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« Le sabotage c’est un état d’esprit »

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Transcription de l’émission

00:00:00David Dufresne
Amis du café, amis des micros qui marchent, amis de la CIA, amis de l’histoire, amis du sabotage, bonjour, amis des amis. Voilà, bonjour à tous et à toutes. Dominique Pinsolle, notre invité est là. Il est là, il est même arrivé un peu en avance et je vais le mettre à l’antenne. Voilà, bonjour Dominique.
00:00:49Dominique Pinsolle
Bonjour David.
00:01:01David Dufresne
Comment ça va Dominique ?
00:01:04Dominique Pinsolle
Très bien, et toi ?
00:01:05David Dufresne
Eh bien super, super. Dominique Pinsolle, tu es historien, tu publiais en 2024 chez les copains d’Agone « Quand les travailleurs sabotaient », mais là tu nous viens avec cet ouvrage, « Manuel de sabotage simple sur le terrain », j’essaie de mettre le livre, voilà. Et alors là, j’ai la caméra qui est à l’envers, mais ça n’a aucune espèce d’importance. On va trouver ça comme ça, voilà, c’est encore à l’envers, et le voilà ! « Manuel de sabotage simple sur le terrain » de l’Office of Strategic Services, OSS, l’ancêtre de la CIA. Tu nous viens avec ce petit livre qui a refait surface avec l’élection de Trump. Petit livre qui nous apprend ou nous réapprend à gripper les rouages sans exploser forcément de ponts, sans héroïsme, juste en bâclant le travail, en sabotant les réunions, en faisant semblant de ne pas comprendre les consignes. Déclassifié en 2008 par la CIA, ce manuel de sabotage simple a été téléchargé 317 000 fois en un mois, juste après l’investiture de Donald Trump en janvier 2024. C’est sur ce paradoxe que le bien connu de nos services, c’est-à-dire toi, Dominique Pinsolle, historien du mouvement ouvrier à l’université de Bordeaux-Montaigne, également directeur de collection chez Agone, si j’ai bien compris, Thierry Discepolo, qui est venu lundi au poste. Tu as choisi de ressortir ce bouquin aux éditions du Détour, ce manuel, et de l’agrémenter de tes commentaires. Est-ce que cette présentation te convient ?
00:02:55Dominique Pinsolle
Tout à fait, aucun problème, si ce n’est que le choix, en réalité, est plutôt au départ un choix d’éditeur, puisque c’est le choix des éditions du Détour qui cherchaient quelqu’un pour rééditer ce manuel. On revoit aussi la traduction puisqu’il en circulait une traduction libre de droit sur Wikisource, mais qui était très approximative et incomplète également par rapport au document original, et qui s’ouvrait à un certain nombre d’erreurs. Donc il y avait tout un travail d’édition à faire, notamment de traduction pour reprendre la traduction très largement, et puis surtout pour en faire une présentation et une contextualisation historique, parce qu’en fait il y a tout un tas d’éléments que l’on ne comprend pas ou qui échappent au lecteur ou à la lectrice si on n’a pas des éléments du contexte en tête.
00:03:56David Dufresne
Alors, on va commencer tout de suite. L’OSS, ça n’est pas Jean Dujardin qui l’a inventé. L’OSS, c’est quoi exactement ? D’où vient ce manuel qui a réellement été publié en 1900, enfin, pendant la deuxième guerre mondiale ? C’est quoi l’OSS ?
Dominique Pinsolle
[00 :04 :15 Alors l’OSS, effectivement, on connaît le sigle avec les films avec Jean Dujardin et l’OSS 117, mais qui ne sont en réalité eux-mêmes qu’une sorte de remake de films qui eux-mêmes étaient déjà les adaptations d’une série de romans d’un certain Jean Bruce qui mettait en scène un agent de ces services secrets américains d’origine française, qui s’appelait OSS 117, et dans les films de Jean Dujardin il n’y a plus du tout le côté américain, ils ont gardé la dénomination OSS 117 parce que c’est une référence aux romans et aux films antérieurs, mais ça n’a plus ce rapport-là. Alors l’OSS, c’est l’Office of Strategic Services, donc l’office des services stratégiques, c’est en fait une agence créée en 1942, une agence de renseignement, mais qui est en fait un peu plus qu’une agence de renseignement, qui ressemble à ce que pourrait être aujourd’hui la CIA dans sa nature, pas dans son ampleur ni dans sa mission, mais dans sa nature. C’est-à-dire que c’était à la fois une agence de renseignement, mais qui aussi pilote un certain nombre d’opérations sur le terrain, qui envoie des agents sur le terrain. C’est une agence qui est créée en 1942, donc c’est un service fédéral américain, qui est créé en 1942, deux ans après son grand frère, qui est le SOE, le Special Operations Executive, qui est le service britannique, beaucoup plus imposant, avec beaucoup plus d’agents, beaucoup plus de moyens, etc. Et donc l’OSS est créé en 1942 pour envoyer en Europe des agents sur place, pour faire du renseignement, opérer tout un tas de missions de renseignement, mais aussi des opérations de sabotage, sabotage paramilitaire, mais aussi, c’est l’originalité, faire des opérations à destination des civils et même recruter sur place, dans les pays occupés, des civils pour eux-mêmes contribuer à la déstabilisation de l’ennemi et aussi surtout préparer le débarquement qui se prépare en 1944 puisque ce manuel-là, il est paru en 1944.C’est en fait un manuel dans toute une série de manuels que publie l’OSS à cette époque-là. Ils sont un peu en concurrence avec les Britanniques et donc ils essaient de redoubler d’inventivité pour se démarquer un petit peu des Britanniques, donc ils vont faire tout un tas de brochures comme ça, de manuels à destination des militaires ou des agents professionnels ou des civils. Il y en a qui sont très rigolos, vous avez des manuels, par exemple, pour apprendre à se déguiser. Vous avez des manuels plutôt pour des saboteurs professionnels, pour spécialement saboter les navires, des choses comme ça. Et puis dans le lot, vous aviez ce manuel-là à destination des civils pour saboter simplement. Et la dernière chose que je dirais sur l’OSS, qui est important de prendre en compte, c’est qu’il y a eu en 1944, on estime qu’il y a un peu plus de 500 agents de l’OSS qui ont été envoyés en Europe, et qui très probablement, alors ils n’avaient peut-être pas tous ce manuel en poche, mais ce manuel a été utilisé d’une manière ou d’une autre, on pourra en reparler.
00:08:08David Dufresne
Voilà, on va évidemment parler de comment le manuel a été utilisé. On va raconter ce qu’il y a dans ce manuel. On va faire ça assez rapidement, parce que je crois que tu as une conférence qui t’attend ou un rendez-vous. Mais d’abord, il faut être très clair. Il y a des choses qui peuvent paraître très désuètes, très dépassées, puisqu’il y a des sabotages de choses qui n’existent plus aujourd’hui. Donc on ne va pas saboter des choses qui n’existent pas. Néanmoins, en 2019, quand la CIA, qui est donc la maison qui va succéder à l’OSS, quand la CIA déclassifie le manuel, elle écrit « Le guide contient des suggestions pour du sabotage lourd et extrême, typique des périodes de guerre. » Sous-entendu, on peut le déclassifier parce qu’on n’est pas en guerre, donc là c’était 2019. Mais, ajoute la CIA, il y a aussi des tactiques intemporelles et, oserions-nous dire, trop familières, qui pourraient faire perdre la tête même à la personne la plus saine d’esprit. J’adore ce petit préambule de la CIA. Sous-entendu, il y a quand même des petites choses qui pourraient être mises en pratique aujourd’hui.
00:09:22Dominique Pinsolle
Oui, alors tu as raison de souligner que c’est la CIA qui le dit. Ce n’est pas du tout un document que des historiens auraient retrouvé et qu’aujourd’hui on se permettrait de publier. C’était en fait un document qui a été déclassifié par la CIA. Pour répondre, j’ai vu qu’il y avait une question du tchat pour savoir si l’OSS existait encore. Mais alors non, l’OSS a été supprimé, a été dissous juste à la fin de la guerre et ensuite ça a été remplacé par la CIA, effectivement, comme tu l’as dit. Donc en fait c’est la CIA elle-même qui, en 2008, a déclassifié ce document. Donc jusque-là, personne ne le connaissait, à part les historiens et les historiennes qui avaient eu accès aux archives de la CIA. Donc pas aux archives déclassifiées, mais en tout cas il était assez secret jusqu’en 2008. En 2008, il est déclassifié, sans que ça attire particulièrement l’attention. Bon, on en a parlé un petit peu, mais pas énormément. Et puis vient le premier mandat de Trump à partir de 2016. Et là, il y a un conflit très important entre Trump et la CIA, justement, puisque c’est toute l’époque où la CIA, notamment, accuse la Russie d’ingérence dans les élections et accuse en gros Trump d’avoir conspiré, d’une certaine manière, avec la Russie, ça a créé toute une polémique d’une très grande ampleur aux États-Unis et des tensions extrêmes pendant le premier mandat de Trump. Il se trouve que le passage que tu viens de lire là, sur cette présentation du manuel par la CIA elle-même, date de 2019. C’est encore sur le site de la CIA, d’ailleurs, vous pouvez aller voir, c’est public. C’est un petit texte qui s’appelle « L’art du sabotage simple », où la CIA fait l’éloge de ses ancêtres, de son ancêtre de l’OSS, en disant « Ah bah regardez, nos agents de l’OSS, ils redoublaient d’inventivité, ils avaient plein de bonnes idées, et puis même aujourd’hui, ça pourrait encore servir. » C’était un peu ce qui était en sous-texte. On est en 2019, à un moment où les tensions avec l’administration Trump sont assez importantes, et le troisième acte, dans la trajectoire de ce manuel, c’est le deuxième mandat de Trump qui commence en janvier 2025, puisqu’il est élu fin 2024, il commence en janvier 2025, et là, en janvier 2025, on voit une explosion du nombre de téléchargements, comme tu l’as dit tout à l’heure, notamment sur un site, une bibliothèque libre qui s’appelle Projet Gutenberg, où vous trouvez tous les classiques de Shakespeare, Roméo et Juliette, etc., tout ce qui est tombé dans le domaine public. Et puis caracole en tête ce petit manuel que là, pour le coup, on commence à vraiment en parler sérieusement dans le débat public, etc., parce que c’est l’époque où Trump, on est au début du deuxième mandat Trump, Trump, avec Musk, annonce le licenciement de tout un tas de fonctionnaires, etc. Et là, ce manuel commence à circuler dans les réseaux anti-Trumpistes aux États-Unis en disant qu’il y a peut-être des choses qui pourraient être encore d’actualité aujourd’hui, et en plus de ça, ce n’est même pas nous qui le disons, c’est la CIA elle-même, comme tu viens de le dire.
00:12:51David Dufresne
Voilà, alors, un point très important, c’est que, qui est assez délicieux à comprendre en lisant notamment ta préface, c’est que, d’une certaine manière, l’OSS, la CIA, va récupérer, dans les années 40, pendant la Seconde Guerre mondiale, des techniques de sabotage qui viennent, je pourrais dire, du camp d’en face, qui viennent de l’anarchie, qui viennent du syndicalisme le plus engagé, alors en dépolitisant d’une certaine manière les gestes. Mais on est bien d’accord qu’il s’agit quasiment d’une captation d’héritage, d’un vol de la part de la CIA d’idées qui ne sont pas les siennes à l’origine ?
00:13:41Dominique Pinsolle
Oui, en tout cas c’est la thèse que je défends moi dans la préface, parce que ça semble assez évident. On est en 1944, et une trentaine d’années auparavant, il y a eu aux États-Unis tout un courant syndicaliste révolutionnaire, d’une petite organisation qui existe encore aujourd’hui, qui s’appelle les Industrial Workers of the World, les IWW, dont les militants se surnomment les Wobblies, qui en fait a été, avec la CGT française de l’époque, en s’inspirant d’ailleurs de la CGT française, un petit peu l’incarnation du sabotage ouvrier jusqu’à la Première Guerre mondiale. C’est cette époque-là notamment où le symbole du chat noir avec les poils hérissés, qui est devenu un symbole très courant dans l’anarchisme, qui orne même le drapeau d’une des CNT françaises et qu’on retrouve un peu partout, c’est à cette époque-là que le chat noir, par exemple, devient un symbole du sabotage, etc. Et en fait on a, avant la guerre de 14, en France d’abord et aux États-Unis ensuite, toute une théorisation du sabotage ouvrier et une mise en application dans les deux pays, qui sont les seuls à avoir connu une théorisation originale du sabotage mais aussi une théorisation qui a eu ensuite une influence internationale, notamment le symbole du chat noir a fait le tour du monde, mais le mot français de sabotage a aussi fait le tour du monde et se retrouve dans tout un tas de langues. Et ce sabotage-là, en fait, est au départ un sabotage ouvrier qui a été théorisé, mis en application avant la guerre. — Par ce bon Émile, c’est ça ? — Voilà, par notamment Émile Pouget, au premier chef en France à partir de la fin du XIXe siècle. Et ce qui est assez étonnant, c’est que c’était, évidemment, c’est un sabotage ouvrier dont on avait perdu un petit peu la mémoire, et dont on a du mal à imaginer aujourd’hui l’importance, se dire qu’une organisation comme la CGT avait adopté officiellement dans un congrès le sabotage comme moyen d’action, et que les IWW l’avaient fait aussi avant la guerre. On a oublié cette histoire-là, et surtout on a oublié toute l’énergie qu’avaient dépensée les États, particulièrement aux États-Unis, pour éradiquer ce genre de pratiques, alors avant la guerre en France et pendant la Première Guerre mondiale aux États-Unis. Et ce qui est étonnant, c’est de voir qu’une trentaine d’années plus tard, ou un peu moins, 25-30 ans plus tard, on voit en fait l’État fédéral américain lui-même qui va en fait reprendre, évidemment pas explicitement, on ne sait pas en fait s’ils sont allés piocher dans la littérature syndicaliste de l’époque pour s’en inspirer, mais en tout cas les conseils qu’ils donnent ressemblent parfois mot pour mot à la littérature syndicaliste révolutionnaire d’avant la Première Guerre mondiale qui prônait le sabotage. Et ça, c’est assez étonnant de voir ça.
00:17:00David Dufresne
Je rebondis sur le tchat qui donne cette définition du sabotage : freiner les machines avec les sabots de l’époque. Alors, est-ce qu’on tord le cou à ce cliché ou est-ce que c’est la réalité ? Est-ce que le mot sabotage vient des sabots qui bloquaient les machines ou on traînait avec ses sabots pour ne pas aller travailler ? C’est quoi le rapport entre sabotage et sabots ? Y en a-t-il un, monsieur Pinsolle ?
00:17:28Dominique Pinsolle
Alors oui, il y en a un, mais on ne sait pas trop lequel c’est, en fait. C’est ça. C’est-à-dire que là, je suis allé vérifier, je vais essayer de trouver ce cas de machine dans laquelle on aurait lancé des sabots. En fait, il n’y en a pas. Voilà, c’est une légende, au mieux, c’est une légende. Il est certain, par contre, ça s’est établi, que le verbe saboter, au XIXe siècle, dans l’argot français, veut dire mal travailler, bâcler son travail. Voilà, parce que ça peut faire référence à plein de choses. Il y a une étymologie qui remonte effectivement aux chaussures en bois, aux sabots, que certains lanceraient dans les machines, mais ça, c’est une légende, mais on disait aussi traîner les sabots pour les mineurs, par exemple, qui allaient à la mine, donc il y a l’idée de ralentir le travail. Il y a aussi le fait de, on disait aussi, travailler comme un sabot ou comme à coups de sabots, c’est-à-dire que le sabot, c’est aussi une pièce pas très fine sur laquelle on peut taper ou avec laquelle on peut taper dessus aussi. Ça a aussi cette définition-là. Et le sabot aussi, c’est quelque chose qui, dans tout un tas de mécanismes, permet de freiner un mécanisme. Donc il y a aussi cette idée de frein et de ralentissement. Et donc, en fait, Émile Pouget, qui est un anarchiste très connu de la fin du XIXe siècle en France, qui a une publication qui s’appelle Le Père Peinard, qui adore tout ce qui est l’argot, le parler populaire, etc., en fait, il s’inspire de méthodes de ralentissement du travail qui sont pratiquées par les dockers britanniques, qui, au lieu de faire grève, en fait ralentissent le travail pour faire pression sur le patron. Et puis Pouget, qui doit s’exiler en Angleterre après la série d’attentats en France, revient et dit oh là là, les dockers, ils ont une super idée, et moi je vais appeler ça en fait saboter et je vais appeler ça le sabotage, c’est lui, en fait, qui invente ce mot sabotage avec cette connotation-là, il le fait à la fin du XIXe siècle. C’est un mot qui ensuite va connaître un succès assez rapide en France, mais aussi qui va être, et c’est là qu’on revient au manuel, qui va très rapidement, en quelques années, repris par les états-majors et les États, qui vont en fait, parfois sans le savoir, la plupart du temps sans le savoir même, reprendre un mot inventé par un anarchiste français pour désigner des opérations militaires et des opérations d’espionnage menées à l’étranger. Le mot vient de là et il a été repris et détourné de son sens original.
00:20:07David Dufresne
Alors, évidemment, la CIA n’est pas dans une démarche anarchiste et d’ailleurs, tu précises très bien, page 17, pour subvertir, il faut d’abord s’affranchir des normes sociales en serrant le travailleur dans une conception purement… Ah non, mais là, je me trompe, ce n’est pas ça que je voulais lire. Dans une conception purement bourgeoise du travail bien fait. Ça, c’est précisément, on pourrait dire, la définition du sabotage, mais en gros la CIA, ce qu’elle veut faire, l’OSS, elle va dire bon, on va utiliser les mêmes moyens pour d’autres finalités. Quelles sont ces finalités ? Quel est le but de ce manuel qui est donc distribué à la population, distribué, voilà, pour aider finalement la résistance, les alliés, etc.
00:21:05Dominique Pinsolle
Alors, je vais prendre un petit peu de temps pour l’expliquer parce que, en fait, je ne suis pas si pressé que ça, je te rassure, David, j’ai un peu de temps. Très bien. En fait, il y a deux choses, c’est que pour définir et comprendre ce qu’est le sabotage, on peut partir de la définition qui prévaut aujourd’hui. Quand on parle sabotage, immédiatement, quand il y a le mot sabotage, qu’est-ce qui vient à l’esprit ? C’est les déraillements de trains, c’est les explosions de ponts, des destructions, etc. Et une image qu’on a beaucoup en tête, c’est justement les opérations de sabotage menées par les groupes de résistants en France contre les convois, par exemple, servant à amener du matériel pour l’occupant ou des choses comme ça. Ça, en fait, c’est une dimension destructrice du sabotage qui ne correspond pas du tout, en fait, à la définition originelle ouvrière du sabotage, qui est en fait au départ une pratique non destructrice, qui consiste simplement, c’est pas si simple que ça, mais qui consiste en tout cas à faire grève sans faire grève, à faire grève dans le travail, c’est comme ça qu’on le définit. C’est-à-dire, c’est l’idée de dire, déjà à l’époque, on se dit, et Pouget est le premier à le dire, la grève, c’était peut-être pas forcément le plus efficace. C’est coûteux, c’est dangereux, ça nous expose à la répression, à la perte de revenus, etc. Donc il faut inventer autre chose. Qu’est-ce qu’on peut avoir comme moyen à notre disposition ? On peut, en fait, au lieu de quitter le travail, on peut agir tout en travaillant, en faisant exprès de mal travailler pour attaquer le patron au portefeuille, ralentir le travail, faire exprès des erreurs. Quand on est cheminot, faire exprès d’envoyer les colis dans les mauvaises directions. Quand on est serveur de restaurant, faire exprès de mettre double ration aux clients. Quand on est cuisinier, dévoiler aux clients ce qu’il y a vraiment dans les plats que l’on sert à Paris dans les années 1900, et parfois ce n’est pas ragoûtant. Quand on est bûcheron aux États-Unis, c’est couper les troncs d’arbres soit un peu plus courts, soit plus longs que ce qui est demandé. C’est appliquer excessivement le règlement pour entraver la bonne marche du travail, etc. Donc c’était tout un tas de méthodes qui ne sont pas forcément, et même pas du tout destructrices au départ, mais qui vont être interprétées d’abord par une frange de militants plutôt anarchistes, révolutionnaires, insurrectionnalistes, etc., de manière un peu plus destructrice dans les années 1910, on va dire. En France, par exemple, il y a tout un tas de militants qui vont aller couper par dizaines, centaines et même milliers des lignes télégraphiques, qui empêchent les trains de circuler sans les faire dérailler, mais qui empêchent du coup, qu’ils bloquent le trafic ferroviaire. Et ça va être aussi, aux États-Unis, des ouvriers agricoles dans l’Ouest agricole qui vont faire exprès, par exemple, quand ils ramassent des pommes, d’appuyer un peu trop sur les pommes pour faire pourrir les fruits. Oui, j’adore cet exemple. Voilà, ils appellent ça la maladie des cinq points de pourriture. Voilà, et donc ça, c’est la méthode originelle. Et en fait, petit à petit…
00:24:35David Dufresne
Excuse-moi Dominique, je dois faire un petit truc technique, ça va prendre une petite seconde. Je te coupe une toute petite seconde, je suis désolé. Hop, je te remets, voilà, c’est bon, on t’entend à nouveau.
00:24:48Dominique Pinsolle
Donc, petit à petit, en fait, ces méthodes non destructrices, qui affectent le travail ou la production, elles vont être interprétées, reprises par les états-majors, par les États, dans une optique militaire, paramilitaire et destructrice. Et là, on va voir toutes les opérations paramilitaires avec équipement, avec armes, avec explosifs. Donc ça, les premiers à industrialiser ce système-là, ce sont les Britanniques dans le Special Operations Executive. C’est de là qu’Ian Fleming tirera tout l’arsenal de gadgets de James Bond dans ses romans. Et les Américains essaient de faire un peu pareil. Mais comme ils voient que, sur ce terrain-là, ils sont quand même beaucoup moins performants que les Britanniques, qui ont une longueur d’avance, en fait, ils vont essayer d’imaginer, de revenir à une sorte de sabotage originel, à destination des civils, qui ne nécessite aucune arme, aucun équipement, aucun explosif, qui n’a pas pour but de tuer ou de blesser des gens, et qui peut être pratiqué par n’importe qui, que l’on travaille à l’usine, dans un champ, au bureau, y compris dans le travail de bureau, dans les réunions. Et c’est là qu’il y a des choses qui résonnent beaucoup avec notre univers d’outils. Donc on voit même le simple usager d’un service ou consommateur, ou spectateur dans une salle de cinéma.
00:26:10David Dufresne
Voilà, ça, oui. Ah oui, l’histoire des papillons, c’est génial, de mettre plein de papillons dans une salle de cinéma pour perturber le visionnage. Donc on imagine les soldats allemands qui veulent se détendre au cinématographe, et voilà que des papillons viennent flouter, d’une certaine façon, l’image. Voilà, il y a ce genre de sabotages qui sont proposés. Là, c’est un point très important que tu viens de souligner. Jamais, écris-tu page 19, il n’est question d’attenter expressément à la vie humaine. Et en fait, ce n’est pas parce que l’OSS, la CIA, est particulièrement sympathique, c’est qu’en fait, tu nous écris que pour convaincre les civils de passer à l’acte, mieux vaut privilégier des méthodes inoffensives, moins susceptibles de heurter la sensibilité de la population. Donc ils sont malades quand même, les Américains ?
00:27:07Dominique Pinsolle
Oui, alors ils sont très malins puisqu’en fait les 500 agents dont j’ai parlé de l’OSS, qui sont actifs en France, rien que dans l’année 1944, ils vont recruter en fait bien plus, un nombre bien plus important, on n’en connaît pas le nombre exact, de sous-agents qui sont en fait des civils, ça peut être tout un chacun, ce sont des gens comme vous et moi, n’importe qui, qui sont contactés par des agents et à qui on conseille de pratiquer telle ou telle méthode de sabotage. Alors ils sont tellement malins que, dans ce manuel-là, il est dit aux agents notamment de présenter les choses de manière assez humoristique. Tu as remarqué que, quand le conseil est donné d’aller dans un cinéma et d’avoir un papier kraft avec des papillons de nuit, et puis de l’ouvrir en pleine salle pour que les papillons aillent se coller sur le projecteur, ça ruine complètement les actualités cinématographiques de l’occupant. Ça fait sourire, en fait. C’est ça, parce que dans le sabotage, il y a cette dimension du coup porté par le faible au fort, du mauvais coup, mais du coup un peu sournois, un peu caché, il ne faut pas se faire prendre, mais du coup pour coup et du bienfait pour lui, et pour une fois ce n’est pas nous qui subissons ça. Et donc l’OSS essaie d’exploiter ça chez les civils en leur disant où que vous soyez, quelle que soit votre expérience du sabotage antérieur, même si vous n’en avez aucune, vous pouvez tout à fait saboter, et même au bureau, si vous avez des réunions ou que vous organisez vous-même des réunions, vous pouvez soit saboter les réunions qui sont organisées auxquelles vous participez, soit vous-mêmes saboter la réunion que vous organisez, et on vous donne toutes les méthodes pour saboter votre réunion. Et d’ailleurs, quand…
00:29:02David Dufresne
.Voilà, c’est ça on va y venir. Alors, je montre donc le manuel pratique de sabotage simple, services stratégiques, préparé sur la direction du directeur des services stratégiques, bureau des services stratégiques, Washington, 17 janvier 1944, mais il y a écrit version provisoire. Pourquoi c' est une version provisoire ? Est-ce qu’on n’a jamais eu de texte définitif ? En quoi est provisoire ce manuel ?
Dominique Pinsolle
[00 :29 :32 C’est provisoire parce qu’il n’y a que cette version qui existe, parce que ce n’était pas un manuel destiné à être publié sous cette forme-là. C’était en fait un manuel qui était un peu en cours d’élaboration. Il y a tout un tas de passages, d’ailleurs dans le manuel, il y a écrit pas encore de suggestions. Pour certains domaines, il est dit que ça, on n’en a pas encore. Parce qu’en fait c’est un manuel dans lequel les agents pouvaient piocher pour ensuite élaborer soit des brochures, soit des tracts, soit s’en servir pour en parler uniquement oralement, soit pour faire des communiqués sur les radios clandestines qui émettaient dans les territoires occupés. Et c’est un peu une sorte de banque de données, mais ce n’était pas un manuel qui circulait sous le manteau. C’était en fait un manuel dans lequel on allait piocher. Et il est dit dans le manuel, voilà, ça c’était la version d’aujourd’hui, donc provisoire. C’est destiné à être augmenté, complété, on est quand même en janvier 1944, la guerre s’interrompt peu de temps après et donc on n’a pas besoin de réactualiser ce manuel. Et donc là-dedans on va piocher, et puis on va s’en servir pour débiter un petit peu tous ces conseils en fonction des gens que l’on veut recruter. On ne s’adresse pas à un ouvrier d’usine, un ouvrier qui travaille à la mine ou un agriculteur, on ne va pas lui donner les mêmes conseils que quelqu’un qui travaille dans un bureau, tout simplement.
00:31:01David Dufresne
C’est assez astucieux et très simple quand on y pense. C’est que le manuel, évidemment, donne des conseils différents selon votre corps de métier, parce que le manuel dit, ben voilà, si vous êtes, je dis de mémoire, ouvrier dans l’automobile, vous pouvez avoir avec vous des outils, les transporter, qui peuvent servir à des sabotages. Si t’es boulanger, les mêmes outils, tu ne les as pas. Et donc il y a cette idée de s’approcher le plus possible de l’environnement du saboteur. Mais là, l’OSS a le même problème qu’ Auposte. Et ça commence comme ça : comment motiver le saboteur ? Comment motiver l’ aupostien, l’ aupostienne ? Alors, comment fait la CIA, la future CIA, pour motiver les saboteurs ?
00:31:51Dominique Pinsolle
C’est compliqué. Parce qu’en fait, il y a quelque chose auquel on est tous attachés, finalement. C’est malgré tout à ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui la conscience professionnelle, à l’attachement au travail bien fait. Et ça, c’est le premier obstacle pour convaincre quelqu’un de passer au sabotage. Et il y a tout un passage du manuel qui reprend quasiment mot pour mot la littérature syndicaliste d’avant la Première Guerre mondiale, qui explique qu’il faut essayer d’abord d’arriver à convaincre la personne que l’on veut convaincre d’inverser son rapport normal au travail, à son quotidien, à ses outils, etc. L’inverser pourquoi ? Parce que, si vous regardez autour de vous, vous allez chez vous, dans votre cuisine, il ne faut plus voir, par exemple, vos instruments de cuisine, vos couteaux, vos outils, vos tournevis, etc., comme simplement des outils, mais comme des instruments potentiels de sabotage. Dans votre cadre domestique, c’est assez facile. Mais, par contre, dans le cadre professionnel, il y a cet attachement, cette moralité du travail bien fait, etc., qu’il est nécessaire de laisser de côté pour accepter en fait de faire volontairement du mauvais travail. Ça, c’est un problème assez important que les syndicalistes révolutionnaires avaient réglé en disant que finalement saboter, ce n’était pas faire volontairement du mauvais travail, c’était renoncer à la norme bourgeoise du travail bien fait. Or, qu’est-ce que c’est un travail bien fait pour le bourgeois ? C’est un travail qui rapporte de l’argent aux bourgeois. Et en fait, c’est ça à quoi il faut renoncer quand on veut saboter. Et parfois même, du coup, le sabotage consiste à mieux travailler que ce que le patron attend. Par exemple, dans les chantiers de construction, etc., déjà, à l’époque, on fait travailler les gens très vite, on empêche de bien former pour finir les chantiers à la va-vite, etc. Saboter dans un chantier de construction, ce n’est pas faire du mauvais travail pour que l’immeuble s’écroule ensuite. C’est, au contraire, prendre tout son temps, ralentir et mieux travailler, parce que ça va faire perdre de l’argent au patron et ça va l’attaquer au portefeuille. Et comme ça, on va pouvoir demander, par exemple, des augmentations de salaire ou des choses comme ça. Donc, en fait, on retrouve dans ce manuel-là cette idée-là. Il y a toute une partie, une première partie du manuel qui est une sorte de… de comment faire pour convaincre les gens d’aller à l’encontre de ce que l’on leur demande tous les jours de faire au travail. Et ça, c’est une sorte de conversion psychologique qui est assez compliquée à faire. Et on le voit même quand on fait grève, etc., il y a toujours des collègues qui sont réticents à ça parce que… enfin moi je suis prof donc c’est bien, oui, mais si on fait ça on va priver les élèves de…, on va faire ceci… voilà, il y a toujours cet attachement à la conscience professionnelle qui est souvent un obstacle, parfois, à la mobilisation collective, à la lutte, et encore plus quand il s’agit ici de saboter.
00:35:05David Dufresne
Dans le manuel de sabotage pour la motivation, il est question, et ça me plaît infiniment, de la presse subversive, je cite, je mets des guillemets, des stations libres, alors ce n’est pas les radios libres. Ce n’est pas le stream sauvage d’auposte, mais c’est quand même quelque chose qui est intéressant à souligner, en deux mots, de quoi parlent les services américains quand ils parlent de stations libres, de presse subversive à quoi ils font allusion pour motiver les saboteurs ?
00:35:47Dominique Pinsolle
Avant de parler de ces stations libres, de cette presse clandestine, il faut comprendre que le sabotage n’a de sens et d’efficacité que s’il est connu. C’est-à-dire que si chacun sabote dans son coin, mais que personne ne sait ce que les autres font, il ne peut pas y avoir d’action collective de cette manière-là. Donc en fait, le but du saboteur, c’est d’agir seul, mais sans se sentir seul. Et pour ne pas se sentir seul, le seul moyen, c’était de médiatiser ces actions. Quels moyens ont les Alliés pour médiatiser ça ? Évidemment, on est dans un pays occupé, on prend la France. C’est le pays qui n’est pas cité dans le document, mais c’est quand même le pays visé en premier lieu, puisque le débarquement se prépare en Normandie pour le mois de juin 1944, là le manuel est réalisé en janvier 1944. Tout est verrouillé, voilà, la zone Sud a été envahie, etc. Mais malgré tout, il y a de la presse clandestine, la presse de la Résistance, qui est vendue sous le manteau, au risque et au péril de ceux qui la font, et il y a des stations de radio, soit des stations clandestines complètement artisanales, etc., soit ce qu’on appelle des radios blanches, qui sont en fait des radios qui émettent, disons illégalement sur le territoire français, mais dont l’origine est connue. Souvent, ce sont des gouvernements étrangers ou des institutions étrangères. Donc, on fait la différence, les Américains font la différence entre les white radios et les black radios. C’est-à-dire qu’il y a un degré de clandestinité supérieur quand on est dans les radios, dans les black. Oui, c’est comme les pirates aujourd’hui. Oui voilà, ce sont des radios pirates, mais il y en a qui sont plus ou moins identifiées. Donc quand c’est identifié, on appelle ça une radio blanche, c’était le vocabulaire de l’époque, c’est un peu bizarre, mais bref. Et donc dans le manuel, il est dit surtout, dès qu’il y a des choses qui sont faites, il faut les médiatiser, il faut faire connaître. Il faut montrer qu’en fait chacun, dans son coin, peut contribuer à cet effort collectif. Et que si vous, à l’usine, vous balancez une vis là où il ne faut pas, vous mettez un peu de poudre d’émeri dans le moteur de la voiture, vous laissez malencontreusement ouverts les bidons d’essence avec une bougie allumée et tout crame pendant la nuit, bon, ce n’est pas de chance, il faut que ça se sache, parce que ça va donner des idées aux autres. Et ça va permettre de lancer cette mobilisation collective. Donc en fait, la question de la médiatisation, elle est effectivement très importante, parce que le sabotage, encore une fois, n’a de sens, le sabotage individuel et clandestin n’ont de sens que s’ils s’articulent avec les autres actes de sabotage.
00:38:43David Dufresne
À propos de jeter une vis, eh bien il y a justement Katarèdz sur Twitch qui nous dit que, à mon usine, il suffisait de jeter une vis sur la bobine pour faire un bourrage papier et ne pas avoir à courir pendant 30 minutes, 1 heure. Donc tout à l’heure, je parlais de consignes qui pouvaient sembler désuètes et d’autres qui sont toujours d’actualité, voilà, à l’instant tu parlais de jeter une vis, eh bien le tchat te dit que ça peut se faire encore aujourd’hui. Alors j’imagine que c’était dans une imprimerie pour Katarèdz. Il pourra peut-être nous préciser. Je voulais te demander, Dominique, quel est, toi, dans ce manuel, le répertoire d’action que tu préfères ? Bien évidemment, le manuel détaille les lieux, les bâtiments, les ressources, etc., qui peuvent être des cibles. Dans tout ce que tu as lu, qu’est-ce que tu retiens le plus, hormis l’histoire du travail dont on va parler après, de l’organisation au boulot, des réunions, etc., puisque ça, c’est quand même piquant ? Si on enlève ça, qu’est-ce que toi tu retiens dans ce manuel ?
00:40:02Dominique Pinsolle
Je retiens qu’on a là un État qui a été parmi les plus répressifs à l’égard du mouvement ouvrier jusqu’à la Première Guerre mondiale. Il faut se rappeler quand même qu’en 1918 s’est tenu, aux États-Unis, le plus grand procès civil de toute l’histoire des États-Unis, encore aujourd’hui, un procès fédéral qui s’est tenu dans une cour fédérale à Washington, qui a jugé une centaine de militants de l’IWW pour, entre autres, apologie du sabotage, et qui ont tous été condamnés, alors qu’aucun acte de sabotage n’a pu être prouvé, mais simplement pour apologie du sabotage, et certains ont été condamnés même à 20 ans de prison. Pour, encore une fois, apologie du sabotage, pas pour acte de sabotage. Et cette décapitation du mouvement syndicaliste révolutionnaire américain en 1918 a été tellement puissante que le mouvement ouvrier, disons dans sa frange la plus radicale aux États-Unis, qui est toujours restée très minoritaire, a complètement abandonné ensuite cette propagande-là et même a abandonné l’utilisation du mot sabotage, ce qui rappelle aujourd’hui certains débats qu’il y a eu, par exemple, au sein des Soulèvements de la Terre sur « on va préférer plutôt désarmement à sabotage », etc. C’est-à-dire que l’État fédéral américain a été peut-être l’acteur le plus important dans le fait de réduire le sabotage à sa dimension dangereuse, destructrice, violente, etc., ce qu’il n’était pas auparavant. Et on voit ce même État qui, 25-30 ans après, réutilise les mêmes conseils, les mêmes méthodes qu’il combattait sur son propre sol pendant la Première Guerre mondiale pour essayer de déstabiliser l’ennemi allemand prioritairement en 1944. Et moi, ce qui m’intéresse le plus dans ce document, c’est vraiment ce jeu de miroir qui, jusqu’à aujourd’hui, fait que les tensions internes à l’État fédéral américain, entre CIA et Trump, ont poussé une intelligence fédérale à ressortir ce manuel, peut-être secrètement, c’est mon hypothèse, pour mettre un petit peu le bazar dans l’administration américaine. Et, d’une certaine manière, ça a marché. Pourquoi ? Parce que ça a circulé, tout un tas de fonctionnaires s’en sont inspirés, ou en tout cas ont dit qu’ils allaient le faire sur internet, et ça a même eu un écho très important. Ce qui m’intéresse dans ce manuel, c’est moins les méthodes précises qui sont données, parce qu’il y en a certaines qui sont, il faut le dire, datées, voire perdues, mais il y a tout un esprit, un état d’esprit, un travail sur la psychologie du sabotage aussi, qui est encore très stimulant intellectuellement aujourd’hui.
00:43:17David Dufresne
Alors, effectivement, il y a des moments où ce manuel est un voyage dans le temps, parce que, par exemple, page 84, pour le chapitre transport automobile, petite A, les routes, endommager les routes prend du temps, écrit l’OSS. Ce qui rend l’activité peu pratique le jour J ou à l’approche du jour J. Mais les services proposent changer les panneaux indicateurs aux intersections et aux embranchements. L’ennemi ira dans le mauvais sens et lui faudra peut-être des kilomètres avant de découvrir son erreur. Là, tu te dis qu’avec Google Maps, ça ne marche plus, leur truc. En fait, ce qu’il faudrait, c’est pirater Google Maps. Mais je dis ça fait un voyage dans le temps parce que, tout d’un coup, on se dit que c’était vrai, il n’y a pas si longtemps, on se dirigeait avec des panneaux indicateurs et il suffisait de les changer, de les virer, etc. Donc tu as raison, il n’y a pas vraiment, c’est plus un état d’esprit qu’on peut retenir qu’un livre de recettes. On est bien d’accord ?
00:44:22Dominique Pinsolle
Alors, sur les panneaux indicateurs, moi ça me fait penser quand même à ce qu’ont fait les agriculteurs avec les panneaux d’entrée dans les villages, en les mettant à l’envers. Absolument. Alors évidemment, ça va, mais ça perturbe un petit peu. Quand on arrive… la première fois que j’avais vu, en plus je n’étais pas du tout au courant, mais qu’est-ce que c’est que ce truc, quoi ? Alors je ne dis pas que c’est du sabotage, ils n’ont pas lu le manuel, etc., mais le sabotage, en fait, d’une certaine manière, il est forcément d’actualité parce que c’est une sorte de réaction universelle à l’exploitation, à la domination, etc. Et donc, en fait, on retrouvera effectivement plutôt un état d’esprit dans ce livre-là, et c’était d’ailleurs ce que disait Pouget, qui disait que le sabotage, ce n’est pas une méthode précise, c’était un état d’esprit, il disait même, c’est une jugeote que doit avoir le travailleur pour trouver des manières de résister de manière inventive. Mais tu as raison, il y a des choses, par exemple, je pensais aussi au conseil qui est donné aux agents des guichets dans les gares, on leur dit vendez plusieurs fois la même place dans les trains. Comme ça, une fois que les gens rentrent, ça crée la panique, parce qu’on a tous vécu au moins une fois ça dans le TGV. Ah non, moi je suis à la 64B. Ah non, c’est moi, regardez, voilà. Et donc bon, ça, maintenant que les…
00:45:40David Dufresne
Oh dis donc, la 64, c’est la première classe !
00:45:42Dominique Pinsolle
Mais maintenant que les gens prennent eux-mêmes leur place sur SNCF, il y a peu de chances que ça se produise, mais bon, on peut tout à fait actualiser le concept.
00:45:56David Dufresne
Alors, à propos de concepts, il y a le tchat, il y a Sorcière qui nous dit les agriculteurs avec les radars détériorés, empaquetés sur les routes, Katarèdz nous donne des précisions, donc il travaillait, c’est cet aupostien qui bloquait son usine, il travaillait en lançant une vis dans une bobine, il travaillait en fait dans une usine de papier hygiénique type Sopalin, papier toilette. Et c’est comme ça qu’il a saboté. Alors, on en arrive à quelque chose qui reste là, pour le coup, très moderne. Alors attends, non, ça c’était les bagnoles. Ça se passe page 99. Interférence générale dans les organisations et la production. Et donc je sais que ton éditeur, que je salue, aime beaucoup ce passage et toi aussi, peux-tu nous dire pourquoi ?
00:47:04Dominique Pinsolle
C’est plutôt à la fin du manuel, c’est intéressant parce que, pour le coup, on n’avait pas trop ça dans la littérature syndicale de l’avant-guerre puisque c’était encore un monde qui était assez peu tertiarisé, il y avait encore beaucoup d’ouvriers, beaucoup de paysans, surtout en France. Là, on est en 1944, l’économie américaine, particulièrement, s’est beaucoup tertiarisée, il y a beaucoup plus de gens qui travaillent dans les bureaux, concrètement. Et donc là, l’OSS fait vraiment un travail d’actualisation, d’une certaine manière, de la doctrine du sabotage en essayant de comprendre comment ça peut s’adapter au monde du bureau. Alors c’est intéressant, pourquoi ? Parce qu’il y a d’abord des conseils très simples qui sont donnés à des gens qui travaillent comme simples exécutants. On leur dit, par exemple, vous pouvez saboter en faisant en sorte de ne pas transmettre les ordres qui vous sont donnés, en perturbant la chaîne de commandement, en donnant aussi de mauvais ordres par rapport à ce qui ont été donnés. Si vous êtes employé télégraphiste, à l’époque le télégraphe, c’est très important parce que le réseau téléphonique est encore peu développé, vous pouvez introduire des petites erreurs. Et c’est très important, nous dit le manuel, que vous puissiez ensuite apparaître de bonne foi en prétendant que c’était une erreur, soit en faisant un sabotage qui soit plausible, qui puisse apparaître comme une erreur plausible, ou alors faire un sabotage sur lequel vous pouvez dire « ce n’était pas moi » et sur lequel on ne pourra jamais trouver une personne en particulier. Ce qui est conseillé aux télégraphistes, c’est par exemple de dire, quand vous devez transmettre le mot maximum, vous pouvez très facilement semer la pagaille en changeant le A par un I, et en mettant maximum. Comme ça, la personne qui reçoit ne peut pas savoir si c’est le I qui est fautif ou si c’est le X. Elle ne peut pas savoir s’il est maximum ou minimum. Donc elle est obligée de renvoyer un autre télégraphe, et ça fait perdre du temps, etc. Pour moi, c’est vraiment très ingénieux et ça correspond tout à fait à l’état d’esprit originel du sabotage, qui est non violent, qui ne cause pas de destruction, qui simplement perturbe un petit peu la production. C’est vieux comme les employés du télégraphe à la fin du XIXe, qui appelaient ça faire du mastic en France. Bref. Et puis il y a une autre partie, qui est toute la partie travail collectif au bureau. Donc soit vous assistez à une réunion, on vous explique, vous avez une réunion, bon voilà, on en fait tous des réunions, c’est pénible pour tout le monde. Oui, tout à fait, saboter très simplement : vous vous posez des questions, vous coupez la parole, vous chicanez sur le moindre détail, vous revenez sur des décisions qui ont été prises à la réunion précédente, la veille ou la semaine d’avant, vous vous posez la question, vous demandez si les échelons hiérarchiques vont vraiment apprécier que l’on prenne cette décision aujourd’hui et s’il ne vaut mieux pas y réfléchir pour la reporter au lendemain ou à la semaine d’après. Et donc toutes ces petites choses font que vous allez saboter le travail dans le sens que vous allez le perturber, vous allez le ralentir, sans que vous vous exposiez de manière excessive et sans qu’on vous accuse, puisque vous pouvez prétendre le faire de bonne foi. Et si vous-même vous organisez une réunion, vous pouvez la saboter vous-même, et c’est là qu’il faut se rendre compte que tout un tas de gens qui organisent des réunions, et notamment nos supérieurs, sabotent sans le savoir, ou parfois le font peut-être à dessein. C’est que vous pouvez, par exemple, faire en sorte de laisser les points les plus importants à la toute fin de la réunion, commencer toujours par les problèmes les moins importants. Ça, c’est une méthode qui est aujourd’hui une méthode de management très courante. Vous pouvez également, quand vous managez soit une équipe ou que vous faites une réunion où vous managez une équipe aussi, vous pouvez valoriser les plus incompétents et, au contraire, engueuler les plus compétents, pour semer le trouble, pour démotiver les plus compétents. Ça aussi, ce sont des méthodes de management parfois qu’on retrouve aujourd’hui, alors qu’elles ne sont pas faites pour saboter, qui sont faites au contraire pour accroître le pouvoir de la hiérarchie, mais c’est des choses qui montrent que même dans cet univers-là, il y a des méthodes qui sont assez simples pour perturber le travail.
00:51:49David Dufresne
Alors, il faut faire attention à ne pas tout mélanger, sinon on risque de tirer une conclusion un peu trop séduisante mais fausse. Ce que tu décris, ce n’est pas une filiation directe « anarchisme → OSS → management moderne ». Il n’y a pas de chaîne causale structurée où les théories de Pouget auraient irrigué les pratiques managériales contemporaines. Ce serait excessif. En revanche, il y a bien une convergence fonctionnelle, et c’est là que ça devient intéressant. Ce que met en lumière ce manuel, c’est une sorte de cartographie négative du fonctionnement des organisations. Autrement dit, pour saboter efficacement une organisation, il faut en comprendre les points de friction structurels : lourdeur procédurale, dépendance à la hiérarchie, inflation des circuits de validation, dilution des responsabilités, etc. L’OSS formalise ça empiriquement. Or ces fragilités ne sont pas propres à une époque. Elles sont intrinsèques aux organisations complexes, surtout bureaucratiques. Ce que fait le manuel, c’est exploiter ces vulnérabilités. Ce qui est troublant aujourd’hui, c’est que certaines pratiques managériales produisent des effets similaires… mais pour des raisons différentes. Là où le sabotage vise à ralentir intentionnellement, le management contemporain peut générer les mêmes effets par : surprocéduralisation (multiplication des validations, reporting, compliance), inflation des réunions, culture du consensus qui bloque la décision, responsabilisation diffuse (personne ne tranche réellement), ou encore management par indicateurs qui détourne l’attention du travail réel. Ce n’est pas du sabotage volontaire, mais le résultat opérationnel peut s’en rapprocher : inertie, perte d’efficacité, démotivation. Ce que ça dit de notre monde, c’est surtout ceci : les organisations modernes sont devenues suffisamment complexes pour que leurs dysfonctionnements internes reproduisent spontanément ce que des saboteurs devaient autrefois provoquer activement. Autrement dit, là où il fallait auparavant une intention subversive pour désorganiser le travail, certaines structures contemporaines intègrent déjà en elles-mêmes des mécanismes d’auto-entrave. Et c’est pour ça que ce passage du manuel frappe autant : il agit comme un miroir. On y reconnaît non pas une continuité historique, mais une vérité structurelle sur la manière dont les organisations peuvent être bloquées volontairement ou non. C’est moins une histoire de transmission idéologique qu’une mise à nu des failles universelles de l’action collective organisée.
00:53:31Dominique Pinsolle
Alors oui, le retournement est assez spectaculaire et il est assez symptomatique de voir que ce manuel a eu un écho dans deux sphères. En fait, il a eu un écho dans les sphères anti-Trumpistes, puis plus largement militantes de gauche, mais il a eu un écho aussi dans les milieux du management et dans les milieux entrepreneuriaux, parce qu’en fait, et notamment d’ailleurs, là aussi c’est assez symptomatique, c’est qu’en fait il y a deux éditions françaises de ce manuel, avec deux traductions différentes, deux éditions, etc. L’autre éditeur, que je ne nommerai pas aujourd’hui, mais qui est un éditeur spécialiste du développement personnel pour entrepreneurs et qui fait du management, a publié le manuel en le présentant comme un manuel de résistance à Trump, etc., pour essayer d’exploiter un petit peu le buzz qu’il y avait autour du manuel. Mais tout le reste du catalogue, c’est du management. Et en fait, on se rend compte que ce manuel parle aux lecteurs d’aujourd’hui, parce qu’en fait il parle moins finalement de l’occupation que du monde du travail tel qu’on le connaît encore aujourd’hui. Et le sabotage, pour paraphraser Pierre Bourdieu, qui avait dit que la sociologie était un sport de combat, pour dire qu’en fait, une fois qu’on connaît les ficelles, on peut les utiliser soit pour faire le bien soit pour le mal, et que quand on fait un sport, un art martial, on apprend à donner des coups, mais en fait pour faire bien, jamais pour faire mal, le sabotage, on pourrait dire que c’est la même chose. Le sabotage, c’est un sport de combat, et une fois que l’on connaît les ficelles, on peut l’utiliser soit pour subvertir, soit au contraire pour accroître le pouvoir de la hiérarchie, parce que le sabotage, en fait, c’est une réflexion sur le pouvoir.
00:55:27David Dufresne
Alors attends, Dominique, je suis obligé de t’interrompre, nous subissons un raid amical de la CIA. Alors je t’explique, oh là, je vois à ta tête que tu te demandes ce qu’est un raid, c’est-à-dire Ostpolitik. Ostpolitik vient de terminer son émission, je croyais qu’il était en vacances, celui-là. Eh ben non, il n’est pas en vacances, visiblement. Et il a dit, ben tiens, allons voir ce qui se passe au poste. Donc là, il y a des millions de gens qui viennent d’arriver tout d’un coup. Et donc certains nous demandent nos papiers, notamment Ostpolitik lui-même, qui dit : bonjour, c’est la CIA, vos papiers s’il vous plaît ! Alors là, je suis… l’actualité, jamais en vacances, David, à qui le dites-vous, bien sûr, bien sûr. Alors là, je suis un peu embêté parce qu’on vient de passer une heure, ce qui était le temps qu’il avait un peu prévu pour parler du bouquin, mais là, tout d’un coup, il y a beaucoup de monde qui arrive. Il y a aussi : arrêt du KGB. — Comment ? — J’ai encore du temps. — T’as encore du temps ? Mais il y a, dans le tchat, j’ai vu passer aussi quelqu’un disant « oh, c’est trop génial, je vais offrir ce livre à ma cheffe ». Voilà, donc ça peut être vu comme ça. Alors juste rapidement, on représente l’ouvrage, je te laisse faire. Voilà, c’était un ouvrage qui vient d’être publié aux éditions du Détour, Le manuel de sabotage simple sur le terrain. C’est donc les services secrets américains, en 1944, qui publient ce manuel. Ce manuel est déclassifié dans les années 2010 et il connaît actuellement un engouement de téléchargement incroyable sous l’administration Trump, avec des gens qui se demandent s’il n’y aurait pas là quelques petites recettes de cuisine pour pouvoir enrayer la machine trumpienne. Est-ce que j’ai bien résumé l’affaire ? Il faut que tu donnes tout, Dominique, il faut recommencer.
00:57:19Dominique Pinsolle
Là, c’est un sabotage en bonne et due forme de ton émission, en fait.
00:57:28David Dufresne
Exactement comment tu pourrais traduire ça pour ceux qui n’ont pas entendu le début de l'émission ? En quoi c’est un sabotage ce qu’on est en train de faire là ?
00:57:40Dominique Pinsolle
Parce que là, il y a une intervention dans un travail collectif qui vient perturber le bon déroulé de ce qui était prévu et donc qui nous oblige à revoir nos plans, voilà, donc c’est un vrai sabotage.
00:58:01David Dufresne
On applaudit ce genre de sabotage, néanmoins faisons comme si de rien n’était, continuons notre travail. Mais là je suis quand même bien emmerdé parce que pour moi l’entretien était terminé… Alors maintenant c’est toi qui sabotes ton micro, là, je ne sais pas ce que t’as fait, mais tout d’un coup il y a ton micro qui… Allô, allô ? On m’entend ? Euh, pas très bien, tout d’un coup… C’est bien, tout d’un coup ? Non. Euh, pourrais-tu, éventuellement, te reconnecter ? Je ne sais pas pourquoi, là, tout d’un coup il y a ton micro… Non, pourtant j’ai rien fait du tout. Je me reconnecte Ah non, c’est bon, ça y est, c’est bon. Là, si tu parles d’une voix forte, ça va.
00:58:52Dominique Pinsolle
Oui, je disais que, quand on lit le passage que tu as évoqué tout à l’heure sur le sabotage des réunions au travail, on se rend compte qu’il y a plein de gens qui sabotent les réunions, soit sans le savoir. Il y a plein de passages, par exemple, qui rappellent n’importe quelle assemblée générale que l’on a pu faire dans une université ou ailleurs, par exemple. Le fait d’ergoter sur le moindre mot de la motion qui va être votée, la remise en cause à la fin, de revenir sur un point de détail pour remettre tout en cause, etc. Il y a eu des réactions assez intéressantes dans les milieux militants, notamment j’ai vu des vidéos, notamment des podcasts militants qui revenaient sur ce manuel en disant « mais c’est fou, en fait, c’est ce qu’on se fait à soi-même sans s’en rendre compte ». Parce qu’en fait il y a des effets parfois de mobilisation collective qui font qu’on arrive à s’auto-saboter sans s’en rendre compte. Qui fait ça à toutes les réunions, et qui fait exprès, là pour le coup très probablement, de saboter ce travail-là ? Donc ce manuel, en fait, il permet à la fois, peut-être, c’est peut-être même ce qui est encore plus intéressant que je trouve dans ce passage, il permet d’avoir des ficelles pour saboter, mais il permet aussi surtout de repérer, en fait, les sabotages qui sont faits par d’autres dans le travail, et notamment par les managers, toute la hiérarchie, qui appliquent des méthodes de management qui, en fait, elles-mêmes, alors pas directement, mais finalement ont une certaine porosité avec ce genre de méthodes. Et donc là aussi, il y a un passage assez troublant à la fin du manuel où on a l’impression de voir ce que l’on vit tout le temps au travail, mais où on en vient à se demander : est-ce que ces méthodes-là, au lieu d’être utilisées par ceux qui veulent accroître leur pouvoir au sein de l’entreprise, au sein d’une administration, au sein de l’État, etc., est-ce qu’on ne pourrait pas les utiliser, nous, pour résister à des choses qui sont objectivement néfastes pour tout le monde, à des méthodes de travail qui créent de la souffrance, à des salaires qui sont insuffisants, ou à des productions qui sont écologiquement nocives, etc.
01:01:28David Dufresne
Mais tu penses à quel acte précisément, je ne vois pas. Page 103, pour les employés de bureau, l’ancêtre de la CIA proposait « faites des erreurs dans les quantités de matériel lorsque vous copiez des commandes, confondez les noms similaires, utilisez de mauvaises adresses, 2. Prolongez la correspondance avec les bureaux gouvernementaux, 3. Classez mal les documents essentiels ». Là, il y en a une qui est vraiment trop datée. En faisant des copies carbone, d’ailleurs il y a une petite note, la 56, tu es obligé d’expliquer ce que sont les copies carbone parce que tout le monde n’a pas la référence, faites-en une de moins que prévu, de sorte qu’un travail de copie supplémentaire devra être fait. 4 Lorsque vous recevez un appel important, dites que le patron est occupé ou pris par une autre conversation téléphonique. Retenez le courrier jusqu’à la prochaine levée. Répandez des rumeurs inquiétantes qui ressemblent à des informations confidentielles. Voilà, il y a ce genre de petites choses. Alors il y en a qu’on peut tout à fait transposer dans le monde moderne en se disant voilà, à la place du courrier, c’est le courriel, etc., d’autres moins. Est-ce que ce petit livre rencontre le même succès que le téléchargement original ou pas ?
01:02:49Dominique Pinsolle
Alors ça, il faudrait demander à l’éditeur, parce que moi je ne suis pas dans le secret des dieux. Et puis il est paru il n’y a pas longtemps, il est du 12 mars, donc il n’a pas pu se vendre encore à des centaines de milliers d’exemplaires. En tout cas, si c’est le cas, je ne sais pas. Mais ce qui est sûr, c’est que moi, en tout cas, dans les conférences ou les rencontres en librairie que j’ai pu faire sur cette thématique-là, il y a un vrai écho qui est rencontré et un vrai intérêt des lectrices et des lecteurs. Pourquoi ? Parce qu’en fait, aujourd’hui, on doute beaucoup des méthodes classiques de lutte, principalement la grève et la manifestation. Et ce qui s’est passé en 2023 avec les retraites, ça a mis un coup vraiment au moral de beaucoup, dont je fais partie d’ailleurs, et on retrouve en fait la même interrogation qu’on avait à la fin du XIXe, c’est-à-dire qu’est-ce qu’on peut inventer de nouveau ? Et quand on commence à réfléchir au sabotage, en fait, on ne va pas trouver des recettes toutes faites, c’est ce que je dis dans la préface d’ailleurs, vous ne trouverez pas dans ce manuel des recettes miracles, et puis si ça avait été miracle, en fait, on aurait gagné la Seconde Guerre mondiale rien qu’en sabotant, ce qui n’est pas le cas. Mais par contre, on va trouver un état d’esprit, on va trouver un appel à l’inventivité, à la réflexion collective et à l’action individuelle qui est très novateur. Et ça permet quoi ? Ça permet en fait de comprendre que quand on travaille, ou quand on ne travaille pas d’ailleurs, mais là en tout cas pour les travailleuses et les travailleurs, l’attitude au travail ne se limite pas à « on » ou « off ». Je ne me dis pas « je vais au boulot, je baisse la tête et je fais tout ce qu’on me dit sans broncher », ou « je fais grève », et qu’entre ces deux attitudes, il y a tout un panel d’actions individuelles et collectives qui peuvent être menées, y compris en continuant à travailler, c’est-à-dire en travaillant. J’ai fait des conférences, notamment dans une entreprise dont je t’ai parlé aujourd’hui, dans une entreprise où les salariés, en fait, finalement ont semblé un peu découvrir cette idée, qui est une idée un peu réjouissante quand on travaille dans une boîte, par exemple, où il y a un syndicat ou pas de syndicat du tout, ou qu’il y a des syndicats qui n’arrivent pas à faire grand-chose, quand les dernières grèves n’ont pas marché, quand on est toujours trois à faire grève et que les autres vont au boulot, et en fait on retrouve une sorte d’espace de résistance qu’on a complètement oublié, parce qu’il a été mis sous le tapis par le mouvement syndical à partir de la Première Guerre mondiale, parce qu’il a été extrêmement réprimé pendant cette guerre-là. Alors évidemment, on ne peut pas aujourd’hui remettre au goût du jour et refaire ce qui a été férocement réprimé en 1918, parce que ça le sera férocement réprimé aujourd’hui aussi. Et on a vu d’ailleurs les Soulèvements de la Terre, on a échappé de peu à la dissolution. Voilà, dans l’arrêté de dissolution, qu’est-ce qu’on reprochait ? On reprochait aux Soulèvements d’appeler au sabotage. Et donc on sait très bien que ce mot-là aujourd’hui, il est trop sulfureux. Voilà, on sait l’affaire de Tarnac que tu connais bien. On avait trouvé dans la bibliothèque de Julien Coupat et compagnie un exemplaire du sabotage d’Émile Pouget. Et ça avait été mis en avant pour dire : regardez, ils sont dangereux, ils veulent saboter.
01:06:21David Dufresne
Il y avait de très bons livres saisis par la police, en effet. Je vous laisse découvrir la liste. Mais tu confirmes bien ? Ah, il y avait, effectivement, Le Sabotage de Pouget. Absolument, absolument. Je rappelle d’ailleurs que tu es l’auteur, en 2024, chez Agone, de « Quand les travailleurs sabotaient », une somme de 400 pages sur l’âge d’or du sabotage syndical. Et d’ailleurs, je voulais te poser une question. Est-ce que tu en as parlé un tout petit peu tout à l’heure ? La CGT va, à la fin du XIXe siècle, revendiquer le sabotage comme une possibilité d’action. Je n’arrive pas à savoir si cette résolution a été abolie ou si elle existe encore dans les statuts de la CGT ?
01:07:13Dominique Pinsolle
Alors, dans les statuts, non, ça n’a jamais été intégré aux statuts, mais par contre, lors du troisième congrès de la CGT qui se tient à Toulouse en 1897, le sabotage est adopté officiellement, à l’unanimité d’ailleurs, comme moyen d’action. C’est un vote qui est confirmé au congrès de 1898, donc au quatrième, et au cinquième qui a lieu en 1900. Donc en fait, pendant trois congrès, la CGT confirme l’adoption du sabotage. Mais attention, sabotage à cette époque-là, c’est le sabotage non violent, qui n’est pas forcément illégal d’ailleurs. C’est surtout ça qu’il faut comprendre, c’est que ce n’est pas forcément illégal, en fait, à l’origine, le sabotage, puisque ça consiste simplement à exploiter le plus possible les brèches que le système, y compris légal, laisse à l’ouvrier. Par exemple, quelqu’un qui applique le règlement à la lettre ne fait rien d’illégal, par contre, en l’appliquant à la lettre systématiquement, il va ralentir le travail et perturber la production, c’est ce qu’on va appeler la grève du zèle, ou en ralentissant, en perturbant volontairement la production, il ne fait pas forcément quelque chose d’illégal, ça va devenir la grève perlée, qui sont maintenant entrées dans le code du travail comme des formes de grève illégales en France. Mais il y a des formes de sabotage, par exemple, qu’on appelait au début du XXe siècle le sabotage de la bouche ouverte, qui consiste à révéler des fraudes patronales, qui vont devenir aujourd’hui des pratiques de lanceurs d’alerte, et qui elles-mêmes vont être protégées par la loi. Donc en fait, il y avait des formes de sabotage qui non seulement ne sont pas illégales, mais qui sont même devenues légales aujourd’hui. Et donc on peut s’étonner que la CGT ait adopté cette méthode-là, mais elle n’était pas forcément aussi sulfureuse qu’elle l’est aujourd’hui. Et à ma connaissance, pour répondre précisément à ta question, je n’ai pas connaissance d’un congrès de la CGT où le sabotage a été rejeté. En fait, il a été abandonné de fait par la CGT dès les années 1908-1909, surtout, après on n’en a plus trop parlé, mais au contraire des IWW aux États-Unis qui, eux, ont fait un communiqué en disant le sabotage, on arrête, c’est fini. Si vous allez sur le site aujourd’hui des IWW, on vous dit voilà, on vous met à titre documentaire ces ouvrages sur le sabotage, mais ça ne fait plus partie de notre doctrine, surtout ça a été retiré de la littérature officielle de l’organisation. La CGT n’a jamais fait ça, à ma connaissance.
David Dufresne
[01 :10 :03 ] C’est ce qu’il me semble, et c’était la raison pour laquelle je t’ai posé cette question, parce que je me dis que, parmi les auditeurs et les auditrices, certains sont peut-être membres de la CGT ou certains connaissent peut-être des délégués CGT, et je trouverais assez rigolo qu’à la machine à café, cette question soit posée : et dis donc, le sabotage, on refait ou on ne refait pas ? Pour terminer, je voudrais qu’on restitue la sortie de ce livre, qui est donc la publication d’un manuel qui avait été mis en téléchargement, enfin qui avait été déclassifié et qui a été massivement téléchargé lors de l’investiture numéro 2 de Trump. Qu’est-ce que, pour toi, cet engouement dit de l’époque ? Est-ce que ça dit vraiment quelque chose ? On parle de 300 000 téléchargements, c’est à la fois beaucoup, et en fait pas tant que ça. Est-ce que là on s’amuse entre nous à frémir, ou est-ce qu’il y a un véritable frémissement, d’après toi, pour un retour à un engagement, qui serait un engagement physique, même s’il est de faible intensité, c’est quand même un engagement souvent individuel, dans une lutte collective mais individuel, donc avec une prise de risque ? Est-ce que tu sens, toi, par les retours de lecteurs, par les débats que tu peux avoir, parce que tu as lu sur les répercussions de ces téléchargements, où est-ce qu’on en est par rapport à ça ?
01:11:42Dominique Pinsolle
Alors oui, je pense qu’il se passe quelque chose en ce moment, non pas pour dire qu’on va revenir au sabotage tel qu’il a été pratiqué auparavant, etc. Je pense que, dans cette bataille-là, les États ont gagné la bataille, et notamment ont gagné la bataille du sens, du mot. Ils ont réussi à imposer une définition du sabotage qui est très négative, très noire, très destructrice, etc. Et que quiconque s’amuserait aujourd’hui à appeler un peu trop fort au sabotage, n’importe quelle organisation qui appellerait aujourd’hui au sabotage serait immédiatement la cible d’une répression féroce, à partir du moment où c’est une organisation assez importante et pas purement groupusculaire. Donc je pense qu’il se passe quelque chose, mais pas un retour du passé à l’identique, pas du tout. Par contre, je pense qu’il se passe quelque chose dans le sens où il y a de plus en plus de travailleuses, de travailleurs, de militantes, de militants qui se posent cette question de comment faire pour sortir de cette ornière dans laquelle on est, dans laquelle les méthodes classiques semblent patiner, notamment la grève, le couple grève-manifestation, et comment faire pour résister au travail autrement que de manière purement individuelle dans son coin, parce que ça, ça existe. C’est massif, et paraît-il, depuis notamment le Covid, on parle beaucoup de la démission silencieuse qui toucherait le monde des entreprises. La démission silencieuse, c’est quoi ? Ce sont des gens qui sabotent, qui en font le moins possible, qui traînent la patte. Tout le monde connaît ça, quand on connaît des conditions de travail éprouvantes ou qui font souffrir, la première réaction, c’est une forme de sabotage, c’est ralentir, c’est se mettre de côté, c’est en faire le moins possible, ce que les managers appellent la démission silencieuse. Donc je pense qu’il se passe quelque chose dans le sens où il y a une nouvelle réflexion collective depuis une dizaine d’années sur la nécessité d’inventer de nouveaux moyens d’action autres que la grève et la manifestation. Et dans cette réflexion collective, j’ai vu que quelqu’un tout à l’heure a mis le slogan « grève, blocage, sabotage » qu’on avait vu fleurir notamment lors du mouvement sur la loi travail en 2016, eh bien on va se tourner vers d’autres moyens d’action. Le sabotage en fait partie, sous cette appellation ou pas. Ça peut être le désarmement, par exemple, qui a l’avantage, je l’ai vu tout à l’heure dans le tchat, de rappeler qui a vraiment les armes de destruction entre les mains. Voilà, ce n’est pas nous, en fait, c’est dans le camp d’en face. Ça peut être la pente du blocage. Je m’intéresse beaucoup en ce moment, par exemple, à la question du blocage, à la pratique du blocage, qui est connectée aussi à des pratiques de désobéissance civile. Il y a tout un continuum de résistance qui va du sabotage ou du ralentissement du travail jusqu’au piratage informatique, en passant par diverses formes de blocages, qui vont de l’occupation ou de l’envahissement de mairies ou de je ne sais pas quoi, ça s’est vu encore dernièrement, qui font qu’il y a une sorte d’ébullition militante qui ressemble beaucoup à celle qu’il y avait à la fin du XIXe siècle et qui a poussé Émile Pouget à théoriser ça et à le faire adopter par la CGT. Je pense qu’on est dans une phase de transition où, en histoire sociale, on dit que le mouvement ouvrier est en train de changer de répertoire d’action. On avait des habitudes, on allait piocher dans un répertoire d’actions classique, traditionnel, puis là on se rend compte que ça patine, que ça ne marche plus. Donc on va essayer de trouver autre chose je pense qu’on est dans cette période-là, qui peut prendre beaucoup de temps, ça peut prendre plusieurs décennies. C’est comme ça qu’on a inventé la grève, c’est comme ça qu’on a inventé la manifestation. Là, on est peut-être en train d’inventer quelque chose d’autre, qui s’inspirera, je pense, du sabotage, mais le sabotage ne sera qu’une des sources d’inspiration parmi d’autres, mais qui sera forcément quelque chose de nouveau et c’est assez fascinant, je trouve, notamment quand je discute avec des gens dans les rencontres, ou sur des piquets de grève d’ailleurs, pas plus tard qu’il y a pas longtemps dans mon université, de voir cette ébullition et ce travail collectif qui est en train de se faire en ce moment.
01:16:22David Dufresne
Dernière question, mon cher Dominique, si tu veux bien. Le manuel de l’ancêtre de la CIA évoque assez peu l’ennemi, qui est donc à l’époque l’armée allemande, et la question aujourd’hui se pose, de la même manière qu’elle s’est toujours posée au XIXe siècle ou pendant la Seconde Guerre mondiale, c’est la question de la répression. Aujourd’hui, la répression n’est autrement plus, pas forcément féroce, mais permanente, avec des moyens considérables de surveillance, de fichage, etc. Donc, comment le sabotage peut se réinventer par rapport à une répression qui est quasi automatisée ?
01:17:16Dominique Pinsolle
Alors deux éléments de réponse : le premier, c’est qu’il faut toujours faire attention à ne pas non plus, on va dire, survaloriser l’ampleur de la répression actuelle par rapport à ce qu’elle était dans le passé. Je rappelle que les grèves sous Clémenceau en France au début du XXème siècle..
01:17:38David Dufresne
Oui, oui, on tuait les mecs, c'était, oui oui, on fusillait, enfin, oui.
01:17:43Dominique Pinsolle
Aux Etats-Unis, ce n’est même pas les forces de l’ordre, c'était les patrons qui montaient des milices patronales en recrutant des gars, en leur donnant des flingues et en leur disant d’aller tirer sur les grévistes. Donc, on était dans un univers de violence en réalité répressive sans commune mesure, aucun rapport.
01:18:05David Dufresne
C’est pour ça que j’ai repris le terme férocité, si tu veux, parce que si on parle de violence physique, oui, la violence physique des forces de police était, enfin voilà, ou patronale, était sans commune mesure. Mais en revanche, il y a justement une répression, on va dire, à bas bruit, de surveillance de technopolice, qui, si elle n’est pas sanglante, elle est d’une force invraisemblable.
01:18:40Dominique Pinsolle
Tout à fait. Là, par contre, entièrement d’accord avec toi, c’est-à-dire que le réseau de surveillance, l’appareil de surveillance étatique et répressif, est lui, du coup, sans commune mesure également avec ce qu’il était au début du XXe. C’est-à-dire qu’au début du XXe, il y avait des indics, il y avait des rapports de police, voilà. Les archives de police, on les a, donc on sait très bien ce qu’il y a maintenant dedans. Bon voilà, c’était surveillé, mais c’était quand même une surveillance assez lâche, assez lointaine parce qu’on ne pouvait pas être partout. Maintenant, c’est fini. Le moindre mot, vous mettez sabotage sur ChatGPT, ça se retrouve aussitôt, je ne sais pas où, mais en tout cas les autorités américaines ou françaises ou européennes peuvent être facilement alertées. La vie privée n’existe plus. Donc toutes ces formes de mobilisation-là, elles doivent se réinventer dans un univers qui est très différent, c’est-à-dire que, d’un côté, la violence physique, même si elle a connu un regain malheureusement assez important, comme tu l’as très bien documenté à l’époque des Gilets jaunes, elle a globalement, à l’échelle du temps long, plutôt baissé, même s’il y a des moments de tension qui malheureusement la font remonter très fortement, mais dans un univers où la surveillance est extrêmement forte et où la vie privée n’existe quasiment plus. Sans pour autant convoquer Michel Foucault ou autre, aucun système de surveillance n’est jamais total. En fait, tout système a des brèches, tous, absolument, il n’y en a aucun qui peut être parfaitement efficace. L’art du sabotage, c’est en fait l’art d’identifier ces brèches et de les exploiter, et de ces brèches notamment légales. Et c’est là que c’est le plus intéressant, notamment pour des organisations syndicales. C’est-à-dire qu’en fait, dans la loi, il y a toujours des brèches, il y a toujours des ouvertures, il y a des choses que l’on peut faire parce que ça n’est pas explicitement encore interdit. Tant que ça ne l’est pas, l’art du sabotage consiste à exploiter cette possibilité au maximum. Et ça se terminera parce que l’appareil répressif s’adaptera. Actuellement, par exemple, ce qui est dans le viseur du législateur, ce sont les blocages d’universités, par exemple, qui peuvent être interprétés comme une forme de sabotage. On sabote le travail, on empêche le travail. On va bloquer physiquement, mais aussi on va occuper, on va perturber des cours. En ce moment, comme la loi ne les interdit pas explicitement, certains pensent à adapter la loi. Le jour où cette loi existera, il faudra trouver autre chose pour ceux et celles qui veulent le faire. Et l’art du sabotage, c’est ça. C’est-à-dire que ce n’est jamais la réplique de méthodes précises. Et on revient toujours à Pouget dans cette histoire-là, puisque l’ouvrage d’Émile Pouget, qui s’appelle Le Sabotage, qui a toujours été réédité, y compris récemment, il y a quelques années, en fait, il dit cela, il disait attention, ce n’est pas une méthode précise, c’est un état d’esprit. C’est en fait une sorte de matrice qui va générer une infinité de pratiques. Et c’est sur le terrain que vous allez trouver la solution. C’est en en discutant collectivement, par rapport à vos environnements de travail respectifs. Moi, j’ai rencontré notamment des soignants et des soignantes dans les rencontres, qui m’expliquaient comment ils sabotaient leur travail, mais dans le bon sens du terme, pendant le Covid, où ils refusaient d’appliquer des normes qu’on leur imposait, concernant le tri des malades ou des choses comme ça. Des profs que j’ai vus, par exemple, dans les classes de niveau qui vont être abandonnées au collège, il n’y a pas longtemps, le pourcentage de collèges qui ne les avaient jamais appliquées, qui avaient désobéi, c’était un pourcentage énorme, je ne sais plus le nombre mais c’est plus de 40 % ou quelque chose comme ça. Du coup, on abandonne. C’est toujours cette idée qu’un système a des brèches, et même s’il peut paraître extrêmement imposant, extrêmement puissant, extrêmement intimidant, en réalité, sur le terrain, c’est le travailleur qui est souverain. C’est toujours lui ou elle qui a les clés du système. Ça rappelle toujours ça. Si le travailleur arrête de travailler en faisant grève, ou décide de mal travailler, en fait tout se grippe. C’est eux qui, en fait, ont le vrai pouvoir. Et réfléchir au sabotage…
01:23:34David Dufresne
C’est sur ces paroles positives, ces paroles engageantes et engagées que nous allons pouvoir nous saluer. Mon cher Dominique, je rappelle cet ouvrage dont tu signes la préface, Manuel de sabotage simple sur le terrain des services américains en 1944, de l’OSS, ancêtre de la CIA, présentation et traduction revue par Dominique Pinsolle, c’est toi, l’éditeur, c’est les éditions du Détour. Le prix, c’est 12,90 €, le plaisir est assez délicieux, c’est un livre effectivement à offrir et à picorer comme ça de temps en temps pour nourrir ce que tu as appelé l’état d’esprit. Le sabotage est avant tout un état d’esprit. Voilà. Merci beaucoup Dominique pour ta venue. Merci pour ton livre. Tu étais déjà venu au poste et quelque chose me dit que tu reviendras.
01:24:31Dominique Pinsolle
Avec plaisir à très bientôt à toi.
01:24:35David Dufresne
Et puis là, je vais vous montrer, chers amis, un petit truc après ce petit message à caractère promotionnel. J’ai un petit truc à vous montrer assez marrant entre Pascal Praud et moi. Voilà, à tout de suite.
01:25:02Jingle
La riposte c’est vous, suivez la chaîne, activez la cloche, donnez au poste !
01:25:25David Dufresne
Voilà, chers amis. Alors attendez, je vais vous mettre le truc. Alors attends, où est-ce que c’est ce bazar ? Oh, quel bazar ce matin. Merci à Ostpolitik pour son raid de tout à l’heure. C’était bien agréable. Merci à vous tous d’être restés. Merci à tous ceux qui étaient là au début. Alors figurez-vous que, ouais, maintenant on fait un peu des lives parfois dès huit heures, parce qu’en fait, il y a un certain nombre d’invités que ça arrange finalement qu’on fasse ça un peu plus tôt pour pas bousiller forcément toute leur matinée. Et en fait, vous êtes très, très nombreux. Mais alors, évidemment, le problème, c’est que c’est un peu au moment d’Ost et là, j’avais cru comprendre qu’il était en vacances, donc je me suis dit bon, allez, ça peut passer. Bon, il n’y était pas. En tout cas, saluez-le pour moi. Voilà, alors j’espère que l’émission vous a plu. Et puis surtout, regardez le replay qui va être en ligne sur auposte.media d’une seconde à l’autre. Comme ça vous aurez toute l’histoire de ce manuel, tout le travail de Dominique Pinsolle.10 ans à Libération, il a même été… Une seconde, une seconde… Alors, vous avez dû entendre parler du Bollogate, du limogeage du patron de Grasset par Vincent Bolloré. Il y a donc tout un tas d’écrivains, d’écrivaines qui ont décidé de partir, que ce soit d’ailleurs chez Grasset, chez Stock, Fayard, etc. C’est un gros bazar. Vincent Bolloré a été obligé, et ça c’est les copains des Jours qui l’ont relevé, a été pour la première fois, pour la première fois en 10 ans, de prendre la plume pour s’expliquer, ce qu’il n’avait pas fait au moment des crises du JDD, Europe 1, iTélé, avec des grèves énormes, il n’avait pas pris la parole. Là, dans le JDD, il a été obligé de prendre la parole. Bon bref, il se trouve que la semaine dernière, j’étais invité à C’est ce soir, où j’ai déchiré une proposition de contrat que j’avais depuis plusieurs mois de Grasset puisque c’était jusqu’à peu de temps mon éditeur. Et le principe est le suivant : moi, j’ai l’habitude de signer contrat après contrat, livre après livre. Donc, en règle générale, quand je terminais un livre chez Grasset, on me proposait un contrat. Le seul truc, c’est que mon dernier contrat signé datait d’avant le rachat par Bolloré de Grasset. Et le temps d’écrire, effectivement, mon dernier ouvrage est publié au moment où Bolloré est propriétaire. Mais moi, quand je signe mon contrat, il ne l’est pas, d’accord ? Ça, c’est quand même un peu important. En septembre dernier, Grasset me propose un contrat que je ne signe pas et que je vais effectivement déchirer sur le plateau de C’est ce soir, simplement comme un geste de sabotage, voilà. De dire le patron, le patron du patron nous vire, eh bien je vire le patron. Voilà, je vire Bolloré puisque la seule chose qu’ils comprennent, c’est des contrats, eh bien je déchire le contrat. Donc j’ai toute la fachosphère contre moi, bon c’est pas grave, avec des mecs qui racontent absolument n’importe quoi. Il y a aussi des gens de gauche qui disent un peu n’importe quoi, des sachants… Peut-être qu’on va faire une émission là-dessus parce qu’il y a des trucs qui sont un peu navrants, en fait, qui sont un peu navrants et un peu agaçants. Ne pas comprendre qu’il y a un moment incroyable qui se joue en ce moment. On peut, évidemment, et ici on est les premiers, reprocher à tout un tas d’auteurs leur embourgeoisement, tout ce qu’on veut, etc. Néanmoins, il y a un momentum, là actuellement, il est complètement dingue. Il est complètement dingue, et moi je trouve intéressant de l’accompagner. Bon, bref, tout ça pour vous dire. Voilà-t-il pas que hier ou avant-hier, CNews fait son énième débat sur cette affaire Grasset, tempête dans un verre d’eau, c’est-à-dire que pour eux c’était une tempête dans un verre d’eau, mais enfin ils donnent la météo de la tempête trois fois par jour. Et Pascal Praud donc lit les fiches qu’on lui a préparées, des invités de l’émission de C’est ce soir, et là, attention, tenez-vous bien, j’espère que vous aurez le son. 3, 4, Pascal Praud : « David Dufresne, ah oui il est formidable, écrivain sans lecteurs, réalisateur sans spectateurs, 10 ans à Libération, il a même été candidat à Paris aux législatives pour un parti qui s’appelait le Parti pirate, que je ne connaissais pas, ça s’est passé en 2012, il avait fait 1 %. David Dufresne. David Dufresne. David Dufresne, écrivain sans lecteurs, réalisateur sans spectateurs. 10 ans à Libération, il a même été candidat à Paris aux législatives pour un parti qui s’appelait le Parti pirate, que je ne connaissais pas » Hop hop hop, j’aime beaucoup leur tête ! Voilà, bon, pardon si le son était trop fort, c’est ça les chaînes d’info, quand c’est la pub, ils poussent le volume, enfin toutes les chaînes qui font ça, voilà. Écoutez, ça a fait ma journée, je crois que c’était hier ou avant-hier. Voilà, et ça fait ma journée et surtout, j’ai beaucoup pensé au poste hier en me disant c’est quand même pas mal ce petit lieu que nous avons créé. C’est quand même pas mal, il y a un truc marrant dans tout ça. Donc voilà, je voulais vous partager ce moment de seum de Pascal Praud qui me rend plus de bonheur, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Voilà, on se retrouve lundi prochain pour la matinale de France Déter à 7 heures du matin. Il va y avoir d’autres émissions d’ici là, sans doute des streams sauvages. Et ce week-end, pour ceux qui sont à Paris, nous serons au Festival des médias indépendants à Ground Zéro, du côté de la Gare de Lyon. C’est samedi de 12 h à 19 h, dimanche de 12 h à 19 h. Il y a à peu près 70, 80 médias indépendants de France et de Navarre qui seront là, des plus bouillants aux plus importants, des plus robustes aux plus fragiles, des plus lourdingues aux plus agiles. Ils seront là, il y aura tout le monde, quoi. Il y aura StreetPress, il y aura Le Média, il y aura Blast, il y aura Reporterre, il y aura Arrêt sur images, il y aura Auposte évidemment, on aura notre petit stand, sait-on jamais, peut-être ferons-nous un petit live sauvage samedi ou dimanche, nous verrons ça. En tout cas, vous êtes tous et toutes les bienvenus. Je vous rappelle que le sabotage, ça se finance, l’information, ça se finance, que vous pouvez vous abonner directement sur le site de auposte.media, les abonnements en règle générale, ils sont à 5 euros, il y a des abonnements plus élevés et il y a aussi des abonnements à partir de 2 euros. N’hésitez pas si vous considérez qu ’Auposte vous apporte un peu de bien, un peu d’information, à nous soutenir. D’une certaine manière, vous vous soutenez en vous abonnant, c’est aussi simple que ça. J’envoie la petite pub, les crédits. Et je vous dis à ce week-end pour ceux qui sont à Paris, ou sinon lundi matin sûrement à 7 h pour France Déter. Je remercie infiniment toute l’équipe : Rolland, le roi du verbatim, Euryale, la reine de la modération, Théophile, le roi des réseaux sociaux, Glaudioman, Robin, Alexis pour le graphisme, Hans pour le développement, je vous remercie, je vous dis à très vite.

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