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Senat, mission d’information sur les émeutes été 2023 : Audition de Djigui Diarra et David Dufresne
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Société

Senat, mission d’information sur les émeutes été 2023 : Audition de Djigui Diarra et David Dufresne

0 h 5307/02/2024
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Audition, sous forme de table ronde consacrée aux acteurs du monde la culture, dans le cadre de la mission d’information sur les émeutes survenues à compter du 27 juin 2023.

Présents: Djigui Diarra, réalisateur du court-métrage Malgré eux (2017), et David Dufresne, réalisateur des documentaires Quand la France s’embrase (2007) et Un pays qui se tient sage (2020). Absents: Mehdi Fikri, auteur et réalisateur du film Avant que les flammes ne s’éteignent (2023) et Mathieu Kassovitz, auteur et réalisateur du film La Haine (1995)

L'audition vue par Rose Amélie Becel de Public Sénat

Ce 7 février, la mission d’information sénatoriale sur les émeutes de juin 2023 auditionnait les réalisateurs David Dufresne et Djigui Diarra. Une audition particulière, dans le cadre de cette commission d’enquête chargée d’établir le profil et les motivations des émeutiers ainsi que l’ampleur des dommages de ces révoltes, puisqu’elle cherchait à recueillir le point de vue d’acteurs de la culture sur ces événements.

Réalisateur d’un court-métrage de fiction sur une famille victime de violences policières, Djigui Diarra a donné le ton dès l’ouverture de l’audition : « Je parle bien de violences policières et non de bavures, parce que le mot bavures insinue que c’est une erreur. Mais quand c’est constant, voire systémique, cela s’appelle des violences, des crimes policiers ».

« Dans une démocratie, c’est l’État qui détermine le niveau de violence »

Rapporteur de cette mission d’information, le sénateur Les Républicains François-Noël Buffet a interrogé les réalisateurs sur les différences qu’ils percevaient entre les émeutes de 2005 et de 2023. « Ce qui caractérise les événements de 2023, c’est la violence extrêmement forte des émeutiers à l’égard de la police, avec la volonté de blesser voire de tuer. Cela semble très nouveau par rapport à ce qu’il s’est passé en 2005 », a-t-il fait remarquer.

Pour David Dufresne, qui s’est penché dans ses documentaires sur les évolutions du maintien de l’ordre depuis les années 1970, « l’intensité de la violence » de 2023 n’est en effet pas comparable avec celle de 2005. Mais, pour le réalisateur, cette flambée des violences est notamment à mettre sur le compte des choix de l’Etat dans sa doctrine du maintien de l’ordre : « On a aussi vu une police beaucoup plus violente qu’en 2005. Il faut avoir en tête, les travaux sociologiques le montrent, que dans une démocratie c’est l’État qui détermine le niveau de violence. On en a eu un exemple très clair avec les manifestations d’agriculteurs il y a dix jours. »

Parmi les événements qui ont attisé la violence selon David Dufresne, la présence du Raid et du GIGN, « des services de police qui n’ont rien à faire dans le maintien de l’ordre » et « qui ont provoqué des morts et des blessés ». Trois policiers du Raid ont en effet été mis en examen suite à la mort de Mohamed B., dans la nuit du 1er au 2 juillet à Marseille, une enquête a été ouverte auprès de l’IGPN. « Il faut apporter une solution à cette question des violences policières, pour sortir de cette situation de poudrière dans laquelle nous sommes en France depuis un moment », a demandé Djigui Diarra.

« Internet, les réseaux sociaux, cela a été le vecteur d’une escalade des deux côtés »

La mission d’information a également recueilli le sentiment des deux réalisateurs sur la place de la vidéo et des réseaux sociaux dans les émeutes de juin dernier. Les sénateurs accordent en effet une attention particulière au rôle des réseaux sociaux dans l’embrasement de juin dernier, ils ont à ce titre déjà auditionné les responsables juridiques de Twitter, Meta, TikTok et Snapchat.

Pour David Dufresne, qui était rédacteur en chef de la chaîne d’information en continu i-Télé (devenue CNews) en 2005, la place de l’image dans les émeutes ne date pas de 2023 : « Le rôle des images est central, à tel point qu’on a demandé à France Télévisions et à TF1 [en 2005] d’arrêter de faire chaque soir le palmarès du nombre de voitures brûlées, du nombre d’arrestations par villes… » Pour autant, le réalisateur estime que la circulation d’images sur les réseaux sociaux n’est pas responsable des flambées de violence. « La soif de l’image et de la reconnaissance anime les émeutiers comme elle anime toute la société. Croire, comme Emmanuel Macron l’a dit, que les émeutes ce sont les jeux vidéo et les réseaux sociaux, c’est faire acte – de mon point de vue – d’irresponsabilité », a-t-il dénoncé.

Là aussi, les réalisateurs ont pointé du doigt une responsabilité des forces de l’ordre dans l’embrasement sur les réseaux sociaux. « Internet, les réseaux sociaux, cela a été le vecteur d’une escalade des deux côtés. Quand on voit l’intensité des répressions policières en manifestation, les révoltés ont envie de répondre à ce qui a été proposé en face, et vice et versa », a estimé Djigui Diarra. De son côté, David Dufresne a également pointé du doigt la communication de certains syndicats de police pendant les émeutes, « qui ont eu des déclarations séditieuses et guerrières ». La mission d’information devrait rendre son rapport au mois de mars, elle entendra avant cela le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin.

Article source: https://www.publicsenat.fr/actualites/societe/emeutes-de-juin-2023-on-a-vu-une-police-beaucoup-plus-violente-quen-2005

Extraits du rapport de la direction centrale des renseignements généraux (DCRG) daté du 23 novembre 2005

«La France a connu une forme d'insurrection non organisée avec l'émergence dans le temps et l'espace d'une révolte populaire des cités, sans leader et sans proposition de programme»«Aucune manipulation n'a été décelée permettant d'accréditer la thèse d'un soulèvement généralisé et organisé».«les jeunes des cités étaient habités d'un fort sentiment identitaire ne reposant pas uniquement sur leur origine ethnique ou géographique, mais sur leur condition sociale d'exclus de la société française»«les jeunes des quartiers sensibles se sentent pénalisés par leur pauvreté, la couleur de leur peau et leurs noms. Ceux qui ont saccagé les cités avaient en commun l'absence de perspectives et d'investissement par le travail dans la société française»"Tout s'est passé comme si la confiance envers les institutions, mais aussi le secteur privé, source de convoitises, d'emplois et d'intégration économique, avait été perdue»Conclusion: «Il est à craindre désormais que tout nouvel incident fortuit (décès d'un jeune) provoque une nouvelle flambée de violences généralisées»

Situation 2023

  • Quelques chiffres récents compilés par l’Insee : dans les 1 514 «quartiers prioritaires de la politique de la ville» (QPV), où vit 8 % de la population, le taux de pauvreté est trois fois plus élevé (43 %) que dans le reste des unités urbaines
  • Taux de chômage de 18,6 %, plus du double du niveau national.
  • Plus de la moitié des enfants vivent en situation de pauvreté : 57 %, contre 21 % en France métropolitaine.
  • «Quand ça a commencé à aller mieux, au milieu des années 2010, on a arrêté de s’occuper des banlieues, ce n’était plus un problème», explique Borloo.
  • Entretemps, une génération aura été sacrifiée. «Les 15-17 ans qui constituent le gros des émeutiers, ce sont les oubliés de la politique de la ville, estime un ex-préfet de Seine-Saint-Denis.

Rapporteur M François-Noël Buffet

Transcription de l’émission

Nous arrivons bientôt au terme des travaux de la mission d’information instituée pour comprendre les émeutes survenues à compter du 27 juin 2023, l’idée étant d’y apporter un regard qui dépasse largement les matières relevant de la compétence directe de la commission des lois. Dans ce cadre, nous avons entendu une grande diversité de personnalités des professeurs d’université, des sociologues, des maires – et nous nous sommes déplacés sur le terrain, comme à Laval et Vénissieux, des communes qui ont connu des violences importantes. Nous recevons ce matin Djigui Diarra et David Dufresne, qui ont réalisé des documentaires ayant pour cadre et objet d’analyse des banlieues. L’intérêt de votre audition, messieurs, est de croiser les regards, afin de mieux comprendre ce qui a occasionné les événements du mois de juin dernier et de bénéficier de votre expertise. Il sera peut-être apporté une réponse législative ou réglementaire à ces émeutes ; dans cette perspective, nos travaux devront sans doute être prolongés. Le rapport de notre mission d’information sera rendu à la fin du mois de mars prochain.
David Dufresne
Réalisateur des documentaires Quand la France s’embrase (2007) et Un pays qui se tient sage (2020) À vrai dire, je suis dans l’expectative au sujet de cette mission d’information. Je trouve néanmoins formidable que le Sénat, et singulièrement la commission des lois, sonde les réalisateurs et les acteurs de la culture pour faire la lumière sur les événements de juin dernier.En 2007, j’ai réalisé mon premier documentaire, Quand la France s’embrase, à la suite des émeutes de 2005 et des manifestations contre le contrat de première embauche (CPE) de 2006. Il s’agissait d’un premier travail sur le maintien de l’ordre dit répressif, distinct du maintien de l’ordre récréatif, question qui m’occupe encore beaucoup aujourd’hui. Ayant vécu à Saint-Denis pendant sept ans, j’ai une vision des choses qui dépasse le périphérique de Paris. Je commencerai par citer un rapport publié le 23 novembre 2005 par la direction centrale des renseignements généraux (DCRG), qui aurait très bien pu être écrit en 2023. Voici ce qu’on peut y lire, selon un résumé publié par le journal Le Monde : « « La France a connu une forme d’insurrection non organisée avec l’émergence dans le temps et l’espace d’une révolte populaire des cités, sans leader et sans proposition de programme » […] Les policiers affirment qu' »aucune manipulation n’a été décelée permettant d’accréditer la thèse d’un soulèvement généralisé et organisé ». Ainsi, les islamistes n’auraient joué « aucun rôle dans le déclenchement des violences et dans leur expansion ». Ils auraient au contraire eu « tout intérêt à un retour rapide au calme pour éviter les amalgames » […] « les jeunes des cités étaient habités d’un fort sentiment identitaire ne reposant pas uniquement sur leur origine ethnique ou géographique, mais sur leur condition sociale d’exclus de la société française […] Les jeunes des quartiers sensibles se sentent pénalisés par leur pauvreté, la couleur de leur peau et leurs noms. Ceux qui ont saccagé les cités avaient en commun l’absence de perspectives et d’investissement par le travail dans la société française » […] En conclusion, les policiers évoquent avec inquiétude, à propos des cités, des « ghettos urbains à caractère ethnique » […] Il est à craindre désormais que tout nouvel incident fortuit à savoir le décès d’un jeune – provoque une nouvelle flambée de violences généralisées » ». Il y a de cela vingt ans, tout était déjà dit. Il se trouve que Nicolas Sarkozy a dissous les renseignements généraux pour les intégrer à la direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), qui deviendra plus tard la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI).L’élément déclencheur est toujours le même : la mort d’un jeune. En 2005, les renseignements généraux évoquaient un « soulèvement populaire des quartiers ». En 2023, les acteurs des quartiers parlent eux aussi de « soulèvement », de « révolte » ou de « colère », mais ils n’emploient jamais le terme d’« émeutes » : lorsqu’on emploie ce mot qui appartient au langage courant, on pointe uniquement l’aspect délictuel et criminel et on dévitalise totalement le message exprimé. Je vous remercie d’écouter des messages qui ne sont pas ceux que la doxa politico-médiatique a relayés en 2005, comme en 2023.

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