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Ce que l’empire de Nestlé nous cache : la parole d’une lanceuse d’alerte
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Ce que l’empire de Nestlé nous cache : la parole d’une lanceuse d’alerte

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Pour ce huitième numéro de la « Boîte noire », rencontre avec une lanceuse d’alerte sur le scandale Nestlé et un journaliste qui a travaillé avec elle. L’occasion de les interroger à la fois sur le fond du dossier (Yasmine Motarjemi a occupé pendant dix ans le poste éminemment stratégique de « directrice Monde de la sécurité des aliments » chez le géant suisse de l’agroalimentaire), mais également sur la manière dont un scandale sanitaire de ce type peut être révélé au grand public, et par le journalisme.

Ancienne responsable de la sécurité alimentaire chez Nestlé, Yasmine Motarjemi a vécu de l’intérieur ce que peu de salariés osent raconter : l’aveuglement volontaire d’un géant de l’agroalimentaire face à ses propres dysfonctionnements. Harcelée, isolée, puis reconnue victime par la justice suisse après treize années de combat, elle a coécrit avec le journaliste Bernard Nicolas un livre-révélation. Ensemble, ils décryptent les rouages d’un système verrouillé, où l’éthique est sacrifiée au nom du profit, où les lanceurs d’alerte deviennent des cibles. Ce long entretien sonne comme une mise en garde : la sécurité alimentaire n’est pas un slogan, c’est un champ de bataille.

« Ce que Nestlé a fait, ce n’était pas de la négligence. C’était de la négligence délibérée. »

La voix est calme, mais chaque mot pèse. Yasmine Motarjemi ne s’emporte jamais. Elle expose, patiemment, méthodiquement, les étapes de sa descente aux enfers. Elle, qui pensait rejoindre une entreprise soucieuse de la santé publique, découvre peu à peu un système où la logique économique l’emporte systématiquement sur les impératifs sanitaires. « J’étais naïve. J’ai cru que nos objectifs étaient les mêmes. »

L’illusion d’une convergence entre santé publique et industrie

L’histoire commence pourtant sur une promesse. Scientifique senior à l’OMS, Motarjemi est approchée par Nestlé en 1998. En 2000, elle accepte. Le défi est immense : harmoniser la politique de sécurité alimentaire à l’échelle mondiale. « Au début, je croyais encore que mes valeurs étaient compatibles avec celles du groupe. » Une anecdote lui revient. Lors d’un entretien, un dirigeant lui demande comment elle compte concilier son idéal de santé publique avec les objectifs d’un business. « J’ai répondu que la sécurité alimentaire servait les deux. Je me trompais. »

« Nestlé n’a pas compris qu’elle n’est pas une entreprise comme les autres. » 
Yasmine Motarjemi

L’entreprise qui broie ceux qui alertent

Très vite, elle est confrontée à des cas concrets : produits pour bébés contaminés, absence de protocoles adaptés, incidents industriels minimisés. Elle rédige des alertes, des rapports, interpelle la hiérarchie. En vain. Pire : ses supérieurs l’isolent. Son poste est vidé de sa substance. Son équipe, démantelée. On ne lui confie plus rien. « Ils m’ont mise dans une pièce, sans ordinateur, sans téléphone. » Elle tient bon. Mais à quel prix ? Treize ans de harcèlement, de souffrance psychologique, de procédures. Jusqu’au jugement de 2023 : Nestlé est condamné.

« Ce n’est pas un accident, c’est une culture d’entreprise qui neutralise toute forme de contradiction. » 
Bernard Nicolas

L’enquête comme acte de justice

Bernard Nicolas, journaliste d’investigation, découvre le dossier en 2018. Loin des discours convenus sur la responsabilité sociétale des entreprises, il rencontre une femme debout, mais meurtrie. « Ce qui m’a frappé, c’est la rigueur de son raisonnement. Elle ne parle jamais pour elle seule. Elle parle pour tous. » Ensemble, ils décident de tout documenter. Le livre sera une somme, fondée sur les faits, les dates, les preuves pas un brûlot,une contre-enquête.

Double langage et culture du silence

À l’intérieur de Nestlé, la communication officielle évoque transparence, éthique, protection des lanceurs d’alerte. Mais dans les faits ? « Quand j’ai alerté, on m’a traitée comme une ennemie de l’intérieur. » Yasmine détaille les contradictions : campagnes internes de sensibilisation, chartes de bonne conduite et en parallèle, un management vertical, autoritaire, étouffant toute critique. « La vérité, c’est que personne ne voulait regarder les problèmes. »

Une solitude insoutenable, une parole essentielle

Ce qui traverse l’entretien, c’est la solitude. « À certains moments, je me suis demandée si je devenais folle », confie-t-elle. Sans appui médiatique, sans relais institutionnel, elle s’accroche. « Ce qui m’a sauvée, c’est ma conscience professionnelle. Et ma foi dans la vérité. » Le livre devient alors un espace de réhabilitation. Pas seulement d’un parcours individuel, mais d’une fonction essentielle dans l’entreprise : celle de protéger les consommateurs.

« Si une responsable sécurité ne peut plus alerter, alors à quoi bon ce poste ? » 
Yasmine Motarjemi

Un tchat révolté, admiratif et solidaire

Les réactions du tchat trahissent l’émotion. @JulienDubois s’indigne : « Ce n’est plus une entreprise, c’est une machine à broyer. » @Claire.S évoque sa propre expérience : « Moi aussi j’ai été poussée dehors pour avoir parlé. Merci Yasmine. » Ce soir-là, le tchat devient lui aussi un espace de réparation. Un endroit où d’autres langues se délient. Et où la parole de Yasmine agit comme un catalyseur.

Une affaire plus large que Nestlé

L’enjeu dépasse l’entreprise. Ce que Motarjemi et Nicolas révèlent, c’est une culture généralisée de l’impunité dans certaines grandes multinationales. « On préfère maquiller un problème que le résoudre. » Leur livre est un appel à l’action. À la vigilance,à une réforme de fond sur la place des lanceurs d’alerte. « Si j’ai parlé, conclut-elle, c’est pour que plus personne n’ait à vivre ce que j’ai vécu. »

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Pourquoi Yasmine Motarjemi a-t-elle été harcelée par Nestlé ?

Parce qu’elle a dénoncé des pratiques contraires à la sécurité alimentaire. Son rôle de lanceuse d’alerte a été perçu comme une menace pour l’image et les intérêts du groupe.

Que dit la justice suisse sur le dossier Nestlé?

En 2023, elle reconnaît Nestlé coupable de harcèlement moral. Cette décision valide les alertes de Motarjemi et met fin à une longue bataille judiciaire.

Quel rôle joue Bernard Nicolas dans le récit Nestlé ?

Journaliste et coauteur du livre, il apporte un regard d’enquêteur indépendant. Il relie les éléments, donne un cadre aux accusations, et crédibilise un témoignage souvent ignoré.

Que révèle l'affaire Nestlé sur le monde de l’agroalimentaire ?

Qu’il existe une dissonance majeure entre les discours de responsabilité et la réalité interne des grandes firmes. Et que sans vigilance, les consommateurs en paient le prix.

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Cet article est le fruit d'un travail humain, d'une retranscription automatique de l'émission par notre AuBotPoste revue et corrigée par Rolland Grosso et la rédaction.

Transcription de l’émission

Marc Endeweld
Voilà, bonsoir à tous pour ce huitième numéro de la boîte noire en visio aujourd’hui. J’ai le grand plaisir aujourd’hui de recevoir un journaliste qui s’appelle Bernard Nicolas, qui est un ancien de TF1 et de l'émission 90 minutes et qui a fait un livre formidable avec Yasmine Motarjemi, qui est une grande spécialiste de la sécurité alimentaire, qui a travaillé à l’OMS et qui a travaillé 10 ans chez Nestlé, le géant agroalimentaire. Et elle raconte toutes les difficultés qu’elle a eues pendant 10 ans chez Nestlé. C’est un bouquin que j’ai trouvé très humain, très précis sur les éléments factuels. Énormément de notes. C’est un livre qui, moi, m’a édifié. Édifiée sur la manière dont un géant de l’agroalimentaire comme Nestlé ne fait en fait, ne s’intéresse pas à la sécurité alimentaire, ne protège pas les consommateurs. Il y a un mot qui revient souvent dans votre livre, Yasmine. C’est celui de négligence. Vous souhaitez répéter régulièrement qu’il s’agit bien de négligence du groupe Nestlé et pas uniquement une succession d’accidents, parce que, bien évidemment, dans le livre, vous évoquez énormément d’incidents alimentaires, industriels depuis une quinzaine d’années qui touchent le groupe Nestlé, mais vous voulez vraiment expliquer que la culture. La sécurité alimentaire au sein de Nestlé n’est pas respectée, n’existe pas. Et vous, sur le plan personnel, vous avez été confrontée à ça parce que vous racontez à la fois votre harcèlement, votre placardisation. Alors vous étiez la responsable sécurité alimentaire Monde de Nestlé. Et puis après, vous racontez également comment vous avez attaqué Nestlé au niveau de la justice suisse. Et c’est un combat qui a pris 13 ans, je crois, à peu près, jusqu’en 2023, où la justice suisse a reconnu que Nestlé était coupable dans votre harcèlement de placardisation. Et donc, vous avez fait ce livre avec Bernard Nicolas. J’ai envie de dire, vous deux, vous êtes un peu des combattants de la vérité. Voilà, donc déjà, peut-être par vos mots, nous racontez un peu votre histoire par rapport à Nestlé. Qu’est-ce qui fait que vous vous êtes retrouvée chez Nestlé ? Et en quelques mots, on a du temps ensemble, mais expliquer comment vous avez été confrontée à la firme. On a l’impression vraiment d'être dans un thriller où vous vous êtes retrouvée piégée par le profit, par le profil qui a l’air d'être la seule motivation des dirigeants de Nestlé. Et malgré tous les éléments qu’ils affichent au sein de l’entreprise comme à l’extérieur dans leur communication.
Yasmine Motarjemi
Oui, tout d’abord bonjour et merci beaucoup pour cette invitation, c’est un grand plaisir de participer à cette interview. Je ne sais pas où je dois commencer, peut-être que je commence par le fait que je dis que je suis d’origine iranienne, pour que vous ne posiez plus de questions sur mon accent. Et puis, je travaillais à l’Organisation Mondiale de la Santé en tant que scientifique supérieure. Nestlé me suivait et me connaissait depuis des années. En 1998, Nestlé m’a invitée à rejoindre l’entreprise. Au début, je refusais, je ne voulais pas, mais j’ai trouvé que la gestion à l’OMS aussi se dégradait, ce qui m’a incitée à changer et voir autre chose. Et j'étais curieuse de savoir comment ça se passait dans une entreprise et comment nos directives qu’on développait au sein de l’OMS s’appliquaient dans une grande entreprise comme Nestlé qui était et qui est toujours le leader des industries alimentaires. Comme Bernard le dit toujours, c’est une entreprise qui nous nourrit depuis notre naissance. Et pour la vie. Peut-être que je peux raconter une petite anecdote qui résume toute mon histoire. C’est que quand j’ai fait une interview avec le directeur des opérations de Nestlé, M. Gasser, il m’a posé une question. Comment allez-vous concilier le fait que vous avez des objectifs de santé publique, vous venez de santé publique, donc vos objectifs sont de santé publique et nous sommes un business. Et ça dit tout, au début, je n’ai pas réalisé. J’ai répondu que non, monsieur, nous n’avons pas des objectifs différents, nous avons les mêmes objectifs, ce qui est la sécurité des aliments. Mais nous avons des motivations différentes. Moi, je le fais pour la santé publique, vous, vous le faites pour pouvoir vendre vos produits. Mais en fait, plus tard, j’ai réalisé en écrivant le livre, évidemment, c’est que cette question, ça résume tout. C’est qu’en fait, Nestlé ne se voit pas comme une entreprise où ces produits ont un rôle dans la santé publique. Ils n’ont pas compris qu’ils ne sont pas un simple business. Ils ne sont pas n’importe quel business. C’est un business qui a un rôle très important dans la santé et l’alimentation des gens. Et ça, ils n’en ont pas saisi l’importance de la sécurité alimentaire. Voilà, c’est comme ça que je suis rentrée chez Nestlé en l’année 2000.

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Sources, liens & références

Yasmine Motarjemi 

Université Montpellier-IIUniversité de LundUniversité Claude-Bernard-Lyon-I

fr.wikipedia.org

Multinationales. Une histoire du monde contemporain - co-dirigé par Olivier Petitjean & Ivan du Roy - 2025 

: Qu'on consomme leurs produits, qu'on admire leurs marques ou qu'on dénonce leurs pratiques, les multinationales sont omniprésentes dans nos vies. Mais les connaît-on vraiment ? Quand sont-elles apparues ? Comment sont-elles devenues si puissantes ? Ce livre, associant chercheurs et journalistes, offre une fresque historique et critique inédite sur ces entreprises qui ont contribué à façonner le monde dans lequel nous vivons. Des premiers câbles télégraphiques sous-marins aux géants du Web, de IG Farben au pesticide RoundUp, de Rockefeller à Elon Musk, des " républiques bananières " au lobbying intensif, il retrace leur montée en puissance progressive jusqu'à nos jours. À travers des dates emblématiques, des épisodes-clés et des portraits, il montre comment leur expansion découle de choix économiques et politiques, mais aussi juridiques, techniques, financiers ou culturels. L'histoire des multinationales épouse celle des relations entre États, des conflits et des grandes crises. Elle suit de près la trajectoire des changements technologiques, que ces entreprises ont contribué à orienter et accélérer. Elle accompagne la mutation de nos vies quotidiennes, à travers l'avènement d'une société de consommation de masse puis du tout-numérique. Elle est aussi l'histoire de la transformation de notre environnement naturel, de l'extraction des matières premières, de la production d'énergie à une échelle toujours plus importante, jusqu'à engendrer des menaces inédites. L'histoire des multinationales est donc notre histoire.

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