Vivre libre ou mourir. La folle utopie du rock alternatif des 80’s
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Et vous êtes timides ou quoi ?
Bah on n’est pas intimidés pourquoi donc ? Ça a l’air vachement plus gros sur l'écran.
C’est vrai, et ouais ouais t’as vu, c'était les donateurs, ils nous offrent des lofts, ah oui, j’ai oublié de vous préciser, vous avez ici le le le chat, donc n’hésitez pas à y répondre, donc attention parce qu’il y a un côté captivant du chat, presque hypnotique, et après on oublie complètement qu’il y a une émission, donc faites attention, mais comme vous êtes deux et vous êtes de solides gaillards, ça devrait être bon. J’ai ici… Ah merde, putain, le retour ! Mais c’est pas vrai, c’est pas vrai ! Bon, les Bérus, c’est pareil, hein, je veux dire, il ne faut pas croire que c'était toujours nickel, hein ! Dans votre BD, on a l’impression que c'était nickel, mais pas du tout ! On va y venir. La BD, elle est là, hop ! Oh putain ! En fait, je suis tellement heureux de vous recevoir que je suis comme un enfant ! Car c’est la cure de jouvence ! Regardez-moi ça, chers amis ! Vivre libre ou mourir d’Arnaud Le Gouëfflec, ici à gauche, résident à Brest, comme le dit le matériel promotionnel livré avec la bande dessinée, Nicolas Moog, résident à Metz, comme dit le matériel promotionnel livré avec la BD, par les éditions Glénat. Punk et rock alternatif en France, 1981-1989, vous aviez 12, 13, 14 ans, vous avez découvert ça avec des cassettes des Béruriers Noirs. Et 40 ans plus tard, vous vous êtes dit, il y a un filon, ces gens-là sont tous devenus des cadres, ils ont du pognon, ils vont acheter une BD qui raconte leur jeunesse. Est-ce que c’est bien l’esprit de la BD ?
Non, comment on peut dire ça ? On était fascinés quand on était jeunes, ça nous est passé à côté un peu comme une sorte de comète, on va dire, et moi j’y repense souvent, quand j'étais gamin dans le collège où je vivais en milieu rural. C’est toi que je regarde David ?
Oui c’est moi que tu regardes. Pour l’instant je regarde les… Enfin oui si tu veux, si tu regardes la caméra ça fait vraiment Yann Barthès quoi. Moi je déconseille. Je vais plutôt regarder toi. Voilà je suis désolé. Ce qui est logique. Moi je regarde des écrans de contrôle mais vous inquiétez pas ça va ça va s’apaiser. C’est le premier morceau tu vois, j’envoie du bois.
Donc je disais que j'étais dans un collège rural en Basse-Normandie et à l'époque finalement les contenus culturels auxquels on avait accès, auquel j’avais accès moi en tout cas, c'était la télé, ce qui n'était pas terrible à l'époque, les années 80, les parents qui n'étaient pas forcément super à l affût des nouveautés et puis la bibliothèque municipale et puis c’est tout. un jour, donc dans la cour du collège, je vois des deux gars qui s'étaient rasés les cheveux sur les côtés, ce qui faisait vraiment des individus totalement d’avant-garde dans le milieu dans lequel j’ai évolué à l'époque ils se passent une cassette, et cette cassette, c'était pour détraques Et donc c’est la première rencontre, je pense, avec l’Underground.
Concerto pour détraqués, c’est 1986, c’est le sergent Pepper des Berus, il n’y a pas de doute, c’est la cassette, elle est là, la télévision de l'époque, c’est ici, voici donc cette bande dessinée, Nicolas, toi t’es à l’autre bout de la France et il t’arrive la même chose. Ouais ben moi je buvais des bières sur l’esplanade de Metz. On le voit dans le dessin, il y a deux bières qui traînent.
Ça ne t’a pas échappé ? — Ça ne m’a pas échappé. — Eh ben, pareil, j'écoutais des trucs un peu à la marge, enfin j’essayais, en fait mon père était musicien de jazz et à l'époque j’ai écouté, il y a deux choses qui m’ont vraiment flingué, c'était Charlie Mingus, que lui m’a fait écouter. Et je me suis dit, ah ce mec est complètement fou et envoie tout valser. Et par un autre biais, Bérurier Noir avec Ils veulent nous tuer, qu’on me file dans cette espèce d’ambiance de boire des bières au soleil ou plus souvent sous la pluie de la messe. Vous démarrez ! Et ça démarre comme ça.
Vous démarrez cette bande dessinée qui est donc, alors, parce que c’est l'émission que j’ai dans l’histoire d’Au Poste, déjà longue, trois ans, puisque je vous ai déjà reçus, d’ailleurs, pour votre BD précédente, Underground, que j’avais adorée, avec les Milkshakes, on va dire, voilà, qu’est-ce que je voulais dire ? Oui, j’ai annoncé cette émission depuis presque quatre mois, en disant, il y a une BD sur l’histoire des Bérus qui va sortir, et parce que je pensais que c'était sur les Bérus, moi j’avais compris les Bérus, et en fait non, c’est sur une époque, l'époque c'était les années 80, et sur un mouvement musical, très mineur musicalement, nous en parlerons parce que vous ne vous prononcez pas là-dessus, mais majeur, socialement me semble-t-il, donc on a appelé le rock alternatif. Et la première page démarre par le gourou, par le chef, le chef de la raya, Marçu, manager de Bérurier Noir, qui vous dit, et qui nous dit, nous, lecteurs, vous entrez dans un truc compliqué, et je trouve que c’est absolument magnifique parce que ça, ça irrigue tout votre travail de bande dessinée, vous avez retrouvé plein de gens, vous allez l’expliquer. Ce n’est pas facile d’illustrer la notion d'éthique. C’est-à-dire qu’au bout de 2, 3, 4 ans de travail, en fait, le mot qui vous importe, c’est l'éthique.
Quand tu fais une BD, quand tu travailles sur quelque chose, le sens ne t’apparaît pas forcément tout de suite au début. C’est en travaillant petit à petit, un peu comme un sculpteur qui fait sauter des bouts de marbre, petit à petit, il y a le truc qui apparaît, quoi. Et en fait, plus on a avancé sur la BD, plus ça a apparu comme le fil rouge et le cœur du sujet, quoi. Et même le cœur du sujet dans tout ce mouvement punk et rock alternatif, une espèce de lien entre l'éthique et le rock. Et qui est au cœur de leur démarche, ils disaient tous, j’ai entendu plusieurs fois le mot, j’ai entendu les Bérus me dire, quand on fait du rock, on se doit à une certaine éthique, ça m’a vachement marqué, et la première chose que Marçu m’a dite quand je l’ai rencontré, c’est cette phrase, en fait, il me dit ah bah vous allez galérer, il me dit, ce n’est pas facile d’illustrer la notion d'éthique. Alors j’ai enlevé « vous allez galérer », pour simplifier, mais… Et on sent que chez eux, c'était le sujet central, donc voilà, ça a fini par être le truc dont on parle au cœur de la BD, c’est ça.
Nicolas, si tu veux répondre aux questions du tchat ou aux remarques, vas-y, parce que je te sens déjà captivé par le truc. Vous avez donc Arnaud, c’est l’auteur, Nicolas, c’est le dessinateur, bien que tout ça soit une œuvre…
Oui, on est deux auteurs, moi je suis scénariste et lui dessinateur, c’est comme ça qu’on se présente.
Ah pardon, scénariste, ok, les auteurs, ok pas mal, bien joué, non mais c’est bien foutu, Nicolas je sens que tu vas pas parler, il faut que tu parles, tu es ici à la maison, vous avez rencontré qui, ou plutôt toi Arnaud, parce que vous avez évoqué des souvenirs personnels dont il est question dans la bande dessinée et puis vous avez rencontré beaucoup beaucoup de gens, ce que je vous propose c'était que pendant deux heures On va regarder quelques cases, quelques planches de la bande dessinée et je vais vous faire réagir ou vous faire raconter les rencontres, mais déjà là pour mettre un peu la table. Maintenant que les potards sont réglés, tout est réglé, on peut y aller. La BD, on retrouve qui ?
Alors moi, je n’ai pas rencontré grand monde physiquement, mais beaucoup téléphoniquement ou par mail, mais j’ai eu la chance de rencontrer Paria, de l’archive de la zone mondiale, et Rémi Pépin, qui a écrit un superbe bouquin qui s’appelle Rebelle, une histoire de rock alternatif, et c’est eux qui m’ont donné les clés, en fait, et les contacts des personnes. Et donc j’ai pu contacter Nina, la chanteuse de Lucrate Milk. J’ai pu rencontrer Loran Bérurier, Marceau… Ah, c’est marrant, tu dis Loran, toi. Je dis Loran, ouais. Ouais, ouais, c'était le côté breton ? Peut-être.
Peut-être, s’il y a un côté Ramoneur de menhir, tout ça.
Ouais ouais, je l’appelle Laurent, tout le monde l’appelle Laurent par chez moi, peut-être que…
Il s’appelait Joran avant, peut-être ? Oui, il me semble. Il a changé d’identité.
Loran, et puis après, j’ai eu des contacts avec Karim de Logical Fund 88, là, est-ce qu’il faut que tout me revienne, Speed, de OTH. Oui, groupe de Montpellier. Un groupe de Montpellier, un gars super avec qui j’avais vraiment passé un super moment. J’aimerais bien le rencontrer en vrai, mais Montpellier, c’est loin, de Brest et de Metz.
Mais là, vous allez faire une tournée triomphante.
Voilà, c’est ça. Dans toutes les librairies et il va venir. Des fois il vient jouer en Bretagne, peut-être que je le verrai là-bas. Il a un groupe qui s’appelle Les Naufragés. Oui, c’est ça, Les Naufragés, un groupe autour des chants de marins. Et donc peut-être que… Ah, les chants de marins, il y en a pas mal en Bretagne, donc je crois peut-être le croiser. Les Titis, les deux danseuses, Karine et Florence, les deux danseuses de Bérurier Noir. Ça, c'était des super rencontres, bon, téléphoniques mais très intenses. Et Masto, le saxophoniste de Bérurier Noir, on a échangé un peu avec François aussi, Virginie Despentes, qui était une groupie, enfin une fan, on en parlera tout à l’heure, de Bérurier, Catherine Le Maire, dite Caca, qui travaillait chez Bondage, un label que tu connais sans doute, puisque voilà, on a rencontré un certain David Dufresne aussi, donc qui est ici. Qui, dans une autre vie, fut le stagiaire Shiva, polyvalent, multi-bras de Bondage. J’ai pu échanger avec Jean-Yves Prieur, alias Kid Loco, super échange aussi. Là, je n’ai pas tout qui me revient.
Voilà, vous avez rencontré au téléphone, et toi Nicolas, comment t’as fait pour te plonger graphiquement dans l'époque ?
Bah du coup j’avais une grosse base de doc, de photos, que j’ai essayé de ne pas recopier bêtement, bien sûr. Donc il fallait mettre en scène tout ça sans que ce soit une sorte de portrait de reproduction froide. Et comme il y a quand même des choses marrantes, essayer de le faire de manière marrante, parfois.
Oui, oui.
Et c'était long et j’ai tout fait. J’ai eu le scénario d’un bloc et j’ai tout fait dans le désordre. Ah bon ? Ouais. Et à la fin, j’aimais un peu recoller les morceaux. Pourquoi t’as fait dans le désordre ? Je ne sais pas, j'écoutais Macadam Massacre, je dessine la planche et puis ça me fait passer sur un autre truc. Tout le temps, en dessinant, je me suis fait la cure, la cure de Bérurier Noir surtout, et autre Parabellum et tout ça, mais surtout Bérurier Noir. Et en dessinant, j’avais ça dans la tronche et c'était bien.
Je crois que t’as oublié Didier Wampas. Ah oui, j’ai oublié plein de gens. On en parlera aussi de Jérôme Verre de Parabellum. Alors, parce qu’il y a quelque chose que tu aimes bien faire, c’est réinterpréter les pochettes. Donc là, je suis en train de montrer déjà la difficulté, page 14, à définir ce qu’est le punk. Et tout le long de la bande dessinée, il y a plein de questions sur la mémoire, sur la transmission, sur ses souvenirs, sur la façon de reconstruire les choses et vous mettez en avant à plusieurs reprises certaines personnes qui vous disent, en fait, je ne suis pas bien sûr de ce que je te raconte, j’ai l’impression que tu en es certain, parce que je suis sûr d’avoir été là, en fait j’y étais pas, enfin je n'étais pas à tel concert ou à tel truc. Et donc il y a aussi tout un travail sur la mémoire et il y a deux, parmi les malentendus, il y a qu’est-ce que le punk et, sur subsidiaire, qu’est-ce que le rock alternatif. Donc moi, j’achète la BD, enfin moi je ne l’achète pas, mais les gens qui nous regardent achètent la BD en se disant putain je vais tout savoir sur le rock alternatif et en fait toutes les trois pages, t’as un gus, parce qu’il y a beaucoup de garçons, on parlera de ça, il y a aussi des filles, vous avez essayé de faire respecter un peu la parité et tous les trois, quatre pages, il y a un mec qui dit non mais rock alternatif, c’est une connerie, c'était la presse qui a inventé ça, nous on ne le savait pas, on le faisait sans le savoir, d’une certaine manière on était monsieur Jourdain du punk, pourquoi mettre ça autant en avant ?
Quand j’ai découvert l’existence du mouvement punk, quand j'étais gamin, c'était dans Rock’n’Folk ou ce genre de journaux, très respectables par ailleurs, mais on nous présentait ça comme une sorte de données intangibles, punk né en telle année à Londres. Et puis quand j’ai commencé à m’intéresser au rock’n’roll, je me suis rendu compte que pas du tout, qu’en fait il y en avait déjà des punks avant aux États-Unis, que finalement on pouvait faire remonter ça même aux années 60. Et puis, aux années 50, il y avait déjà du rockabilly ultra-sauvage qui pouvait correspondre un peu à la définition d’une musique punk, entre guillemets. Et puis que peut-être même à la fin du 19e siècle, il y avait déjà des punks dans certains mouvements d’avant-garde. Et que finalement, c’est un peu comme la poésie, le punk. C’est-à-dire que dès qu’on essaie de définir le mot, le concept s’emballe et échappe à la définition, quoi. C'était jamais figé. Donc ce qu’on voulait montrer dans la BD, c’est que le mot punk, évidemment, ça désigne, il y a des lignes de force, il y a des événements, il y a des disques importants, il y a des moments importants, mais il y a aussi, par définition, quelque chose qui échappe à la définition. Et pareil pour rock alternatif, qui en fait est un mot qui a été inventé quand il s’est avéré que la plupart des groupes du mouvement finalement ne correspondaient plus trop à l'étiquette punk, il a fallu inventer une autre étiquette. Marçu parle de ça dans la BD, donc ça a été punk alternatif puis finalement ils n’aimaient pas trop. C’est le problème de l'étiquette, dès qu’on met une étiquette sur un truc, c’est bon à jeter, on le fige. On voulait montrer un peu la dynamique, tous ces étiquettes ne signifient pas grand-chose. Et montrer aussi, justement, comme tu disais, sur le fait que les gens se posent la question de la mémoire. Déjà, nous, au début, on dit d’où on parle. Nous, on n’a pas vécu les événements, on les a vécus par ricochet. C'était important qu’on soit bien dans une position claire là-dessus. Et puis c’est important que les gens aussi, vu qu’on leur donne la parole, ce n’est pas une donnée intangible, c’est le prisme de la mémoire qui fait que des fois les choses sont déformées et on voulait garder cette idée-là. L’idée aussi qu’on ne peut pas tout raconter. Ce n’est pas un document universitaire où on dit voilà, le punk, c’est ça.
Au secours, parce qu’il y a des recherches universitaires qui, moi, me font peur. Je te le dis franchement, je ne suis pas emballé par le côté philatéliste, voilà, tu sais, les philatélistes et ceux qui comptent les dents des timbres, enfin, tu vois, la qualité du tableau. Je ne doute pas qu’il y ait des travaux qui soient intéressants, mais je trouve qu’il y a un côté mortifère, alors que là, vous êtes quand même dans la joie, même si, on va le voir, on croise des morts, on croise des destins qui ne sont pas marrants, en réalité, des ailes brûlées, quoi. Tu veux ajouter quelque chose ? Et pendant ce temps, je vais vous laisser vous occuper de l’antenne, moi je vais mettre un peu de lumière sur Arnaud et je vais voir, parce qu’il semblerait que Twitter n’ait pas pris le live et ça, ça me fait chier parce que j’ai envie qu’il y ait des milliers de gens qui arrêtent de bosser pour écouter un petit peu l’histoire de France. Alors je vous laisse l’antenne.
Non mais on a choisi la période 80 et 89, un peu comme Manchette, dont je sais que tu aimes le travail, parlait de l’histoire du jazz, qui avait une date de naissance et une date de mort. Donc la Nouvelle-Orléans jusqu’au free jazz, qui s’autodétruit, qui autodétruit le genre. Et un peu, 80-89, c’est un peu l’histoire du rock alternatif, si on accepte cette terminologie, qui se consomme… Enfin, c’est ce qu’on dit, je ne sais pas s’il faut révéler la fin de cette histoire de la bande dessinée.
Non, peut-être pas.
Mais on voit qu'à la fin des années 80 ça n’existe plus quoi, et c’est autre chose qui démarre.
Voilà, et donc là tu réponds à une question que j’ai vu passer du tchat qui serait quand est-ce que ça se serait terminé. Vous en fait, enfin on peut le dire, vous c’est 81-89, là je le montre en ce moment, 81 c'était l’arrivée de Mitterrand et là vous m’avez appris des choses pourtant tu l’as dit Arnaud, J'étais dedans, j'étais un des acteurs de tout ça, les fanzines et tout ça. Mais j’ai appris des choses, vous vous avez, et ça c’est peut-être votre recul, vous arrivez à superposer le politique, la vie politique, j’entends, avec le rock alternatif. Est-ce que vous pouvez raconter comment vous, vous voyez les choses ?
Je ne sais pas comment on peut appeler ça, il y a un lien entre ce mouvement, qui a aussi une dimension chronique, politique et sociale, c’est un genre qui n’est pas déconnecté du politique. Nous, selon l’on parle dans la BD, c’est la deuxième vague du punk français, c’est ça. Avec Oliver Steins, Starshooter, Métal Urbain, Stinky Toys, qui est une vague plus dandy, moins politisée, on va dire, même si Métal Urbain brille par sa singularité, c’est le premier groupe peut-être vraiment politisé de la bande, et puis il y a une deuxième vague, c’est la génération qui arrive juste après, les petits frères de la première, qui, eux, arrivent vers 80-81, c’est un fait, c’est à ce moment-là que les choses se font, que les groupes se créent. Et qui, eux, sont beaucoup plus politisés et font un lien beaucoup plus fort entre éthique et musique. Donc ça, ça nous paraissait être concomitant à l’arrivée de Mitterrand au pouvoir, avec les désillusions qui vont avec. Laurent Bérurier disait justement que, quand la gauche est arrivée au pouvoir, il était place de la Bastille avec une rose. On a du mal à l’imaginer, mais… Et qui se disait : mais en fait, on ne sera plus jamais punk, finalement,
Voilà, c’est ça que je voulais te faire dire, c’est que, en fait, vous révélez, finalement, par votre travail, qu’il y a une première vague, tu viens de le dire, qui s’arrête, et la deuxième vague, même si vous datez de 1981, en réalité, elle va mettre deux, trois ans à émerger parce que ça semble fou mais de 81 à 83 vous racontez les flics ne vont plus fermer les squats, il y a une forme de tolérance etc et donc contre quoi se révolter c’est un peu compliqué et puis fort heureusement d’une certaine manière il y a matière à se révolter, ça revient assez vite donc c'était la trahison on va dire de la gauche avec le tournant là, ça repart. Et tu vois ça, par exemple, je ne l’avais pas intellectualisé.
On a essayé de suivre ce fil-là, c’est-à-dire qu’après, tout suit cette logique, le retour de Chirac, l’arrivée de Chirac, l’arrivée de Pasqua, l’affaire Malik Oussekine, tout ça. Et puis finalement, la date de 1989, pour clore la période, ça nous est apparu comme une date évidente parce que c’étaient les soirs où les Bérurier Noir font leurs trois concerts d’adieu à l’Olympia. C’est un de ces soirs-là que tombe le mur de Berlin. Absolument. Ça, c’est quand même incroyable en termes de synchronicité, comme on dit. Enfin, il y a un truc là. Et juste quelques mois plus tard, la Mano Negra sort Puta’s Fever, le deuxième album, et explose tout, et chez Virgin. Et sans porter de jugement du tout sur ça, c’était juste une autre époque qui s’ouvre et une autre… On n’est plus dans le rock alternatif, dans ce moment. On a l’impression qu’une nouvelle ère est arrivée. C’est comme ça, des fois, il y a des ères qui se succèdent. Il y a les époques, quoi.
[00 :22 :00 Donc la chute du mur, c’est novembre 89, et effectivement, il y a ces trois dates des Bérurier Noir, à l’Olympia, concert d’adieu, ensuite il y aura des reformations, etc. Mais vous, vous vous arrêtez à 89. Je montre ici Laurent, Laurent donc comme tu l’appelles, qui vous a beaucoup parlé, qui vous a parlé avec son cœur, qui a une vision assez beatnik et hippie des choses. Est-ce que vous pouvez raconter, et toi, Nicolas, j’aimerais te faire parler, que tu nous dises, par exemple, est-ce que tu étais là, parce que là, c’est une rencontre réelle, tu étais là à la rencontre ou pas ?
Non, ça, c’est Arnaud qui y était, parce que la Bretagne, c’était un peu loin de la Lorraine. Non, je connais l’ère meurtrière de Menhir, le traumatisme et tout ça, et je me suis basé d’après photos et j’ai écouté beaucoup, beaucoup d’interviews en bossant aussi. On en trouve plein sur YouTube ou des trucs comme ça. Mais vous avez peut-être omis de parler des labels indépendants parce qu’on dit, attends !
Non, mais on va venir, camarade ! Bien sûr, on va expliquer, mais là, on est au tout début. On est dans la cave, et puis, à un moment donné, il va falloir sortir, organiser des concerts, presser des disques, créer des fanzines. Mais nous n’en sommes pas là, alors on essaie de… On démarre !
Non, mais effectivement, Laurent, tout ce qu’il nous dit dans le livre, par rapport à ce que t’évoques là, de trucs hippies, il a vraiment un point de vue qui est anti-masculiniste, enfin, qui est vraiment hyper ouvert, alors que ce n’est peut-être pas l’image qu’on pourrait avoir tout de suite. Et puis aussi, enfin, c’était quand même vachement différent des premiers disques des Bérurier Noir, qui sont tellement noirs. Et ça s’ouvre un peu.
Et alors, je dois dire qu’il y a en même temps une autre BD qui sort, qui est intitulée Les Bérurier Noir, aux éditions des Archives de la zone mondiale, que vous avez aussi rencontrées. Alors cette bande dessinée, elle est vraiment tournée sur l’histoire des Bérus, et c’est… L’histoire des Bérus, et à travers elle, le cyclone qui a pu s’abattre, la tornade qui a pu s’abattre, en tout cas pour ceux qui vivaient le truc et pour ceux qui en avaient peur, on parlera des flics tout à l’heure, et du coup monté pour essayer de saboter, par les RG d’essayer de saboter le groupe. Et vous, vous parlez surtout d’une époque, mais voilà, il y a deux BD qui sortent et… Le tour de force des deux BD, je trouve, c’est qu’elles ne sont pas donneuses de leçons. C’est-à-dire qu’on n’est pas dans une nostalgie de vieux cons, c’était mieux avant, d’anciens combattants. Il y a beaucoup de groupes Facebook, pour moi, insupportables, de gens qui ressortent des photos, des trucs et des machins, et qui ont l’impression que le monde s’est arrêté en 1989 et que plus rien ne serait possible depuis. Moi, je ne pense pas. Et par exemple, est-ce que vous avez veillé à ça ? Au fait que ce ne soit pas de la nostalgie, camarade.
Ouais, ouais, la nostalgie d’une époque qui n’a jamais existé, comme dit Jello Biafra, cette chanson-là. Non, bah nous, de toute façon, on ne court pas le risque d’être nostalgiques de quelque chose qu’on a vécu que par la bande. Et puis surtout, c’est une question de tempérament, nous, on n’est pas du tout clients, on ne pointe pas au bureau de la nostalgie, de manière générale. Et je voudrais dire un truc là-dessus, c’est que toutes les personnes que j’ai pu interviewer, qu’on a pu mettre dans la bande dessinée, moi, ce qui m’a frappé, c’est qu’ils étaient tous toujours en activité. Ils faisaient toujours des trucs, tous, et soit ils étaient toujours en tournée, les groupes existaient toujours. Et il y en a très peu qui ont arrêté, qui sont retournés vers le passé. Comme ce personnage de la mythologie grecque, Orphée, qui remonte des enfers, tu sais, il ne faut pas qu’il se retourne, sinon tout le monde est transformé en statue de sel. Il ne faut pas se retourner, sinon tout se transforme en statue. C’est marqué dans les mythes grecs, c’est assez clair. Et moi, j’ai trouvé que ces gens-là n’étaient pas du tout tournés vers le passé, mais au contraire étaient… La Karine de Bérurier Noir, elle est toujours en activité, elle monte toujours sur scène. Il y a plein d’exemples, en fait, quand je suis allé chez Laurent Bérurier, il était en train d’imprimer des badges avec sa femme parce qu’il partait en concert, le camion était garé devant la maison. Donc on a l’impression qu’eux ne sont pas du tout dans une révérence au passé, mais plutôt tournés vers ce qu’ils vont faire après, ce qui est la meilleure attitude possible de manière générale, je pense.
Peut-être que tu n’as pas trouvé tous ceux qui ont lâché l’affaire, quand même.
Peut-être, peut-être.
Mais par exemple, ceux que tu as rencontrés ne t’ont pas parlé de ceux qui ont lâché l’affaire, qui se sont tournés vers la finance, vers la com, vers la plume.
Non, ce qui m’a parlé du passé, pas mal, c’est Jean Vert. Mais lui, il parle de Parabellum et il a un point de vue très dur, mais très sincère sur le problème de la dope dans le groupe et le nombre de morts qu’il y a eu à cause de ça. Et j’ai trouvé super fort son témoignage parce qu’il n’est pas du tout dans une… Il dit que Parabellum, c’est l’histoire d’un groupe qui s’enferme dans un mythe. Et donc, lui, c’était quelqu’un qui démystifie en permanence tout. Et je trouvais que, même s’il a un regard sur le passé, ce n’était pas un regard de révérence ou de muséologue ou je ne sais quoi. C’est décapant.
Alors, il y a ici Rémi qui, effectivement, avait sorti, il y a une dizaine d’années, le livre qu’on ne voit pas, mais que je vais montrer ici, qui s’appelait Rebelle, il écrit ça parce qu’il est ulcéré, vous raconte-t-il, qu’il y a des bouquins sur le punk français mais rien sur le rock alternatif, donc le bouquin est là, de Rémi Rémi, on le reconnaît bien ici, j’imagine que ce soir, il sera au Monte-en-l’air. Puisque, on peut l’annoncer, à Paris, au Monte en-l’air, la plus orange des librairies parisiennes, vous allez refourguer votre jam, et il y aura une petite fiesta. J’imagine que Rémi sera là, super drôle et super carré. Donc lui, il a fait un premier bouquin, qui s’appelait Rebelle, dans lequel, justement, il était parfois un peu plus féroce sur son regard, sur ce que certains avaient pu devenir.
C’est moi votre propos lui, il a vécu les choses aussi, donc peut-être qu’il a… c'était le bassiste de Guernica à l'époque. Donc après quand on a vécu les choses, peut-être qu’on a aussi des choses, pas des comptes à régler, mais on est touché de différentes manières par ce que les gens ont fait ou sont devenus. Mais nous, ce n'était pas notre propos.
Alors, je tourne les pages rapidement, on va venir au label et tout ça. Rémi, il est là, il y a Didier Wampas qui est ici, chacun vous raconte les choses. Alors, je trouve que ce duo, ce dialogue à distance est assez génial. Didier Wampas vous dit, alors donc, c’est l’époque des squats à Paris, où il va y avoir les premiers concerts, où il va y avoir les premières amitiés, où il va y avoir un mélange entre l’autonomie, ce qu’on appelait l’autonomie désirante ou les autonomes allemands, etc. Donc ce que Darmanin appellerait l’ultra-ultra-ultraterroriste, à peu près, voilà. Et puis des gars qui voulaient faire du bruit et qui pouvaient en faire dans des squats, et vous précisez que les squats demandaient à ce que les concerts ne soient pas des concerts de rock stars, qu’il se passe des choses, qu’on soit de l’ordre du théâtre vivant, etc., etc. Donc il y a plein de squats, et là, vous avez, je trouve, dans ce dialogue, il y a beaucoup de choses qui sont dites, à droite, il n’y va pas, quand je dis à droite, c’est sur l’image, vivre en squat avec des punks à chiens, l’horreur, dès que j’ai pu bosser, je me suis trouvé un appart. Rémi dit, ils nous ont laissé organiser des concerts à prix libre. Et là, je trouve que ça résume parfaitement le rock alternatif, c’est-à-dire à la fois l’idée de s’auto-organiser, et puis aussi de faire face quand même à une difficulté pécuniaire, à une forme de misère, de rejet, puisque c’est le chômage de masse. Et je trouve que, dans ce dialogue, il y a la tension interne du mouvement. À vous les studios, les gars, aidez-moi à vous.
On a composé, comme on dit, un récit choral, c’est-à-dire qu’il y a plein de gens qui parlent dans la BD, qui parlent à la première personne du singulier, en fait, ce sont des extraits des interviews. Donc c’était comme un puzzle, en fait. Et effectivement, à cet endroit-là, on a mis cette phrase de Didier Wampas et cette autre, Jérémy Pépin, l’autre… Oui, Jérémy, oui, oui. Parce que ça nous paraissait judicieux de les mettre là. Le gros travail de composition de l’album, c’est ça. C’est où mettre… À chaque fois, c’est deux, trois heures d’interview par personne. Moi, j’ai tout tapé après pour avoir une sorte de masse. Il fallait garder que 2 % de ce qui avait été dit. Donc c’était quoi prendre et le mettre à quel endroit pour que ça résonne et que ça ouvre, en tout cas.
Mais par exemple, concrètement, une planche comme celle-ci, qui est très belle, discours de la méthode « ouvrir un squat », qui est ici, à quel moment vous décidez, les deux auteurs que vous êtes, que cette page, elle va être comme ça ? C’est le scénario, c’est toi ?
C’est le scénario et c’est après ce que j’en fais et aussi, j’ai dit tout à l’heure que javais tout fait dans des ordres mais il fallait, comme la parole est distribuée à tout un tas de personnages, il fallait quand même, ça c'était le plus compliqué, qu’on ne se perde pas dans les propos de l’un de l’autre. Parfois, souvent, il y a le nom du personnage pour être sûr qu’on ne se trompe pas. Mais là, sur une page comme ça, moi, j’ai un scénario assez primitif je peux dire, disons Arnaud me laisse faire comme je l’entends, mais j’ai titres et des indications de cases, et puis après j’en fais ce que je veux. Donc là j’essaye d'équilibrer entre, on parle graphiquement, le titre, les deux types qui se répondent en bas et l’espèce de gaufrier au milieu, équilibré les noirs et tout ça. Et tout en essayant de garder la narration lisible, enfin compréhensible, claire quoi, et donc c’est tellement, ça fourmille…
Ah oui, d’accord, oui, parce que tu le dis. Ouais, le gaufrier, ça, c’est ?
Un gaufrier.
Ceci dit, votre BD, c’est une gaufre. C’est un bonbon. Enfin, c’est du sucre. C’est pas con l’idée du gaufrier. C’est un bon argument. C' est quoi ? c' est du coaching des éditions Glénat ?
Mais non, c’est un terme technique en fait. Il est bon, des que t’as une symétrie dans les cases, on appelle ça un gaufrier.
Mais finalement, là je parle de gaufrier, mais il n’y en a presque pas dans le livre parce qu’il n’a presque pas de cases, c’est quand même assez aéré, je ne sais pas comment dire, je n’ai pas fait beaucoup de cases.
Renan dit dans le chat, très beau timbre, ce timbre il est une explication, je ne sais pas si on arrive à lire la case, mais en gros t’ouvres un squat et la première chose que tu fais c’est que tu t’envoies une lettre pour justifier de ton domicile…
Voilà, pour prouver que tu habites là. En fait, toutes les infos qui sont sur cette planche, elles sont tirées de la cassette qui est représentée à droite, usine Cascade 82, qui est sortie sur le label Visa, qui est vraiment le label underground, fondamental un peu pour tout ce mouvement-là cette cassette, moi je l’ai écouté, et à un moment on entend un squatter qui explique ça. Il explique comme si c'était des conseils pratiques. C’est vraiment génial de mettre ça en forme comme ça, mais tout ça vient de la cassette.
Voilà, une des pages est-ce que je me trompe ? Mais vous évoquez peu, même pas le SIDA. C’est vrai. Et ça, ça m’a vachement étonné.
Parce qu’on en a pas parlé en fait, mais je crois que je t’en avais parlé, mais c’est pas grave !
Mais c’est pas grave hein ! Après t’as gardé les conneries, c'était bien ! Oui, parce que le sida, au départ il faut se rappeler quand même de comment il était vécu. C'était les minorités homosexuelles, puis les marginaux. C’est-à-dire que si t’avais le sida c’était parce que t’avait une mauvaise vie quoi. C’était quand même ça, le truc, et j'étais étonné. Mais c’est intéressant, peut-être que personne ne vous en a parlé. Parce que c' est quand même quelque chose qui va marquer cette génération, comme je pense que celle des 20 ans d’aujourd’hui est marquée par la panique climatique c’est-à-dire cette idée qu’il y a un sacrifice générationnel.
Et c’est quelles années, alors du coup, le sida
Le SIDA, c’est 84, ça commence en 84-86 quoi, et j'étais étonné que ça n’apparaisse pas, mais c'était pas un reproche mais pas de souci. Alors, voici donc un désaccord frontal que je vais avoir avec Laurent, mais puisque vous l’appelez comme ça, c’est l’histoire d’ailleurs qu’effectivement il a une vision très jolie, très humaniste, presque hippie, presque beatnik. Et ça, je sens que ça vous a touché. Alors est-ce que vous pouvez expliquer ce qu’il veut dire par là, je déconne évidemment.
Bah parce que nous on nous a toujours vendu le hiatus entre les méchants hippies
Je réponds à Florent Calvez qui est un breton, qui est également auteur et dessinateur, c’est lui qui a fait ce magnifique livre, Global Police, vraiment l’histoire de la police en bande dessinée, voilà, c’est lui qu’a fait ça, et donc qu’est-ce que je fais, ouais c’est là, voilà Global Police la question policière dans le monde et l’Histoire, et Florent me demande, je te coupe et après je te redonne évidemment tout de suite la parole, sur la question de est-ce-que c'était le côté minorité sexuelle ou le côté toxicomanie qui avait fait des ravages ? Enfin le SIDA a fait des ravages dans le mouvement punk. Moi je dirais les deux, oui oui je dirai les deux. Les seringues d’un côté et puis il n’y avait pas de capote et puis y avait une liberté sexuelle et ainsi de suite.
Oui, donc on nous a vendu un hiatus entre, d’un côté, les hippies qui ne sont pas bien parce qu’ils ont les cheveux longs et qu’ils sont machins, et les punks qui sont bien, etc. Je caricature, mais à peine, à peine, quand je lisais Rock & Folk ou d’autres, c’était ça, le discours. Et en fait, au fur et à mesure que moi, j’écoutais de la musique de plus en plus, je n’ai pas du tout vu ce hiatus comme étant valable, quoi. Et effectivement, évidemment, il y a des hippies caricaturaux ou des punks caricaturaux de l’autre côté, mais il y a aussi une gigantesque aventure de contre-culture, et essayer d’échapper à la société, de vivre autrement, de créer des logiques communautaires qui traversent, en fait, les époques. Effectivement chez les beatniks, effectivement chez les hippies, effectivement chez les punks, il y a quand même plein de passerelles et plein de points communs. À commencer donc par ce que raconte Laurent Bérurier sur Crass, qui est un groupe anglais, vraiment un archétype du punk quand même, on ne peut pas dire que ce n’est pas des punks, mais c’est aussi un groupe communautaire, ils vivent ensemble, ils ont une maison, et c’était un collectif avec une parité homme-femme, ce n’est pas très différent, finalement, d’un certain type de communauté hippie. Pas forcément le baba cool tel qu’on l’imagine dans sa caricature, mais il y a plein d’exemples de groupes musicaux qui sont vraiment très proches dans l’esprit du punk. Hier soir, j’ai rencontré Gilbert Hartman, qui est le gars qui a fait ce groupe qui s’appelle L’Arfi, dans les années 70, et Urban Sax, là, je suis allé le voir hier parce que je profitais du voyage à Paris pour le rencontrer, je suis un grand fan de ce gars-là. Et il me disait : je vais vous faire la BD sur le punk, et il disait, moi, je viens du free jazz, et il dit : mais dans les années, début des années 70, le free jazz, c’était des punks, les mecs, quoi, ils avaient vraiment un comportement, c’était déjà ça, quoi, sauf que la musique, ce n’est pas du punk rock, mais c’était vraiment déjà une sorte de marginalité, du refus du cadre, et je pense que c’est vrai, il n’y a pas de hiatus, en fait.
Laurent vous dit : les punks, c’est les enfants des hippies qui ne supportaient plus que leurs parents, qui étaient révolutionnaires, soient devenus architectes super bobos, alors ils leur ont craché sur la gueule. Voilà, c’était le discours qu’il vous tient, et là, on voit Crass, justement, dont tu parlais à l’instant, le logo derrière. Je vais passer à cette magnifique page. Alors, inspiré de Fred, puisque tu as, de temps en temps, repris, Nicolas, des illustrations que tu réagences à ta sauce. Et que je cite à chaque fois. Et que tu cites à chaque fois parce que tu es un bon gars. C’est important. T’es un bon gars. Quelle est cette page ?
Magnifique, eh ben cette page… Alors d’ailleurs, je ne sais pas si vous avez remarqué, mais on parle de la main droite de Laurent, et en fait, j’ai dessiné de la main gauche.
Eh ben oui ! T’avais pas fini ta bière de tes 14 ans, je pense, ce soir-là ! T’as trouvé ta canette ? Mais personne n’a remarqué !
Qui est à la relecture, donc tout va bien.
Je trouvais que c’était aussi bien une main gauche qu’une main droite.
Non, et c’est symboliquement pour parler du jeu de guitare de Laurent dans Bérurier Noir, qui a eu un jeu de main droite absolument incroyable, une sorte de mitraillette ou de scie égoïne, je ne sais pas, c’était complètement fou. Et la référence à Fred, c’est le Manu-Manu de Philémon. Superbe bande dessinée, mais ça nous amène ailleurs.
Vas-y, vas-y, on est là pour aller ailleurs, on est là pour sortir du cadre, comme disait Arnaud à l’instant. C’est quoi, cette BD de Fred ? Philémon, t’as pas lu ça ? Bon, je n’ai pas lu. Moi, j’ai lu que Strange et Nicolas Moog.
Philémon, c’était dans Pilote, et c’est l’histoire d’un adolescent qui cherche l’océan Atlantique, les lettres de l’océan Atlantique qui sont des îles entre les États-Unis et l’Europe. Et il va sur ces lettres, sur les cartes, on voit l’Océan Atlantique, donc ces lettres existent. Et il a un compagnon qu’il croise, qui est le Manu-Manu, c’est une espèce de main géante. Et voilà, et comme il y a pas mal d’hommages, à chaque fois, de mes lectures dans le… Il y a le bureau de Gaston qui est reproduit quand on parle de Bondage. Donc André Franquin, génial auteur de Gaston Lagaffe. Et à chaque fois, je mets des petits traits.
Et ça, tu le prends vraiment pour un mec qui ne connaît rien, tu te dis : putain, je pars de loin, donc… Non mais Gaston Lagaffe… Gaston Lagaffe, Franquin, je vais peut-être lui dire…
Non mais qui est un anarchiste génial, quoi, faut relire Gaston, c’est complètement fou, quoi.
Alors, cette page, elle est prétexte à une citation de Laurent : « On ne savait pas jouer, sinon tu commences à faire du rock’n’roll et à te la péter, moins tu sais jouer, mieux c’est. » C’est ça, le blues, à la base, des mecs qui ne savent pas jouer, ils inventent autre chose. Alors ça, tout à l’heure, t’as parlé de… de presque d’écriture sainte, de choses, des vérités qui ne seraient pas discutables. Il y aurait aussi cette vérité qui serait de dire : tu n’as pas besoin de savoir jouer pour te lancer. Moi, je crois beaucoup en ça, mais je pense qu’il y a une forme, quand même, d’hypocrisie, parce qu’il y a malgré tout du travail, comme disait Brel : le talent, je ne sais pas ce que c’est, mais il y a du travail. C’est-à-dire que ne pas savoir jouer, c’était déjà savoir jouer. Il y a quand même cette idée-là pour moi.
Déjà, ça veut dire quoi, savoir jouer, finalement, parce que, finalement, on peut vite faire des choses, on peut faire de la musique, surtout du rock, avec deux accords. On peut faire un super set de rock avec deux doigts sur les deux grosses cordes de la guitare, avec juste une pédale de "disto", sans s’emmerder à faire des accords barrés. On peut enregistrer un set de rock sans savoir faire un accord barré. Et c’est vrai, en fait, ce que ça veut dire, tout ça, c’est que, surtout dans ce mouvement-là… C’est un mouvement foncièrement démocratique, ça, c’est quand même remarquable. C’est-à-dire que les gens, il y a beaucoup de gens qui sont des acteurs de ce mouvement qui n’étaient pas destinés à devenir des musiciens, ou des musiciennes, parce que, tout simplement, on vit dans une culture du conservatoire, on a l’idée qu’il faut avoir appris la musique pour pouvoir le faire, et c’étaient des gens qui n’avaient pas l’occasion de passer par cette case-là, donc voilà, c’est ça que ça veut dire, on ne sait pas jouer, ça veut dire qu’on n’est pas autorisé à jouer, mais on va jouer quand même. Et effectivement, après, ce n’est pas non plus… ça n’a rien d’inné, ça, c’est uniquement du travail et de la pratique. Et Laurent Bérurier, ce qu’il veut dire par là, c’est qu’il n’a jamais voulu, je pense, sophistiquer son jeu, parce qu’il pourrait, au bout d’un moment, rentrer dans une sophistication. La question que je voulais lui poser, c’est : qu’est-ce qu’ils utilisaient comme matériel ? Pas pour faire un article de techniciens là-dessus, mais il y a un son énorme, la guitare des Bérus, elle est énorme, mais je me disais, comment ? Il doit y avoir des astuces, et il m’a dit : non, j’ai un ampli de merde, une guitare de merde, il m’a donné la marque, et on l’a mis dans la guitare. Ça m’aurait vachement intéressé de le savoir, donc je l’ai mis pour ceux que ça pourrait intéresser. Pas de pédale d’effet, et il dit : non, mon son, c’est ma main droite, comme disait Nicolas à l’instant. Et pour les guitaristes qui nous écoutent ou qui nous regardent, toujours en allers, jamais en retours. Donc c’était tac tac tac, je n’arrive pas à le faire, ça me fait mal aux bras, déjà. C’est une manière de jouer de la gratte, quand même, à la mitrailleuse, au hachoir, quoi. Et c’est ça qui, d’après lui, fait son son, quoi.
D’où cette idée de faire une case avec une main, puisqu’en gros, il te dit, la main gauche, elle ne sert quasiment pas, quoi.
Ils jouent en barré, il m’a dit, c’est une technicité, quand même.
C’est déjà le bac. Il joue en bac ! C’était déjà le bac pro !
Il joue en barré, mais en fait, c’est un grand guitariste, c’est-à-dire que, excusez-moi, c’est quoi, un grand musicien ? Je trouve que, des fois, ce sont des gens, on sait tout de suite que c’est eux qui jouent, il y a certains musiciens comme ça, et un batteur qui touche la peau de sa caisse claire, tu sais que c’est lui qui joue instantanément, et Laurent Bérurier, mine de rien, quand il plaque un accord, on sait que c’est lui qui joue tout de suite, il n’y a pas besoin d’en faire deux.
Toi, quand tu plaques un dessin, est-ce que tu fais main droite et main gauche ? Je veux dire par là, je trouve que tu as presque deux styles, il y a le style à l’énergie et puis le style plus précis, côté punk et pop, si je puis dire, est-ce que c’est une vue de l’esprit ? J’ai vu qu’Arnaud Hocher, mais d’abord, je voudrais que tu dises ce que t’as…
Non, le dessin, c’est comme la musique, il suffit de travailler aussi, c’est beaucoup de travail, mais tout le monde peut dessiner du moment que t’as un truc à dire. Et ouais, il y a toujours à peu près deux… Ouais, j’ai deux registres, alors je… Après… Ce n’est pas… Je n’ai pas théorisé ça, mais c’est… Il y a du portrait plus ou moins joli, enfin joli, je n’aime pas ce mot, mais…
Là, par exemple…
Alors, par exemple, Spiell, il dit des choses importantes, du coup, je le représente d’après photo, de manière assez noble, j’espère. Et par exemple, à la fin, il y a des espèces de mecs qui cherchent une salle chez Fresh et ils ont l’air un peu le maire de Montpellier. Et ils ont un air un peu crétin, ou en tout cas rigolo, quoi. Et c’était aussi important de varier les plaisirs, si je peux dire, mais que ce ne soit pas une somme austère ou alors juste des vannes qui se succèdent, quoi, le tout, c’était d’enchaîner les deux autant que possible pour que ce soit amusant. Ça, c’est réussi. Merci.
Vous restituez la joie qui pouvait y avoir dans ce mouvement-là. J’ai vu hocher la tête quand j’ai dit : il y a deux styles.
Ouais, ouais, parce que c’est…
Est-ce que là, comme Nicolas ne sait pas se vendre, est-ce qu’il peut le faire à sa place ?
Mais t’as été influencé par Crumb dans ton dessin ?
Bah, comme tout le monde, ouais…
Pas comme tout le monde, mais tout le…
Là, par exemple, c’est de la petite hachure, ça, ça prend des heures à faire.
Ça, ce n’est pas rentable.
Ça, ce n’est pas rentable.
Non mais si tu veux, quand c’est que… Ça, c’est rentable ! Qu’est-ce qui pourrait être ? Ça, c’est rentable !
Ça, c’est rentable. Ça, c’est quand j’ai pas la photo.
Tu vois, la BD de Crumb sur Charlie Patton, le bluesman du Delta, c’est vraiment la leçon en termes de bande dessinée sur la musique, parce que Crumb est capable, lui aussi, de passer du grotesque, tu vois, des fois, dans son dessin, on est dans le grotesque, dans le trash, et puis paf, tout d’un coup, tu vas avoir un portrait de Charlie Patton ou d’un musicien qui rêvait, et là, on est carrément dans la gravure, c’est quasiment de la gravure.
Cette histoire-là, elle est au pinceau.
Il y a cette espèce de truc, comme dans la vie, des fois on est en mode noble et des fois en mode gros nez, nous-mêmes.
Je passe, et puis les gens découvrent un peu les pages comme ça, j’espère que ça vous donne envie d’aller vous procurer de la manière que vous le souhaitez la bande dessinée. Il y a des zones troubles qui sont évoquées comme le label K.O. En France, il y a toute la question des skins dont on n’a pas parlé, le tchat en a parlé à un moment donné, qui revient assez régulièrement. Skin, qui au départ ne sont pas du tout des fachos, au contraire, dans les années 60, ils écoutent de la solo-musique, etc. Ils veulent se démarquer des méchants hippies et des connards de modes. Enfin c’est comme ça qu’ils voient les choses. Et puis en fait, il y a une appropriation par l’extrême droite, en France par Bad Skin, que vous rappelez, vous rappelez toute cette histoire-là et avec des groupes troubles dans leur public.
D’abord il y avait la question de la représentation, il fallait en parler, mais comment représenter ça ? Du coup, quand il y a des skins des fafs qui sont évoqués ou représentés, ils n’ont pas de visage. Il n’y a pas de nez, pas de yeux, pas d’œil. Ils étaient vraiment là pour plaquer la différence et pour qu’on sache où on se situe.
On voit sur la planche peut-être la discussion avec Fred, qui est un Brestois, Frédéric Le Goff, qui a joué dans deux groupes punk brestois importants, les Collabos et Al Kapote, et maintenant, il est tatoueur à Brest, donc j’ai été le voir pour discuter avec lui, il habite juste à côté de chez moi. Il m’a beaucoup parlé de cette compile K.O. en France parce que c’est une compile qu’il y a plusieurs manières de l’avoir, parce que dedans, il y avait des groupes à la fois punk et des fois des groupuscules skin, et elle n’a pas forcément très bonne réputation. Et elle était, de mémoire, tricolore. Et oui, non mais il y a quelque chose d’un peu chelou avec cette compile. Et c’était quand même le début de Le Pen et tout.
T’es où, d’où ?
Mais lui, il m’en a parlé sous un autre angle, parce que lui voyait ça différemment, lui qu’on ne peut pas du tout accuser d’être sympathisant de ce genre d’idées nauséabondes, au contraire. Mais lui, c’était l’idée aussi de quelque chose qui se passait en province, parce qu’il s’est passé des choses en province par rapport à Paris. Il y a beaucoup de gens qui ont été les gars de cette compile sillonner la France en suivant le chemin des fanzines et aller rencontrer les groupes. En l’occurrence, là, c’est à Brest, mais ça a été partout un peu pareil. Et puis ils ont compilé avec les groupes qu’ils rencontraient, sans faire de tri, visiblement. Mais en tout cas, il y avait une démarche qui était positive, à la base, à l’origine de tout ça. Mais Marsu, sur la même page, parce qu’on essayait toujours de montrer les différentes tonalités, dit qu’ils parlent comme une secte et il n’en dit pas du bien. Non, il n’en dit pas du bien. Donc nous, on donne la parole à différentes sensibilités. Mais on est bien obligés, quand même, de parler de ce phénomène, de cette compile-là.
J’aimerais qu’on évoque un groupe vraiment méconnu qui s’appelle Caméra Silens, de par la trajectoire du leader du groupe.
C’est un groupe de Bordeaux, qui est présent sur les compilations K.O. en France, donc ça a été pour eux un tremplin aussi. Et le chanteur, Gilles Bertin, a braqué un fourgon, je ne sais plus exactement le détail. Il est parti en cavale pendant très longtemps, il est revenu en France quelques années avant sa mort pour se rendre à la police. C’est vraiment une trajectoire, et Laurent Bérurier en parlait avec vachement d’admiration parce qu’il disait que ça a été une grosse influence pour Concerto pour détraqués. Parce qu’ils disent que, eux, c’étaient vraiment des bandits, c’étaient vraiment des méchants.
Ha ha !
Et ça les impressionnait parce que c’était vraiment des durs, des vrais durs à cuire.
Je me demande s’il n’y a pas eu un podcast sur Arte, sur cette histoire-là.
Et puis il y a l’autobiographie de…
Annoncer ça, c’est l’autobiographie c’est sympa.
Et pour la petite, je peux le dire, je pense, Stéphane Oiry, qui est un grand dessinateur de BD, avec qui j’ai eu l’occasion de travailler, est en train de bosser sur une bande dessinée qui sortira chez Dargaud l’année prochaine, je pense, qui s’appelle Les héros du peuple sont immortels, qui raconte la vie de Gilles David Dufresne [00 :54 :57] Alors oui, non, c’est ça, il y a aussi un documentaire d’une heure sur France 3, nous dit le tchat, le tchat qui nous dit, c’est Clem qui dit : « Ok, je viens de remettre ces Moog qui faisaient ces super BD sur l’underground dans Fluide, c’est ça ? »
Ouais, à un moment, ouais.
Tu vois, il y a des gens qui te… C’est fou. C’est dingue, hein ! Fais gaffe, le star system, là ! Parce que je vois que monsieur s’est bien habillé, il est bon, t’es à la capitale, tout ça… Ça, j’ai été avant de me faire virer de Fluide, mais…
C’est une autre histoire.
Ah, tu t’es fait virer de Fluide, voilà Fred des Collabos, qui est tatoueur et qu’on voit en train de travailler tout en vous répondant. Alors lui, il n’est pas identifié, mais pour moi, c’est Jean-Yves, est-ce que je me goure ou pas ? Non, c’était Hakola. Ah, c’était Hakola, ben oui, pardon, il est avant, je suis bête. Il vous dit : « Moi, je pense qu’on a raison, à gauche, ce que nous désirons est juste. Si on n’est pas au pouvoir, partout, c’est parce qu’on a merdé, on n’arrête pas de merder. »
Ça te fait rire. C’est une super phrase. C’était magnifique. C’était la première personne à qui j’ai échangé par téléphone. Je l’avais déjà rencontré il y a quelques années. Theo Hakola, c’est quelqu’un de super. Et oui, c’est quelqu’un qui est de la gauche américaine. Il est américain, donc il est de gauche. Mais à l’américaine, c’est une autre sensibilité, une autre manière de voir les choses, de connaître toutes les problématiques de tendances, d’idéologie, de groupuscules que l’on peut avoir par chez nous, lui, c’est un Américain de gauche, quoi. Mais je trouve que cette phrase était super parlante, quoi, et super… enfin, je pense exactement la même chose, quoi.
Pourtant, dans la BD, pour ceux qui sont arrivés, on est en train de parler de Vivre libre ou mourir, qui sort ces jours-ci aux éditions Glénat, punk et rock alternatif en France, 1981-1989. On a l’air de dire, depuis une heure jusqu’à 10 h, parce que je sais que ces messieurs sont très pris, ils ont une tournée médiatique de dingue aujourd’hui, donc à 11 h, il faudra les libérer, mais ça, j’ai appris du rock. Il faut être à l’heure, il faut rendre, parce qu’il y a des techniciens derrière et tout. Pour moi, c’est essentiel. Je vous donne l’heure, au cas où vous ne vous souviendriez pas de l’heure qu’il serait, parce que ce n’est pas indiqué dans le tchat. Là, depuis une heure, on fait comme si gauche et punk, ça allait de soi. Vous racontez très bien les ramifications. Alors, quand je parle de gauche, je ne parle pas du Parti socialiste, je parle d’une gauche libertaire, communiste, voilà. Et pourtant, dans la BD, il y a plusieurs témoins de l’époque qui vous disent : halte-là, on ne savait pas forcément qu’on était de gauche, on ne savait pas forcément que l’on faisait de la politique. Pourquoi vous mettez ça en avant ? Qu’est-ce que c’est comme enseignement pour vous ?
Je ne sais pas quoi répondre, recadre-moi.
On a plusieurs… je pense à Jean Vert, de Parabellum, qui, lui, dit : non, on ne faisait pas de politique, on faisait de la musique, et qui semble ne pas accepter qu’on colle au mouvement punk forcément cette étiquette de gauche.
C’est l’idée de Jean Vert, de démystifier. C’est-à-dire que, rétrospectivement, quand on refait le film, surtout si on suit la trajectoire d’un groupe comme Bérurier Noir, qui, pour le coup, a une ligne très claire du point de vue politique, il y a aussi toutes sortes de gens qui sont moins politisés, tout simplement. Spiell et OTH, ils racontent ça, ils disent que lui, évidemment, il était de gauche, de sensibilité, il n’y a pas de sujet là-dessus, mais ce n’étaient pas des gens qui avaient une conscience politique ultra marquée, avec une adhésion à un cahier des charges ou je ne sais quoi. Il y a aussi beaucoup de gens qui se sont politisés en cours de route, ça, c’est intéressant. Notamment quand le mouvement skinhead, lui, se politise à l’extrême droite, les autres découvrent qu’ils sont de gauche, et puis des fois qu’ils sont d’extrême gauche. Parce que les événements obligent, c’est souvent le cas, d’ailleurs, quand on a une prise de conscience politique dans la vie, il se passe quelque chose et on se dit : qu’est-ce que je pense de ça ? Et on découvre qu’on est ceci ou cela.
Tintamar nous dit dans le tchat que le rock alternatif français n’était pas très politisé, il était dans la galère mais apolitique. C’est ce que vous avez ressenti par les entretiens ?
Ça dépend des gens. Ça dépend, il y a vraiment plusieurs sensibilités.
Là, c’est vraiment ultra politique, et peut-être qu’on associe toute cette vague à ça, à Abracadaboum et à Porcherie, peut-être que ça, je ne sais pas, ça bloque la vue des autres, mais en tout cas, moi, j’adore les chansons de Bérurier Noir qui sont politiques, clairement, je les trouve vraiment belles et pas du tout niaises ou cucul la praline, je ne sais pas ce que vous en pensez, mais tout à fait d’accord, même s’il y a le slogan, il y a tout ce qui découle derrière, souvent des listes, et je ne sais même pas, ça me parle vachement, alors que je n’étais pas dans le coup à l’époque, j’avais huit ans.
Ce qu’on peut dire, c’est qu’il y avait une méfiance de tous les appareils, quels qu’ils soient, politiques, j’entends, voilà, ça, c’était évident. Mais il y avait… voilà, je pense que vous avez bien expliqué les différentes tensions qu’il pouvait y avoir. Alors voici donc, voici donc Franquin. Franquin, c’est pas le mec qui a fait Gaston ? Voilà ici le bureau de Marsu. Donc le manager des Bérus, à partir de 1985, qui est un des fondateurs du label phare, on pourrait dire, du rock alternatif, qui s’appelait Bondage Records, dont la locomotive, et j’emploie ce mot à dessein parce qu’on verra plus tard que ça peut poser un problème, c’étaient les Bérurier Noir. Et tu voulais tout à l’heure parler des labels, on a évoqué Visa, on a évoqué Les héros du peuple sont immortels, donc c’est Gougnaf Movement. Et là, tu voulais parler des labels, toi, Nicolas, notamment de Bondage.
De Bondage, mais peut-être que je suis moins bien placé pour en parler et qu’on a ici quelqu’un qui pourrait le faire mieux, mais c’est… On verra ça plus tard. Mais non, c’est hyper important, mais je ne crois pas que ça, ça ait disparu non plus parce qu’il y a toujours des labels indépendants, même aujourd’hui, même si ça n’a pas le même écho, sans doute. Mais c’était pas de l’autoproduction, mais d’aller sur les chemins de traverse, je vois ça comme ça, et d’envoyer balader tout le monde et de faire… C’est ce qu’ils disent : personne ne veut de nous, on fait notre label, on fait notre disque tout seuls, on se démerde, et ça marche, en tout cas ça a marché, c’est quand même fou comme histoire.
Il n’y a pas de salle de concert, on crée des salles de concert en faisant des squats, il n’y a pas de presse, on crée des fanzines ou des radios libres, voilà, tout est… tout est… Mais il y a un côté, là, je vais me faire l’avocat du diable, il y a presque un côté entrepreneurial dans tout ça, c’est-à-dire que, qu’est-ce qui différencie, finalement… Là, je vais être très… surtout si je vois soit un Marsu d’un Bernard Tapie, dans le sens où il y a une entreprise.
L’éthique, tout simplement. Vachement marqué par Jello Biafra, on parlait de punk américain tout à l’heure, Dead Kennedys, qui disait : ne passez pas votre temps à râler contre les médias, devenez les médias. C’est ce qui se passe exactement ici, finalement, voilà, exactement. L’idée que, dans ce mouvement punk, il y avait l’idée de… Ce n’est pas entrepreneurial, c’est un dynamisme. Prendre les choses en main, pour ne pas les déléguer à d’autres qui vont faire n’importe quoi. Monter le label, monter le fanzine, faire les choses, le do it yourself, ce n’est pas un gros mot. Mais la différence, c’était que ce n’était pas dans le but de faire du profit. C’était dans le but de créer quelque chose et de rendre les choses possibles et d’acquérir de la liberté. Ça ressemble, mais ce n’est pas du tout la même chose.
Excellente réponse du scénariste, voilà, tu peux rester. Et donc, c’est la question centrale de l’éthique dont tu parlais tout à l’heure, et ça me fait plaisir que tu dises qu’ici, au poste, il y a quelque chose de cet ordre-là.
C’est exactement ça, on est dans le cœur du sujet. On est dans le cœur du sujet.
Alors, un des sujets, justement c’est aussi les filles. Parce que c’était un mouvement, le rock alternatif, qui est quand même largement masculin. Il y a les premières déconstructions, sans que ça s’appelait comme ça. Voilà, il y a des tracts qui circulent : pogo macho, pogo bobo, etc. Bon, voilà, genre les filles aussi doivent pouvoir pogoter. Donc on n’est pas là pour écraser l’autre par la force physique et vous allez mettre en valeur un certain nombre de femmes, de jeunes femmes à l’époque, est-ce que vous pouvez nous en parler un petit peu ? Alors la plus connue, c’est Virginie Despentes, on en parlera tout à l’heure, peut-être si on a le temps, je vous en trouverai quelques-unes.
Là, c’est les Titis, les danseuses qui jouaient dans Bérurier Noir et qui faisaient les chœurs aussi. Qui se sont retrouvées là, qui ont écrit à… Je ne sais plus si elles ont appelé François de Bérurier Noir ou lui ont écrit, en proposant de venir danser un soir à un concert. Et puis elles ne sont jamais reparties, enfin, elles sont toujours restées. Elles sont parties en tournée avec eux après tout ça et donc c’était évidemment important de leur donner la parole aussi.
Dans le punk, la femme pouvait s’affirmer en tant que musicienne plutôt que d’être obligatoirement la chanteuse. On pouvait quitter le rôle de la pin-up de base et développer son côté masculin.
Ça, c’est la petite Titi, Miss Titi, qui raconte ça, ouais. Je pense qu’elles ont, visiblement, été cruciales, ces deux danseuses, c’était pour beaucoup de gens, pour beaucoup de filles, parce qu’elles incarnaient quelque chose sur scène. Elles étaient hyper importantes, ce n’était pas juste… Absolument, oui. Ce n’était pas là juste pour danser. Elles incarnaient un truc constitutif de l’image du groupe. Et essentiel, il y avait aussi deux danseurs, d’ailleurs, Loran et Helno, qui va fonder les Négresses Vertes plus tard. Donc il y avait deux gars, deux filles, et chez les Bérus, il y a ce côté..On sent que c’est déjà une parité qui est là, quoi, quelque part. En tout cas chez les danseurs, quoi. On sent qu’il y a cette dimension où les gars et les filles sont sur un pied d’égalité, quoi. C’est que j'étais vachement marqué par ce que disait Laurent, justement, qui, comme tu disais Nicolas, a une posture vraiment anti-viriliste, anti-patriarcale, etc., et cette phrase ça n’est pas une reconstruction.
Le Laurent d’aujourd’hui qui parle du Laurent.
En fait, lui, c’est quelqu’un qui a souffert, visiblement, jeune, de se sentir obligé d’être conditionné pour être le mâle, quoi. Quand t’as un garçon, tu dois être le mâle, ceci, cela. C’est vrai qu’il faut reconnaître qu’il n’y a pas si longtemps, on nous envoyait encore au service militaire. C’était la fabrique d’une représentation de l’homme, qui va mettre du temps à se dissiper. Donc bref, il parlait justement du look punk, les pompes… les pompes coquées, le côté tenue de combat, en fait, et il me disait : genre on n’est pas des pédés, et il disait : mais si, et là, il avait vraiment une espèce de conviction, il fait : mais si, nous, les punks, on est des pédés, et je trouve que c’était super, super beau quand il a dit ça, ça m’a vachement ému, ce côté.
Je remets ce dessin de la page 82 parce que Florent nous dit : qu’est-ce qu’il est beau, le dessin en bas à gauche, sous l’épingle, j’imagine que c’est celui-là. Ou alors c’est celui-là, parce que là, on ne voit pas. Voilà, c’est celui-là que j’aime bien, moi. Voilà, et donc ce sont les Titis qui racontent, effectivement, qu’elles vont voir les Bérus. On peut peut-être évoquer rapidement Virginie Despentes qui… qui va les suivre aussi, qui va suivre les Bérus, qui va les attendre des heures et des heures que le camion passe les chercher. C’est le début de ce qui va nourrir bien plus tard… Comment s’appelle Vernon Subutex ?
Ce qui est fascinant, c’est que moi, je ne connaissais pas du tout cette partie-là de sa vie, en fait, qu’elle a suivi les Bérus en tournée, qu’elle avait plein de problèmes, jeune, et s’est reconnue, en fait, dans ce groupe, comme beaucoup de gens, parce que ça parlait des sujets qui la touchaient, la folie, enfin bref, tous les thèmes développés par les Bérus, qui n’étaient pas inoffensifs, qui parlaient vraiment de la situation psychiatrique de certaines personnes.
Elle en a aussi, le viol aussi, elle parle de…
Bien sûr, Hélène le sent dans Concerto pour détraqués. Donc là, Virginie aujourd’hui, et là, visiblement, c’est une photo d’époque de Virginie, avec qui tu as conversé pour l’ouvrage.
Oui, elle m’a envoyé des réponses, elle m’a répondu par écrit, donc elle m’a tapé un long texte, très rapidement et très gentiment. Et elle raconte aussi, ce qui est vachement touchant, c’est que, finalement, elle a été éduquée grâce aux Bérus, c’est-à-dire qu’il y a un gars du service d’ordre des Bérus qui la prenait en stop, qui la ramenait là où elle habitait, qu’elle a passé du temps comme un travailleur social, en fait, il l’a prise un peu sous son aile et il lui a donné les clés aussi de la bibliothèque. Il l’a aidée à devenir une lectrice. Donc on imagine que, pour l’écrivaine qu’elle est devenue, ça a été tout un… Ce côté : personne n’est laissé sur le bord du chemin. Je trouvais ça super touchant.
Le tchat demande : Masto, est-ce qu’il est oublié ? Non, pas du tout, il est là très, très souvent, donc voilà, simplement le hasard des pages fait que, là, on ne l’a pas vu. Il faut développer aussi ce qu’Antoine Chao, frère de Manu, que je salue, qui était dans la Mano Negra, raconte, c’est-à-dire les frères ennemis, Boucherie Productions, les Garçons Bouchers, toutes ces conneries-là. Je déconne, je déconne, je veux redéclencher la guerre des labels parce que, malheureusement, on est tombés dans ce panneau-là, il faut bien le rappeler, et donc il y a aussi, dans la scène rock alternative, il y a aussi une scène country punk plus déconneuse, enfin chez Bondage aussi il y avait des groupes déconneurs, etc., il y a aussi cette partie-là que vous racontez.
Oui, en fait, j’ai rencontré Antoine Chao, qui est vraiment quelqu’un de super gentil, super adorable et qui, lui aussi, démystifie tout. Mais qui m’a raconté toute cette scène, je crois, de la porte de Bagnolet, où il y avait les Garçons Bouchers, il y avait François Hadji-Lazaro, ensuite les Garçons Bouchers, etc., puis la Mano Negra. Donc on raconte ça en parallèle, en fait, pour montrer aussi même si la BD est surtout centrée sur l’histoire de Bérurier Noir comme fil rouge, c’était important aussi de parler de cette scène-là, puis de montrer comment c’est assez diversifié, qu’il n’y avait pas qu’une seule lignée.
Donc on parlait tout à l’heure de Jean Vert, je passe rapidement, il y a plusieurs pages très belles, mais on pourrait dire aigres-douces sur… mais ça donne une composition complète à votre travail, plutôt aigre-douce, c’est la vision de Jean Vert de tout ça, elle n’est pas hyper joyeuse.
Non, parce qu’elle n’est pas hyper joyeuse, et ça a été l’occasion de parler de la drogue et du rapport à ça, quoi. C’est quand même un sujet important et montrer que « sexe, drogue et rock’n’roll », par exemple, c’était une certaine approche. Bérurier Noir, ça en était une autre. À un moment, on montre aussi Theo Hakola qui prend une position politique sur la prise de drogue et sur l’achat de dope. Bon, voilà, on pensait que c’était…
Qui est très intéressante, qui est ici à gauche, et Laurent Loran, lui, répond : « La meilleure défense, c’est l’attaque. » Antoine Chao, oui, c’est le journaliste documentariste sur Inter, à Nice, absolument. Alors, il y a New Rose, New Rose que vous aviez déjà dessiné, Patrick Mathé, là, je vois… T’as remarqué ? Elle pense à toi. Ah, je vois que t’as pas oublié son cigare. Non, non, mais… Alors, pour le coup, il est trop long ! C’est toute une histoire.
Donc, dans la BD Mauvais Genre, tu m’avais fait remarquer que je l’avais représenté sans cigare, et tu m’avais dit : mais ce n’est pas possible, il avait toujours un cigare.
Patrick Mathé, un des deux fondateurs de New Rose, avec Louis Thévenon qui est ici. Et tu m’avais très gentiment renvoyé le dessin original avec le cigare, et je l’ai donné à Louis pour une exposition New Rose. Et on avait fait un live New Rose… une petite expo New Rose, et il y a tout à l’heure quelqu’un qui m’a dit, enfin dans l’autre tchat, qui a dit : tiens, pourquoi il n’y aurait pas un stream sauvage à la BNF ? Alors moi, je n’y suis pas allé, mais vous avez donné vos planches à la BNF, c’est ça ?
Alors oui, moi, j’ai fait don des planches à la BNF, au département musique, et donc elles vont avoisiner le fonds Bérurier Noir, et je trouve ça bien. Déjà, qu’elles soient à côté du fonds Bérurier Noir, et que les gens puissent venir lire gratos s’ils ont envie, apparemment, on peut faire ça.
Et l’expo, vous l’avez vue ou pas ?
Non, pas encore.
Pas encore, mais ça va se faire. C’est prévu par les éditions Glénat, le taxi de Glénat qui va vous amener de studio en studio, de radio en radio. Non, c’est beaucoup.
J’ai été contacté par un gars qui tient un site qui s’appelle Écoutons nos pochettes et qui m’a demandé d’écrire un texte sur cette époque-là, et il m’a invité à venir le 27 avril à la BNF, donc je pense que j’aurai l’occasion, j’espère, de voir l’expo à ce moment-là.
Alors, il est 10 h 20, j’avance, il y a des trucs extraordinaires, Nicolas Sarkozy, jeune, les belles années de la droite, le RPR, etc. Il y a évidemment le fantôme Le Pen, il y a Malik Oussekine, les voltigeurs, et puis il y a cette une du Parisien que j’aime tant : « 200 punks attaquent la police ». En sweatshirt. C’est très exagéré, il y a une bataille rangée, mais ce ne sont pas 200 punks qui ont dévasté Montreuil, mais enfin c’était comme ça que Le Parisien l’avait retranscrit. Et là aussi, il y a une relation aux médias qui est plus que compliquée.
Ben oui, ne serait-ce que, déjà, on pourrait peut-être parler de la presse musicale, peut-être. Vas-y, vas-y. Parce que… c’est ce que disait Catherine Le Mair, de chez Bondage, qui disait qu’elle avait l’impression que les médias étaient en train de passer complètement à côté du mouvement et que, en fait, on n’en parlait pas dans la presse spécialisée et que souvent, voilà, ils ont loupé le coche, ils sont passés à côté, tous, quasiment. Et donc c’est assez étonnant de voir l’audience de certains groupes compte tenu des difficultés, qui n’ont pas du tout été portés par les médias.
Quand Sentier Battant, dans le tchat, revient en arrière et nous dit : « Les punks à la BNF, ils se sont bien embourgeoisés », qu’est-ce que vous répondez à ça ?
Je sais que chacun voit ça comme il veut, je sais que Laurent Bérurier n’est pas très favorable à ça, et en même temps, moi, je trouve que c’est bien, à titre personnel, si chacun a son point de vue, parce que ça permet à ces archives de ne pas disparaître et d’être stockées quelque part, et je pense qu’à un moment, les archives finissent par partir en fumée si on ne les met pas en lieu sûr, on va dire. Et puis la BNF, ça nous appartient à tous, c’est un fonds culturel. C’est la République. Chacun a le droit.
Les Bérus, c’est un groupe républicain.
Bon, ben…
Alors là, je ne sais pas si on va vendre beaucoup de billets avec ça, mais alors attends, je ne le sais pas, tu es le premier invité, tu vas finir par terre, tu t’avances comme un dingue, je sais pas ce qui se passe.
Je vais m’en remettre au fond du canapé, là, c’est mieux pour le cadre. Qu’est-ce que je disais ? Non, tu ne me feras pas dire ce que je n’ai pas dit sur les Berus, soit un groupe républicain,
Non, je vais tweeter ça.
En tout cas, c’est que mon avis, je trouve que tout ce qui est à la BNF à vocation à être regardé par tout le monde, ça devient le bien commun de tous.
Alors moi, pour te dire, j’avais assisté au dépôt, il y avait un petit colloque où il y avait justement les Titis qui étaient arrivées un peu par hasard, François n’était pas au courant, c’était très émouvant, le geste, je le comprends tout à fait, c’est l’idée de dire : des archives, ça n’existe que quand elles sont disponibles, parce que les archives chez soi, c’est très égoïste, ça ne sert à rien, donc voilà, après qu’il commence à y avoir des expositions, des cartons d’invitation, avec la ministre de la Culture, Rachida Dati vous invite Là, tu te dis, par rapport à ce que vous racontez, tu te dis : allez, je tourne un peu la tête, voilà. On comprend ce que je veux dire. Mais ce n’est pas très grave, honnêtement. Je préfère mille fois votre BD qui est dans une énergie, voilà !
Après, c’est par exemple, du coup, quand j’ai fait le dépôt de mes pages, je suis allé à la BNF et j’ai vu le fonds Bérurier Noir, et c’était quand même assez émouvant de voir beaucoup d’objets, des carnets, Moi, j’aime bien ça, les archives, et ça fait un petit coup au cœur quand tu vois ça. Donc c’est bien que ce soit disponible. Il y a des costumes de scène. Oui, il y a des costumes, des groins, le tambour, la malle. Si tu vois ça, t’es là, genre : ah ouais, ça te fait voyager, et là, devant moi, là.
Merci, Sentier Battant. Alors, on arrive, mais on va faire vite, on va faire vite. Donc, alors vous allez pouvoir constater, malheureusement, j’ai changé de lunettes, vous allez voir le travail de Nicolas. Est-ce que vous considérez que le travail de Nicolas est intéressant ? Ouais, ouais, ouais. C’est pas mal fait, c’est pas mal. Bon voilà. Mais oui, mais oui. Vous voulez raconter ce que je vous ai raconté, parce que je suis un peu gêné, tout d’un coup, là.
Je me souviens très bien. Donc, c’est Poitiers, un dénommé David Dufresne, donc jeune homme à Poitiers, se retrouve convoqué par la police, je ne sais plus pour quelle raison exactement.
Parce que les membres de l’association « Tant qu’il y aura du bruit », qui était le nom de mon fanzine, auraient commis des actes terroristes. Et il n’y a pas d’association, et je suis tout seul.
Et tu es terrorisé par les flics.
Et je suis terrorisé.
Parce que, quand on est jeune, quand on est confronté à ça, ça fait très peur.
En fait, je suis terrorisé par le fait qu’ils savent beaucoup de choses.
Qui sont très bien renseignés.
À l’époque, ça, c’était la police ! Non, ils étaient très bien renseignés, avec qui j’avais eu des bisbilles dans une radio libre, etc.
Et ça, ça a forgé le début d’une forme de vocation, en fait.
D’un intérêt, et effectivement, je me retrouve SIVP, et merci d’avoir gardé les conneries que je vous ai racontées, SIVP, stage d’insertion dans la vie professionnelle, et je vous dis qu’on ne peut pas faire mieux et pire que de démarrer dans la vie professionnelle entouré des Bérus, d’Helno, de Marsu, de Jean-Yves, de Philippe Bayard, de Catherine Le Maire, qui est donc ici, qui était l’attachée de presse. Là, c’est Marsu qui venait la nuit à Bondage, et c’était étonnant parce que vous accordez beaucoup, beaucoup de pages, finalement, à Bondage. Est-ce que vous, en tant qu’historiens de la musique et du rock, vous considérez qu’une des spécificités du rock alternatif, c’est ça, c’est les labels indépendants, par rapport à d’autres courants que vous avez pu dessiner ? Pourquoi ça prend autant de place ? C’est ça que je veux dire.
Je ne sais pas, parce que peut-être que, comme on est par ailleurs musiciens, ça nous intéresse de voir comment ça se passait avant et comment, nous, on se débrouille aujourd’hui avec ça. C’est pour ça que ce que je disais tout à l’heure, ça n’a pas disparu. Mais là, on dirait que c’est une force de frappe, même si ça reste en parallèle et à la marge par rapport à… C’était quoi, c’était 50 000 Macadam Massacre, Concerto pour détraqués ?
Oui, 50 000 sur le moment, après ça s’est revendu plus, quoi, mais je veux dire…
C’est énorme, maintenant, si on presse à 500, on est…
C’est énorme, mais c’était une surprise. Mais Catherine vous raconte très bien qu’il y avait beaucoup de travail, je crois qu’elle parle des ouvriers du punk rock, en disant : mais ça bossait comme des dingues, voilà.
Non mais c’est, comme dit Nicolas, on n’est que de bons musiciens, tous les deux. C’est un sujet qui nous intéresse beaucoup. Moi, je me suis rendu compte d’un truc aussi en faisant cette BD. J’ai créé mon label en 2002, qui s’appelle L’Église de la petite folie. Ça fait plus de 20 ans qu’on existe. Et je pense que l’idée que c’était évident pour moi, quand j’étais jeune, qu’il fallait créer un label, c’était à cause de Bondage, et à cause de l’exemple des Bérurier Noir, ce genre de mouvement. Je me suis rendu compte aussi, en discutant avec des gens plus jeunes maintenant, que ça ne paraît pas du tout évident à d’autres. Et qu’en fait, je me suis dit : mais pourquoi est-ce que, finalement, nous, c’était évident ? Parce qu’on avait l’exemple des grands frères, juste avant, qui nous disaient : c’est comme ça, tu crées ton label, tu organises ton concert, etc. Ça paraissait… ce n’était même pas quelque chose sur lequel on se questionnait. Donc, en faisant la BD, je me suis rendu compte que ce n’était pas forcément quelque chose de naturel, c’était… c’était quelque chose qui était hérité, quelque part. Donc ça nous a vachement intéressés de zoomer sur Bondage et de voir comment ça marchait à l’intérieur d’un label comme ça, parce que c’est… Puis on avait l’occasion de discuter avec des gens qui avaient vécu ça de l’intérieur, en l’occurrence toi, ou Catherine Le Maire, par exemple. Et Jean-Yves. Et Jean-Yves, absolument. Et Marsu, et donc là, on avait… on avait la chance d’avoir des témoignages de première main sur comment ça marchait à l’intérieur, ça nous a vachement intéressés.
J’avais une question, si je peux me permettre, ce truc sur la punk post, là, si tu peux nous détailler cette technique qui est géniale.
C’est génial, cette technique. Alors ce qui est rigolo, en lisant votre BD, c’est de se dire combien le monde a changé, parce que la cabine téléphonique… Et puis tout d’un coup, je me dis : tiens… Bon bref, en gros, l’idée, c’était quoi ? Et d’ailleurs, c’est marrant, parce que c’était à Virginie Despentes que j’envoyais des disques pour Bondage, parce qu’elle travaillait chez un disquaire, je crois, de la Croix-Rousse, à Lyon. Et donc l’idée, c’était : on arrivait dans un train, on posait un colis avec plein de disques dedans, dans les bagages, puis tu ne prenais pas le train. Et puis après, avec la cabine téléphonique, tu appelais le disquaire, tu disais : voilà, par le train de 12 h 12, wagon 4 ! Et puis comme ça, on ne payait pas les frais de port, si tu veux. Voilà, c’était ça que tu voulais savoir. C’est une anecdote géniale, je trouve. Et il y avait aussi ce truc-là que… Ça, je connaissais, le coup des timbres. Qui est un autre timbre, tout à l’heure quelqu’un a aimé la belle Marianne, mais là que tu transformes en punk. Le coup du timbre, qui est plus connu, en effet, c’était que, quand on mettait du savon sur un timbre, l’oblitération… tu pouvais l’effacer. Tu pouvais l’effacer en le relavant, ça pouvait servir deux, trois fois. Et à Bondage, il y a quelqu’un qui travaillait, je ne sais plus dans quelle académie, et qui avait récupéré plein d’enveloppes d’un bac pour envoyer les résultats du bac. Et puis on avait utilisé les timbres pour envoyer des conneries plusieurs fois. C’est là des bidouilles. Et donc aujourd’hui, je vois qu’il y a déjà… Pareil, aujourd’hui, de plus en plus, tu as ce truc automatique à l’entrée du quai. Dans les grandes gares, tu ne peux même pas aller sur le quai si tu n’as pas ton billet. Donc cette technique-là, c’est fini, voilà. Mais on s’est marrés, on s’est marrés. Et un autre truc que vous racontez, qui était moins rigolo, mais je laisse la découverte, à la douane suisse, me concernant. Encore une histoire, alors que tu te trimballes un trésor en plus. Mais ça, par exemple, c’est magnifique, je laisse la surprise, la phrase à la con que je raconte aux douaniers. Et que tu utilises une deuxième fois pour un autre truc, on va y venir, j’ai trouvé ça super. Ah là, je me suis dit : putain, ça, c’est des auteurs, les mecs. Waouh, j’avais jamais pensé à ça, waouh. Bon, c’était très cryptique, ce que je suis en train de raconter, mais bon. Alors, hé, hé. Champions, ils sont là. Les Thugs. Attends, que je ne me trompe pas. Ah non, hier, j’avais un t-shirt des Thugs, hier. Bah alors, les Thugs, que nous avons déjà reçus au poste. C’est les plus grands des plus grands. C’est génial, c’est un super groupe. Je vous remercie, vous pouvez rester. Voilà, donc l’histoire des Thugs qui, je pense, musicalement, de cette scène.Alors en fait, là, il y a un petit truc, c’est qu’ils appartiennent à cette scène par territoire, en réalité, parce qu’ils sont français, mais en réalité, ils sont ailleurs.
Oui, c’est un groupe qui a été grunge après, je ne sais pas ce qu’on peut dire, mais qui échappe aux catégorisations.
Qui était un des groupes préférés du fondateur de Sub Pop, le label de Nirvana, etc. Il y a à plusieurs reprises des balades avec Marsu que je laisse découvrir. J’avance un petit peu, je vois que… Merde, les questions ont sauté. Attends, où est-ce que je voulais vous amener ? Je voulais vous emmener… Ah… paf paf, où est-ce que c’était, mince ? Vous ne passez pas sous silence les dissensions qui vont naître entre certains groupes et certains labels, très clairement Bondage et les Bérus. Et ce que j’ai beaucoup apprécié dans votre bande dessinée, comme dans celle qui est parue chez les Archives de la zone mondiale, Les Bérurier Noir, les deux paraissent en même temps, c’est qu’en fait, je trouve que vous racontez cette histoire avec beaucoup de tendresse. Alors qu’à l’époque, c’est très violent, c’était très dur. C’est dérisoire aujourd’hui, mais il y a un côté guerre fratricide, etc. Ça va laisser des traces quand même, je pense, chez certains. Et vous, je trouve que, dans votre démarche tout du long, tu parlais d’éthique, ça, c’est le punk rock. Je parlerais de tendresse vous concernant, dans le regard que vous portez sur cet épisode.
Mais on ne voulait pas rentrer dans des détails ou remuer des choses qui ne nous intéressaient pas spécialement. Donc on a essayé de faire ça avec respect. C’est bien ce que je dis ?
Ouais, c’est bien, ouais. Et puis même, oui, c’est montré de manière sobre, encore une fois, ça nous arrive.
Ha ha ha ha !
Ce n’était pas de ne pas en faire des caisses, mais c’est vrai qu’on dirait qu’il y a quelque chose qui se casse et qui emporte un peu tout sur son passage à ce moment-là.
Alors, je profite de cette magnifique page pour aller recharger cette petite tablette dans laquelle il y a les questions du tchat qui sont remontées par Pauline. Je profite de montrer cette page pour que vous puissiez la décrire. Toi, par exemple, Nicolas, déjà, comment tu… ou peut-être Arnaud. Où est-ce qu’on est dans la BD à ce moment-là ? Qu’est-ce que ça raconte ? Et toi, Nicolas, pourquoi t’as décidé de l’illustrer comme ça ? Et moi, je fais recharger la tablette.
Qu’est-ce que ça raconte ? On approche de la date fatidique de 89 et c’est la fin de Bondage. Il y a Catherine Le Maire qui raconte, sur cette planche, qu’il y a des dissensions qui arrivent, que certains groupes, les satellites, elle parle des satellites, qui se retrouvent à signer sur une grosse maison de disques. Petit à petit, des divergences apparaissent. Certains groupes sont appelés à une carrière, d’autres ne veulent pas rentrer là-dedans. C’est un moment un peu touchy pour nous à raconter parce que c’est triste. C’était très triste. Les fins d’histoire comme ça, c’est toujours très triste, donc ce qu’on a essayé d’éviter, c’est de faire du sensationnalisme ou de chercher à surdramatiser quelque chose qui est déjà suffisamment triste comme ça, ce n’est pas la peine d’en rajouter. Et puis ce qui nous intéresse, c’est ce qui va se passer après, en gros.
Et puis là, la page, il fallait faire une page pour ça, et elle est dépouillée au possible, elle est blanche, elle est comme un hosto, quoi, et c’est les cartons qui se font, le diable, les posters qui sont enlevés, enfin rien que ça, c’était… c’est émouvant, et puis le cercueil au milieu de la pièce, quoi, ça y est, c’est fini, enfin je dis ça.
Et donc, c’est quoi ? C’est un conte cruel de la jeunesse ou c’est de toute façon toute chose a sa fin et voilà, c’est sa fin ? Ou est-ce que vous pensez que les choses auraient pu se passer différemment, dans les conversations que vous avez pu avoir avec les acteurs et les actrices du mouvement ? Est-ce qu’on aurait pu le faire autrement et ça aurait continué ou il n’y avait même pas cette notion-là ?
Si, si, je crois qu' enfin, c’est difficile à dire, mais il y aurait pu… Marsu expliquait ça de manière très rationnelle en disant : voilà, si on veut avoir ça comme résultat, il faut qu’on passe par telle méthode, et on arrive à un certain moment à des contradictions. Si on veut un prix de 50 balles l’entrée du concert, il y a 12 personnes sur scène, ça pose des problèmes en termes de professionnalisation, etc. Il y a des moments où on arrive à des impasses économiques où, soit on mute et on se professionnalise et on signe et on commence à tourner et on passe à une autre étape, soit on est obligé d’arrêter. Le mot qui résume le plus, c’est la cohérence, être cohérent. Je trouve ça assez remarquable comme mot, ça explique pas mal de choses. Est-ce que les choses auraient pu être différentes ? Sûrement, j’imagine. Mais est-ce que ça n’aurait pas été au prix de la perte de certaines cohérences ? Sans doute aussi, quoi. Donc quelque part, c’est une fin cohérente, en fait, finalement.
Avec le recul, on croirait presque à un roman où ça doit se finir en même temps que les derniers concerts, le suicide du groupe, le label qui s’arrête…
Justement, je rebondis sur le tchat, tu me disais, quelqu’un qui dit : le nombre de labels qui se sont créés après Bondage, j’ai Réon qui dit ça, c’est ça qui est intéressant aussi. C’est triste, il y a le cercueil dans la case, mais quelque part, il y a aussi effectivement une pompe, comme il dit, qui a été amorcée, ça a servi d’exemple à plein de groupes et des labels, il y en a eu plein après qui ont suivi, quoi. Quelque part, il faut aussi que les choses, parfois, s’arrêtent pour que d’autres puissent apparaître enfin.
Il y a Hulu Berlu qui pose la question : je me rappelle du SO, du service d’ordre des Bérus, ils étaient rassurants dans les concerts, le mec avec son bomber, sa queue de cheval et ses lunettes cerclées, est-ce qu’il est dans les cases ?
Non, pas celui-là, mais par contre, on consacre une planche au service d’ordre des Bérus.
Tu sais quoi, il est dedans, mais vous ne le savez même pas. C’est Dom, la description, c’est donc Dominique, qui ouvre sa bibliothèque à Virginie Despentes, et ça, je l’ai appris dans votre BD, comme ça, voilà, on fait du tronc d’informations. Et donc c’était Dom, qui était un peu plus âgé et qui, notamment, ça, vous ne l’avez pas raconté, qui un jour a sorti une arbalète pour eux, et puis il a fait comme ça, sur scène, pour calmer les excités, c’est vrai, ça a très bien marché. Donc Dom n’est pas dessiné, mais son ombre plane, oui. Tous les groupes sont là, il y a les Rats, il y a les Sheriff, voilà, il y a des Nuclear Device, les Cadavres, les Rats, etc., des plus obscurs aux plus fameux. Il y a un épisode que l’on n’a pas raconté, qui est l’épisode de Black War, je vais essayer de retrouver la page. Est-ce que vous pouvez dire de quoi il s’agit, si vous vous souvenez ?
De ce que je me souviens, c’est un groupe terroriste d’extrême gauche qui a fait sauter les bureaux d’un huissier, je crois, me semble-t-il. Et les Bérurier Noir sont incriminés, accusés d’être, en gros, derrière… C’est là. Il y a un lien qui est… Ah oui, c’est là ! Qui est inventé, à l’époque, entre Bérurier et cet événement. On sent qu’un groupe qui est militant et engagé à ce point-là remplit des salles de cette taille-là, avec autant de gens. C’est évident qu’il a dû être dans le collimateur des renseignements généraux et de la police en général. Donc cette histoire de Black War, c’est une sorte de tentative aussi de déstabiliser et de décrédibiliser le groupe. Il y a cette case où on voit François, des Bérus, qui travaille toujours au BHV comme manutentionnaire, et il y a un de ses collègues qui ne connaît rien au punk rock mais qui lui dit : « alors comme ça, tu joues dans un groupe terroriste ? » C’est-à-dire que, tout d’un coup, ils sont salis par cette histoire, et c’est manifestement une opération de déstabilisation et de décrédibilisation. Donc il n’y a pas de lien, évidemment, je précise.
Et ils racontaient aussi qu’ils avaient été écoutés ou que leurs apparts avaient été visités. Et tu as mis des guillemets à « visités », j’ai vu. Ça, c’est le scénariste.
Ah ouais, putain, quel boulot, les mecs, vous êtes forts, vous êtes forts. Oui, oui, il y a tout ce travail, et François Bérurier avait d’ailleurs raconté, quand il avait versé les archives à la BNF, que, à l’époque, il avait déchiré toutes les lettres des fans du groupe auxquels il répondait, je crois que vous racontez ça, il passait ses nuits à répondre, mais il avait détruit les lettres parce qu’il sentait qu’il y avait un étau policier qui se resserrait sur le groupe et qu’il n’avait absolument pas envie de constituer, à son corps défendant, un fichier de fans des Bérus. Donc effectivement, il y a un lien entre la police, le punk, etc. J’ai vu passer… Alors, il y a donc cette case, enfin cette planche qui raconte : « le pire, c’est après ». Voilà. Et puis il y en a un autre qui dit : « après, tout le monde, à un moment ou à un autre, s’est égaré ». Je ne montre pas le magnifique travail qu’il y a derrière. Donc là, on parle de la fin du mouvement. Je sais que John Livingston, tout à l’heure dans le tchat, était un peu énervé en disant, de mémoire : le problème entre la presse et le punk, c’est que la presse n’arrête pas de dire que le punk s’est arrêté en 89. Je sais que John, il est encore dans la scène.
Ce qui est complètement faux, du punk, il y en a toujours, évidemment. C’est juste qu’il y a un spot médiatique qui s’est déporté sur autre chose et que le punk a continué d’exister et de se ramifier, ça continuera, je pense, ad vitam aeternam. Mais 89, c’est la fin du spot médiatique, c’est sûr.
Et le punk en tant qu’idée, et le DIY, ça continue, ça continue, quoi. Alors on n’est plus sur les trois accords, le froc écossais et la crête, mais je veux dire, il y a plein d’endroits en France qui sont punk, où tu peux jouer.
Parce que toi, tu joues dans un groupe.
Ouais, dans un groupe qui s’appelle Les Verdines, et on est un duo, et on se balade un peu partout, et on joue dans des endroits comme ça, c’est-à-dire sous les radars, avec des assos qui organisent des concerts dans des lieux, enfin pas dans des trucs d’intermittents, même si j’ai des amis intermittents autour de moi, mais il se passe encore ça, quoi. Mais ce n’est plus le punk rock ou il doit y avoir du punk rock aussi, mais je veux dire, tu peux encore te balader, manger végan et jouer, avoir des bières gratos et dormir tranquille. Ça, je pense que c’est un reste de ce que vous avez fait à l’époque.
Pourtant, il y a des regards de certains des protagonistes qui disent c’est fou, on était à neuf dans un camion, on se faisait arrêter, on ne choppait pas d’amende. C’est-à-dire que dans les années 80, il n’y avait encore une forme de permissivité, alors qu’on pensaità rien on se sentait mal, mais finalement, est-ce qu’il n' y avait pas un peu plus de liberté ? Pour les marges dans les années 80 par rapport à aujourd’hui.
Je sais pas, je ne sais pas du tout.
Tu sais toi ?
Ben non, je ne m’en souviens pas. Oui, je pense qu’on n’a pas le comparatif, en fait. Mais qu’est-ce que je pourrais dire d’intelligent là-dessus ? Qu’on a la liberté qu’on se donne aussi. Quelque part, je trouve que la leçon de tout ça, c’est que l’idée de créer son outil de production, son outil de diffusion, de monter son label, d’organiser son concert… C’est de créer des réseaux. Je pense que c’est hérité de ce mouvement-là et que ça bat son plein en ce moment. Je veux dire, il n’y a pas du tout de perte. Quelque part, plus ce monde. J’ai l’impression qu’en ce moment, on a, d’un côté, un mainstream qui devient de plus en plus monstrueux et éléphantesque, et de l’autre côté, on a un underground qui devient de plus en plus underground, et le juste milieu qu’il y avait entre les deux, cette espèce de middle class, a disparu. Ce qui a un des effets collatéraux du néolibéralisme, de manière générale. Je n’aurais pas préféré faire de politique, mais c’est comme au Chili. J’ai un copain qui vivait au Chili, il me disait qu’il y avait l’autoroute : d’un côté, il y a le ghetto pour les riches avec les villas, et de l’autre côté, le bidonville. Ce modèle politique crée une fracture des choses en deux. D’un côté, il y a l’opulence, de l’autre côté, l’absence de pognon. Et en musique, c’est pareil. J’avais l’impression qu’on vit une époque… C’est aussi lié à la révolution numérique. On a, d’un côté, un mainstream surpuissant, complètement ghettoïsé à sa manière, et déconnecté complètement d’un underground qui, lui, va son chemin. J’ai l’impression qu’on vit une époque comme ça.
On retrouve ça dans l’édition, de plus en plus d’éditeurs te disent que la fameuse loi des 80-20 du commerce, 20 % des produits font 80 % du chiffre d’affaires, donc ça veut dire que tu as les grands vendeurs et puis les petits vendeurs, une masse de petits vendeurs, mais tu n’as plus ce qu’il y avait avant, ce truc intermédiaire. Mais je pensais, par exemple, aux free parties qui sont réprimées à coups de LBD. Je pense à toutes ces associations qui doivent signer des contrats d’engagement républicain. Ça, c’est un problème, ça. Tu vois, je pense quand même à toute cette technopolice qui se déploie, de reconnaissance faciale, de fichage, etc. Et moi, en lisant votre BD, si tu veux, je me disais : c’est marrant, parce qu’on avait un regard, à l’époque, qui était peut-être très dur sur notre époque, alors que quand je lis aujourd’hui, je me dis : putain, il y avait quand même de la marge.
Tu veux dire que l’étau se resserre à la faveur des nouvelles technologies ? C’est vrai que c’est inquiétant.
Moi, je trouve. Alors… question aux deux : citoyens, en 2024, vous évoquez neuf gars dans un van, pas de souci. Connaissez-vous Cédric Herrou, l’agriculteur qui aide les migrants dans les Alpes-Maritimes ? Et que pensez-vous de ces vidéos où il se fait contrôler en van par des militaires ?
Il a fait de la garde à vue, là..
Il a fait de la garde à vue.
23 h 48 de garde à vue.
C’est scandaleux, voilà ce qu’on en pense. Absolument scandaleux et lamentable. Mais bien sûr, on voit bien qui c’est, c’est quelqu’un qui a beaucoup de courage.
Voilà, et on essaiera de l’inviter, si vous le connaissez, faites-lui passer le mot, Cédric Herrou, absolument. Mais en fait, pour tout vous dire, ce que j’aimerais faire, c’est aller faire un live sauvage chez lui, voilà, qu’il nous montre chez lui, qu’il nous montre la frontière, qu’il nous montre tout ça. Je ne sais pas ce que vous en pensez, ça pourrait être pas mal. Il faut juste être sûr. Alors, Florent nous demande : bientôt une bible sur le krautrock, largement aussi dead que le punk ? C’est une question pour vous.
Krautrock, on l’a déjà fait dans notre précédent livre ensemble, il s’intitule Underground, il y a 20 pages sur le krautrock. Voilà, et vous étiez venu cet été, il y a déjà trois ans, je crois.
Ouais, mais c’est fou. Tu vois le truc ? Bon, voilà. Alors, D-Y vous demande pourquoi ne pas l’avoir fait en auto-édition. Ah, D-Y, c’était un auteur punk de fanzine, donc les gars, pourquoi Glénat ? On travaille. Alors, pourquoi les majors ?
Au bout de deux heures, il serait peut-être temps de se mettre à table ! Moi, je travaille avec Glénat depuis 2007, je m’entends très bien avec l’éditeur qui s’appelle Franck Margerin, que j’ai rencontré en 2007. Avec la bande dessinée, j’ai toujours travaillé avec des éditeurs. Par contre, pour la musique, je l’ai toujours fait tout seul, en auto-gestion. Mais je ne peux pas courir tous les lièvres à la fois. C’est-à-dire que je m’occupe toute la partie de mon activité qui consiste à faire du do it yourself par la musique, et la partie bande dessinée, c’était un autre chemin.
Et pour le coup, le coût d’une fabrication de bande dessinée est très élevé.
C’est très élevé, moi, je n’ai jamais mis le pied dans cette logique-là. C’était fascinant, l’idée de créer une maison d’édition, mais je pense que je n’aurais pas assez d’une vie pour tout faire.
Alors, voilà que maître Calvez, Florent de son prénom, vient à ton secours. Donc son client Arnaud, ici présent, a participé à la revue Brestoise, en do it yourself.
C’est vrai, il a raison, c’était une belle aventure, qui est malheureusement terminée maintenant. Mais oui, une revue brestoise de bande dessinée de qualité, mais ça a été porté Florent Calvez le sait par une équipe de gens qui ont donné tout leur temps et toute leur énergie pour que cette revue existe pendant quelques années. Et le temps n’est pas élastique, donc en ce qui me concerne… Et puis bon, il faut dire aussi à César ce qui lui appartient : on a toujours une grande liberté, nous, avec Glénat, avec notre éditeur. Ce qui fait que sur Underground, on a fait exactement ce qu’on a voulu. Sur cette BD, on a pu faire exactement ce qu’on avait voulu aussi. On n’a jamais été contraints. Donc cette liberté, et puis ensuite la capacité à pouvoir la diffuser dans un aussi large réseau, je pense que c’est pour ça qu’on a signé cette BD chez Glénat.
Alors je ne sais pas s’il y a d’autres questions, il est bientôt 11 heures, ces messieurs ont une tournée des grands ducs à faire, symboliquement avec la mort de François Hadji-Lazaro, donc des Garçons Bouchers, Taï-Luc de La Souris Déglinguée. Il est beaucoup question de La Souris Déglinguée, on n’en a pas parlé, mais il en est question. On a tourné une page sur cette période, qui serait les grands frères de l’underground punk aujourd’hui ? Point d’interrogation, frustration, ça c’est Uluberlu qui vous demande. Il y a DIY qui dit : il existe des labels indépendants dans la BD aussi, bon, on fera une émission là-dessus.
Moi, je travaille avec des éditeurs indépendants aussi en bande dessinée, notamment Six Pieds sous terre, pratiquement totalement indépendant. Mais c’est vrai que, si on parle des choses qui fâchent, tu ne peux pas vivre une année sur un livre avec des avaloirs d’une maison indépendante, en tout cas dans la bande dessinée. Donc effectivement, il faut choisir son… lièvre à courir. Moi aussi, quand je fais de la musique, je ne peux pas… je fais ça en indépendance totale. Donc la bande dessinée, enfin je ne sais pas,je viens des fanzines aussi, donc ça effectivement, faire un livre sur les Bérurier Noir chez un gros éditeur, c’était risqué. Enfin, on allait se prendre des questions comme ça, ça c’était sûr.
Qui sont légitimes, des questions totalement légitimes, pas de souci.
Est-ce qu’il y a d’autres questions ? Il s’agit de bouffer, dit Florent. Sven de Parabellum, oui, alors les morts de Parabellum sont évoqués. Je crois que toutes les questions ont été passées, celles qui avaient été remontées. Ah non, il y en a une autre : quelle est l’étymologie du mot punk ? Punk, c’est le voyou, en fait.
Je crois que c’est américain, ça doit dater des années 60. Il y a des occurrences du mot punk dans le rock garage américain des années 60, je ne sais pas exactement d’où ça vient précisément.
Merci les gars, vous dit Fantomas le bâtard à ne pas confondre avec l’autre Fantomas. Merci, dit Florent. Pendant que les mercis arrivent, quel est donc ce soir, pour ceux qui veulent vous rencontrer, à la librairie Le Monte-en-l’air à 19 h ? Si vous pouviez démarrer un peu plus tard, ça m’arrangerait, comme ça je pourrais vous rejoindre. Est-ce qu’il y a d’autres choses qui sont prévues, des événements publics avec la BD ou pas ?
Il y a Bruxelles la semaine prochaine, pour nos amis belges, au Festival du livre. Et puis après, je crois que c’est tout. Moi, je pars en tournée, du coup je ne pourrai pas assurer, mais je ne sais pas si toi tu fais des choses en Bretagne.
Ça me fait penser à ce qu’il raconte, comment il conciliait la RATP, les répètes, les tournées, qu’il était obligé de prendre des congés sans solde pour partir en tournée.
Oui, lui aussi, son point de vue est intéressant. Donc il ne veut pas être intermittent, il veut travailler et faire la musique pour le plaisir, et là c’est vraiment atypique et de le revendiquer, en tout cas.
Oui, Didier, il a toujours pensé qu’il y avait un côté petit-bourgeois dans le rock alternatif et que lui, c’était un prolétaire, et que ce qu’il voulait, c’était s’extraire de ça. Il n’avait pas envie de vivre dans les squats, par exemple. Voilà, il n’était pas là par exotisme. C’est violent de dire ça, mais c’est un peu le fond de sa pensée. Et maintenant, tout jeune retraité qu’il soit, il est en tournée constamment.
Non mais c’est un personnage fascinant, et il disait : il y a beaucoup de gens qui sont devenus des fonctionnaires du rock, moi j’ai préféré être fonctionnaire tout court, ce qui est une formule assez diabolique.
Ouh là là, Euryale a retrouvé la définition : dérivé, ultimement de punk, inférieur, mauvais, ou bien punk, prostitué, attesté dès les années 1590, les amis, d’origine inconnue. C’est donc une encyclopédie que vous allez pouvoir nous faire. Merci beaucoup. Dila Tchéka : fini la BD hier, chaudement recommandé. Merci à vous, vous dit Gurikou. C’était bien cool, merci pour… Par contre, la prochaine fois, 10 h du mat’, ce serait pas mal. Moog, c’est un bon synthé aussi, bah oui, voilà. À ce soir, Noddy. Oh Lionel, tu seras là, génial. Et sinon, tu voulais rajouter quelque chose, Arnaud, sur la tournée des grands ducs ?
Non, on n’a pas prévu un plan de médias.
Not dead since 1590, est-ce que tu peux le noter, Muriel ? Bravo la sœur, bravo, génial !
Oui, excuse-moi. Non, non, je vais au salon de Perros-Guirec, pour ceux que ça intéresse, super salon de BD en avril. Qu’est-ce qu’on a prévu ? Non, on n’a pas spécialement une tournée des médias de prévue. Là, aujourd’hui, on est à Paris, on est montés à la capitale, mais après, on va retourner dans nos provinces. Si, en septembre, on va peut-être aller au festival de Brest, tous les deux, et ensuite au festival de Reims, et je pense que, voilà, c’est pas mal.
C’est super. C’était un plaisir. Bien sûr qu’il était innocent, j’achète, nous dit Guimouz. Voilà, écoutez les gars, c’était un plaisir. En fait, je suis hyper ému, moi, par tout ça, donc j’ai essayé de combattre mon émotion par des conneries, quoi.
Merci d’avoir regardé !
Merci pour ce que vous avez fait. Non, c’est beau, c’est beau. Vous voulez un café ?
Je veux bien un café.
Moi aussi. Alors je vais mettre pause, je mets sur pause, et puis après le café, on se retrouve.
