutes les façons dont ça peut tuer dans le monde aussi. Parce qu’avec des problèmes d’hygiène, d’isolation, de fin d’isolement, isolement, isolation pour les maisons d’isolement, quand certaines femmes ont leurs règles, ça, ça expose à plein de dangers. J’ai exploré ça sous plein de sujets parce qu’en fait, je me suis rendue compte en m’intéressant au sujet que c’est un merveilleux cheval de Troie pour parler de plein de questions sociales et plein de questions féministes. Et donc ça m’a permis de faire passer plein de messages que j’ai ensuite décliné dans d’autres livres et notamment dans Vénères et. Je me souviens quand on parlait à l'époque de précarité menstruelle ou de congé menstruel, c'était vraiment. On avait l’impression d'être cinq meufs en sarouel en train de faire. Enfin, pardon pour les gens qui partaient, ça faisait beau. Bref, il y avait un truc très. C’est un truc de marginal hippie. Ça ne va jamais prendre fin. Et là, on se retrouve à avoir des vrais débats, à avoir vraiment beaucoup d’indignation par rapport à ces questions là que je ne voyais pas du tout à l'époque parce qu’on n’avait pas pris la mesure du problème. Même par rapport à l’endométriose. En 2017, on commençait à parler d’endométriose dans les médias mainstream, mais c'était encore assez, assez réduit. Et aujourd’hui dans nos cercles. En tout cas, quand on dit endométriose, c’est à peu près tout le monde sait ce que c’est, ou en tout cas une image à peu près à peu près claire de ce que de ce que c’est. A Il y avait la taxe tampon. Qui a été aboli. Dont c’est dans ces eaux là aussi, parce qu’on a commencé à en parler, alors que quand on a commencé à en parler, on devine quoi ? Et en fait, on a tiré sur un fil sans faire rapport aux règles. Qui a déroulé plein de choses où en fait les gens ont compris qu' effectivement, en prenant la question des règles, on touche à plein de choses qui sont hyper intéressantes et hyper. Parlant de la façon dont les oppressions s’installent. Et quand on voit aujourd’hui que le congé monstrueusement menstruel a été rejeté par le Sénat et qu’on voit qui compose le Sénat et qui votent ces lois là, évidemment tu dis bah il n’y a pas comme un bug, il n’y a pas comme un truc qui ne va pas. Alors qu'à l'époque, nous on disait le congé menstruel, les gens disaient mais qu’est ce que c’est que ces conneries encore ? Sachant qu’il y a plein de façons de penser le congé menstruel, Il y a des entreprises notamment qui mettent à disposition de leurs employés deux jours de congés supplémentaires par mois, qui peuvent choisir de prendre ou de ne pas prendre sans jamais justifier leur utilisation. Donc ça peut être parce que t’as mal au l’utérus ou parce que t’as une gueule de bois et tu te sens pas assez en forme pour aller bosser. Et comme ça, ça permet de ne pas devoir justifier que tu as tes règles de ne pas. De retirer l’argument de oui mais du coup il y en a qui y ont droit et nous on n’y a pas droit si on n’a pas d’utérus, là c’est tout le monde. A ces deux jours de congés par mois en plus, qui peuvent ou non choisir. Donc ça peut prendre plein de formes que je trouve hyper intéressantes, ça soulève plein de sujets sur les maladies chroniques, sur les maladies mentales, sur tout un tas de trucs ou parfois juste des pas en forme pour aller bosser. T’as pas suffisamment de justifications administratives pour dire je ne vais pas bosser et juste tu ne peux pas faire ton taf, tu prends ton jour sans te justifier. Bref, c’est un autre sujet, mais je trouve ça hyper intéressant quand tu tires sur le fil. Attends, mais comment peut-on mieux exister en incluant tout le monde, en faisant en sorte que tout le monde se sente mieux ? Et sauf que là, on se retrouve face à des murs de congés menstruels, égale non stop, terminé. Débat fini. Parce que les gens qui sont en charge de ces choses là ne se posent pas ce genre de questions parce qu’ils n’ont pas à se poser ce genre de questions, ils n’ont pas besoin de se poser ce genre de questions. Donc voilà. Mais ça, ça avance et je vois de l’indignation partout là où je n’en voyais pas il y a six ans. Sept ans. Oh la vache ! Le temps file et ça fait du bien et je trouve ça chouette. Et ça, c’est pour ça que je dis que j’ai un fond optimiste parce que sinon je n’aurais pas fait d’enfant. Ça conforte mon fond optimiste de dire ok, c’est la merde, c’est vraiment, vraiment, vraiment la merde, mais il y a quand même un peu de lumière au bout du tunnel. Y a moyen de réussir à faire bouger certaines choses et j’y crois vraiment.
Pauline Todesco
Je vous avais dit qu’il y aurait de l’optimisme. Pour parler encore de la santé des femmes. On disait en début d'émission que tu avais commencé, si je ne me trompe pas, à écrire le livre après que tu aies appris ton diagnostic, c’est ça ?
Taous Merakchi
Oui, c’est ça.
Pauline Todesco
Donc que tu souffrais à l'époque d’un cancer du côlon et tu as été opérée une semaine plus tard. Donc comme tu dis, à peine le temps de réaliser que c’est fini, mais. Et là tu en parles vers la fin du livre. Tu expliques que comme tu l’as appris très tard, heureusement pas trop tard, mais très tard, tu t’es demandé à raison depuis quand tu l’avais et tu t’es dit tiens, est ce que ça ferait pas deux trois ans que j’ai mal. Et donc là, il y a un passage, je cite si tu veux bien le lire, qui est page 237. Ou à propos justement de ces années de souffrance et où tu reviens dessus en te disant mais c'était bizarre les réactions des gens et de tous les proches..
Taous Merakchi
Et tous et tous les proches, les médecins, tous me disaient encore et toujours c’est l’anxiété, c’est dans la tête. J’ai envie de retourner dans le passé, de les choper par le col et de les secouer en hurlant J’ai une tumeur de la taille d’une balle de golf dans le bide. J'élève un nouveau né. Je travaille à côté en pleine pandémie. Je suis à cinq grammes d’hémoglobine. Je suis crevée du jour au lendemain. Bande de connards sans cœur. Toujours beaucoup de tendresse.
Pauline Todesco
Donc ma question, c’est avec tout ce que tout ce que tu as exprimé de cette souffrance à tes proches peut être qu’on peut se dire bon voilà, ils ne sont pas médecins, mais en l’occurrence, tu avais vu des médecins, tu racontes qu’il y en avait un qui m’avait touché le ventre et qui te disait : non tout de même.
Taous Merakchi
Eh bien ce bonhomme prenait c'était quoi du butine, c’est ça.
Pauline Todesco
Tu dis : autant bouffer des cancers. Et donc ce que je veux dire, c’est que même le corps médical, à aucun moment on a essayé d’aller plus loin. Quand tu dis, quand tu dis que tu as mal au ventre, est ce qu’une femme qui a mal au ventre, ça ne suffit pas comme tu écris dans le livre, à remuer ciel et terre ?
Taous Merakchi
Ah bah clairement. Et en plus il y a plusieurs choses qui entrent en compte alors après, je ne saurai jamais à quel point, mais il y a ce fameux biais qu’il y a aussi avec les personnes d’origine méditerranéenne, n’est ce pas ? D’origine nord-africaine surtout, dont on en fait trop. Et en plus, je me souviens qu’il y a beaucoup de médecins qui m’ont dit que mal au ventre, problème de digestion toussa machin femme plus dans africaine c’est normal. En gros c’est juste parce que je suis une femme d’origine maghrébine et que mon diagnostic c’est ça fait mal au ventre. Femme d’origine algérienne, elle a terminé. Et c’est ce qu’on m’a répété vraiment longtemps. J’ai beaucoup entendu ça dans ma vie, je crois. Mais les femmes maghrébines, c’est normal, c’est tout dans le ventre. Surtout les femmes parce que le deuxième cerveau, tout ça, machin, le centre des émotions est dans le ventre et on a vraiment grandi avec ça. Je me dis d’y aller ! J’ai failli crever à cause de ça. Vraiment ? Et j’ai vu tellement de médecins. J’ai fait toutes les analyses possibles, sauf celles qui étaient capable de me donner ce putain de diagnostic qui était donc une coloscopie. Parce qu’on ne fait pas une coloscopie comme ça, pour un oui ou pour un non. Sauf que là, il y avait quand même beaucoup de oui-brou de noix. Il y avait beaucoup de douleur, il y avait beaucoup de symptômes et il a fallu littéralement que je sois à l’article de la mort et qu’un labo m’appelle après avoir fait un bilan sanguin de routine que j’ai fait et que le labo m’appelle en disant Allez vous faire transfuser tout de suite, vous appelez le SAMU, vous allez à l’hôpital maintenant, sinon vous allez crever pour que Enfin. Et attends, ce n’était pas même pas ça n’a même pas suffi. Parce que j’en avais expliqué 1000 fois mes problèmes. Et quand bien même, une fois que je suis allée à l’hôpital et qu’ils se sont dit qu’effectivement c’est la deuxième fois en un an que vous vous faites transfuser, peut-être qu’il y a une fuite dans votre corps de sang. Ça doit venir de l’utérus qui fait mal. Non, vraiment, où j’ai l’utérus ? On l’a regardé, je viens d’accoucher, on a regardé mon utérus sous tous les angles. Je suis assez sûre que ça ne vient pas de l’utérus. On a déjà fait ces analyses, on va les refaire quand même. Ah ben non, effectivement, ça ne vient pas de l’utérus. Peut être qu’on va faire une coloscopie, donc vraiment à une errance médicale qui a duré si longtemps dans la douleur absolue à me sentir. C’est un poids pour tout le monde à me sentir. J’avais l’impression d’exagérer, j’avais l’impression. Et en plus ce n’est pas glamour d’avoir des problèmes de digestion, d’avoir du sang dans les selles, d’avoir tout, d’avoir devoir parler de tous ces trucs-là. Tu parles sans arrêt j’ai mal au ventre, j’ai mal au ventre, j’ai mal au ventre, ce n’est pas sexy en plus tu dis putain, je suis le cliché de la meuf qui a tout le temps un truc qui ne va pas. Je suis, je mets des images dans la tête des gens de genre. Mes problèmes de digestion sur une femme, ça fait pas classe. Tu te rajoutes des milliards et des milliards de couches sans arrêt alors que t’es juste en train de crever, que tu mérites juste que quelqu’un te dise attends, on va te soigner, on va s’occuper de toi et on va te prendre au sérieux. Et le nombre de médecins, il y en a eu plusieurs qui m’ont tâté l’abdomen en disant Mais non, l’abdomen est bien souple, Je sentais ma tumeur moi même, je pouvais la sentir et mon gastroentérologue m’a dit Ah oui, effectivement, on la sentait bien, sans déconner. Donc bref, voilà, c’est encore une source de colère qui pour le coup a été ajoutée sur le tard parce que c’est dans Vénères, Je parle de toute cette colère qui est montée au filet d’eau au fil d’une vie, au fil des années. Et là, j’ai dû faire face à une nouvelle vague de colère, parce qu’en plus j'étais en colère contre les gens que j’aime ne pas m’avoir prise au sérieux. Et je vois. Pour revenir, notamment sur l’endométriose. Je vois plein de gens faire face à ça en permanence. Et il n’y a pas que dans l’endométriose, il y a beaucoup de maladies chroniques comme ça où en fait, pour avoir un diagnostic et une fois qu’on a le diagnostic, avoir le bon traitement, être prise au sérieux, ne pas se sentir comme une charge pour ses proches et pour la société. C’est ça un parcours la vache, c’est ça.
Pauline Todesco
Est ce qu’il y a des questions du chat ? Ou est-ce que je continue ?
David Dufresne
Je pense que tu peux continuer. Il y a beaucoup de beaucoup de réactions,
Pauline Todesco
À la fin du livre, tu racontes un voyage, donc pourquoi a-t-on failli ne jamais pouvoir lire le livre ? Parce que tu as décidé d’aller à Stockholm.
Taous Merakchi
J’ai effectivement décidé d’aller à Stockholm. C’est un cadeau que je me suis fait en 2021. Donc une fois que j’ai été guérie, que ça y est, ça allait mieux dans ma vie, que tout s’est un peu réaligné et que je commençais à reprendre le contrôle de mon corps et à pouvoir jouir à nouveau de juste être vivante. Marcher sans douleur,manger sans douleur, dormir sans douleur. C'était extraordinaire. C'était une renaissance. J’ai adoré ce moment, même si je l’ai payé très cher. J’ai décidé de sauter le pas et de partir en voyage seule, ce que je n’avais jamais fait de ma vie. Et donc j’ai cherché une destination qui soit accessible, rapide, facile à vivre en tant que piétonne et safe en tant que femme seule surtout. Et je suis à Stockholm, ça a l’air de cocher toutes les cases et je ne connaissais pas grand chose de la Suède ni de Stockholm, donc j’y suis allée un peu au pif. Et en fait, ce que j’ai découvert à Stockholm, c’est que ma colère, je la laisse à la douane et je ne suis jamais en colère quand je suis à Stockholm, j’y suis retournée, je suis allée quatre fois en tout. Depuis, je suis tombée follement amoureuse de cette ville, notamment parce que je suis. C’est le seul endroit sur terre où j’arrive à exister, sans colère, sans pratiquement sans peur. Parce qu’il n’y a pas du tout la même culture. Déjà de la proximité, il y a moins de gens. Les rues sont plus grandes. Quand on attend de traverser, les gens restent à un mètre 50 les uns des autres. Ça n’existe pas de se frôler. En Suède, c’est très mal vu. Il faut vraiment respecter la bulle. Et c'était la première fois que je voyais mon intégrité physique autant respecter. Et je me souviens juste. C’est très anecdotique, mais c’est très représentatif. Je marchais sur un trottoir et au milieu du trottoir, il y avait deux mecs qui étaient en train de se parler, qui bloquaient l’un qui bloquait le passage et en me voyant arriver, ils se sont chacun écartés et ils ont gardé leur pied. Et j’avais vraiment l’impression d'être Moïse. Quoi ? Je suis mort ? Les gens s'écartent sur mon passage et en plus ils regardent leurs pieds. Ils ne profitent pas pour passer entre deux hommes dans une rue à Paris, ils vivent autre chose en général comme expérience. Et là, vraiment, il y a juste ce respect de l’intégrité physique des gens. Il n’y a pas de harcèlement de rue, il n’y a pas de regards, ou alors de regards. Les gens se regardent beaucoup en Suède, mais il n’y a rien dans le regard. C’est juste. C’est comme en Allemagne où je sais qu’il y a beaucoup de gens qui fixent en Allemagne, et c’est très déstabilisant, notamment pour nous, le serment, c’est un affront de se fixer du regard. Mais il y a des pays dans lesquels le contact visuel n’est pas un affront. C’est fou. Et en Suède notamment, on se regarde beaucoup tous les uns les autres. Mais il n’y a rien dans ce regard qui soit du jugement, qui soit de la consommation. Il n’y a rien de transgressif dans les regards. C’est juste Tiens, on existe les uns avec les autres. Quelles sont tes chaussures ? Elles sont sympas. Allez, j’avançais, c’est tout. Et donc j'étais en train d'écrire vénère quand je me suis retrouvé là bas et j’avais vraiment l’impression que j'étais. J'étais persuadé qu’il fallait que j’appelle mon éditeur pour lui dire qu’on arrête tout. Je n’arrivais plus à écrire parce que je n'étais plus en colère et je me suis dit mais comment je vais faire ? Toute ma colère a disparu. Tout ça, c’est comme si on avait renversé mon encrier d’un coup. Je sais, mais je ne peux plus écrire, il n’y a plus rien. Et puis je suis rentrée à Paris et en cinq minutes à Charles de Gaulle. Je voyage énormément, je suis un vrai globe-trotter. Donc à Charles de Gaulle à Roissy, en cinq minutes, j’ai complètement connecté avec ma colère. Et là c’est bon, j’ai repris l'écriture de mon bien cette année.
Pauline Todesco
Il me reste deux questions. La prochaine, c’est : le prochain livre. Donc tu es dans ton œuvre en général, pas que dans Vénère. Tu parles souvent de ton père. Tu assumes en te moquant du fait que c’est peu original, que beaucoup de tes traumatismes viennent de lui. Tu dis donc, je cite Ce n’est pas dans le livre, c’est dans une interview. Mon père est un sociopathe et pervers narcissique. Il voulait faire de moi une femme narcissique et sympa, sans cœur.
Taous Merakchi
Et sans cœur.
Pauline Todesco
Il m’a appris que vivre dans le monde, c'était détruire les gens. Quoi que je dise, quoi que je fasse. J’ai grandi en courant derrière mon père en lui demandant Est ce que tu m’aimes ? Est ce que ton prochain livre serait sur les pères, sur ton père.
Taous Merakchi
Alors pas le prochain. C’est un projet que j’ai en tête depuis un moment et je pense que, à force de l’aborder ce soir, je parle pratiquement de lui. Dans tous mes livres, il y a toujours un moment où j'évoque mon père, mais parce que c’est une figure tellement énorme dans ma vie que je ne peux pas parler de moi sans parler de mon père. Et donc à un moment, je vais me payer vraiment sa gueule pendant un livre entier et je vais lui refaire un costard. Mais ce n’est pas pour tout de suite parce que c’est un livre qui va me demander beaucoup de temps et d'énergie. Et pour l’instant, je n’ai pas ce temps, je n’ai pas cette énergie. Il faudrait que je gagne beaucoup d’argent et que je puisse ne rien faire d’autre pendant presque un an. Sauf que financièrement, ce n’est pas viable. Donc en attendant, j’engrange, j’essaye en tout cas. Donc ce ne sera pas pour tout de suite. C’est prévu, mais ce n’est pas pour tout de suite et surtout, je ne veux pas le rater celui là, Je ne veux pas le faire à l’arrache, je ne veux pas ce que je voudrais à la fois raconter mon histoire et encore une fois, comme j’essaye de le faire à chaque fois, faire en sorte que les gens puissent se retrouver dedans aussi. Et donc il faut que je trouve le juste milieu pour cette narration là, parce que je pense qu’il y a vraiment beaucoup de choses à dire sur les pères et leur influence sur leur fille notamment. Mais j’ai voilà, j’ai un dossier que je remplis au fur et à mesure. J’ai mes notes, j’ai mes petits trucs. Je bosse toujours sur 50 projets à la fois de toute façon, donc je garde toujours un onglet ouvert dans ma tête. Mais le prochain sera bien. Je signe le contrat cette semaine normalement donc ce sera. Je vais essayer de rester vague pour pas trop m’en balancer une déclaration d’amour au à l’horreur et aux monstrueux. Essayer de convaincre les gens que l’horreur a un rôle important à jouer dans nos vies. Que ce n’est pas un genre à fuir. Que c’est pas un genre aussi teubés que ça en a l’air et que c’est un genre, au contraire, qui nous réconcilie avec notre humanité et celle des autres, et que c’est même un vecteur d’empathie et de compassion hyper important. Et que par le monstrueux et par le horrifique, on peut apprendre beaucoup de choses très belles sur ce que c’est que d'être un être humain dans la vie. Et j’aimerais réussir à faire passer ce message.
Pauline Todesco
Comme c’est la première émission de Bonjour Colère, je te pose une question qui maintenant deviendra rituelle. Que fait-on de nos colères ?
Taous Merakchi
On les aiguise. On les transforme. Mais on les transmet. En faisant le maximum pour ne pas faire de mal aux gens qui ne le méritent pas et notamment à eux-mêmes. Et ouais, ensemble. Je pense que si on les met en commun, on peut aussi faire de belles armes avec de bons moteurs aussi. Parce que je pense que sans ma colère, je serais plus ici. Je pense que c’est ma colère qui meurt. C’est ce que j’aime bien dire, c’est que je reste en vie, non pas par. Par joie de vivre. Mais par. Par mesquinerie, par vengeance. Par envie de prouver aux autres qu’ils avaient tort. Vous voulez vraiment que je vous gêne ? Et bah je vais rester. Je vais parler encore plus fort et aujourd’hui, c’est beaucoup plus apaisé, évidemment. Mais pendant longtemps, ça a été mon moteur de rester en colère et c’est à ma colère que je dois ma survie je pense.
Pauline Todesco
Merci beaucoup. Merci à tous les Aupostiens(nes) qui ont rejoint ce live au début ou pendant,merci à David Dufresne.
Taous Merakchi
Merci la cafetière.
David Dufresne
Oui, je suis désolé elle s’est remise en marche. Merci beaucoup à vous deux.

Au Poste est mis à la disposition de toutes et tous selon les termes de la licence Creative Commons Attribution : Pas d’Utilisation commerciale - Partage dans les mêmes Conditions.