Voyage à Gaza : la balade de Piero Usberti
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Je suis très heureux de te rencontrer, bien qu’on ne va pas se marrer du tout, je pense, pendant cet entretien, puisqu’il s’agit d’un voyage à Gaza que tu as effectué il y a quelques années, en 2018 et tu sors le film mercredi prochain. Est-ce qu’en deux mots tu peux nous en parler ?
Alors oui, ce voyage à Gaza, comme le titre du film le dit, c’est un voyage, un film aussi que j’ai fait en 2018. J'étais très jeune, j’avais 25 ans.
C’est ça
Je suis parti. Donc ce qui s’est passé en 2018, c’est que mon père, avec qui je partageais enfin, qui m’avait introduit adolescent à la cause palestinienne et à la culture palestinienne, aux films palestiniens à travers des associations qu’il fréquentait dans la ville où j’ai grandi, qui est Sienne, en Italie. Donc en 2018, il travaille à l’université de Sienne. Il allait bientôt partir à la retraite et avant de faire ça, il voulait construire un échange universitaire entre Sienne, donc l’université de Sienne et deux universités de Gaza, la Islamic University et la Al-Quds Open University. Et donc, pour faire ça, il a rencontré une femme qui s’appelle Meri Calvelli qui est une Italienne, une personne extraordinaire, qui a travaillé en Palestine pendant 32 ans et qui a vécu, est très longue période de sa vie là-bas, notamment à Gaza et et donc il y avait qui travaillait dans la coopération internationale et qui connaissait un peu tout ce qu’il fallait connaître pour mettre en place des choses comme ça. Il est donc parti pendant cinq jours à Gaza pour rencontrer des professeurs des universités et à son retour, il m’en a parlé. Il m’a parlé de ce mini séjour qu’il avait fait, des choses qui l’avaient touché, qui sont des choses qui m’ont ouvert une première fenêtre sur eux, sur ce monde difficile, inaccessible et qui était concrètement un monde enfermé dans une prison et qui était donc une première fenêtre lumineuse pour ce monde qui pour moi était jusqu'à présent vraiment caractérisé par de la noirceur et des images cauchemardesques de la dernière guerre à l'époque, celle de 2014. Et voilà donc ce que cet échange a amené un premier étudiant de Gaza à Sienne, qui s’appelle Charif, qui est toujours à Sienne, qui a fait des études là-bas, et on est devenus amis. Et je lui ai parlé de cette envie naissante de partir aussi là-bas avec une caméra et de faire un film. Pas des repérages déjà pour un film, ça m’a poussé à le faire. Donc j’ai saisi l’occasion et je suis parti.
Piero, je te rassure, tu n’es pas à Blast ici, on travaille, on laisse pas les gens faire tout seul leur auto-interview.
Avec eux, mais ils les coupent. Ils avaient des questions.
C'était pour te dire nous allons avoir un échange et notamment avec le tchat, on te remontera les questions les plus, les plus pertinentes. Les Palestiniens n’oublient rien. Le plus précieux, c’est leur mémoire, dis-tu au début de ton documentaire qui sort donc mercredi en huit. Nous sommes en 2018. Pierrot a 25 ans. Trois mois durant, tu vas filmer Gaza au présent, tu achèves le montage le 29 septembre 2023. Et aujourd’hui, quand on regarde ton film, évidemment, on le regarde aussi avec ce qui a pu se passer quelques jours plus tard. Comment on peut regarder ce film-là après le 7 octobre 2023 ? Étranger parmi les apatrides, tu suis une jeunesse pleine d’espoir malgré son enfermement quotidien et son avenir confisqué. Au gré de vos conversations se dessine l’histoire de la Palestine, de la Nakba aux grandes marches du retour, tandis que resurgit Gaza d’avant le 7 octobre 2023. Un état de siège permanent, la pauvreté, le manque d’eau, la discrimination, l’instrumentalisation du terrorisme, le poids des traditions et de la religion. Une frontière infranchissable depuis laquelle Israël largue des missiles et gaze les cultures. Et puis bien sûr, la mer, les couchers de soleil imprenables, la chaleur d’un peuple fier qui aime rire des coupures d'électricité et relativise les horreurs. Avec la Plateforme des ONG françaises pour la Palestine, Au Poste est partenaire de ton film Voyage à Gaza. Est-ce que la présentation te convient ?
Magnifique, oui.
Magnifique parce qu’on a repris les propos de la production ?
Non, parce que ça, ça résume vite et bien. Justement, elle était d’une part la situation concrète, sociopolitique de Gaza que j’ai connue et au même temps ce qui veut être le centre du film, et dire la manière dont ce qui m’a le plus touché, moi comme voyageur, comme cinéaste, c’est-à-dire avant tout ce qui résiste à ces conditions politiques, sociopolitiques dans lesquelles les gens et les jeunes en particulier que j’ai rencontrés, vivaient.
Je ne sais pas si à l’image, on sent ce que je sens chez toi. C’est une forme, je te sens ému. Pas de faire une émission mais de parler de tout ça. Tout à l’heure, quand tu parlais de la genèse du film, oui j’ai senti que c'était très présent chez toi.
Oui, mais c’est vrai que c’est un film pour plusieurs raisons. C’est un film déjà qui m’a accompagné très, très longtemps, que j’ai porté très longtemps seul dans ma chambre avec mon ordinateur, qui a traversé des longs moments, des allers-retours entre crises d’inspiration et courage reconstitué pour avoir envie de le finir. Et donc il y a eu vraiment plusieurs phases et je pense que l'émotion est liée à tout ça. Le tournage a été un moment merveilleux, ça a été vraiment un voyage et un tournage très beau, très joyeux. Malgré tout, ces rencontres, ces amitiés qui persistent encore maintenant sont quelque chose de très précieux que j’ai eu la chance vraiment de trouver là-bas. Elles auraient été même au-delà du film et le fait qu’il y avait la caméra et que du coup, le film était aussi une manière de se rencontrer. Pour nous, c'était quelque chose de très beau. Et puis en effet, oui, c’est des images, c’est des sons aussi, beaucoup des sons qui vont bien, qui m’ont accompagnés pendant six ans et donc que maintenant tout ça soit enfin visible et partageable, surtout en plus dans un moment comme celui-ci, donc dans lequel on a encore plus besoin, je pense, de manière collective de ce film ou d’autres films qui parlent de ça. Voilà, c’est très émouvant.
Je te propose de diffuser la bande-annonce.
Je suis en train de faire le café et on va reprendre l’entretien. On peut éventuellement parler de cette idée-là, de partir en voyage documentaire seul et de réaliser ce film seul. Pourquoi as-tu fait ce choix-là ? C’est-à-dire que tu fais tout, dans le film.
À l'époque, je venais de commencer à faire du cinéma. C'était mon deuxième projet. Vous avez fait un premier projet après des études de philo en Italie, donc à Turin, et le film parlait de ce premier film que j’avais fait, parler de la ville de Turin, ville que j’avais énormément aimée, que j’ai… Avant de quitter, j’ai voulu capturer dans un documentaire fait d’images et de sons et c’est donc un premier projet que j’avais fait seul. Et ça, c'était en 2017 et le projet de Gaza est parti assez vite après ça. Et donc c'était pour l’instant déjà, tout simplement. C'était la manière que je connaissais. Je savais aussi que bon, ça aurait été très compliqué et long, surtout moi n’ayant pas fait d'études de cinéma avant aussi, j’avais un tout petit peu de réseau grâce à mon frère qui faisait déjà du cinéma et en France. Mais bon, je savais que ça allait être compliqué de trouver des producteurs, encore plus une équipe sans argent, etc. Donc pour moi, j’avais une certaine urgence de partir et parce que justement je voulais me saisir de cette occasion de pouvoir partir, qui avait été la rencontre avec Meri Calvelli l’Italienne que mon père avait rencontrée. Quand je l’ai connue, j’ai compris que c'était la clé pour entrer concrètement dans Gaza et je n’avais pas envie d’attendre. Je voulais déjà tout de suite partir. Initialement, je pensais que c'était des repérages, donc pour déjà me rendre compte de ce projet. Rêver. En effet, mériter d'être peut-être suivi, suivi, plus concrétisé, peut-être fait aussi d’une manière plus produite avec une équipe. Et en fait, quand je suis arrivé, quand je suis arrivé là-bas, tout de suite, dès les premiers jours. Ce que je filmais, ce dont ma caméra était témoin et qui était du coup beaucoup de choses, mais entre autres et surtout ces amitiés naissantes qui ont commencé dès le début. C'était tellement fort, intense et beau que j’ai vite compris que ça allait être ça le dispositif et que j’allais passer du temps pour retourner avec une équipe. Parce que j’aurais perdu, parce que c'était le moment le plus spontané et riche, vivant devant mes yeux. Voilà, c’est ça, c’est fait comme ça. Puis je pense que j’aimais bien aussi le fait de partir tout seul justement dans cette dynamique de rencontres. Ce n’était pas facile en effet. En tout cas, avant de partir, ce n'était pas une idée facile. J’avoue que ça me faisait peur aussi, tout simplement. J'étais dans les peurs à cause de cet imaginaire réel en plus. Lieu de guerre, lieu de vie où la vie est en danger quoi. Mais je sentais J’avais fait beaucoup de voyages aussi avant, tout seul. J’aimais bien cette dimension-là pour que les rencontres soient des vraies rencontres et que ce ne soit pas déjà le film qui prenne le dessus. Et ça n’a jamais été vraiment ça. La caméra a toujours été un accompagnement et une occasion de faire ces rencontres, mais ce n’était pas du tout à côté de ça. Il y avait des rencontres qui se faisaient vraiment. Voilà, c'était dit. C'était permis aussi par le fait que j'étais seul. Et puis ça, c’est pour le tournage et ensuite pour le montage tout simplement. Je pense que c'était un film qui était difficile pour moi à trouver et donc ça aurait été difficile de le partager avec un monteur. Enfin, j’avais besoin d'être seul avec la matière pour comprendre où est-ce que j’allais.
Qui a tué Yasser Mortaja comme on dit. C’est le début de ton film ? Il y a ces reportages-là. C'était un journaliste qui travaillait, qui avait une méthode particulière. Tu démarres ton film avec ça ? Peux-tu nous restituer la scène ?
Oui. Le film commence avec les images. On a les funérailles de Yasser Mortaja qui était un jeune photographe de 27 ans qui est mort quelques jours auparavant. Et moi, je suis allé filmer les funérailles parce que Sarah, donc un des personnages principaux du film, une amie que je suivais, m’a amené là-bas pour y aller. Parce que c'était une figure très connue du journalisme. Du coup, tout en étant très jeunes, ils étaient très appréciés. Ils travaillaient pour Al-Jazira et c'était le premier photographe de Gaza ou un des premiers à avoir acheté un petit drone pour prendre des photos. Et moi, dans cet acte, j’y voyais quelque chose de révolutionnaire, dans le sens que c'était ce qui permettait aux Gazaouis de conquérir une perspective aérienne sur leur terre et donc de prendre cet espace qui jusqu'à présent avait été l’espace des drones israéliens qui monitorent la bande de Gaza, qui l’avaient jour et nuit constamment. Donc c'était, je trouvais ça un acte de résistance, encore une fois, un nouvel acte de résistance créatif et très fort. Il a été tué dans les manifestations de la marche au retour. C'était un des premiers photographes qui a été tué. C'était très peu de jours après le début des manifestations et je ne sais pas pourquoi le film commence. En tout cas, la raison est de l’ordre de l’intuition. Le film a commencé, il fallait bien commencer quelque part. Il y avait beaucoup de choses, beaucoup d'émotions.
Je te pose la question parce que j’ai dit tout à l’heure en préambule… Donc tu filmes en 2018 et nous regardons ce film qui sort le 6 novembre avec nos yeux d’aujourd’hui embués de tristesse, de colère, de souffrance. Depuis ce qui s’est passé le 7 octobre, de manière encore plus forte encore. Et les drones aujourd’hui, ils sont militaires. Quand on entend parler de drones, on entend parler de guerre par intelligence artificielle, de drones dirigés, téléguidés comme ça. Et je me suis dit tiens, c’est marrant, qui démarre son film sur un drone inoffensif mais pas du tout militaire.
Oui, justement, je trouvais ça fort cette histoire. Beaucoup à cause de cette figure du drone qui revient du coup dans le film. Vraiment, le drone, c'était quelque chose… ils appellent ça Zeina, donc ça veut dire un gros moustique. Ce qui est aussi très drôle. Je trouve ça cette manière de réussir à faire de l’humour et à se moquer.
Ce qu’on ne nous dit pas, les drones israéliens.
Oui, ils le disent des drones israéliens. Et cette dialectique entre le drone qui était un drone justement inoffensif mais très fort dans la résistance et l’existence de ces drones israéliens qui à l'époque n'étaient pas pour moi en tout cas complètement invisibles, mais constamment audibles. C'était un bourdonnement constant, constant, constant. Pour moi, c'était quelque chose d’intéressant de commencer par cette dialectique-là, parce que ça racontait beaucoup de choses à raconter aussi d’emblée. Justement, l’humour, cette capacité de transformer en ridicule parce que c’est ridicule, en effet, c’est tragique, mais je trouve ça aussi profondément ridicule. Tout ce qui se passe de la part de l’occupation israélienne, ça devient tragique, mais c’est l’intention et vraiment, c’est une toute petite bande de terre. Et voilà donc il arrivait, il arrivait constamment à tourner en ridicule ces choses qui, au contraire, écrasaient leurs vies. Et voilà, c'était une entrée dans le film qui permettait quelque part de peut-être mettre beaucoup des éléments qui sont pour moi constructifs du film. Le fait, par exemple, que ce soit un film qui parle de personnes précises et pas d’une masse de personnes.
Donc des visages, un prénom, parfois une biographie. Est-ce que nous n’avons pas aujourd’hui les gens qui meurent, dont inondent parfois quelques photos ? Mais oui, il y a une forme d’invisibilisation des victimes, oui, alors que toi tu montres des gens vivants et tu les montres etc.
Oui, du coup je pense que c'était un des très nombreux gens qui ont été assassinés dans ces marchés. Le fait de partir de cette question « qui a tué ? » Pourquoi et pour quelles raisons ? En fait, quelque part, je fais de l’analyse et honnêtement le fil du discours. Le texte a été écrit plutôt sous intuition, mais en tout cas c’est pourquoi je l’ai gardé. C’est parce qu’en effet, je pense que le film, ce que ça raconte, c’est que ça nous ramène au fait que c’est un assassinat, c’est un assassinat, il a été assassiné. C’est la chose la plus importante. Après, il y a un contexte politique qui dit raconte pourquoi. Mais la première chose, c’est qu’il a été assassiné comme quelqu’un pourrait être assassiné dans un fait divers. Et on se pose la question du pourquoi.
Et là encore, on pense à la situation actuelle où l’on sait que les journalistes sont particulièrement ciblés. Il y aura demain matin, à ta place Agnès Levallois, qui a dirigé le Livre noir de Gaza, qui est un livre paru au Seuil terrifiant, où elle reprend les rapports des ONG, etc. Et il y a plusieurs chapitres, dont l’un est consacré aux journalistes.
Aux journalistes.
Ils sont particulièrement ciblés par l’armée israélienne, comme jamais dans l’histoire des conflits modernes. Et donc ton film démarre par là. Alors j’ai un peu la réponse à la question suivante, c'était : mais pourquoi vous ne parlez pas ? Qu’est-ce que, je ne sais pas avec moi ? Vous parlez beaucoup ? Au début, ça répond à quel besoin ? Alors je le refais en tutoiement. Au début du film, ça parle, ça parle à l’italien, mal italien, avec cette phrase que moi j’aime beaucoup : « Je voulais voir cet endroit. Je voulais être ici. » Alors pourquoi tu parles autant au début ? Et pourquoi tu voulais être ici ? Pourquoi tu vois cet endroit en dehors de ce que tu as pu nous dire en début d’entretien ?
Je parle autant, je pense que parce que j’aime bien parler. Et puis maintenant. Mais c’est vrai, ma mère m’a toujours raconté que quand j'étais un bébé, vraiment bébé, déjà j’essayais de parler alors que je ne savais pas parler, mais je parlais. Je pense que j’aime bien. Et puis je suis très attaché au théâtre. J’ai fait quinze ans de théâtre avec ma mère et j’ai fait beaucoup de lectures à voix haute. Donc je pense qu’il y avait une dimension littéraire et théâtrale dans cette voix off qui pour moi était importante. Voilà, c’est ça une réponse qui n’est pas politique. C’est vraiment une réponse esthétique. J’aime bien les films de voix off parce que justement je trouve que ça permet de jouer, en tout cas dans un documentaire, ça permet des choses qui, pour moi en tout cas à l'époque, étaient difficiles à mettre en place autrement. Puis il y a eu aussi de la révolte. En fait, le moment où j’ai commencé à écrire ce vost, c'était à la base, ce n’était pas prévu. Je ne pensais pas faire un film de voix off. Je pensais justement faire un film plus sagement et inattaquable d’entretiens qui se suivent. Donc voilà, je ne fais que montrer sans prendre parole, sans prendre position. Moi. Et en fait, j’ai senti vite que ce film, comme ça, ne me parlait pas. Pour le coup, ne me parlait pas.
Et du coup, j’ai commencé à écrire. C'était un moment difficile parce que j’y pensais vraiment à ce moment-là. Encore une fois, j'étais tout seul. Les crises étaient plus fortes. Je pense que quand on est accompagné… et je pensais vraiment abandonner. Je pensais que je voyais que ce film-là, comme je l’avais imaginé, ne me plaisait plus. Et c’est là où j’ai commencé à écrire, parce que, au moment où j’ai pensé « j’arrête le projet », j’avais quand même besoin fortement de raconter des choses, mais même dans mon cahier, c'était pour moi. Et j’ai commencé à écrire parce qu’il y avait une grande révolte en moi de tout ce que j’avais vécu. Pas comme une révolte, mais en tout cas, la première chose, c'était ça. Et j’ai commencé et voilà. Donc je pense que je l’ai gardé ce début, parce que c’est ça, je ne sais pas. Pour moi c'était une manière d'être, de dénoncer aussi d’emblée, dès le début, beaucoup de choses au lieu d’aller les chercher dans les entretiens par-ci par-là. Je voulais une voix avec ce ton-là, avec cette rapidité-là qui ne laisse pas de souffle et qui est qui dit tout ce qu’elle a à dire, soutenue par ses tambours.
Est-ce que tu penses qu’il faut aimer parler pour faire parler les autres ou pas ? Peut-être que ce ne sont qu’une succession de dialogues que tu as avec, j’allais dire les personnages. Enfin, ils sont réels, évidemment les protagonistes.
Peut-être j’aime parler et j’aime beaucoup parler avec les gens, j’aime beaucoup écouter aussi. Donc en effet, oui, peut-être que tout ça est lié.
Alors évidemment, il est question de frontière à tout bout de champ, si je puis dire, dans le film. Je crois que tu nous apprends que tu passes par l’Égypte.
Non, moi je suis passé par Israël.
En fait, la situation, elle était, et je le dis au passé parce que maintenant tout change, tout va changer. Mais la situation était telle qu’il y avait deux portes pour entrer à Gaza. Dans la prison, vous avez la porte qui passe, qui était à la frontière avec l’Égypte, donc celle de Rafah, et la porte qui était dans la frontière avec Israël, celle de Erez, en venant de l’Occident. Moi j’ai tout simplement suivi les directives de Meri Calvelli qui a fait les démarches pour moi. Elle m’a fait passer par Erez. Donc on a un atterrissage à Tel-Aviv en traversant Israël et ensuite en rentrant par le checkpoint dans Gaza. C'était la chose la plus simple en arrivant de l’Italie. À l’intérieur de Gaza par contre, de passer par le checkpoint de Erez, c'était quelque chose de très, très difficile, qui n’arrivait quasiment jamais que dans des cas très particuliers, comme le dit Mohamed dans le film. Donc pour eux, ce qui était un peu plus faisable, c'était de passer par Rafah, donc par la frontière avec l’Égypte. Par exemple, Sarah est sortie de Gaza à travers Rafah, Mohammad aussi. Moi non, je suis passé par là. Ce qui raconte aussi, c’est encore un élément qui peut raconter l’injustice hallucinante et absurde de la situation politique de ce peuple qui n’a pas… La bande de Gaza n’a même pas de frontière. À chaque fois, quand ils arrivent dans un pays étranger, ils ne savent pas. Dans les ambassades, ils ne savent pas où les mettre. « Attends, là, c’est Israël, c’est territoires palestiniens occupés. » Mais ça n’a pas de statut précis. Et donc ils sont presque apolitiques.
Il y a une scène où certains, certaines des personnes que tu suis regardent la frontière. Et donc cette question-là, elle est essentielle. Puis là, tu dis qu’il y a deux portes. À l'époque on parlait de prison à ciel ouvert. Je retiens cette expression. Qu’est-ce que, qu’est-ce que, qu’est-ce que les Gazaouis te disent sur la frontière ? Je voulais préciser aussi que tu dis dans ton documentaire que tu n’as essuyé aucun refus à en parler. Tout le monde était prêt à te parler. Et un des sujets, c'était la frontière. Qu’est-ce que ça symbolise, la frontière ?
Comme je le dis dans le film, pour moi la frontière c’est quelque chose de bizarre et qui existe mais qui ne devrait pas exister, surtout en Palestine. C’est parce qu’elle a été imposée de manière unilatérale de la part d’Israël. On l’appelle frontière, celle de Gaza, mais ce n’est pas une frontière. En fait, c’est vraiment un mur d’une prison. Pour la Palestine, c’est toute la Palestine. Donc eux ont été enfermés là-dedans. Oblique en 47, quand l’ONU a décidé de la bipartition de la Palestine en Israël et Palestine, les Palestiniens ne l’ont pas acceptée. Ils n'étaient pas d’accord avec cette résolution. Donc ça leur a été imposé, mais leurs voix comptent peu. Donc on considère que c’est une frontière. Donc pour eux, cette frontière, c’est, comment dire, c’est très, très concret. Pensez, c’est les limites de leur territoire qui sont très visibles parce que c’est un tout petit territoire. Donc il y a le barbelé et le mur d’un côté et la mer de l’autre. Cette mer qui est très belle et on ne les voit pas. Mais très peu de kilomètres plus tard, dans la mer de là, les navires de combat de l’armée israélienne qui en ferment aussi la mer. Et en haut il y a les drones. Donc tout est fermé. Les drones moustiques qui sont là constamment. Donc tout va pour dire que chaque rêve de chaque Palestinien de Gaza va constamment se confronter à cette frontière qui est partout.
Tu évoques la partition de 47 en 48. Il y a le slogan sioniste selon lequel « une terre sans peuple pour un peuple sans terre », le peuple sans terre, c’est le peuple juif à qui l’humanité doit la dette de la Shoah. Donc. Mais le slogan est dit, il est faux, il est injuste puisqu’il dit une terre sans peuple. En fait, sur cette terre, il y a un peuple qui est le peuple palestinien et tout le drame est là, en fait.
Exactement. Tout le drame est là. Et ce qui est d’autant plus dramatique, c’est de voir à quel point c’est cette version-là qui est une version. C’est juste un slogan de propagande qui a été créé en 1820.
Donc je redis le slogan sioniste « une terre sans peuple pour un peuple sans terre ». En fait, c’est moins de ce slogan dont je voudrais parler que de savoir est-ce que, parce que la plupart des gens que tu rencontres sont des jeunes gens de ton âge ? En tout cas, c’est un film sur la jeunesse, c’est un film sur la liberté, c’est un film sur le mouvement, etc. Est-ce que ces questions-là revenaient aussi souvent ? On pourrait le penser en regardant ton film ou est-ce que c’est toi qui suscitais le passé, qui suscitait les récits, qui suscitent les souvenirs ?
Dans mon expérience, même au-delà des moments que la caméra a filmés, pour moi, c’est des choses qui revenaient assez constamment. Après, je ne pourrais pas dire si ces éléments de conversation seraient arrivés si moi je n’avais pas été là. Ça, je ne le sais pas. Mais dans mon expérience de Gazaoui, c'était techniquement déjà tout le monde et c’est très bien d’où il vient. Parce que 70 % des gens de Gaza sont d’origine des réfugiés de 48. Donc quand on voit dans le film, on peut rencontrer des types, des jeunes filles de quinze ans qui sont nées à Gaza mais qui, quand on leur demande « vous êtes d’où », elles vont bien, « on est de ce village-là en Palestine ». Donc, cette mémoire-là, ce qui est peut-être la chose la plus précieuse que les Palestiniens ont et qu’on essaie de leur enlever, c’est une mémoire aussi de ce qui a été 48, et donc c’est une mémoire qui transmet d’une génération à l’autre cette capacité de résistance et cet espoir un jour, on pourra vivre dans un État libre où on aura les mêmes droits que les autres. J’ai l’impression que la dimension politique, même dans les conversations les plus intimes, elle ressortait constamment. Parce que tout est politique à Gaza.
Parce que malheureusement, la politique rentre dans tous les aspects de la vie quotidienne, comme on a vu par exemple la lumière qui saute comme si on était à Gaza.
Ça peut nous arriver. Mais pas pour les mêmes raisons. Il y a cette scène, je laisse les gens qui vont découvrir, découvrir ce moment-là. Mais c’est une leçon. Oui, cette panne d'électricité est une leçon pour eux… Tu dis tout est politique et tu parles dans ton film d’une méthode de résistance qui s’appellerait le sumud. Est-ce que tu peux nous dire ce que c’est ?
C’est quelque chose qu’on attribue beaucoup au caractère qui caractérise la résilience du peuple palestinien. Ce n’est pas pour moi, je le comprends. C’est en tout cas comment je l’ai vu. C’est tout simplement cette manière de résister par comment on est, par comment on vit. Je pense que les gens qui ont eu la chance de rencontrer Sarah en direct le 28 octobre dernier, l’avant-première qu’on a faite au 20 Actions, je pense qu’ils l’ont tous expérimenté.
C’est à Paris.
Oui, le cinéma En Action à Paris.
Et donc on a fait une présentation du film avec Sarah,
Et donc Sarah, il faut préciser, c’est un des fils conducteurs…
Donc ça c’est une des protagonistes du film, une personne qui traverse le film du début à la fin. C’est la première personne que j’ai rencontrée à Gaza et donc qui habituellement vit à Milan depuis quelques années et qui est venue présenter le film en France. Et je pense que voilà, je les ai vus dans les retours que j’ai eus des personnes qui étaient là à cette présentation, sa manière d'être, sa semaine, son sourire, sa manière de répondre aux questions. Voilà, tout ça c’est lié. C’est cette caractéristique du peuple palestinien qui, je pense, sera toujours là malgré tout ce qu’on essaie d’en faire, malgré le fait qu’on essaie de… de faire exister plus une résistance qui est plus… qui est plus facile à attaquer, qui est celle du Hamas, qui est par exemple une résistance armée, qui est une résistance violente. Il y a toute cette autre, cette énorme partie de résistance qui est, je pense, qui leur fait beaucoup plus peur à l’occupation israélienne parce qu’elle n’est pas attaquable. En fait, c’est une résistance de comment on naît, comment on vit, on ne baisse jamais la tête et qui passe par l’instruction, qui passe par le pacifisme. Le peuple palestinien, maintenant, on en parle constamment comme d’un pays terroriste. Il ne faut pas oublier que c’est un des exemples… dans toute son histoire, il y a eu tellement de luttes non-violentes par rapport à l’occupation israélienne qui a toujours été violente. Voilà, ça c’est quelque chose.
Qui est à la frontière entre cette capacité extraordinaire à encaisser les coups du peuple palestinien, de la résignation ou du découragement, ou du fatalisme.
Un exemple, c’est toutes les personnes qui ne partent pas du nord de Gaza actuellement. Là ils le savent et ils sont clairement sous menace terroriste de la part de l'État israélien. Si tu ne pars pas de chez toi, on te démolit chez toi. Il y a énormément de gens qui restent, qui ne partent pas, qui ne se résignent pas. Ils préfèrent mourir dans leur idéal. Qu’il n’y a rien de plus invincible, invincible que ça.
Tu parlais à l’instant du Hamas. Tu as un personnage très intéressant, très étonnant et communiste, qui est athée, qui est lecteur de Camus et qui s’appelle ?
Mohammad.
Mohammad qui te liste les interdits professés par le Hamas ? Là, on est en 2018, le Hamas gouverne. Il a été élu par le peuple de Gaza. Il y a l’Autorité palestinienne en Cisjordanie, le Hamas gouverne à Gaza. Et ce jeune garçon, tu pourrais être en grande action. Je veux dire vraiment le para, le bon cochon quoi ! Et il te liste les interdits du Hamas. Et je trouve bien que tu rappelles aussi ce que c’est que le Hamas dans ton film.
Oui mais alors déjà pour sa défense, il ne les liste pas en direct, ça c’est important et c’est un des avantages de la voix off. C’est moi qui l’ai fait.
Dit, c’est toi qui l’as dit, mais sauf que tu l’as dit sur son image.
En tout cas, oui, c’est lui pour moi dans le montage que j’ai fait. En tout cas, il a incarné ça. Il incarnait en effet les camps des voix dissidentes.
Par exemple, le Hamas interdit l’athéisme et lui se présente comme athée.
Alors Mohammad, c’est complexe dans le sens qu’en effet c’est une des personnes avec qui j’ai le plus partagé de manière explicite par rapport à ce que c'était l'étouffement du Hamas. Mais ce n’est pas le seul. Honnêtement, tous, avec toutes, toutes les personnes que j’ai connues, de manière plus ou moins verbale, j’ai perçu que l'étouffement était là. Et en effet, oui, pour moi, c'était très important de le porter. Cet aspect-là, je l’ai toujours fait en leur demandant s’ils étaient d’accord, pas… pour savoir si ce n'était pas une prise de risque, bien sûr. Et en fait non, dans la mesure dans laquelle on en parle dans le film, ce n'était pas un de ceux qui m’ont dit que ça allait, on pouvait en parler. Et après c’est vrai que par contre, je pense que c’est quelque chose dont on a moins entendu parler dans des documentaires. Parce qu’en effet, c’est quand même un peu un terrain qui fait un peu peur. Pour moi, c'était très important parce que je n’aurais pas, je pense, je n’aurais pas pu faire ce film sans. Je me serais senti incapable de ne raconter qu’une partie de la réalité de ce que j’avais vécu, parce que c'était quand même vaste. Comme je l’ai dit, tout est politique. Donc les dégâts de l’occupation israélienne sont partout. Mais aussi l'étouffement du gouvernement de Hamas, pour moi, était partout. Donc c'était deux choses… voilà, ils appelaient ça un siège à l’intérieur du siège. Et c’est là où je voulais quand même souligner, pour parler avec la voix de Mohammad qui n’est pas là maintenant. Mais s’il était là, il vous dirait déjà en 2018 : « Mais le Hamas, c’est une conséquence de l’occupation israélienne, donc ce n’est pas notre premier problème. » Il ne faut pas interchanger les deux problèmes, chose qui est faite énormément actuellement dans les médias, mais aussi dans l’opinion publique. Comment dire… pour enlever du poids ou à la critique qu’on peut avoir envers Israël, on essaie de contrebalancer en disant « oui, mais il y a aussi le Hamas qui les étouffe ». Oui, d’accord, mais ces deux points très différents, il y en a un qui est la politique interne d’un pays. C’est comme si nous, on devait bombarder là où il y a des élections et du coup il y a l’Italie qui nous envahit. C’est bizarre, et du coup on fait un blocus autour de Paris, c’est très bizarre.
Enfin, tu n’as pas fait la liste qu’on entend dans le film. Le Hamas… Parmi les interdictions, il y a les relations hors mariage, il y a l’homosexualité. Ce que je veux dire par là, c’est que ce n’est pas des camarades sur le plan social.
C’est un parti de droite qui prend en compte certains aspects de la culture traditionnelle ou carrément de la religion comme élément politique, donc, et qui les fait respecter politiquement, donc policières. Et voilà, ça c’est évidemment ça. C’est là où on était d’accord avec beaucoup des personnes que j’ai connues à Gaza, c’est que du moment où la religion devient un élément étatique qui commence à gérer la vie quotidienne des personnes, bah ça devient invivable, en effet. Moi j’ai toujours trouvé ça extrêmement dommage avec eux. Mon opinion, c’est que, à l’intérieur d’une situation tellement étouffante de par l’occupation, de par l’occupation israélienne. En plus, il y a tous ces interdits qui allaient vraiment dans… qui allaient interdire des comportements, qui empêchaient justement de tout simplement rencontrer quelqu’un et tomber amoureux sans devoir forcément se marier et devoir donc forcément le cacher beaucoup. Ça, c'était quelque chose d’absurde, vraiment incompréhensible et quand Mohammad me parle du fait que c’est une conséquence de l’occupation israélienne, voilà. Faut pas oublier que, il l’a dit beaucoup de fois, très explicitement, Netanyahou a toujours vu dans le Hamas une force pour l’occupation israélienne parce que justement, d’une part ça divise politiquement le peuple palestinien, d’autre part ça contribue à étouffer les Gazaouis. Et puis c’est un ennemi facile. Mais juste pour finir sur l’opinion de Mohammad, sur le Hamas, il me prie quand je parle de souligner que lui, maintenant, il pense qu’il ne renie pas, il est encore communiste. Donc si un jour il y a un État palestinien, ils vont essayer d'élire d’autres personnes que le Hamas. Mais ça c’est leur problème, c’est leur souci politique interne qu’ils vont peut-être un jour pouvoir gérer, mais par contre comme force de résistance à l’occupation israélienne. Elle est importante et c’est la seule qui actuellement en fait quelque chose.
Quand cette question-là est abordée dans ton film, il y a toute une séquence qui est presque dérangeante. Les Gazaouis réfutent d’être membres du Hamas. Parfois, ils jouent les interrogateurs pour se moquer des soupçons qui pèsent sur eux. En même temps, on sent qu’il y a quand même une forme de peur. Ce n’est pas tout, ça n’est pas… et ce n’est pas évident. Est-ce que j’ai bien vu la séquence ou est-ce que je me suis planté ?
Oui, je pense que ce n’était pas évident le fait d’avouer des choses comme ça devant une caméra en disant « moi je ne sais pas du tout avec le Hamas », comme quelqu’un le dit dans le film, oui. C’était pas du tout obligatoire d’être avec le Hamas. Il y avait un éventail politique complexe dans Gaza. On pouvait être du Parti communiste, on pouvait être du Fatah, ça c’était possible. Il n’y avait pas de risque de danger dans ça. Mais par contre, d’affirmer être contre le Hamas, je pense que ce n’était pas facile. En tout cas, c’est ce que j’ai perçu de manière physique. Donc au moment où ça a été dit, je pense que c’était parce que justement les hommes, face au fait qu’on leur… les personnes interviewées, on leur demandait : « Qu’est-ce que vous pensez de ces accusations ? » qui étaient les accusations de l’occupation israélienne, qui étaient celles qui disaient justement « toutes les personnes qui vont manifester sont membres du Hamas » pour décrédibiliser, décrédibiliser aux yeux de la communauté internationale des manifestations qui étaient pacifiques et qui avaient énormément participé de tout le monde et de plein de gens qui n’étaient dans aucun parti. Donc je pense que face à ces accusations-là, c’était tellement important pour les personnes qui répondent dans le film de répondre, qu’ils ont pris le risque relatif de se positionner. Mais après, oui. En tout cas, quand je parle d’étouffement, c’est ça aussi. En effet, ce n’était pas si évident de parler du Hamas.
Gaza est belle, même pour qui veut s’en aller, dis-tu dans ta voix off. À ce moment-là, on voit deux motards sans casque, à l’italienne, heureux qu’ils soient sans casque. Voilà, ce n’est pas pour rien que c’est l’affiche du film, c’est un moment de liberté totale pour tous ceux qui font de la moto, c’est une évidence. Pour ceux qui ne le font pas, le cinéma leur a montré que c’était vraiment la moto. Raconte-nous cette scène. Comment tu la filmes ? C’est un voyage dans le voyage ?
Tout en étant une petite bande de terre, j’ai voyagé un peu tout le temps. Le nord est à l’ouest et j’aimais beaucoup prendre les taxis. Pour ce qui est des taxis, tu descends dans la rue et il y a une voiture qui s’arrête. Elle te dit « tu vas où ? » Ça peut être un particulier. Les tarifs sont informels mais précis. Tu vas plus loin pour aller là-bas. Et donc c’était quelque chose de bien. Rien que déjà les taxis, c’était une expérience d’une certaine liberté. On rencontrait plein de gens dans les taxis. C’était très… dans le chaos de la circulation, c’était toujours des moments assez joyeux, ça parlait beaucoup. Donc moi, j’ai énormément filmé ces trajets en voiture et donc à ce moment-là, ces moments qui étaient comme je les ressentais personnellement, face à des moments de liberté et de légèreté aussi.
Tout à l’heure, dans le chat, on dit à partir de la bande-annonce que c’était un film qui avait un air poétique. C’est un moment de poésie. Oui, il y en a un autre et il y en a plusieurs. Mais il y en a un autre qui a retenu mon attention, c’est une fenêtre et une petite musique.
C’est la première fois qu’on le remarque.
Est-ce que c’est la Lettre à Élise ou pas ? C’est incroyable. Et c’est une petite boîte à musique qui fait comme ça.
En fait, c’était génial.
Ça me fait plaisir. C’est la première fois qu’on le remarque et pour moi c’est terrifiant.
C’est écrit sur le coussin : « Ici on n’est pas chez les cons ».
Eh ben en fait oui, c’est la Lettre à Élise. Ce petit motif revenait très souvent dans le paysage sonore de Gaza. Et les premières fois que je l’ai entendu, je ne connaissais pas du tout le salarié. C’était poignant, c’était un peu déchirant et j’aime beaucoup cette musique entre nous, cette petite mélodie en plus faite avec ce mini-instrument. Je ne savais pas ce que c’était ou j’ai compris, c’était les camions qui distribuaient l’eau dans les immeubles. Ils avaient ce petit refrain pour dire « on arrive ! » Et voilà. Donc je l’ai mise dans ce moment parce que c’est un moment avec cette fenêtre dans laquelle on regarde et tout simplement on est là. J’invite le spectateur à juste écouter les sons qui entrent par cette fenêtre. Et pour moi, ce son, c’était vraiment… ça a été pendant ces longues années de montage, c’était vraiment Gaza. C’était devenu Gaza. Ça contenait beaucoup de choses, beaucoup d’émotions que j’avais ressenties là-bas.
Et c’est là la force du documentariste, c’est que tu y es resté trois mois, tu as filmé trois mois et donc tu as le temps de capter ce genre de scènes de vie, de les entendre, de t’interroger et d’y revenir, de filmer et de le monter finalement.
Oui, oui.
Tu m’as tellement habitué à des réponses très longues, je ne sais que dire. Alors je fais exprès de passer de moments tendres à des moments plus, plus, plus durs. Tu l’as évoqué tout à l’heure. Vous allez aérer le film avec des cueilleurs et des récits. Dis-moi si je me trompe, mais cela a été un des endroits où justement, le 7 octobre, il y a eu des otages israéliens qui ont été pris. Donc ce passage-là a été mondialement connu depuis le 7 octobre. Et toi, tu vas avec une bande de gars, on ne comprend pas trop pourquoi, et en fait ils vont faire de la cueillette, ils vont cueillir et ils te parlent de cet endroit-là, une zone buffer. Qu’est-ce que cela signifie ?
Alors ces gens que je suis, en fait, c’est des paysans. Mais à la journée, ils avaient tous un diplôme universitaire, un master ou plus. Ce qui est intéressant à souligner parce qu’à Gaza, tout le monde fait des études, un niveau d’instruction dans les plus hauts du monde arabe, sinon du monde. Il y a beaucoup de gens qui font des études de haut niveau. Après, il n’y a pas de travail à cause du blocus israélien qui est imposé depuis 2007. Donc ils se retrouvent à faire les paysans. Donc les terres cultivables à Gaza, c’est les terres comme c’est il y a 2 millions et demi de personnes et c’est une toute petite bande de terre. Les terres exploitées, pas pour les cultures, c’est celles qui sont le long de la frontière avec Israël, le long du mur de la prison. Ce qui rendait du coup extrêmement dangereux de faire un travail comme être paysan. Parce que le long du mur qui entoure Gaza, il y a le mur avec des tours dans lesquelles il y a des snipers israéliens qui contrôlent à l’intérieur de la bande de Gaza. Au-delà du mur, Israël a imposé ce qui s’appelle une zone tampon. Donc c’est une zone coussinet qui a été imposée unilatéralement par Israël. Ça n’a pas été choisi entre le Hamas et Israël : « on fait une zone coussinet dans laquelle on a une zone neutre ». Ça a été imposé et balancé dans la bande de Gaza, c’est pas de l’autre côté. Donc ça prend encore… voilà, ça empiète encore sur un territoire qui est vraiment minuscule. La règle qui a été imposée pour les Gazaouis, c’est qu’en fait, situé dans la zone… en fait, c’est une zone dans laquelle tu ne dois pas aller. Donc eux, ils y vont quand même parce qu’ils doivent manger, ils doivent cultiver. Et par contre ça arrive régulièrement qu’un paysan qui va travailler, qui va cueillir des oignons le matin, puisse se faire tuer quoi. Tout simplement parce qu’il est là.
Tu donnes des nouvelles.
Et la même chose arrive dans la mer pour les pêcheurs.
Tu donnes des nouvelles de tes protagonistes. Vers la fin du film, on comprend ce que les uns et les autres sont devenus. On ne va pas spoiler, on laisse les uns et les autres aller voir le film le 6 novembre. Je rappelle qu’il faut y aller les premiers jours, il faut y aller avant le samedi si on veut que ce soit reprogrammé la semaine d’après. Et je ne cesse de le répéter ici, c’est très important parce que sinon les salles ne gardent pas le film. Oui, il faut y aller les premiers jours.
Oui, buffer zone, c’est une zone tampon.
Ce film et ces témoignages permettent de réhumaniser les Gazaouis. On nous demande, à propos de ce que tu dis, comment les corps réussissent à être récupérés.
Je ne sais pas, mais c’est une bonne question.
Est-ce que tu as les moyens de communiquer avec certains de ces protagonistes ? On ne dit pas lesquels, ce n’est pas la peine de mettre en danger ou quoi que ce soit sur eux, sur la situation d’aujourd’hui ou sur le film. Est-ce que tu sais ce que tu as pu leur envoyer ? Est-ce qu’ils ont eu le temps et les moyens matériels de le voir ? C’est de ces deux points-là, peut-être d’abord le film : est-ce que tu as des retours et ensuite sur la situation actuelle ?
Alors, dans le film, il y a plusieurs personnes qu’on rencontre. Il y a des protagonistes en effet dont la voix off parle, donc je raconte l’histoire.
Donc c’est des amis avec qui je suis resté donc bien sûr en contact humain. Heureusement, ils sont tous en dehors de Gaza, la seule qui était à Gaza après le 7 octobre et qui est restée sous le génocide, c’est Joumana, qui est une de ces personnages, de ces personnes et qui est sortie ensuite après sept ou huit mois de génocide. Elle est sortie en Égypte maintenant même. Donc voilà, maintenant ils sont tous dehors et leurs familles sont en grande partie encore dedans. Et ils ont tous vu le film et mon… ils l’ont beaucoup aimé. Voilà, je ne vais pas m’étendre sur ce sujet, mais oui, c’est vraiment un film qu’on a fait, qu’on a tourné en partie ensemble. Vraiment, c’était une aventure assez commune et qu’ils ont saisi et qu’ils ont accueillie. Moi, quand je suis arrivé, quand je connaissais l’un ou l’autre comme ça, je leur parlais de ce projet aussi parce que je voulais comprendre si c’était… si ça avait un sens pour eux aussi que cette chose-là. Enfin, et cette idée toute bête, toute simple de faire un film sur les jeunes de mon âge et voir comment ils vivaient. Et aussi celle de montrer la beauté de Gaza et montrer la beauté de leur vie malgré tout. Donc cette beauté résistante, pour eux, c’était très important en effet, ce film. Après, il a pris beaucoup de temps, ils l’ont un peu perdu de vue parce que… les gens, dans ma petite boîte tout seul. Quand je leur ai envoyé, c’était ça, ils ont trouvé le temps de le voir et maintenant on fait aussi des présentations ensemble. Par contre, il y a beaucoup d’autres personnes qui sont dans le film mais qui n’étaient pas des amis et je n’ai pas gardé contact avec eux et donc d’eux, je n’ai pas de nouvelles. C’est très difficile d’en avoir pour l’instant, je n’arrive pas à en avoir.
Et donc sur leurs sensations, leurs sentiments, leurs réflexions, leurs émotions sur ce qui est en train de se passer. Tu ne sais rien en fait.
Par rapport à mes amis, oui. C’est complexe, mais moi je perçois beaucoup de dépressions très fortes, très fortes. On ne mesure pas encore à quel point ça va être énorme dans le travail psychologique, voire psychiatrique à faire. Après tout ça, je parle surtout de Joumana, qui justement a vécu ces choses-là pendant sept mois, huit mois. Ça se voit, elle n’est pas bien, elle le dit. En plus, c’est des vies qui arrivent tous plus ou moins à continuer à vivre. Mais en dehors de Gaza, ils passent leur temps sur leur téléphone en essayant de contacter leur famille, en essayant d’avoir des nouvelles. C’est donc des vies qui sont aussi énormément ralenties par tout ça. Malgré tout, je perçois beaucoup de cette résistance, cet espoir fou et merveilleux. Il y a l’impression qu’il persiste encore cet espoir que, à un moment, ils vont réussir à être libres. Et après par contre, je sens un grand resserrement, comme s’il fallait se serrer les coudes. Donc les différences politiques… mais les différences politiques, il y avait beaucoup de débats tout le temps entre eux. Mais là je sens qu’ils se serrent les coudes. Donc là c’est clair qu’il faut faire front commun et ça, je pense que de passé je le pense d’eux. Mais j’imagine que de manière générale, c’est quelque chose qui va se passer en Palestine, c’est devant une telle catastrophe, on serre les coudes, on fait front commun et donc peut-être que ça va justement plus unir politiquement ce peuple qui a beaucoup souffert de divisions politiques. Ça, c’est aussi beaucoup ça qui les a affaiblis dans les dernières années. Et je pense que là, mes amis, clairement, ils ne sont plus seuls, ils ont beaucoup plus d’idées communes et claires.
Ce documentaire, ton documentaire Voyage à Gaza, sera-t-il présenté dans les festivals ? Demande Sorcière.
Il a été présenté dans pas mal de festivals. Il était aussi Cinéma du Réel. C’est la première fois où il a été présenté et donc beaucoup en France, dans beaucoup de festivals et beaucoup moins à l’étranger, dans aucun festival en Italie. Pour l’instant, on se demande pourquoi mais… Mais voilà. Mais sinon, oui, au Maroc, en Algérie, au Portugal et il a pas mal voyagé pour l’instant.
À propos de l’Italie, c’était la dernière question que je voulais te poser. Mais j’ai l’impression que t’es plus français que italien.
Moi, j’ai vraiment vécu en France depuis quatre ans et demi. J’ai fait une année en Corse. Je ne sais pas si c’est un peu entre les deux. On a déjà un sujet ou pas ?
Euh non, je voulais te demander : quelle est la situation aujourd’hui en Italie ? Je profite que tu sois là pour savoir. Le fascisme au pouvoir, ça donne quoi ? Par exemple, ça donne quoi par rapport au cinéma ? Quand tu disais « on se demande pourquoi ça n’a pas été présenté dans les festivals ton film », c’est ironique ou c’est une question ?
Personnellement, je ne sais pas parce qu’à la fin de toute cette aventure solitaire, j’ai rencontré un producteur à la fin du montage. Maintenant, je suis à temps plein. Je suis entouré de personnes qui ont beaucoup plus d’expérience que moi et il y en a qui pensent qu’en effet il y a des raisons politiques derrière le fait que, notamment en Allemagne, mais peut-être pourquoi pas aussi en Italie, le film met plus de mal à être pris dans des situations institutionnelles. Moi je ne sais pas, je ne suis pas forcément d’accord. En tout cas, je ne me suis pas encore fait mon idée. Est-ce que, par exemple, on a organisé une projection à Turin, en Italie, qui était dans le cinéma central de Turin, qui est au Musée d’histoire du cinéma, qui est très institutionnelle dans la ville, et on a organisé le 7 octobre dernier un gros geste de la part du cinéma, donc je ne suis pas sûr que ce soit pour des raisons institutionnelles. Après, la chape de plomb médiatique et institutionnelle en Italie, elle est là. Je ne sais pas. Je n’ai pas l’impression qu’elle soit là plus qu’en France, malheureusement. Je suis désolé, mais même si on a des fascistes au gouvernement en Italie et en France, pas encore. J’ai l’impression que la chape de plomb est présente dans les deux de manière très forte. Mais de la même manière qu’en France, aussi énormément de sociétés et de choses qui se passent bien comme ça, par exemple, et qui résistent à cette chape de plomb. En Italie aussi, notamment, je ne sais rien, pas assez. Il y a eu une très belle initiative qui a été faite par les étudiants de l’université et on a essayé de la stopper. Mais ils l’ont fait ailleurs, dans d’autres lieux et ils ont invité Francesca Albanese, qui est la rapporteuse spéciale de l’ONU pour les territoires palestiniens. Et Ilan Pappé, qui est le très grand historien israélien, qui est venu parler du 7 octobre et de la suite du 7 octobre. Ils ont parlé de beaucoup de choses, de ce que pourrait être la Palestine après tout ça. Donc c’était une très, très belle initiative, très suivie par les étudiants avec ténacité. Ils ont réussi à la faire exister malgré tout quoi. Donc il y a aussi ça.
Michel, dans le tchat, nous parle de Hallâj. Mohammad, Syrien, en conférence cet après-midi, qui disait l’importance de parler des habitants, de leur vie quotidienne, de leurs joies, de leurs souffrances, de leur vie. Et pas seulement parler de politique et de militaire. Ça pourrait presque être le sous-titre de ton documentaire. Oui, ton documentaire, c’est ça justement.
Oui, mon documentaire, c’est ça. Ça a toujours été ça dès le début, pour deux raisons. Une raison qui est personnelle parce que moi, ça ne m’intéresse pas. C’est un film qui a une valence politique de plus en plus vue la situation. Mais avant tout pour moi, c’est un film, c’est mon film, c’est un film personnel aussi. Donc ce qui m’intéressait, ce n’était pas de faire un film que politique, même si justement la politique est partout à Gaza. Mais ça, c’est quelque chose qui s’est imposé. Moi je ne voulais pas spécialement faire un film militant et d’ailleurs je ne le considère pas militant. C’est un film qui est plus un portrait et une rencontre. Et donc oui, je suis d’accord et après il a aussi une dimension politique de tout ça. Je pense que… il y a quand même une grosse division entre ceux qui sont déjà convaincus par la justesse de la cause palestinienne et ceux qui sont complètement… qui pensent complètement l’opposé. Et je pense que de faire un film qui justement s’adresse aux émotions, qui s’adresse aussi qui essaie de montrer la beauté. L’idée, c’est de faire exister une rencontre entre le spectateur et cette terre, mais qui ne soit pas justement filtrée par des considérations politiques. Je pense que c’est une manière aussi de gagner d’autres publics, d’autres… de faire exister une rencontre entre des personnes pas déjà politisées et qui vont le voir aussi pour sa dimension poétique, cinématographique. Et ça, ça a une valence politique au fond.
Ultime question. C’est là où on va voir si tu as bien été préparé à cet entretien par les deux dames qui t’accompagnent.
Alors vas-y.
Magnifique, très beau sweatshirt.
Est-ce qu’il y a un endroit sur Internet ? On peut savoir où sont toutes ces avant-premières, tous ces débats ?
Et maintenant, la question rituelle ma chère Mélanie.
Je pense que d’abord j’ai beaucoup parlé comme j’aime faire. J’ai eu l’occasion de parler de ce film, de te rencontrer.
Merci beaucoup, ça fait plaisir de t’écouter et ainsi de te relancer de temps en temps. Bravo pour le film, je le rappelle, c’est un film Au poste comme l’a dit Mélanie.
C’est un honneur, merci.
J’ai vu passer ça tout à l’heure. Normalement, je ne pose pas de question après la question rituelle. J’aurais juste une petite question : est-ce qu’il y a des petites pressions sur les cinémas ? Des cinémas qui disent : « Nous, on ne veut pas prendre parti. Le conflit, la guerre, elle a lieu aujourd’hui. C’est un peu compliqué de projeter ça. On ne veut pas d’emmerdes avec tel ou tel groupe de tel ou tel bord. »
En fait, moi je ne suis pas au courant spécialement. Je pense que j’ai une équipe qui est vraiment super derrière, donc c’est même plutôt devant parce que moi je ne suis pas au courant. Je vois juste leurs nombreux succès dans toutes les salles. On arrive à le faire programmer. Oui, je vais répondre peut-être juste à la question : si la gauche italienne peut revenir un jour, la gauche italienne est toujours là, très présente, pas représentée par des partis politiques.
Tu n’es pas tout seul.
Oui, je ne suis pas du tout seul, ne désespérons pas de l’Italie.
Bravo ! Hâte de voir le film, nous dit Salva. Rolland nous dit : « Beau succès pour votre film. » Il ajoute comme on dit : « Forza ! » Merci à toi, merci.
Merci à tous.
