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#ViolencesPolicières : et maintenant ?

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Transcription de l’émission

Ana Pich
Bonjour à toutes ! Bonjour à tous, merci d’être présentes aussi nombreuses et nombreux. On est donc à la librairie des Bien-Aimés. Merci beaucoup de nous recevoir. Merci aussi au média Contre-attaque qui a coorganisé cette rencontre avec la librairie. Merci David, merci Pierre d’être présents aussi pour parler d’un sujet tristement d’actualité, encore et toujours, celui des violences policières et de la militarisation de la police et du maintien de l’ordre. Alors, juste pour expliquer, là, c’est un petit échange, donc sur 2 h, qui est prévu. Donc c’est un échange, donc n’hésitez pas, si vous avez des questions. On a une camarade qui va passer le micro, s’il y a des remarques, des interventions. Voilà. Et puis on se retrouvera après. Il y a un petit apéro qui est prévu dehors, avec une table par l’équipe de Contre-attaque, avec des revues, des stickers. Et puis ce sera l’occasion de continuer la discussion de manière un peu plus informelle. Alors, on lance un petit peu le sujet. Alors, je ne vous ai pas encore présentés tous les deux, mais je pense qu’il y a beaucoup de gens qui connaissent David Dufresne. Tu es journaliste indépendant, documentariste. Tu es aussi l’auteur de plusieurs ouvrages, notamment sur le maintien de l’ordre. Tu as aussi écrit sur l’affaire Tarnac, dans un suivi aussi. Tu as fait tout un travail de recensement pendant le mouvement des Gilets jaunes pour recenser toutes les violences policières pendant plusieurs mois. Donc un important travail de documentation pour dénoncer les violences policières. Je ne sais pas si tu veux ajouter quelque chose sur ta présentation ou sur ton travail.
David Dufresne
Non, non, c’est ça. C’est-à-dire que c’est l’idée, depuis très longtemps en fait, d’essayer de documenter la question de la pratique policière. Tantôt, c’est à la place Beauvau, c’est-à-dire un travail quasiment clinique, tantôt c’est le documentaire, tantôt c’est le roman. Depuis deux ans, c’est une émission sur Twitch et sur notre site, c’est d’essayer de varier non pas les plaisirs, mais les modes d’approche. Et je pense que ça va être aussi un peu le débat d’aujourd’hui. C’est-à-dire qu’aujourd’hui, si on est si nombreux, c’est évidemment formidable, mais ça veut dire qu’il y a quelque chose qu’on a collectivement gagné : c’est une prise de conscience de toutes ces questions-là. Sauf que maintenant que cette prise de conscience est faite, qu’est-ce qu’on en fait ? Comment on la transforme en autre chose, au moment même où on voit l’assaut politico-policier passer à la vitesse supérieure ? Donc il me semble qu’en ce moment même, on est vraiment à un croisement extrêmement important. Et de ce point de vue-là, je trouve que les gens qui organisent ce débat, les gens de Contre-attaque, font un boulot formidable, des chercheurs font un autre boulot formidable. Donc ici, il y a des bouquins de chercheurs, il y a des gens qui sont radicaux, il y a des gens qui sont réformistes, il y a des gens qui sont entre les deux, etc. Et tout ça amène quand même une connaissance qui me semble importante à partager et à discuter. On n’est pas forcément d’accord les uns les autres, on est quand même d’accord sur au moins un constat : c’est qu’on soit aussi nombreux, quoi. Déjà, c’est ça qui nous réunit. Maintenant, il faut que tu présentes Pierre.
Ana Pich
Alors merci aussi d’être présent. Pierre Lefebvre, tu es chercheur, tu es spécialisé sur les questions du maintien de l’ordre, des violences policières et de la militarisation de la police. Tu es également l’auteur de plusieurs ouvrages. Larme à l’œil, qui date de 2016, si je ne me trompe pas. Tu écris aussi Nous sommes en guerre, on a les exemplaires, en 2021. Terreur d’État et militarisation de la police, il me semble, le sous-titre. Pourrais-tu… Tu milites aussi aux côtés de l’Assemblée des blessés, parce que tu as toi-même été mutilé par un tir de LBD en 2007, tu avais seize ans. Voilà, je ne sais pas si tu veux peut-être compléter ta présentation.
Pierre Douillard-Lefèvre
Oui, c’est ça. J’ai été touché par un tir de LBD en novembre 2007, alors que cette arme-là, qu’aujourd’hui tout le monde connaît dans cette salle malheureusement, était expérimentale. Elle a été testée, proposée à des policiers volontaires pour expérimenter cette nouvelle arme dans l’espace public, et en particulier dans les quartiers périphériques, dans les banlieues et contre les luttes de la jeunesse à l’époque. Maintenant, on voit que ça s’est généralisé. Des pompiers peuvent perdre un œil suite à des tirs de LBD. On tire sur des manifs de profs, de toutes les catégories socioprofessionnelles, quasiment toutes celles qui remuent, qui bougent le petit doigt maintenant. Et donc, suite à cette blessure, il a fallu comprendre ce qui s’était passé. Qu’est-ce que c’était, cette arme ? Quelles étaient ses propriétés ? Qui fabriquait ça ? Puisque vous savez, et on y reviendra, que l’État français maintient une opacité absolue sur son arsenal, volontairement, entretient la confusion permanente sur ses pratiques policières. Et pas seulement. Et donc il a fallu, en quelque sorte, à partir de cette blessure, plutôt que de s’enfermer dans quelque chose de très individuel, très victimaire, plutôt chercher à enquêter. Et donc voilà d’où ce travail-là. Je ne fais pas que ça de ma vie, mais malheureusement, la question de la répression fait que, constamment, elle me renvoie à l’actualité, forcément en tant que personne blessée, mais comme tant d’autres, dès qu’il y a d’autres personnes qui sont mutilées, dès qu’il y a d’autres faits de violences policières qui défraient la chronique, et constamment, on est ramené à ce sujet-là, à cette question-là. Et donc c’est difficile, franchement, de s’en détacher. On a envie de mener ce combat-là, même si on est rarement gagnant. Mais il faut mener ce combat-là et je pense qu’on va avoir l’occasion d’en parler aujourd’hui. Et oui, merci beaucoup aux Bien-Aimés pour l’invitation, ça fait très plaisir, et merci beaucoup à toutes les personnes qui étaient là samedi matin. La salle est comble, donc merci à toutes et tous.
Ana Pich
Ici, on peut commencer cet échange sur une question assez générale. Mais vous deux, en tant que spécialistes des questions de maintien de l’ordre et des violences policières, est-ce qu’on peut revenir sur la séquence qu’on vient de traverser ces derniers mois ? On a été face à une répression policière et judiciaire extrêmement violente durant le mouvement social. Vous, quel regard vous portez sur ce qui s’est passé ces derniers mois ?
Pierre Douillard-Lefèvre
D’abord, ce qu’il faut pointer du doigt, c’est qu’on a tendance, souvent, dans l’imaginaire collectif, à opposer frontalement démocratie et dictature, comme s’il y avait deux États, l’un totalement incompatible avec l’autre. Moi, je me souviens d’une phrase de Bertolt Brecht qui disait : « Le fascisme n’est pas le contraire de la démocratie, c’est son évolution par temps de crise. » Et ça, c’est une phrase des années 30. Et ça explique, ça dit précisément les choses : c’est que c’est un processus, c’est une évolution. On ne passe pas, du jour au lendemain, de la démocratie au fascisme, ce n’est pas comme ça que ça se passe. Moi, je pense que là, on est dans ce processus de militarisation du régime dans son ensemble. On reviendra à cette question de militarisation tout à l’heure, mais on est dans ce processus de durcissement et dans une situation un peu hybride. En réalité, on n’est plus en démocratie, mais on n’est pas dans la dictature ouverte. Disons qu’il y a des moments de dictature, il y a des moments de dictature. Sainte Soline en deux heures, 5 000 grenades, deux personnes dans le coma, et en plus, derrière, un discours qui légitime ces tentatives de mise à mort : là, c’est un moment de dictature. Quand, après le 49.3, à Paris, il y a des manifs nocturnes et il y a 1 000 arrestations en deux nuits, c’est un moment de dictature, c’est très clair. C’est des chiffres qui sont comparables à la Russie de Poutine. En deux nuits, on rafle 1 000 personnes à Paris. Donc moi, je pense qu’on est dans ce processus progressif. Encore une fois, on ne peut pas faire d’analyses rapides comme ça. Il faut comprendre dans quelle séquence historique on est rentré. Néanmoins, je pense que la séquence qui vient de s’écouler, les six mois sur la loi des retraites, enfin le recul de l’âge en retraite, on voit que là, le gouvernement est au maximum de ce que permet la Cinquième République. C’est-à-dire qu’il faut comprendre que la répression est un curseur qui peut être mis plus ou moins loin. Là, la Cinquième République, le curseur a été mis au maximum. Je me rappelle, désolé si je suis trop long, mais la Cinquième République est un régime de crise, est un régime d’exception. Ça n’existe nulle part en Europe. C’est un régime autoritaire avec une concentration du pouvoir dans les mains du président. Quasiment pas de pouvoir du Parlement. La preuve, on l’a vu ces derniers mois. Donc c’est un régime de crise qui est apparu en 58, pendant la guerre d’Algérie. C’est De Gaulle qui installe la Cinquième République avec des pouvoirs inouïs au président, et donc à sa chaîne, jusqu’à la police, au nom de la résolution d’une guerre, la guerre d’Algérie. En réalité, ce régime, il n’a jamais été levé, non seulement, mais en plus, il n’a jamais cessé de se durcir avec des états d’urgence, etc. On pourra développer. Mais donc moi, ce que je vois sur la séquence, c’est qu’ils ont poussé tous les curseurs au maximum, c’est-à-dire l’usage du 49.3, qui est déjà une mesure d’exception, mais pas seulement. Il y a tout eu : il y a eu une batterie de mesures pour accélérer les débats à l’Assemblée, pour passer en force à tous les niveaux, pour faire sauter les amendements, etc., etc. Voilà, il y a les dissolutions. Je ne sais pas si on fait déjà un détour.On y reviendra, mais cette histoire de dissolutions, qui ont quand même été créées dans les années 30 contre le fascisme par le Front populaire, qui sont aujourd’hui utilisées contre des associations musulmanes, antifascistes et écologistes Mais il faudrait, ça mériterait déjà un point à part entière. Les opérations antiterroristes contre des opposants politiques. Donc là, on a eu tous les curseurs au rouge, et évidemment l’arsenal policier qui a été utilisé ultra massivement contre la contestation. Est-ce qu’on peut dire c’est ça, c’est qu’ils ont poussé le niveau au maximum, ils ne peuvent pas faire beaucoup plus, à moins carrément de basculer dans autre chose, dans une autre forme de régime, quelque chose d’assumé. Voilà, ils peuvent difficilement aller plus loin, mais on verra qu’ils sont en train d’aller plus loin, sur les Jeux olympiques notamment. Mais ce que ça veut dire aussi, c’est qu’on est face à un conflit social de grande ampleur et d’illégitimité totale du pouvoir, puisque s’il y a ces moyens qui sont mis en œuvre, c’est parce qu’on est dans une crise de régime totale. Et moi, je ne mettrais pas ça ni depuis six mois, ni depuis les Gilets jaunes, mais en réalité depuis 2016, et même peut-être avant. En tout cas, depuis 2016, depuis la loi travail, on voit qu’il y a un conflit social, à mon sens, qui ne s’est pas arrêté. Ce n’est pas une succession de conflits sociaux, c’est qu’on a eu la loi travail, puis l’espèce de hold-up électoral de Macron l’année suivante et la disparition du PS, puis les Gilets jaunes très rapidement derrière, puis le mouvement contre les retraites en 2019. Vous vous rappelez, il y avait déjà 3 millions de personnes dans les rues, des grèves, de la répression. Et là, on est dans la continuité de tout ça. En fait, on est sur un conflit, non pas des conflits qui se succèdent, mais un conflit qui se superpose, qui monte en intensité. Et donc face à ça, on a un régime qui déploie le maximum de ce qu’il peut. Donc voilà comment ça va se résoudre, ça peut être l’objet du débat d’aujourd’hui.
David Dufresne
C’est bien ce que je craignais. Il est trop fort. Je voudrais juste prolonger ce que Pierre vient de dire. Il y a quelques années, quand le mot-valise « démocrature » est apparu, j’ai hésité à l’employer. Je n’étais pas sûr. Je me disais : on se paie des mots, on joue à se faire peur. Eh bien non, en fait, on est dedans. C’est-à-dire qu’on n’est plus tout à fait dans une démocratie et on n’est pas dans une dictature. Si on était dans une dictature, cette librairie ne serait pas ouverte ce matin. Donc voilà, il faut en profiter. Justement, il faut montrer que nous sommes attachés à cette liberté-là en étant présents. Ça me semble essentiel. Mais en effet, ce mot-valise, je crois qu’on peut l’employer parce qu’en face, ils ne sont pas tendres. Voilà, Pierre a rappelé rapidement les mesures, et on va parler tout à l’heure des mesures qui viennent d’être votées dans l’indifférence la plus totale, de technopolice, de surveillance de tous, qui sont complètement sidérantes. Donc on y va, on y va, on y va franchement. Donc oui, c’est de ça dont on parle quand on parle de police. Il faut toujours se rappeler qu’en fait, on parle de politique. C’est la même racine. La polis, en grec, c’est la gestion de la cité. Donc on parle de ça. En fait, on ne parle pas que d’armement, de doctrine, d’emploi des forces. En fait, quand on parle de maintien de l’ordre, on parle d’ordre. Quel est cet ordre qui est maintenu, qui est préservé ? Et effectivement, cet ordre, ici, on le sait, le problème, c’est qu’en face, il est injuste, il est totalement injuste. Et plus il se maintient, se durcit, plus il renforce l’injustice. Donc on parle foncièrement de politique et non pas simplement,on ne fait pas mumuse. Ce n’est pas les cow-boys et les Indiens, les Apaches et les autres. C’est la gestion de la cité, c’est la société dans laquelle on veut être, dans laquelle on est entrés. La grande difficulté, quand même, c’est de percer notre propre bulle, pour essayer de convaincre celles et ceux qui ne se rendent pas compte de ce qui est en train d’arriver, c’est-à-dire le piétinement des libertés individuelles, fondamentales, publiques. Enfin, c’est semaine après semaine. Anticor, hier. Les Soulèvements de la Terre, on va évidemment en parler. Ça n’arrête pas. Tous les contre-pouvoirs. Pour moi, c’est ça, surtout le symptôme le plus fort, c’est que tous les contre-pouvoirs institutionnels, c’est-à-dire ceux qui, justement, comment dire, dont la République se revendique l’existence, tous ces contre-pouvoirs sont amputés, affaiblis. Anticor, les mandataires, ce ne sont pas des contre-pouvoirs institutionnels. Les contre-pouvoirs institutionnels, c’est le Défenseur des droits, c’est la Contrôleuse générale des lieux de privation de liberté, c’est l’IGPN, c’est ce genre de choses qui n’ont soit pas les moyens, soit n’ont aucune incidence. Leur travail est de moins en moins… La liberté de la presse recule quasiment chaque année. La France est aujourd’hui 24ᵉ au classement de RSF. L’année dernière, elle était 22ᵉ. Pendant les Gilets jaunes, il y a eu, dans ce classement, une baisse parce que des journalistes ont été visés, ont été attaqués. Parce que journalistes. Donc c’est cette question-là aussi, c’est-à-dire comment on peut défendre ces contre-pouvoirs pour qu’ils fassent en sorte que la démocrature ne devienne pas dictature.
Pierre Douillard-Lefèvre
Et parmi ces contre-pouvoirs, il y en a un que tu connais bien, c’est les médias. Peut-être qu’il faut insister là-dessus, c’est qu’on voit qu’il y a aujourd’hui des monopoles néofascistes qui contrôlent les médias. On a vu cette semaine le Journal du Dimanche, qui était déjà un torchon macroniste. Attention, je ne suis pas là pour défendre le Journal du Dimanche. Mais on passe d’organe de propagande officielle du gouvernement à organe ouvertement d’extrême droite, sous tutelle de Bolloré, avec un type, un militant pro-Zemmour, qui prend la tête de ce journal-là. Donc là, ça veut dire qu’on aura constamment des unes sur l’ultragauche, sur le gauchisme, sur les musulmans et les musulmanes. Va falloir s’attendre à ce que ces monopoles y prennent de plus en plus de place. Donc ces contre-pouvoirs-là, ils sont fondamentaux. C’est comme ça qu’on travaille l’opinion, c’est essentiel. Et ce qu’on voit quand on parle de destruction des contre-pouvoirs, c’est qu’en plus, le gouvernement s’attaque aux rares médias indépendants qui existent. Donc il y a eu la tentative de dissolution de Nantes Révoltée, de Contre-attaque. Mais voilà, on voit qu’il y a des attaques permanentes. Il y a des journalistes qui sont mis en garde à vue, des journalistes d’investigation qui avaient été mis en garde à vue par la sous-direction antiterroriste dans le cadre d’une affaire de ventes d’armes il y a deux ans. Alors là, il y a des atteintes tous les jours, des coups de pression, des intimidations tous les jours contre ce qui reste de la presse libre. Ça peut aussi les asphyxier économiquement. Vous savez que les grands journaux comme Le Point, qui passent leur temps à parler d’assistanat, sont sous perfusion d’argent public. Par contre, toute la presse indépendante, elle, ne touche jamais d’aides publiques à la presse. Voilà pourquoi je parle de ça : parce que la répression qu’on a vue ces dernières semaines, ces dernières années, elle s’accompagne forcément d’une escalade médiatique et rhétorique. Et ça, c’est extrêmement important. Et on ne peut pas comprendre la répression si on n’analyse pas un peu ce discours médiatique. Alors un exemple, deux exemples très récents. On a vu que pendant le mouvement social en cours, là, qui malheureusement est peut-être finissant, il y avait tout un tas de factions syndicales qui étaient très courageuses, qui ont fait des coupures d’électricité, qui ont bloqué l’économie, etc. Bon, vous allez me dire : procédé assez classique d’une lutte sociale un peu sérieuse, tant mieux. Ce n’est pas si courant que ça. Mais il fut un temps, c’était quand même la base du mouvement syndical de bloquer l’économie et de couper le courant, par exemple, ou le gaz, à des riches. Là, le gouvernement a créé une nouvelle catégorie ces derniers mois. Je ne sais pas si vous avez vu, il y a une note des renseignements qui parle d’« ultrasyndicat ». Ultrasyndicat : on va créer de nouvelles catégories d’ennemis intérieurs en permanence. C’est-à-dire que tout ce qui va un peu déborder, un peu déranger sérieusement le pouvoir en place, on va créer une nouvelle catégorie qui va désigner, dans l’esprit commun, dans l’opinion publique, si tant est qu’elle existe, les cibles qu’on peut neutraliser. Alors il y a évidemment eu « écoterroriste ». Ça, ce n’est pas anodin. Il l’a dit en octobre dernier, Darmanin, il savait exactement où il allait. Et quand il a dit « écoterroriste », il savait qu’il allait attaquer les Soulèvements de la Terre dans les semaines qui venaient, et donc aller travailler un peu l’opinion jusqu’à la dissolution, jusqu’à des opérations, pour le coup, antiterroristes contre des personnes qui ont participé aux mobilisations. Il faut vraiment comprendre ça : d’abord regarder le discours médiatique, et ensuite vous comprendrez qui est ciblé. Et ça, il y en a plein d’autres. Il faudra en parler, mais ça fait 40 ans qu’on parle de « sauvageons », de « racailles », de tout un tas de termes racistes sur les minorités musulmanes en France. Ça fait 40 ou 50 ans que les médias font ça tous les jours, et encore récemment avec les délires sur l’ abaya, etc. C’est pour légitimer une répression et une oppression toujours plus fortes contre les minorités en France. Il faut vraiment comprendre que la répression ne peut pas aller sans discours politique et médiatique. D’où l’importance de contre-pouvoirs médiatiques. Et juste pour conclure, nous sommes en guerre sociale, ça c’est clair. Si on regarde la macroéconomie, la France, maintenant, de Macron, donne 160 milliards d’aides aux entreprises par an. C’est je ne sais plus combien de fois le budget total de l’Éducation nationale, pour vous donner un ordre de grandeur. Donc on est en guerre sociale, ils sont en train de sucrer le RSA, les allocations chômage. Ce n’est pas que les retraites, c’est un plan de bataille généralisé contre toutes les conquêtes sociales. Et donc on est en train de casser le pacte social qui est issu de la Résistance, qui est issu de 45, qui est issu de la Libération. Ce pacte social, il reposait sur quoi ? Sur ce qu’on appelle les corps intermédiaires. Alors c’est vraiment un peu con, mais c’est tout ce qui est syndicats, effectivement, tout ce qui est ONG, associations, etc. Et ça, Macron, depuis qu’il est au pouvoir, il le piétine. Et là, ce qu’il a fait, peut-être que ce qu’il a fait de plus symbolique dans le dernier mouvement, c’est qu’il a piétiné, mais ouvertement, les directions syndicales. Même la CFDT, il les a piétinées publiquement. Même quand la CFDT disait qu’une chose : négocier pour arrêter le mouvement, lui, il leur a dit non. Il les a traités comme des paillassons. En fait, le dernier corps intermédiaire entre nous et le pouvoir, c’est la police. C’est ça qu’il est en train de faire, Macron. Il n’y a plus qu’un corps intermédiaire, c’est la police. Et ça, il faut le comprendre aussi pour saisir ce qui est en train de se passer.
David Dufresne
Sur la question, il faut qu’on vous précise qu’on ne va pas que parler, hein, on va discuter quand même, et notamment avec eux, avec le chat d’Au poste, les uns et les autres. Là, c’est juste comme ça, comme on dit au Québec, pour mettre la table. Et sur la question de la police, qui devient finalement ce qui se voit d’ailleurs. Vous entendez les syndicats de police dire toujours : « Nous sommes le rempart de la République, nous sommes les garants de la République. » Ce qui est quand même très inquiétant. Car en fait, pour aller très vite, il y en a deux modèles. Dans une démocratie de police, il y a la police qui veut gagner la confiance de la population et il y a la police qui veut faire peur. Et en règle générale, ça marche sur ces deux jambes-là. On voit très bien, tous les uns et les autres, qu’aujourd’hui, la question de la police qui voudrait gagner la confiance de la population est tout à fait à la remorque par rapport à l’autre, qui est la police qui est là pour faire peur. Hier, par exemple, excusez-moi du cliché, je mange une petite crêpe dans une rue à côté et j’ai vu trois CRS. Il était 23 h, ils se promenaient comme ça, ils faisaient une ronde. C’est la première fois que je vois des CRS faire des rondes comme des agents de sécurité publique. C’est quand même un signe.
Pierre Douillard-Lefèvre
Comme cette unité capitale de l’insécurité ?
David Dufresne
Alors il faut arrêter de dire du mal. Parce que je crois que tu dessines pour le JDD, c’est ça ? C’est qu’on avait dit que tu travaillais pour le JDD. Oui, parce que nous, nous sommes pour le dialogue. C’est extrêmement important. Par exemple, un sociologue dont le livre est là, qui était pendant très longtemps un sociologue modéré, mesuré, Sébastien Roché, qui s’est un peu radicalisé sur Internet aujourd’hui, et il parle ouvertement de démocratie policière, et je crois qu’il a raison. C’est vrai qu’aujourd’hui, on est dans une démocratie policière, au point que des organismes internationaux dangereux gauchistes comme l’ONU, les droits de l’homme, la Cour européenne des droits de l’homme, Amnesty International demandent des comptes à la France sur l’usage de sa police. C’est-à-dire que des pays comparables s’inquiètent du pari qui est fait, de l’utilisation qui est faite de la police. Sur le lien police, médias, etc., il faut quand même avoir à l’esprit que ça a toujours marché ensemble. Le terme « casseur », il est venu d’un autre journal, c’est Le Figaro qui a inventé au XIXᵉ siècle le terme « casseurs ». Voilà, donc il faut le savoir. Il y a des termes comme ça qui restent. Longtemps, c’étaient ceux qui, à la fin du XIXᵉ, cassaient les lumières publiques pour pouvoir monter des barricades. Donc ce terme « casseurs », il vient de là, il vient du Figaro, et à l’époque, Le Figaro a toujours été fidèle à lui-même, il a toujours été à droite. On ne peut pas parler d’évolution comme d’autres. Non, lui, il a toujours été et était là. Et en revanche, ce qui est nouveau, me semble-t-il, c’est qu’on a aujourd’hui des relais d’opinion extrêmement puissants. Je pense aux chaînes d’information qui sont ouvertement des journalistes de préfecture. Il n’y a plus aucun problème par rapport à ça. Avant, ils se cachaient. Aujourd’hui, on ne se cache plus. Par exemple, on a un chroniqueur police-justice à BFM, Dominique Rizet. Voilà, c’est ça, lui. Alors il est génial, génial, génial. Sachez qu’il anime aussi des congrès d’Alliance et son chef, Fogiel, dit : « Ah non, mais il fait ça bénévolement. » Donc ça va, il est bref, il est con ou quoi ? C’est ça, au moins qu’il se fasse payer. Bon, mais ça montre quand même la proximité de ces gens. Et vous le savez tous, ils sont à longueur de temps les courroies de transmission. Sirfaoui, on sait, par la lettre ouverte qui l’a révélé, qu’il était consultant au ministère de l’Intérieur, et le dimanche, dans le Journal du dimanche, justement, il a pendant des années servi de courroie de transmission pour le ministère de l’Intérieur, c’est-à-dire qu’il a validé et explicité la politique de Beauvau. Et franchement, je n’ai pas souvenir d’une telle puissance médiatique des relais policiers. Il y avait quand même, pendant longtemps, une espèce d’équilibre, pour aller très vite : Le Figaro, Libé, ça se répondait à peu près. Là, aujourd’hui, à part la presse indépendante, mais même bout à bout, l’audience de la presse indépendante n’est pas du tout sans comparaison avec celle de France Inter, avec celle des chaînes d’information, etc. On se souvient tous que, pour les Gilets jaunes, il a fallu à peu près trois mois. Il a fallu à peu près janvier-février 2019, sachant que ça avait démarré en novembre 2018, pour que les médias de masse veuillent bien parler de violences policières. Trois mois. Trois mois, le mal était fait. Bien des mutilés. Je me rappelle des personnes qui ont perdu un œil, une main, plusieurs, un pied. Il faut aussi parler de la détresse sociale de beaucoup d’entre eux qui se retrouvent isolés. Et certains ont perdu leur boulot, certains en ont eu… ben voilà, excusez-moi… ils se sont retrouvés seuls, ont perdu leur compagnon, leur compagne, ont perdu leur logement. Et ça, c’est dans l’indifférence la plus totale. Et il faut le rappeler, ça, il a fallu trois mois pour que s’affranchissent le déni, le silence médiatique et le déni politique.
Pierre Douillard-Lefèvre
Et pour compléter sur BFM, on a quand même un certain Marc-Olivier Fogiel, un ami du couple Macron, qui fait régner la terreur au sein de BFM et qui s’est dit que, pendant les Gilets jaunes, ça a mis quelques mois avant qu’on entende le mot « violences policières ». On ne l’a pas entendu du mouvement. Marc-Olivier Fogiel dit qu’il est interdit d’utiliser l’expression « violences policières » sur BFM, par exemple, parce que c’est trop connoté politiquement. Il a explicitement donné cette consigne. Et sur BFM, on a effectivement des choses qu’on n’avait jamais vues : embarqués sur des motos. Bravo les mecs ! En direct de BFM, qui filmait sur les motos de la BRAV-M en train de charger des manifestants. On n’a pas des choses comme ça. Ou au milieu des compagnies d’intervention qui balançaient des grenades, avec des commentaires en direct en plateau de ce fameux Dominique Rizet et ses copains. Est-ce que, oui, ils débattent entre eux, entre différentes nuances d’extrême droite ? En fait, les débats maintenant, c’est ça. Et voilà. Et à commenter en direct les charges, quoi. Et ça, c’est vrai que c’est assez stupéfiant. On a eu aussi, et j’arrête là, mais immédiatement, enfin dans les 24 h qui ont suivi les deux comas à Sainte-Soline, c’était l’affiche complète : « ils sont fichés S », ils ont participé à ceci, cela sur les quinze dernières années de leur vie, quoi. Bon, là, on y est. Et c’est Dominique Rizet aussi qui a sorti ça. Le type, le flic de BFM. Là, on a atteint un niveau d’inféodation à la police. Là, c’était vraiment télé-police, vous savez, la vieille affiche de 68 : « la police vous parle tous les soirs à 20 h ». C’était caricatural à l’époque. Aujourd’hui, c’est… Et puis c’est en continu. Ce n’est pas 20 h, c’est la police vous parle tous les jours à la télé, tout le temps. C’est assez effrayant. Et même les émissions timidement irrévérencieuses de France Inter, gentiment humoristiques, l’émission de Meurice et Vanhoenacker, ça, ça dégage. C’est-à-dire qu’on est loin de l’époque des Guignols de l’info, de la presse un peu irrévérencieuse, des blagues. Maintenant, tout est nettoyé, quoi. Donc il faut… Je ne dis pas ça pour déprimer, il faut soutenir et construire les contre-pouvoirs médiatiques, c’est urgentissime. Donc Au poste, les médias, etc., c’est vital pour notre camp, là, dans les années qui viennent.
Ana Pich
Je pense que vous avez commencé un petit peu à répondre à ma prochaine question. Cette répression et ces violences policières, elles sont aussi le reflet, à ce que je comprends, d’une évolution autoritaire du régime, où on parle de violences qui sont systémiques.
David Dufresne
Bien sûr, elles sont systémiques, au sens où elles ne sortent pas de nulle part et que ce n’est pas une succession de bavures, pour employer cet horrible terme. Ce ne sont pas quelques accidents épars. C’est effectivement la bride qui est lâchée. Il n’y a pas de consignes particulières, il n’y a pas besoin de consignes, mais il suffit qu’il y ait des discours. Par exemple, employer le terme « terroriste », ça suffit. En fait, ça suffit à expliquer aux gendarmes et aux CRS que ce à quoi vous allez faire face, ce sont des terroristes. Aujourd’hui, bien évidemment, dans l’imaginaire collectif, le terrorisme, c’est probablement ça. Ça s’appelle… comment dire… ça a supplanté le « pédonazi » des années 90, c’est-à-dire que c’est totalement marqué, c’est indiscutable. Et donc dire « ces gens-là ne sont pas des manifestants, mais ce sont des écoterroristes », eh bien voilà, vous lâchez la bride, c’est tout. Il n’y a pas besoin d’ordres. Quand tu parlais de Sainte-Soline, des 5 000 grenades, d’un point de vue policier, c’est un non-sens. Les grenades lacrymogènes, pendant très longtemps, c’étaient quasiment la dernière arme utilisée, c’était au moment de la dispersion. On se souvient tous, aujourd’hui, c’est pour dire bonjour, ce n’est pas pour dire au revoir, c’est pour dire bonjour. On avait vu ça le 1ᵉʳ décembre 2018, place de l’Étoile, où il y avait eu pareil, un nombre… 10 000 grenades lacrymogènes, ce qui en faisait deux par manifestant, puisque officiellement il y en avait 100 000, donc deux par manifestant, alors que normalement, c’est une pour 2 000. Vous voyez. Donc ça, par exemple, l’idée de ne pas regarder la dépense, c’est le système. Le système, c’est évidemment aussi ce que Raphaël Kempf, je pense qu’il a son livre là, l’avocat, décrit très bien : c’est les violences judiciaires. C’est-à-dire que le système ne s’arrête pas simplement au moment de l’affrontement ou de la confrontation et éventuellement de l’interpellation. C’est qu’en fait, derrière, il y a des procureurs qui passent des consignes, pour le coup, notamment d’arrestations préventives. C’est-à-dire qu’on y est quand même aujourd’hui. On y avait pensé, vous vous rappelez peut-être, la loi anti-casseurs qui est en gestation, qui voudrait tout à fait officialiser ça. Et donc c’est important : on arrête préventivement. Ce n’est pas prévention si c’est avant, c’est-à-dire qu’on arrête les gens avant qu’ils puissent commettre quelque chose, parce qu’on les soupçonne d’avoir envie de, peut-être, éventuellement, etc. Donc c’est la négation totale de la liberté d’aller et de venir. C’est une privation de liberté, mais qui est totalement arbitraire. Je veux dire, il n’y a pas de jugement. Donc on veut soit officiellement interdire de manifestation des gens, soit permettre aux policiers d’arrêter préventivement. Et ça, si c’est précisément un marqueur des dictatures. Précisément. Ça, c’est Poutine. Il n’y a pas de manifestations en Russie, il y en a un petit peu maintenant, parce qu’il y a une colère, mais vous le savez tous : les gens… pourquoi il n’y a pas de manifestations ? Parce qu’ils sont arrêtés avant. Et c’est ce système-là qu’on veut nous mettre ici. Donc ça, c’est systémique, c’est-à-dire que c’est avant, pendant et après. Tout est lié, tout est… c’est comme une mécanique. C’est une mécanique. Et il faut absolument regarder chacun des rouages, pas simplement un seul rouage. Certes, la justice, ou la police, ou le médiatique… tout ça. Il n’y a pas de main qui commande. Évidemment, il y a des directives ministérielles, etc. Mais en fait, c’est là où je pense qu’on a collectivement un rôle à jouer, c’est-à-dire l’opinion. Il faut alerter nos proches, nos voisins sur cette mécanique, en leur expliquant que ça ne s’arrête pas, évidemment, à la poubelle en feu sur BFM.
Pierre Douillard-Lefèvre
On est sur ce avant, pendant, après. C’est vraiment important à souligner. Prenons une manifestation à Nantes. Avant, vous avez des arrêtés d’interdiction, vous avez des interpellations préventives. On a dans cette salle des gens qui amènent une banderole en direction d’une manif, chopés par la BAC : 8 h de garde à vue. Voilà, déjà, il n’y a pas de banderole, pas de banderole de tête. La personne est neutralisée en cellule. Il y a cette dimension-là de répression préventive, et ils veulent aller plus loin avec carrément des arrestations, des personnes fichées pour les empêcher. Mais on y reviendra, parce que c’est sur le modèle des hooligans et des supporters, et peut-être qu’on en parlera sur la partie sur les Jeux olympiques. Donc il y a cette répression préventive. Il y a le pendant, c’est-à-dire le risque d’être blessé en manifestation, etc. Évidemment, ça, ça fait peur à tout le monde. Et puis même le dispositif policier en lui-même, ça ne donne pas envie d’y aller. Et il y a l’après. Donc là, les enquêtes complètement délirantes qu’on voit pendant des mois, voire des années, pour des actions. Ils arrivent à identifier des gens, alors que les policiers surarmés qui mutilent, eux, on n’arrive jamais à les retrouver. Et en plus, le service après-vente médiatique qui justifie tout ça : c’est normal, parce qu’ils sont très dangereux. Donc on a un truc total en trois temps. Bon, une fois qu’on a dit ça, voilà. Moi, ce que je veux dire, c’est que cette situation-là, elle est là, on l’a vue. Et pour autant, il y a eu un mouvement d’un courage, d’une beauté incroyable ces derniers mois. Je pense que ce n’est pas fini. Donc voilà, il ne faut pas non plus juste être dans l’impuissance. Justement, malgré tout ça, là, dans ce pays, ces derniers mois, on a vu un courage, une résistance, des solidarités, des complicités qui sont magnifiques. Et c’est bien pour ça, d’ailleurs, qu’ils vont jusqu’à la dissolution, qui est un peu l’arme ultime. C’est vraiment quand on n’a pas réussi tout le reste, on dissout, quoi. Il y a cette dimension-là, mais pas seulement. Je voudrais faire un détour, puisque tu parles d’histoire et de processus, sur la question des dissolutions, parce qu’on l’a oublié. On en parle beaucoup des dissolutions, là. En deux ans, Darmanin, il a dissous plus de monde, ou il a tenté de dissoudre plus de structures et plus de groupements de fait que dans les vingt années précédentes. Là, on a une dissolution aiguë du gouvernement. Qu’est-ce que c’est, les dissolutions ? Ça a une histoire, c’est important. Les procédures de dissolution apparaissent dans les années 30, et c’est la gauche, c’est le Front populaire qui fait voter la possibilité de dissoudre les groupes de combat et les milices privées. 1936 : les groupes de combat et les milices privées. Pourquoi il fait ça ? Parce que dans les années 30, il y a eu une tentative de coup d’État en 34 de l’extrême droite, qui a essayé de prendre le Parlement, rien de moins, avec plusieurs morts. En 36, Léon Blum, la grande figure de gauche, il se fait encercler sa voiture par des royalistes, il se fait passer à tabac. Heureusement, il y a des ouvriers de gauche qui sont au bout de la rue, qui empêchent… sinon Léon Blum, il se faisait tuer avant même l’existence du Front populaire, avant même l’élection du Front populaire. Vous imaginez ? C’est ce niveau de violence dans les années 30. C’est la guerre d’Espagne avec le coup d’État franquiste. On a déjà Hitler au pouvoir en Allemagne et on a Mussolini en Italie, et des groupes, pour le coup, qui posent des bombes comme la Cagoule, qui tuent des syndicalistes. Donc on est dans ce contexte d’extrême tension, et c’est dans ce contexte-là que le Front populaire fait une connerie monumentale, à mon sens. Mais il a voté cette loi de dissolution. Pourquoi c’est une connerie ? Parce que dès qu’on vote une loi d’exception liberticide, en fait, elle est tout de suite appliquée à tout un tas d’autres structures. Mais à l’époque, ils promettent, la main sur le cœur, que c’est pour lutter contre le péril fasciste, c’est dangereux, et c’est pour pouvoir dissoudre les structures de combat, c’est-à-dire les groupes armés qui s’entraînent, les Camelots du roi, par exemple. La structure de l’Action française, c’est des gens qui se trimbalent dans la rue avec des bâtons, ils tabassent tout le monde et ils ont des flingues dans leurs locaux. Pas la Cagoule, c’est carrément un réseau patronal qui posait des bombes et qui tuait des gens. C’est ce niveau de violence-là, vous voyez ? Et en fait, on voit que la procédure de dissolution ne disparaît pas après la guerre. Précisons, évidemment, que les dissolutions n’ont absolument pas enrayé la montée du fascisme. Au contraire, trois ans après, on a eu Pétain au pouvoir en France. Donc voilà, non seulement ça n’a servi à rien contre la montée du fascisme, mais ça a été très vite utilisé, notamment contre les indépendantistes algériens, contre tout un tas de groupes maoïstes, par exemple, après mai 68, etc. Donc en fait, on voit que cette procédure est utilisée pour neutraliser l’opposition politique, quelle qu’elle soit, selon le contexte. Voilà, c’est un outil qui existe. Ça permet de dissoudre un groupe sans procès. C’est-à-dire que, là typiquement, les dissolutions, ils n’arrivent pas à leur mettre un procès, parce qu’en fait il n’y a rien qui est pénalement répréhensible. Il faudrait un vrai procès contradictoire avec une condamnation, donc ils les dissolvent. Je ferme la parenthèse. Et donc on voit là, depuis quelques années, qu’il y a eu la loi de séparatisme en 2021, qui a étendu considérablement la possibilité de dissoudre. Et là, ce ne sont plus du tout les groupes de combat armés. Non, non. C’est en fait quiconque s’organise et dérange le gouvernement, parce qu’il y a tout un discours sur la République derrière. Ce qui porte atteinte à la République, ce qui ne veut absolument rien dire, puisque maintenant tous les mots sont inversés. Si vous voulez, porter atteinte à la République, c’est être anticapitaliste. Par contre, le Front national, lui, ne porte pas atteinte à la République. Vous voyez, tout est inversé en permanence. Les flics de la BRAV-M ouvertement néonazis, mais ils ne portent pas atteinte à la République. Eux, ils ne sont pas dissous. Donc voilà. Et donc maintenant, cette dissolution, c’est devenu une arme générale qui est utilisée. Et donc ça peut être… je ne vais pas faire trop long, mais on voit le processus : une mesure d’exception qui est étendue sans cesse au gré de l’actualité, qui est utilisée. Et ça, c’est ce qu’on voit avec les armes de la police. Et peut-être qu’on en parlait tout à l’heure : avec les armes de la police, c’est pareil. Toutes les nouvelles armes dites à létalité atténuée ont été d’abord distribuées de façon exceptionnelle pour des cas ultimes, des ultimes recours, etc., et en fait ont tout de suite été très rapidement utilisées massivement par les forces de l’ordre. De même pour les mesures d’état d’urgence et toutes les lois antiterroristes, etc. Donc on est dans ce cycle-là, ce processus de brutalisation du régime, ou de ce terme que j’utilise beaucoup, de militarisation, c’est-à-dire d’effacement progressif de la frontière entre, on va dire, le maintien de l’ordre et l’opération de guerre, entre l’opération policière et l’opération militaire. C’est un effacement de cette frontière. En fait, on est sur une hybridation. Et on le voit partout, ça. Moi, je parle beaucoup de militarisation sur la police, puisque aujourd’hui les policiers interviennent de façon militarisée, avec des armes de guerre, etc. Mais là, on a une militarisation des discours du régime à tous les niveaux.
David Dufresne
Je voudrais donner un petit prolongement à ce que tu viens de dire sur la dissolution. C’est là où on voit arriver la démocrature en France. Pour dissoudre, il faut, au nom de la République, puisque c’est au nom de la République, il faut faire un décret ministériel et donc expliquer pourquoi on veut dissoudre, dont la dernière dissolution en date, celle des Soulèvements de la Terre. Il y a donc ce qu’on appelle les considérants ou les attendus, que vous pouvez…Gérald Darmanin a eu la gentillesse de les tweeter. Donc on peut les retrouver assez facilement. Mais sinon, vous allez au Journal officiel. Dans ces attendus, il y a un paragraphe, c’est Ubu roi, c’est complètement au-delà de tout. Et notamment, il est reproché à certains membres des Soulèvements de la Terre d’aller en manifestation en mettant leur portable sur mode avion. Ça, c’est un problème terroriste. Bon alors on se barre. Mais rappelez-vous, il y a trois ans, c’était la loi sécurité globale. Bon, vous ne pouvez pas utiliser votre téléphone pour filmer les policiers. Alors il faudrait savoir : si je me mets en mode avion ou j’utilise mon téléphone, etc. Si on remonte en arrière, en 2008, pour le groupe dit de Tarnac, un des reproches, c’était… là, c’étaient vraiment les débuts, en fait, de tout ça, c’était de dire : « Vous vous rendez compte, ils n’ont pas de portable. » Ça, c’était suspect. Ils n’ont pas de portable, ce sont des gens qui vivent hors de la société, hors du monde, voyons, voyons, hors de la modernité. Je viens de vous donner trois exemples qui sont rigolos. Sauf qu’en fait, c’est notre vie intime. C’est-à-dire qu’on n’a pas le droit… l’État voudrait nous dire : un coup t’as le droit de filmer, un coup t’as peut-être filmé, un coup t’as le droit de te mettre en mode avion, un coup ce n’est pas normal que t’aies un téléphone, un coup c’est normal que t’aies un téléphone. Ça, c’est rentrer dans la sphère privée, de manière policière. Et ça, je trouve que c’est extrêmement inquiétant. Au-delà, effectivement, de ce paragraphe qui est complètement sidérant, même si pour certains il y a comme une médaille qui peut être accrochée, puisque un des autres reproches qui avait été fait, c’était de dire que les gens des Soulèvements de la Terre annonçaient leurs rassemblements et que c’était relayé par le compte Twitter de Contre-attaque, ex Nantes Révoltée. Je ne sais pas s’il y a des gens de Contre-attaque ici. Normalement oui, mais voilà, vous avez votre médaille, vous êtes reconnus par la République comme des gens sérieux, quoi. Mais c’est dingue, c’est dingue ! C’est-à-dire que… non mais vous vous rendez compte que ça fait partie des arguments des avocats des Soulèvements de la Terre ? Vous attaquez parce que, justement, on est encore dans une démocratie, donc il y a encore des recours qui seraient possibles. Sauf que là, on voit bien que le mal est fait. Le mal, c’est de dire : il ne faut pas s’occuper d’écologie en dehors des sphères voulues par l’État. Les commissions citoyennes, dont d’ailleurs l’État se fout et ne prend pas compte. Mais ça ne doit pas se discuter là, ça ne doit pas se discuter en marchant, si je puis dire. Ça doit se discuter à Bruxelles, ça doit se discuter avec les syndicats agricoles, avec l’agrobusiness, etc. Et c’est terrible. Et c’est terrible, parce que c’est là où on est dans le glissement. Mais je vous ai donné l’exemple du portable parce que je pense qu’il faut mesurer l’attaque dans notre propre quotidien. En fait, c’est ce que j’ai dans ma poche qu’ils veulent contrôler.
Pierre Douillard-Lefèvre
Si, si, on peut compléter. En fait, cet argument-là a été utilisé dans une autre affaire, qui est l’affaire du 8 décembre 2020, il me semble. C’était un groupe de militants dont l’un était parti au Rojava combattre l’État islamique, était revenu, donc un groupe sous haute surveillance, etc. Opération antiterroriste. On voit qu’il n’y a absolument rien dans le dossier. Ils envisageaient peut-être, éventuellement, dans un futur proche, de discuter, de peut-être atteindre des cibles, mais on ne sait pas lesquelles. C’est ça, le rapport des services de renseignement. Je caricature à peine. Et on a retrouvé des ingrédients, notamment de l’eau oxygénée sous l’oreiller, qui peut entrer éventuellement dans la composition d’explosifs, et qu’il va falloir mettre en prison 60 millions de personnes, puisque on a tous sous notre évier des produits de nettoyage. Toi, tu fais attention, tu fais attention. Voilà. Et donc, dans cette affaire, pourquoi j’en parle ? C’est que quasiment tout ce qui reste dans le dossier, c’est : ils utilisaient Signal, une messagerie cryptée que beaucoup de gens ont, je suppose ici. Ils utilisaient Signal, donc on ne pouvait pas lire leurs messages, et ça, c’est très grave. Donc la Quadrature du Net, qui bosse sur ces questions-là, a étudié le dossier, a rendu un rapport. Donc il ne reste quasiment plus que ça dans le dossier : ils utilisaient Signal, donc c’est bien qu’ils cachaient quelque chose, donc ils sont dangereux. Il y a quand même un camarade qui a fait un an de prison dans cette affaire, en préventive, voilà, et qui a dû faire une grève de la faim pour sortir. Donc l’affaire n’est pas finie.
Pierre Douillard-Lefèvre
Donc vous voyez le niveau de paranoïa des services de l’État. Et pour finir sur cette question de portable, il y a une loi qui vient d’être votée, là, pour pouvoir activer à distance les objets connectés. Donc c’est extrêmement grave. Bon, elle va être discutée, etc. C’est soi-disant réservé à la criminalité, au grand banditisme. On vient d’expliquer ce qui se passait avec des lois exceptionnelles qui sont ensuite généralisées. Ça veut dire, les objets connectés, c’est ça qui est dit dans la loi, ce n’est pas que les téléphones. Donc vos téléphones, déjà, il y a des caméras devant, derrière, des micros. Vous allez au restaurant avec des copains, je ne sais pas, vous avez un rendez-vous amoureux ou amical, ils peuvent vous écouter. Techniquement, c’est déjà faisable. Et ce qu’a dit BFM, d’ailleurs, à l’époque, en bon média de préfecture, c’est : oui, mais les policiers le faisaient déjà. Cette loi vise seulement à encadrer le procédé. Du coup, les policiers font quelque chose d’interdit. Au lieu de les engueuler, on ajuste la loi à leur truc. OK, d’accord, mais en fait, c’est ce qui se passe tout le temps. C’est d’abord la police qui fait un usage de violence ou de technique illégal, et ensuite, a posteriori, on va légiférer là-dessus. Et donc cette affaire, elle est inquiétante. Pourquoi ? Parce que des objets connectés, ce n’est pas qu’un téléphone, c’est un ordinateur, c’est un babyphone qu’on peut activer dans la chambre d’un enfant, c’est… oui, maintenant toutes les maisons connectées, la domotique, etc. Bientôt, on pourra totalement tout surveiller. Et en même temps, si vous n’avez pas de téléphone, c’est suspect. Donc il va falloir réfléchir à la furtivité, avoir un peu un téléphone, envoyer peut-être des textos bizarres de temps en temps qu’ils pourront lire. Je ne sais pas quoi faire, mais je n’ai pas la solution. Mais voilà vers où on va, quoi.
David Dufresne
Je voudrais juste vous lire le rapport de dangereux gauchistes. Donc la Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement, la CNCTR, ce sont ceux à qui, on va dire, les services de police demandent l’autorisation d’écouter et de mettre sous surveillance la moitié de cette librairie, par exemple. Eh bien, ils viennent de rendre leur rapport. Et en gros, qu’est-ce que la CNCTR reproche aux services ? C’est d’avoir souvent confondu une entrave d’action violente avec la surveillance d’une activité militante. Deux points. Ouvrez les guillemets : « La prévention des violences collectives ne doit pas être interprétée, estime la Commission, comme permettant la pénétration d’un milieu politique ou syndical, ou la limitation du droit constitutionnel de manifester ses opinions, y compris extrêmes, tant que le risque d’atteinte grave à la paix publique n’est pas avéré. » Et le chiffre qui est en dessous : en 2020, les dispositifs de captation de sons et d’images ont augmenté de 55 % dans les demandes. Donc ça, là, je vous cite une commission interministérielle qui s’alarme en disant : mais les services de police nous demandent de surveiller, nous demandent l’autorisation d’aller surveiller des gens pour leurs activités politiques, associatives, syndicales, au prétexte qu’ils pourraient être dangereux.
Pierre Douillard-Lefèvre
Oui, je sens que je vous démoralise, mais ce qui est bien, c’est que…
Pierre Douillard-Lefèvre
On est d’accord sur la police d’extrême droite. Oui, c’est ça. Est-ce que ce qu’on voit, c’est qu’il y a une imprégnation d’extrême droite, d’une part. Donc vous savez que plus d’un policier sur deux a voté pour l’extrême droite aux dernières élections. C’est sans doute même beaucoup plus. L’appareil militaire aussi. Vous savez que juste avant… on se rappelle, tout va très vite, donc on a tendance à oublier… mais avant les élections, il y a eu une tribune de militaires aussi qui appelait plus ou moins subtilement à un putsch d’extrême droite dans Valeurs actuelles. Bon, ça passe, les généraux restent en place, il n’y a pas de souci.Là, je parlais tout à l’heure d’un policier de la BRAV-M, ça a été révélé par Mediapart il y a quelques jours : néonazi, tout simplement, et qui sniffe de la cocaïne, qui a battu sa femme. Il a été interpellé suite à la plainte de son ex-compagne. Voilà, il deal de la drogue, ouvertement néonazi avec ses copains, il n’y a pas de souci. Ça reste Mediapart, comme disait David, ça ne fait pas la une. Et ça, pour une affaire comme ça, qui est ultra emblématique, parce que ce mec-là, il a demandé à être à la BRAV-M, il y a été mis, c’est-à-dire l’unité la plus violente et la plus brutale du maintien de l’ordre parisien. Le mec, il est néonazi, tout le monde le sait, ça fait des années qu’il est placé là. Voilà. Donc pour un cas comme ça, en fait, il y en a des centaines en France. Donc voilà, cette imprégnation, on la connaît. Je ne sais pas trop quoi dire, à part qu’au moins les lignes sont claires, que les lignes de démarcation sont plus claires que jamais. On nous a vendu une police républicaine, une police gentille, depuis des années. Bon, on voit ce qu’il en est, y compris la police de proximité. Vous savez, la brigade… Sarkozy a créé une nouvelle police de proximité. Qui c’est ? Les brigades territoriales sont impliquées dans des trucs gravissimes. C’est à Saint-Ouen, je crois, en banlieue parisienne. Il y a des brigades territoriales qui ont commis des trucs épouvantables à Aulnay-sous-Bois. Enfin voilà, il me semble que l’affaire Théo, c’est une brigade territoriale. Donc Théo, violé en pleine rue à coups de matraque télescopique, on s’en rappelle. Cette imprégnation, on la connaît. Après, maintenant, ce qu’il faut, c’est remuscler, nous, de notre côté. C’est une image. Notamment sur la question de l’antifascisme, qui est devenu presque un gros mot. Même à gauche, on n’ose plus dire antifasciste. Bah si, en fait. Normalement, c’est le plus petit dénominateur commun. On ne demande pas aux gens d’être anti-flics. Enfin voilà. Enfin moi, je leur demande, mais je comprends que d’autres gens ne demandent pas. Par contre, l’antifascisme, c’était normalement le minimum, la base commune politique, même au-delà de la gauche. Jean-Marie Le Pen au second tour, c’est 2 millions de personnes dans la rue le lendemain, quoi. C’était il y a vingt ans. Donc voilà, il faut remuscler un petit peu ce discours-là, parce que maintenant, on a l’impression que le mot « antifa », c’est presque honteux. Bah non, on est antifascistes. Enfin ceux qui ne le sont pas, ils sont quoi ? Voilà. Donc peut-être travailler là-dessus, et puis vraiment désigner effectivement cet appareil policier comme étant d’extrême droite. Ah oui, désolé, je me suis encore perdu dans un tunnel, mais à contrario, dans la chaîne de commandement policière, dès qu’il y a quelqu’un qui n’est pas directement sur des lignes ultra répressives et réactionnaires, il se fait dégager. Par exemple, cette préfète qui avait dénoncé un projet d’aménagement d’un lieu c’était dans Le Canard enchaîné, c’était vers les Deux-Sèvres, je crois — qui avait dénoncé un projet, un milliardaire voulait bétonner tout un espace végétal naturel. Elle a dénoncé, elle s’est fait dégager tout de suite par Darmanin. Et ça, c’est tout le temps comme ça. On donne des médailles aux flics les plus violents, aux préfets les plus répressifs, et puis on dégage les rares qui se préoccupent un peu, vaguement, du bien commun, mais gentiment quand même, pas trop. Voilà. Je rappelle que Jean Moulin était préfet, et lui, il était prêt à se trancher la gorge pour éviter de parler aux nazis. Et puis ensuite, il a créé des réseaux de résistance. Des Jean Moulin dans la préfectorale aujourd’hui, vous n’en trouverez pas beaucoup.
David Dufresne
Pour préciser les choses, le CEVIPOF estime que 60 % des gendarmes et des policiers ont donné leur voix au Rassemblement national à la dernière élection. Et le chiffre, si on ne tient compte que des policiers actifs, il est de… allez, on fait les enchères. Qui dit mieux ? 60, 70, 80 ? 80, c’est trop, 70, c’est passé. 76 ? Un peu trop. Attends, sur ma gauche, là, je vois… sur ma gauche, ça fait plaisir. 74 %. Donc c’est bien plus. C’est bien plus que la population nationale. 74 % au deuxième tour. Déjà que pour la population, c’est énorme. Sur la justice, alors effectivement, c’est un des grands chantiers, parce qu’a priori, c’est justement le chef de la police, et la justice, c’est le procureur. Sauf que le procureur, il n’est pas indépendant, puisqu’il dépend directement du ministère. Donc sur la question de la séparation des pouvoirs, là aussi, on voit que, dans les faits, les choses ne sont pas aussi républicaines qu’on le croit, qu’on nous le vend. Toutes les intrusions dans les maisons, l’activation à distance de votre téléphone, de votre caméra d’ordinateur, si demandées par le ministère de la Justice, c’est Dupond-Moretti qui l’a demandé il y a quinze jours. C’est actuellement discuté. Et ce n’est pas le ministère de l’Intérieur, c’est celui de la Justice, pour une raison exactement celle que tu as donnée, c’est-à-dire que la loi vient constamment légitimer des illégalités policières. La grande affaire, par exemple, c’était celle des drones. Pendant des années, la préfecture de police de Paris et d’autres ont utilisé illégalement les drones. Et donc c’est pour ça qu’il y a eu plein de lois qui ont été retoquées. Et à la fin, à force d’être retoquées, parce que quand le Conseil d’État ou le Conseil constitutionnel dit à tel ou tel ministère « ça ne passe pas », il lui dit aussi « vous pouvez faire mieux ». Même conseil dit : « si vous aviez dit ça, ça pourrait marcher ». Donc la fois d’après, ils font, et puis ça passe. Donc il y a cette idée d’autorisation a posteriori, de réglementation a posteriori de pratiques illégales. Donc c’est quand même quelque chose d’assez extraordinaire. Pendant très longtemps, je pense qu’à Didier Lallement à Paris, qui était l’homme le plus condamné de France. Le mec, il est préfet de police, parce qu’il passait son temps à faire des arrêtés qui ont été retoqués par des tribunaux administratifs, mais toujours en retard. C’est-à-dire que la manifestation avait déjà été réprimée, et finalement voilà, ou n’avait pas pu avoir lieu. Bon voilà, c’est ça. Alors sur la justice, si c’est des choses qui vous intéressent, je pense que le Syndicat de la magistrature, c’est lui qu’il faut suivre le plus, parce qu’il fait ce qu’il peut par rapport à ça. Il essaye d’être le grain de sable, le contre-pouvoir. Il rend souvent des rapports qui sont extrêmement intéressants sur les relations police-justice. Mais là aussi, on sent qu’ils sont poussés dans leurs retranchements. Je ne sais pas si vous avez eu vent de cette histoire à Mayotte : une juge a interdit certaines opérations de police de Darmanin qui ont lieu en ce moment. Deux jours après, on apprenait par les mêmes journalistes de préfecture dont on parlait tout à l’heure qu’elle était une « juge rouge », qu’elle était membre du Syndicat de la magistrature, qu’il fallait donc considérer qu’elle n’avait pas été indépendante, que c’était de l’idéologie. Donc ils sont passés par derrière. Donc ces opérations, aujourd’hui, ont lieu, démantèlement de maisons, etc. Elle fait effectivement partie du Syndicat de la magistrature, mais ça, c’est dans son cadre syndical. Après, elle juge en son âme et conscience. Donc là aussi, il y a des coups de boutoir qui sont faits à la justice. Et je pense qu’il y a plus à gagner à essayer de s’associer, ou de discuter, de comprendre comment ces gens travaillent, notamment à travers des syndicats, des avocats de France, ou le Syndicat de la magistrature pour les magistrats. Il faut les entendre, il faut vraiment les écouter, parce qu’ils sont au premier rang, finalement, du système dont on parlait tout à l’heure, avec la presse.
Pierre Douillard-Lefèvre
Sur cette question de justice centrale… enfin, on est quelques-uns à bosser sur ces questions-là. On voit la violence de classe extrême qu’il y a dans les tribunaux, et je ne peux même pas rentrer là-dedans. Mais même dans le cas de mon affaire, le procès du flic parce qu’il y a eu un procès du flic qui a tiré, ce qui n’arrive plus aujourd’hui — aujourd’hui, l’IGPN et la justice disent simplement : « On n’a pas identifié le tireur, il n’y aura pas de procès. » C’est un classement sans suite. Quasiment tous les dossiers qu’on suit aujourd’hui, c’est ça. Il n’y a pas de RIO, ils sont tous cagoulés, on n’a pas identifié le tireur. Fin de l’histoire, ça s’arrête là. Mais en tout cas, pour mon affaire, il y a eu un procès. J’ai trouvé ça personnellement plus violent que le tir en lui-même, parce qu’il y a cette dépossession totale, ce décor de tribunal où vous êtes petit. Une salle d’audience, pour ceux qui n’y sont jamais allés, c’est le Moyen Âge. Vous, vous êtes en bas, les magistrats sont en haut sur une estrade, ils sont déguisés comme des clowns. Vous, vous n’êtes rien. Et on vous fait constamment comprendre, même si vous êtes la personne blessée, que vous n’avez pas votre mot à dire. En fait, ce n’est pas à vous de parler. À la limite, on va écouter un petit peu l’avocat, mais en prenant des notes, en faisant autre chose. Mais alors vous, votre parole, elle ne compte pas. Vous n’existez pas. Et il y a une violence de classe permanente, évidemment, sur l’apparence, sur la couleur de peau, sur ce que vous dégagez, sur vous. On parle constamment de ce que vous faites comme travail dans la vie, etc. Sinon, si vous n’êtes pas « inséré » dans la société, c’est prison tout de suite. Alors dans les affaires politiques, on voit ça tout le temps, mais pas seulement, la justice du quotidien. Et donc pour compléter sur la justice, c’est intéressant ce que tu disais sur cette juge du Syndicat de la magistrature, parce qu’à contrario, on sait qu’il y a des juges d’extrême droite. Par exemple Charles Prats, qui est un magistrat à Paris. Charles Prats, c’est un homme qui écrit dans Valeurs actuelles, qui tweete des trucs d’extrême droite à longueur de journée. Cet homme a été nommé, par exemple, juge dans une affaire qui jugeait des militants antifascistes.Voilà à un moment donné, c’est comme ça que ça se passe, la justice. Là, j’ai vu qu’un juge avait été démis de la chambre des comparutions immédiates à Paris parce que c’était du 100 % de condamnations. Et puis même des avocats ont dit : « Non, mais là, ils ne respectent pas du tout les droits de la défense. » Là, on est dans quelque chose de délirant. Et avant, il était aux droits des étrangers, qui mettait toutes les personnes sans papiers en centre de rétention. C’était du 100 % pareil. Vous irez voir, il y a des articles dans Le Canard enchaîné. Donc sur cette justice, c’est important. Et ce que je voulais dire, c’est que non seulement c’est une institution… une justice de classe, quoi. Vraiment, les juges et les procureurs appartiennent à la même classe sociale, et ils vont toujours privilégier ceux qui appartiennent à leur classe sociale. Ça crève les yeux. Et ils n’ont jamais fait de manifs de leur vie, ils ne comprennent pas. Sur les dossiers de manifs, on voit qu’ils ne comprennent rien, ils lisent les PV de flics et puis c’est la vérité, quoi. Les flics qui racontent : « On m’a sauté dessus à pieds joints, je n’ai jamais vu une violence pareille. » Pour les juges et les procureurs, c’est la vérité. Vous pouvez dire ce que vous voulez.Bref. Et donc ils défendent toujours ceux qui leur ressemblent et ceux qui défendent leurs intérêts, c’est-à-dire les forces de l’ordre. Et donc, pour finir sur cette question-là, vous connaissez la phrase de Foucault : « La justice est au service de la police et non l’inverse. » Voilà, c’est clair. Mais quand elle n’est pas totalement au service de la police, c’est-à-dire quand il y a, ultra rarement, une vague condamnation à quelques mois de sursis après une violence policière, il y a des manifestations de policiers devant les tribunaux. Ça s’est passé notamment l’an dernier. Les policiers qui arrivent armés devant les tribunaux, qui craquent des fumigènes et qui disent non à l’injustice qui touche nos collègues. Voilà. Donc là, on a littéralement ça aussi. Je pense qu’on ne verrait pas ça dans des pays voisins, quoi, parce que c’est un signe quand même de mauvaise santé politique, de policiers armés qui défilent en soutien… Ah oui, c’était dans une affaire où un policier, tirant au fusil d’assaut, avait abattu deux conducteurs. Et il y a eu des manifestations de soutien devant les tribunaux. Et ça, ça se passe assez régulièrement. Donc directement des intimidations physiques sur leur temps de travail, en tenue de travail. Vous imaginez si n’importe quelle autre profession publique faisait ça, ce serait un licenciement immédiat, etc. Eux, ils ont le droit aussi. Et puis je ne vais pas revenir sur l’encerclement du Parlement par les policiers l’an dernier pendant la campagne présidentielle, mais c’était tout aussi grave.
Ana Pich
Je voulais rebondir sur ce que tu disais sur le Syndicat de la magistrature, sachant que, à la suite de l’affaire de la « magistrate de Mayotte », le Sénat a déposé un amendement au nom de la défense de l’impartialité des juges, et donc restreignant la liberté syndicale des magistrats. Ce qui est extrêmement grave. Évidemment, le Syndicat de la magistrature est vent debout, et c’est vrai que c’est quelque chose qu’on ne voit pas non plus diffusé dans les médias mainstream.
David Dufresne
Quelqu’un d’autre ? Là-haut.
Pierre Douillard-Lefèvre
Merci, parce que c’est une question qui est hyper importante. Parce que c’est pareil dans les médias. On entend en permanence, notamment un certain dirigeant communiste, qui parle d’« ouvriers de la sécurité ». Mais les policiers appartiennent aux classes populaires, ce sont des prolétaires, ils sont exposés, ils mettent en danger leur corps, etc., ils souffrent énormément. En fait, c’est juste totalement faux. Je ne sais pas à quelle époque c’était vrai. Peut-être qu’à une époque c’était vrai, mais en France, un policier de base, il a un salaire de cadre supérieur. Un CRS, avec ses primes, il a plus de 3 000 € par mois, parce qu’il y a déjà un gros salaire de base. C’est-à-dire que vous rentrez dans la police, vous êtes mieux payé, par exemple, qu’un prof qui a fait cinq ans d’études, avec zéro qualification. Mais il y a les primes de nuit, éventuellement si vous travaillez la nuit, il y a les primes de déplacement. On sait que les CRS, dès qu’ils se déplacent une journée hors de leur caserne, ils ont plus de 40 ou 50 € juste comme ça, en plus de leur salaire. Et donc, pendant les Gilets jaunes, il y avait des CRS qui ont été filmés en train de se vanter : « Moi, je m’en fous, je fais 300 € de plus par mois avec vous aux manifs », qui étaient contents. Et on a un BAC à Paris qui a été filmé, qui se vantait de gagner plus d’argent grâce aux Gilets jaunes par mois, parce qu’il y avait des primes. Et il faut ajouter à cela un petit bonus, c’est-à-dire toutes les plaintes pour outrage, rébellion, etc. Ça, on en voit à la pelle au tribunal de Nantes. Quelle que soit la validité de la plainte, même quand c’est complètement abracadabrantesque, même quand c’est complètement fantaisiste, les juges donnent toujours 200, 300, 500 € de dommages et intérêts aux policiers, même quand ils ne mettent pas de prison à la personne, même quand tout le monde voit très bien que c’est faux, il y a quand même un petit bonus. Allez, 500 € à cet agent de la BAC parce qu’il a été choqué psychologiquement. On a vu ça beaucoup de fois. Il a eu un traumatisme psychologique parce qu’un caillou est arrivé à ses pieds. Voilà, des choses comme ça. Donc ça, ça correspond beaucoup. Et donc en plus, il y a un discours qui s’auto-alimente : « il y a de plus en plus d’outrages et rébellions ». Mais en fait non, on sait que les policiers portent de plus en plus plainte pour outrage et rébellion. Voilà. Un jour, il y avait un article qui disait que même si on voit très bien qu’un flic est violent, quand il fait beaucoup de procédures outrage et rébellion, c’est pour justifier a posteriori qu’il a procédé à des arrestations un peu musclées.
David Dufresne
Ah oui, l’âge de la retraite : 52 ans.
Pierre Douillard-Lefèvre
Et le train gratuit, il y en a plein. Le train gratuit si tu portes une arme. Voilà.
David Dufresne
Non, non, mais c’est ça qui est prévu. Si tu ne portes pas d’arme, tu ne sers pas la République. Par contre, si tu portes une arme, tu voyages gratuitement dans les trains depuis deux ans. Alors cela dit, je tempérerais un peu ce que tu as dit, parce que je ne sais pas si vous avez l’ouvrage Police et société qui est sorti il y a un mois ou deux, de Jacques de Maillard, où il y a justement plusieurs chapitres sur le recrutement des policiers. Alors d’abord, il faut savoir qu’il y a un vrai problème pour le ministère de l’Intérieur pour recruter des policiers. Il y a même une fuite des policiers nationaux vers les polices municipales, en partie parce que les conditions de travail sont meilleures, les salaires sont plus élevés. Donc pour l’instant, les promesses de Macron ne peuvent pas être tenues. Les 10 000 policiers supplémentaires prévus avant 2027, en fait, ils n’y arriveront pas. Ou alors, pour y arriver, vous en avez entendu parler, ils baissent le niveau de recrutement. Et on a une féminisation de la police. C’est clair qu’aujourd’hui, il y a à peu près entre 20 et 30 % des nouvelles recrues qui sont des femmes. Alors là, évidemment, il faut rentrer dans les détails, parce qu’elles sont un peu dans les CRS, un peu dans les BAC, mais principalement elles sont aux affaires familiales, elles sont dans les bureaux, et elles ont évidemment tout un tas de problèmes que vous imaginez dans les équipages. C’est plutôt ça. Et pour les homosexuels, ils ont ce qu’on appelle la « place du bac à sable », c’est celui qui est dans la voiture, derrière. C’est-à-dire que ce n’est pas celui qui conduit et ce n’est pas celui qui est à la radio, ce n’est pas les chefs. Donc les homosexuels qui quittent maintenant au sein de la police peuvent le faire, parce qu’il y a des associations qui existent, mais en fait c’est extrêmement compliqué. Ce que je veux dire, c’est que c’est beaucoup plus diversifié qu’on ne le croit. Et d’ailleurs, si vous regardez les affiches de recrutement, notamment en région parisienne, on ne voit quasiment que des gens issus de l’immigration, des personnes racisées, etc. Le recrutement, il est là, parce que c’est le lumpenprolétariat. Là-dessus, c’est vrai. Après, ils ont des salaires bien meilleurs que dans le reste de la fonction publique, donc là tu as raison. Mais le recrutement, il est là, à la base. En revanche, pour ce qui est des officiers, des commissaires, etc., là on est beaucoup plus proche, en effet, des profils issus de classes sociales plus favorisées. Sauf que ce n’est pas la priorité. La police judiciaire, c’est même quelque chose qui est en train d’être démonté par le ministère de l’Intérieur. Vous avez tous entendu parler de la réforme de la PJ. Entre autres choses, quelqu’un a parlé de la préfecture de police : c’est exactement ça. Mettre sous la main des préfets les enquêteurs. Et là, c’est extrêmement préoccupant, parce que plus vous rapprochez les enquêteurs de police du pouvoir politique, plus vous fragilisez les enquêtes sensibles, notamment sur les affaires économiques ou politiques. Vous envoyez un signal. Donc le recrutement des policiers, c’est un peu plus complexe qu’on ne le pense.
Pierre Douillard-Lefèvre
Non mais pour compléter sur cette histoire de recrutement, il y avait un super article qui est paru il y a deux ans dans Le Parisien, qui expliquait justement que les formateurs qui ne sont quand même pas des lumières étaient inquiets des nouvelles recrues, qui sont prises à 6 sur 20 maintenant. Et ils disaient : forcément, on recrute toujours plus, alors qu’en fait il n’y a pas plus de candidats, donc le niveau, mathématiquement, baisse. Et ils s’alarmaient : ils disaient qu’ils n’arrivent pas à formuler à l’oral des phrases complètes, et du coup ils sont très violents puisqu’ils n’arrivent pas à verbaliser. Et donc ces gens-là, on leur donne des fusils d’assaut et des LBD. Et le permis de tirer, puisqu’on leur a dit : allez-y, tirez sur les voitures, de toute façon vous serez couverts. Donc les formateurs eux-mêmes disaient : là, c’est compliqué. Et c’est dans Le Parisien, ce n’est pas un journal gauchiste. Et sur la question des minorités de genre dans la police, moi j’ai l’impression qu’il y a un peu de pinkwashing. Oui, il existe une asso qui s’appelle FLAG !, donc jeu de mots sur flagrant délit. Ils sont beaucoup mis en avant par le ministère de l’Intérieur, alors qu’on sait très bien que la police de terrain est un corps ultra-viriliste, homophobe au possible. Mais voilà, il y a du pinkwashing. Et pour les affiches de recrutement, pareil : regardez, on n’est pas racistes, on met des personnes racisées. Mais on sait très bien comment fonctionne une unité, notamment de BAC : c’est de la cooptation. Quand le chef d’unité est d’extrême droite, ça filtre. Donc voilà, sur la question des acquis sociaux, oui, il faut insister : ils sont largement préservés. Il y a une profession en France qui gagne des droits sociaux, il n’y en a plus qu’une sous Macron, c’est la police. Ils ont des syndicats puissants, ils obtiennent des avantages. Le train gratuit, mais aussi le fait que certaines mesures ne s’appliquent pas à eux, comme le pass sanitaire à l’époque. Donc toutes les attaques du macronisme sur les autres catégories sociales ne les touchent pas de la même manière.
Pierre Douillard-Lefèvre
Et ils ne les ont pas. Voilà, juste pour ne pas être trop long, mais sur les retraites, qui sont super tôt, c’est super important aussi. Ils ont bien sûr été exemptés de la réforme des retraites. Et donc il y a beaucoup, notamment dans la hiérarchie policière, de policiers retraités qui se reconvertissent dans le privé. C’est-à-dire qu’à 50 ans, ils sont dans la force de l’âge, ils ont déjà leurs 2 000 balles de retraite, et ils se reconvertissent, par exemple, dans des boîtes de sécurité privées. L’exemple le plus célèbre, c’est évidemment Squarcini, qui était à la tête des services de renseignement et qui ensuite a directement bossé pour Bernard Arnault, le milliardaire. Vous savez, cette histoire où Bernard Arnault lui filait du fric, et en échange, Squarcini surveillait Ruffin et Fakir, voilà, gentiment, avec ses réseaux policiers, puisque quand on a travaillé dans la police, on n’en sort jamais vraiment. Donc ça, c’est un grand phénomène aussi : les policiers retraités vont dans le privé, ou même en cours de carrière ils se reconvertissent, et ils jouent sur leur expérience, sur leur réseau pour continuer à bosser, mais directement au service d’intérêts privés. Donc on va vers une sorte de miliciarisation de la police sociale, directement pour les intérêts de patrons, des enquêteurs, etc., enquête privée pour une entreprise.
David Dufresne
Le tchat m’engueule : ce n’est pas « bac à sable », c’est « sac de sable », que je ne connaissais pas, pour ceux qui sont à l’arrière des véhicules. Est-ce qu’il y a d’autres questions ?
Pierre Douillard-Lefèvre
Tout ça, à mon sens, s’inscrit dans ce processus de militarisation générale dont on parlait tout à l’heure, de l’offensive médiatique. Cette offensive, je pense qu’on vit une période contre-insurrectionnelle. Alors, la contre-insurrection, c’est quoi ? Ça a été théorisé par des penseurs français pendant la guerre d’Algérie. La contre-insurrection, ce n’est pas seulement la répression militaire. La contre-insurrection, c’est d’une part réprimer les personnes qui résistent, la minorité résistante, mais c’est surtout gagner les cœurs et les esprits. Les Américains ont beaucoup utilisé aussi la contre-insurrection. C’est frapper le plus fort possible les opposants, mais aussi, surtout, faire ce qu’ils appellent la guerre psychologique : installer dans les esprits nos idées, notre imaginaire, nos valeurs, nos mots, etc. Ce qui est ce qu’on est en train de vivre à plein régime. Et donc le SNU, pour moi, c’est clairement une opération d’endoctrinement militarisée. Vous savez, pour les gens qui ont suivi, c’est vraiment deux semaines : on lève le drapeau, on marche au pas, encadrés par des militaires. Alors ça va coûter plusieurs milliards qui sont pris au ministère de l’Éducation, qui officiellement n’a plus d’argent pour faire des sorties scolaires. C’est quand même une aberration absolue. Mais surtout, le SNU s’inscrit dans une logique beaucoup plus large. C’est-à-dire que de plus en plus, on voit qu’il y a des ateliers animés par la police dans les écoles et les collèges. Vous savez, on a même vu dans certaines écoles des enfants, avec une association de policiers Raid Aventure, ça s’appelle qui intervient dans les écoles, et qui vont mettre un petit casque, donner une petite matraque à des enfants de dix ou douze ans, et leur faire donner des coups de matraque. On est en train d’habituer, de militariser les esprits de la jeunesse aussi, et ça, c’est extrêmement grave. Donc là, on est vraiment… et quand on parle de militarisation, encore une fois, j’insiste un peu, désolé, mais ce n’est pas que l’arsenal policier, c’est les discours, les esprits, l’encadrement de la population. Et tout ce qu’on voit aujourd’hui aussi sur l’économie de guerre : il faut une économie de guerre parce qu’il y a une montée des menaces géopolitiques. Donc là, on va vers une forme d’encadrement. Peut-être que tout à l’heure, on disait qu’ils pouvaient difficilement aller plus loin que le curseur qu’ils ont poussé sous la Cinquième République. Ils peuvent aller plus loin en étant dans une dynamique de guerre ouverte, qui leur permettrait carrément de faire sauter le plafond de verre qui les limite encore en termes d’encadrement. Mais le SNU, oui, c’est fondamental. Le point positif, c’est que ça a foiré. Ils ont fait une tournée dans toute la France. Ils sont passés à Nantes, ils se sont fait humilier, ils n’ont même pas pu faire leur stand. En gros, pour l’instant, ceux qui font le SNU, c’est des fils de flics et des fils de militaires qui sont volontaires. On avait des jeunes en uniforme, avec des pins de l’armée française, etc. C’était un peu risible. Personne n’y allait. Il y a du pognon, mais personne n’y va. Par contre, ça commence à devenir obligatoire dans les lycées. Il y a une grande campagne qui est en train de se monter contre la militarisation de la jeunesse, c’est très important. Et je ne comprends pas pourquoi il y a des enseignants, des gens qui acceptent qu’il y ait des interventions de police dans les classes, etc. Là, on est dans quelque chose de grave. Et la dernière nouvelle sur le SNU, c’est que l’algorithme de Parcoursup favoriserait les lycéens volontaires. Ça, c’est de la contre-insurrection. On ne vous force pas directement, mais on vous fait comprendre que vous êtes fortement incités, sinon vous ne pourrez pas faire d’études plus tard. Donc voilà, on a du pain sur la planche, mais ce n’est pas encore perdu.
David Dufresne
Il y a une petite question du chat, je vais la prendre. Vous allez entendre la voix de Claude qui demande : pouvez-vous évoquer les conséquences de la loi pour les JO ?
Ana Pich
Ah oui, c’était une partie quand on avait décidé d’aborder la question des prochains mouvements à venir et aussi par rapport aux évolutions technologiques. Ces dernières manifestations, on a pu pour beaucoup constater la présence des drones. On a aussi entendu parler dès l’introduction d’armes avec des marqueurs chimiques. Donc comment ces évolutions technologiques vous impactent, et comment envisagez-vous les mouvements à venir, et notamment les JO avec ces nouvelles évolutions ?
David Dufresne
Alors sur le côté législatif, d’abord, je voudrais vous dire ce qui a été voté il y a un mois, mai 2023. La loi autorise l’expérimentation de la vidéosurveillance intelligente pour assurer la sécurité des manifestations sportives, récréatives ou culturelles. Pensées pour ceux qui sont particulièrement exposés à des risques, et ce dès sa promulgation jusqu’au 31 mars 2025. Ces traitements par l’intelligence artificielle, appelés « caméras augmentées », seront capables de détecter en temps réel des événements prédéterminés comme des mouvements de foule, un sac abandonné, des comportements suspects dans des lieux accueillant des manifestations, dans les transports en commun, etc. Ils ne pourront utiliser aucune technique de reconnaissance faciale ni aucun système d’identification biométrique, et ne pourront pas recourir à des données biométriques. Ça, c’est ce que dit la loi. En réalité, le ver est dans le fruit. C’est-à-dire que l’effet cliquet dont tu parlais tout à l’heure est constant. L’État ne revient jamais sur des outils qu’il a mis en place. Une loi qui est votée, elle n’est pas démolie, au contraire, elle est prolongée. Donc on dit « expérimentation », mais on sait très bien que c’est une étape. Rendez-vous le 31 mars 2025 : ce sera toujours là. Les caméras intelligentes, l’intelligence artificielle, c’est déjà en place à Calais, par exemple : des capteurs capables de détecter des pas sur le sable, des caméras capables de détecter des mouvements de chaleur humaine. Là, c’est utilisé contre les migrants, mais on l’étend aux Jeux olympiques. Et il faut comprendre que les grands événements sportifs sont des laboratoires sécuritaires. Les JO, c’est d’abord un événement policier. Il y aura aussi la possibilité de « criblage », c’est-à-dire des enquêtes administratives de sécurité pour accéder aux fan zones, mais aussi pour les athlètes, les délégations, les médias. Donc des enquêtes sur les médias eux-mêmes. Là, on voit l’atteinte à la liberté d’informer. C’est passé comme une lettre à la poste en mai 2023. C’est l’avènement de la technopolice. Jusqu’ici, on parlait de la police visible, physique. Mais il y a une autre police qui se met en place : une police de la surveillance, diffuse, invisible. On ne saura pas quand votre téléphone sera activé, on ne saura pas quand vous êtes surveillés. Et tout ça est présenté au nom de la liberté. Par exemple, les drones : « un moyen de permettre à la liberté de manifester de s’exercer », disait le préfet de police de Paris. Vous êtes surveillés pour être libres. C’est la novlangue et c’est le monde dans lequel on est.
Pierre Douillard-Lefèvre
Merci. Moi, je suis tout à fait d’accord avec vous sur les tours de surveillance et tout ça. Je suis ça depuis très longtemps. Enfin, en tout cas vers 2012. Vers les premières lois de renseignement et tout ça, on a vu Snowden, etc. Enfin moi, en tant que militant sur ces sujets-là, je ne sais plus comment expliquer aux gens ce qui ne va pas, pourquoi c’est dangereux, pourquoi c’est fascisant. J’ai donné tous les arguments que j’avais lus. « Je n’ai rien à cacher », je sais. Mais pour autant, il n’y a… il n’y a pas de… Effectivement, on va encore sur cette loi avec les J.O. Il n’y a pas de mobilisation, ou très peu, à la marge. En haut, il y a les camarades de La Quadrature qui sont encore là, et on les remercie. Mais c’est encore très à la marge, alors que c’est hyper important à plein de niveaux. C’est hyper opaque à plein de niveaux, ça participe à un sentiment d’irréalité, de dissolution des frontières que vous évoquiez tout à l’heure. Beaucoup de choses, de décisions sont prises sur le terrain administratif et judiciaire. On voit l’organisme de régulation dont tu parlais tout à l’heure, la CN… enfin la CNCTR, tout à fait, qui met des alertes, et pourtant rien ne se passe. Moi, je suis vraiment désarmé et un petit peu découragé, je ne sais plus comment aborder le sujet. Je ne sais pas si vous avez des pistes, je serais intéressé de les entendre.
David Dufresne
Alors moi, j’aime bien rappeler que, à San Francisco, la Silicon Valley, les pontes de la Silicon Valley mettent leurs enfants dans des écoles où il n’y a pas d’informatique. Et il semblerait que la CIA se soit remise aux machines à écrire.
Pierre Douillard-Lefèvre
C’est intéressant.
David Dufresne
Donc ça peut être un argument, t’as vu.
Pierre Douillard-Lefèvre
Moi je ne suis pas découragé parce que c’est plein. Aujourd’hui, il y a 500 personnes qui suivent l'émission. Donc il y a. On est encore dans une phase de conscientisation on va dire. Il va falloir passer à autre chose. Ça, c’est clair. Après, je ne suis pas sûr que ça se discute publiquement comme ça. Bon, voilà, à part sur toi, non. Je veux dire, voilà. Donc. Je trouve qu’on était beaucoup plus dans le creux de la vague il y a dix ans. C’est à dire qu’aujourd’hui, si on veut être au courant, il y a quand même tout un tas de. Voilà la Quadrature du Net, contre attaque, désarmement, etc. Il y a quand même beaucoup, beaucoup de l’assemblée, des blessés, les mutilés pour l’exemple. Enfin, il y a quand même beaucoup, beaucoup de gens qui produisent dans le camp militant, dans le champ, dans le champ de la magistrature, il y a aussi, il y a aussi des choses. Et les syndicats, même les gros syndicats, ont pris conscience parce qu’ils ont été touchés physiquement, qu’il y avait quand même un souci par rapport à ça. Donc c'était beaucoup plus décourageant si on était cinq ou dix aujourd’hui. Après, effectivement, on doit par exemple, sur la question des technologies, on doit absolument repenser tout ça et soutenir de la même manière qu’il faut soutenir les médias indépendants, soutenir les gens de Framasoft et autres, c’est-à -dire se déguiser au maximum. Voilà, ça commence, ça commence, ça commence ici. Et après il va falloir proposer une alternative. Voilà. Et ça, c’est le champ, le champ qui reste devant nous. Il me semble qu’il y a encore un travail, il y a encore un travail solidaire, informatique, il y a encore un travail de discussions à faire. Du coup oui, donc je suis assez informatique et je voulais parler un tout petit peu de la place des syndicats là dedans. On parlait des avantages qu’ont la police, que les corps de forces de l’ordre 70 80 % de personnes syndiquées en France, la moyenne c’est à peu près 10 % dans l’informatique on de plus 22 %. Et il y a un problème de conscientisation du coût de notre industrie qui est réel. Donc si des personnes qui sont dans l’informatique au sens très large, pas forcément des développeurs développeuses, ça peut être n’importe quoi, n'était pas de nous envoyer à nous ou ailleurs, en tout cas leur faire prendre conscience que ces gens, ces personnes qui écrivent, ces algorithmes qui vont entrer sur. Ces serveurs pour nous espionner, c’est. Un travail politique, il faut politiser ça. Et un autre point là dessus aussi, c’est qu’on parlait du coup de Framasoft, La Quadrature. On est en fait des galaxies libristes. N’hésitez pas aussi si vous avez la capacité d’accéder à du logiciel public, c’est-à -dire open source ou libre à essayer l’outil. Si vous n’avez pas ce que c’est, ne savez pas lire du code source, ce n’est pas un problème. Sachez que d’autres personnes ont la capacité de le lire. On parlait de l’algo de tri pour le c’est nul, on ne sait pas forcément comment il fonctionne tant qu’on n’a pas accès. À ce code là, on ne sait pas à quelle sauce on est. Mangé, donc on ne peut pas le lire. Et la transparence de ces réseaux là, de ces algorithmes là, c’est quelque chose de critique. Et que les mouvements libristes se battent pour vous. Donc la Quadrature, Framasoft, est un très bon exemple. On a l’April en France qui fait un très bon travail aussi. Merci. C’est hyper important de ne pas juste être des Cassandre. Est ce qu’il y a ce syndrome là à gauche ? Souvent, c’est Cassandre. Vous savez, dans la mythologie grecque, la personne qui annonce la catastrophe mais que personne ne croit jamais. Jusqu’au jour où la catastrophe arrive. Et on a ce syndrome là, c’est qu’on est très informé. C’est bien, on a toutes les infos, on passe notre temps à tirer la clochette et en fait jusqu’au moment où c’est trop tard. Bon, nous, avec l’assemblée des blessés, ça fait quinze ans qu’on sait qu’il y a une militarisation de la police, alors on peut voir le verre à moitié plein. C’est qu’il n’y a jamais eu autant de gens qui se sont rendu compte du problème. Ça, c’est clair. Il y a 18 ans a passé des discours qui ont gagné une ampleur folle. Par contre, ça a coûté des dizaines de mains, d’yeux, de mutilation, de gens blessés. Il a fallu des vidéos terribles sur les réseaux sociaux. Il a fallu ça pour qu’il y ait de conscientisation. Donc bon, ça c’est le verre à moitié vide. Mais. Mais voilà comment on sort du syndrome de Cassandre et je pense que voir tous les rapports, c’est bien. Il y a des rapports d’Amnesty International, il y a la presse allemande qui parle de la France comme la République de Weimar finissante. Il y a des centaines d’exemples comme ça, non ? La bataille, finalement, se joue dans la rue, dans les médias indépendants, dans un rapport de force culturel et politique et de rue, on ne fera pas l’impasse là dessus, malheureusement. Voilà. Mais on voulait conclure un peu sur les différentes pistes. On a élaboré plein de pistes de résistance, mais on peut d’abord revenir rapidement sur le sport. C’est hyper important ça. Ça m’a fatigué. J'étais passé à côté de ça. Quand ils disent on n’utilisera pas la reconnaissance faciale, c’est des gros mytho. Ils l’ont déjà utilisé pour Sainte Soline. Là, pas plus tard que cette semaine, ils ont arrêté quelqu’un reconnu par reconnaissance faciale par les images de sainte Soline. Pour vous dire, le niveau de mensonge de ces gens là va dans deux ou trois ans, on dira oui mais ils utilisaient ça avant, donc on est obligé de légiférer et de légaliser quoi ? Donc voilà. Le sport, les Jeux Olympiques, je. J’abonde dans le sens de David. Pas seulement les Jeux Olympiques, mais tous les grands événements sportifs sont des laboratoires de la sécurité et du contrôle. Et ça, c’est hyper important de s’en rappeler. Je remonte à 2016, grand mouvement social contre la loi travail, Coupe d’Europe en France de football. Ultra sécuritaire. Et c’est le début des fans zone spacieux vous rappelez ? Maintenant, c’est normal, mais une fan zone ce n’est pas anodin, c’est une sorte de zone confinée. En fait, la fan zone, c’est une zone totalement fermée, entourée par des policiers. On rentre là, il y a une entrée où on se fait fouiller et on est ensuite encadré devant un écran. Et ça, c’est sur l’espace public. D’une certaine manière, on va militariser un périmètre dans l’espace public. Ce n’est pas anodin, c’est au nom de l’anti terrorisme. Aujourd’hui, la fan zone, c’est tout l’espace public quasiment quoi. Une manif quand on est Nasser, c’est une sorte de fan zone militarisée. Le confinement, c’est des villes entières transformées en fan zone. Enfin voilà, vous voyez, on a étendu ce périmètre là, mais il a été testé pendant l’Euro 2016 au nom de l’antiterrorisme. Et donc avec ces Jeux olympiques, on voit qu’on va avoir affaire à un laboratoire considérable. Je reviens sur ce qu’a dit David. Les J.O. C’est toujours des expérimentations. Il y a Mexico en 68 Jeux olympiques de Mexico, gros mouvement étudiant à l'époque. Il y a un massacre. La police juste avant les Jeux de Mexico, tu tues des dizaines d'étudiants dans le centre de Mexico, à Rio. Plus récemment, il y a eu une Coupe du monde et des Jeux Olympiques à Rio. C’est une violence sociale totale. C’est-à -dire on vire des favelas entières pour permettre des travaux. Évidemment, on envoie la police militaire là-bas. C’est un autre niveau de militarisation. C’est vraiment totalement hybride. Pour le coup, c’est peut être ce qui nous attend à l’avenir. Malheureusement, un des pays les plus inégalitaires au monde, avec une police militarisée qui intervient au blindé dans les favelas. Et donc ils ont viré des quartiers entiers pour des infrastructures sportives. JO de Pékin, même chose. Ils ont viré des quartiers populaires à Pékin pour faire place nette. C’est là qu’est ce qu’on voit en France dans une formidable démocratie. On chasse les exilés et les SDF, les personnes sans domicile de Paris pour nettoyer socialement la capitale française en les envoyant dans les autres villes. On fait, on est en train de faire exactement pareil.
Pierre Douillard-Lefèvre
Et des étudiants du CROUS, et on vide les apparts du CROUS. Donc vous voyez, là, on a un laboratoire sécuritaire et antisocial. Donc ça n’a pas été dit, mais surveillance automatisée, mais aussi scanners corporels pour entrer dans les endroits. Voilà, des choses comme ça. Alors encore une fois, j’aime bien dire que ça, il ne faut pas être trop négatif. Ces J.O., ils vont intervenir dans un contexte particulier où à peu près tout le monde déteste Macron. Il y a les Intervilles qui malheureusement sont finis, mais qui vont évidemment reprendre l’été prochain, et peut-être même avant. Et donc il y en a déjà. Le parcours de la flamme olympique vient d’être dévoilé, et je pense que ça va être un grand jeu. La flamme olympique passe à la station balnéaire bien bourgeoise, bien à droite de Loire-Atlantique. Voilà. En gros, il y a déjà des appels sur les réseaux sociaux : qui sera le premier à éteindre la flamme olympique ? Voyez donc. Et ça, c’est avant le début des J.O. Ok, ils vont mettre les grands moyens.Je pense que ça peut être l’occasion d’être parmi les seuls J.O. de ces 50 dernières années où il y a ça. Va falloir être créatif, va falloir faire rire les gens aussi parce que voilà. Mais bon, c’est des J.O. De toute façon, les places à 2 000 balles, personne ne peut se les payer. C’est ridicule. On va se marrer, je pense. Voilà sur les J.O. Et sur la question des innovations… et après faut accélérer, c’est ça ? On a un petit signal sur la question des innovations. Juste rapidement, il y a déjà tout un tas de technologies. On n’a pas parlé des PMC, les marqueurs chimiques, mais qui sont déjà utilisés. Peut-être que s’il y a des questions là-dessus, on pourra en parler après, pour poursuivre la discussion. La biométrie, ils aiment beaucoup, par exemple reconnaître une démarche, reconnaître des implantations de veines aussi. Ils travaillent là-dessus avec une caméra thermique. On a chacun un réseau veineux différent. Donc voilà, il suffit de dévoiler les veines à travers un truc thermique très précis, et on peut identifier quelqu’un. Voilà. Il y a aussi, en Israël, déjà le test d’un LBD automatisé qui tire des balles en caoutchouc sur les Palestiniens de façon automatisée. Et plus généralement, voilà, des drones déguisés en oiseaux, ça, c’est déjà utilisé. Ces technologies existent, elles attendent juste d’être mises en fonction, malheureusement. Voilà, des analyses comportementales par caméras aussi. Je sais que Nice veut utiliser ça, etc. Il y a une dernière partie.
Ana Pich
Oui, pour finir, peut-être est-ce qu’on peut et c’était la question qu’on posait tout à l’heure pour essayer de finir sur quelque chose d’un peu plus positif. Comment faire face à tout ça ? Face à ces constats qui sont assez alarmants, très inquiétants même. Comment on résiste, en fait ?
David Dufresne
Moi, je crois vraiment aux vertus du débat. Donc je pense qu’il faut débattre, il faut débattre, il faut être présent partout où on peut l’être, avec ses moyens et ses compétences. Je pense qu’en effet, l’humour n’est pas à négliger, c’est-à-dire qu’il faut rester dans une forme de vitalité, il y a des choses très simples dont je me souviens. Et pourtant, bon, SOS Racisme, on sait tout ce qu’on en pense. N’empêche que l’action qu’a faite SOS Racisme aux meetings de Zemmour était quand même exemplaire. C’est-à-dire que c’était simplement des tee-shirts, et ça a démontré… la réponse des nervis de Zemmour a montré où était la violence. Je pense qu’il faut se battre pied à pied, il ne faut rien laisser passer. Aujourd’hui, parce qu’on devait parler de différence entre Paris et Nantes, Paris et tout… mais bon, Paris est totalement privatisée. C’est-à-dire que l’autre jour, c’était Bernard Arnault qui s’est offert le Pont-Neuf, donc il a créé une fan zone de luxe. Mais c’est aussi une fan zone. Mais en réalité, il a exclu tout le monde. Il n’y a quasiment pas un bâtiment de Paris qui n’a pas une publicité Apple qui soi-disant paie ce qui est vrai les travaux. Enfin, on a l’impression qu’ils refont les portes tous les ans. Dès qu’il y a un nouvel iPhone, il y a à nouveau des travaux quand même. Et puis c’est assez gigantesque. Par exemple, l’Opéra Garnier, ça n’est qu’une publicité pour Chanel, et le Louvre, ce sont des publicités pour Bernard Arnault. Donc là, par exemple, il faut, je pense, se défendre. Alors chacun fera ce qu’il veut. Certains diront barbouiller, et d’autres expliqueront que c’est ça la casse. Ça, c’est beaucoup plus… cette appropriation-là est beaucoup plus violente qu’une vitrine brisée. Enfin, je veux dire, il faut quand même être très clair. Voilà, moi, c’est les vertus du débat.
Pierre Douillard-Lefèvre
Paris, il y a aussi les dîners en blanc. Il y en a eu un à Nantes. Ce sont des bourgeois qui s’habillent totalement en blanc les premiers jours de l’été. Là, ça vient de tomber, il a eu lieu il y a deux ou trois jours à Paris. Ils investissent une grande place de Paris annoncée au dernier moment. C’est le modèle des free parti. Une free parti c’est annoncé au dernier moment dans un champ, mais là, c’est un white block au cœur des quartiers les plus luxueux de Paris ou de Nantes. Ils en avaient fait une il y a quelques années. Tout le monde vient en blanc, avec du champagne et des tables et des repas, et ce n’est pas déclaré. Et la préfecture a toujours dit qu’on a une tolérance pour ça, c’est bien organisé, etc. C’est littéralement la bourgeoisie qui privatise un espace avec le consentement des autorités. Si on organisait exactement le même genre de rassemblement au cœur d’une place bourgeoise de Paris, je vous laisse imaginer le niveau de répression. Donc maintenant, pour répondre, il y a quelques pistes que je vais ébaucher très rapidement, et on finira peut-être là, mais si vous en voulez d’autres, n’hésitez pas à vous procurer nos livres. Donc la première piste, c’est déjà de briser l’atomisation, parce que les armes de la police, ou même la surveillance, ça individualise énormément la répression, et on se retrouve tout seul à encaisser ça. Et c’est même le principe, c’est de casser les solidarités, de casser les liens, de faire peur. Donc le but, enfin la démarche, c’est justement de réunir les cibles des violences d’État. Ça, c’est très important. Et les cibles des violences d’État sont hyper diverses. Comme on l’a dit, ça peut être des supporters de foot, ça peut être des manifestants, ça peut être des lycéens, ça peut être des habitants du quartier, etc. Et justement, faire se rencontrer ces mondes-là pour faire front commun. Et c’est ce qu’on a essayé de faire avec l’Assemblée des blessés, mais c’est ce que d’autres ont fait avec les mutilés pour l’exemple et tout un tas de collectifs, de proches, par exemple, de personnes qui ont été tuées par la police. Voilà. Et peut-être essayer de travailler encore plus ces liens-là pour résister et faire front ensemble. Ça, ça me semble essentiel. Ça pourrait aussi faire front ensemble contre les dissolutions entre les assos musulmanes qui ont été ciblées, mais aussi les Soulèvements de la Terre, les groupes antifascistes, etc. Essayer de casser cette logique de division, de casser ce qu’ils veulent casser chez nous. La deuxième piste, c’est le combat médiatique et culturel, qui est fondamental. Je ne vais pas revenir là-dessus, mais c’est à mon sens peut-être un des premiers chantiers, des plus urgents. Il nous faut des médias puissants, audibles, capables de renverser les intox en cours, ce qui est déjà un petit peu en train d’être entrepris, mais de façon bricolée. Là, il faut aller beaucoup plus loin. Il faudrait, je pense, un quotidien comme l’Humanité, mais version 2023, avec des plateformes numériques qui toucheraient du monde et qui tireraient à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires. Et pour ça, il faut des mécènes qu’on n’a pas forcément de notre côté. Mais bon, voilà, avis aux mécènes qui nous regardent. En tout cas, c’est un travail qui a été fait par plein d’autres. Ce combat culturel et médiatique. La troisième piste, évidemment, c’est l’autodéfense. Alors qu’est-ce que c’est l’autodéfense ? À plein de niveaux. C’est les médics en manif, capables de soigner directement. C’est amener des protections, développer des techniques collectives pour résister à la répression et se défendre. C’est se défendre dans les tribunaux en ayant des défenses collectives. L’autodéfense se décline à plein de niveaux. Je ne vais pas détailler, l’autodéfense numérique aussi : rester furtif comme on disait tout à l’heure. À mon avis, il y a une ligne de crête à trouver entre être totalement opaque au pouvoir parce que quand on est opaque, ils s’inventent des trucs et ne pas être totalement transparent. Il faudrait réussir à les bluffer. Je ne vais pas donner de techniques, mais voilà, une carte bleue qui achète une bière à l’autre bout de la France quand vous êtes ailleurs, par exemple, c’est très sympa. Salut les services de renseignement. Quatrième piste : être imprévisible. J’ai l’impression qu’on est trop prévisibles. Il faut sortir des rituels. À la fin du mouvement, on était encadrés par des lignes de flics, c’était toujours le même parcours. Il y a une belle résistance, mais on s’est enfermés dans des habitudes. Les manifs de nuit, la grève des poubelles, c’était des réinventions intéressantes. Mais il faut continuer à inventer. Par exemple, occuper des périphériques, mais pas juste une matinée : venir à dix avec des canapés, des barbecues, et rester. Bloquer les villes jusqu’à la victoire. Et là, tout le monde peut s’approprier le truc, ce n’est pas forcément violent. Être imprévisible, être joyeux, tourner en dérision nos adversaires. On sait que certains syndicats de police n’aiment pas du tout l’humour. Il faut détourner leur propagande, se moquer d’eux. Ils ne sont pas drôles et ils sont détestables. Autre piste : nommer nos bourreaux, les désigner. Quand un juge met en prison, il faut donner son nom. Je ne comprends pas cette culture de l’opacité en France. Aux États-Unis, les noms des juges, des procureurs, des policiers sont publics. Derek Chauvin, tout le monde connaît son nom. En France, on ne connaît ni les noms ni les visages. Ce n’est pas toujours facile d’y accéder, mais l’impunité passe aussi par cet anonymat. Donc nommer, c’est déjà une forme de lutte. Enfin, dernière piste : toucher à la logistique de la répression. Les armes utilisées sont fabriquées quelque part. Il y a des usines, des chaînes de production, des circuits économiques. Pourquoi ne pas s’y attaquer ? Il y a des usines en France qui produisent ces équipements. Il y a des salons comme Milipol, où se retrouvent toutes les entreprises de la surveillance et de l’armement. C’est toute une industrie. Voilà, ça fait toute une série de pistes qui permettent de rester actifs, de ne pas se sentir totalement impuissants face à ce système. Et il y en a plein d’autres dont on peut discuter après si vous voulez.
David Dufresne
Merci. Pour terminer, je vais montrer à la caméra des dessins d’Ana Pich qu’elle a faits pendant les procès. Merci beaucoup à tout le monde. Merci à la librairie Les Bien-Aimées à Nantes, merci aux gens de Contre-attaque qui sont là, ceux qui regardent l’émission. Vous pouvez venir, on est là à boire un coup. Et puis vous qui êtes là, vous êtes les bienvenus, évidemment, pour rester, pour qu’on discute ensemble. Voilà, je montre les dessins.
Pierre Douillard-Lefèvre
En tout cas, merci, merci pour l’invitation. Merci Ana aussi pour l’animation. Merci à tous.
Ana Pich
Merci beaucoup.

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