Une cité, des flics, une émeute, et la force d’un roman. Diaty Diallo Au Poste.
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Je suis super heureux que vous soyez là. Vous êtes là pour Deux secondes qui brûlent, paru au Seuil. Quelle drôle d’idée d’aller au Seuil, éditeur de gauche, classé à gauche.
C’est surtout le seul qui m’intéressait. J’aime beaucoup cette maison d’édition, mais j’aime particulièrement la collection dans laquelle je suis tombée, qui est une collection dans laquelle j’ai mis plusieurs ouvrages qui m’ont déroutée dans la vie et dont je suis assez heureuse d’être à côté pour parler plus français.
Alors je suis très mauvais en introduction, ne vous inquiétez pas. Et puis après, on va vous écouter, ce sera très bien. Avant que vous arriviez, j’ai lu quelques passages qui ont saisi les gens qui nous écoutent. Il y a donc un chat. Moi, vous. Je ne vais pas expliquer ce que c’est qu’un chat, vous savez. Si vous avez envie de répondre aux gens du chat en direct, vous pouvez. Sinon, on va vous remonter les questions, les commentaires les plus saillants. Alors, vous êtes née à Versailles, vous avez grandi entre les départements des Yvelines et de la Seine-Saint-Denis, où vous vivez toujours. Vous avez démarré dans les fanzines.
Sans niquer les autres.
Et tout autour, ça danse à s’en niquer les os. Voilà. Page 125. Ça me plaît. Bon, la présentation, ça va, il y a trop de conneries, c’est bon.
Oh non, c’est nickel, c’est nickel.
Est-ce que vous allez bien ?
Oh, ça va.
Je suis très heureux que vous soyez là. Alors, on va commencer malheureusement par le début. Pourquoi cette histoire ? Comment ? Elle, ni pourquoi ? Vous vous dites : tiens ! Pour un premier roman, c’est ça que je dois raconter ?
Ça s’est fait en plusieurs étapes. Moi, je suis d’abord partie d’une envie de raconter des espaces. Et puis de raconter celles et ceux qui les occupent, de manière alternative en tout cas, dont on ne considère pas les occupations, dont on ne considère pas le savoir relatif à ces espaces-là. Ce qui m’intéressait, c’était de découper un récit, une histoire, entre des espaces. Et donc là, en l’occurrence, ce sont les sous-sols, les sols et les toits principalement, avec des friches aussi qui ponctuent l’histoire. Ce sont ces espaces entre deux constructions, sur lesquels la nature a repris un peu le pouvoir, qui servent selon moi d’espace de respiration, d’espace pour se projeter. Donc voilà, c’était d’abord avant tout une histoire d’espace. Et puis on m’a rapidement fait comprendre qu’il n’y avait pas d’histoire tout court, et qu’il fallait bien que j’en trouve une ; de fait, je n’arrive plus vraiment à me souvenir comment elle est née exactement. Mais je sais, c’est vraiment de la déduction que je voulais faire. Je crois que si j’en suis arrivée assez spontanément à évoquer la question des violences policières, c’est bien justement par rapport à ces usages des espaces et par rapport aux corps qui sont principalement stigmatisés. Voilà comment c’est né, à peu près.
Alors donc, est-ce que là, il y a une ambiguïté, pour ne rien vous cacher ? C’est né d’une nécessité de raconter ça ou c’est une construction littéraire ? Ou c’est les deux ? Je parle pas de l’espace, ça on comprend très bien, c’est admirablement fait. C’est-à-dire, c’est quasiment un livre d’urbaniste, mais pas technique, donc ça va. Qu’est-ce que l’espace fait de nous et ce que nous faisons de l’espace ? Grosso modo, tout le bouquin tourne autour de ça, avec tout un tas d’allers-retours selon les perspectives des personnages, le même endroit qui est raconté différemment, et ça, c’est vraiment génial. Mais sur l’aspect justement, la violence policière, la confrontation entre ce que vous appelez admirablement les « préposés », je crois, ou les « auteurs » — les « dépositaires » — vous ne dites pas « les chiens », les « dépositaires de l’autorité publique », mais vous vous arrêtez à « les dépositaires », ce qui est là aussi assez fort. Est-ce que cette partie-là, c’est une construction ou est-ce que c’est quelque chose qui est en vous ?
Alors en fait, à partir du moment où il y a une histoire qui émerge, moi, j’ai forcément pris des partis littéraires ou artistiques — je ne sais pas trop comment on peut les appeler — et puis, d’un autre côté, politiques. Ce sont des choses qui se lient, mais pas toujours. En fait, ce sont des considérations que je n’ai pas en même temps. Tantôt je vais être dans la construction de ma phrase, la cohérence du récit, etc. Et puis de l’autre côté, et ça, c’est plutôt ce qui m’habite et ce qui m’angoisse, on va dire, et ce qui dicte vraiment l’écriture, c’est : est-ce que… Alors d’une part, est-ce que je suis dans le juste, dans le sens de la justice quelque part ?Est-ce que je travaille pas mal mes propres opinions et mon propre positionnement ? Et du coup, c’est peut-être là que se joue justement une connexion avec la question littéraire : comment je travaille ce positionnement avec des mots ? Et donc, il y a un choix qui est opéré… Je ne vais pas parler de déshumanisation, mais de faire le choix de ne pas humaniser une profession, par exemple la profession policière, en choisissant des termes qui mettent à distance je ne parle pas d’hommes, je parle de dépositaires, je parle de gens en bleu éventuellement, je parle d’eux. Mais je paraphrase beaucoup, parce que ce ne sont pas ces gens évidemment dont je parle, surtout dans la première partie. Ils sont — ces dépositaires-là — assez omniprésents. Or, l’idée, c’est pas de créer de l’ambiguïté et d’écrire un livre sur la police. La police, on s’en fout. La police, ce sont des gens qui empêchent de vivre. C’est ça qui m’intéresse : l’empêchement de vivre, pas les humains qui empêchent les autres de vivre. C’est l’institution, la structure. Donc voilà, l’idée, c’était qu’on ne perde pas ça de vue. Je ne sais pas si c’est réussi.
Arrêtez, bien sûr que c’est réussi, vous le savez très bien. Vous avez toute la presse avec vous, c’est incroyable. On va en parler tout à l’heure, c’est dément, toute cette presse qui ne fout jamais les pieds en banlieue et qui vous adore. Mais vous y êtes pour rien, tout va bien, tout va bien. Vous dites… mais c’est toujours bien. On parlera de ça. Alors, est-ce que j’ai résumé un peu à l’envers l’histoire ? Comment vous pourriez nous raconter, nous faire le « Il était une fois », peut-être… Deux secondes qui brûlent ? C’est quoi l’histoire, en fait ?
Alors l’histoire, c’est assez banal et assez chiant, comme vous l’avez dit tout à l’heure en reprenant le texte, d’un groupe de potes, d’un groupe de garçons, en tout cas de personnes qui sont perçues comme telles dans l’espace public, de garçons noirs et arabes qui habitent un quartier où, à une vingtaine d’années, ils n’ont pas encore totalement quitté leurs parents. Et puis, passé l’été, ils font ce que font les jeunes en été : des barbecues, des apéros, des trucs et d’autres, comme n’importe quel jeune de vingt ans. Voilà, ils ont des crushs, ils ont des débuts à faire des bêtises, comme ça, à droite, à gauche. Et puis bientôt, on va comprendre que ces choses qui sont censées être un peu spontanées, logiques et dans l’ordre des choses donc, à savoir la joie, l’amour, le repos tout ça ne relève pas de l’évidence quand on appartient à ces corps-là, puisque, à partir du moment où on décide de mettre le nez dehors et de s’octroyer quelques secondes de détente sur un strapontin, on est rapidement rattrapé par ce qu’on appelle le harcèlement policier.
C’est drôle, parce que vous le dites presque dans le livre : « Nous, on veut juste être. » C’est tout. C’est une revendication à la fois minuscule et immense. Et c’est ça qui rend le roman si fort : ce n’est pas un roman de slogan, ce n’est pas un roman de révolte, c’est un roman de respiration, d’existence.
Oui, exactement. Je crois que c’est ce qui m’a animée au départ. L’idée, ce n’est pas de dire : voilà une fiction sur les violences policières, ou voilà un livre militant, même si, par la force des choses, il l’est. Ce que je voulais surtout, c’était faire sentir les moments où ces vies sont pleines. Pleines de rien parfois, mais pleines quand même. Des moments où le monde est suspendu. Ces interstices entre les obligations, entre les contrôles, entre les humiliations. Et là, il se passe quelque chose. C’est de ça que j’avais envie de parler.
C’est un roman de temps suspendu, oui. Et en même temps, vous arrivez à créer une tension très forte. Il ne se passe presque rien, et pourtant, on a peur tout le temps.
C’est vrai. Parce que c’est comme ça que ça se vit, je crois. Quand on grandit dans certains espaces, il y a toujours cette tension. Même dans les moments les plus anodins. Tu peux être en train de rigoler avec des amis, tu sais que ça peut basculer en deux secondes. Le titre du livre vient aussi de là : deux secondes, c’est la durée d’un regard, d’un geste, d’une hésitation. Et ça suffit pour que tout prenne feu.
C’est magnifique, cette idée des deux secondes. Vous écrivez : « Deux secondes qui brûlent, et la vie change de forme. » Ça, c’est du pur cinéma.
Oui, parce que je crois que j’ai écrit comme je vois. J’ai beaucoup d’images en tête. Et puis, je pense aussi que je voulais écrire pour que ce soit vu, pour que ces espaces soient visibles autrement. Pas juste comme des “zones”. Pas juste comme des “banlieues sensibles”. Mais comme des lieux où il y a des textures, des odeurs, des couleurs, des sons. Où les corps s’organisent, se parlent, se frôlent. Où tout est vivant.
Et c’est fou parce que vous parlez d’un lieu imaginaire, la Pyramide, et pourtant tout le monde le reconnaît. C’est un lieu qui existe partout.
Oui, je voulais ça. Que ce soit à la fois un lieu précis et multiple. La Pyramide, c’est un peu un archétype. C’est le symbole d’une architecture de la relégation, mais aussi d’une architecture du lien. Ce sont des endroits où les gens se croisent, où la parole circule. Et puis, c’est un espace qui parle à beaucoup de gens : ceux qui y vivent, ceux qui en viennent, ceux qui en ont peur, ceux qui fantasment dessus. Je crois que tout le monde a une Pyramide dans la tête.
C’est intéressant, parce qu’on sent dans votre écriture un rapport presque charnel à l’espace. Vous avez une façon de décrire les lieux comme des corps.
Oui, c’est vrai. Pour moi, les lieux ont une peau, une respiration. Je pense que ça vient aussi de ma manière de marcher, de regarder. J’ai toujours aimé me perdre, explorer les coins, les interstices. Et puis, j’ai été très marquée par les changements urbains, les rénovations, les destructions. Quand on grandit quelque part et qu’on voit les immeubles tomber, les squares disparaître, c’est violent. On efface des mémoires, des habitudes, des façons d’être. C’est aussi ça que je voulais fixer : des gestes, des rythmes, des voix avant qu’ils ne disparaissent.
Vous dites à un moment : « Ce qu’on détruit, ce ne sont pas des bâtiments, ce sont des manières d’habiter. » C’est une phrase qui résume tout le livre.
Oui, parce qu’il y a quelque chose de profondément politique dans la manière d’habiter. Ce n’est pas juste une question de logement. C’est une question de liberté, d’espace mental. Quand on vit dans un lieu surveillé, quadrillé, cartographié, on apprend à se cacher, à se faufiler, à ruser. On devient un corps stratégique. Et c’est ça aussi que je voulais raconter. Comment on invente des manières d’être là malgré tout.
Ce que vous dites me fait penser à un moment où l’un des personnages dit : « Ici, on habite à la verticale. » Il y a le sol, les sous-sols, les toits, et chacun a sa logique. On sent presque une topographie de la survie.
Exactement. Je voulais faire une géographie du vivant. Les sous-sols, ce sont des refuges, mais aussi des pièges. Les toits, c’est la liberté, mais c’est dangereux. Et le sol, c’est la scène du quotidien, là où tout se joue. Ces niveaux, c’est une façon de raconter les hiérarchies invisibles aussi. Qui peut grimper ? Qui reste en bas ? Qui tombe ? Ça dit beaucoup de choses sur la société.
Et c’est une architecture qui parle autant du collectif que de l’individuel. On a l’impression que chaque personnage habite un étage de lui-même.
C’est une belle manière de le dire. Oui, chaque personnage a sa strate, son niveau, son horizon. Et puis, il y a aussi cette idée d’empilement, de compression. Comme si les vies se superposaient, s’écrasaient un peu. C’est ça, la dalle : un endroit où tout est coincé et vivant à la fois.
Ce que vous décrivez là, c’est aussi une tension constante entre l’urbanisme et la vie. On a l’impression que la ville, dans votre roman, agit comme un personnage à part entière. Elle respire, elle écrase, elle surveille.
Oui, je pense que c’est une bonne lecture. La ville, c’est à la fois un cadre et un adversaire. On apprend à vivre avec elle, contre elle, à l’intérieur d’elle. J’ai grandi dans des lieux où la configuration des espaces conditionne les comportements. Tu sais où tu peux traîner, où tu peux pas, à quelle heure, avec qui. L’espace devient un langage. Et souvent, c’est un langage de peur.Mais je voulais aussi montrer que dans cette peur, il y a de la beauté, de la ruse, de la création. Parce que les gens réinventent sans cesse leurs territoires. Ils trouvent des raccourcis, des coins tranquilles, des manières de détourner les obstacles. La ville t’enferme, mais elle t’oblige à inventer.
Et ce que vous montrez bien aussi, c’est la manière dont cette architecture fabrique des destins. Il y a une phrase, je crois, où vous dites : « Le béton a une mémoire. »
Oui. Le béton garde les traces, les sons, les pas, les cris. Il garde les chutes aussi. Je crois que j’ai écrit ce livre comme une archéologue. J’ai fouillé dans ce que la ville a recouvert. J’ai voulu écouter ce que le béton disait, les vibrations des murs, les échos des vies qu’on a tassées là.Et je crois que c’est là que la violence sociale rejoint la violence policière. Parce que tout part de la même logique : construire, surveiller, contenir. On ne construit pas pour loger, on construit pour gérer. Et ça, les habitants le sentent. Ils sentent qu’ils ne sont pas faits pour rester. Ils sont tolérés tant qu’ils ne débordent pas.
Vous décrivez cette violence sans jamais en faire un spectacle. C’est très rare. Il y a quelque chose de pudique, presque silencieux, dans votre manière d’en parler.
Je n’aime pas la complaisance. Je ne voulais pas écrire un roman de faits divers. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas la scène de violence en elle-même, mais tout ce qu’il y a autour : la peur avant, le vide après, la désorganisation des gestes, la perte du langage. Je crois que la vraie violence, c’est ça : quand la parole ne suffit plus. Quand tu ne sais plus comment nommer ce qui t’arrive et puis, je voulais aussi que la violence apparaisse comme un élément du paysage. Pas quelque chose d’extraordinaire, mais quelque chose d’ordinaire, presque banal. Parce que c’est comme ça que ça se vit : dans la répétition, dans la fatigue, dans la résignation.
C’est frappant, justement, cette idée de fatigue. On la sent partout dans votre texte. Pas une fatigue de désespoir, mais une fatigue de corps. Comme si vos personnages étaient usés d’exister.
Oui, je crois que c’est une fatigue d’être au monde, mais sans renoncement. C’est une fatigue qui cherche encore un souffle. C’est une fatigue joyeuse parfois, paradoxale. On continue de rire, de danser, de s’aimer, même quand tout est lourd je voulais que ça se sente dans la langue aussi. Une langue qui avance malgré tout, qui trébuche, qui se relève. Une langue qui porte les secousses du réel.
Et cette langue, elle épouse vraiment l’espace. Il y a des moments où la phrase s’étale, comme une dalle, et d’autres où elle s’interrompt, comme une fissure. On sent que l’écriture elle-même cherche sa place.
Oui, j’aime bien cette idée. Je crois que je voulais que la forme et le fond se rejoignent. La dalle, c’est une surface, mais aussi une profondeur. C’est un lieu de vie, de mort, de passage. Et l’écriture, c’est pareil. Elle doit porter ça je voulais une langue qui bouge, qui circule, qui ne soit pas figée. Parce que dans la vie, rien n’est figé. Même dans les endroits les plus fermés, il y a du mouvement. Et c’est là que se trouve la possibilité de vivre encore, d’inventer, de résister.
Il y a une scène, dans le livre, où les personnages regardent le ciel depuis le toit. C’est l’un des rares moments de lumière. On sent un souffle, une échappée.
Oui, c’est un moment important. C’est le seul endroit où ils peuvent respirer sans avoir à se justifier. Le toit, c’est le contraire du sol. En bas, tu es contrôlé, observé. En haut, tu redeviens maître de ton regard. Tu vois loin. Et ça, c’est une forme de liberté.
Et puis, il y a cette question de la verticalité, qui traverse tout le roman. Monter, descendre, tomber, remonter. On dirait presque un mouvement spirituel.
C’est vrai. Pour moi, la verticalité, c’est une manière de parler du rapport à la dignité. Monter, ce n’est pas s’élever au-dessus des autres, c’est juste se redresser, respirer. C’est retrouver une position humaine. Dans un monde qui te pousse à courber l’échine, se tenir debout, c’est déjà une victoire et je crois que c’est ça aussi, le sens du livre. Ces deux secondes qui brûlent, c’est peut-être ce moment où on se redresse, même si ça fait mal.
Vous employez ce mot, « dépositaires », pour parler de la police. C’est un choix très fort. On sent qu’il y a là quelque chose de réfléchi, de presque philosophique. Pourquoi ce terme ?
Parce que je ne voulais pas utiliser le mot “police” à tout bout de champ. Le mot lui-même est chargé, il écrase tout le reste. Dès qu’on dit “police”, on arrête de parler des gens, des situations, du rapport de pouvoir. Le mot devient une sorte d’écran. Alors, j’ai cherché une autre manière de nommer, qui permette de désigner sans humaniser. “Dépositaires” me paraissait juste.Ce sont des gens à qui on a déposé une autorité, un pouvoir. Mais ça ne veut pas dire qu’ils en sont les auteurs. Ça ne veut pas dire qu’ils incarnent une morale ou une justice. Ce sont des vecteurs. Des relais. Des corps à travers lesquels l’institution agit. Et je crois que c’est ça que je voulais montrer : la mécanique, pas les individus.
C’est très fort, parce que ça renverse la perspective habituelle. On a souvent tendance à chercher des “bons” ou des “mauvais” flics. Vous, vous refusez ce terrain-là.
Oui, parce que ça n’a pas de sens, à mon avis. Ce n’est pas une question de personne. C’est une question de structure. On peut toujours trouver des exceptions, des nuances, mais tant que la structure reste la même, la violence reste là. Et en plus, ce jeu du “bon” et du “mauvais” finit par nous piéger. On passe notre temps à juger des individus, alors que le problème, c’est le système.
Et dans votre roman, c’est très frappant. Les dépositaires sont presque absents physiquement, mais leur présence est constante, pesante.
Oui, c’est voulu. Je ne voulais pas les décrire. Je ne voulais pas leur donner de visage. Parce qu’ils n’en ont pas vraiment. Ils changent, ils se remplacent, mais leur fonction reste. Ils sont un bruit, une ombre, un écho. Ce sont des présences qui ne cessent jamais.C’est ça aussi, la peur : c’est quand tu ne sais pas d’où ça vient, mais tu sais que c’est là. Les dépositaires, ce sont des présences fantomatiques. Tu peux être seul, en train de fumer, et sentir leur regard sans qu’ils soient là. Et ça, c’est une expérience très concrète, très quotidienne.
C’est un peu la même logique que dans certains films de science-fiction, finalement : la force invisible, omniprésente, qu’on ne peut pas vraiment nommer.
Exactement. D’ailleurs, je crois que la science-fiction, le fantastique, m’ont beaucoup influencée. Pas dans la forme, mais dans la manière d’appréhender le réel. Quand tu vis dans un espace où tout peut basculer, tu développes une sensibilité étrange. Tu ressens les choses avant qu’elles n’arrivent. Tu apprends à lire les signes. C’est une sorte d’hypervigilance, mais aussi une poésie.
Une poésie du danger.
Oui, c’est ça. Et puis, il y a aussi le fait qu’on apprend à parler autrement. Quand tu vis sous surveillance, tu inventes des langages codés. Des mots pour dire sans dire. Des gestes, des regards. C’est une grammaire parallèle. Et c’est ça aussi que j’ai essayé de mettre dans le roman : une langue qui tourne autour des choses, qui les effleure, parce qu’elle sait qu’elle ne peut pas tout dire.
C’est très beau, parce que votre langue reproduit exactement ce rapport de force. On sent qu’elle se faufile, qu’elle contourne. C’est une langue de survie.
Oui, j’aime bien dire que c’est une langue de ruse. C’est une langue qui sait ce qu’elle risque. Elle ne se livre jamais entièrement. Elle avance, recule, se tait, reprend. Elle n’a pas peur du silence. Parce que le silence aussi, parfois, c’est une manière de résister.
Et dans cette logique, le choix du mot “dépositaires” devient un geste littéraire autant que politique.
Tout à fait. Pour moi, la littérature, c’est une manière de reprendre le contrôle du langage. Et donc du réel. Quand tu changes les mots, tu changes le monde, un peu. C’est pas magique, mais c’est un début. “Dépositaires”, c’est un mot qui remet les choses à leur place. Il rappelle que ce pouvoir-là, il ne vient pas d’eux. Qu’ils le tiennent d’ailleurs, d’en haut, d’une structure. Et que cette structure, on peut la contester.
C’est aussi une manière de dire : « Vous n’êtes pas légitimes, vous êtes désignés. »
Oui, exactement. Et je crois que c’est ça, la grande bataille du langage. C’est de ne pas reprendre leurs mots. Parce que leurs mots enferment. Le mot “contrôle”, par exemple, il paraît neutre. Mais quand tu le vis, tu sais très bien que c’est une agression. Alors, si tu continues à dire “contrôle”, tu t’enfermes dans leur vocabulaire. Il faut trouver d’autres mots, d’autres rythmes, d’autres images.
Et c’est ce que fait votre roman, justement : il invente un lexique, un rythme, une manière de dire. C’est ce qui le rend si singulier.
Oui, c’est ce que j’espère. J’ai voulu écrire un livre qui soit à la fois lisible et indocile. Qui ne cherche pas à plaire, mais à tenir debout.
Votre roman, malgré tout ce qu’il raconte de dur, est traversé par une forme de lumière. Ce n’est pas un livre désespéré. On y respire. On y trouve de la beauté, de la tendresse, même dans les moments les plus sombres.
Oui, parce que je crois que c’est ça, la vérité des vies que je raconte. Ce ne sont pas des vies tristes. Ce sont des vies pleines, contradictoires, traversées de colère, de rire, de douceur, de folie. On ne peut pas réduire ces existences à la souffrance ou à la violence. Ce serait mentir. Ce serait faire ce que le pouvoir fait déjà : caricaturer.
Et vous avez une manière très physique d’écrire. On sent la chaleur, la transpiration, les odeurs. C’est un roman sensoriel.
Oui, je voulais que ça passe par le corps. Parce que la justice, avant d’être une idée, c’est une sensation. C’est quelque chose qu’on ressent. L’injustice, c’est quand ton corps se contracte, quand tu n’arrives plus à respirer, quand on te coupe la parole. Et inversement, la justice, c’est quand le corps se délie, quand il peut se mouvoir librement, quand il peut exister sans crainte.Donc, pour moi, écrire la justice, c’était écrire des corps qui respirent à nouveau. Même dans un monde qui les empêche.
C’est très fort, cette idée que la justice est un mouvement du corps. Parce qu’on a souvent tendance à la penser comme un concept, une abstraction.
Oui, mais je crois qu’avant d’être une abstraction, c’est un instinct. Les enfants le sentent très bien. Avant même de savoir parler, ils sentent quand c’est injuste. C’est une question de rythme, d’équilibre. Et j’ai voulu retrouver ça dans l’écriture : une forme de justesse physique.C’est pour ça que la langue du livre n’est pas “propre”. Elle est pleine de heurts, de ruptures, de glissements. C’est une langue qui cherche son souffle. Parce qu’elle raconte des vies qui cherchent leur souffle.
Et pourtant, on sent que tout est très travaillé. Il y a un équilibre entre la spontanéité et la construction.
Oui, parce que je crois que la liberté, ça s’écrit. On ne peut pas juste laisser venir les mots. Il faut les écouter, les couper, les tordre, les faire résonner. C’est une lutte aussi, l’écriture. C’est une lutte pour la justesse.
On sent que ce livre a été écrit avec beaucoup d’attention, mais aussi avec beaucoup d’amour. On sent une tendresse pour les personnages, pour leurs maladresses, pour leurs silences.
Oui, je les aime beaucoup. Même ceux qui me dérangent. Même ceux qui me font peur. Parce que je crois que ce sont des fragments de moi, de nous tous. J’ai voulu leur donner un espace, une dignité, une lumière. C’est ça aussi, la justice littéraire : donner la parole à ceux qu’on ne regarde pas, sans les trahir.
Et ce qui est très beau, c’est que vous ne les idéalisez jamais. Ils ne sont pas parfaits, ils ne sont pas héroïques. Ils sont juste humains.
Oui, parce que l’héroïsme, c’est encore une manière de mettre à distance. Moi, je voulais écrire des gens ordinaires. Des gens qui se débrouillent, qui se trompent, qui recommencent. Des gens qui n’ont pas forcément conscience d’être politiques, mais qui le sont par leur manière d’exister.C’est ça, je crois, la puissance de la littérature : rendre politique ce qui ne l’est pas en apparence. Dire qu’une conversation, une promenade, une blague, peuvent être des gestes de résistance.
Et cette résistance, elle est collective. Même quand les personnages sont seuls, on sent une communauté autour d’eux.
Oui, parce qu’on n’existe jamais vraiment seul. Même dans la solitude, il y a des voix, des souvenirs, des absents. Je crois que la solidarité, ce n’est pas toujours un acte conscient. C’est parfois une mémoire partagée, un réflexe. C’est une manière d’être au monde ensemble, même quand tout nous sépare.
Et cette solidarité, elle passe aussi par la langue, par la façon dont les personnages se parlent. On sent une oralité très vivante.
Oui, l’oralité, c’est un lien. C’est une manière d’exister ensemble. C’est aussi une manière de transmettre. Dans les quartiers, beaucoup de choses passent par la parole, par les blagues, les insultes, les surnoms. C’est une culture de la parole. Et cette parole-là, souvent, elle ne laisse pas de traces. Alors, j’ai voulu en garder une trace, en écriture.
Et ça marche magnifiquement. On sent la pulsation, le rythme, la vie. Ce n’est pas une langue morte.
C’est le plus beau compliment qu’on puisse me faire. Parce que pour moi, une langue vivante, c’est une langue qui échappe. Qui ne se laisse pas enfermer dans les règles, qui se faufile, qui invente. Une langue libre.
La musique est omniprésente dans votre roman. On croise Public Enemy, du rap, de la techno, du jazz, parfois juste des bruits de fond. Elle semble à la fois accompagner et structurer le récit.
Oui, c’est vrai. Je crois que j’ai toujours écrit en musique. C’est une manière de me concentrer, mais aussi de trouver un rythme. Quand j’écris, j’écoute beaucoup de choses différentes, selon les scènes. Parfois du rap très lourd, parfois de la musique électronique minimale, parfois du silence. J’ai besoin de sentir une pulsation la musique, pour moi, c’est la langue avant la langue. C’est ce qui relie les corps, ce qui les fait bouger ensemble. Et je crois que dans le livre, c’est ce que j’ai voulu faire : trouver une écriture qui fasse danser, ou au moins vibrer.
Et on le sent. Le texte a une musicalité très particulière. On pourrait presque le lire à voix haute comme un morceau.
Oui, j’y tiens beaucoup. J’ai grandi avec des textes de rap, avec des poètes de scène, avec des voix. L’oralité, encore une fois, est au cœur de ma manière d’écrire. J’aime quand une phrase claque, quand elle a du groove. Même si elle parle d’un drame, elle doit avoir une cadence et puis, la musique, c’est aussi une mémoire. Chaque morceau renvoie à une époque, à une ambiance, à une manière d’être ensemble. C’est un lien invisible entre les personnages.
Il y a cette scène magnifique où les garçons écoutent un vieux morceau de Détroit. Le son grésille, mais on sent qu’ils sont ailleurs. C’est un moment suspendu.
Oui, c’est une scène que j’aime beaucoup. Parce qu’elle dit exactement ce que j’essaie d’écrire : la possibilité d’évasion. Même quand on ne bouge pas, la musique te transporte. Elle t’arrache à ton environnement. Tu peux être dans une cage d’escalier, et tout à coup, tu es à Détroit, à Lagos, à New York.C’est une manière de dire : on peut partir sans partir. Et c’est une idée essentielle pour moi. La musique ouvre des portes dans les murs.
Et ça devient politique, forcément. Parce que cette évasion, c’est une manière de résister.
Oui, absolument. La musique, c’est une manière d’exister en dehors du cadre imposé. C’est une manière d’être soi, de se réapproprier le temps. Quand tu danses, quand tu chantes, quand tu écoutes, tu reprends le contrôle sur ton rythme. Et ce rythme-là, personne ne peut te le prendre.C’est pour ça que les pouvoirs détestent la musique libre. Parce qu’elle rassemble, elle dérange, elle échappe.
Il y a aussi un rapport presque spirituel à la musique, dans votre manière d’en parler. Comme si elle rétablissait une forme d’équilibre.
Oui, parce qu’elle guérit. Elle répare quelque chose. Pas forcément de manière visible, mais elle apaise. C’est une prière sans mots. Et dans le livre, elle sert à ça : à tenir. Quand tout se délite, la musique reste.C’est aussi une manière de faire communauté. Tu peux ne pas parler la même langue, ne pas avoir la même histoire, mais quand le beat tombe, tout le monde se comprend. C’est universel.
Et ce qui est fort, c’est que vous ne mettez pas la musique en arrière-plan. Elle n’illustre pas, elle agit. On dirait qu’elle décide parfois de la direction du texte.
Oui, parce qu’elle est vivante. Elle influence la narration, la respiration, le découpage des phrases. Parfois, j’écris une scène entière sur une boucle sonore, et je laisse la répétition m’emporter. C’est presque un état de transe je crois que c’est ça qui me rapproche de la techno, même si ce n’est pas forcément la musique que j’écoute le plus. Cette idée de boucle, de montée, de descente, de libération. C’est une écriture du corps.
Et vous avez un sens du rythme qui rappelle certains musiciens. Il y a une pulsation, un battement. On sent le tempo.
C’est gentil. Oui, j’y fais très attention. J’écris à l’oreille. J’écoute la phrase. Si elle tombe mal, je la recommence. Ce n’est pas seulement une question de grammaire, c’est une question de souffle je crois que si j’avais un jour à enseigner l’écriture, je ne parlerais pas de syntaxe ou de structure. Je ferais écouter du son. Parce que tout part du rythme.
Et c’est là que le roman rejoint la performance. On pourrait presque l’imaginer lu sur scène.
Oui, j’aimerais bien d’ailleurs. Je crois que la lecture à voix haute rendrait les choses encore plus vivantes. Parce que les mots changent quand ils passent par le corps. La voix, c’est une matière. Et cette matière, elle fait bouger le sens.
Vous venez d’évoquer Détroit, et c’est intéressant, parce que cette ville revient plusieurs fois dans votre roman, directement ou en creux. La techno, les sons industriels, les basses, tout ça semble relier vos personnages à un ailleurs, mais aussi à une histoire.
Oui, Détroit, c’est plus qu’une référence musicale. C’est une métaphore. Une ville détruite et reconstruite sur ses ruines. Une ville qui danse malgré tout. C’est un peu ce que j’essaie de raconter : comment on survit dans des espaces abimés la techno, pour moi, c’est une musique politique. C’est une musique née de la crise, du déclin, du racisme, mais qui transforme tout ça en énergie. C’est une musique de résistance. Et j’aime cette idée qu’on puisse transformer la douleur en rythme, la colère en mouvement.
Et c’est une musique de corps, aussi. Pas de démonstration, pas de paroles, juste le battement.
Exactement. C’est une musique qui t’oblige à ressentir avant de comprendre. Et dans le roman, c’est ça qui m’intéresse : faire sentir avant d’expliquer. Je ne voulais pas que le livre soit un manifeste, mais une expérience sensorielle.Les personnages n’analysent pas, ils vivent. Ils traversent la chaleur, le béton, la musique, la peur. Ils ne mettent pas de mots dessus. Et je crois que c’est aussi ça, la vérité de ces vies : elles ne sont pas discursives. Elles sont rythmiques.
Ce qui est frappant, c’est que vous reliez des espaces très éloignés — Détroit, la Seine-Saint-Denis, Lagos — par la musique. C’est une forme de cartographie affective, presque politique.
Oui, c’est une géographie du son. Quand tu écoutes un morceau, tu voyages sans passeport. Tu peux être à Saint-Denis et sentir Détroit. Tu peux être à Détroit et penser à Kinshasa. La musique crée une continuité entre des espaces que le monde sépare te pour moi, c’est ça, la diaspora : pas seulement une dispersion, mais une circulation. Des sons, des gestes, des styles. C’est une manière de rester relié.
Et vous, vous écrivez un peu comme un DJ. Vous mixez les registres, les langues, les rythmes. Il y a du cut, du sample, de la boucle.
Oui, j’aime beaucoup cette idée. C’est exactement comme ça que je travaille. J’écris en couches, en échos, en fragments. Je reviens, je répète, je coupe. L’écriture, c’est du montage. Comme un morceau de techno : tu poses une ligne, tu la fais monter, tu la brises, tu relances.C’est une manière de tenir le lecteur dans un mouvement. Et surtout, de rendre hommage à ces musiques qui ont tout inventé : la réinvention dans la contrainte.
Et ce n’est pas anodin, cette référence à la techno, parce que c’est une musique née de l’oppression. C’est une utopie sonore, en fait.
Oui, c’est ça. Une utopie mécanique. C’est une musique sans centre, sans voix principale, sans vedette. C’est collectif, c’est anonyme, c’est communautaire. Et je trouve ça magnifique.J’aime l’idée qu’on puisse créer quelque chose d’aussi fort sans vouloir briller. Juste pour que les corps bougent ensemble. Il y a là une forme de politique du rythme, qui m’inspire beaucoup.
Et cette politique du rythme, vous l’appliquez à l’écriture. Vous n’imposez pas un message, vous créez une vibration.
Oui. Je ne crois pas aux textes qui disent “il faut”. Je préfère ceux qui font ressentir. Le lecteur doit être pris dans la matière du texte, dans son tempo. Il doit vivre une expérience. Et peut-être qu’après, il comprendra quelque chose, mais ce n’est pas le but premier je crois que la musique m’a appris ça : on ne comprend pas un morceau, on le traverse. L’écriture, pour moi, c’est pareil.
Et pourtant, on sent une cohérence, une pensée derrière. Ce n’est pas du pur instinct.
Non, bien sûr. Le rythme, ça se pense. Ce n’est pas spontané. C’est un travail, une écoute. Comme un musicien qui cherche la note juste, j’essaie de trouver la phrase juste. Celle qui résonne, celle qui percute.Mais en même temps, il faut laisser la part de hasard, de corps. C’est ce mélange entre maîtrise et lâcher-prise qui me plaît.
Et c’est peut-être là que votre livre est le plus politique : il invente une autre manière de raconter, une autre manière d’habiter la langue.
Oui, j’espère. Pour moi, la politique, c’est aussi une question de forme. Si on écrit toujours de la même manière, on reproduit les mêmes hiérarchies. Il faut casser les rythmes, briser les codes, ouvrir des espaces dans la langue.C’est ce que la techno a fait à la musique, ce que le rap a fait à la poésie. Alors pourquoi pas le faire aussi à la littérature ?
On sent dans votre écriture une attention particulière à la langue. C’est une langue très travaillée, mais qui garde la fraîcheur du parler. On y entend les voix, les tics, les hésitations. Comment avez-vous trouvé ce ton ?
Je crois que je ne l’ai pas trouvé tout de suite. Au début, j’écrivais de manière beaucoup plus classique. Et puis, je me suis rendu compte que ça sonnait faux. Que ce n’était pas ma langue. Alors j’ai recommencé, différemment. J’ai écouté autour de moi, j’ai noté des phrases entendues, des rythmes, des manières de parler et peu à peu, j’ai compris que la langue du roman devait être poreuse. Qu’elle devait respirer avec les voix du dehors. Ce n’est pas une langue pure, c’est une langue traversée. Elle mêle le populaire, le poétique, le familier, le littéraire. Elle change selon les moments, selon les personnages.
Oui, c’est une langue mouvante. On sent qu’elle se transforme avec le récit.
Oui, parce que la langue, c’est vivant. Elle n’appartient à personne. Elle bouge, elle se tord, elle se contredit. Et c’est ça qui m’intéresse. Je voulais qu’on sente dans le texte les frottements, les glissements. Qu’on entende les différences de niveau, les tensions entre les registres je crois que la beauté d’une langue, c’est justement dans ses fissures. Dans ses décalages. C’est là que la vérité passe.
Et pourtant, malgré ces variations, il y a une unité très forte. On sent une cohérence.
Oui, parce que tout est une question de rythme. C’est le rythme qui tient la langue, plus que la syntaxe. Si le rythme est juste, la phrase tient debout, même si elle est bancale je lis beaucoup à voix haute. J’écoute si ça respire. Si ça bloque, c’est que quelque chose ne va pas. Et souvent, la solution ne vient pas du sens, mais du son. Il suffit de déplacer un mot, une virgule, et tout se remet à vivre.
C’est une approche presque musicale, encore une fois.
Oui, mais c’est aussi une question de fidélité. L’oralité, c’est une forme d’honnêteté. Quand tu écris avec les mots du quotidien, tu rends hommage à ceux qui les portent je n’aime pas l’idée qu’il y aurait une “bonne” langue. La littérature, c’est l’endroit où toutes les langues peuvent cohabiter. L’écrit doit accueillir le parlé, sans le moquer ni le trahir.
Et vous arrivez à faire ça sans tomber dans la caricature. On n’a jamais l’impression que vous imitez un parler, c’est toujours juste.
Parce que je ne cherche pas à reproduire, mais à traduire. Il y a une différence. Reproduire, c’est copier. Traduire, c’est transmettre une énergie, une cadence. Je ne cherche pas à faire “authentique”, je cherche à faire vrai. Et le vrai, c’est souvent dans le rythme, pas dans le mot exact.
Et ce rythme, il crée une tension très forte entre la narration et la poésie. Par moments, on ne sait plus si on lit un roman ou un poème.
Oui, j’aime cette ambiguïté. J’aime que le texte puisse basculer, se dérégler. Parce que la vie, c’est ça aussi : ça ne se raconte pas toujours de manière linéaire. Il y a des accélérations, des silences, des boucles et la poésie, c’est la langue du trouble. C’est la langue de ce qu’on ne peut pas dire clairement. C’est pour ça que j’en ai besoin. Elle permet d’approcher ce qui échappe.
On dirait que vous faites confiance au lecteur. Vous ne lui expliquez pas tout, vous lui laissez des espaces.
Oui, parce que je n’aime pas les livres qui surlignent. Je crois que la littérature, c’est un dialogue. Moi, je tends des phrases, et le lecteur fait le reste. C’est une forme de confiance et puis, je crois aussi que c’est politique, cette confiance. C’est dire au lecteur : “Tu peux comprendre, tu peux ressentir, tu n’as pas besoin qu’on t’explique tout.” C’est une manière de refuser la position d’autorité, même dans l’écriture.
Et cette confiance, on la ressent. Le texte ne cherche pas à séduire, il cherche à partager.
Oui, c’est exactement ça. Je ne veux pas séduire, je veux rencontrer. C’est différent. La séduction, c’est une stratégie. La rencontre, c’est un risque et écrire, pour moi, c’est prendre ce risque-là : être sincère, même dans la maladresse. C’est accepter de ne pas tout maîtriser, mais de rester présente dans chaque mot.
Il y a dans votre roman un travail d’observation presque documentaire. Vous décrivez l’espace urbain avec une précision rare, comme si vous l’aviez cartographié. On pense à des architectes, à des urbanistes. Vous avez fait des repérages ?
Oui, beaucoup. Je marche énormément. Je passe des heures à arpenter les lieux, à observer les détails, les ombres, les lignes. J’aime voir comment les corps se déplacent, comment ils s’adaptent à l’espace. Pour ce livre, j’ai beaucoup traîné sur des dalles, dans des parkings, des friches, des halls d’immeubles. Je prenais des notes, des photos, parfois des sons je voulais que le lieu soit un personnage à part entière, qu’il ait sa voix, sa texture. Et pour ça, il fallait le connaître. Même si la Pyramide du roman est fictive, elle est composée de morceaux de lieux réels.
Et on sent aussi une réflexion politique derrière cette observation. Ce n’est pas juste une description esthétique.
Oui, parce qu’on ne peut pas parler de la ville sans parler de pouvoir. L’urbanisme, c’est toujours politique. Chaque banc, chaque barrière, chaque caméra raconte une intention. Qui a le droit de s’asseoir ? Qui peut rester là sans être suspect ? Qui est vu, qui est caché ?Les quartiers populaires, ce sont des laboratoires de contrôle. On y teste des dispositifs avant de les étendre ailleurs. Et les habitants, eux, s’adaptent, détournent, inventent des usages. C’est une guerre d’espaces, silencieuse, quotidienne.
C’est très frappant, cette idée que la ville organise la surveillance. Vous écrivez à un moment : « L’architecture est une manière de dire qui compte et qui dérange. »
Oui, parce que la forme des lieux n’est jamais neutre. Les barres, les tours, les zones pavillonnaires, les ronds-points, tout ça dessine une hiérarchie sociale. Et cette hiérarchie se traduit dans les gestes : où on marche, où on s’arrête, où on regarde.
Et vous le faites sans didactisme. Le lecteur comprend sans qu’on lui explique.
Oui, parce que je crois que le lieu parle de lui-même, si on l’écoute vraiment. Le béton, les fenêtres, les bruits, tout raconte. C’est juste une question d’attention. L’écrivain, c’est celui qui prête l’oreille.
Et la “place des Fêtes”, qui revient plusieurs fois dans le livre, semble concentrer tout ça : le passage, la surveillance, la vie.
Oui, la place des Fêtes, c’est un espace symbolique. C’est à la fois un lieu de rassemblement et un lieu de tension. On s’y croise, on s’y toise. C’est un espace où les rapports de force se rejouent sans cesse.C’est aussi un endroit de mémoire. Là où les enfants jouaient autrefois, il y a maintenant des caméras, des barrières. Mais il reste quelque chose, une énergie, une trace. Et c’est cette trace-là que j’ai voulu écrire.
On sent que vous regardez la ville avec amour, malgré tout. Ce n’est pas un regard de rejet.
Oui, parce que c’est chez moi. Et même quand c’est difficile, on aime les endroits d’où l’on vient. L’amour, ce n’est pas l’idéalisation. C’est la reconnaissance. Reconnaître ce que le lieu a fait de nous, et ce qu’on lui doit je crois que l’écriture, c’est une manière de rendre hommage à ces espaces. Pas pour les embellir, mais pour les habiter autrement, par les mots.
Et cette attention à l’espace, on la retrouve dans la construction du roman lui-même. Il est organisé comme un plan, avec des niveaux, des circulations.
Oui, c’est voulu. Le livre suit une logique spatiale plus que temporelle. On passe du sous-sol au toit, de la nuit au jour, du silence au bruit. Chaque chapitre correspond à un espace, à une respiration différente je voulais qu’on ait l’impression de se déplacer dans le livre comme on se déplace dans une dalle : en montant, en descendant, en tournant.
C’est un livre qu’on lit comme on explore un lieu.
Oui, et j’espère qu’on s’y perd un peu aussi. Parce que se perdre, c’est une manière de voir autrement. C’est quand tu perds tes repères que tu découvres ce qui se cache derrière les murs.
Et c’est peut-être aussi ça, la fonction de la littérature : désorienter pour mieux regarder.
Exactement. Je crois qu’un bon livre, c’est un livre qui déplace. Pas forcément qui convainc, mais qui déplace. Qui te fait voir le monde sous un autre angle.
Vous parlez beaucoup d’urbanisme, de pouvoir, de surveillance. Et pourtant, vous n’écrivez pas un essai, mais un roman. Pourquoi avoir choisi la fiction plutôt que le témoignage ou l’analyse ?
Parce que la fiction permet de respirer. Elle ouvre des espaces de liberté que le discours analytique ferme parfois. Je n’avais pas envie d’expliquer. J’avais envie de faire ressentir. Et surtout, la fiction permet d’inventer, de déplacer les choses. Elle ne dit pas “voilà comment c’est”, elle dit “voilà ce que ça fait”.Et je crois que c’est là que la littérature peut être politique, justement : dans sa capacité à déplacer le regard, à faire sentir autrement ce qu’on croit connaître.
Donc la fiction n’est pas une échappatoire, mais une manière d’aller plus près du réel.
Oui, exactement. Le réel, c’est ce qu’on vit, pas ce qu’on décrit. Et parfois, pour rendre compte de cette expérience-là, il faut passer par la fiction. C’est une manière de dire l’indicible.Par exemple, si j’avais voulu raconter une bavure, un contrôle, un deuil, de manière réaliste, j’aurais trahi quelque chose. Parce que ce n’est pas une scène, c’est un choc. C’est un trou dans le temps. Et la fiction permet d’écrire ces trous, de leur donner une forme.
Vous écrivez à un moment : « La politique de la ville a fait de nous des personnages. » C’est une phrase terrible.
Oui, parce qu’il y a une mise en scène permanente des quartiers. Tout est observé, commenté, photographié. Les gens deviennent des figures, des clichés. Et c’est pour ça que j’ai voulu réinventer la narration : pour reprendre la main sur l’histoire la fiction, c’est une manière de dire : “Nous ne sommes pas vos personnages, nous avons nos propres récits.”
Et cette réappropriation passe aussi par l’imaginaire. Vous transformez la dalle en un lieu presque mythologique.
Oui, j’avais envie de faire exister une épopée de la dalle. De dire que ces espaces, souvent méprisés, peuvent aussi produire de la légende, du mythe, de la beauté. La littérature a longtemps réservé l’héroïsme à certains milieux, à certaines figures. Moi, je voulais dire : l’héroïsme, il est ici aussi. Dans le fait de tenir, de rire, de rêver malgré tout.
C’est une démarche politique et poétique à la fois.
Oui, parce que je crois que la poésie est une forme de politique. Elle change le rapport au monde. Quand tu changes la manière de regarder, tu changes déjà quelque chose et puis, la politique de la ville, c’est une politique du regard. On te dit comment voir les lieux, comment les nommer, comment les comprendre. La fiction, c’est l’espace où tu peux répondre à ça. Où tu peux reprendre la parole, changer les mots.
Et ce qui est beau, c’est que vous ne tombez jamais dans le manifeste. C’est un texte habité, pas démonstratif.
Oui, parce que je ne veux pas convaincre. Je veux troubler. Si le lecteur sort du livre en se disant “je ne sais pas trop ce que je ressens, mais quelque chose a bougé”, alors c’est réussi.
Et d’une certaine manière, c’est une réponse à la “politique de la ville”, au sens institutionnel. Vous proposez une autre politique, celle du sensible.
Exactement. La politique de la ville, c’est souvent une politique de surface : on repeint, on rénove, on renomme. Moi, je crois à une politique du dedans : celle qui écoute, qui prend le temps, qui respecte les rythmes la littérature, c’est peut-être la seule manière de pratiquer cette politique-là. Parce qu’elle n’impose pas, elle partage.
Et c’est aussi une manière d’écrire contre la disparition. Contre cette idée qu’on efface les lieux, les gens, les voix.
Oui, c’est très important pour moi. Écrire, c’est résister à l’effacement. C’est garder une trace. Pas pour la nostalgie, mais pour la mémoire vivante.
C’est une forme de reconstruction, finalement. Vous refaites la ville en mots.
Oui, peut-être. En tout cas, j’essaie de lui redonner une voix.
Votre livre a été beaucoup lu, commenté, relayé, notamment dans des cercles militants. Certains y voient un manifeste politique. Vous, vous vous reconnaissez dans cette lecture ?
Pas complètement. Disons que je comprends pourquoi on le lit comme ça, mais ce n’est pas ma démarche première. J’écris avant tout pour raconter, pas pour convaincre. Si le texte résonne politiquement, tant mieux. Mais je ne veux pas qu’on le réduise à ça je n’ai pas écrit un manifeste. J’ai écrit un roman. Ce qui ne veut pas dire que je suis neutre, évidemment. Tout texte est politique, ne serait-ce que par la position qu’il adopte dans le monde. Mais je ne cherche pas à porter un message. Je cherche une justesse.
Et c’est d’autant plus fort que cette justesse, justement, produit un effet politique. Vous ne dénoncez pas, mais vous montrez. Et c’est peut-être plus percutant.
Oui, parce que la dénonciation, souvent, elle ferme. Elle met à distance. Alors que montrer, c’est impliquer. C’est faire sentir. C’est ça que la littérature peut faire mieux que tout autre langage et puis, je crois que le militantisme et la littérature ne se situent pas sur le même plan. Le militantisme agit, la littérature déplace. Ce sont deux vitesses différentes, mais elles peuvent se nourrir l’une l’autre.
Vous avez un rapport très libre au mot “politique”. Vous en parlez souvent, mais vous ne l’enfermez jamais dans les institutions.
Oui, parce que pour moi, la politique, ce n’est pas ce qui se passe dans les assemblées ou dans les discours. C’est la manière dont on vit ensemble. C’est le partage du sensible, pour reprendre Rancière. La manière dont certaines vies comptent plus que d’autres, dont certains sons sont entendus et d’autres non et écrire, c’est participer à ce partage-là. C’est dire : “regardez aussi ici, écoutez aussi là.”
C’est une politique de la présence, finalement.
Oui, exactement. Être là, exister, se tenir debout, parler. Ce sont des gestes politiques. On croit souvent que la politique, c’est une question de pouvoir. Moi, je crois que c’est une question de regard. Quand on décide de regarder autrement, on change la réalité. C’est ça que j’essaie de faire avec mes mots.
Mais vous venez quand même d’un environnement engagé. Vous avez milité, ou en tout cas, vous avez fréquenté des milieux politisés. Est-ce que cela a influencé votre écriture ?
Oui, sans doute. J’ai été marquée par beaucoup de lectures, de rencontres, de luttes aussi. Mais je crois que ce qui m’a le plus influencée, ce sont les discussions informelles, les débats dans les cafés, les colères partagées. C’est là que se fabrique la pensée je crois beaucoup à la pensée collective, à la pensée qui se construit dans la parole et dans le désaccord. Et ça, je l’ai retrouvé dans certains milieux militants.Mais en écrivant, je ne voulais pas parler “au nom de”. Je ne représente personne. Je raconte des vies, des émotions, des contradictions.
C’est une position qui vous protège d’une certaine récupération aussi.
Peut-être, oui. Mais surtout, je crois qu’il faut accepter la complexité. On vit dans un moment où tout est résumé, simplifié, figé. Moi, j’ai envie de laisser les contradictions ouvertes. De dire qu’on peut être en colère et joyeux, qu’on peut aimer et détester un lieu, qu’on peut espérer sans y croire. La littérature, c’est l’endroit où on peut être tout ça à la fois.
Et cette complexité, vous l’assumez pleinement. Vous ne cherchez pas à donner raison, mais à donner voix.
Oui, exactement. Donner voix, c’est déjà beaucoup. C’est peut-être même tout. Et puis, je crois que la littérature ne doit pas être morale. Elle doit être lucide. Elle ne doit pas dire “voilà le bien, voilà le mal”, mais “voilà ce que c’est d’être là, maintenant”.
C’est une forme d’éthique de l’écriture, en fait.
Oui, j’y pense souvent. Écrire, c’est un geste de responsabilité. Parce qu’on parle à partir d’un lieu, d’une histoire, d’une mémoire. On ne peut pas faire comme si ça n’existait pas.Mais la responsabilité, ce n’est pas la censure. C’est la précision. C’est écrire avec soin, avec attention, avec respect.
Et ce soin, on le sent dans chaque phrase. On sent que vous pesez les mots, que vous écoutez avant d’écrire.
Oui, parce qu’avant d’écrire, il faut écouter. Écouter les gens, les lieux, les silences. C’est de là que vient la justesse.
Votre roman a reçu un accueil critique incroyable. On en a beaucoup parlé, dans la presse, à la radio, un peu partout. Vous avez été présentée comme “la voix des quartiers”, “une plume engagée”, “une révélation”. Comment vous avez vécu ça ?
Avec beaucoup d’étonnement, d’abord. Et un peu de méfiance aussi. Parce que ces étiquettes, même quand elles sont bienveillantes, elles enferment. Quand on me dit “la voix des quartiers”, j’ai envie de répondre : mais laquelle ? Les quartiers ne parlent pas d’une seule voix je suis contente que le livre soit lu, bien sûr, mais j’aimerais qu’on le lise comme un roman, pas comme un document sociologique. Parce que c’est ça, avant tout, un roman : une invention.
C’est très intéressant, parce que la presse, souvent, ne sait pas comment parler des livres qui viennent de là. Soit elle les folklorise, soit elle les sacralise.
Oui, c’est exactement ça. Et dans les deux cas, c’est un problème. Dans un cas, on te réduit à ton origine, à ton décor. Dans l’autre, on te met sur un piédestal, comme si c’était un miracle que quelqu’un d’ici écrive. Dans les deux cas, on t’extrait de la normalité moi je ne veux pas être l’exception. Je veux être une autrice parmi d’autres.
Et pourtant, il y a quelque chose d’exceptionnel dans ce que vous faites, ne serait-ce que par la langue, la structure, la force du récit.
Merci, mais ce que je veux dire, c’est qu’il y a plein de gens qui écrivent, qui racontent, qui inventent. Simplement, on ne les lit pas, on ne les publie pas, on ne les écoute pas. C’est ça, le vrai problème.Le danger, c’est que la presse adore les récits de “découverte”. Elle veut des “voix nouvelles”. Mais pour qu’il y ait des voix nouvelles, encore faut-il qu’on ait écouté les anciennes.
Vous avez aussi été invitée sur des plateaux télé, dans des festivals. Est-ce que vous avez eu l’impression qu’on vous attendait sur un certain discours ?
Oui, souvent. On me posait toujours les mêmes questions : “Est-ce autobiographique ?”, “Est-ce difficile d’écrire quand on vient d’un quartier ?”, “Que pensez-vous de la police ?”. Comme si je n’avais le droit de parler que de ça je réponds, bien sûr, mais au fond, j’aimerais qu’on me parle aussi de style, de construction, de rythme. D’art. Parce que c’est ça, mon travail.
C’est une forme de double contrainte : on vous lit parce que vous venez d’un certain endroit, mais on ne vous reconnaît pas encore pleinement comme autrice.
Oui, c’est exactement ça. Et je crois que beaucoup d’auteurs et d’autrices de ma génération vivent ça. On nous demande d’être à la fois porte-parole et artistes. Mais c’est épuisant, cette injonction.J’aimerais qu’on puisse exister simplement comme créateurs, sans avoir à justifier notre place.
Et est-ce que vous avez eu des malentendus sur le livre, des lectures qui vous ont dérangée ?
Oui, quelques-unes. Par exemple, certains ont parlé de “roman sur la violence urbaine”. Ce n’est pas du tout ça. C’est un roman sur la vie, sur la beauté, sur la peur, sur l’amitié. La violence, elle est là, bien sûr, mais elle ne résume pas tout.D’autres ont cru que c’était une chronique réaliste, alors que c’est une fiction très construite, presque poétique. Mais je crois que c’est inévitable. Chaque lecteur apporte sa propre grille.
Et inversement, vous avez dû recevoir aussi des retours très justes, très touchants.
Oui, heureusement. Certains lecteurs m’ont écrit des choses magnifiques. Des jeunes, des profs, des gens qui m’ont dit qu’ils s’étaient reconnus, ou qu’ils avaient reconnu leur quartier autrement. Ce sont les plus beaux retours, ceux qui me rappellent pourquoi j’écris.
Et est-ce que ce succès change quelque chose pour vous, dans votre rapport à l’écriture ?
J’essaie que non. Je continue comme avant, avec la même exigence, la même hésitation. J’ai peur de me répéter, mais je crois que c’est une bonne peur. Elle garde l’écriture vivante je n’ai pas envie de devenir une “auteure de sujet”. Je veux rester dans la recherche, dans le trouble, dans l’émotion.
Et vous avez déjà une idée pour le prochain ?
Oui, mais je n’en parle pas trop. Disons que ce sera encore une histoire d’espace, mais autrement. Peut-être plus intime, plus dépouillée. Je veux continuer à explorer ce qui reste invisible, ce qui circule entre les gens.
On a hâte de le lire On a beaucoup parlé de votre langue depuis la sortie du livre. Certains critiques disent qu’elle est “populaire”, d’autres qu’elle est “inventée”, “poétique”, “métissée”. Vous, comment vous la définissez ?
Je ne sais pas si je peux la définir. Je crois qu’elle se définit toute seule, à chaque texte. C’est une langue qui vient de plusieurs endroits à la fois. De ce que j’entends, de ce que je lis, de ce que je ressens. C’est une langue traversée, poreuse, comme la ville elle même je ne veux pas opposer “langue populaire” et “langue littéraire”. Pour moi, il n’y a pas de hiérarchie. Il y a juste des rythmes, des musiques différentes. Ce qu’on appelle “langue populaire”, souvent, c’est juste une langue vivante.
Et vous montrez qu’elle peut dire tout, même les émotions les plus fines.
Oui, parce qu’il n’y a pas de mots interdits à la littérature. Il n’y a que des mots qu’on n’a pas encore écoutés correctement. La langue des gens, c’est une matière poétique. Elle est drôle, inventive, crue, pleine d’images.J’ai voulu la traiter avec le même respect que n’importe quelle autre langue. Ne pas la corriger, ne pas la juger, juste la faire résonner.
Et pourtant, on sent que tout est ciselé, que vous ne laissez rien au hasard.
Oui, parce qu’il faut du travail pour que ça ait l’air naturel. La langue orale, quand on la met à l’écrit, c’est fragile. Si tu la copies telle quelle, elle tombe. Si tu la nettoies trop, elle perd son énergie. Il faut trouver l’équilibre.J’ai beaucoup retravaillé chaque phrase. Je me demandais toujours : est-ce que ça sonne juste ? Est-ce que ça garde la musique sans trahir le sens ?
C’est ce qui fait qu’on a l’impression de lire et d’écouter en même temps.
Oui, c’est ce que j’aimerais. Que le lecteur entende quelque chose en lisant. Qu’il y ait du souffle, du rythme je crois que la littérature, c’est aussi une question d’écoute. Il faut écrire comme on tend l’oreille.
Certains vous ont aussi comparée à des auteurs comme Faïza Guène, Virginie Despentes ou encore Louis-Ferdinand Céline, pour ce rapport au langage parlé. Est-ce que vous vous reconnaissez dans ces filiations ?
Je les admire, mais je ne cherche pas à m’inscrire dans une filiation. J’écris avec ce que je suis, avec mon époque, mes références, mes obsessions.Mais c’est vrai qu’ils ont ouvert des chemins. Ils ont montré qu’on pouvait faire entrer le monde réel, le parler, le chaos, dans la littérature sans que ce soit une faute. Ils ont libéré des formes.
Et cette liberté, vous la revendiquez aussi. Vous refusez les catégories, les cases.
Oui, parce que je crois que les cases tuent la création. Dès qu’on te range, on t’empêche de bouger. Moi, je veux que ma langue bouge, qu’elle évolue, qu’elle surprenne et puis, l’universalité, ce n’est pas une question de langue “neutre”. C’est une question d’émotion. Si tu parles sincèrement, tu touches. Peu importe les mots.
C’est une idée forte : l’universalité par la sincérité, pas par l’effacement.
Oui, exactement. On nous dit souvent que pour être universel, il faut être neutre, lisible par tous. Moi, je pense l’inverse. Plus tu vas loin dans ta singularité, plus tu touches juste.Ce qui est universel, c’est le sentiment, pas le vocabulaire.
Et ça se sent dans votre roman. Il est ancré dans un territoire précis, mais il parle à tout le monde.
Parce que les émotions n’ont pas de code postal. La peur, l’amour, la perte, le désir, ça traverse tout, je crois que le piège, c’est de croire que la littérature des “marges” ne parle qu’à ceux qui y vivent. Alors qu’elle parle du monde entier, mais depuis un endroit précis.
Et cet endroit précis, c’est aussi ce qui donne sa force au texte.
Oui, parce qu’écrire, c’est toujours partir de quelque part. De son corps, de sa voix, de sa mémoire. Même si après, le texte voyage, je n’ai pas peur d’être située. Ce qui compte, c’est que la parole circule.
Et elle circule, largement. On sent que vous avez ouvert une voie, une manière d’écrire qui ne demande plus la permission.
Peut-être, oui. Et si c’est le cas, tant mieux. J’aimerais que d’autres s’en emparent, qu’ils inventent leurs propres langues. La littérature ne doit pas être un club fermé. C’est un lieu de passage.
Il y a dans votre roman une douleur sourde, mais aussi une réflexion sur le deuil, sur la perte, sur la santé mentale. Et j’ai lu que vous aviez échangé à ce sujet avec Malika Mansouri, psychologue et chercheuse.
Oui, c’est une personne que j’admire beaucoup. Son travail sur les émotions, sur la manière dont la société pathologise certaines colères, m’a beaucoup nourrie. Elle parle de la souffrance comme d’un langage politique. Et je crois que c’est exactement ça.Dans Deux secondes qui brûlent, les personnages vivent des deuils, mais ce sont des deuils sans corps, sans cérémonies, sans mots. Ils doivent continuer comme si de rien n’était, alors qu’ils sont traversés de feu. Et ce feu, si on ne peut pas le dire, il finit par brûler à l’intérieur.
Vous décrivez ça avec beaucoup de justesse. La tristesse n’est jamais spectaculaire. Elle s’insinue, elle ronge.
Oui, parce que la douleur, souvent, c’est silencieux. Ce n’est pas dans les cris, c’est dans les gestes, dans le regard, dans le corps qui se referme. Et j’ai voulu écrire ce silence-là, le rendre audible je crois que le feu du titre, c’est ça aussi : ce qui couve sous la peau, ce qui ne s’éteint jamais vraiment.
Et vous montrez très bien comment ce feu se transmet, aussi. D’une génération à l’autre, d’un corps à l’autre.
Oui, parce qu’on hérite des blessures comme on hérite des lieux. Les traumatismes ne disparaissent pas, ils se transforment. Ils se déposent dans les corps, dans les gestes, dans les silences. Et parfois, ils deviennent des forces je crois beaucoup à cette idée que la douleur, quand elle est regardée en face, peut devenir une forme d’énergie. Pas une revanche, pas une vengeance, mais une énergie pour continuer à vivre.
Et c’est là qu’intervient la question de la santé mentale. Vous montrez des personnages qui vacillent, mais qui ne sombrent pas.
Oui, parce que la fragilité, ce n’est pas forcément la chute. C’est une manière d’être au monde, une sensibilité. Je ne voulais pas d’une représentation misérabiliste. Je voulais dire qu’on peut être abîmé et fort en même temps et puis, dans certains milieux, parler de santé mentale, c’est encore tabou. C’est perçu comme une faiblesse. Moi, je pense que c’est une force de dire “je ne vais pas bien”. C’est une manière de se relier aux autres.
C’est une vision très politique aussi, parce qu’elle refuse la honte.
Oui, exactement. La honte, c’est un outil de domination. Elle isole, elle fait taire. Alors que parler de ses blessures, c’est déjà un geste de résistance et là encore, la littérature peut servir à ça : à dire ce qu’on n’ose pas dire ailleurs. À donner des formes à la douleur, pour qu’elle ne nous détruise pas.
Et Malika Mansouri vous a aidée à penser cela ?
Oui, à penser autrement, en tout cas. Elle montre que la souffrance des classes populaires, des minorités, n’est pas individuelle. Elle est sociale, structurelle. Et que si on veut la soigner, il faut d’abord la reconnaitre je crois que le roman fait ça à sa manière : il reconnaît. Il dit “oui, c’est là”, sans jugement, sans pathologiser.
Et vous montrez que cette reconnaissance passe aussi par le collectif. Vos personnages ne se sauvent pas seuls.
Oui, c’est essentiel. Le soin, ce n’est pas seulement une affaire intime. C’est une affaire de communauté. On se soigne ensemble, on se tient, on se regarde, on se relève et la littérature peut participer à ça. Lire, écrire, c’est déjà se relier. C’est une manière de dire “tu n’es pas seul”.
C’est très beau, cette idée du soin collectif. On sent d’ailleurs dans votre écriture quelque chose de doux, de tendre, même quand vous parlez de choses dures.
Oui, parce que je crois que la douceur, c’est une forme de courage. Ce n’est pas naïf, c’est une résistance. Dans un monde violent, être doux, c’est un acte politique puis, la douceur, c’est une autre manière de brûler. Moins visible, mais tout aussi puissante.
Votre roman parle aussi de la colère, mais d’une manière très singulière. Ce n’est pas une colère explosive, spectaculaire. C’est une colère diffuse, contenue, presque poétique.
Oui, parce que la colère, pour moi, ce n’est pas forcément un cri. C’est une tension qui dure, qui s’accumule. C’est quelque chose qui traverse le corps, le langage, les gestes. J’ai voulu montrer cette colère-là, celle qui ne trouve pas toujours où aller.L’émeute, dans mon livre, ce n’est pas une scène d’action. C’est un état. Une vibration. C’est ce moment où tout devient trop lourd, trop serré, et où quelque chose finit par céder.
Et vous montrez que cette colère est collective, mais pas forcément coordonnée. C’est une colère qui circule, comme un courant.
Oui, c’est exactement ça. Ce n’est pas une colère organisée, ce n’est pas un programme. C’est une émotion commune, un élan. Les gens ne décident pas d’être en colère ensemble. Ils le deviennent. Parce qu’ils partagent la même fatigue, la même injustice, la même peur et cette colère-là, elle n’est pas destructrice. Elle est vivante. Elle dit : “on est encore là.”
C’est une manière de politiser l’émotion, en fait.
Oui, parce que l’émotion, c’est politique. On nous apprend à la mépriser, à la taire. On nous dit qu’il faut être rationnel, calme, raisonnable. Mais les émotions disent la vérité du monde. Elles révèlent les déséquilibres.Quand un groupe se met à crier, à brûler, à courir, c’est une réponse à quelque chose. Ce n’est pas du chaos, c’est du sens.
Et pourtant, dans les médias, on présente souvent la colère comme un problème, pas comme un langage.
Oui, et c’est ça que je voulais interroger. Pourquoi la colère de certains est-elle entendue, quand celle des autres est criminalisée ? Pourquoi la tristesse d’un quartier devient-elle une menace ?Dans Deux secondes qui brûlent, j’ai voulu montrer que la colère pouvait aussi être une force de lien. Un moteur. Pas une fin, mais un commencement.
Et vos personnages, malgré tout ce qu’ils subissent, ne deviennent jamais cyniques. Ils gardent une forme de foi, d’énergie.
Oui, parce que la colère, quand elle reste reliée à la vie, ne détruit pas. Elle éclaire. Elle réchauffe. C’est pour ça que je parle de feu. Le feu brûle, mais il éclaire puis, il y a quelque chose de joyeux dans la révolte. Une joie d’être ensemble, d’exister autrement, même un instant. Cette joie-là, je voulais qu’on la sente.
C’est une joie qui n’efface pas la douleur, mais qui cohabite avec elle.
Oui, parce que les émotions ne s’excluent pas. On peut pleurer et rire dans la même minute. C’est ça, la vie. Et je crois que la littérature doit être à cette hauteur-là : celle de la complexité.
Et ce collectif dont vous parlez, il existe aussi dans l’écriture. On sent que vous écrivez avec les autres, pas seulement sur eux.
Oui, c’est très important pour moi. Je ne voulais pas “prendre” la parole, je voulais la partager. Ce livre, il vient de beaucoup de discussions, d’écoutes, de lectures. Il est traversé par d’autres voix je crois que l’écriture, c’est un geste collectif, même quand on est seule devant la page. Parce qu’on écrit toujours avec les mots des autres, les souvenirs, les musiques, les colères.
Et finalement, cette idée du collectif, c’est aussi une réponse à la solitude politique dans laquelle beaucoup vivent.
Oui, je crois que c’est ça. On nous isole, on nous sépare, on nous divise. Et écrire, c’est refuser ça. C’est dire : “on peut encore être ensemble.” Même par les mots, même à distance la littérature, c’est peut-être la dernière forme de collectif invisible.
Et ce feu collectif, c’est ce qui reste à la fin du roman : une énergie qui ne s’éteint pas.
Oui, parce que malgré tout, il reste quelque chose. Même après la perte, après la rage, après le silence. Il reste le souffle. Il reste la possibilité d’un “nous”.
Dans la dernière partie du roman, vous faites apparaître une figure mythologique, Athéna. C’est assez surprenant, et en même temps, ça semble naturel dans votre univers. Pourquoi elle ?
Parce qu’Athéna, c’est la déesse de la guerre, mais aussi de la stratégie, de la sagesse. Et je trouvais beau de la faire descendre dans la dalle. De la ramener sur le terrain. C’était une manière de dire que les mythes n’appartiennent pas aux livres anciens, qu’ils peuvent vivre ici, puis, Athéna, c’est une femme qui naît de la tête de son père, sans mère. Elle incarne une idée du pouvoir, de la raison, de la violence “noble”. J’avais envie de la confronter à d’autres formes de puissance : celles des filles de banlieue, des mères, des survivantes.
C’est un geste très fort, parce que vous mêlez le sacré et le quotidien. Vous faites dialoguer la mythologie grecque et la mythologie urbaine.
Oui, j’aime cette idée que les mythes se renouvellent. Que les dieux changent d’adresse. Pourquoi Athéna ne pourrait-elle pas habiter un parking ? Pourquoi Hermès ne pourrait-il pas être livreur ?La littérature, c’est fait pour ça : pour déplacer les symboles, pour redistribuer les rôles.
Et en même temps, ce n’est pas une parodie. On sent que vous prenez ces figures au sérieux.
Oui, parce qu’elles parlent toujours. Les mythes, ce sont des manières d’expliquer le monde, de le traverser. Et les quartiers, les cités, les banlieues, ont aussi leurs mythes, leurs héros, leurs drames. Ils méritent le même respect symbolique je voulais réinscrire ces vies dans une dimension épique, leur rendre la grandeur qui leur est refusée.
C’est une forme de contre-récit, finalement. Vous réécrivez l’histoire à partir d’un autre point de vue.
Oui, exactement. L’histoire officielle, c’est toujours celle des vainqueurs, des puissants. Moi, j’ai voulu raconter depuis les marges, depuis les interstices. C’est là que se cache la vérité souvent et je crois que la fiction a ce pouvoir-là : elle peut corriger le réel, ou au moins le déplacer. Elle peut offrir des mondes parallèles, où ce qui semblait impossible devient pensable.
C’est ce qu’on appelle parfois “l’imagination politique”.
Oui, et j’aime beaucoup cette expression. Parce que l’imagination, ce n’est pas de la fuite, c’est une construction. On ne peut pas transformer le monde si on n’est pas capable de l’imaginer autrement je crois que les écrivains, les artistes, les poètes, participent à ça. Pas en donnant des solutions, mais en ouvrant des chemins.
Et Athéna, dans le roman, finit par devenir une sorte de présence symbolique, presque un miroir.
Oui, elle représente la possibilité de penser autrement la puissance. Non pas comme domination, mais comme intelligence, intuition, écoute. Je voulais qu’elle regarde les personnages, qu’elle les protège sans les sauver.C’est une manière de dire qu’il n’y a pas de sauveur, qu’il faut inventer nos propres dieux, nos propres mythes.
Et cette invention, c’est peut-être ça, la littérature : créer des figures qui nous ressemblent, mais qui nous dépassent aussi.
Oui, c’est exactement ça. La fiction, c’est un miroir déformant, mais juste. Elle permet de se voir autrement si je fais ce métier, c’est pour ça : pour que les gens puissent se reconnaître sans honte, se voir beaux, forts, drôles, fragiles. Pour réécrire le monde à partir de ce qu’on vit, pas de ce qu’on nous raconte.
Quand on referme votre livre, on a l’impression d’avoir traversé quelque chose. Ce n’est pas un roman qui se lit seulement, c’est un roman qui se vit. Qu’est-ce que vous espérez qu’il laisse au lecteur ?
J’aimerais qu’il laisse une sensation, plus qu’une idée. Qu’on en sorte avec le corps un peu différent, comme après avoir marché longtemps, ou dansé trop tard. Que le lecteur sente qu’il a habité un espace, qu’il en garde quelque chose dans la peau et surtout, j’aimerais que ce livre fasse respirer. Qu’il donne un peu d’air, un peu de place. Parce que je crois que c’est ça, écrire : ouvrir des espaces où on peut exister autrement.
C’est une très belle définition de l’écriture : créer de l’espace.
Oui, écrire, c’est habiter. Habiter le langage, habiter le monde, habiter les absences. Et quand on écrit, on invite les autres à y entrer je crois que si les gens continuent à lire, malgré tout, c’est pour ça. Parce que la littérature, c’est un lieu commun, au sens le plus noble : un espace partagé.
Et vous, est-ce que vous vous sentez changée par l’écriture de ce livre ?
Oui, profondément. J’ai appris à écouter différemment, à regarder autrement. J’ai compris que la littérature pouvait être un outil de survie, mais aussi de joie.C’est un travail exigeant, parfois douloureux, mais c’est aussi une manière de tenir debout. Écrire m’a permis de trouver ma place, pas dans le sens social, mais dans le sens intérieur.
Et maintenant, qu’est-ce que vous souhaitez pour la suite ?
Continuer à chercher. À douter, à me tromper, à recommencer. Je ne veux pas devenir une “auteure installée”. Je veux rester dans le mouvement, dans l’écoute et puis, j’aimerais aussi transmettre. Pas donner des leçons, mais partager ce que j’ai compris : que la langue est à tout le monde. Qu’on peut écrire d’où qu’on vienne, comme on veut, comme on peut.
C’est une belle promesse, et un bel horizon.
Oui. Je crois qu’on écrit toujours pour aller vers quelque chose qu’on ne connaît pas encore. C’est ça, la beauté du geste : il n’a pas de fin.
Merci, Daty Diallo, pour ce moment. Pour ce livre. Pour cette langue qui respire, qui lutte, qui invente.
Merci à vous, pour l’écoute.
Et merci à celles et ceux qui nous ont suivis, lus, entendus. À bientôt, ici, ailleurs, dans les mots.
